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mardi 12 avril 2022

[Cuisset, Philippe] Des torrents de sang et d'argent

 


 


J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Des torrents de sang et d'argent

Auteur : Philippe CUISSET

Parution : 2022 (Kyklos)

Pages : 180

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Entre 1904 et 1908, dépossédés de leurs terres, les peuples herero et nama se révoltent contre la colonisation allemande. Le général von Trotha mate l’insurrection et signe le premier ordre écrit d’extermination totale. Les deux peuples sont décimés. L’opinion internationale s’émeut, le génocide est différé.

Insidieusement le crime se poursuit : le camp de Shark Island constitue une ébauche de purification ethnique. Épuisement et sous-alimentation tuent encore, les crânes des prisonniers sont livrés aux médecins racialistes pour cautionner cette suppression radicale. Après la découverte du premier diamant namibien, l’Empire décide de construire un chemin de fer sur lequel les rescapés meurent en nombre le long des voies.

Esther endurera la déportation sur la sinistre Île aux requins, elle sera ensuite l’une des esclaves du rail : une vie comme une traversée du désert à l’image de ces peuples broyés par la machine coloniale.

Ce crime de l’histoire coloniale africaine est aujourd’hui reconnu comme le premier génocide du XXe siècle.

 

Un mot sur l'auteur :

Philippe Cuisset vit à Reims où il enseigne le français. Il a publié son premier roman Zacharie Blondel, voleur de poules en 2018, puis Miranda en 2020.

 

 

Avis :

Que l’on évoque suprémacisme racial et eugénisme, déportation, travail forcé et camps de la mort, génocide, et vient aussitôt à l’esprit l’état allemand nazi dirigé par Adolph Hitler. Mais qui sait que des crimes tout à fait semblables avaient déjà été perpétrés par le Deuxième Reich, au nom de la colonisation allemande en Namibie ?

En 1904, les peuples herero et nama se révoltent contre l’envahisseur allemand qui les chasse de leurs terres. Le général Lothar von Trotha signe l’ordre de les exterminer et entame une répression féroce qui conduit au massacre. Les survivants sont enfermés dans des camps de concentration, d’ailleurs pas les premiers de l’Histoire, puisque les Allemands s’inspirent alors de ceux créés quelques années plus tôt par les Britanniques en Afrique du Sud, lors de la guerre des Boers. En quelques années, entre les exécutions, les mauvais traitements et l’épuisement, la malnutrition et la maladie, quatre-vingts pour cent des autochtones disparaissent dans des conditions innommables, pendant que des médecins entament d’atroces expériences sur l’hérédité, au nom de la théorie d’« hygiène raciale » que les nazis devaient plus tard reprendre à leur compte.

Déportée en 1908 au camp de Shark Island, Esther est envoyée sur le terrible chantier du chemin de fer qui doit faciliter l’exploitation du diamant de Namibie, dont on vient de découvrir les premiers échantillons. Pendant que ses semblables tombent comme des mouches le long des voies qui traverseront le désert, elle assiste aux dernières échauffourées de la guérilla où les autochtones jettent leurs ultimes forces, avec l’espoir d’un soutien de la part des autres puissances occidentales présentes dans les pays d’Afrique voisins. Parfaitement informées mais redoutant la contagion d’une rébellion au sein de leurs propres colonies, celles-ci se garderont d’intervenir.

Sobre et implacable, le récit peint en traits d’effroi ce qu’Esther perçoit de l’épouvantable agonie de son peuple. Assommé par l’horreur, le lecteur ressent son épuisement et sa colère, mais aussi un effarement aussi choqué que consterné. Non seulement l’aberration nazie avait des racines bien plus profondes que l’on ne se l’imagine habituellement, puisqu’elle s’est développée sur des théories et des pratiques déjà mises en œuvre en Afrique une poignée de décennies plus tôt, mais le monde occidental dans son entier, avant tout préoccupé de ses propres intérêts coloniaux, a fermé les yeux sur ce qu’il ne peut prétendre avoir alors ignoré de ce qu’il se passait en Namibie.

L’on achève cette lecture profondément perturbé par la citation d’Aimé Césaire qui la conclut. Le monde ne s’est battu contre Hitler que parce que celui-ci s’est attaqué à l’homme blanc, et non parce qu’il s’est rendu coupable de crimes contre l’humanité. Ces mêmes crimes, considérés avec indifférence lorsqu’ils décimaient des "Nègres d’Afrique", ne sont devenus insupportables que lorsque les théories racialistes qui les motivaient se sont retrouvées appliquées en Europe. Comment ne pas se sentir accablé, lorsqu’à ce jour encore, la Namibie doit se contenter de la simple reconnaissance, obtenue en 2004 seulement, de la responsabilité du gouvernement allemand dans le génocide Herero, à des années lumière de la condamnation du nazisme ?

Après le néo-esclavagisme colonial des bagnes français, après l’abandon par le monde de tant de migrants à la dérive, Philippe Cuisset a choisi pour son troisième roman une cause encore une fois particulièrement terrible et bouleversante, et, pour le coup, totalement méconnue. Une lecture édifiante, dont on sort ébranlé. (4/5)

 

Citations :

Une année a passé depuis l’exode du capitaine Marengo. De Windhoek à Berlin en passant par Lüderitz, on a célébré la victoire des troupes impériales sur les sauvages du Sud-Ouest africain. Toute la presse proche du Kaiser y est allée de son habituel couplet triomphal. La victoire a été acquise de façon éclatante contre des peuples primitifs et désorganisés. Le fameux Napoléon noir inspire toujours les mêmes illustrateurs satiriques et c’est à chaque fois un festival de caricatures. Jacob marengo y est représenté avec des allures de vagabond crasseux. Hirsute et dépenaillé, c’est un pauvre clown au cuir usé et aux yeux plissés, on l’affuble de tous les attributs grotesques du bandit de grand chemin. A sa façon, le journalisme de ce début de siècle corrobore les thèses raciales d’Eugen Fischer et le peuple, dans sa grande majorité, se dit que l’Afrique serait une terre idéale d’exil et d’aventure si seulement on parvenait à venir à bout, une bonne fois pour toutes, de ces cannibales répugnants et sanguinaires. Tous ou presque épousent finalement l’opinion du massacreur du Waterberg. Lothar von Trotha, après avoir clairement ordonné la destruction des peuples nama et kherero, avait bien précisé que cette table rase allait enfin permettre d’éclaircir l’horizon colonial. Il avait affirmé que sa stratégie militaire consistait à « exercer la violence par tous les moyens possibles, y compris terroristes. »
Et son but ultime était clair comme de l’eau de roche : « Il faut détruire les tribus africaines par un torrent de sang et d’argent. Car ce n’est qu’une fois ce nettoyage accompli que quelque chose de nouveau pourra émerger, et qui restera. »


Elle a suivi toute la conversation entre ces deux hommes blancs et elle trouve extraordinaire le naturel avec lequel ces Européens considèrent que toute chose en ce bas-monde leur appartient. Qu’il s’agisse de terres, de cheptels ou de familles, leur aptitude à ne les considérer qu’en termes de possession est remarquable. Bien qu’elle ait compris depuis des années, cette faculté exceptionnelle de prédation, elle n’en reste pas moins abasourdie. A l’instar de ces cauchemars où d’irrépressibles courants l’emportent vers une mort certaine, elle ressent à cet instant précis tout le poids de cette fatalité. Pire que les épidémies de peste bovine ou que les tempêtes de sable, ces peuples obscurcissent tout ce qu’ils approchent, détruisent tout ce qu’ils étreignent et transforment aussi bien le sang des brebis ou les cailloux du désert en papier monnaie.
Elle a surtout entendu les souvenirs de cet ancien combattant de 1904. Sans vergogne, pendant de longues minutes, l’homme a osé évoquer la bataille du Waterberg. Il raconte cette tuerie comme s’il s’agissait d’une victoire glorieuse de l’armée impériale. Il n’éprouve aucun remords, aucune pitié pour les dizaines de milliers de victimes. Pour un peu, Esther admirerait cette prodigieuse faculté, cette délirante capacité qui relève d’une amnésie proprement géniale. Ces coupes franches dans l’épopée de cette guerre sale obéissent à une diabolique alchimie. Emil Kreplin finira forcément par croire en ses propres mensonges et fera de cette mise à mort de tout un peuple rebelle une odyssée glorieuse, un mensonge captivant que les petits enfants écouteront soir après soir, les yeux écarquillés et la bouche bée.
 
 
(…) dans un passage crucial du Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire : « Ce nazisme-là, on l’a supporté avant de le subir, on l’a absous, on a fermé l’oeil là-dessus, on l’a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s’était appliqué qu’à des peuples non-européens ; que ce nazisme-là, on l’a cultivé, on en est responsable, et qu’il sourd, qu’il perce, qu’il goutte, avant de l’engloutir dans ses eaux rougies, de toutes les fissures de la civilisation occidentale et chrétienne. Oui, il vaudrait la peine d’étudier, cliniquement, dans le détail, les démarches d’Hitler et de l’hitlérisme et de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXe siècle qu’il porte en lui un Hitler qui s’ignore, qu’Hitler l’habite, qu’Hitler est son démon, que s’il le vitupère, c’est par manque de logique, et qu’au fond, ce qu’il ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, ce n’est pas l’humiliation de l’homme en soi, c’est le crime contre l’homme blanc, c’est l’humiliation de l’homme blanc, et d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies d’Inde et les nègres d’Afrique. »

 

 

Du même auteur sur ce blog :

  
 

 

 

samedi 23 janvier 2021

[Cuisset, Philippe] Miranda

 


 


Coup de coeur 💓

 

Titre : Miranda

Auteur : Philippe CUISSET

Parution : 2020 (Kyklos)

Pages : 200

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Bien que Miranda soit essentiellement une héroïne de papier ou l’ombre indécise de quelques souvenirs vagues, je l’ai croisée au cours de l’automne 2017 à Reims sur un camp de réfugiés et de demandeurs d’asile.  

Miranda n’est qu’une des innombrables figures de l’abandon qui s’échouent sur les plages, s’épuisent au pied de murs fraîchement érigés, disparaissent sur le fil ininterrompu de l’exil avant de mourir dans les mascarades savantes des études statistiques. M’est-elle apparue dès le début sous la forme d’un squelette ? Je l’ignore, mais il fallait bien que quelqu’un songe un jour à lui rendre un peu de sa chair.

 

Un mot sur l'auteur :

Philippe Cuisset vit à Reims où il enseigne le français. Il a publié son premier roman Zacharie Blondel, voleur de poules en 2018.

 

 

Avis :

Compromise malgré elle dans la guerre des cartels au Mexique, la prostituée Miranda n’a d’autre choix que de fuir pour tenter de sauver sa peau. Lancée sur les routes de son pays avec la peur aux trousses, parviendra-t-elle à passer inaperçue et à gagner l’état mexicain de Basse-Californie où l’attend, peut-être, une autre vie ?

Le récit nous plonge dans la vie misérable et sans espoir d’une de ces filles tombées dans les griffes d’un réseau de prostitution au Mexique. Son destin aurait pu peu à peu s’acheminer vers l’usure et la déchéance classiquement réservées à ses semblables, si un coup de théâtre n’était venu soudain anéantir jusqu’à cette pauvre et désolante perspective. Contrainte à une fuite précipitée, sans ressource ni appui si ce n’est la fidèle amie qui l’accompagne, Miranda devient du jour au lendemain l’une de ces innombrables ombres qui traversent furtivement le Mexique, poussées par une urgence vitale dans une odyssée de tous les dangers.

Au travers du destin de Miranda et de la narration toute en tension de sa trajectoire éperdue, se dessinent les silhouettes de tous les migrants, chassés de chez eux par un sort devenu intenable, et lancés à la dérive de courants aléatoires entrecoupés d’obstacles souvent infranchissables. C’est d’ailleurs une rencontre de l’auteur dans un camp de réfugiés en France, avec une femme tatouée de la Santa Muerte - cette déesse de la mort qui remonte à l’histoire ancienne du Mexique -, qui lui a inspiré ce roman. Imaginé avec la plus grande crédibilité, raconté avec une sensibilité pleine de tendresse et de pudeur, le personnage de Miranda prend des allures d’allégorie, fragile et touchante, universelle dans le malheur de son destin brisé par la folie et l’indifférence humaines : une âme à la dérive parmi tant d’autres, une vie de désespoir sans fin pourtant pétrie de dignité, face auxquelles l’auteur exprime sa triste et respectueuse impuissance.

Après Zacharie Blondel voleur de poules paru en 2018, j’ai retrouvé avec plaisir l’élégance et la tonalité douce-amère de la plume de Philippe Cuisset, assorties d’une tension dramatique lucide et désespérée. Ce livre coup de coeur est à découvrir sans hésiter. (5/5)

 

Citations :

Derrière ce masque puéril d’une froideur frénétique, le carnaval exhibe en réalité la puissance militaire des forces locales. Les troupes de chaque section avancent et animent le coeur maladif d’une ville sous perfusion. Camée depuis ses artères principales jusqu’aux moindres veinules de ses ruelles, la ville frontière gavée de poudre et d’alcool frelaté avance et crépite, rue après rue, comme une coulée de lave sur une forêt sèche. Elle prend des allures de boxeur groggy dont les yeux hallucinée fixent un horizon de haine. Somnambule et incandescente sur cette terre qui craquelle, la procession criarde se nourrissant de poussière ricoche sur les murs et se laisse dériver comme des algues mortes.

En réalité rien n’aura changé. Les mêmes filles seront vendues dès l’âge de quinze ans, le même tonnage de cocaïne partira vers les USA et le Vieux Monde, on aura simplement fait triompher le plus puissant des cartels. Les lois d’une économie mondialisée s’appliquent ainsi dans cet univers. Tout tend vers le monopole absolu et l’hégémonie totale. Ce nouveau totalitarisme dépourvu de bannière officielle, recouvert d’une myriade de symboles tatoués à même la peau ou gravé dans l’or des chevalières étranglant les doigts boudinés des mains meurtrières, ce nouvel ordre pèse à ce jour quarante milliards de dollars à l’année. Il est la toute puissance économique d’un pays agonisant d’overdoses et de folie. Les églises ne désemplissent plus, les asiles débordent, les hospices refusent du onde et les prisons sont pleines. Le pays tout entier vomit son surplus d’humanité pourrissante dans les rues des nouvelles cités maudites. L’air même que l’on respire a des relents de bile.

Les sermons manichéens des prêtres catholiques ou les propositions moralisatrices des tribuns politiques auront beau résonner dans les consciences, le peuple a bien compris l’obsolescence de ces propos bien intentionnés. Le gain de cette partie faussée n’est plus relatif de quelque affrontement entre le vice et la vertu. Depuis trop longtemps, le diable a contaminé les deux camps et le véritable enjeu ne réside plus que dans le développement d’une monoculture indiscutablement imbattable en termes de rentabilité.

L’humanité n’existe plus que sous des formes résiduelles, c’est la résurrection d’un autre monde que Miranda ne connaissait plus depuis l’enfance, une sorte de tissu usé jusqu’à la trame entièrement tendu vers la survivance à tout prix ; et cette civilisation dispersée et déployée dans des étendues insensées de plaines arides et de chaînes rocheuses a développé le sens du camouflage. Les derniers paysans hantent les coins d’ombre, les replis, les cavités. C’est une peuple d’insectes infatigables, de lézards obstinés qui se fossilise silencieusement, un peuple dont Miranda se devine orpheline. Ce pays traversé ne constitue rien pour elle qu’une terre d’exil dont l’«étrange hostilité se manifeste par l’absence : villages déserts, maisons vides, routes à l’abandon, terres en friches…
 
La foudre ne tonne que pour ceux qui lui survivent.

La machine bien huilée tourne comme une horloge. Aucun raté, pas la moindre hésitation, chaque mexicain avance les yeux fermés sur des chemins balisés. Aucune faiblesse inutile, pas d’état d’âme superflu puisque la substance même de la mort suinte par tous les pores, traverse tous les tissus, se répand au-delà de toutes les frontières. Celle belle mécanique tragique pourra de poursuivre pendant des siècles et des siècles. Et qu’il en soit ainsi est tout naturel puisque l’indifférence ne cesse de nous anesthésier.

L’indifférence face au malheur ne tient que parce que nous nous agrippons à cette pensée : la mort se contente de nous frôler de son aile et la vie, indolore et tenace, s’échappe au compte-goutte sans que nous nous en rendions réellement compte.
 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

  
 


 


 

vendredi 8 mars 2019

[Cuisset, Philippe] Zacharie Blondel voleur de poules





J'ai beaucoup aimé

Titre : Zacharie Blondel voleur de poules

Auteur : Philippe CUISSET

Editeur : Kyklos

Parution : 2018

Pages : 182









Présentation de l'éditeur :   

Après la Commune de Paris, de nouvelles lois vont réprimer les populations potentiellement dangereuses. La politique d'épuration sociale, déjà violente sous le Second Empire, se durcit sous la IIIe République. Déportation, transportation et relégation remplissent les bagnes de métropole ou d'Outre-Mer. Les travaux forcés, vantés par d'honorables ministres républicains, doivent aboutir à une forme de rédemption laïque que les bagnards sont censés porter jusqu'aux antipodes. Mais cette image colonisatrice d'une France modernisée, industrielle et triomphante, n'est qu'une façade. En réalité, on nettoie le territoire de cette intarissable veine de misère, on rassure les honnêtes gens, on offre ainsi aux puissantes exploitations agricoles et minières une main d'oeuvre à bas prix. L'administration pénitentiaire signe avec la direction de la Société Le Nickel des « contrats de chair humaine ». Charles Zacharie Blondel, petit agriculteur ruiné, braconnier et voleur de poules, condamné à la relégation à l'Île des Pins, fut victime au bagne de Nouvelle-Calédonie de ce tout premier avatar du néo-esclavagisme colonial.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Philippe Cuisset vit à Reims où il enseigne le français.
Zacharie Blondel, voleur de poules est son premier roman publié. Ce texte a pour but d'illustrer  la parole de Jim Harrison : " La responsabilité de l'écrivain, c'est de donner une voix à ceux qui n'en ont pas."

 

Avis :

Livre lu dans le cadre d’un partenariat entre les Editions Kyklos et le forum Partage Lecture, que je remercie. Merci également à Philippe Cuisset pour le moment de discussion autour de son livre.

Dans ce roman inspiré de l’histoire d’un vrai bagnard de Nouvelle-Calédonie, Philippe Cuisset rend la parole et le droit au souvenir à des hommes dont la « déchéance » servit de prétexte pour en faire des esclaves oubliés de tous, broyés en toute légalité. 


En cette fin du XIXème siècle, Zacharie Blondel rejoint le bagne en tant que « relégué » : condamné pour récidive. Récidive de braconnage et de vol de poules, alors que la ruine de sa petite ferme le condamnait au dénuement. Il est l’un de ces milliers d’hommes (et de femmes) dont la misère troublait l’ordre public et que le premier prétexte a permis d’expédier au loin pour faire d’une pierre deux coups : tout en nettoyant la métropole de ceux qu’on considérait comme sa lie, on alimentait les colonies en main d’oeuvre quasiment gratuite et corvéable à merci. Ainsi, le bagne de Nouvelle-Calédonie sous-traitait de la main d’oeuvre aux chantiers publics, mais aussi à des sociétés privées, où les conditions de travail étaient telles que la plupart des prisonniers mouraient au bout de quelques mois. Ceux qui survivaient à leur peine devaient encore ensuite subir son doublage dans des fermes pénitentiaires, avant d’exploiter librement le lopin incultivable dont ils se voyaient attribuer la concession. Très peu avaient les moyens de quitter l’île, et quasiment tous sont morts dans l’oubli et dans des conditions épouvantables. 

Le récit est sobre, plutôt rapide. J’y vois un bon exemple de « littérature maigre » :  ni complaisance ni superflu, le juste choix des mots et des émotions pour faire comprendre, à travers le calvaire de Zacharie, le processus judiciaire, le fonctionnement du bagne, les conditions de vie sans espoir même après la purgation complète de la durée des peines, l’hypocrisie des administrateurs plus préoccupés de leurs carrières que du sort des détenus, les préjugés de classes allant jusqu’à la phrénologie. Le style est fluide, les tournures soignées, le vocabulaire précis : l’écriture de Philippe Cuisset est très belle. Même si l’on se doute dès le début de l’issue tragique, l’on se prend à espérer que Zacharie pourra tenir le coup et une certaine émotion imprègne les dernières pages. 


J’ai beaucoup apprécié cette lecture, qui rend à Zacharie le droit de « s’exhiber en un être humainement éclatant de dignité et dont il serait bon de craindre la vindicte brûlante et amère ; car elle est de celles qui danseront sur les écumes des siècles et s’en iront loin, bien loin des peines de l’Ile des pins, déposer des auréoles salées de larmes anciennes sur les sables des côtes de Saint-Martin-en-Ré ou sur les rochers de la pointe prétentieuse de Brest.» (4/5)

 

 

Citations :

Une armada de gratte-papiers agissant dans l’ombre des piles de dossiers œuvre inlassablement et se livre, elle aussi, à un travail de triage de chiffons humains dont la déportation achèvera l’usure ultime.

… la vie reprend un faible élan, les mots retrouvent un peu de sens et Zacharie se surprend à échafauder des pensées parsemées de bribes confusément tournées vers un avenir toujours incertain mais moins invincible.


Le coin des curieux :

Le mot bagne vient de l’italien bagno, nom d’anciens bains publics romains, reconvertis en prisons.

Les galères furent le premier système pénitentiaire à l'échelle de la France, dès le 15e siècle. Devenues inutiles face aux vaisseaux de haut bord, elles furent supprimées par Louis XV en 1748. Les galériens débarqués furent alors affectés à des bagnes portuaires, comme à Toulon ou à Brest, pour travailler dans les ports et arsenaux de la Marine : main d’oeuvre des plus utiles quand il fallut construire la flotte française pour rivaliser avec la Grande-Bretagne pendant la guerre d'indépendance des États-Unis (1775-83), puis les guerres révolutionnaires et napoléoniennes. 


Quand, au milieu du 19e siècle, la vapeur remplaça la voile et la machine le travail de force des hommes, les bagnes maritimes furent transférés vers la Guyane et la Nouvelle-Calédonie. On jugeait alors que les bagnards métropolitains concurrençaient les ouvriers honnêtes, qu’ils étaient trop dangereux pour rester sur le territoire, et on enviait l'expérience de la colonisation pénale en Australie : on pensait valoriser le développement des colonies grâce aux travail des bagnards. 

Ce contexte d'impérialisme européen poussa Napoléon III à instituer les bagnes coloniaux français par la loi de 1854. La transportation au bagne fut abolie en 1938, mais il fallut attendre 1945 pour mettre définitivement fin à la détention au bagne. Les ultimes forçats furent libérés en 1953. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 

Sur le thème du bagne et de la Commune sur ce blog :

 

 LE CORRE Hervé : Dans l'ombre du brasier
TIXIER Jean-Christophe : Les mal-aimés
WARD Jesmyn : Le chant des revenants