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vendredi 5 décembre 2025

[Shafak, Elif] Les fleuves du ciel

 



Coup de coeur 💓

 

Titre : Les fleuves du ciel
            (There are Rivers in the Sky)

Auteur : Elif SHAFAK

Traduction : Dominique GOY-BLANQUET

Parution : en anglais en 2024,
                  en français en 2025 (Flammarion)

Pages : 512 

Accès au livre : ISBN 9782080459879  
                           en librairie

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Londres, 1840. Arthur, un garçon à la mémoire prodigieuse né sur les rives de la Tamise, est engagé comme apprenti dans une imprimerie. Bientôt, son monde s’ouvre bien au-delà des taudis de la capitale anglaise, vers un autre fleuve, le Tigre, et une ancienne cité de Mésopotamie qui abrite les fragments d’un poème oublié.
Turquie, 2014. Chassées de leur village au bord du Tigre, Naryn, une petite fille yézidie, et sa grand-mère entreprennent un long voyage, traversant des terres en guerre dans l’espoir d’atteindre la vallée sacrée de leur peuple, en Irak, pour que Naryn y soit baptisée.
Londres, 2018. Zaleekhah, hydrologue fascinée par la mémoire de l’eau, emménage dans une péniche pour échapper à la faillite de son mariage. C’est alors qu’un curieux livre qui la ramène à ses origines vient chambouler son existence.
Avec ce roman éblouissant, une traversée des siècles et des cultures suivant trois destinées entrelacées par le cours imprévisible de l’eau, Elif Shafak s’impose comme l’une des plus grandes conteuses de notre époque.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Elif Shafak est l'auteure de douze romans salués par la critique, notamment L'architecte du Sultan, La Bâtarde d'Istanbul, Trois filles d’Ève, et 10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange. Son œuvre, pour laquelle elle a reçu la décoration de Chevalier des Arts et des Lettres, est traduite dans le monde entier. Elle milite pour les droits des femmes, et collabore régulièrement avec des quotidiens internationaux comme The New York Times, The Guardian et La Republica.

 

Avis :

De La bâtarde d’Istanbul, qui sonde les blessures de l’histoire turco‑arménienne, à L’île aux arbres disparus, qui évoque les violences inter‑ethniques entre Chypriotes grecs et turcs,  Elif Shafak n’a cessé d’explorer les thèmes de la mémoire, de l’identité et de la transmission. Elle choisit cette fois l’eau comme fil conducteur, élément vital qui relie personnages, civilisations et récits dans une vaste composition traversant les époques et menant à une méditation sur la condition humaine.

Détournant l’idée controversée de la « mémoire de l’eau », selon laquelle le liquide conserverait la trace des substances rencontrées même après leur disparition matérielle, Elif Shafak en fait une métaphore poétique : l’eau devient archive invisible, dépositaire des histoires et des civilisations qu’elle a traversées. Trois existences s’y inscrivent : un archéologue anglais du XIXᵉ siècle en quête d’un poème mésopotamien oublié, une enfant du Proche‑Orient entraînée dans l’exil au début du XXIᵉ siècle, et une hydrologue contemporaine confrontée aux menaces pesant sur cette ressource vitale. 

A lui seul, le titre condense cette vision. Drainant mémoires et récits à mesure que les pluies alimentent rivières, fleuves puis mers, l’eau relie cosmique et terrestre, origine et disparition. Les histoires humaines, comme les fleuves, naissent d’un ciel commun et s’écoulent vers des destins multiples. A partir de cette image, la romancière turque met en lumière la manière dont l’Occident – oublieux du berceau civilisationnel que fut la Mésopotamie – a longtemps toisé l’Orient. Elle évoque aussi les tragédies contemporaines, tel le génocide des Yézidis, qui souligne la fragilité des peuples et la violence des effacements. L’eau apparaît alors comme miroir de la vie et de la mort des civilisations : elle emporte les ruines mais conserve les traces.

Enfin, Les fleuves du ciel célèbre la puissance des récits. Car si les civilisations s’effondrent et si les peuples sont déplacés, les histoires survivent, franchissent les frontières et ressurgissent là où on les croyait disparues. Elif Shafak compose ainsi une fresque polyphonique où l’eau n’est pas seulement motif, mais force agissante qui éclaire la condition humaine et rappelle que la mémoire, même menacée, poursuit son oeuvre. 

Conteuse habile et enchanteresse, Elif Shafak métamorphose une réflexion politique et historique en une œuvre d’une grande intensité poétique, où, comme l’eau, le temps coule, nous dépasse et nous emporte, mêlant dans une mémoire universelle les vies et les civilisations, et, puisque tout s’achève dans le même terreau, nous administrant une grande leçon d’humilité et de tolérance. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

C’est avec de telles pensées à l’esprit qu’Assurbanipal entre dans la bibliothèque. Une enfilade de pièces où les murs sont couverts du sol au plafond d’étagères sur lesquelles des milliers de tablettes d’argile sont disposées en ordre parfait, classées par sujet. Elles ont été collectées dans des contrées proches ou lointaines. Sauvées pour certaines de la négligence ; d’autres achetées à leur propriétaire pour une bouchée de pain ; mais la plupart ont été prises de force. Elles contiennent toutes sortes d’informations, qu’il s’agisse d’accords commerciaux ou de recettes médicinales, de contrats juridiques ou de cartes célestes… car le roi sait que pour dominer d’autres cultures, il faut saisir non seulement leurs terres, récoltes et biens matériels, mais aussi leur imaginaire collectif, leurs souvenirs partagés.


Bientôt, le crépuscule peint l’horizon en orange vif, jusqu’à ce que le brouillard revienne en force et efface toutes les couleurs de son morne pinceau. Un allumeur de réverbère passe en sifflotant. Il tient à la main une longue perche avec une mèche allumée. Une par une, les lampes à gaz le long de la rue prennent vie, projetant une lueur vaillante dans l’obscurité qui s’épaissit. Demain matin, le même homme réapparaîtra pour les éteindre une à une. Un pendule oscille constamment entre le jour et la nuit. La lumière et l’ombre. Le bien et le mal. Peut-être en va-t-il de même pour le passé et le présent – ils ne sont pas entièrement distincts. Ils saignent l’un dans l’autre.


Les enfants de parents déracinés naissent dans la tribu du souvenir. Leur présent et leur avenir sont à jamais façonnés par leur passé ancestral, qu’ils en aient connaissance ou non. S’ils fleurissent et prospèrent, leur réussite sera attribuée à toute une communauté ; et de la même manière, leurs échecs seront enregistrés au compte d’une entité plus ample et plus ancienne qu’eux-mêmes, famille, religion ou ethnicité.


Une larme tombe sur le dos de sa main. Fluide lacrymal, agencement complexe de cristaux de sel invisibles à l’œil nu. Cette goutte, l’eau de son propre corps, qui contient une trace de son ADN, était jadis un flocon de neige ou un jet de buée, peut-être ici ou à des milliers de kilomètres, changé maintes fois de liquide à solide à vapeur et inversement, tout en gardant son essence moléculaire. Elle est restée cachée sous une terre emplie de fossiles pendant des dizaines sinon des milliers d’années, a grimpé vers les cieux, est revenue sur terre en brume, brouillard, mousson ou tempête de grêle, déplacée et relogée à perpétuité. L’eau est l’immigrant par excellence, prisonnière en transit, incapable à jamais de se fixer.


Les mots sont comme des oiseaux, dit Mr Bradbury. Quand on publie des livres, on libère des oiseaux en cage. Ils peuvent aller où bon leur semble. Ils peuvent survoler les murs les plus hauts, franchir de longues distances, s’installer aussi bien dans un manoir que dans une ferme ou une chaumière d’ouvrier. On ne sait jamais qui ces mots atteindront, quels cœurs succomberont à leurs doux chants.


Si la pauvreté était un lieu, un paysage hostile dans lequel on tomberait accidentellement ou par une poussée délibérée, ce serait une forêt maudite – un bois sauvage humide et lugubre suspendu dans le temps. Les branches vous happent, les troncs vous bloquent le passage, les ronces s’agrippent à vous, résolues à vous empêcher de partir. Même si vous parvenez à surmonter un obstacle, il est aussitôt remplacé par un autre. Vous vous arrachez la peau des mains en vous efforçant de dégager un chemin alternatif, mais dès que vous tournez le dos aux arbres, ils resserrent les rangs derrière vous. La pauvreté mine votre volonté, peu à peu.


Oncle dit souvent que si certains peuvent faire le choix d’une vie simple et discrète, ceux qui viennent de régions perturbées ou d’origines difficiles n’ont pas ce luxe. Car toute personne déplacée comprend que l’incertitude n’est pas tangentielle à l’existence humaine mais qu’elle en est l’essence même. Comme on ne peut jamais être certain de ce qu’apportera le lendemain, impossible de se fier à Dame Fortune – déesse du destin et de la chance – même quand elle semble pour une fois vous accorder ses faveurs. Il faut toujours être prêt à une crise, une calamité, ou un soudain exode. Être un étranger, c’est d’abord une affaire de survie, et personne ne peut survivre s’il est sans ambition ; personne ne progresse en temporisant. Les immigrants ne meurent pas de fatigue existentielle ou d’ennui nihiliste ; ils meurent de travailler trop dur.
 
 
Grandma dit qu’une vieille femme yézidie, une voisine qui lui est chère, a émigré avec ses enfants en Allemagne, où la famille s’est établie dans les années 1990. La femme a été troublée et attristée d’apprendre que les gens là-bas remplissaient une baignoire d’eau et s’asseyaient dedans pour se savonner. Elle ne pouvait pas croire qu’il y ait des gens assez insensés pour plonger dans de l’eau propre sans s’être lavés auparavant.


Grandma dit qu’on devrait toujours se montrer bon envers chaque créature vivante, si petite soit-elle ou apparemment insignifiante, car on ne peut jamais savoir sous quelle forme vous-même ou un être cher allez renaître. 
« Hier j’étais un fleuve. Demain, je reviendrai peut-être sous la forme d’une goutte de pluie. »


Qu’ils soient bourbeux ou placides, dans ce pays où les pierres sont anciennes et où les histoires se racontent mais sont rarement écrites, ce sont les fleuves qui gouvernent les jours de notre vie. Nombre de rois ont régné et nombre de rois ont disparu, et Dieu sait qu’ils étaient pour la plupart impitoyables, mais ici en Mésopotamie, ne l’oublie jamais, mon amour, le seul véritable souverain, c’est l’eau. 


Les divisions entre classes sont en vérité des frontières sur une carte géographique. Quand vous naissez dans un milieu riche et privilégié, vous héritez d’un plan qui trace les chemins ouverts devant vous, signale les raccourcis et les détours capables de vous conduire à destination, vous informe des vallées luxuriantes où vous pouvez prendre du repos, des terrains instables à éviter. Si vous entrez dans le monde sans cette carte, vous êtes privé de guide sûr. Vous vous égarez plus facilement, vous tentez de traverser ce que vous avez pris pour des vergers et des jardins, et découvrez que ce sont des marais et des tourbières.
 


Tandis qu’elle ferme les yeux, attendant de sombrer dans un sommeil drogué, elle entend au loin un léger clapotis. Elles sont toutes là. Les rivières perdues du temps, hors de la vue et hors de l’esprit mais remarquables par leur absence, comme les membres fantômes qui gardent la faculté de faire souffrir. Elles sont ici et partout, érodant les structures solides sur lesquelles nous avons construit nos carrières, mariages, renommées et relations, roulant toujours plus vers l’avant – avec ou sans nous. Zaleekhah sait qu’elle n’est peut-être pas l’une des leurs, mais elle sera toujours attirée par les gens entraînés vers quelque chose de plus grand et meilleur qu’eux, une passion qui dure la vie entière, même si elle finit par les dévorer.


Tout comme une flamme requiert l’ombre pour exister et grandir, l’idée de la suprématie européenne avait besoin d’un Orient imprégné de misère et de désespoir. Napoléon se donnait pour mission de libérer les peuples de la région de leur destinée et de les conduire à restaurer la grandeur de leurs ancêtres. Ainsi tous seraient bénéficiaires – l’envahisseur et l’envahi. Enhardi par cette conviction, il ordonna de collecter des antiquités. Cependant il ne serait pas facile de les rapporter au Louvre. Car les Français n’étaient pas seuls habités par cette ambition. Les Britanniques aussi étaient dans les transes de l’égyptomanie.


Les empires savent se donner l’illusion qu’étant supérieurs aux autres, ils vivront à jamais. Une certitude partagée que demain le soleil se lèvera, que la terre restera fertile, que les eaux ne se tariront jamais. Un mirage réconfortant qui donne à croire que même si nous mourons tous, les bâtiments que nous érigeons, les poèmes que nous composons, les civilisations que nous créons vont survivre.


Arthur commence à suspecter que le mot civilisation désigne le peu que nous parvenons à sauver d’une perte que personne ne souhaite se remémorer. Des triomphes se dressent sur les échafaudages bricolés de sévices indicibles, des légendes héroïques sont tissées d’agressions et d’atrocités. Le système d’irrigation de Ninive était une réussite éclatante – mais combien de vies ont été gaspillées pour le construire ? Il y a toujours un autre aspect des choses, un aspect oublié. L’eau était le plus grand atout de la ville et son trait distinctif, pourtant elle est aussi ce qui l’a sapée pour finir. Les larges quantités de sel charrié par les torrents et les marées ont ruiné le sol. Fleuves créateurs, fleuves destructeurs. Parfois votre force principale devient votre pire faiblesse. 
 
 
Aux dires de certains, les Yézidis sont des musulmans hérétiques ou des chrétiens renégats. D’autres affirment que ce sont des juifs apostats, ou une étrange secte zoroastrienne perdue dans les replis de l’histoire. Certains assurent que leur système de caste est une dérivation de l’hindouisme. Selon une hypothèse très répandue, leur foi est un ersatz de croyances originales, un rejeton égaré. Arthur n’est pas d’accord. De plus en plus il a la conviction que leur lignée, aussi enracinée ici que les arbres indigènes, peut remonter au temps des anciens Mésopotamiens.


Il lui vient à l’esprit ce soir-là qu’il y a une similitude entre l’amitié et la foi. Elles sont construites l’une et l’autre sur la fragilité de la confiance.


Je doute que les thérapeutes envoient leurs patients au British Museum, mais quand vous êtes près d’un objet si impossiblement âgé, ça remet les choses en perspective. Ce qui vous trouble à l’instant présent est infime dans le cours du temps. Je pense que chacun devrait traîner un peu en compagnie d’un lamassu de temps à autre.Zaleekhah étudie le panneau. 


« Il était donc cruel, Assurbanipal ? 
— Il compte parmi les plus féroces des rois assyriens. Sa destruction de l’Élam est considérée par nombre de chercheurs comme un génocide. 
— Je m’attendais à mieux de la part d’un homme connu pour avoir fait construire une bibliothèque magnifique. 
— Vous êtes loin d’être la seule à faire cette supposition. Qui vient à point nous rappeler qu’un individu peut être cultivé, policé, généreux, mondain, et quand même commettre des actes d’une cruauté stupéfiante. »


Écrire, c’est se libérer des contraintes de l’espace et du temps. Si la parole orale est une ruse des dieux, la parole écrite est le triomphe des humains. 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

  


 

samedi 2 avril 2022

[Shafak, Elif] L'île aux arbres disparus

 




Coup de coeur 💓

 

Titre : L'île aux arbres disparus
            (The Island of Missing Trees)

Auteur : Elif SHAFAK

Traduction : Dominique GOY-BLANQUET

Parution : en anglais en 2021,
                  en français en 2022 (Flammarion)

Pages : 432

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Ce roman commence par un cri et s’achève par un rêve. Le cri, interminable, est celui que lance aujourd’hui une adolescente de seize ans, prénommée Ada, en plein cours d’histoire dans un lycée londonien.
Le rêve est celui d’une renaissance. Entre les deux a lieu la rencontre du Grec Kostas Kazantzakis et d’une jeune fille turque, Defne, en 1974, dans une Chypre déchirée par la guerre civile. Elif Shafak crée des personnages débordant d’humanité mais aussi de failles et de doutes, d’élans de générosité et de contradictions, pour conter l’histoire d’un amour interdit dans un climat de haine et de violence qui balaie tout sur son passage. Sa prose puissante convoque un savant mélange de merveilleux, de rêve, d’amour, de chagrin et d’imagination pour libérer la parole des générations précédentes, souvent réduites au silence.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Elif Shafak est l'auteure de douze romans salués par la critique, notamment L'architecte du Sultan, La Bâtarde d'Istanbul, Trois filles d’Ève, et 10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange. Son œuvre, pour laquelle elle a reçu la décoration de Chevalier des Arts et des Lettres, est traduite dans le monde entier. Elle milite pour les droits des femmes, et collabore régulièrement avec des quotidiens internationaux comme The New York Times, The Guardian et La Republica.

 

Avis :

Ada Kazantzakis a seize ans. Elle est née et a toujours vécu à Londres, avec pour seule famille sa mère Defne – morte maintenant depuis un an – et son père Kostas. De l’histoire de ses parents, elle ne sait rien, si ce n’est leur origine chypriote, ce qui ne l’empêche pas d’en porter inconsciemment le poids. Pour comprendre cet héritage mystérieux qui la ronge à son insu, il lui faudrait remonter à 1974, lorsque la guerre civile à Chypre aboutit à la partition de l’île, et que la vague de haine et de violence condamne irrémédiablement l’amour qui lie Defne, jeune fille turque, à Kostas, garçon grec...

Comme toujours, Elif Shafak a su trouver l’angle et le ton pour faire de son évocation un texte aussi puissant qu’original, en tous les cas ardemment motivé par la défense des causes qui lui sont chères et qui lui font dire par l’un de ces personnages : Il y a des moments dans la vie où chacun doit devenir une sorte de guerrier. Si tu es poète, tu combats avec tes mots ; si tu es peintre, tu combats avec tes toiles… Mais tu ne peux pas dire : “Désolé, je suis poète, je passe mon chemin." Tu ne dis pas ça quand il y a tellement de souffrance, d’inégalité, d’injustice. Si on y retrouve aussi en filigrane la cause des femmes pour laquelle elle a déjà tant écrit, le combat qui porte ce livre est cette fois la libération de la parole sur le drame chypriote, un sujet qui ne va pas manquer, une fois de plus, de froisser la susceptibilité d’une patrie qu’elle a dû fuir en raison de sa libre expression de femme et d’écrivain.

Qui de mieux placé que l’auteur pour évoquer les déchirures de l’exil forcé, leur transmission de génération en génération d’immigrés, et, par dessus-tout, les ravages souterrains causés par les drames que l’on tente d’enfouir dans le silence d’un oubli illusoire ? Il en va de la guerre civile à Chypre comme du génocide arménien : l’histoire n’a toujours pas réussi à admettre toute la vérité, maintenant des générations dans un purgatoire où l’on ne cicatrise jamais. A Chypre, l’on cherche encore, près de cinquante ans après les heurts intercommunautaires, des milliers de disparus grecs et turcs qui continuent d’empêcher deuils et réconciliations. C’est sur cette perpétuation sans fin de la souffrance qu’insiste ce roman, dans un récit bâti sur une fascinante comparaison entre l’existence humaine et celle des arbres.

Nombreuses sont les observations marquantes et étonnantes qui émaillent la narration, sur l’histoire et la culture chypriotes bien sûr, mais aussi sur le milieu naturel de cette île. L’on s’y émerveille des incroyables migrations d’oiseaux et de papillons, l’on découvre avec stupéfaction le caviar de Chypre et son industrie massive du braconnage d’oiseaux, l’on y apprend avec consternation ce qui a rassemblé des milliers de bébés britanniques dans un cimetière chypriote… Mais surtout, le roman se nourrit de fascinantes constatations dendrologiques qui, un peu comme Michael Christie dans Lorsque le dernier arbre, permettent à l’auteur d’édifiantes illustrations relatives à l’épigénétique, à la transmission des traumatismes et à l’absolue nécessité de se souvenir pour guérir.

Plus que jamais « guerrière des mots », Elif Shafak ne laissera personne indifférent à ce brillant plaidoyer pour ce pré-requis à la réconciliation chypriote qu’est la libération de la parole. Ce roman bouleversant est aussi sans doute celui de l’auteur qui, au-delà de l’originalité de sa construction, se nourrit le plus d’observations aussi stupéfiantes que passionnantes. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

Mais les légendes sont là pour nous dire ce que l’histoire a oublié.

Une carte est une image à deux dimensions marquée de symboles arbitraires et de lignes incises qui décident qui sera ton ennemi et qui ton ami, qui mérite notre amour, qui notre haine, et qui notre simple indifférence.  
La cartographie est un synonyme pour les histoires racontées par les vainqueurs.  
Quant aux histoires racontées par ceux qui ont perdu, il n’y en a pas.

Nicosie, aujourd’hui la seule capitale divisée du monde.
La chose semblait presque positive, dite de la sorte ; parée d’une qualité spéciale, voire unique, le sentiment de défier la gravitation, comme l’unique grain de sable poussé vers le ciel dans un sablier qu’on vient de retourner. Mais en réalité Nicosie n’était pas une exception, juste un nom supplémentaire ajouté à la liste des lieux de ségrégation et des communautés séparées, ceux enregistrés par l’histoire et ceux à venir.

Maintes fois par le passé elle s’était doutée qu’elle transportait une tristesse qui ne lui appartenait pas tout à fait. On leur avait appris en cours de science que chaque individu hérite d’un chromosome de sa mère et un de son père – de longs fils d’ADN porteurs de milliers de gènes qui fabriquaient des millions de neutrons reliés par des milliards de connexions. Cette somme d’informations génétiques se transmettait des parents à leur progéniture – survie, croissance, reproduction, couleur des cheveux, forme du nez, taches de rousseur ou non, tendance à éternuer sous l’effet du soleil –, tout était là-dedans. Mais aucune ne répondait à la seule question qui lui brûlait l’esprit : était-ce possible d’hériter d’une chose aussi intangible et incommensurable que le chagrin ?

Les immigrants de la première génération sont une espèce à part. Ils s’habillent en beige, gris ou brun. Des couleurs qui n’attirent pas l’attention. Des couleurs qui chuchotent, qui ne crient jamais. Des manières cérémonieuses, un désir qu’on les traite avec dignité. Ils se déplacent avec une légère gaucherie, pas tout à fait à l’aise dans leur environnement. À la fois pénétrés d’une éternelle gratitude pour les chances que la vie leur a offertes et marqués par ce qu’elle leur a arraché, jamais à leur place, séparés des autres par quelque expérience muette, comme les survivants d’un accident de voiture.

J’aurais aimé pouvoir lui dire que la solitude est une invention humaine. Les arbres ne sont jamais esseulés. Les humains croient savoir avec certitude où s’arrête leur être et où commence celui de l’autre. Avec leurs racines entremêlées et piégées sous terre, combinées aux champignons et aux bactéries, les arbres ne se nourrissent pas de telles illusions. Pour nous, tout est relié.
 
Les gens supposent que c’est une question de personnalité, cette différence entre optimistes et pessimistes. Mais je crois que tout cela vient d’une inaptitude à oublier. Plus grands sont vos pouvoirs de rétention, plus minces vos chances d’optimisme. (…)
C’est une malédiction, cette mémoire tenace. Quand les vieilles Chypriotes souhaitent du mal à quelqu’un, elles ne demandent pas qu’un terrible malheur le frappe. Elles ne prient pas pour que surviennent des nuages de foudre, des accidents imprévus ou de brusques revers de fortune. Elles se contentent de dire :  Que jamais tu ne parviennes à oublier. Que tu descendes dans la tombe avec tes souvenirs.

Certaines espèces sont dioïques – ça veut dire que chaque arbre est nettement soit mâle, soit femelle. Saule, peuplier, if, mûrier, tremble, genévrier, houx… ils sont tous comme ça. Mais une quantité d’autres sont monoïques, des fleurs mâles et femelles poussent sur le même arbre. Chêne, cyprès, pin, bouleau, noisetier, cèdre, châtaignier…
 — Et les figuiers sont femelles ?
 — Les figuiers, c’est compliqué, dit Kostas. La moitié sont monoïques, l’autre moitié dioïques. Il y a des variétés agricoles de figuiers, et puis il y a le caprifiguier sauvage de Méditerranée qui donne des fruits immangeables, on s’en sert d’habitude pour nourrir les chèvres. Notre Ficus caprica est femelle, d’une variété parthénocarpique – ça veut dire qu’elle peut produire des fruits toute seule, sans avoir besoin d’un arbre mâle à proximité.

Les scientifiques s’accordent à dire que les arbres n’éprouvent pas de sensations, pas au sens où la plupart des gens utilisent le mot…
 — Mais tu n’as pas l’air d’accord ?
 — Eh bien, j’estime qu’il y a encore beaucoup de choses qui nous échappent, nous commençons tout juste à découvrir le langage des arbres. Mais on peut dire avec certitude qu’ils peuvent entendre, sentir une odeur, communiquer – et, c’est sûr, se souvenir. Ils sont sensibles à l’eau, à la lumière, au danger. Ils peuvent envoyer des signaux aux autres plantes et s’entraider. Ils sont beaucoup plus vivants que les gens n’en ont conscience.

Il se dit que la différence la plus parlante entre les jeunes et les vieux se nichait dans ce détail. En vieillissant, on se moquait de plus en plus de ce que les autres pensaient de vous, et c’est alors seulement qu’on devenait plus libre.
 
À mon avis, les humains évitent délibérément d’en apprendre plus long sur nous, peut-être parce qu’ils pressentent, par une sorte d’instinct primitif, que leurs découvertes risquent d’être très perturbantes. Ont-ils envie de savoir, par exemple, que les arbres peuvent s’adapter et changer de comportement avec intention, et si c’est vrai, que l’intelligence se passe peut-être de cerveau ? Seraient-ils heureux d’apprendre qu’en envoyant des signaux par un réseau mycorhizien de fungus enfoui sous le sol, les arbres peuvent avertir leurs voisins de dangers proches – un prédateur qui rôde ou des microbes pathogènes – et que ces signaux de détresse ont franchi un seuil dernièrement, du fait de la déforestation, de la dégradation des forêts et de la sécheresse, toutes provoquées directement par les humains ? Ou que la liane caméléon, Bocula trifoliolata, peut modifier ses feuilles pour imiter la forme et la couleur de la plante sur laquelle elle grimpe, conduisant les scientifiques à se demander si la vigne aurait une forme d’acuité visuelle ? Ou que les anneaux d’un tronc d’arbre ne révèlent pas seulement son âge, mais aussi les traumatismes qu’il a endurés, y compris les incendies de forêt, et qu’ainsi s’est gravée profondément dans chaque cercle une expérience de mort imminente, une cicatrice inguérissable ? Ou que l’odeur d’une prairie fraîchement tondue, cet arôme que les humains associent à la propreté et à la rénovation, aux choses nouvelles et exubérantes, est en fait encore un signal de détresse émis par l’herbe pour avertir la flore avoisinante et demander de l’aide ? Ou que les plantes savent reconnaître celles de leur parenté, et sentir que vous les touchez, et même compter, comme la dionée attrape-mouche ? Ou que les arbres de la forêt devinent à quel moment les cerfs vont venir les manger, et qu’ils se défendent en infusant à leurs feuilles un type d’acide salicylique pour faciliter la production de tannins, substance redoutée par leurs ennemis, et les repoussent ainsi avec ingéniosité ? Ou bien que naguère, il y avait encore un acacia dans le désert saharien – « l’arbre le plus seul du monde », comme on l’appelait –, là, au carrefour des anciennes routes de caravanes, et que cette créature miraculeuse, en étendant ses racines loin et profond, a survécu par ses seuls moyens malgré la chaleur torride et le manque d’eau, jusqu’à ce qu’un chauffard ivre l’abatte ? Ou que nombre de plantes, quand on les menace, agresse ou coupe, peuvent produire de l’éthylène en guise d’anesthésiant, et que cet épanchement chimique, aux dires de certains chercheurs, donne l’impression d’entendre hurler une plante affolée ?
 
Il y a une raison qui explique pourquoi les humains ont tant de peine à comprendre les plantes, c’est, je crois, parce qu’avant de pouvoir se lier à autre chose qu’eux-mêmes et lui être sincèrement attachés, ils ont besoin d’échanges avec un visage, une image qui reflète la leur le plus étroitement possible. Plus les yeux d’un animal sont visibles, plus il s’attirera la compassion des humains.
 
Le temps humain est linéaire, continuum parfait depuis un passé supposé révolu et réglé vers un avenir qu’on imagine pur et intact. Chaque jour se doit d’être tout neuf, empli d’événements nouveaux, chaque amour radicalement différent du précédent. L’appétit de l’espèce humaine pour la nouveauté est insatiable et je ne suis pas sûr qu’elle leur fasse grand bien.  
Le temps arboréen est cyclique, récurrent, pérenne ; le passé et l’avenir respirent en un même moment, et le présent ne coule pas nécessairement dans une seule direction ; au contraire il dessine des cercles à l’intérieur de cercles, comme les anneaux que vous découvrez quand vous nous coupez.  
Le temps arboréen s’apparente au temps des histoires – et comme une histoire, un arbre ne pousse pas en lignes parfaitement droites, courbures impeccables et angles droits précis, mais il se penche et se tord et bifurque en formes fantastiques, projette des branches de prodige et des arcs d’invention.  
Ils sont incompatibles, le temps humain et le temps des arbres.

Quand on quitte son foyer pour des rivages inconnus, on ne continue pas tout simplement comme avant ; une partie de soi doit mourir à l’intérieur pour qu’une autre puisse tout recommencer.

Aujourd’hui, quand d’autres arbres me demandent mon âge, j’ai du mal à leur donner une réponse précise. J’avais quatre-vingt-seize ans à l’époque de mes derniers souvenirs dans une taverne de Chypre. Et moi, qui ai poussé d’une bouture plantée en Angleterre, j’ai maintenant un peu plus de seize ans.
Est-ce qu’il faut toujours calculer l’âge de quelqu’un en additionnant les mois et les années selon une arithmétique simple et sans détours – ou est-ce que dans certains cas il est plus avisé de compenser les passages du temps pour parvenir au total exact ? Et que dire de nos ancêtres – peuvent-ils eux aussi continuer à exister à travers nous ? Est-ce pour cela que lorsqu’on rencontre certains individus – tout comme avec certains arbres – on ne peut s’empêcher de penser qu’ils doivent être bien plus vieux que leur âge chronologique ?
Où commence-t-on l’histoire de quelqu’un quand chaque vie se compose de plus d’un fil, quand ce qu’on appelle naissance n’est pas le seul début, ni la mort exactement une fin ?
 
« Maman, c’est vrai qu’Aphrodite était la plus jolie déesse de tout l’Olympe ? »  
Écartant une mèche qui lui tombait sur les yeux, Defne lui jeta un regard. « Elle était jolie, ça oui, mais est-ce qu’elle était gentille, c’est une autre affaire.  
— Oh ! Elle était méchante ?  
— Eh bien, il lui arrivait d’être une vraie peau de vache, passe-moi l’expression. Elle ne soutenait pas les autres femmes. Côté féminisme, son score était lamentable, si tu veux mon avis. »  
Ada gloussa. « Tu parles d’elle comme si tu la connaissais.  
— Bien sûr que je la connais. Nous venons toutes de la même île. Elle est née à Chypre, de l’écume de Paphos.  
— Je savais pas ça. Alors elle est la déesse de la beauté et de l’amour ?  
— Ouais, c’est bien elle. Du désir et du plaisir, aussi. Et de la procréation. Certains de ces attributs lui ont été donnés plus tard, par l’intermédiaire de Vénus, son incarnation romaine. La première Aphrodite était plus subversive et égoïste. Sous ce beau visage se cachait une tortionnaire qui voulait contrôler les femmes.  
— Comment ça ?  
— Eh bien, il y avait une jolie fille, brillante, qui s’appelait Polyphonte. Intelligente, volontaire. Elle observait sa mère et elle observait sa tante, et elle décida qu’elle voulait mener une vie différente. Pas de mariage, pas d’époux, pas de biens matériels, pas d’obligations domestiques, non merci. À la place elle allait parcourir le monde jusqu’à ce qu’elle trouve ce qu’elle cherchait. Et si elle ne le trouvait pas, elle irait rejoindre Artémis comme vierge prêtresse. C’était ça son plan. Quand Aphrodite l’apprit, elle entra dans une colère noire. Tu sais ce qu’elle a fait à Polyphonte ? Elle l’a rendue folle. La pauvre fille a perdu l’esprit.  
— Pourquoi une déesse ferait une chose pareille ?  
— Excellente question. Dans tous les mythes et les contes de fées, une femme qui enfreint les conventions sociales est toujours punie. Et en général, le châtiment est psychologique, mental. Classique, n’est-ce pas ? Tu te rappelles la première femme de Mr Rochester dans Jane Eyre ? Polyphonte est notre version méditerranéenne de la femme démente, sauf que nous ne l’avons pas enfermée dans le grenier, nous l’avons jetée en pâture à un ours. Une fin tout sauf civilisée pour une femme qui ne voulait pas faire partie de la civilisation. »  
Ada s’efforça de sourire, mais un déclic intérieur l’en empêcha.  
« En tout cas, voilà comment elle était, ton Aphrodite, dit Defne. Pas une amie des femmes. Mais oui, jolie ! »
 
Prenez une poignée de terre, serrez-la entre vos paumes, sentez sa chaleur, sa texture, son mystère. Il y a plus de micro-organismes dans cette petite motte qu’il n’y a d’individus sur le globe. Pleine de bactéries, de champignons, d’archées, d’algues, et ces petits vers frétillants, sans compter les tessons de vieilles poteries, tous contribuant à transformer la matière organique en nutriments auxquels nous les plantes nous sommes reconnaissantes d’assurer notre croissance, la terre est complexe, endurante, généreuse. Chaque pouce de terrain est le résultat d’un travail ardu. Il faut à une multitude de vers et de micro-organismes des siècles de labeur incessant pour produire ce peu de chose. Une boue saine, argileuse, est plus précieuse que des diamants et des rubis, même si je n’ai jamais entendu des humains en faire l’éloge en ces termes.

Je suis venu au monde en 1878, l’année où le sultan Abdülhamid II, assis sur son trône d’or à Istanbul, a conclu un accord secret avec la reine Victoria, assise sur son trône d’or à Londres. L’Empire ottoman a accepté de céder l’administration de notre île à l’Empire britannique en échange de sa protection contre une agression de la Russie. Cette année-là, le Premier ministre britannique, Benjamin Disraeli, a surnommé mon pays natal « la clef de l’Asie occidentale », et ajouté : « Un pas en avant, non vers la Méditerranée, mais vers l’Inde. » L’île, bien que sans grande valeur économique à ses yeux, était idéalement située sur des routes commerciales lucratives.

Sur et sous terre, nous les arbres nous communiquons tout le temps. Nous ne partageons pas seulement l’eau et les nutriments, mais aussi les informations vitales. Même si nous sommes parfois en compétition pour les ressources, nous assurons très bien la protection et le soutien mutuels. La vie d’un arbre, si paisible qu’elle paraisse vue de l’extérieur, est pleine de danger : écureuils qui arrachent notre écorce, chenilles qui nous envahissent et détruisent nos feuilles, incendies du voisinage, bûcherons à tronçonneuse… Défoliés par le vent, rôtis par le soleil, attaqués par les insectes, menacés par les feux de forêt, nous devons travailler ensemble. Même si nous pouvons paraître hautains, car nous poussons loin des autres à l’orée des bois, nous restons quand même en contact à travers de larges pans de terre, envoyant des signaux chimiques par voie aérienne et grâce au partage de nos réseaux mycorhiziens. Les humains et les animaux peuvent errer pendant des kilomètres en quête de nourriture, d’un abri ou d’un compagnon et s’adapter aux changements environnementaux, mais nous, nous devons faire tout cela et plus en restant enracinés à notre place.
 
Un arbre sait que la vie est affaire de connaissance de soi. Sous l’effet du stress nous produisons de nouvelles combinaisons d’ADN, de nouvelles variantes génétiques. Non seulement les plantes stressées le font, mais aussi leurs surgeons, même s’ils n’ont pas subi de traumatisme physique ou environnemental équivalent. Appelez ça mémoire transgénérationnelle. Au bout du compte, nous nous rappelons et nous essayons d’oublier pour la même raison : afin de survivre dans un monde qui ne nous comprend ni ne nous apprécie.  
Là où il y a traumatisme, cherchez les signes, car il y en a toujours. Des craquelures sur nos troncs, des fentes qui ne guérissent pas, des feuilles qui affichent des couleurs d’automne au printemps, une écorce qui pèle comme de la peau écaillée. Mais peu importe le genre d’épreuve qu’il traverse, un arbre sait toujours qu’il est relié à d’innombrables formes de vie – depuis les armillaires, la plus grande espèce vivante, jusqu’aux plus petites bactéries et archées – et que son existence n’est pas un hasard isolé mais fait partie intrinsèque d’une communauté plus vaste. Même les arbres d’espèces différentes font preuve de solidarité entre eux sans tenir compte de leurs dissemblances, et on ne peut pas en dire autant de quantité d’humains.

La vie était structurée par des règles, et à ces règles il fallait obéir. Le sel, les œufs, le pain ne doivent pas sortir de la maison après le coucher du soleil. S’ils sortent, ils ne doivent jamais rentrer à nouveau. Répandre de l’huile d’olive est de très mauvais augure. Si cela se produit, il faut renverser un verre de vin rouge pour rétablir l’équilibre. Quand on creuse le sol, on ne doit jamais poser la pelle sur son épaule, sinon quelqu’un risque de mourir. Tout aussi important, éviter de compter les verrues sur votre corps (elles se multiplieraient) ou les pièces dans vos poches (elles disparaîtraient). De tous les jours de la semaine, le mardi est le plus défavorable. On ne devrait jamais se marier un mardi ni entamer un voyage, ni accoucher si on peut l’éviter.  
Panagiota expliquait que c’était un mardi de mai, il y a des siècles, que les Ottomans s’étaient emparés de la reine des cités, Constantinople. Cela s’était produit après la chute d’une statue de la Vierge Marie, emportée vers un abri pour la protéger des désordres du siège en cours, qui s’était brisée en si petits morceaux qu’il fut impossible de la reconstituer. C’était un signe, mais les gens ne l’avaient pas compris à temps. Panagiota disait qu’il fallait toujours être attentif aux signes. Le hululement d’un hibou dans le noir, un balai qui tombe tout seul, une phalène qui vous vole dans le nez – tout cela ne présage rien de bon. Elle croyait que certains arbres étaient chrétiens, d’autres mahométans, d’autres païens, et il fallait vous assurer de bien planter les bons dans votre jardin.

Il y avait tant de gens portés disparus à Chypre, à l’époque. Leurs proches les attendaient, espérant qu’ils étaient toujours en vie, retenus prisonniers quelque part. C’étaient des années atroces. » Elle releva le menton, serra les lèvres si fort qu’elles devinrent d’une pâleur maladive. « Les gens des deux côtés de l’île ont souffert − et des deux côtés ils étaient furieux si on le disait tout haut.  
— Pourquoi ?  
— Parce que le passé est un miroir sombre, déformant. Tu le regardes, tu ne vois que ton propre chagrin. Il n’y a là aucune place pour la douleur des autres.
 
Leurs graines [les caroubiers] sont pratiquement toujours identiques en poids et en taille, d’une telle uniformité que dans l’ancien temps les marchands s’en servaient pour peser l’or − c’est d’elles que vient le mot « carat ».

À l’instar de tous les arbres qui de manière pérenne communiquent, rivalisent et coopèrent, sur et sous terre, les histoires germent, poussent et fleurissent en se partageant des racines invisibles.

Si les familles ressemblent à des arbres, comme ils disent, des structures arborescentes aux racines mêlées et aux branches individuelles adoptant des angles bizarres, les traumatismes familiaux ressemblent à de la résine épaisse, translucide qui coule d’une entaille dans l’écorce. Ils coulent à travers les générations.  Ils suintent lentement, un épanchement si mince qu’il est imperceptible, glisse dans l’espace et le temps jusqu’à ce qu’il trouve une fente dans laquelle s’installer et coaguler. Le chemin suivi par un traumatisme transmis est arbitraire ; on ne sait jamais qui va en hériter, mais il atteindra quelqu’un. Parmi les enfants qui grandissent sous le même toit, certains en sont plus affectés que d’autres. Avez-vous déjà croisé une paire de frères qui ont eu à peu près les mêmes occasions de s’affirmer, et pourtant l’un des deux est plus mélancolique et solitaire ? Ça arrive. Parfois le traumatisme saute une génération et redouble son emprise sur la suivante. On rencontre des petits-enfants qui endossent en silence les blessures et les souffrances de leurs grands-parents.

(… ) je peux vous dire une chose à propos des humains : ils réagissent à la disparition d’une espèce de la même façon qu’ils réagissent à tout le reste − en se plaçant au centre de l’univers.

Les humains trouvent les rats et les souris infects, mais les hamsters et les gerbilles charmants. Les colombes signifient la paix dans le monde, les pigeons ne font que charrier la crasse urbaine. Ils décrètent que les porcelets sont trop chou, les sangliers à peine tolérables. Ils admirent les casse-noix mouchetés, mais ils évitent leurs cousins bruyants, les corbeaux. Les chiens leur inspirent un sentiment de chaleur ouatée, tandis que les loups évoquent des contes horribles. Les papillons ont droit à leur sympathie, les mites pas du tout. Ils ont un faible pour les coccinelles, mais si jamais ils aperçoivent un hanneton, ils l’écrasent séance tenante. Les abeilles sont appréciées, à la grande différence des guêpes. Les tourteaux passent pour exquis, mais c’est une tout autre histoire quand on parle de leurs lointaines cousines, les araignées…

Y parvenir est ta destination ultime  Mais ne te hâte point dans ton voyage… (Cavafy)
 
Les superstitions sont les ombres de terreurs inconnues.

Un narrateur n’est jamais entièrement objectif. Mais je me suis toujours appliqué à saisir chaque histoire sous différents angles, déplacements de perspective, récits contradictoires. La vérité est un rhizome − une tige souterraine avec des ramifications. Vous devez creuser loin pour l’atteindre, et quand vous l’avez déterrée, vous devez la traiter avec respect.

Au début des années 1970, les figuiers de Chypre ont été atteints par un virus qui les tuait lentement. (…)
Une chose que j’ai remarquée à l’époque, et jamais oubliée, c’est que les arbres éloignés et apparemment solitaires n’étaient pas aussi touchés que ceux qui vivaient ensemble dans une grande promiscuité. Aujourd’hui, je considère le fanatisme − de tout ordre − comme une maladie virale. Il avance en rampant, scande le temps comme le balancier d’une pendule qui ne s’arrête jamais, s’empare de vous plus vite si vous faites partie d’une unité fermée, homogène. Mieux vaut se tenir à distance de toutes les croyances et les certitudes collectives, c’est que je ne cesse de me dire.

À la fin de cet été interminable, quatre mille quatre cents personnes étaient mortes, des milliers d’autres disparues. Environ cent soixante mille Grecs qui vivaient dans le nord partirent pour le sud, et environ cinquante mille Turcs s’installèrent dans le nord. Les gens devenaient des réfugiés dans leur propre pays. Les familles ont perdu des êtres chers, abandonné leur demeure, leur village et leur ville ; des voisins de longue date et de bons amis se sont séparés, parfois trahis mutuellement. Tout cela doit être écrit dans les livres d’histoire, bien que chaque côté ne raconte que sa version des faits. Des récits qui vont en sens contraire, sans jamais se toucher, comme les droites parallèles ne se croisent jamais.
Mais sur une île meurtrie par des années de violence ethnique et de terribles atrocités, les humains n’ont pas été les seuls à souffrir. Nous aussi les arbres − et les animaux − avons vécu des temps difficiles et souffert à mesure que notre habitat disparaissait. Ça ne signifiait rien pour personne, ce qui nous est arrivé à nous.
Mais pour moi ça compte, et aussi longtemps que je serai en mesure de raconter cette histoire, j’y inclurai les créatures de mon écosystème − oiseaux, chauves-souris, papillons, abeilles, fourmis, moustiques et souris, car il y a au moins une chose que j’ai apprise : partout où il y a la guerre et une partition douloureuse, il n’y aura jamais de vainqueurs, ni humains ni autres.

L’oubli est le remède des blessures.  
— Mais nous avons besoin de nous rappeler pour guérir.
 
Mais tout le monde n’a pas besoin d’être un guerrier, ma chère. Autrement nous n’aurions plus de poètes, d’artistes, de chercheurs…  
— Je ne suis pas d’accord, dit Defne à son verre de vin. Il y a des moments dans la vie où chacun doit devenir une sorte de guerrier. Si tu es poète, tu combats avec tes mots ; si tu es peintre, tu combats avec tes toiles… Mais tu ne peux pas dire : “Désolé, je suis poète, je passe mon chemin.” Tu ne dis pas ça quand il y a tellement de souffrance, d’inégalité, d’injustice.

Mais en moyenne, les hommes qui perdent leur épouse se remarient beaucoup plus vite que les femmes dans la même situation. Les femmes portent le deuil, les hommes remplacent.

La cruauté de la vie ne tenait pas seulement à ses injustices, blessures et atrocités, mais aussi à leur caractère aléatoire.

Des « faiseurs de veuve », c’est comme ça qu’on les appelait. Les eucalyptus, en dépit de leur charme, ont la manie de lâcher des branches entières, blessant, parfois tuant, les campeurs assez sots pour planter leur tente en dessous.

Parce que dans la vraie vie, à la différence des livres d’histoire, les récits ne nous arrivent pas complets mais par pièces et morceaux, segments brisés et échos partiels, une phrase entière ici, un fragment là, un indice caché entre les deux. Dans la vie, à la différence des livres, nous devons tisser nos histoires à l’aide de fils aussi fins que les capillaires des ailes de papillon.

Les moustiques sont la némésis de l’humanité. Ils ont tué la moitié des êtres humains qui ont habité la terre. Ça me sidère toujours que les gens aient une peur bleue des tigres, des crocodiles et des requins, sans parler des vampires et zombies imaginaires, en oubliant que leur ennemi le plus mortel n’est autre que le minuscule moustique.

Si vous allez à Chypre aujourd’hui, vous trouverez encore des tombes de veuves grecques et de veuves turques, gravées dans des alphabets différents mais formulant la même requête : Si vous trouvez mon mari, veuillez l’enterrer près de moi.

Elle était pourtant troublée de relever des failles profondes entre les générations d’une même famille. Bien trop souvent, la première vague des survivants, ceux qui avaient le plus souffert, gardaient leur douleur proche de la surface, des souvenirs comme des échardes logées sous la peau, certaines saillantes, d’autres complètement invisibles à l’œil nu. Cependant, la deuxième génération choisissait de supprimer le passé, autant ce qu’ils en savaient que ce qu’ils en ignoraient. Par contraste, la troisième génération était prompte à creuser et à déterrer les silences. C’était si étrange que dans des familles meurtries par les guerres, les déplacements forcés et les agressions brutales, ce soient les plus jeunes qui semblent garder la mémoire la plus ancienne. 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
  




 


 

 

mardi 1 mars 2022

[Shafak, Elif] 10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange

 


 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : 10 minutes et 38 secondes
            dans ce monde étrange
            (10 Minutes 38 Seconds
            in this Strange World)

Auteur : Elif SHAFAK

Traduction : Dominique GOY-BLANQUET

Parution : en anglais en 2019,
                  en français en 2020 (Flammarion)

Pages : 400

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Et si notre esprit fonctionnait encore quelques instants après notre mort biologique ? 10 minutes et 38 secondes exactement. C’est ce qui arrive à Tequila Leila, prostituée brutalement assassinée dans une rue d’Istanbul. Du fond de la benne à ordures dans laquelle on l’a jetée, elle entreprend alors un voyage vertigineux au gré de ses souvenirs, d’Anatolie jusqu’aux quartiers les plus mal famés de la ville.

En retraçant le parcours de cette jeune fille de bonne famille dont le destin a basculé, Elif Shafak nous raconte aussi l’histoire de nombre de femmes dans la Turquie d’aujourd’hui. À l’affût des silences pour mieux redonner la parole aux « sans-voix », la romancière excelle une nouvelle fois dans le portrait de ces « indésirables », relégués aux marges de la société.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Elif Shafak est l'auteure de douze romans salués par la critique, notamment L'architecte du Sultan, La Bâtarde d'Istanbul, Trois filles d’Ève, et 10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange. Son œuvre, pour laquelle elle a reçu la décoration de Chevalier des Arts et des Lettres, est traduite dans le monde entier. Elle milite pour les droits des femmes, et collabore régulièrement avec des quotidiens internationaux comme The New York Times, The Guardian et La Republica.

 

Avis :

La prostituée Tequila Leila est retrouvée assassinée, son corps jeté dans une poubelle d’Istanbul. Comment cette femme a-t-elle pu finir si tragiquement sur les trottoirs de la ville ? Pendant les dix minutes qui suivent sa mort, soit le laps de temps pendant lequel des scientifiques ont constaté que l’activité cérébrale d’une personne décédée pouvait perdurer, Leila se remémore son parcours, depuis l’Anatolie jusqu’aux bas quartiers stambouliotes, là où après avoir rompu avec sa famille, elle a fini, dans son malheur, par trouver la solidarité et l’indéfectible amitié d’autres parias. Ils sont cinq : cinq amis qui vont tout faire pour lui éviter l’ultime infamie, celle du Cimetière des Abandonnés, à Kylios.

Une triste photographie figure à la fin du roman : un champ de mauvaise terre caillouteuse, boursouflé de vagues renflements agglutinés dans le plus grand désordre et piquetés de grossières étiquettes simplement numérotées. C’est dans cet équivalent très sommaire de nos carrés des indigents en France, que sont entassés après leur mort les indésirables de la société d’Istanbul, rejetés par leurs familles elles-mêmes. S’y côtoient misérables et marginaux, prostituées et travestis, délinquants et criminels, révolutionnaires « morts » en garde à vue, insurgés kurdes, bébés abandonnés… : tous mis au rebut à l’issue d’une existence de réprouvés. Cette histoire, fictive mais représentative, retrace le parcours de l’une de ces personnes abandonnées, prostituée tuée dans l’indifférence générale et simplement transférée, sans enquête judiciaire, de la poubelle où elle a été jetée à cet officiel terrain vague qui tient plus du dépotoir que du cimetière.

Leila n’est autre qu’une fille ordinaire, grandie dans une famille ordinaire, en Anatolie. Née en 1947, elle vit sous l’autorité d'un père pris d'une austère ferveur religieuse. Victime injustement sacrifiée à l’honneur familial, elle quitte la maison sans espoir de retour. Désormais proie facile puisqu’une femme seule osant prétendre à l’indépendance est déjà considérée « perdue » dans les années soixante en Turquie, sans ressources ni protection, elle rejoint bientôt la frange la plus méprisée de la société, que ni personne, ni la police, ne protégeront jamais des maltraitances, ni même des crimes.

L’histoire elle-même serre le coeur, pourtant aucune tristesse, aucun pathos, ne viennent charger une narration alerte, imprégnée de la chaleur humaine que partagent Leila et ses amis, déchus eux aussi. Après le frappant défilement d'une vie pendant le bref moment séparant l’arrêt cardiaque et la mort cérébrale, le récit se poursuit en compagnie des cinq amis de Leila, dans une folle équipée aussi hilarante dans ses macabres rebondissements que touchante dans sa fidélité à la disparue. Impossible de ne pas se prendre d’affection pour ces cinq autres personnages, - en tête desquels l’inénarrable trans Nalan -, désarmants de vulnérabilité, de sincérité et de dignité dans leur infrangible solidarité de pestiférés.

Exilée en Angleterre après avoir fait les frais en Turquie de sa libre expression littéraire, Elif Shafak continue de dénoncer l'hypocrisie d'une société turque qui n'en finit plus de renforcer sa violence autoritariste. Les femmes en sont les premières victimes, puisque, face aux rigueurs religieuses croissantes, beaucoup d'entre elles se retrouvent plus que jamais marginalisées et vilipendées lorsqu’elles prétendent à leur indépendance. Lucide, mais non dépourvu de drôlerie malgré la gravité de son sujet, ce livre qui se lit d'un trait exprime autant de révolte que d'attachement à une Istanbul que l'on découvre sous un jour sans fard. Nouveau coup de coeur pour cet auteur qui fait partie de mes favoris. (5/5)

 

Citations : 

Mère lui avait dit qu’à sa naissance, la sage-femme avait jeté le cordon ombilical sur le toit de l’école pour qu’elle devienne institutrice, mais Baba n’y tenait pas tellement. Plus maintenant. Récemment, un cheikh lui avait expliqué qu’il valait mieux pour les femmes rester chez elles, et se couvrir lors des rares occasions où elles étaient obligées de sortir. Personne n’a envie d’acheter des tomates qui ont été touchées, pressées et souillées par d’autres clients. Mieux vaut que toutes les tomates du marché soient bien emballées et protégées. Pareil pour les femmes, disait le cheikh. Le hijab était leur emballage, l’armure qui les protégeait contre les regards salaces et les contacts non désirés.

Pour la première fois elle parvenait à prendre du recul et à s’observer ainsi que sa famille comme de l’extérieur : et ce qu’elle découvrait la mettait mal à l’aise. Elle avait toujours considéré qu’ils étaient une famille normale, semblable à toutes les autres du monde. Maintenant elle n’en était plus si sûre. Si jamais ils avaient quelque chose de différent – quelque chose d’intrinsèquement déréglé ? Elle saisissait encore mal que la fin de l’enfance n’intervient pas quand le corps d’une enfant change sous l’effet de la puberté, mais quand son esprit devient apte à voir sa vie par les yeux d’un étranger.

Jusqu’à ce jour, elle s’était gardée d’exprimer son amour pour sa mère quand MaTante était présente. Dorénavant elle devrait aussi garder secret son amour pour sa tante. Leila commençait à comprendre que les sentiments de tendresse doivent toujours rester cachés – qu’ils ne peuvent être révélés que derrière une porte close et ne jamais être évoqués ensuite. Voilà la seule forme d’affection qu’elle avait apprise des adultes, et cette leçon-là aurait de sinistres conséquences.

Il parcourut à pied les quinze kilomètres jusqu’à la gare la plus proche et sauta dans le premier train vers Istanbul pour ne plus jamais revenir. Au début, il dormait dans la rue, travaillant comme masseur dans un hammam à l’hygiène médiocre et à la réputation pire encore. Bientôt, il nettoyait les toilettes de la gare de Haydarpaşa. C’est en exerçant cet emploi qu’Osman se forgea l’essentiel de ses convictions sur ses frères humains. Personne ne devrait philosopher sur la nature de l’humanité tant qu’il n’a pas travaillé une quinzaine de jours dans des toilettes publiques et vu comment se comportent les gens dès lors qu’ils en ont la possibilité – rompre le tuyau de vidange, casser la poignée de la porte, dessiner partout des graffiti obscènes, pisser sur l’essuie-main, couvrir l’endroit de toutes les saletés imaginables, en sachant que quelqu’un d’autre devra nettoyer.
 
Sa mère lui avait dit un jour que l’enfance était une immense vague bleue qui vous soulevait et vous portait en avant, puis disparaissait juste au moment où vous croyiez qu’elle durerait toujours. Impossible de lui courir après ou de la faire revenir. Mais la vague, avant de disparaître, laissait un cadeau derrière elle – un coquillage au bord de l’eau. À l’intérieur étaient préservés tous les sons de l’enfance. Encore aujourd’hui, si Jameelah fermait les yeux et écoutait attentivement, elle parvenait à les entendre : les éclats de rire de ses cadets, les paroles tendres de son père quand il brisait le jeûne avec quelques dattes, celles que chantait sa mère en cuisinant, le crépitement du feu le soir, le bruissement de l’acacia.

Le monde n’est plus le même pour celui qui tombe amoureux, pour celui qui en occupe le centre ; il ne peut que tourner plus vite désormais.

Les vêtements étaient politiques. Ainsi que les pilosités faciales – en particulier la moustache. Les nationalistes la portaient pointes en bas, en forme de croissant de lune. Les islamistes la taillaient, courte et bien nette. Les staliniens préféraient les moustaches morse qui paraissaient ne jamais avoir rencontré un rasoir.

Elles se soutenaient mutuellement avec la loyauté que seuls ceux qui peuvent compter sur très peu de gens savent mobiliser. Sur les conseils de Leila, elle se décolora les cheveux, mit des lentilles de contact turquoise, se fit refaire le nez et changea toute sa garde-robe. Tous ces changements et plus parce qu’elle avait appris que son mari était à Istanbul, et qu’il la cherchait. Qu’elle dorme ou qu’elle veille, Humeyra tremblait à l’idée d’être victime d’un crime d’honneur. Elle ne pouvait se retenir d’imaginer l’instant de son assassinat, envisageant chaque fois une fin plus atroce. Les femmes accusées d’indécence n’étaient pas toujours mises à mort, elle le savait ; parfois on les persuadait simplement de se suicider. Le nombre de suicides forcés, en particulier dans les petites villes de l’Anatolie du Sud-Est avait connu une telle escalade qu’il faisait l’objet d’articles dans la presse étrangère. À Batman, pas très loin de son lieu de naissance, le suicide était la principale cause de mortalité chez les jeunes femmes.

Au-delà de la chaussée, derrière des murs protecteurs, des snipers avaient été disposés dans les étages élevés de l’Intercontinental. Leurs armes automatiques tiraient en rafale, dirigées droit sur la foule. Un hurlement déchira le silence stupéfait des manifestants. Une femme pleurait ; quelqu’un d’autre hurlait, disait aux manifestants de courir. Ce qu’ils firent, sans savoir où aller. (…)
Le lendemain, 2 mai, on ramassa plus de deux mille douilles de fusil dans la zone autour de Taksim. D’après les rapports, il y eut plus de cent trente personnes grièvement blessées. (…)
Il faisait partie des trente-quatre décédés, la plupart piétinés à mort dans la débandade rue des Chaudronniers.
 
Des chercheurs de divers établissements connus dans le monde entier avaient relevé des signes d’activité cérébrale persistante chez des gens qui venaient de mourir. Dans certains cas elle ne durait que quelques minutes. Dans d’autres, jusqu’à dix minutes et trente-huit secondes. Que se passait-il durant ce laps de temps ? Le défunt se rappelait-il le passé, si oui, quelles parties, et dans quel ordre ? Comment l’esprit parvenait-il à concentrer une vie entière dans le temps que met une casserole d’eau à bouillir ?

Pour Nostalgia Nalan, il y avait deux genres de familles dans ce monde : les parents formaient la famille de sang ; et les amis, la famille d’eau. Si votre famille de sang était gentille et affectueuse, vous pouviez remercier votre bonne étoile et en profiter le mieux possible ; sinon il restait un espoir : les choses pouvaient s’arranger quand vous seriez en âge de quitter votre nid si peu douillet.  
Quant à la famille d’eau, elle se formait bien plus tard dans la vie et c’était vous, en grande partie, qui la composiez. Certes rien ne pouvait remplacer une famille de sang aimante et heureuse, mais à défaut, une bonne famille d’eau pouvait laver les blessures et le chagrin amassés au fond de soi comme de la suie noire. Il était donc possible pour vos amis de trouver une place précieuse dans votre cœur, et d’y occuper plus d’espace que tous vos parents réunis. Mais ceux qui n’ont pas eu à vivre l’expérience d’être rejetés par leurs proches ne comprendront jamais cette vérité, vivraient-ils un million d’années. Ils ne sauront jamais que dans certains cas l’eau coule plus épaisse que le sang.

Vous avez grillé un feu rouge.
— Vraiment ? l’interrompit le conducteur. Vous savez qui est mon oncle ? »  
C’était une allusion que tout agent futé aurait prise en compte. Des milliers de citoyens à tous les échelons de la société entendaient chaque jour ce genre d’insinuation et saisissaient aussitôt le message. Ils comprenaient qu’on pouvait faire sauter les contraventions, tordre les lois, faire des exceptions. Ils savaient que les yeux d’un employé du gouvernement pouvaient devenir temporairement aveugles, et ses oreilles sourdes aussi longtemps qu’il le fallait. Mais cet agent de police-là, bien que ce ne soit pas un bleu dans le métier, souffrait d’une maladie incurable : l’idéalisme. En entendant le discours du jeune homme, au lieu de reculer, il répondit : « Peu m’importe qui est votre oncle. Les lois sont les lois. »  
Même les enfants savent que ce n’est pas vrai. Les lois sont parfois les lois. D’autres fois, selon les circonstances, ce sont des paroles vides, des expressions absurdes ou des plaisanteries dépourvues de chute. Les lois sont des tamis aux trous si larges que toutes sortes de choses peuvent passer au travers ; les lois sont des plaquettes de chewing-gum qui ont perdu leur goût depuis longtemps mais qu’on n’a pas le droit de cracher ; les lois de ce pays, et de l’ensemble du Moyen-Orient, sont tout sauf des lois. L’agent paya de sa carrière le fait de l’avoir oublié. L’oncle du conducteur – un des principaux ministres – s’assura qu’il serait muté dans une sinistre petite ville sur la frontière orientale où il n’y avait pas une voiture sur des kilomètres à la ronde.
 
Couvert de buissons d’armoises, d’orties et de centaurées, entouré d’une clôture aux fils distendus entre quelques piquets, c’est le cimetière le plus étrange d’Istanbul. Il ne reçoit pratiquement pas, ou pas du tout, de visites. Même les pilleurs de tombes aguerris préfèrent l’éviter, redoutant la malédiction des maudits. Déranger les morts vous expose à des risques, mais déranger ceux qui sont à la fois morts et maudits c’est courtiser le désastre.  Presque tout individu enterré chez les Abandonnés est d’une manière ou d’une autre un proscrit. Nombre d’entre eux ont été rejetés par leur famille ou leur village ou la société en général. Accros au crack, alcooliques, joueurs, petits délinquants, vagabonds, fugueurs, pouilleux, personnes disparues, malades mentaux, épaves, mères célibataires, prostituées, proxénètes, travestis, séropositifs… Les indésirables. Parias de la société. Lépreux de la culture.  Parmi les résidents du cimetière il y a aussi des assassins de sang-froid, des tueurs en série, des kamikazes, des prédateurs sexuels et, si déroutant que cela puisse paraître, leurs innocentes victimes. Le méchant et le bon, le cruel et le miséricordieux ont été plantés six pieds sous terre, côte à côte, rangées sur rangées oubliées du ciel. La plupart n’ont même pas la plus modeste pierre tombale. Ni nom ni date de naissance. Seulement une planchette en bois grossièrement taillée portant un numéro et parfois même pas, juste une plaque métallique rouillée.
(…)
D’autres tombes proches de celles de Leila étaient occupées par des révolutionnaires morts pendant une garde à vue. A commis un suicide, disaient les rapports officiels, découvert dans sa cellule avec une corde (ou une cravate ou un drap ou un lacet de chaussure) autour du cou. Les ecchymoses et les brûlures sur les cadavres racontaient une histoire différente, de tortures aggravées sous surveillance policière. Quantité d’insurgés kurdes étaient également enterrés ici, transportés dans ce cimetière depuis l’autre bout du pays. L’État ne voulait pas en faire des martyrs aux yeux de la population, aussi emballait-on soigneusement les corps, comme s’ils étaient en verre, avant de les transférer.
Les plus jeunes résidents du cimetière étaient les bébés abandonnés. Des nourrissons emmaillotés déposés dans une cour de mosquée, un terrain de sport noyé de soleil ou un cinéma mal éclairé. Ceux qui avaient de la chance étaient sauvés par des passants et confiés à des agents de police qui les habillaient et les nourrissaient gentiment, puis leur donnaient un nom – quelque chose d’optimiste comme Félicité, Joy, ou Esperanza, pour contrecarrer leur début malheureux. Mais de temps à autre il y avait des bébés moins fortunés. Une nuit dehors au froid suffisait à les tuer.
En moyenne cinquante-cinq mille personnes mouraient à Istanbul chaque année – et environ cent vingt d’entre elles seulement finissaient ici à Kilyos.
 
Du temps où elle vivait en Anatolie, Nalan avait vu de près les faucons se poser sur l’épaule de leurs ravisseurs, attendant patiemment la friandise ou l’ordre suivant. Le sifflet du fauconnier, l’appel qui mettait fin à la liberté. Elle avait remarqué aussi qu’on coiffait ces nobles rapaces d’un capuchon pour les empêcher à coup sûr de s’affoler. Voir c’est savoir, et savoir c’est terrifiant. Tout fauconnier a appris que moins l’oiseau en voit, plus il est calme.  
Mais sous ce capuchon où il n’y avait aucun repère, où le ciel et la terre se confondaient dans un repli de toile noire, même réconforté, le faucon devait se sentir nerveux, comme en prévision d’un coup qui pouvait tomber à n’importe quel moment. Des années plus tard, Nalan avait le sentiment que la religion – et le pouvoir et l’argent et l’idéologie et la politique – faisait également office de capuchon. Toutes ces superstitions, ces prophéties, ces croyances privaient les humains de vision, les maintenaient sous contrôle, au fond elles affaiblissaient leur estime de soi à tel point que désormais ils avaient peur de tout et de n’importe quoi.

Peut-être que la mort terrifie tout le monde, mais plus encore celui qui sait en son for intérieur qu’il a vécu une vie de faux-semblants et d’obligations, une vie formatée par les besoins et les exigences des autres.

La religion avait toujours été pour elle source d’espoir, d’endurance et d’amour – un élan qui la soulevait d’un souterrain sombre vers une lumière spirituelle. Elle était peinée de voir que le même élan pouvait tout aussi aisément en faire dégringoler d’autres jusqu’au fond. Que les enseignements qui lui réchauffaient le cœur et la rapprochaient de toute l’humanité, sans distinction de croyance, couleur ou nationalité, puissent être interprétés de manière telle qu’ils divisaient, égaraient et séparaient les êtres humains, semant graines d’hostilité et flots de sang. Si elle était rappelée à Dieu un jour, et admise à s’asseoir en Sa présence, elle aimerait beaucoup pouvoir Lui poser juste une question simple : « Pourquoi acceptes-Tu d’être si souvent mal compris, Toi mon Dieu très beau et miséricordieux ? »

C’était une période angoissante, rappellerait-elle par la suite à Nalan. Des civils innocents se faisaient tuer, chaque jour une bombe explosait quelque part, les universités étaient transformées en champs de bataille, des milices fascistes occupaient les rues, et la torture se pratiquait systématiquement dans les prisons. La révolution n’était peut-être qu’un mot pour certains, mais pour d’autres c’était une question de vie ou de mort.

Eh bien, ici, nous les femmes on doit toujours avoir sur nous une épingle à nourrice quand nous prenons le bus pour piquer le connard qui voudrait nous harceler. Je ne crois pas que ça soit pareil dans une grande ville occidentale. Il y a toujours des exceptions, bien sûr, mais au pif je dirais que l’indice qui mesure le mieux l’écart entre “ici” et “là-bas”, c’est le nombre d’épingles à nourrice utilisées dans les transports publics.
 
D/Ali expliqua que dans les grandes villes européennes, les lieux de sépultures étaient soigneusement disposés et bien entretenus, et si verdoyants qu’ils auraient pu passer pour des jardins royaux. Mais pas à Istanbul, où les cimetières étaient aussi débraillés que les vies menées à la surface. Ce n’était pas seulement une affaire de propreté. À un moment donné de leur histoire, les Européens avaient eu la brillante idée d’expédier les morts sur les pourtours de leurs villes. Pas tout à fait « hors de vue, hors de l’esprit », mais à coup sûr « hors de vue, hors de la vie urbaine ». On avait établi des lieux d’inhumation au-delà des murs de la ville ; les fantômes furent séparés des vivants. Ce fut fait de façon rapide et efficace, comme de séparer les jaunes d’œuf des blancs. La nouvelle disposition se révéla très bénéfique. N’étant plus forcés de voir des pierres tombales – ces sinistres rappels de la brièveté de l’existence et de la sévérité divine – les citoyens européens galvanisés se lancèrent dans l’action. Une fois la mort chassée de leur routine quotidienne, ils pouvaient se concentrer sur d’autres sujets ; composer des arias, inventer la guillotine, puis la locomotive à vapeur, coloniser le Nouveau Monde et découper le Moyen-Orient… On peut faire tout cela et bien plus quand on éloigne de son esprit le fait perturbant d’être un simple mortel.  
« Et Istanbul ? » demanda Leila.
S’appropriant le dernier morceau de baklava, D/Ali répliqua : « Ici c’est différent. Cette ville appartient aux morts. Pas à nous. »  
À Istanbul les vivants n’étaient que des résidents temporaires, les hôtes non invités, ici aujourd’hui partis demain, et au fond chacun le savait. Les pierres tombales blanches croisaient les citadins à chaque tournant – au bord des routes, des centres commerciaux, des parkings ou des terrains de football, dispersées dans tous les recoins, comme un collier de perles dont le fil s’est rompu. D/Ali déclara que si des millions de Stambouliotes n’utilisaient qu’une fraction de leur potentiel, c’était dû à la proximité décourageante des sépultures. On perd tout goût de l’innovation quand on vous rappelle constamment que la Grande Faucheuse se tient au coin de la rue, sa faux rougie étincelant au soleil. Voilà pourquoi les projets de rénovation n’aboutissaient à rien, que l’infrastructure échouait et que la mémoire collective était aussi ténue qu’un mouchoir en papier. Pourquoi s’entêter à dessiner l’avenir ou à commémorer le passé quand nous glissons tous sur la pente vers la sortie finale ? La démocratie, les droits de l’homme, la liberté de parole – à quoi bon, si nous sommes tous sur le point de mourir ? L’organisation des cimetières et le traitement des morts, conclut D/Ali, voilà la principale différence entre les civilisations.
 
Peu après il avait remarqué les entailles sur l’intérieur de ses bras, et avait deviné qu’elle devait en avoir de semblables sur les mollets et sur les cuisses. Inquiet, il l’avait pressée de questions, auxquelles elle avait répondu par un haussement d’épaules. C’est bon, je sais quand je dois m’arrêter. Cette confession, car c’en était bien une, n’avait fait qu’aggraver son inquiétude. Lui, plus que quiconque, avant quiconque, avait su déchiffrer la souffrance de Leila. Un chagrin dense, profond, s’était emparé de lui ; un poing s’était refermé sur son cœur. Chagrin qu’il avait tenu caché de tous et nourri pendant toutes ces années, car qu’est-ce donc que l’amour sinon soigner la douleur de l’autre comme si c’était la vôtre ?

Istanbul était une ville liquide. Rien ici de permanent. Rien qui semble établi. Tout avait dû commencer des milliers d’années auparavant, quand les lames de glace fondirent, que les eaux montèrent, et que toutes les formes de vie connues furent détruites. Les pessimistes avaient été les premiers à fuir les lieux, sans doute ; et les optimistes à choisir d’attendre pour voir comment les choses allaient tourner. Nalan se dit que l’une des tragédies constantes de l’histoire humaine, c’est que les pessimistes sont plus doués pour la survie que les optimistes, d’où il s’ensuit logiquement que l’humanité véhicule les gènes d’individus qui ne croient pas en l’humanité.

Jusqu’en 1990, l’article 438 du Code pénal turc permettait de réduire d’un tiers la sanction d’un violeur s’il pouvait prouver que sa victime était une prostituée. Les législateurs défendaient cet article en arguant que « la santé mentale ou physique d’une prostituée ne peut être affectée négativement par un viol ». En 1990, face au nombre croissant d’agressions commises contre des travailleuses du sexe, il y eut de nombreuses manifestations dans diverses parties du pays. Grâce à cette forte réaction de la société civile, l’article 438 fut abrogé. Mais il n’y a eu depuis que très peu, voire pas du tout, d’amendements légaux en faveur de l’égalité des sexes, ou de mesures spécifiques visant à améliorer la condition des prostituées. 

 

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