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dimanche 15 février 2026

Critique de "La traversée des temps 5 - Les Deux Royaumes" d'Eric-Emmanuel Schmitt | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman Les Deux Royaumes de Eric-Emmanuel Schmitt

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : La traversée des temps 5 -
           Les Deux Royaumes

Auteur : Eric-Emmanuel SCHMITT

Parution : 2025 (Albin Michel)

Pages : 544

Accès au livre : ISBN 9782226467461  
                           en librairie

 

 

   

 

 

Présentation de l'éditeur :  

La cueillette du gui, un élixir de jouvence cent pour cent gaulois, une assemblée de druides à l’ombre des grands chênes… Le fabuleux monde celtique n’en finit pas d’émerveiller Noam lorsqu’il débarque en Gaule. Mais bientôt l’irruption d’envahisseurs d’un genre nouveau, les Romains, vient bouleverser l’équilibre des forces.

Du célèbre Spartacus, figure de révolte et d’espérance qui défie la République romaine, à l’empereur Auguste et son épouse Livie, nouveaux maîtres de Rome au prix de morts suspectes et de crimes irrésolus, Noam assiste, perplexe, à l’apparition d’une concentration de pouvoir sans limites.

Très loin de là, à Jérusalem, un certain Jésus tient un tout autre discours que celui de Rome. Prônant l’égalité entre tous les hommes, sa parole ouvre un horizon radicalement neuf et suscite un espoir infini. Deux « royaumes » se dessinent : l’un terrestre et hégémonique, l’autre céleste et accessible à tous. Entre ces deux conceptions du monde, Noam devra-t-il choisir ?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Dramaturge, romancier, nouvelliste, essayiste, cinéaste, traduit en 45 langues et joué dans plus de 50 pays, Éric-Emmanuel Schmitt est l’un des auteurs les plus lus et les plus représentés dans le monde. Le Cycle de l’invisible s’est vendu à plus de 10 millions d’exemplaires dans le monde. Il a été élu en janvier 2016 à l’unanimité par ses pairs comme membre de l’Académie Goncourt.

 

Avis :

Avec La Traversée des temps, Éric‑Emmanuel Schmitt s’est lancé dans une entreprise ambitieuse : revisiter en huit tomes l’histoire de l’humanité à travers le regard d’un narrateur immortel, Noam, témoin des grandes ruptures qui façonnent les civilisations. Saga mêlant aventure, fresque historique et réflexion philosophique, elle cherche à rendre sensibles les émotions, les croyances et les contradictions des époques traversées. L'auteur y poursuit une démarche humaniste : suivre l’homme au fil des siècles, éclairer la permanence de ses aspirations comme de ses erreurs, et interroger ce que notre passé dit encore de nous.

Ce cinquième volume ramène Noam en Gaule, à la veille de la conquête romaine, dans un monde celtique traversé de rivalités politiques, d’alliances fragiles et de tensions face à l’avancée méthodique de Rome. Immergé dans cette société foisonnante, il observe de l’intérieur un moment charnière où deux univers – le celtique et le romain – se heurtent et redessinent le destin du continent. Mais le monde romain qu’il traverse n’est pas moins tourmenté : la révolte de Spartacus, spectaculaire mais limitée dans ses ambitions, contraste avec l’irruption du christianisme naissant, dont l’affirmation de l’égale dignité de tous sape les fondements mêmes de l’ordre romain. Eric-Emmanuel Schmitt montre ainsi combien cette idée encore marginale contient de subversion profonde, capable de fissurer un empire persuadé de sa solidité. 

Gaule pré-romaine, débuts de l’Empire, premières communautés chrétiennes : chaque univers est restitué avec une précision sensible, jamais pesante, qui donne au lecteur l’impression de traverser réellement les siècles. L’auteur conjugue rigueur documentaire et souffle romanesque, offrant une fresque d’une grande vitalité. La circulation entre ces époques très contrastées se fait avec une remarquable fluidité : le regard de Noam sert de fil conducteur et assure l’unité d’un récit qui embrasse de vastes pans de l’histoire sans jamais se disperser.

Comme dans les précédents tomes, le texte est enrichi de nombreuses notes de bas de page, devenues l’une des signatures de La Traversée des temps. Elles apportent des éclairages historiques, des anecdotes ou des précisions culturelles qui complètent le récit sans l’alourdir. Toujours accessibles et souvent teintées d’humour, elles offrent un second niveau de lecture et permettent de glisser des commentaires plus contemporains, mettant en regard les comportements humains d’hier et d’aujourd’hui. 

L’ensemble compose une réflexion stimulante sur la transformation des sociétés : Eric-Emmanuel Schmitt montre comment les civilisations se construisent, se heurtent, s’effritent et se réinventent, et comment les idées – politiques, spirituelles ou culturelles – peuvent bouleverser des mondes en apparence immuables. Les Deux Royaumes s’impose ainsi comme un volume à la fois vivant, instructif et traversé par une réflexion sur les forces qui façonnent l’histoire humaine.

En refermant Les Deux Royaumes, on mesure combien Éric‑Emmanuel Schmitt maîtrise l’équilibre singulier qui fait la force de sa saga : unir la rigueur de l’historien, l’élan du romancier et la curiosité du philosophe. Ce cinquième tome confirme la solidité de La Traversée des temps, capable de faire revivre des mondes lointains tout en éclairant les nôtres. À la fois ample et accessible, érudit et vivant, il poursuit avec conviction cette exploration des continuités et des ruptures qui jalonnent l’aventure humaine. Une étape marquante d’un projet littéraire qui, tome après tome, gagne en profondeur et en ampleur. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

On ne commande pas en cédant aux désirs de ceux que l’on dirige.


La citoyenneté romaine n’avait cure du sang, de la couleur ou du dialecte. Elle accordait un statut juridique basé sur l’origo, une notion complexe qui autorisait tout citoyen à revendiquer un ancrage – une origine légale – indépendamment de son lieu de résidence. Cela faisait du Romain un être à la fois enraciné et mobile. Il pouvait habiter à Rome et appartenir à une bourgade d’Afrique, ou avoir vu le jour en Gaule et arborer un nom romain. L’important n’était pas l’endroit où il naissait, plutôt dans quel récit il consentait à s’inscrire. C’était un trait de génie politique : implanter l’homme non dans une essence, mais dans une fiction.


Rome regorgeait de mythes de fondation, les légendes se contredisaient, les versions pullulaient. Romulus, descendant de Iule, fils d’Énée. Romos, fils d’Ulysse et de Circé. Point commun ? Tous les fondateurs étaient des étrangers. Et ceux qui les suivirent ? Des bergers, des esclaves en fuite, des criminels en exil : voilà les ancêtres du Sénat ! Rome, c’était la lie de l’univers transformée en or. Si notre époque connaît le « rêve américain », l’Antiquité connut le « rêve romain ».


Dans son Livre des origines, Caton l’Ancien affirmait que les Latins descendaient d’un mélange de Grecs archaïques et de Troyens émigrés après la guerre. La cité romaine se présentait donc comme une construction faite d’importations dont la somme constituait l’identité. Tout se brassait, rien ne choquait. Une pratique étrangère ? Elle devenait rite. Un dieu venu d’Orient ? Il obtenait son temple. Une langue ennemie ? Elle était traduite, enseignée. Rome ne vomissait pas : elle accueillait. (…)
La citoyenneté romaine offre un contre-exemple précieux aux modèles contemporains d’identité nationale, souvent étroits, suspicieux, obnubilés par les frontières et par l’origine. Rome a montré qu’une société peut croître sans racine unique, prospérer sans mythologie purificatrice, durer sans l’obsession du même.


On vit plus facilement dans la résignation que dans l’attente d’un miracle, l’optimisme réclame du courage, il mobilise des forces que l’on n’a peut-être plus, réveille des désirs que l’on a appris à celer, et rend intolérable ce que l’on tolérait encore. La perte de toute espérance expliquait la passivité qui caractérisait tant d’esclaves. 


Une énigme pose un problème qui trouve une résolution. Un mystère énonce un problème qui demeure privé de réponse. 
 – Quel intérêt ? répliquai-je, un brin agacé. Mieux vaut une énigme qu’un mystère. 
 – Pas du tout. L’énigme clôt ta réflexion, le mystère l’ouvre.
 Les iris de Noura étaient traversés d’une ferveur qui me déconcertait.
 – Le mystère te pousse à la méditation. Il t’offre une liberté qu’aucun éclaircissement définitif ne viendra entraver. En même temps, il t’apprend l’humilité : tu ne comprendras jamais tout, parce que la vie te dépasse. La vie… ou Dieu.


Je voulais juste dire qu’avec Jésus, vous ne vous seriez pas contentés d’une révolte : vous auriez provoqué une révolution. Archimède affirmait : « Donnez-moi un point d’appui, et je soulèverai la Terre. » Ce point d’appui, c’est l’idée que Jésus a promue, celle de l’égalité. Selon lui, il n’y a plus ni Juif, ni Grec, ni Romain, ni esclave, ni maître, ni même de distinction entre l’homme et la femme. Face à Dieu, toutes les différences s’effacent. Il rejette toute idée d’infériorité naturelle, plus encore d’inégalités sociales inscrites dans le droit.   
Elle marqua une pause avant d’ajouter, incisive :  
– Vous avez combattu courageusement, toi, Spartacus, Crixos, vos compagnons, mais vous n’avez pas pensé. Vous vous êtes battus pour fuir votre condition, non pour en finir avec l’esclavage. Vous aspiriez à la liberté, oui, mais seulement à la vôtre. Aucun d’entre vous ne songeait à repenser le monde, à abolir le principe de la servitude, à réformer les lois. Cette déficience a affaibli votre lutte et l’a rendue confuse, sans lendemain. Jésus, lui, soutenait que chaque être humain en vaut un autre. 
 
 
Il faut bien que je l’admette, malgré mon goût de la raison et mon attachement aux philosophes des Lumières : les droits de l’homme ne sont pas nés un matin dans l’esprit d’un intellectuel coiffé d’une perruque poudrée. Si l’on remonte le fil, on finit par croiser, au détour de l’Histoire, un Galiléen sans biens, sans titres, sans épée, qui s’est mis à parler aux faibles comme s’ils étaient rois, aux puissants comme s’ils étaient poussière. Qu’a donc fait ce Jésus, sinon abolir les privilèges, retirer la dignité du piédestal où l’orgueil la tenait perchée, pour l’offrir à tous ? Il a dit que le mendiant vaut autant que le riche, que le Samaritain – l’étranger méprisé – est mon frère, que le royaume de Dieu appartient aux enfants, ceux que l’on ne consulte jamais. N’est-ce pas là, sous une forme religieuse, une assertion terriblement subversive ? Ce n’est pas encore la Déclaration des droits de l’homme, certes, mais tout est déjà là, prophétique et dérangeant. Si nos Constitutions modernes ont troqué le ciel contre la république, l’égalité a planté ses racines dans le sable brûlant de la Judée.   
Le christianisme consista en une révolte de la tendresse contre l’ordre établi. Il n’a pas proclamé des droits, il a soutenu que chaque vie comptait, même invisible ou minuscule.
Dans la philosophie grecque, les individus naissent inégaux : la hiérarchie entre citoyens, esclaves, femmes, barbares est perçue comme naturelle. Le stoïcisme affirma, lui, une égalité naturelle et morale, dépourvue cependant d’implications politiques. Le véritable tournant vint du christianisme, qui posa un principe inédit : l’homme est créé à l’image de Dieu. Dès lors, chaque être possède une valeur non relative à son statut, à sa naissance ou à sa force en ce monde. 
Ce déplacement a d’immenses répercussions : la respectabilité ne découle plus d’un rôle social, mais d’une qualité intérieure, irréductible. L’idée que tout homme possède des droits, indépendamment de son appartenance, ne s’imposa pas tout de suite, pourtant, elle devint concevable. 
Les Lumières du XVIIIe siècle sécularisèrent sans rupture ce socle théologique. Elles traduisirent les intuitions de Jésus dans le langage de la raison naturelle, du contrat social, de l’autonomie morale. 
Les fondements des droits de l’homme, quoique culturellement et spirituellement hétérogènes, convergent sur un point : la valeur absolue de la personne. Voilà le fruit d’un long dialogue – entre révélation et raison, entre Évangile et esprit critique –, le fruit tardif d’une parole d’abord refusée, puis transmise par des mains blessées. Cette parole, traversant les siècles, a façonné une mémoire souterraine, un rejet croissant de l’humiliation, un soupçon latent contre la toute-puissance. En premier, le Christ releva l’homme en donnant à ce mot une profondeur inouïe. Le christianisme est un humanisme.


S’il y en avait un qui, contrairement à moi, avait saisi la nature du christianisme sans que Noura lui fournît des explications, c’était Ponce Pilate. Il redoutait autant les multiples formes de la spiritualité juive – elles lui restaient étrangères – que ce qui rassemblait les Judéens. Et c’était plus particulièrement chez les disciples de Jésus qu’il percevait un élément perturbateur. Proclamer que les individus sont égaux, que les femmes ont la même valeur que les hommes, que l’on ne doit de comptes qu’au Créateur, refuser tout autre culte que celui du Dieu unique, voilà ce qu’un Romain ne pouvait entendre. Si de telles idées étaient venues à se répandre, elles eussent ébranlé les fondements mêmes d’une société dont la stabilité reposait sur l’ordre, la hiérarchie et la soumission aux divinités de Rome. Le royaume de Jésus n’avait rien de terrestre, rien de concret, rien de romain. Il s’adressait aux âmes, abolissait les rangs, les coutumes, les lois. Un royaume rêvé, sans doute. Mais les rêves, lorsqu’ils imprègnent les esprits, finissent par corrompre la réalité. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 

mercredi 31 décembre 2025

[Goscinny, René - Uderzo, André ; Fabcaro - Conrad, Didier] Astérix en Lusitanie (N°41)

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Astérix en Lusitanie

Auteur : René GOSCINNY / André UDERZO
                FABCARO / Didier CONRAD

Parution : 2025 (Editions Albert René)

Pages : 48

Accès au livre : ISBN 9782017253709  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Par un beau matin de printemps, un inconnu débarque au village. Il arrive de Lusitanie, cette terre de soleil à l’ouest de l’Hispanie qui se trouve également sous la férule de Rome. Cet ancien esclave croisé dans le  Domaine des dieux  est venu demander de l’aide à nos irréductibles Gaulois car il connaît les effets puissants de la potion magique. Pour Astérix et Obélix, une nouvelle aventure commence !

 

Un mot de sur les auteurs :

René Goscinny naît le 14 août 1926 à Paris. Passionné par l’écriture et le graphisme, il collabore à de nombreuses bandes dessinées comme Iznogoud ou Le Petit Nicolas. De sa rencontre avec Albert Uderzo naîtront les célèbres aventures d’Astérix et Obélix, héros majeurs de la bande dessinée française.

Albert Uderzo naît le 25 avril 1927 à Fismes, dans la Marne. Totalement autodidacte, il s’essaie au dessin animé, travaille pour plusieurs revues, et crée de nombreux héros. À la mort de son éternel complice, René Goscinny, il fonde les Éditions Albert René et perpétue l’esprit d’Astérix.

Fabcaro, alias Fabrice Caro, est un auteur français connu pour ses bandes dessinées au ton absurde et décalé. Son humour singulier, souvent fondé sur le non‑sens et la satire sociale, l’a imposé comme une figure marquante de la BD contemporaine. Il écrit aussi des romans et scénarios, explorant toujours avec finesse les travers du quotidien.

Didier Conrad est un dessinateur français dont le style vif et dynamique s’est imposé très tôt dans la bande dessinée. Il s’est fait remarquer dès l’adolescence dans Spirou avant de signer, avec Yann, des séries audacieuses qui ont marqué les lecteurs. Depuis plusieurs années, il met son trait précis et énergique au service d’Astérix, contribuant à faire vivre la célèbre série avec une nouvelle vitalité.

 

Avis :

L’humour de Fabcaro et le dynamisme du dessin de Didier Conrad insufflent une belle énergie à cette nouvelle aventure, toujours aussi enjouée, qui entraîne les deux irréductibles Gaulois sur les terres lusitaniennes. L’album manie avec aisance les codes qui ont fait la renommée de la série : jeux de mots savoureux, anachronismes assumés, rencontres pittoresques et satire légère composent un récit fluide et agréable. La Lusitanie sert de décor à une succession de situations cocasses, et la complicité entre le scénario et le trait confère à l’ensemble un rythme vif et une vraie fraîcheur visuelle. 

Cette efficacité narrative semble toutefois contenir son propre élan. L’album s’appuie si fidèlement sur la « formule Astérix » que certains passages paraissent davantage répondre à des attentes établies qu’à un véritable souffle créatif. L’humour, plus appuyé et volontiers absurde, s’éloigne parfois de la finesse fondatrice de la série. Quant à l’intrigue, plaisante mais peu ambitieuse, elle progresse sans réelle tension, et quelques scènes donnent l’impression de fonctionner comme des clins d’œil obligés plutôt que comme des moments pleinement inspirés. 

Malgré ces réserves, Astérix en Lusitanie demeure une aventure généreuse, portée par un duo d’auteurs qui maîtrise parfaitement l’univers et sait en préserver l’esprit. L’album offre un divertissement solide, parfois prévisible mais toujours vivant, confirmant la capacité de la série à se renouveler sans renier son héritage. (4/5)


 

samedi 18 octobre 2025

[Diop, David] Où s'adosse le ciel

 






J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Où s'adosse le ciel

Auteur : David DIOP

Parution : 2025 (Julliard)

Pages : 368

Accès au livre : ISBN 9782260057307  
                           en librairie

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

À la fin du XIXe siècle, Bilal Seck achève un pèlerinage à La Mecque et s'apprête à rentrer à Saint-Louis du Sénégal. Une épidémie de choléra décime alors la région, mais Bilal en réchappe, sous le regard incrédule d'un médecin français qui cherche à percer les secrets de son immunité. En pure perte. Déjà, Bilal est ailleurs, porté par une autre histoire, celle qu'il ne cesse de psalmodier, un mythe immense, demeuré intact en lui, transmis par la grande chaîne de la parole qui le relie à ses ancêtres. Une odyssée qui fut celle du peuple égyptien, alors sous le joug des Ptolémées, conduite par Ounifer, grand prêtre d'Osiris qui caressait le rêve de rendre leur liberté aux siens, les menant vers l'ouest à travers les déserts, jusqu'à une terre promise, un bel horizon, là où s'adosse le ciel...
Ce chemin, Bilal l'emprunte à son tour, vers son pays natal, en passant par Djenné, la cité rouge, où vint buter un temps le voyage d'Ounifer et de son peuple.

De l'Égypte ancienne au Sénégal, David Diop signe un roman magistral sur un homme parti à la reconquête de ses origines et des sources immémoriales de sa parole.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1966, David Diop est l'auteur de trois romans, dont deux publiés aux éditions du Seuil : Frère d'âme (prix Goncourt des lycéens 2018, International Booker Prize 2021) et La Porte du voyage sans retour (finaliste du National Book Award 2023).

 

 

Avis :

David Diop fait résonner à travers les âges les voix entremêlées de Bilal Seck, griot sénégalais du XIXᵉ siècle, et de Sekhsekh, scribe déchu de l’Égypte ptolémaïque, deux âmes en quête de sens dont les mémoires portées par le vent des siècles et le murmure des silences oubliés s’unissent dans une traversée poétique du temps.

Bilal marche dans un pays ravagé par le choléra, mais ce qu’il porte en lui dépasse la douleur du présent, car il avance avec le poids d’une parole ancienne, une mémoire noire transmise de bouche en bouche, de cœur en cœur, jusqu’à lui, soixante-douzième passeur. Sekhsekh, lui, s’efface dans les intrigues du palais, les amours contrariées et les jeux de pouvoir. A mesure que leurs récits se croisent et se répondent, leurs visages se confondent et la parole, cousant ensemble les paysages, se fait fil d'or reliant les mondes.

Traversée géographique et spirituelle, ce roman remonte vers les sources d’une grandeur enfouie, vers une civilisation noire effacée des livres mais vivante dans les chants et les gestes. Porté dans la recherche de ses origines par le désir de réhabiliter une parole jugée impure et de redonner souffle à une dignité bafouée, Bilal se fait scribe de lui-même, témoin d’un héritage que l’Histoire a voulu taire. 

Matrice blessée et mémoire vive traversant l’œuvre de David Diop comme une terre de fracture, l'Afrique est ici le socle d’un savoir à reconquérir, d’une spiritualité à réinventer. Le roman fait vibrer ses personnages, corps et âme, dans une tension féconde entre héritage et invention, où chaque mot relie ce qui fut tu à ce qui peut encore être transmis. 

Dense et incantatoire, l’écriture bat au rythme du conte, mêlant souffle romanesque et tradition orale pour interroger la puissance des mots à traverser les siècles. Ce récit du passage invite à tendre l’oreille vers ce qui, nulle part consigné, n’en palpite pas moins dans les silences de la mémoire. Dans cette écoute, quelque chose s’adosse, non pas au ciel, mais à la parole qui le cherche. (4/5)

 

 

Citations :

Si les gens ordinaires en venaient à connaître les arcanes du pouvoir, ils perdraient bientôt leurs illusions de justice. Ils découvriraient leur véritable état de bêtes de somme manipulées par les puissants. Ils cesseraient d’obéir, et sans obéissance machinale, il n’y a pas de société qui tienne. 

Où que l’on se trouve dans le monde, l’or fait des miracles, arase les montagnes, érige des palais et lève des armées. 

La peur de se faire voler un trésor n’est jamais aussi grande que lorsque la certitude d’en posséder un se double de la crainte de ne pas le mériter. 

Ce fut pour lui l’occasion de découvrir la grande capacité des pauvres à devenir invisibles. Présents, on les ignore, absents, on pense qu’ils sont toujours là. 

L’essentiel était que les subalternes acceptent l’inégalité sans réfléchir et la trouvent si naturelle qu’ils rêvent d’en bénéficier eux-mêmes plutôt que de l’abolir.

Les prières ne font pas de miracles quand ceux qui les adressent aux dieux ne croient pas qu’elles puissent être exaucées.

Les trésors des dieux sont les hommes.

Il fallait continuer d’espérer, car exister c’est insister.

 

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mercredi 25 juin 2025

[Clément, Catherine] Païenne

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Païenne

Auteur : Catherine CLEMENT

Parution : 2025 (Seuil)

Pages : 272

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Nous sommes en 392 après Jésus-Christ. L’Empire romain se disloque et se christianise en même temps. Tout autour de la Méditerranée, les questions religieuses font couler le sang et vaciller les convictions les plus anciennes. À Rome, à Alexandrie, à Constantinople, à Athènes, on discute sans fin, on se querelle, on s’aime et on s’entretue.
Sous la poussée d’un monothéisme de plus en plus intransigeant, les derniers vestiges du paganisme disparaissent un à un. À Delphes, au sanctuaire d’Apollon, ce lieu qu’on appelait le nombril du monde et dont la splendeur traverse les siècles, Aglaé IV, la fameuse pythie, s’apprête à rendre son ultime oracle sous le regard amoureux du grand-prêtre. On la voit maintenant s’avancer, sublime et inquiétante, sur la Voie sacrée... Un spectacle inoubliable.
Tout à la fois histoire d’amour et de rédemption, peinture de la vie et de la mort des dieux et leçon d’histoire, ce nouveau roman de Catherine Clément se situe dans la droite ligne de son célèbre Voyage de Théo.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Catherine Clément est l’auteure d’une bonne soixantaine d’ouvrages (romans, essais, poésies, biographies et Mémoires…) dont certains, comme La Senora et Pour l’amour de l’Inde, furent des best-sellers internationaux. Elle renoue ici avec les thématiques universelles du Voyage de Théo (son plus gros succès au Seuil, qui reparaît chez Points au même moment) et le décor d’une Inde éternelle qu’elle a sillonnée pendant des années et connaît dans le détail.

 

Avis :

Redevenu seul maître d’un empire romain divisé depuis trente ans entre Orient et Occident, Théodose 1er doit stabiliser les frontières avec les fort envahissants Goths, mais aussi imposer son autorité à l’intérieur. 

Depuis qu’en 380, il a promulgué l’édit de Thessalonique faisant du christianisme la religion d’État, c’est au tour des païens de subir la persécution. Si, à Delphes, la bénévolence du centurion Marcus permet encore à la pythie Aglaé IV, même si elle a dû renoncer aux sacrifices, de poursuivre les rituels de consultation avec le prêtre Nikos, des nouvelles inquiétantes n’en affluent pas moins de partout. Une ultime proclamation venant, ce jour de 392, d’interdire le paganisme sous peine de mort, ne reste bientôt plus que la fuite à la pythonisse et à ses derniers fidèles. Le monothéisme chrétien vient de sonner le glas de la féroce joie de vivre des dieux grecs et latins.

La philosophe et femme de lettres Catherine Clément, qui n’en est pas à sa première publication sur le thème des mythes antiques et de la religion, a choisi un personnage de femme cultivé, parlant latin et grec, pour incarner avec humanité le paganisme au moment où il cède le pas au monothéisme chrétien. La transition ne se fait pas sans violence, même si, au saint des saints du temple d’Apollon, tout cela ne parvient encore qu’en écho assourdi, incitant à une discrétion prudente. Au travers d’Aglaé et de ses oracles, c’est une religion toute de théâtralité, mais aussi une érudition pleine de sagesse ancienne, qui s’inquiètent des coups de boutoir d’une nouvelle intolérance fanatique.

Si le commun des mortels ne comprend pas grand-chose de l’idée de consubstantialité « Dieu-unique-son-fils-et-le-pigeon » qu’on lui impose pour, en même temps, bannir la doctrine chrétienne arienne, l’histoire de la Nativité et d’une vierge enfantant un vrai petit dieu emportent chez les païens de plus en plus de suffrages : «  Le peuple a besoin d’extraordinaire. Il lui faut un récit pour retrouver l’espoir et là-dessus, nos camarades chrétiens sont plus forts que nous… » Alors, quand la politique s’en mêle parce qu’elle y voit un outil de pouvoir, la proclamation d’une religion d’Etat annonce sans coup férir l’éradication violente de toute autre forme de croyance, dans une main mise manipulatrice aux évidents échos modernes.

Cette vague de violence n’étant jamais directement présente dans le récit, le lecteur ne la sent s’écraser que dans le dos de ses personnages bientôt en fuite, son fracas comme hors des pages ou, plutôt, n’éclatant dans les pages qu’après le passage du lecteur, dans son imagination. La précédant, elle et sa folie destructrice, la plus symbolique des dernières païennes emmène avec elle les vestiges d’une autre forme d’humanité, condamnée à disparaître. Ou l’histoire, riche de détails et d’allusions assemblés avec autant d’érudition que d’humour, d’un moment de bascule majeur pour l’humanité. (4/5)

 

Citations :

– Est-il écrit dans les textes sacrés que la pythie doit masquer son visage ? 
Les dignitaires effarouchés avaient fui comme des corbeaux. Un seul était resté, le plus âgé, dont les jambes tremblaient. 
Il avait répondu, lui. 
Que rien n’empêchait l’inspirée d’Apollon de dévoiler sa face, et que seul était exigé d’elle de déployer un pan du voile, en gardant les pieds nus, toutefois. 
Qu’elle avait l’autorisation, une fois l’oracle rendu et son service terminé, de s’entretenir avec les citoyens de l’Empire, sous réserve qu’elle ne tienne aucun propos séditieux. 
Que c’était bien assez d’avoir des chrétiennes muselées par un voile intégral au nom du Dieu-unique-son-fils-et-le-pigeon.


– Alors, ce sacrifice à Gaïa, qu’en pensez-vous ? lui demanda la Pythie. 
– Très beau, répondit le centurion. Beaucoup de force, je suis vraiment content d’avoir fait connaissance avec un vrai sacrifice à l’ancienne. Cela me permet de comprendre pourquoi, dans ma religion, nous parlons du Sauveur comme de l’Agneau de Dieu offert en sacrifice.


Selon les cas, ils avaient été plus ou moins tolérants envers les dieux anciens. Mais en 392, sous l’empereur Théodose, la tolérance était en voie d’extinction. Un nouveau monde se créait, dans l’agitation et l’effervescence d’une jeune religion intolérante.


Éradiquer les dieux païens serait une longue affaire, aucun évêque ne pouvait se le dissimuler.   
– Ne me dites pas que vous avez participé en personne à la destruction de la statue de Sérapis ! Si ? 
– Vous me connaissez, Christophorus, je suis un modéré. Je vous ai dit que j’y étais, c’est vrai. Mais je me suis simplement approché, pour regarder. Et j’ai vu un massacre. 
– Je croyais que les nôtres avaient triomphé des païens au Sérapeum ? 
– Mais je ne vous parle pas des nôtres ! Nous avons massacré ! Des païens, en nombre ! Remarquez, moi, je n’ai frappé personne, je n’ai pas fait couler le sang. 
– Ah, c’est bien. Le Sauveur interdit de tuer son prochain. Excepté les païens, bien sûr. 
 
 
– Tout de même, ces pauvres païens, je trouve que nous les traitons mal. À la rigueur, qu’on détruise les temples des dieux nomades qui se font adorer partout, voilà qui ne me dérange pas. Mais quand les divinités s’attachent à un lieu défini, faut-il en expulser les fidèles ? Tenez, par exemple, le temple de Pallas Athéna sur l’Acropole d’Athènes, vous n’allez pas empêcher les cérémonies des Grandes Panathénées, avec ce voile immense teint au curcuma que l’on fait défiler autour du Parthénon ? C’est si beau…
– La beauté, on s’en fiche ! s’écria le jeune homme. C’est bien à l’intérieur du Parthénon qu’on peut encore voir la statue de onze mètres de la déesse 
– j’ai oublié son nom, enfin, vous savez bien, celle qui est casquée ? Tout ce poids d’or pour une femme aux bras d’ivoire qui tient un bouclier, vous trouvez cela raisonnable, vous ? 
– Qu’en feriez-vous ? 
– Je partagerais l’or avec les plus pauvres. – Mais l’Athéna du Parthénon est la fondatrice de la ville, vous n’empêcherez pas cette idée ! 
– Bien sûr que si. On finira par interdire les Grandes Cérémonies tous les quatre ans et puis petit à petit, les processions annuelles disparaîtront, vous verrez. Je ne serais pas étonné que notre Empereur fasse fermer les sanctuaires dans ses deux territoires, l’Empire d’Orient et l’Empire d’Occident. 
– On ne va pas fermer Delphes ! C’est impossible ! 
– Delphes ? Où est-ce ? dit Christophorus, ébahi. 
– Delphes est au centre du monde, voyons, vous ne savez pas ? sourit Grégoire, enchanté de sa réplique. 
– Mais non, enfin ! Comment cela ? 
– Jupiter a lâché deux aigles, chacun aux confins du monde, et leurs vols se sont croisés au-dessus de la colline de Delphes. On y trouvait autrefois une grosse pierre de marbre joliment bombée, décorée de rubans, qu’on appelait le nombril du monde. C’est beau, non ? 
– C’est idiot ! Le monde n’a pas de nombril ! 
– Bon, soupira Grégoire. Mais il faudra que je vous raconte ce qui se passe à Delphes ! J’ai consulté, moi ! 
– Il y a donc un médecin à Delphes, conclut le Gros Bêta. 
– Par Jupiter, explosa Grégoire, vous ne savez vraiment rien de rien !


– Dommage, soupira Hélios. Le peuple a besoin d’extraordinaire. Il lui faut un récit pour retrouver l’espoir et là-dessus, nos camarades chrétiens sont plus forts que nous… La résurrection des corps, le Paradis, ça paye, tu sais !
 
 
– Il n’y a pas d’Olympe chez les chrétiens, mon garçon. Il y a un grand jardin plein d’animaux sauvages et de fruits délicieux qu’ils appellent Paradis, où ils survivent avec leur Sauveur, son père Dieu et le petit pigeon. 
– Ouf ! Je n’y comprends rien, dit Hélios. Chez nous, après la mort, il y a quoi ? 
– Une verte prairie nommée les champs Élysées, répondit Nikos. Ou alors rien du tout. Chacun croit ce qu’il veut, tu sais ! 
– C’est quoi, le petit pigeon ? 
– Ce que ces idiots de chrétiens appellent « le Saint-Esprit ». 
– Bah ! Nous croyons bien, nous autres, que deux aigles envoyés par Zeus ont laissé tomber le nombril du monde ici même, ce n’est pas plus intelligent ! répliqua Hélios. 
– Un aigle, c’est grand, c’est beau, c’est un oiseau qui plane dans les hauteurs ! Tandis qu’un pigeon, vraiment… À propos, on n’a pas vu de vol de cygnes cette année, c’est curieux… 


– Attendez, l’édit précise bien que le paganisme est strictement interdit dans tout l’Empire sous peine de mort ? 
– Oui, et c’est cela, la grande nouvelle ! Sous peine de mort, vous vous rendez compte ? 
– Je me rends compte qu’aucun païen n’osera plus entrer dans aucun temple ! Et d’ailleurs, ils seront détruits ou transformés en églises, on verra. 


 

vendredi 29 novembre 2024

[Joan-Lluis, Lluis] Junil

 



 J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Junil
            (Junil a les terres dels bàrbars)

Auteur : Lluis JOAN-LLUIS

Traduction : Juliette LEMERLE

Parution : en catalan en 2021,
                  en français (Les Argonautes)
                  en 2024

Pages : 288

 

 


 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

À l’aube du premier siècle, aux marges de l’Empire romain, la jeune Junil travaille dans la librairie de son père tyrannique. Elle fabrique des rouleaux de papyrus aux côtés d’esclaves qui lui apprennent à lire. Les vers du grand Ovide, surtout, éveillent en elle des émotions puissantes.
Bientôt contrainte de fuir l’Empire, Junil embarque avec trois amis esclaves dans un voyage périlleux au cœur des terres barbares. Mais qui sont au juste ces barbares ? Et si, au bout du chemin, ce n’était nul autre que le poète exilé, Ovide en personne, qui les attendait ?
Avec Junil, conte moderne et véritable phénomène public en Catalogne, Joan-Lluís Lluís nous offre un hommage vibrant au pouvoir émancipateur des histoires.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Auteur français d’expression catalane, Joan-Lluís Lluís a grandi dans une petite ville à côté de Perpignan. De son engagement pour la langue catalane et de sa sensibilité pour l’oppression sociale des minorités sont nés des romans d’une force narrative inouïe. 

 

Avis : 

Défenseur des langues régionales, l’écrivain français d’expression catalane Lluis Joan-Lluis nous transporte à l’aube du premier millénaire pour une fable aux allures d’Odyssée soulignant l’importance de la langue dans la constitution de l’identité collective.

Un Empire au Sud ; des barbares au Nord ; la poésie d’Ovide et l’exil du poète à Tomis, l’actuelle Constanța en Roumanie, « tellement loin qu’on dirait que c’est à la fin de tout ce qui existe » : tels sont les seuls repères spatio-temporels dans ce roman qui, bien plus ancré dans l’imaginaire que dans l’Histoire, cherche avant tout à nous faire revenir à un point d’origine, lorsque langue et littérature commencent tout juste à faire prendre la sauce de l’identité culturelle à travers début de tradition orale et premiers textes fondateurs.

Tout commence par la persécution et l’aspiration à la liberté. Ils sont d’abord quatre à se résoudre à tout quitter pour l’inconnu : Junil, une jeune fille traitée en esclave par un père tyrannique, mais qui, à force d’encoller les papyrus formant les rouleaux vendus dans la librairie paternelle, s’est mise à s’intéresser à leur contenu ; Trident, l’esclave copiste qui, lui ayant appris à lire et à écrire, lui a transmis l’amour des textes, en particulier des poèmes d’Ovide dont Les Métamorphoses au nom ici hautement symbolique ; le bibliothécaire Lafas qui, voué au confinement par sa consécration à Minerve, vivait jusqu’ici cloîtré dans son savoir livresque ; enfin, Dirmini qui, déjà marqué dans sa chair, sait que la mort est au bout de son destin de gladiateur. Un enchaînement de péripéties mettant leur vie en danger parachève leur rupture de ban et les voilà tous quatre lancés sur les routes, fuyant l’Empire pour la lointaine terre des Alains dont on dit qu’ils méprisent l’esclavage, mais obligés de traverser les contrées du Nord aux mains de pillards et de tribus barbares.

S’ensuit un récit à la fois d’aventure et d’apprentissage, jalonné d’épreuves et de dangers, où partis quatre, ils poursuivent de plus en plus nombreux, agrégeant peu à peu à leur petite troupe une moisson de ces barbares qu’ils redoutaient tant et qui, maintenant qu’en ces nouvelles contrées ils sont eux-mêmes devenus des étrangers, finissent par leur paraître toujours plus familiers, mus qu’ils sont tous par le même idéal de liberté. Ils leur faudra d’abord s’inventer une langue commune, condition de partage de leurs histoires respectives et bientôt de leur avenir commun, lequel s’incarnera, au gré de récits oraux, puis progressivement écrits, en une geste laissant une large place à une mythologie et à un imaginaire partagés. Ainsi, de l’oralité toujours plus stimulée et augmentée par l’imagination des uns et des autres aux traces écrites permettant la survie de la mémoire et le prolongement de soi, l’on assiste à la création de longs poèmes homériques, à la découverte des vertus de la lecture et, ce faisant, à l’émergence d’un nouvel ordre fait d’émancipation, de rêve et de liberté.

Jolie fable antique rendant discrètement hommage à Ovide et à Sophocle, mais aussi à tous les conteurs homériques au travers d’un voyage épique vers l’émancipation au sens large, Junil est avant tout l’histoire d’un apprentissage et d’une élévation, celui de l’humanité grâce à la maîtrise du langage, puis de l’écriture et de la lecture, le tout incarné en une poignée de personnages attachants. (4/5)
 

 

Citations : 

 – C’est ça, l’écriture… (...)
On peut marquer les nuages, la terre, la rivière… Mais aussi la joie, le courage, la fatigue, tout… Et les contes que tu dis aussi… On pourrait les marquer… comme ici, mais sur un autre rouleau… comme ça personne n’aurait à faire l’effort de s’en souvenir… Le papyrus s’en chargerait tout seul… (...)
– Et à quoi sert un diseur de contes s’il ne sait pas se les rappeler ? D’où sortira-t-il les mots s’il ne les a pas en lui ? Un diseur n’invente pas, il mélange les mots qui sont en lui et les dit, dans un ordre différent à chaque fois… Et c’est cet ordre qui fait un nouveau conte, mais les mots sont les mêmes. On ne peut pas parler sans les mots qu’on porte déjà en soi… C’est en se rappelant des contes qu’on finit par connaître tous les mots… Ce que vous me racontez, ça n’a pas de sens. Si je marquais les mots, je n’aurais plus besoin de les savoir tous et alors je ne trouverais plus de conte en moi…



Ma mère aussi nous parlait d’animaux dans ses contes, mais c’étaient des animaux de tous les jours, et c’était comme si elle les faisait vivre parmi nous, tu vois ? Et les guerriers dont elle parlait, c’étaient des guerriers de chez nous, on pouvait leur donner un vrai nom, untel ou untel. Et on avait peur, bien sûr, 193 mais pour de faux, tu me suis ? C’était comme jouer à nous faire peur, pour qu’on soit sage… Mais avec le Vieux c’était autre chose. Il y avait comme un poids, dans son histoire. Comme si rien ne pouvait jamais finir bien… Et quand j’y pense maintenant, à ce qu’il nous racontait, je vois des bêtes énormes, bien plus grosses qu’en réalité, et des guerriers géants, et des femmes aussi, avec leur con… Oui, c’est ça, comme s’ils venaient d’un autre monde. Mais comment c’est possible ? Cette impression, je veux dire… Alors comme toi, Junil et Trident, vous parlez souvent de tous ces poèmes écrits que vous aviez autrefois, et comme Junil lit tout le temps ce papyrus plein de dieux et de gens étranges, et que je ne comprends pas non plus, je me demande si on peut faire vivre ces guerriers géants sans vraiment le dire avec des mots, tu vois ? Plutôt que de dire : « Regardez, ce guerrier-là est géant », montrer qu’il est géant sans vraiment le dire avec des mots… Tu penses que je dis n’importe quoi, hein ? Ah, toi aussi tu y penses beaucoup, au Vieux ? Parce qu’il avait de grands mots, tu dis ? Tu crois que c’est ça ? Qu’il y a des mots qui sont grands ? Des mots qui dévoilent ? Qu’est-ce que tu veux dire ? Qui dévoilent quoi ? Bon sang, Lafas, explique-moi ça, tu veux bien !


 

jeudi 23 mai 2024

[Schmitt, Eric-Emmanuel] La traversée des temps 4 - La lumière du bonheur

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : La traversée des temps 4 -
           La lumière du bonheur

Auteur : Eric-Emmanuel SCHMITT

Parution : 2024 (Albin Michel)

Pages : 608

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Comment guérir des violences du monde et de l’amour ? Faut-il choisir la solitude ou risquer de se brûler à la lumière du bonheur ?

Une prophétie de la pythie de Delphes, la rencontre d’une ravissante Athénienne… et voilà scellé le sort de Noam, qui débarque en Grèce au Ve siècle avant Jésus-Christ.

Saura-t-il conquérir sa place dans cette ville de tous les possibles sensuels et amoureux, où sont en train de naître la démocratie, le théâtre et la philosophie ? Comment lui, ce métèque, cet étranger, pourra-il obtenir la citoyenneté athénienne pour pleinement participer à la vie de la cité, aux festivités, aux concours d’éloquence, voire aux Jeux olympiques qui commencent quelques mois plus tard ?

À l’ombre de l’Acropole et des statues des dieux, dans les pas d’Aristophane et de Socrate, à la rencontre du médecin Hippocrate, du grand stratège Périclès ou de la troublante Aspasie, ce fascinant roman d’Éric-Emmanuel Schmitt nous transporte avec une érudition infiniment joyeuse aux sources mêmes de notre civilisation.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Dramaturge, romancier, nouvelliste, essayiste, cinéaste, traduit en 45 langues et joué dans plus de 50 pays, Éric-Emmanuel Schmitt est l’un des auteurs les plus lus et les plus représentés dans le monde. Le Cycle de l’invisible s’est vendu à plus de 10 millions d’exemplaires dans le monde. Il a été élu en janvier 2016 à l’unanimité par ses pairs comme membre de l’Académie Goncourt.

 

Avis :

Après le Déluge, la construction de la Tour de Babel et l’Egypte pharaonique, Eric-Emmanuel Schmitt poursuit sa Traversée des Temps avec le quatrième des huit tomes prévus pour raconter l’histoire de l’humanité à travers Noam, un homme devenu immortel qui, confronté dans un futur proche aux menaces qui pèsent sur le monde, se remémore le long et prodigieux chemin parcouru au cours des siècles pour en arriver là. Avec cette fois la Grèce antique, ce sont les fondements de la civilisation contemporaine, avec l’émergence de la philosophie, de la démocratie, du théâtre et des jeux olympiques, que le narrateur raconte dans un étonnement émerveillé.

Alternant entre longues immersions dans le passé et brefs intermèdes modernes servant surtout à mettre l’ensemble en perspective, le récit de Noam, empêtré entre sa pesante longévité et ses amours désespérément mortelles, rend non seulement particulièrement vivante son expérience hellénique qui lui fait côtoyer, descendus de leur piédestal pour retrouver leur épaisseur humaine, des figures comme Sappho la poète, Périclès le stratège, Hippocrate le médecin ou Socrate le philosophe, mais s’assortit, au gré de notes de bas de page qui démultiplient l’intérêt du livre en établissant des passerelles avec le présent, de commentaires intelligents et érudits sur la condition féminine et sur l’homosexualité, sur le rapport à la force et sur la conception du pouvoir, sur la démocratie versus la démagogie, sur les totalitarismes nés parfois d’une conception trop binaire du bien et du mal, sur l’évolution artistique et ce qu’elle dit de la relation de l’homme au monde, sur le sport d’hier et celui d’aujourd’hui, et sur tant d'autres sujets donnant matière à passionnante réflexion.

Contrat rempli pour ce nouvel opus d’un fantastique voyage au travers des temps, qui, par le biais vivant et ludique du conte, nous fait revisiter des pans majeurs de l’histoire humaine pour, en nous ramenant à ce qui a porté les civilisations successives et permis l’évolution des idées, nous faire toucher du doigt ce que le monde d’aujourd’hui doit à son histoire et à ses racines. Et puis, comme chaque étape de cette évolution appelée « progrès » apporte ses bénéfices comme ses travers, rien de tel que cette formidable mise en perspective des modes de pensée pour nous éclairer dans le défrichage du présent et de l’avenir. Il n'y a de saines constructions qui se désolidarisent de leurs fondations….

Parvenu à mi-parcours de son ambitieuse saga, Eric-Emmanuel Schmitt passionne toujours autant qu’il divertit, et c’est bien volontiers jusqu'à la fin des temps que l'on se retrouve prêt à le suivre, suspendu à ses talents de conteur captivant et érudit. Soulignons au passage son extraordinaire à-propos avec la sortie de ce livre en pleine année olympique parisienne. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Mais l’exil de Sappho se situait à un autre niveau. Elle éprouvait au plus haut point le sentiment de la fugacité. « Mourir est un mal, sinon les dieux ne seraient pas immortels. » Elle savait l’existence fragile, éphémère, continuellement guettée par le trépas. « Celui qui est beau ne le reste que le temps d’un regard. »


Sappho ne se serait jamais présentée comme lesbienne – ou alors pour se déclarer native de Lesbos. Car les concepts d’homosexualité, d’hétérosexualité, de bisexualité, forgés au XIXe siècle – les deux premiers par le Hongrois Karl-Maria Kertbeny, le troisième par l’Autrichien Sigmund Freud – n’avaient aucune pertinence dans la Grèce d’alors. À cette époque, la sexualité ne constituait pas une base de l’identité. On pouvait entretenir des relations avec l’un ou l’autre sexe, voire les deux, sans être catégorisé, encore moins essentialisé, surtout pas ramené à une nature d’hétérosexuel, d’homosexuel ou de bisexuel. (…)
Pour les Grecs, l’amour était une intervention des dieux ; ils percevaient la sexualité comme une fatalité. (…)
L’individu amoureux n’avait pas à se justifier de ses inclinations. Le désir et la sensualité ne s’opposaient pas à la norme. Aujourd’hui, nous sommes confrontés à des problèmes qui n’existaient pas alors, car la spiritualité qui soutenait le monde grec ne considérait pas certains comportements comme problématiques. (…)
Je viens là de parler des hommes, car les femmes, hélas, n’étaient guère censées avoir une sexualité autre que procréatrice, ou alors au service des hommes à travers la courtisanerie et la prostitution. Sappho fut l’exception qui confirmait la règle.


Il sait aussi que son éloignement n’apportera pas la solution. La fuite tire sur les liens, les distend, les allonge, mais ne les supprime pas.


(…) les Grecs formaient une entité hétérogène. Seule une ville désirait ardemment la convergence panhellénique, même si ses détracteurs affirmaient qu’elle l’organisait à son profit : il s’agissait d’Athènes.  D’après les on-dit, un régime politique aussi neuf qu’étrange y avait été instauré. Au cours de mon expérience multiséculaire, j’avais rencontré diverses sortes de régimes : les uns mettaient le pouvoir entre les mains d’un homme unique – chef, despote, tyran – ou dans celles d’une élite – aristocrates, prêtres, familles fortunées. La concentration du pouvoir constituait la norme, au point que cela me paraissait la caractéristique essentielle d’une gouvernance. Or Athènes avait innové en établissant un partage scrupuleux et minutieux du pouvoir entre des milliers d’habitants. On appelait ceux-ci les citoyens et ce régime la démocratie.


Dans le changement, ce n’est pas la nouveauté qui surprend, mais le naturel avec lequel on la reçoit.


Venu d’un monde quasi sauvage où les chasseurs-cueilleurs circulaient en nomades, j’avais assisté à la création des premiers villages, des huttes qui s’agglutinaient prudemment près des points d’eau. Par la suite, la Mésopotamie puis l’Égypte m’avaient confronté à des villes formidablement puissantes ; celles du Tigre et de l’Euphrate, cerclées de remparts, de canaux, arboraient la démesure du despote qui les dirigeait, témoignage d’un pouvoir absolu ; celles du Nil, fort étendues, soulignaient plutôt la démesure des dieux, rappelant par leurs pyramides, leurs séries de statues gigantesques, leurs sanctuaires aux alignements monumentaux que nous nous réduisions à des asticots face au mystère. Ici, l’outrance disparaissait : Athènes affichait une mesure humaine. Rues, places, bâtiments y accueillaient le citadin selon une architecture qui, au lieu de l’intimider, l’incluait. Même la colline qui trônait au centre, la blanche Acropole agrémentée de temples bigarrés, n’écrasait pas les quartiers construits autour ; elle s’offrait comme un repère pour chacun. L’effroi était banni, l’harmonie l’emportait sur le faste, Athènes respirait le bonheur.
 
 
Quel écart avec les colosses égyptiens ! À Memphis ou à Thèbes, les artistes mettaient à égalité la pierre et l’idée. Impossible devant un pharaon monumental d’oublier le bloc qui le constituait, son poids, sa densité granitique. La silhouette se tenait droite, frontale, tendue, hiératique, d’une seule pièce, les bras le long du buste, les pieds parallèles, sauf quand le genou gauche avançait un peu. La matière et le concept s’unissaient sans que l’un ou l’autre prévalût.  
Les Grecs, eux, ne se contentaient pas de gonfler ou de creuser les volumes, ils rompaient avec la raideur, affranchissaient le sujet de son support, détachaient les membres du bloc. Ici un bras se relevait pour que la main caresse la nuque. Là une jambe se tendait pendant que la seconde s’amollissait. Les déhanchements, qui imprimaient un mouvement au dos ou aux épaules, rendaient vivantes les effigies de marbre. Leur équilibre dépendait de leurs proportions, pas du morceau livré par la carrière. Ces Apollons et ces Aphrodites montraient une consistance organique qui ne devait plus rien à la masse dans laquelle le burin les avait découpés.


La plupart des sept cents magistrats délégués du peuple recevaient une parcelle d’autorité pendant un an. Tous les citoyens sains de corps et d’esprit, bons pratiquants et d’un comportement correct en famille accédaient au pouvoir, sans distinction de fortune. De l’égalité civique, Athènes avait inféré une égalité des compétences. Le tirage au sort illustrait donc cet égalitarisme. Du moment que l’on était citoyen, on était à même de s’occuper de la cité.  
Seules exceptions prévues par les législateurs : quelques charges financières, militaires, religieuses, ainsi que des charges très techniques, tels le fonctionnement du port et la gestion des eaux. Dans ces cas-là, les magistrats n’étaient plus tirés au sort, mais élus.


– Ça ne te gêne pas que je sois un métèque ?
Elle réfléchit et me répondit :
– Ça ne te gêne pas que je sois une femme ?
J’éclatai de rire.
– Quel rapport, Daphné ?
– Les femmes et les métèques sont exclus de la citoyenneté.


La remarque de mon Athénienne sur le statut inférieur des femmes m’avait plongé dans la perplexité. Je venais de mondes révolus où les femmes importaient davantage, nullement réduites aux soins du foyer. La Mésopotamie, l’Égypte les avaient parfois placées aux commandes des affaires. Ici, rien que l’idée en devenait risible. 


L’après-midi, je flânai dans Athènes. Depuis mon premier contact avec la cité, je remarquai deux propriétés que, deux mille cinq cents ans plus tard, je lui reconnais encore : elle inventait le présent et rendait barbare le reste du monde.
Athènes inventait le présent, car, au rebours de la Mésopotamie ou de l’Égypte, elle ne prenait pas le passé pour référence. Aux yeux des despotes mésopotamiens ou des pharaons, gouverner correctement consistait à rejoindre la source, à remonter au temps des dieux. Il fallait reproduire le passé, voire le réinstaurer au cas, fâcheux, où l’on s’en serait éloigné. On marchait avec l’avenir dans son dos. Une nostalgie de l’origine attribuait au présent les couleurs d’un passé dévalué. Au contraire, les Grecs pensaient qu’au départ sévissaient le chaos, le désordre, les combats ; Cronos, fils de l’Ouranos primordial, avait tranché le sexe de son père d’un coup de faux ; il avait ensuite mangé ses enfants, sauf Zeus qui lui avait fait recracher de force ses frères et sœurs puis s’était emparé du pouvoir, ce Zeus qui, lui aussi, s’était d’abord livré à d’immondes exactions, mais s’était assagi peu à peu. En fait, les dieux se polissaient, ils finissaient par devenir des dieux à hauteur de dieu. L’ordre s’imposait au fur et à mesure. Aujourd’hui valait donc mieux qu’hier, aujourd’hui résolvait les crises d’hier. Le présent triomphait du passé. Personne n’avait jamais conçu cela ! Pour les hommes de jadis, l’Histoire égrenait une décadence ; pour les Hellènes, l’Histoire accomplissait un progrès.
Oui, Athènes rendait barbare le reste du monde. Son goût de la mesure accusait chaque excès. Si la cité d’Athènes goûtait la gloire et la munificence, elle les différenciait de la pompe et de l’ostentation. En la parcourant, en m’y délassant, j’apercevais a posteriori la grossièreté brutale des Mésopotamiens, la prétention suprême des Égyptiens, l’abus conquérant des Perses. La juste mesure, voilà le coup de poignard qu’Athènes infligeait à tout ce qui n’était pas elle : pour toujours, elle raillait la grandiloquence, dégonflait les boursouflures, moquait la mégalomanie, dénonçait l’étalage du luxe, ridiculisait la parade immodeste. S’il existait diverses civilisations, il n’y avait qu’une civilisation civilisée : Athènes.


La démocratie athénienne ne rêvait pas d’égalité des droits comme la démocratie actuelle et n’a en aucun cas incarné l’égalité entre les humains. Elle désignait ce qu’un groupe de mâles blancs avait construit en se réunissant, en rassemblant des bourgades et en décidant de se passer d’un roi. (…)
Le regard d’aujourd’hui reproche à Athènes de n’avoir pas été une démocratie exemplaire. Car le corps électoral, distinct de la population, n’incluait ni femmes, ni métèques, ni esclaves, faisant des citoyens une minorité, certes puissante, mais inférieure en nombre aux habitants. S’il n’y avait dans aucune cité un corps civique aussi important qu’à Athènes, il restait pourtant minime en comparaison avec les démocraties contemporaines.  
Aucune philosophie de l’égalité initiale ou des droits de la personne ne régissait ce système. Aujourd’hui, on part d’une population et l’on se demande comment l’organiser pour autant de citoyens ; à Athènes, tout au contraire, on ne se posait pas la question ; pour être citoyen de plein droit, il fallait être fils de citoyens, et, dans des conditions exceptionnelles, il arrivait qu’on accordât la citoyenneté à quelqu’un qui ne correspondait pas à ces exigences. Les Athéniens ambitionnaient de bien composer une société, pas de reconnaître les exigences de tout un chacun. Les droits constituaient une faveur, un cadeau. Ils n’étaient en rien quelque chose qui préexistait et qu’il eût fallu respecter. Au contraire, on craignait toujours d’en accorder trop.  
L’universalisme ne régissait pas cette conception de la démocratie. De ce point de vue, Athènes et le monde d’aujourd’hui se situent aux antipodes : les contemporains vont de l’universalité à l’institution, tandis que les Athéniens partaient de l’institution.


Si l’on m’enregistrait comme métèque à Athènes, je conserverais irrévocablement une situation inférieure, condamné à louer mon logement, à régler chaque année afin de maintenir mon fragile statut une taxe de douze drachmes, additionnée aux multiples impôts auxquels je serais soumis ; le citoyen qui tue un métèque n’est poursuivi que pour homicide involontaire ; lors d’un interrogatoire, le citoyen échappe à la torture, pas le métèque ; lors d’une comparution à un procès, je devrais me trouver le concours d’un garant ; en cas de guerre, je demeurerais hoplite ou marin, sans espoir de promotion et de responsabilités, juste de la chair offerte aux flèches ennemies ; en premier lieu, je serais exclu de la politique, l’activité la plus importante, la plus passionnante d’Athènes.


Les Jeux olympiques ont perduré pendant douze siècles, une longévité exceptionnelle dans l’histoire de l’humanité. En 394 apr. J.-C., l’empereur chrétien Théodose les a interdits par le biais d’un décret visant à éliminer les célébrations liées aux cultes païens. La christianisation, souvent hostile envers le corps et la chair, a mis fin à cette tradition sportive millénaire. Il a fallu attendre un affaiblissement de l’influence chrétienne pour que, en 1896, le Français Pierre de Coubertin rétablisse les Jeux olympiques à Athènes.


Noam évalue la différence entre le sport d’hier et le sport d’aujourd’hui. Autrefois on aimait la victoire ; maintenant on chérit la performance. Les courses étant mesurées au dixième de seconde, même quand un athlète gagne et monte sur le podium, son exploit est minoré par les commentaires qui comparent son résultat avec le record olympique ou le record mondial. Depuis que le temps objectif triomphe, les sportifs, quand ils ne perdent pas, ne l’emportent plus vraiment.


Né dans un monde où seule la force comptait, d’abord entre les animaux, ensuite entre les humains, je concevais le pouvoir d’une façon simple : la puissance provenait de la puissance, de rien d’autre, et elle régnait tant qu’elle ne rencontrait pas plus puissant qu’elle. De l’homme sauvage jusqu’aux pharaons en passant par les rois et les reines de Mésopotamie, j’avais été confronté à un pouvoir de fait, même lorsque, tel l’égyptien, il entreprenait de se légitimer en s’attribuant une origine divine. Cette évidence, Athènes l’avait balayée. À la place, elle avait proposé un pouvoir partagé entre des milliers d’individus, lesquels se réunissaient, discutaient, écrivaient les lois, se confiaient des magistratures, soit distribuées au hasard, soit obtenues par l’élection. Athènes avait triomphé de la force pure et pulvérisé les dynasties. Tout citoyen en valait un autre.


Si le démocrate et le démagogue sont deux personnages créés par la démocratie, le démocrate la sert alors que le démagogue s’en sert – pis même, le démagogue la dessert à force de s’en servir, puisqu’il transforme les citoyens en clients, les groupes en communautés, et qu’il orchestre des prévalences plutôt que de l’égalité, se souciant de quelques-uns au lieu de s’occuper de tous.


La démocratie, ce régime sans dirigeant, avait besoin d’un modèle, d’un homme soucieux du bien commun et de l’équilibre général, qui ne la laisserait pas s’étioler, qui la vivifierait. Il fallait veiller à la santé de la démocratie, et le grand démocrate apparaissait comme son médecin davantage que comme son chef.


Les Athéniens avaient inventé un système politique inédit qui rejetait la loi naturelle, le droit du plus fort, pourtant ils n’avaient pas pu supprimer la violence. Tant qu’il y aurait des hommes, y aurait-il toujours la guerre ?  
Le visage froissé, Socrate s’approcha de moi en se frottant le front.
– Il importe que nous gagnions, Argos, car Sparte est une oligarchie. La démocratie doit faire montre de sa fermeté face aux régimes autoritaires, lesquels sont persuadés qu’elle reste fragile, efféminée, corrompue par la mollesse, le confort, le luxe, les divertissements, la joie de vivre.


Un idéal agitait les esprits, une aspiration venue des temps archaïques, transmise par l’Iliade et l’Odyssée, que revivifiaient en permanence les poèmes, les récits, les pièces de théâtre : il y a de la grandeur à se battre, encore plus à périr au combat. Grâce au trépas au champ d’honneur, un homme normal devenait supérieur. « Si d’aventure tu t’illustres ainsi, on se souviendra éternellement de toi, on te célébrera, tu habiteras les mémoires à jamais. » L’immortalité s’obtenait par la mort. Elle nécessitait une fin héroïque. Perdre la vie ne signifiait pas perdre sa dignité, au contraire : on grandissait d’être abattu. Chez les jeunes gens bercés dans cette conception depuis le sein maternel, l’appétit d’action et de gloire bannissait la prudence comme l’hédonisme.


Aucun sentiment n’avance plus masqué que la jalousie : elle se présente d’abord comme une composante de l’amour, puis comme une crainte de la trahison, alors qu’elle se réduit à un défaut de confiance en soi. La jalousie ment également d’une deuxième façon : celui qui la ressent attribue sa cause à l’autre tandis qu’elle réside en lui.


Temps de guerre ou temps de paix ? Parfois, je me demande ce que les humains considèrent comme allant de soi…  
Mon tempérament pencherait pour la paix, la vie nous ménageant suffisamment de duretés, de violences, pour qu’on n’ait pas besoin d’en rajouter ; néanmoins, je soupçonne que je diverge du commun car, en plusieurs millénaires, j’ai parcouru davantage de périodes d’hostilités que de trêves. À croire que le conflit constituerait le fond sur quoi tout se dessine… Loin que les affrontements soient un événement hétérogène troublant la tranquillité, ils définiraient le cours ordinaire des choses, dont la cessation formerait l’exception. Au regard des siècles, la paix se réduit à un intervalle entre deux guerres.


Le drame est le genre du conflit réductible, la tragédie est le genre du conflit irréductible. La subtilité de la tragédie, à l’époque où je la découvris, livrait un enseignement des plus utiles : le réel est fait de conflits. Notre intelligence morale autant que politique doit consister à reconnaître ces conflits, à tenter de trouver un équilibre sans supprimer la tension, encore moins un pôle de cette tension. Contre ce sens aigu des équilibres, à toutes les époques surgissent des vendeurs de drame, qui prétendent apporter une solution simple à un problème complexe. Ce sont les équarrisseurs du réel. Ils prolifèrent en politique. Ainsi, au XXIe siècle, certains responsables désirent construire des murs pour en finir avec les migrants, des climato-sceptiques nient le réchauffement, des intégristes voudraient qu’un des deux États, Palestine ou Israël, détruise l’autre. Voilà le démagogue : celui qui refuse la complexité en brandissant une solution unique, celui qui refuse de regarder en face la tragédie et qui lui substitue la vision binaire du drame.  Même s’il nous déplaît ou nous fait peur, nous devons apprivoiser le tragique. Le reconnaître, le mesurer, tout en repoussant les menteurs qui l’oublient. Certes, il y a de l’inconfort à se montrer lucide, mais le confort ne constitue pas une solution. Notre horreur des tragédies ensanglante le monde plus que les tragédies elles-mêmes. Il nous faut cultiver le sens de la tragédie. Parfois, la sagesse consiste à reconnaître qu’il y a des problèmes sans fin.


La force de la tragédie vient du fait qu’elle simule le désastre et l’esthétise. Quoique ressentant la terreur et la pitié, je me pâme et je saisis. Le spectacle me rend le bruit et la fureur du monde compréhensibles et admirables. En m’offrant l’intelligibilité et la beauté, il me donne l’occasion de sublimer, de dominer la condition humaine, et donc instaure ou restaure un équilibre psychique. Aristote ajoutait qu’il y a plus de vérité dans la tragédie que dans l’Histoire. Car l’Histoire raconte ce qui a eu lieu, confinée dans le singulier et l’accidentel, tandis que la tragédie signale l’ordre du général et du nécessaire. De surcroît, le théâtre possède la vertu d’être accessible à tous, pas seulement aux gens instruits. La tragédie crée une écoute émotionnelle de problèmes très intellectuels.


En vous observant, je vois des poupées russes – vous connaissez, n’est-ce pas, ces ensembles où chaque poupée contient une poupée plus petite, et ainsi de suite jusqu’à la dernière ? En surface, vous apparaissez comme des démocrates ; en réalité, vous n’êtes que des démagogues, pas la voix du peuple, uniquement la voix de certains. Que dissimule la poupée du démagogue ? Un ambitieux, qui nourrit une envie indécente : le goût du pouvoir ; pas le pouvoir pour agir, mais le pouvoir pour le pouvoir. Et derrière la poupée de l’ambitieux ? Un narcisse, convaincu qu’il doit détenir le pouvoir parce qu’il se considère comme supérieur. Je me trouve ici au milieu d’individus souffrant de troubles de la personnalité et qui devraient consulter des spécialistes, plutôt que d’assumer des responsabilités. Vous usurpez la place des véritables cerveaux politiques, ceux qui visent haut et loin, qui sont obsédés non par la prochaine élection mais par l’avenir du pays, voire du globe.


La politique est-elle une fuite de l’intimité ? J’ai souvent eu le sentiment que la vie publique se nourrit d’une difficulté à affronter l’espace privé, et qu’un homme habite le monde quand il échoue à habiter sa propre maison.


Lorsqu’on est habile, on n’a pas besoin d’être honnête. Mais lorsqu’on est honnête, on n’a pas besoin d’être habile.


La liberté de parler n’est rien si l’on n’a pas la liberté d’être entendu.


Une maxime d’Alcibiade me revint en tête : « Si tu ne fais pas tout ce que tu veux, c’est que tu n’oses pas tout ce que tu peux. »


Face à une crise inévitablement préoccupante, deux attitudes émergent : l’éliminer ou reconnaître son caractère constitutif. (...)
Platon ressentait une profonde angoisse devant les crises qu’il avait observées. (...) Il aspirait ainsi à une cité qui transcenderait les crises, esquissant dans ses écrits une « république » où chacun occuperait sa place naturelle et exercerait son rôle biologiquement défini. Dès lors, s’inspirant du modèle de la ruche, sa philosophie instaurait un totalitarisme qui figeait la vie sociale et supprimait toute lutte antagoniste. 
Selon d’autres penseurs, la vie sociale porte en elle un conflit structurel, du fait de notre existence en société. La politique devient alors l’art de gérer les conflits plutôt que de les détruire. Les conflits ne sont pas évacués, plutôt intégrés. Non seulement la crise est considérée comme salutaire, mais l’agonistique, l’art du combat, doit être préservée.  
Pour les premiers, les platoniciens, les divisions créent des séparations, tandis que pour les seconds, la conflictualité unit. Alors que la démocratie assume le risque d’une remise en cause permanente, sans chercher à transformer l’homme ni à le dompter, ceux qui, à l’instar de Platon, tentent de dépasser la conflictualité sombrent dans le totalitarisme. Mieux vaut la gestion du mal que l’éradication utopique ou violente du mal. Il est des formes de paix auxquelles il s’avère dangereux de rêver…

 

 

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