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jeudi 28 mai 2026

Critique : "Les fantômes de Shearwater" de Charlotte McConaghy | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Les fantômes de Shearwater" de Charlotte McConaghy


J'ai aimé

 

Titre : Les fantômes de Shearwater
            (Wild Dark Shore)

Auteur : Charlotte McCONAGHY

Traduction : Marie CHABIN

Parution :  en anglais (Australie) en 2025,
                   en français en
2026 (Actes Sud)

Pages : 384

Accès au livre : ISBN 9782330216139  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :

Dominic Salt et ses trois enfants sont les gardiens de Shearwater, une île perdue au milieu de l’océan Austral. Site de la plus grande banque de graines du monde, Shearwater abritait jusqu’il y a peu de nombreux chercheurs, mais la montée des eaux a précipité leur départ. Les Salt sont désormais les derniers habitants. Mais voilà qu’un soir, durant la pire tempête que l'île ait jamais connue, une femme s'échoue mystérieusement sur le rivage. Qui est-elle ? Est-elle vraiment venue ici par hasard, comme elle le prétend ?

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Scénariste de formation, Charlotte McConaghy est l'autrice d'un précédent titre, Migrations (Lattès, 2021), traduit dans une vingtaine de langues. Elle vit à Sydney, en Australie. Je pleure encore la beauté du monde a figuré dans les classements des meilleures ventes du New York Times, du Washington Post et du Los Angeles Times. 

 

 

Avis :

Mondialement connue pour ses fictions où drames écologiques riment avec blessures intimes, la romancière australienne Charlotte McConaghy reprend ici ses thèmes de prédilection – disparition du vivant, isolement géographique, tension entre effondrement et survie – en les inscrivant dans un huis clos familial menacé par le dérèglement climatique.

L’intrigue se déroule sur l’île fictive de Shearwater, inspirée de l’île Macquarie, territoire subantarctique où Charlotte McConaghy a séjourné. Comme son modèle réel, Shearwater est un espace reculé, soumis à des conditions extrêmes et habité par une faune marine foisonnante. Le récit y transpose plusieurs éléments empruntés à Macquarie – sa base scientifique, son histoire marquée par l’exploitation intensive des animaux marins, la puissance de ses paysages –, tout en y ajoutant des dispositifs fictionnels, comme une vaste banque de graines, le phare où vit la famille Salt, ou encore la montée des eaux qui condamne l’île. Ce décor, nourri d’observations directes, structure le roman et imprime au récit la rudesse et la fragilité propres à ce territoire.

Depuis huit ans, Dominic Salt et ses trois enfants mènent sur l’île une existence marquée par la solitude, les passages sporadiques d’un navire ravitailleur et l’absence béante laissée par la mère disparue. Raff, Fen et Orly ont grandi dans un monde de silences et d’intempéries, mais aussi au contact d’une faune exceptionnelle qu’ils observent avec une passion instinctive. L’arrivée de Rowan, retrouvée inconsciente sur le rivage après une tempête, vient rompre cet équilibre précaire. Tandis qu’elle tente de comprendre où elle a échoué, l’inquiétude monte : la station scientifique a été abandonnée, l’île est vouée à disparaître et les Salt doivent partir dans quelques semaines. Avant de fuir, il leur faut trier les graines de la réserve, n’emporter que la moitié des espèces, un choix déchirant qui ajoute à la tension. Qui plus est, lors du départ précipité des autres résidents, les installations radio et électriques ont été sabotées, plongeant la famille dans un isolement total. Mensonges et non‑dits s’accumulent. Que s’est‑il passé avant l’arrivée de cette intruse malgré elle ? Et qui est vraiment Rowan, surgie du tumulte des vagues ?
 
Au‑delà du suspense, le roman scrute la manière dont les humains habitent un monde en voie de disparition. Son écriture sensorielle fait de Shearwater un lieu où effondrement écologique et effritement psychique se répondent, les fantômes de l’île – massacres passés, espèces décimées et violences humaines – entrant en résonance avec ceux qui hantent la famille Salt. Loin de tout effet spectaculaire, le récit adopte une dynamique de dévoilement progressif, installant une inquiétude diffuse qui imprègne gestes, silences et regards. Rowan, figure à la fois étrangère et miroir, fait remonter à la surface secrets et ambiguïtés morales nés de l’isolement, et déclenche des mécanismes de survie d’une implacable logique.

Cette exploration intime s’accompagne d’une réflexion plus large sur la responsabilité humaine face au vivant. Le tri des graines, geste scientifique et symbolique, condense un dilemme central : comment choisir ce qui mérite d’être sauvé quand tout s’effondre ? Ce choix, apparemment technique, prend alors une portée éthique qui renvoie à la fragilité du monde et à la difficulté de hiérarchiser les pertes.

Enfin, entre tension sourde, sentiment d'urgence et beauté constamment menacée, Charlotte McConaghy installe une atmosphère d’une vraie intensité. Le huis clos familial renforce la densité du récit : les relations se resserrent, les émotions se chargent, et l’île, omniprésente, prend la stature d'un personnage à part entière, à la fois refuge, piège et révélateur.

L'ouvrage séduit par la puissance de son décor, l'épaisseur de son atmosphère et le trouble persistant qui traverse un texte où s’entrelacent drame familial, menace climatique et mémoire du vivant. Charlotte McConaghy y déploie des thématiques fortes – effondrement écologique, survie, transmission, responsabilité – avec une sensibilité qui donne au roman une réelle portée émotionnelle. L'on pourra certes regretter quelques faiblesses : intrigue parfois surchargée, intensité affective un peu insistante, écriture qui demeure lisse malgré l’ampleur des enjeux et ressorts narratifs appuyés sur des codes attendus. Ces réserves n’entament toutefois pas la force d’immersion du livre, qui laisse durablement résonner ses paysages, ses ombres et ses questions. (3,5/5)
 

dimanche 21 décembre 2025

[Kelly, Julia R.] L'enfant des vagues

 



J'ai aimé

 

Titre :  L'enfant des vagues 
             (The Fishermann’s Gift)

Auteur : Julia R. KELLY

Traduction : Claire DESSERREY 

Parution : en anglais en 2025
                  en français en 2026 (JC Lattès)

Pages : 408 

Accès au livre : ISBN 9782709674577  
                           en librairie

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Écosse, hiver 1900. Un petit garçon vient s’échouer sur la plage d’un village de pêcheurs. Il ressemble étrangement au fils de l’institutrice, Dorothy, disparu en mer plusieurs années auparavant. Lorsque Skerry est enseveli sous la neige, Dorothy accepte de s’occuper de l’enfant jusqu’à ce qu’il puisse rentrer chez lui. Mais, à mesure que le passé refait surface, les secrets de cette communauté très soudée resurgissent. Et Dorothy doit se confronter à nouveau à Joseph, le pêcheur solitaire qu’elle a passé les dernières années à fuir…

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Julia R. Kelly a été professeur d’anglais. Elle vit dans le Herefordshire, où son compagnon et elle ont élevé leurs cinq enfants. En 2021, elle remporte le Blue Pencil First Novel Award pour un texte devenu depuis son premier roman, L’Enfant des vagues.

 

 

Avis :

En 2021, le Blue Pencil First Novel Award, un prix littéraire britannique destiné à repérer et soutenir les nouveaux auteurs de fiction, distinguait Julia R. Kelly pour le manuscrit qui devait devenir ce premier roman.

L’histoire nous emmène sur une petite île écossaise au tournant du XXe siècle : un monde resserré, cerné par les falaises et le fracas des vagues, où les maisons de pêcheurs s’agrippent les unes aux autres pour mieux tendre le dos au gros temps et à l'isolement hivernal. Dans ce paysage âpre, tantôt nappé de brouillard, tantôt étincelant de givre sous la neige qui étouffe les chemins, les habitants vivent au rythme des marées et des tempêtes, gestes et caractères façonnés par la rudesse du climat. Minuscule constellation de toits accrochés à la lande, le village fonctionne comme un seul organisme, chacun dépendant des autres dans un huis clos où les solidarités nécessaires n’empêchent pas la fermentation des humeurs.

Au cœur de cet équilibre précaire, un rien peut suffire à rompre l’harmonie et faire enfler la houle des ressentiments et des commérages. Lorsque la mer rejette sur la grève, à demi-mort, un enfant de six ans ressemblant trait pour trait à celui qu’elle avait ravi, lors d’une nuit de tempête quelque vingt‑cinq ans plus tôt, à l’institutrice Dorothy, c’est tout un passé que l’île croyait enseveli qui remonte à la surface. Alternant entre les deux époques, le récit dévoile peu à peu le long mûrissement des forces qui avaient mené au drame : rivalités amoureuses, jalousies sourdes, défiance envers cette jeune femme venue d’Édimbourg, droite et silencieuse, que les insulaires n’ont jamais vraiment adoptée. Les malentendus, nourris par le mutisme de ces gens taiseux, se mêlent aux légendes locales de fantômes hantant la mer, instillant une ambiguïté presque fantastique. À travers la psyché de Dorothy se dessinent le deuil impossible d’un enfant et la culpabilité qui ronge, acmé d’un imbroglio lentement mais inextricablement noué autour d’amours contrariées, de mal d’enfant, de convenances étouffantes et de violence conjugale alcoolisée.

Julia R. Kelly déploie une trame au potentiel indéniable. Un lieu magnétique, une atmosphère chargée de brumes et de passions, des thèmes qui convoquent l’ombre des sœurs Brontë ou de Daphne du Maurier : tout semble réuni pour un récit envoûtant, mêlant paysage, légendes et tourments intérieurs dans un même souffle romanesque et gothique. C’est pourtant de la hauteur même de ces promesses que naît un certain désappointement. La langue, fluide et agréable, demeure d’une simplicité contemporaine qui peine à rejoindre l’ampleur plus âpre et intemporelle que suggère le décor. L’atmosphère, sensible et soignée, n’atteint pas tout à fait cette intensité tellurique que l’on attendait, celle qui fait des éléments – la mer, le vent, la lande – des forces souveraines, presque vivantes. À cela s’ajoute une tentation de la romance, parfois un peu facile, qui laisse entrevoir un dénouement apaisé là où l’on espérait une noirceur plus assumée, ce qui affaiblit la portée dramatique promise. 

Reste un premier livre sincère, porté par de belles intuitions, une construction maîtrisée et un sens réel du drame intime. S’il frôle parfois une profondeur plus sombre sans s’y abandonner pleinement, il n’en laisse pas moins entrevoir une voix prometteuse, encore en devenir mais déjà attachante. (3/5)


 

mardi 6 mai 2025

[De Moor, Marente] Les grands bruits

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les grands bruits (Foon)

Auteur : Marente DE MOOR

Traduction : Noëlle MICHEL

Parution : en néerlandais en 2018
                  en français (Les Argonautes)
                  en 2025

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans un village abandonné de l’ouest de la Russie, au milieu d’une nature sauvage de plus en plus envahissante, Nadia et Lev se déchirent autour de leurs non-dits. C’est ici, parmi leurs animaux, que ce couple de biologistes dirigeait autrefois un laboratoire et un refuge pour oursons orphelins. Mais les bénévoles ne viennent plus.
Depuis un certain temps, des bruits étranges se font entendre dans le ciel et la forêt « comme si Dieu poussait des meubles ». Et déjà les souvenirs les plus sombres remontent à la surface. Que reste-t-il de la vie qu’ils voulaient se construire ? Sans fard, Nadia raconte son histoire. Mais peut-on lui faire confiance ? Et qui est Esther, cette femme venue de l’Ouest qu’elle aimerait tant oublier ?

Marente de Moor nous offre le portrait ardent d’une femme aux prises avec ses choix. Les Grands Bruits est un jeu psychologique saisissant et un hommage sublime à la puissance de l’imaginaire.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1972, Marente de Moor est la fille de l’écrivaine néerlandaise Margriet de Moor. Pour son deuxième roman, La Vierge néerlandaise, elle a reçu le prestigieux Prix AKO ainsi que le prix de l’Union Européenne de littérature (2014). 

 

 

Avis :

De cette Russie qu’elle connaît bien pour y avoir vécu de 1991 à 2001, la romancière néerlandaise Marente De Moor tire une histoire crépusculaire aux frontières de l’étrange, tant ses personnages aux confins d’un monde en déliquescence peinent à rester ancrés dans une réalité qui leur échappe.

Il y a trois décennies de cela, Nadia, jeune étudiante, tombait amoureuse de son professeur de zoologie à Leningrad, de vingt ans son aîné. Enceinte, elle abandonnait ses études pour le suivre au milieu des forêts de l’ouest russe et y ouvrir avec lui une station biologique. Pour se financer, le couple accueillait des touristes étrangers, attirés par les oursons orphelins qu’il prenait en charge.

Alors, que s’est-il passé pour que de ces projets de vie ne reste aujourd’hui qu’un champ de ruines ? Abandonné, le laboratoire à demi écroulé n’est plus occupé que par les chauves-souris et la végétation qui l’ont envahi. Le village dont Nadia et Lev sont les derniers habitants n’a plus d’existence pour les autorités. Pillées par les maraudeurs, pressurées par la forêt, ses datchas en bois autrefois construites artisanalement sont devenues le royaume des esprits frappeurs. D’ailleurs, de grands bruits inexplicables terrifient Lev dont la tête commence aussi à partir en friche. Sa mémoire à lui s’effaçant, Nadia s’efforce de se souvenir pour deux, tout au moins dans les moments qui échappent à son dur labeur quotidien, entre leurs bêtes, le potager et les mille tracas quotidiens d’une existence en autarcie, loin de tout.

Mais, si Lev a pris de l’avance sur elle dans la décrépitude, Nadia n’est pas forcément mieux armée pour affronter la réalité. Si sa mémoire à elle lui joue des tours, c’est qu’enfoui sous les non-dits, un vieux drame n’en continue pas moins d’empoisonner l’esprit de cette femme vieillissante. Un événement a bloqué le temps pour ce couple, le laissant à jamais suspendu hors du monde. Lev et Nadia sont devenus deux pierres dans le courant d’une rivière. Le pays tout entier a changé, induisant pour cette zone rurale une irréductible déshérence. Eux sont restés figés, à observer peu à peu la déliquescence de la Russie recouvrir en un parfait mimétisme le désastre de leur propre vie. Une vieille connaissance indésirable a annoncé sa visite. Il va leur falloir affronter leurs fantômes…

Fine psychologue et peintre d’atmosphère, Marente De Moor superpose habilement les désillusions d’un couple au destin brisé à l‘agonie du monde soviétique dans les années 1990. Maintenus en vie par la nécessité de faire face aux exigences du quotidien – se nourrir et se chauffer monopolisent toute leur énergie –, Nadia et Lev n’ont pas le temps de s’appesantir sur leurs états d’âme ni de comprendre ce qui se passe autour d’eux. Il leur faut juste tenir dans un univers qui s’écroule, la fin de leurs rêves coïncidant étrangement avec celle du monde autour d’eux. Tant la structure du récit que la langue employée, entre gestes rassurants du quotidien et ambiance énigmatique et menaçante, contribuent à la douloureuse poésie du récit, marqué par la dépossession, l’inquiétude et l’étrangeté.

Comment vivre quand tout s’est écroulé ? Entre survie matérielle, rêves refuges et folles hallucinations, Marente de Moor excelle à décrire un déroutant et touchant déséquilibre, un pied dans la réalité, l’autre dans un imaginaire étrange et presque fantastique. (4/5)

 

 

Citations :

Tant d’eau a coulé sous les ponts depuis. Sur  la Nadia amoureuse est venue se greffer la Nadia enceinte, puis la Nadia mère, et par-dessus encore une autre version de Nadia, plus aguerrie, qui a enfanté pour la seconde fois, et ainsi de suite. Vous pouvez faire une croix sur l’idée d’arracher toutes ces écorces pour revenir à l’homme ou la femme d’origine. Elles sont trop collées les unes aux autres, comme des couches de papier peint ; vous les déchirerez et abîmerez les motifs, et ne récolterez que des lambeaux.


Il est là, en peignoir, ses larges pieds nus enfoncés dans la neige. Je ne l’ai pas entendu s’extraire de la baignoire. Mon mari n’est donc pas seulement inodore, désormais il est aussi inaudible. Cette manière de nous dérober l’un à l’autre pourrait être un phénomène réciproque : il se fait plus discret et j’ai l’ouïe qui flanche ; ma vue baisse et son visage pâlit et s’estompe. C’est peut-être ainsi qu’on est censés vieillir ensemble, sans drame, ni maladie ni décès, chacun se contentant de s’effacer peu à peu des perceptions de l’autre.


Elle paraissait fraîche comme une rose, alors que nous avions le même âge, elle et moi. À mon avis, les femmes s’étiolent sous le poids de leurs principes, tandis que les hommes, au contraire, s’engraissent de leurs certitudes. Regardez les grands hommes d’État : en général, plus leurs mandats sont longs et confortables, plus ils s’empâtent. Les femmes de conviction, au contraire, se fissurent, se dessèchent, se dissolvent tels des fantômes. 


Du ressort ? Nadia, c’est le lot de toute notre foutue nation. Nous sommes aussi tendus qu’un ressort comprimé dans le canapé, parce que le monstre assis dessus est trop fainéant pour soulever son cul.


Alors que je descends la rue devant chez nous, je remarque qu’elle s’est considérablement rétrécie. On n’y circule pas assez, les accotements se rejoignent peu à peu, désormais les racines des arbres soulèvent l’asphalte et l’herbe pousse dans les nids-de-poule. Voilà à quoi ressemblent nos routes. Si tout était lisse et rectiligne dans cet immense pays, nous nous endormirions au volant. Mieux vaut que la vie ne soit pas trop facile, disait ma grand-mère, les gens en seraient frustrés ; en Occident, ils se la coulent tellement douce qu’ils ne savent plus quoi faire de leurs journées. Pourtant, plus que tout autre, elle a souhaité l’effondrement de l’Union soviétique. Elle pensait que nos villes ressembleraient à Paris, et nous à des Parisiennes. À quatre-vingts ans, elle a ressorti son français de l’armoire comme une robe de mariée jamais portée, et a patienté. En vain, bien sûr. Rien n’a changé. Tout a tranquillement continué de rouiller.

 

Du même auteur sur ce blog :


 

 


 

jeudi 23 février 2023

[Bleys, Olivier] Antarctique

 


 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Antarctique

Auteur : Olivier BLEYS

Parution : 2022 (Gallimard)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Janvier 1961, cinq hommes vivent sur la base soviétique de Daleko, située à ce point précis de l’Antarctique que les géographes nomment pôle d’inaccessibilité. Ils sont chargés par le Parti d’affirmer la présence russe dans cette région pourtant inhabitable. À son réveil, le chef, Anton, découvre le corps ensanglanté de Nikolaï. Vadim vient de lui asséner un coup de hache mortel : leur partie d’échecs a mal tourné. Comment rendre la justice dans ce désert polaire, sans police ni prison ? Anton décide d’écrire un rapport sur les faits. Le coupable, lui, est placé à l’isolement dans le cellier, un réduit glacial où la température culmine à moins quinze degrés. Mais Daleko semble oubliée du reste de l’humanité. La radio est tombée en panne, on n’a plus de nouvelles du monde civilisé depuis des semaines, et l’angoisse monte parmi les poliarniks. Jusqu’au jour où Vadim le meurtrier trouve le moyen de s’échapper…
Ce huis clos implacablement réglé se transforme en un roman d’aventures original et haletant, imprégné d’humour noir.

 

 

Un mot sur l'auteur :  

Né en 1970, Olivier Bleys est l'auteur de nombreux romans, essais, récits de voyage et bandes dessinées, qui lui ont valu d'être nommé chevalier, puis officier des Arts et des Lettres. Il est aussi conférencier, consultant et animateur d'ateliers d'écriture.

 

 

Avis :

En 1961, cinq hommes occupent la station polaire soviétique de Daleko dont la seule finalité est la présence russe en Antarctique. Lors d’une partie d’échecs qui tourne mal, le tractoriste tue le chauffeur-mécanicien d’un coup de hache. Sans prison ni police dans ce bout du monde totalement coupé de la civilisation depuis la panne de leur radio, le chef Anton met le coupable à l’isolement dans le cellier, où la température ne dépasse jamais les moins quinze degrés. Mais l’homme parvient à s’échapper…

Leur mission, seuls au beau milieu de l’Antarctique, dans une zone inaccessible soumise à des conditions extrêmes, entre un froid capable de les congeler en quelques instants et une blancheur spectrale qui a mangé toute couleur, pourrait faire de ces hommes des héros si elle avait un sens. Seulement voilà, ils ne sont que de pauvres hères, envoyés par le Parti comme porte-drapeaux soviétiques en ces confins sans vie, avec pour seule responsabilité l’entretien de la statue de Lénine confiée à leurs bons soins. Autonomes avec leur immense stock de nourriture, ils vivent un temps indéfiniment suspendu puisque leur engagement ne comporte aucun terme, dans un huis clos d’autant plus hermétique que l’inaction conjuguée aux températures insupportables les confine dans les quelques mètres carrés de leur seul baraquement à peu près chauffé. Tous diluent leur ennui dans les brumes de la vodka, qui, à défaut de toujours agir en assommoir, favorise parfois quelques échauffements, des corps comme des esprits. Alors il suffit un jour d’une broutille pour qu’un geste irréparable les fasse glisser dans un infernal engrenage.

Que faire d’un meurtrier quand votre quotidien n’est que promiscuité et que vous ne pouvez compter sur aucun recours extérieur ? La défiance qui s’est subitement invitée au sein du groupe est un poison qui rend tout à coup la cohabitation impossible. Les tensions montent, faisant craindre de nouveaux drames dans ce contexte ubuesque, mais malheureusement implacable. Bien décidé à défendre sa peau condamnée par sa mise à l’isolement, le fruste Vadim va se révéler indomptable. Désormais, « Si quelqu’un rentrait vivant de ce séjour au pôle, ce ne serait pas le plus malin, le plus savant ou le plus équipé, mais celui qui aurait l’instinct de survie le plus fort. »

Avec une malice de tous les instants qui transforme ce huis clos angoissant, mâtiné d’aventure extrême, en une sorte de fable, noire et acide, sur la nature humaine, la plume toujours aussi splendide d’Olivier Bleys nous propose une échappée hallucinante aux confins de la civilisation, dans une fiction aux convaincants accents de vérité. Après le viscéral et tout aussi recommandable Solak de Caroline Hinault, une nouvelle occasion, peut-être plus subtile, de frisson polaire, dans un environnement où se révèle la vraie nature de l’homme. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

La faute à la vodka, tout ça. Au-delà du sixième verre s’ouvrait une contrée trouble, pleine de cris et de tumulte, qui ne laissait aucun souvenir au buveur mais prélevait parfois une vie humaine. Des proverbes en avertissaient les Russes : la vodka allume la poudre ; elle chasse les lames du fourreau et les regrets des cœurs.
 

Dehors, la neige avait repris, une neige d’ouest soufflée contre les hublots qu’elle blanchissait à mesure. Les flocons se déposaient du bas jusqu’en haut, d’abord aérés et lumineux, puis plus denses. Un moment viendrait où leur multitude abolirait le paysage et envelopperait aussi les sons d’un feutre épais. Les voix, les visages, les vies même prendraient une texture différente, grise et fuligineuse. On se croirait en plein rêve.
 

Une violente nostalgie s’empara du criminel. Ce n’étaient pas seulement le mal du pays, l’accent de distance et d’étrangeté qu’acquéraient ici les souvenirs de la terre russe. C’était aussi la saveur méconnue de la liberté qu’il allait bientôt perdre, cette liberté qui est pour les gens sans histoire comme l’air qu’ils respirent – transparente, insipide, jusqu’au jour où sa privation lui donne un goût.
 

Avec la complicité de la neige, le double meurtre serait passé inaperçu. La neige aurait blanchi Vadim, elle l’aurait innocenté. N’était-ce pas, d’ailleurs, ce que beaucoup venaient chercher ici : non le pardon mais l’oubli – une amnésie bénéfique, un nouveau départ dans ce paysage nu, telle une feuille vierge dont tout s’est effacé ?
 
 
La station de recherche scientifique Daleko ne figurait sur aucune carte, publique ou secrète, du continent antarctique.
Les rares plans à disposition n’étaient que des ébauches d’une terre distante et méconnue où l’homme venait seulement de prendre pied. À l’état de brouillons, de griffonnages sur un bout de papier, ces documents ne renseignaient personne. C’était, sur le grand vide blanc de l’immense terre australe, une réunion de points tremblants, de lignes à peu près, de traits de côte levés à vue comme sur les cartes anciennes, et des uns aux autres des distances si mal jugées qu’il aurait fallu, pour tomber juste, peut-être ajouter ou soustraire un zéro.
Comme celles d’autres nations, les cartes soviétiques étaient grossières, plombées d’erreurs et d’approximations. Mais un tracé y figurait, absent des versions françaises ou américaines : cette ligne pointillée, issue de la mer de Davis, qui traversait les terres de Wilhelm II et de la reine Mary en direction du pôle Sud géomagnétique. Elle marquait l’avancement vers l’intérieur du continent d’expéditions têtues et presque suicidaires, une par an en moyenne ; des expéditions menées à grand renfort d’hommes, à grands débours de matériel et de carburant, pour accomplir le rêve d’une colonie permanente en Antarctique.
Cette ligne était jonchée de cadavres sans sépulture et de machines, crevées elles aussi, que le gel intense pétrifiait à l’endroit du dernier tour de roue – chacune de ces épaves érigeant sa propre statue à la gloire d’une prouesse ignorée. Il y avait là des hommes qui avaient marché dix kilomètres après l’abandon, sur le bord de la piste, d’un engin à chenilles qui en avait roulé cent.
La ligne pointillée reliait la base littorale de Mirny à celles de Pionerskaya, Komsomolskaya et Vostok sur la calotte glaciaire. Une branche adventice desservait Sovietskaya, station étape sur la route du pôle d’inaccessibilité.
C’est à la pointe de ce dernier rameau qu’une étoile tracée au feutre rouge situait la base Daleko. Sa position réelle pouvait bien être à deux heures de ski dans une direction quelconque mais enfin, Daleko était notée sur la carte et c’était déjà ça. Les avions pouvaient mettre le cap dessus et les équipes au sol – les rares à s’aventurer dans ces solitudes – repérer cette moucheture, d’un brun cartonneux sur la neige étale et blanche, en balayant l’horizon avec leurs jumelles.
Que la base existât, à l’emplacement marqué par l’étoile ou pas très loin, était un fait peu contestable. Sa mission, en revanche, restait mal définie. Le personnel de Daleko formait un drôle d’assortiment, vestige de l’expédition de dix-huit hommes envoyée en décembre 1958 planter le drapeau rouge au pôle d’inaccessibilité, et dont la plupart avaient plié bagage après seulement douze jours, une fois bouclées leurs expériences de magnétisme et de sismologie.
Tous étaient repartis sauf, donc, cinq volontaires chargés par le Parti d’affirmer la présence russe dans cette région où, pourtant, n’était recensée aucune vie humaine. 
 
 
À tout homme, il faut le matin une bonne raison de se lever, de quitter le nid douillet des couvertures pour les chocs et les frictions du monde extérieur. Eux n’en avaient pas. Qu’ils paressent au lit, une cigarette aux lèvres, ou se lancent dès l’aube dans des travaux de science, c’était égal. Personne ne leur tiendrait rigueur de passer la journée à plat, ni ne les féliciterait d’œuvrer à l’avancement de leur discipline. Une tâche pourtant les requérait absolument.
Une tâche dont le Comité contrôlait la parfaite exécution sur des photographies, prises au début de chaque mois quelles que soient la météo et, notons-le, la visibilité parfois réduite à la longueur du bras. Les tirages, produits sur place, venaient grossir une collection de douze clichés – pour les douze mois de l’année – qu’on archivait une fois complétée. Certaines images, réalisées lors de tempêtes de neige, étaient toutes blanches. Seules alors les authentifiaient la date et la signature du chef de base.
Cette corvée obligatoire, ce travail indispensable et dûment vérifié, c’était la toilette du buste en plastique de Vladimir Ilitch Lénine qui coiffait la station, ses petits yeux inquisiteurs tournés vers le nord-est, à 22,5° précisément, dans la direction de la mère-patrie. Pas question que la neige souillât la statue grandeur nature, qu’elle blanchît ses épaules ou, pire, casquât de flocons son crâne dégarni. Le premier devoir des résidents était d’en prendre soin afin que le portrait du révolutionnaire, au sommet de la grande cheminée, siégeât là pour l’éternité.
Hormis ce coup de chiffon quotidien, les poliarniks n’avaient positivement rien à faire – rien du moins dont il fallût rendre compte à l’administration qui les payait. On leur demandait juste de se garder en vie, donc de nourrir le poêle, de cuisiner les provisions, de traiter leurs engelures avant qu’elles n’entraînent des blessures plus graves ; bref, d’entretenir Daleko et de veiller sur eux-mêmes.
Jusqu’à quand ? s’interrogeaient les poliarniks dont le contrat, pas plus qu’il n’expliquait leur mission, n’en fixait le terme. Ils l’ignoraient. Aucune date n’apparaissait dans leur acte d’engagement, bien qu’une ligne pointillée figurât à l’article IX, sous l’intitulé « durée du contrat » – hélas, le champ à remplir avait été laissé en blanc.
Daleko ne bénéficiait pas des relèves saisonnières, en vigueur sur les stations de la côte – trop loin, trop cher. Quant au rapatriement définitif de tout le personnel, ça ne semblait pas non plus au programme des semaines à venir – trop loin, encore plus cher.
« Vous étiez volontaires », lui répondait-on chaque fois qu’au nom de tout le personnel, Anton Loubachev s’enquérait poliment de leur retour en terre russe. « Vous touchez double salaire, plus la prime de froid et la prime d’éloignement ! Quand vous rentrerez à la maison, les années passées à Daleko compteront triple pour votre avancement, et les plus âgés d’entre vous pourront postuler à la médaille des vingt ans de services irréprochables. De quoi vous plaignez-vous ? »
Les autorités convenaient, certes, qu’il faudrait évacuer la station quand les vivres seraient épuisés, mais les stocks demeuraient abondants. On ne voyait pas de raison d’abandonner Daleko. Son étoile rouge brillant au centre de l’Antarctique avait une grande valeur : elle prouvait l’excellence du savoir-faire soviétique dans l’exploration des régions froides, et l’endurance non moins héroïque du citoyen russe à ces conditions extrêmes.
Quel pays n’aurait été flatté d’avoir son ambassade au pôle d’inaccessibilité ?


Loubachev revint au hublot, le front pressé contre la vitre. Combien de fois n’avait-il pas regardé au travers et vu ces mêmes choses, sous cette même neige dont variaient seulement l’épaisseur et la disposition ? La citerne, le cellier, le dépôt de bois, la station météorologique. Ou bien le cellier, la citerne, la station, le dépôt de bois. Ou encore la station, le cellier, le dépôt et ce grand tas de neige, jamais déblayé, sous lequel gisait leur autochenille Kharkovchanka hors d’usage. À la longue, le regard s’usait comme s’use l’habit toujours soumis aux mêmes frottements. Une angoisse taraudait les colons : que ce décor vu et revu finît par s’imprimer sous leurs paupières, voilant à jamais l’image du monde. Certains jours, Anton aurait donné un rein pour la surprise d’une couleur ou d’un objet neuf – par exemple un coquelicot en fleur, surgi là, au sein du désert blanc.
 
 
Sa théorie voyait dans l’alcool un lubrifiant des relations humaines et, en particulier, le précieux dégrippant des antipathies. Or, depuis la veille, personne n’avait porté le moindre toast. Leur chamaillerie sur le thème des pirojkis avait gâché le repas de Noël : c’est à peine si, à eux trois, ils avaient séché un malheureux demi-litre. Au petit déjeuner, les flacons étaient restés sagement dans le placard. Seul Vadim, en fin de compte, avait maintenu son ébriété à un niveau satisfaisant grâce à ses libations antigel.
— Bon, camarades… ça ne sert à rien de s’énerver ! lança Anton en tapotant l’épaule du glaciologue. Peut-être qu’un petit verre nous aiderait à y voir plus clair ? Comme dit le proverbe, « il faut boire de la vodka en deux occasions seulement : quand on mange et quand on ne mange pas ! ».


J’ai appris bien des choses en me gelant sur ce grabat, entre autres celle-ci : que l’intelligence ne sert à rien pour combattre un froid mortel. Seul l’animal en nous peut s’en sortir. Tu saisis, chef ? Si quelqu’un rentrait vivant de ce séjour au pôle, ce ne serait pas le plus malin, le plus savant ou le plus équipé, mais celui qui aurait l’instinct de survie le plus fort. Voilà ce que m’ont enseigné ces deux semaines en enfer.


 

dimanche 4 septembre 2022

[Collette, Sandrine] On était des loups

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : On était des loups

Auteur : Sandrine COLLETTE

Parution : 2022 (JC Lattès)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Ce soir-là, quand Liam rentre des forêts montagneuses où il est parti chasser, il devine aussitôt qu’il s’est passé quelque chose. Son petit garçon de cinq ans, Aru, ne l’attend pas devant la maison. Dans la cour, il découvre les empreintes d’un ours. À côté, sous le corps inerte de sa femme, il trouve son fils. Vivant. Au milieu de son existence qui s’effondre, Liam a une certitude. Ce monde sauvage n’est pas fait pour un enfant. Décidé à confier son fils à d’autres que lui, il prépare un long voyage au rythme du pas des chevaux. Mais dans ces profondeurs, nul ne sait ce qui peut advenir. Encore moins un homme fou de rage et de douleur accompagné d’un enfant terrifié.
 
Dans la lignée de Et toujours les Forêts, Sandrine Collette plonge son lecteur au sein d’une nature aussi écrasante qu’indifférente à l’humain. Au fil de ces pages sublimes, elle interroge l’instinct paternel et le prix d’une possible renaissance.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Sandrine Collette vit dans le Morvan. Elle est notamment l’auteure de Des nœuds d’acierIl reste la poussière, et Les larmes noires sur la terre. Et toujours les Forêts a été couronné, entres autres, par le Prix du Livre France Bleu PAGE des libraires 2020, le Grand Prix RTL Lire et le Prix de La Closerie des Lilas.

 

Avis :

Le narrateur Liam vit loin du monde, dans une région de montagnes et de forêts encore sauvages, où il subsiste de la chasse et de la trappe, laissant seuls à la maison, pendant ses longues et très fréquentes absences, sa compagne Ava et son fils de cinq ans, Aru. Mais un jour, l’attend à son retour le corps sans vie de la jeune femme, tuée par un ours dont elle a juste pu protéger l’enfant. Déchiré entre son rôle de père et la gageure d’élever seul un bambin dans l’isolement de ces contrées inhospitalières, l’homme décide de se séparer de son fils et s’engage avec lui dans un périple dont les péripéties vont pourtant s’acharner à contrecarrer ses plans…

D’emblée, l’on pense à John Haines, le poète et écrivain américain qui, lui aussi, choisit la solitude dans une nature âpre et sauvage – dans son cas, l’Alaska –, subsistant en quasi autarcie de la pêche, de la chasse et de la trappe au rythme de tâches éprouvantes et physiques, la moindre négligence l’exposant à d’imparables dangers si loin de tout secours. Mais, contrairement à l’auteur du récit Les étoiles, la neige, le feu, le personnage imaginé par Sandrine Collette est un homme rustre, issu de la misère et de la maltraitance, qui, tel un loup quittant la meute, n’a trouvé de salut qu’en fuyant ses congénères, leur méchanceté et la rage qu’elle déclenche en lui.

Sous ces dehors brutaux, cet homme, que l’on pourrait dire revenu à une forme de primitivité presque animale dans sa vie toute entière consacrée à la simple subsistance en milieu naturel, est en vérité étranger, contrairement à bon nombre de ses semblables « civilisés », à toute forme de cruauté gratuite. Lui ne se comporte en loup que pour survivre et se nourrir. Et s’il fait d’abord montre d’une dureté extrême, tout en se résolvant à un choix impossible, en ce qui concerne son fils, c’est dans un réflexe de défense paniquée, leur dépendance mutuelle les mettant gravement en péril l’un comme l’autre. Au final, le contact des hommes s’avérera au moins aussi dangereux, en tous les cas plus cruel, que celui des fauves, ouvrant la question de qui sont vraiment les plus inhumains et les plus bestiaux…

Epousant, sans filtre ni apprêt, l’écoulement désordonné des pensées de ce taiseux sans éducation qu’est Liam, plus prompt à l’action instinctive qu’à l’introspection et à l’expression de ses sentiments, le récit court au rythme saccadé de phrases tantôt hachées et incomplètes, tantôt sinuant en un fleuve à peine ponctué de virgules, dans une langue dont l’aspect cru et fruste n’exclut pas une certaine poésie. Ainsi introduit dans la tête du personnage, au plus près de ses ressentis, le lecteur n’en est que plus happé par une de ces narrations haletantes dont Sandrine Collette a le secret, et qui, dans nombre de ses romans, resserre sa spirale autour de proies et de prédateurs lancés dans une traque éperdue.

C’est avec le plus grand plaisir que l’on suit l’auteur dans cette nouvelle exploration réussie de ses thèmes favoris, « à la frontière entre humanité et animalité », comme elle l’explique elle-même, et, toujours, dans le cadre inquiétant d’une nature aux beautés âpres et écrasantes. (4/5)

 

 

Citations : 

Quand je pensais aux quatre heures de cheval pour aller chez Henry et puis une bonne heure d’avion avant la ville où il y avait le premier hôpital, c’est ça qui me faisait peur, on ne fait pas un gosse dans un endroit comme ça, et si c’était l’hiver même avec les chevaux on n’était pas sûrs d’arriver chez Henry. S’il y avait une urgence – mais les urgences ici ça n’existe pas soit on est vivant soit on est mort il n’y a pas beaucoup d’entre-deux.


Ça ne me gêne pas d’être une carne. Les gens qui me connaissent disent que j’ai un fond en or seulement il est tout au fond voilà. Ce métier cette vie c’est le mieux que je pouvais décider pour moi, depuis tout petit je ne peux pas trop faire confiance aux gens ou alors il faut vraiment qu’il y ait très peu de gens. Sinon ça me rappelle mes parents qui gueulaient et cognaient sec et les voisins qui ne disaient rien on aurait cru que c’était normal tout ça. C’est peut-être pour ça que je n’aime pas les vieux, ça me rappelle les miens et ça n’est pas du bon souvenir (…).


(…) ici évidemment on ne se voit pas beaucoup on ne se reçoit pas comme les gens de la ville, on est trop loin les uns des autres et surtout on veut qu’on nous foute la paix on est heureux comme ça. C’est quand même pour ça qu’on est tous là au bout de nulle part. Si c’est pour avoir la même vie que si on était en ville ça ne valait pas la peine d’aller se perdre dans la montagne, et si le matin en regardant le soleil se lever j’avais des voisins qui le regardaient aussi en bas de chez moi ou juste à côté je l’aurais mauvaise.


Je suis seul parce que le môme ne compte pas, je veux dire je ne peux pas compter sur lui. S’il se blesse ici au milieu de nulle part il me gênera – si je me blesse il ne pourra rien pour moi et c’est ce qui m’inquiète le plus au fond, si je me casse quelque chose dans la montagne on sera deux à être seuls. Je crois que je me moque de mourir même si j’essaierai de survivre jusqu’au bout de mes forces et pour ça je préfère que le gosse ne soit pas là ; parce que si je meurs en le laissant dans les forêts il devient quoi ? Aru c’est la naissance de la peur dans ma tête et quand on commence à avoir peur on est exactement comme un con qui tiendrait une pique en l’air sous l’orage : on attire la foudre. Pas vite pas fort, c’est une porte qui s’entrouvre, après c’est le temps qui voit. C’est l’instinct qui cède à la réflexion et depuis que l’homme rationalise ça ne donne rien de bon. Agir avec les tripes avec le sentiment avec la sensation, ça j’y crois mais au moment où le cerveau dit stop il y a un truc qui me chiffonne, c’est la fin de tout et là mon cerveau a bu le poison il dit dans ma tête et si tu avais un accident il ferait quoi le môme et la réponse je la connais.


Quand ça te paraît bien de ralentir avant d’arriver quelque part c’est qu’il y a un problème avec là où tu vas, et c’est une sensation qui enfle dans ma poitrine à mesure que les heures défilent. Mais je ne fais rien et forcément quand tu ne fais rien tu finis par y être rendu à cet endroit-là.
 

C’est peut-être à force de remuer ça dans ma tête que ça arrive jusqu’à Aru et il se tourne vers moi. Encore une fois c’est fou, à part qu’il tremble un peu je jurerais qu’il n’y a rien de changé en lui et un instant j’ai l’espoir insensé qu’il ne m’en voudra pas, qu’il fera table rase ça y est c’est oublié : c’est ça qu’il va me dire et c’est pour ça qu’il me regarde enfin. Mais les explications c’est moi qui dois les donner, c’est moi l’adulte et ça je n’y pense pas je suis vraiment un con je ne peux pas le dire autrement. Je fixe Aru en attendant éperdument qu’il articule cette belle phrase pour me pardonner et j’ai fait quoi pour la mériter cette phrase ? J’ai l’air de quoi pendu à ses lèvres et qu’est-ce que je peux attendre d’un gosse de cinq ans – je n’ai pas tellement de lucidité à ce moment-là alors les mots qui viennent, je les prends de plein fouet et je les encaisse et ça me laisse sonné, et il a raison le petit parce qu’il n’y avait qu’elle qui l’aimait et il dit :              
Elle revient quand maman.              
C’est un coup terrible dans ma poitrine. Il ne le sait pas et moi je le regarde avec mon sourire figé et c’est tout mon être qui s’est tétanisé, je veux dire pas seulement mon visage tendu et ma peau qui pique mais tout l’intérieur. J’ai l’impression que mon sang s’est vidé et que plus rien ne circule. Je ne bouge pas si je bouge je m’écroule, il faut que ça revienne un peu. Je croyais qu’Aru avait compris je me rends compte que non. Ou alors il est tellement malheureux que son seul recours c’est sa mère morte et c’est ça que je réalise, parfois on est mieux avec les gens morts qui nous aimaient qu’avec ceux qui restent et qui ne représentent rien pour nous, et moi je suis ce type lointain qui ne s’occupe pas de lui (…).


C’est un pays que j’aime, un pays où chaque jour est tellement grand qu’on peut se perdre sans cesse et les routes sont des pointillés qui s’effacent. Parfois d’un côté il y a un paysage et de l’autre côté ça n’a rien à voir, et avant une forêt il y a un décor et après la forêt tout est différent. Ce pays-là personne ne le connaît entièrement et si quelqu’un essayait de le faire de toute façon ça changerait tout le temps, ce territoire ne veut pas qu’on sache qui il est ni comment il se renouvelle c’est sa force. Dans les grands bois on crée des chemins d’exploitation pour les coupes d’arbres et l’année d’après la nature a tout brouillé et les pistes forestières ont disparu, c’est ce que racontent les gars qui y travaillent. Moi je pense que ce n’est pas du hasard.
Je sais que c’est vrai parce que dans la montagne aussi il y a des choses comme ça et je dirais que c’est plus subtil, c’est la nature qui efface les traces des hommes. C’est comme si elle nous détestait, la nature, et dès qu’on fait quelque chose elle tend à le détruire pour reprendre tout l’espace. On croirait qu’il n’y a pas de place pour elle et nous, il y en a un de trop là-dedans. Au début je me rappelle Henry disait que la nature a horreur du vide alors elle le comble c’est tout mais à mon avis c’est bien davantage. Ce n’est pas qu’elle le comble, elle ne se contente pas de remplir les vides. Si c’était simplement ça, dans le monde il y aurait des œuvres à elle et à côté des œuvres à nous et ainsi de suite. Or j’en ai vu des maisons ou des villages désertés par les hommes, et je peux affirmer qu’en quelques années ils se font dévorer par les herbes et les lianes et les arbres. J’en ai traversé des ruines comme ça et la façon dont la nature monte à l’assaut de nos constructions ça n’est pas juste pour venir se coller tout contre elles : c’est pour les engloutir, c’est ni plus ni moins ce qu’un boa constrictor fait avec un lapin c’est exactement l’idée que j’en ai. La nature si elle peut, elle nous bouffe.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

mercredi 1 décembre 2021

[Hinault, Caroline] Solak

 


 
 

 

Au-delà du coup de coeur

Titre : Solak

Auteur : Caroline HINAULT

Parution : 2021 (Rouergue)

Pages : 128

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Sur la presqu’île de Solak, au nord du cercle polaire arctique, trois hommes cohabitent tant bien que mal. Grizzly est un scientifique idéaliste qui effectue des observations climatologiques ; Roq et Piotr sont deux militaires au passé trouble, en charge de la surveillance du territoire et de son drapeau. Une tension s’installe lorsqu’arrive la recrue, un jeune soldat énigmatique, hélitreuillé juste avant l’hiver arctique et sa grande nuit. Sa présence muette, menaçante, exacerbe la violence latente qui existait au sein du groupe. Quand la nuit polaire tombe pour plusieurs mois, il devient évident qu’un drame va se produire. Qui est véritablement la recrue ? De quel côté frappera la tragédie ?
Dans ce premier roman écrit « à l’os », tout entier dans un sentiment de révolte qui en a façonné la langue, Caroline Hinault installe aux confins des territoires de l’imaginaire un huis clos glaçant, dont la tension exprimée à travers le flux de pensée du narrateur innerve les pages jusqu’à son explosion finale.
 

   

Un mot sur l'auteur :

Née en 1981 à Saint-Brieuc, Caroline Hinault est agrégée de Lettres modernes. Elle enseigne la littérature à Rennes où elle vit aujourd'hui.

 

 

Avis :

Un drapeau et une poignée de baraquements dans l’étendue arctique : c’est là, sur la base militaire de Solak, que cohabitent péniblement le climatologue Grizzly et deux engagés au passé trouble, Roq et Piotr. L’arrivée d’un jeune soldat stressé, difficile à cerner et muet, juste avant que ne commence la grande nuit de l’hiver arctique, vient bousculer le précaire équilibre du petit groupe. La tension devient si explosive que le drame semble inéluctable.

La couverture plante le décor, les premiers mots nous y jettent. Nous voilà brutalement livrés aux conditions extrêmes d’un territoire sauvage et glacé, bientôt prisonniers de la nuit âpre et sans fin de l’hiver polaire où tout est danger, au physique comme au moral. Car, tandis que blizzards, crevasses et ours risquent à tout instant de ne faire des hommes qu’une bouchée, l’ennui et la promiscuité du confinement ont de quoi ébranler les nerfs les plus solides. Alors, quand s’éloigne le dernier hélicoptère ravitailleur avant l’embâcle et la nuit polaire, c’est comme un couvercle d’angoisse et de tension qui s’abat sur le lecteur et les exilés de Solak.

Livrés à eux-mêmes loin de toute civilisation, les hommes ne tardent pas à se révéler dans leur vérité la plus nue. Si Grizzly est un idéaliste totalement investi de sa mission écologiste, les autres ont tous échoué ici pour de sombres raisons. Roq n’est que rapport de force et brutalité, la jeune recrue méfiance et tension nerveuse, pendant que Piotr, le plus âgé et le plus expérimenté puisqu’il survit à Solak depuis vingt ans, cache sous sa rugosité désabusée, la blessure et la culpabilité d’un passé dont il semble chercher malgré lui une forme de rédemption. C’est sa voix, brutale et crue, qui nous raconte sans ménagements et avec la force de sa colère, cette implacable histoire dont l’ultime, et pourtant attendue, déflagration prendra tout le monde au dépourvu.

Les mots de Piotr, sortis sans apprêt des tripes de cet homme, ont la puissance de carreaux d’arbalète. Directs, à l’os, ils s’enchaînent sans respiration dans une montée d’angoisse dont on sait d’avance qu’elle mène à une tragédie plusieurs fois annoncée. Mais, surtout, ils sont illuminés d’une beauté singulièrement poétique malgré leur expression brute et parfois triviale, si sincère et si spontanée. Innombrables sont les phrases que l’on s’attarde à relire dans une délectation stupéfaite et éblouie, avec la certitude de découvrir, dans ce premier roman, une plume d’exception dont on attendra avec impatience les prochaines productions.

Cette petite merveille de livre rejoint sans coup férir la très sélective liste de mes coups de foudre. (6/5)

 

Citations :

Le gamin a posé son quart vide sur la table, s’est essuyé la bouche du revers de la main et a enfin ôté sa parka et son bonnet. Il a sorti de là-dessous comme une allumette de sa boîte un corps tout sec et cassant, une brindille de muscles fins et nerveux qui s’entortillaient autour de son squelette jusque dans son cou et finissaient de se nouer autour de sa jugulaire. Au-dessus de son visage d’accident se dressaient des cheveux ras très noirs qui allaient bientôt repousser vu qu’ici on est pas trop regardant sur la coupe militaire et que tout pelage est le bienvenu pour lutter contre le rasoir du froid.
 

En tout cas, j’ai pensé sans le dire, ce qui est certain c’est que sur Solak, le temps on le voit mieux passer qu’ailleurs, chaque minute ressort bien nette à angle droit, pas comme chez les terriens avec leurs remparts d’activités qui leur bouchent la vue. Ici, le temps, on voit même que ça, c’est comme un troupeau de rennes dans la cour de la Centrale au printemps, on peut pas le rater.
 

En tout cas, quand il est arrivé sur Solak, j’ai tout de suite compris qu’il voulait pas se coltiner la partie militaire de notre identité, le moins possible. Ça le dérangeait nos vestes kaki alors que la sienne est bleue avec le sigle de son équipe scientifique. C’était pas son truc l’ordre, la hiérarchie. Et pourtant d’ordres, y en a pas beaucoup sur Solak, même si officiellement je suis le supérieur de tout le monde, de Roq et du gamin aussi maintenant, je sais plus si je l’ai dit. À quoi ça aurait servi de se sentir au-dessus de toute manière, par quels moyens j’aurais pu faire sentir que j’étais le chef ? Il faut du monde autour qui se laisse commander pour que ça existe, le pouvoir, c’est un mot qui démarre qu’à plusieurs, au carburant de l’obéissance. Et puis de toute façon ici, le vrai chef, le seul tyran, c’est la survie, cette chienne de survie qui nous tient par les tripes, les crocs bien plantés dans les intestins sans jamais lâcher son paquet de viscères. N’empêche, en cas de coup dur, les hommes aiment bien avoir un chef. Ça les soulage d’eux-mêmes. 
 

On est tous arrivés ici pour la même raison, l’espoir d’amnésie à moins que ce soit d’amnistie, c’est le problème des grands mots, à deux lettres près comment savoir ? En tout cas l’espérance vénéneuse qu’à force de bouffer de la banquise, y aurait un peu d’innocence ou un truc originel bien limpide qui viendrait nous laver d’être des hommes. Le faux espoir que si le temps peut servir à une chose dans nos vies de cafards, ça devrait au moins être à ça, à y rouler les choses trop laides pour être racontées et en faire un grand cigare amer qu’on fume seul, le soir, avant d’en faire retomber les cendres froides sur nos âmes jaunies.
 
 
Le problème c’est que les gens comme Grizzly savent pas lutter avec les vraies brutes qui ont jamais touché une goutte de nuance de leur vie alors que Grizzly a appris à nager dedans depuis sa tendre enfance, à croire qu’il en avait toute une piscine à la maison. Grizzly sait peut-être beaucoup de choses mais pas que pour gagner, il faut pas craindre la violence mais l’aimer. Il continuait à parler, sans deviner la jouissance de Roq dont j’entendais pourtant déjà déferler la rivière souterraine. Grizzly déballait ses réflexions de viking de la pensée, de valeureux combattant à valeurs et principes sans comprendre que les idées de Roq étaient des tiques hargneuses qui lâchent jamais le bout de haine qu’elles ont accroché. (…)
J’aurais pu le lui dire à Grizzly, que la défaite des tendres tient tout entière dans la croyance qu’ils ont qu’on peut battre un chien enragé dans un duel au fleuret, l’espoir que la raison et la finesse pourront embrocher la violence avec de la dentelle de mots, tout ce fatras que Grizzly était en train de déblatérer à la gueule de Roq qui buvait du petit-lait noir.


Ça a pas eu l’air de le déranger du tout, comme s’il avait connu ça toute sa vie le soleil de minuit. Il a jamais fait comprendre que ça l’empêchait de dormir alors que je me souviens moi, il y a vingt ans, j’ai cru que j’allais devenir dingue avec cette putain d’étoile qui respectait pas les codes et brillait brillait brillait sans jamais fermer sa grande gueule de lumière. Et puis l’inverse après, avec la nuit polaire qui tirait sur tout un rideau opaque sans jamais daigner l’ouvrir ne serait-ce qu’un petit peu, à vous faire patauger dans une soupe de café noir en plein midi.


Ça faisait des semaines que l’hiver et la grande Nuit marchaient côte à côte pour venir jusqu’à nous. À pas de cristaux, l’hiver était arrivé le premier. Depuis le temps, je reconnais chaque étape et moi aussi si je voulais je pourrais faire un exposé aussi savant que celui que Grizzly a pondu au gamin. Fallait le voir s’enflammer sur le frasil, montrer au gosse l’énorme paquet de paillettes blanches qu’était devenu l’estuaire une fois que l’enclume du vrai froid nous est tombée sur le crâne au début du mois, saloperie, ça vous assomme d’un coup l’hiver arctique, et puis le nilas, la grosse pellicule de glace souple comme une peau de lait givrée et flottante qu’allait pas tarder à se solidifier pour de bon et devenir de la bonne grosse glace de banquise bien épaisse.
 
 
Il attendait que ça, la grande Nuit et l’hiver. Peut-être bien qu’il voulait défier la puissance de la nature, se mesurer à elle, une connerie dans le genre. Ou peut-être bien qu’il était juste venu chercher l’oubli, le vide et l’anéantissement, c’est plus probable. Mais y a loin du fantasme du grand frisson à la réalité de Solak, qui est rien que du néant au fond d’une grande bouche de froid. Il croyait savoir mais il y connaissait rien le môme, aux moins trente degrés, au gel qui vous entaille les os et les gencives, à la nuit si longue qu’on devient un peu mort-vivant quelque part en soi, un peu comme un long voyage aux Enfers en compagnie de ses fantômes. Est-ce qu’il avait conscience de l’avalage que c’était ? Sûr que non, pas la moindre idée. Faut avoir descendu jusqu’au bout le labyrinthe de ses propres intestins, reniflé l’odeur de sa propre mort, embrassé la vraie solitude avec son haleine de renard crevé pour comprendre ça.


Marcher sur la banquise, c’est découper de grosses parts de silence. Y a que les infimes décibels de la circulation du sang et des battements du cœur pour marteler aux tempes qu’on est encore vivant jusqu’à quand. Moi j’y allais pelle à tarte, en douceur, mais j’ai vu le gamin partir en lame, taillader sans sourciller la peau du monstre. Ses jambes avançaient féroces, brisaient la glace, luttaient contre le vent. Il fonçait devant moi, poings dans les poches, corps-bélier, tête rabattue sur le torse moins pour lutter contre le froid que comme quelqu’un qui cherche à enfoncer une porte. Je marchais assez loin de lui, tenu à distance par un arc électrique invisible. Même quand il s’arrêtait colère pour reprendre son souffle, seuls ses yeux dépassaient de son équipement. Malgré le givre qui volait, les flocons qui aveuglaient, le vent qui plissait les yeux, je devinais les éclairs furieux que crachait son corps d’orage. On repartait, je restais derrière lui instinctivement et aussi parce que j’ai plus de mal à traîner ma carcasse sur la banquise. Il avançait vite, projeté dans l’espace avec sa foulée qui mordait au ventre. Quand ses pas s’enfonçaient à certains endroits dans une mélasse de neige, il s’en extirpait encore plus rageux et se remettait à avancer comme on pile du verre, le pied broyeur. Rien ne le retenait, on aurait dit qu’il voulait dissoudre la glace, croquer le blanc qui venait pourtant tout juste de finir de prendre comme de bons gros œufs en neige qui menaçaient encore par endroits de s’affaisser, parce que c’est une bête assoupie la banquise, jamais vraiment endormie, on sait pas si elle va pas cambrer le dos, s’étirer d’un coup et vous gober couillons sous la coquille de sa surface. Faut pas penser à ça quand on lui chatouille l’échine, à l’idée qu’on avance sur une pellicule de quelques dizaines de centimètres d’épaisseur sous laquelle est ventousée l’énorme bouche de l’Océan avec ses grosses lèvres rondes qui attendent que ça, de vous sucer, un peu comme celles des poissons nettoyeurs sur la vitre des aquariums.
 
 
On aurait dit qu’il voulait qu’on n’en parle plus jamais le gosse, de lui, du blanc, du monde, ça en devenait pénible à la fin de le voir marcher vers rien avec cette haine au cœur, cet en-avant de la rage qui collait à ses gestes, engluait la masse légère de son corps dans une soupe de noirceur alors que jamais le blanc lave le noir, j’aurais pu le lui dire. Ça s’annule pas, ça se mélange peut-être dans un gris sale qui laisse la gorge un peu plus étranglée par l’ampleur du désastre, mais pas besoin de s’épuiser comme un con sur la banquise ou de risquer de tomber dans une crevasse pour comprendre ça, que jamais rien rachète nos péchés. 


Je soufflais encore sur ma tasse qu’il semblait avoir oublié ma présence et pérorait ça y est sur les besoins grandissants en hydrocarbures, la prospection, les puissances financières qu’on n’imaginait pas, une guerre souterraine, intergouvernementale, les gros mots de bon matin qui remuaient ressources fossiles, fonte des glaces et extinction d’espèces. Plus il parlait, plus ses grandes mains s’animaient, plus ses yeux bruns pétillaient, je sais pas si c’était d’inquiétude ou de plaisir. Il parlait de la dangerosité insoupçonnée du méthane et le gosse hochait la tête sous son bonnet fin comme s’il avait la moindre idée de ce que ça voulait dire. Grizzly s’emballait, il rêvait que l’opinion se réveille comme si c’était un corps avec des idées, l’opinion, il disait que pour l’instant ils étaient une poignée mais que l’ampleur du désastre tarderait pas à se savoir. Attention, il était quand même pas naïf au point d’ignorer l’égoïsme des hommes. Mais justement, il comptait le retourner comme une crêpe, s’appuyer sur sa face beurrée de peur épaisse pour les alerter. C’était ça, au fond, sa stratégie de persuasion. La médiocrité humaine. Si les gens n’étaient pas assez futés pour comprendre ses travaux trop techniques, il espérait qu’ils réagiraient lorsqu’il serait question de la survie de leur propre couenne et de leur gras descendant. 


Des fois, je nous regarde et je pense qu’on est comme le bon, la brute et le vieux schnock, le gosse compte pas, c’est un intrus depuis le début. Grizzly non plus faut dire, qu’est là entre parenthèses, mais Roq et moi, on est ici pareil qu’en prison, les deux facettes d’une même pièce rouillée à laquelle les terriens voulaient plus se frotter. Y a vingt ans déjà, tout le monde me fuyait, écœurant à voir faut croire, et les terriens, ça craint trop la contagion. Alors un bref salut de tête, un petit sourire contrit pour les plus lâches ou les plus naïfs, mais personne se lançait dans de grandes phases, personne n’est à l’aise avec le naufrage des autres qui est comme une confiture qui poisse aux doigts. Alors on esquive autant que faire se peut, on s’arrange avec l’horreur en la maintenant dans un périmètre restreint, un petit pré carré où l’autre peut venir brouter une ration de réconfort de temps en temps à la limite, mais pas plus. Bien sûr que les terriens se sont débarrassés de moi comme de Roq, faut pas croire, à la benne arctique les boulets.
 
 
C’est à moi que le médecin de la base a donné les indications pour plâtrer, en plus du vieux manuel dans la caisse de survie. Heureusement pour Grizzly, y a pas de plaie ouverte et avec un peu de chance, mais comment savoir, la fracture est pas trop déplacée. Si on réussit à faire un plâtre correct, il sera immobilisé au moins six semaines. Roq a rigolé mauvais en entendant ça parce qu’on l’était tous, immobilisés, et plus que ça en vérité, y avait qu’à voir le grand beau plâtre impeccable que faisait la banquise autour de nous et qui nous tenait chacun jusqu’aux cheveux sans qu’on sache trop la nature de la blessure. Grizzly finalement, c’était le moins atteint. C’était temporaire. Au printemps, il s’envolerait vers le brise-glace et nous laisserait éternels convalescents dans les bandages souillés de la débâcle.
 
 
La guerre, c’est la première constante. Faut voir le nombre de collages que j’ai fait rien qu’avec ce mot-là, plusieurs cahiers. Depuis que je suis sur Solak, j’en ai tellement lu, des histoires de guerre, parfois déjà finies quand je les découvrais, preuves et morts enterrés, qu’on dirait une grosse blague. Ça peut prendre une forme de bon gros génocide ou de petit conflit gentillet, ça se met des dentelles d’annexion ou ça se tricote des petites frappes, c’est propret quasi, à croire que personne crève derrière les italiques. Ça me prend des heures de découper propre les titres, les sous-titres, les légendes, de choisir quel mot je sacrifie au profit d’un autre, rapport au recto-verso qui me trempe dans des dilemmes terribles, de coller ça joli ensuite, d’en faire un beau montage de synonymes en petits et gros caractères. La deuxième aussi, j’en ai des pages et des pages alignées magnifiques, des déclinaisons typographiques à faire pâlir de jalousie un imprimeur. Cette constante-là, attention, je l’ai au garde-à-vous dans tous les caractères, toutes les formes, toutes les tailles. Le pouvoir. La bataille du pouvoir, l’obsession du pouvoir, la fascination du pouvoir. Les coups bas, les coups montés, les coups d’État. Une sacrée constante qui marche main dans la main avec sa grande copine la guerre, ça se fait même des politesses en veux-tu en voilà, ça tortille du cul, après toi, non vraiment je t’en prie, bon ben si c’est comme ça alors d’accord, j’y vais, je passe la première. Je sais pas si c’est parce que je suis très loin de tout ça maintenant, mais j’ai l’impression de voir tous les rouages qui perpétuent tranquille ces constantes avec une facilité écœurante et ça me rend pas les terriens plus sympathiques, ça non. Pour le pouvoir, y a rien de tel que de mettre en place une bonne dictature, si bien que j’ai dû en faire une partie spéciale à la fin du cahier parce que c’est un gros rouage quand même, alimenté par une multitude d’autres petits bien graissés et trop nombreux à découper mais quand même, c’est écrit dans le journal, ça revient toujours à un moment ou à un autre du côté de l’adoration du grand homme, alors qu’on n’a encore jamais vu de culte de la grande femme, à croire que les femmes sont nulles en dictature, pourtant elles sont souvent plus fines en rouages, comme quoi. En tout cas, ça m’asperge les yeux d’évidence tous ces maillons de la grande chaîne du pouvoir, les slogans et les images martelés, parce que la répétition ça compte énormément, c’est normal faut dire pour des constantes, c’est ça qui achève de forer une idée même coulante dans le cerveau des gens. Ensuite y a plus qu’à entretenir la machine au charbon de l’obéissance, souvent à grand renfort de religion mais pas que, et je dis ça alors que j’y crois moi au bon Dieu, autant qu’au diable en tout cas, mais faut reconnaître qu’un temple ou une église, ça rend docile pour pas cher.
 
 
Le temps devenait physique. Il s’agrégeait en substance visqueuse et glissait sous nos peaux, dans nos artères, circulait jusque dans nos veines les plus fines. Chacun travaillait en silence à éviter son propre effondrement, à survivre à l’attente, lui donner un contour en sculptant l’hiver, la nuit et sa matière avec pour uniques ciseaux la force de l’esprit qui finissait par divaguer toujours un peu, c’est normal, c’est banal. La solitude et l’enfermement vous ramollissent le lard cérébral et vous y font couler du mauvais gras, des pensées aussi difficiles à saisir que des saletés de papillons qui vous nargueraient de leurs ailes légères alors que vous pesez une tonne, lourd de tout votre corps et de cette angoisse informe qui monte dans la gorge comme du plomb fondu et se mélange aux souvenirs tassés à la pelle à neige. Et malgré ça, malgré le flou du grand tout qui nous ramollissait chacun maintenant, la mémoire n’était pas morte. 

 

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