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samedi 20 septembre 2025

[Lamarche, Caroline] Le Bel Obscur

 






J'ai beaucoup aimé 

 

Titre : Le Bel Obscur

Auteur : Caroline LAMARCHE

Parution : 2025 (Seuil)

Pages : 240

Accès au livre : ISBN 9782021603439  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Alors qu’elle tente d’élucider le destin d’un ancêtre banni par sa famille, une femme reprend l’histoire de sa propre vie. Des années auparavant, son mari, son premier et grand amour, lui a révélé être homosexuel. Du bouleversement que ce fut dans leur existence comme des péripéties de leur émancipation respective, rien n’est tu. Ce roman lumineux nous offre une leçon de courage, de tolérance, de curiosité aussi. Car jamais cette femme libre n’aura cessé de se réinventer, d’affirmer la puissance de ses rêves contre les conventions sociales, avec une fantaisie et une délicatesse infinies.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Caroline Lamarche vit à Liège. Son œuvre témoigne d’un éclectisme et d’une hardiesse renouvelés de livre en livre. Elle a notamment obtenu le prix Rossel avec Le Jour du Chien (Les Éditions de Minuit) et le Goncourt de la nouvelle pour Nous sommes à la lisière (Gallimard). Elle signe avec Le Bel Obscur son retour au roman.

 

 

Avis :

Sans aucun doute le plus personnel de l’auteur, ce roman à forte consonance autobiographique tisse avec une délicatesse troublante le récit d’une femme confrontée à la révélation de l’homosexualité de son mari – son premier amour et son compagnon de jeunesse – et à la résurgence d’un ancêtre oublié, Edmond, dont le destin effacé semble faire écho à celui de Vincent, l’époux devenu autre.

Loin de se réduire à une autofiction ou à une chronique conjugale, le livre déploie une architecture subtile où le passé et le présent se répondent pour faire de la mémoire familiale le miroir d’une histoire collective plus vaste : celle des désirs contraints et des existences condamnées à l’ombre. Edmond, ce « bel obscur » resurgi sous la forme d’une photographie parmi les papiers de famille, incarne une figure masculine effacée, dont la disparition prématurée et le silence autour de son nom laissent deviner une trajectoire entravée par les normes sociales du XIXe siècle. Deux hommes, deux époques : l’un que la pression sociale pousse au silence et à la disparition, l’autre que l’attention aimante, la curiosité bienveillante et la fidélité souple de son épouse autorisent à s’épanouir dans une liberté pleinement assumée, non arrachée mais offerte.

C’est là que le roman prend une dimension à la fois sociologique et profondément inédite. Confrontée à une situation intime pour le moins désarçonnante, la narratrice cherche autour d’elle des figures auxquelles se raccrocher, des récits qui pourraient l’éclairer, des mots qui diraient ce qu’elle vit. Mais là où les personnes LGBTQ+ disposent aujourd’hui de réseaux, de communautés et de ressources pour penser leur place et leur histoire, elle découvre un quasi-vide : rien ou presque, en dehors des Etats-Unis, sur les femmes qui ont aimé des hommes contraints de dissimuler leur orientation, rien sur celles qui ont partagé leur quotidien, leur intimité et leur silence. C’est une surprise pour elle comme pour le lecteur, qui se prend soudain à réfléchir au sort de ces « victimes dans l’ombre des victimes ».

Mais un étonnement peut en cacher un autre, qui n’en finit pas de rendre cette lecture troublante. Victime certes, la narratrice n’a, malgré la révélation et la transformation du désir, aucune envie de dénouer le lien qui l’unit à son mari. Ce lien, que l’on pourrait croire incompréhensible, voire paradoxal, interroge le lecteur tout au long du récit. Pourquoi rester ? Pourquoi aimer encore ? Pourquoi ne pas fuir, rompre, reconstruire ailleurs ? Peu à peu se dévoile la complexité de sa démarche : non un renoncement ni un sacrifice, mais un choix lucide et une fidélité à ce qui fut, à ce qui demeure, à ce qui échappe. En s’obstinant à relier les fragments d’une vie, à faire de cette relation transformée un lieu de réinvention, elle accomplit un geste profondément politique dans sa discrétion : un geste qui repousse les limites de l’acceptation de l’altérité et interroge les normes du couple, les frontières du désir, les formes possibles de l’amour au-delà de la sexualité.. 

Souple, lumineuse et traversée de références littéraires, la plume avance par glissements, éclats et retours, dans une dynamique qui semble hésiter à trancher ou conclure, préférant le tremblement à la résolution. Cette retenue, si elle confère au roman sa beauté singulière, évoque aussi une forme de repli, le récit semblant parfois s’enrouler autour de sa propre intériorité, comme si la narratrice ne parvenait jamais tout à fait à se dégager du halo mélancolique qui l’enveloppe.

Et pourtant, c’est dans cette impasse pleinement embrassée, dans la complexité nue de ce que signifie aimer et coexister avec l’autre, que le récit puise sa force. En conjuguant l’intime et le politique, le personnel et le collectif, il déploie une lucidité douce et une émancipation discrète, surprenant autant par ce qu’il révèle que par ce qu’il choisit de ne pas simplifier. (4/5)

 

 

Citations :

En quête d’un encadrement moins brutal, je suis revenue vers les livres. À l’époque dont je parle, il n’y avait strictement aucune référence sur Internet. Quand je cherchais femmes d’homosexuels, on me renvoyait systématiquement à des ouvrages ou des articles traitant des femmes homosexuelles. 
Heureusement les Américains, eux – ou plutôt elles –, avaient fait le boulot dès les années soixante-dix. The Other Side of the Closet, d’Amity Pierce Buxton Ph.D., initiatrice d’un très actif réseau d’entraide, m’a frappée par sa démonstration imparable de l’effet domino de l’homophobie. Cette Amity, docteur en éducation de l’Université Columbia à qui son mari avoua un jour son homosexualité, y expliquait que dans les couples tels que le nôtre les épouses se trouvaient aussi « in the closet », dans le placard. Certaines divorçaient sans attendre. D’autres, la majorité, tenaient bon par amour ou par souci familial avant de se retrouver seules à l’âge mûr. Quelques-unes s’informaient, voire fréquentaient à la marge l’univers de leur conjoint. La plupart mettaient des années à retrouver un brin de confiance en elles-mêmes. Peu refaisaient leur vie, victimes collatérales d’une homophobie qui acculait les gays au mariage ou au suicide.


Quelques jours plus tard, lorsque nous avons pris congé de Brian le long de Canari Wharf, il nous a dit, nous rassemblant du regard : « Vous êtes le couple le plus étonnant que j’aie jamais rencontré. » Et, à Vincent : « Je veux qu’elle soit heureuse. » « Moi aussi », a renchéri Vincent, avec conviction. J’écoutais comme d’une autre galaxie. Qu’est-ce qu’ils avaient tous à vouloir mon bonheur ? Cela sonnait comme une sommation à trouver moi aussi des amants d’un soir, d’une semaine ou d’un mois, voire à refaire ma vie. Plus qu’une façon de se débarrasser de moi, j’ai préféré y voir leur gratitude et leur souhait très sincère que mon avenir s’ouvre comme il s’ouvrait pour Vincent. Pour lui, tout semblait simple. Nouveau départ, nouveau paysage et une communauté au sein de laquelle trouver des repères et déployer sa neuve identité. La mienne, d’identité, étroitement liée à l’homme que j’avais choisi pour la vie, se craquelait comme un vernis de mauvaise qualité. C’était si inconcevable, si insidieusement terrifiant, que je suis entrée dans le jeu du couple le plus étonnant. J’avais besoin de cette admiration à l’heure où l’on me priait d’être heureuse toute seule.


Ce que j’ai commencé à comprendre au terme de cet aveu lancé à mon beau-frère et ma belle-sœur après des années de silence, c’est que si les homosexuels souffrent de leur relégation dans la clandestinité, leurs épouses, au placard elles aussi, ne bénéficient pas du soutien d’une communauté, de lieux de rencontre, de manifestations ou de drapeau à leurs couleurs. La Rainbow House, fondée depuis, offre pourtant le plus inclusif des sites internet du monde. Régulièrement je l’écume avec admiration et envie, cherchant une petite place où faire entendre ma voix dans le grand concert des associations ouvertement féministes et antipatriarcales qui la composent. Mais force m’est de constater que les intentions détaillées sous la rubrique « Familles LGBTQIA+ » ne concernent que les droits des parents homosexuels. Quant au « Focus Femmes » – ce que, tout bien considéré, je crois être –, il est réservé aux « lesbiennes, bisexuelles, transgenres, queers et intersexuées ». Si cela avait été aussi clair du temps de mes naïfs débuts, je ne me serais jamais risquée à solliciter une oreille compréhensive dans ce qui s’était révélé le lieu de rejet du corps étranger que je semblais être.


Je me suis laissé tuer sans effusion de sang, sans la moindre violence, sans autre victime que moi-même. L’estomac des anorexiques se rétrécit jusqu’à la mort, le sexe des abstinents aussi, à la différence qu’on n’en meurt pas vraiment. Il suffit de ne plus y penser, de bannir le souvenir des lieux où veillaient nos sens à l’affût, d’en fermer définitivement la porte comme on condamne la chambre d’un enfant mort.


« En Chine, les épouses d’homosexuels se rebiffent », titrait Courrier international. Dans un pays qui réprimait férocement l’homosexualité, presque tous les gays se mariaient. Résultat : plus de 16 millions de femmes chinoises épousaient sans le savoir un homosexuel, 90 % d’entre elles souffraient de dépression et 10 % faisaient des tentatives de suicide, « victimes dans l’ombre d’autres victimes ».

 

Du même auteur sur ce blog :


 

 


 

dimanche 4 juillet 2021

[Lamarche, Caroline] L'Asturienne

 

 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'Asturienne

Auteur : Caroline LAMARCHE

Parution : 2021 

Editeur : Les Impressions Nouvelles

Pages : 340

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Caroline Lamarche déroule la saga d’une famille apparue à Liège au début de la révolution industrielle et pionnière de la métallurgie du zinc dans la province espagnole des Asturies. Arpentant une époque qui annonce le grand capitalisme et son cortège d’inégalités, elle raconte les travaux et les jours de ces aventuriers, à la fine pointe d’une Europe qui nourrit encore des rêves d’expansion.
Les fortes personnalités qu’elle aborde, les voix féminines qu’elle relaie, l’hommage rendu à un père qui lui a ouvert le chemin des archives, font d’elle l’héritière éclairée d’une légende familiale passionnante et cosmopolite. Les témoins vivants qu’elle sollicite bousculent le tableau et en questionnent les pans cachés dont elle rend compte avec lucidité, consciente d’être égarée entre deux mondes.

 

Un mot sur l'auteur : 

Caroline Lamarche, née en 1955, est une écrivaine belge d’expression française. Après des études de philologie romane, elle a enseigné le français en Belgique et au Nigéria. Elle s’est consacrée à l’écriture au début des années 1990 et son premier roman Le Jour du chien (Minuit) a été publié en 1996. Elle est aussi l’auteur de La nuit l’après-midi (Minuit, 1998) et d’autres romans parus aux éditions Gallimard, dont La Chienne de Naha (2012). Elle a par ailleurs écrit des poèmes comme Entre deux (avec Hilde Keteleer, Le Fram, 2003), des nouvelles comme J’ai cent ans (Le Serpent à plumes, 1999), des textes pour la scène (théâtre du Festin, Montluçon, Paris) et des fictions radiophoniques comme L’Autre langue.
Explorant la condition humaine dans ses textes, Caroline Lamarche a rapidement été remarquée : elle a notamment obtenu le Prix Rossel pour Le Jour du chien. Reconnue comme une des voix les plus originales de la littérature francophone contemporaine, ses livres ont été publiés dans plusieurs langues. Depuis 2014, elle est membre de l’Académie royale de la langue et de littérature françaises de Belgique.

 

 

Avis :

L’Asturienne, ou plutôt la Compagnie Royale Asturienne des Mines, est une société belge fondée en 1853, qui, pendant cent cinquante ans, exploita les mines de charbon et de zinc de la province espagnole des Asturies. Pionnière de la métallurgie du zinc, également investie dans l’exploitation chimique des minerais, elle devint l’une des principales entreprises industrielles en Espagne et étendit ses activités à la France, la Norvège et l’Afrique du Nord. Le père de Caroline Lamarche en fut le dernier héritier, au terme d’une transmission familiale initiée de longue date, puisqu’au XVIIIe siècle déjà, la famille possédait, entre autres, une manufacture de tabac et exploitait les houillères de Liège, en Belgique. Son père mort et la compagnie ruinée après l’épuisement des mines, l’auteur s’est attelée à l’exploration des archives familiales, retraçant une impressionnante saga courant sur plusieurs siècles, avec ses gloires et ses pans d’ombre.

Il aura fallu à Caroline Lamarche des années de travail pour rassembler et décrypter les documents conservés par ses parents, mais aussi pour les confronter à d’autres sources et, ainsi, restituer toutes ses nuances à la légende familiale. Pour elle autant que pour nous, c’est un monde inconnu et révolu qui se dessine peu à peu, au fur et à mesure de ces fouilles documentaires qui nous font partager la curiosité et la fascination de l’auteur pour des ancêtres à des années-lumière de nos points de référence. A travers eux et leurs entreprises, se déroulent deux siècles d’une passionnante histoire européenne, de la révolution industrielle à nos jours, au cours de ce qui parut longtemps une phase illimitée de progrès et qui, malgré les vicissitudes des guerres et de la dictature espagnole, leur permit le plus grand faste et la fréquentation des plus grands de leur époque.

Un tel lustre s’assortit de faces moins glorieuses. Et c’est avec une émotion troublée que l’auteur s’entend rappeler par des témoins extérieurs les impitoyables conditions de travail et la dure intransigeance de ses ascendants lors des grèves ouvrières, le lourd tribut payé par les employés quand le rendement primait sur la sécurité, les compromissions avec les puissances politiques les moins recommandables, et enfin l’impact environnemental d’activités dont on ne se souciait alors pas du tout qu’elles étaient extrêmement polluantes.

Porté par la magnifique plume pleine d'esprit de l’auteur, ce récit soigneusement documenté, qui sait honnêtement faire la part des choses entre réalité et mémoire familiale, est à la fois un témoignage intéressant sur l’histoire industrielle des deux derniers siècles en Europe, un aveu sincère et sensible du poids de l’héritage et de la filiation chez une femme « déchue » du milieu social de ses ascendants, et un superbe hommage d’une fille à son père. (4/5)

 

Citations :

A l’arrière de ce qui avait été, un siècle plus tôt, la Fabrique de Fer, se trouvait une colline arborée nommée le Bois Saint-Jean. Là, Frédéric m’avait désigné, mangés par la broussaille, des vestiges imposants et sinistres, noirs résidus de coulées de fonderie qu’on eût pu croire ratées et qui étaient, en réalité, criminelles.
- Les gens les nomment les cloches-tombes, m’avait-il dit. (…) Des tombes en forme de cloches.
Les morts qui s’y trouvaient n’étaient pas nommés. Aucun mémorial ne les signalait, ils faisaient partie de la masse des anonymes de la sidérurgie, ceux qui travaillaient sous la menace du métal en fusion et dont la disparition n’avait laissé aucune trace, pas le moindre cadavre, pas le moindre ossement, pas même un tas de poussière. Cela se passait souvent de nuit. La fatigue, une glissade en sabots dont les ouvriers étaient chaussés avant-guerre, ou un débordement soudain de la fonte tel du lait porté à ébullition. Ces accidents individuels, tus par les sociétés, non archivés, demeuraient dans la mémoire des gens. Frédéric se souvenait avoir assisté, enfant, à des funérailles dont le cercueil de taille réduite ne contenait qu’une petite fraction sauvée du corps de l’homme qu’on n’avait pu retenir dans sa chute vers le gouffre à 1600 degrés. D’autres, brûlés sur certaines parties du corps, en étaient fiers comme de blessures de guerre. Mais qu’en était-il du métallo disparu sans laisser la moindre trace dans une coulée devenue sa seule tombe ? Un cri, une fumée crépitante, puis plus rien, la rivière en fusion poursuivait son chemin.
Je le raconte comme je l’ai compris. La fonte qui avait mangé un homme n’était pas utilisée. Elle était, cette porteuse de malheur, jetée au Bois Saint-Jean. On l’abandonnait, refroidie et durcie, sous les maigres arbres du terril. Autant de cônes sombres, de sculptures archaïques. Point de sépulture, donc, pour les dissous de la coulée, mais une cloche-tombe, une tombe qui offrait l’apparence d’une immense cloche, monstre mélancolique et noir rejoint bientôt par des carcasses de voitures, des déchets de construction, des détritus en tout genre dont il faudrait bien, un jour, nettoyer la zone.
 

C’était le cauchemar d’un homme qui, héritier d’une longue chaîne de pionniers de l’industrie, se trouvait le premier à ne pouvoir rejoindre cette illustre position. (…)
Mon père devait sa passion des archives au chagrin d’être né sur une planète en voie d’extinction.
 
 
La précision et la beauté des pages manuscrites, leur résilience dans le froid des caves, la touffeur des greniers, ce que j’imagine de la position des scripteurs, de leur manière de se placer sous une lumière rare, du geste de tremper la plume dans l’encrier, de la laisser courir, tout cela se révèle infiniment plus vivant que ce à quoi se résume aujourd’hui les échanges de courriels, les brèves de téléphone portable ou l’agitation des réseaux sociaux. Ces gens dont les phrases élégantes n’excluaient ni les émotions ni les doutes, me deviennent plus réels et plus chers que mes proches. (…)
L’écriture manuscrite est à l’imagination ce que le corps est à l’amour.


Isabelle II avait été mariée à l’âge de seize ans, pour des motifs dynastiques, à son cousin François d’Assise de Bourbon, dit Paquita, homosexuel notoire qu’elle trompa avec quelques gentilshommes dont l’identité nous est parvenue grâce à l’époux qui donnait leurs noms à ses chiens. Tout cela produisit en fin de compte onze enfants, dont le roi-consort saluait les naissances successives d’un sibyllin « Vous féliciterez Sa Majesté mon épouse d’être tombée enceinte et d’avoir heureusement accouché ».


Force est de constater que ces exercices de consanguinité lucrative, reconduits audacieusement à chaque génération, n’ont produit aucun rejeton taré. Pourtant je me souviens avoir été dûment chapitrée dans mon adolescence : se marier entre cousins produisait des idiots. On nous citait toujours un exemple à l’appui : dans telle ou telle famille « connue » on trouvait un individu qui bavait ou qui agitait les bras de manière désordonnée. Ou, pire, qui sans être zinzin avait l’air « commun ». Car chez nous, si personne ne rivalisait d’élégance, loin de là, il n’en fallait pas moins être bien bâti, ni trop gros ni trop maigre, se « tenir droit » et avoir « l’air distingué ». Je crois pouvoir dire que même les plus incultes avaient chez nous l’air « distingué » : on ne pouvait exister à moins. Quant aux femmes, Virginia Woolf aurait dit qu’elles « s’habillaient sans grâce mais se tenaient superbement ».


Le quittant pour replonger dans une soirée de plus consacrée aux coffres, malles et armoires de la maison de ma mère, je me dis que l’écart entre lui et moi n’est plus seulement ce qui nous a attirés autrefois, à savoir une complémentarité dynamique entre nos origines familiales respectives ou nos manières d’argumenter ou de nous divertir. Ce qui s’est révélé au fil de nos rangements fastidieux existe par une différence supplémentaire, à mes yeux la plus poignante : la classe possédante possède, en plus du reste, des archives. Les ouvriers, rien.  
 

A Reocin, le passé ne m’apparaît pas à la faveur d’une rencontre fortuite, mais grâce à un mémorial construit en bord de route, sur lequel je tombe, là aussi, par hasard. Dix-huit stèles en zinc, de différentes tailles, correspondant à autant de morts, trois hommes, six femmes, neuf enfants. J’apprends alors seulement, par un panneau explicatif, que ces gens ont été surpris, le 17 août 1960, à l’heure du coucher, par la rupture de la digue, dite de la Luciana, qui servait à retenir les résidus d’extraction que l’on nomme « stériles ». Plusieurs maisons et autant de familles anéanties sous trente mille tonnes de pierres et de boue. Le panneau reproduit des extraits de journaux de l’époque, ponctués de photos de cortèges funèbres. Un deuxième panneau, de même facture, placé à quelques pas du premier, résume les activités de l’Asturienne à Reocin en y mentionnant le souci du bien-être des travailleurs, photos du dispensaire médical et de l’économat à l’appui. De sorte que se côtoient, sur la même butte herbeuse, l’expression d’un deuil collectif et celle d’un bien-être planifié.


La légende familiale signale néanmoins la présence de Louis à Arnao sous une forme qui ne manque pas de panache, s’agissant de l’entretien de sa condition d’athlète. L’aube, dit-on, le voyait partir en courant, anticipant d’un demi-siècle la mode du jogging, sur le chemin côtier qui, de la Casona à San Juan de Nieva, longe la plage de Salinas, suivi de son chauffeur pilotant son automobile. Arrivé au terme de sa course, il se dépouillait de ses vêtements, se jetait dans la mer et revenait vers Arnao à la nage, suivi cette fois d’une barque mue par un rameur local. D’autres détails surnagent, tout aussi spectaculaires. Lorsque Louis s’installait avec Inès à la Casona, il emmenait deux Panhard et Levassor – la deuxième conduite par son chauffeur au cas où la première, pilotée par lui-même, tomberait en panne - , deux Citroëns contenant leur abondante garde-robe, plus une Jeep pour les deux labradors noirs qui suivaient le couple comme l’eussent fait des enfants, emmenés par un maître-chien qui ne se déplaçait jamais sans son moulin à viande.


(…) ces pierres de formes et de couleurs variées, jaunes, bleues, vertes, laiteuses ou caramel. J’aperçois dans un coin deux blendes dorées où dorment une abeille et un moustique pétrifiés depuis des milliers d’années dans leur goutte de caramel translucide, petit cercueil précieux qui semble prévu pour qu’à l’ère des pesticides qui les exterminent, ces deux-là soient nos pharaons minuscules.
 

La légion Condor, envoyée par Hitler en réponse à la demande d’aide de Franco, a détruit Guernica le 26 avril, faisant des centaines de victimes civiles, « car il n’y avait pas à cette époque d’autre endroit où procéder à nos expériences », dira le maréchal Göring lors de son procès à Nüremberg. En réalité le nord de l’Espagne sert de terrain d’essai à la jeune Luftwaffe en prévision de la Seconde guerre mondiale, d’où la première expérimentation du « tapis de bombes ». 


Mon père m’aurait probablement répété ce que les directeurs de l’Asturienne, à l’instar de tous les industriels de la péninsule, avaient retenu de l’ère franquiste : le calme et la discipline revenus dans les usines, un redéploiement économique rapide, le décollage des investissements immobiliers qui enrichirait à millions Franco et ses amis, l’arrivée des autoroutes et du tourisme, le tout avec l’assentiment d’une population que la misère consécutive à la guerre civile avait réduite à la docilité. C’est ainsi qu’en mai 1946 Franco fit son entrée à Avilés où il se vit accueilli, comme la reine Isabelle II presqu’un siècle auparavant, par une foule nombreuse. Ceci en prémices à de plus vastes appuis, le Vatican, les Etats-Unis et même l’UNESCO, dans un monde hanté par la menace communiste.


Remontant dans le temps, il me fournit un mémoire universitaire intitulé « La droite belge et l’aide à Franco » où il apparaissait qu’en Belgique, pendant la guerre d’Espagne, la bourgeoisie s’était activée au sein d’associations charitables intitulées « Amitiés Belgo-Espagnoles » ou « Union hispano-belge » ou encore « Aide à la population espagnole » qui récoltaient des couvertures, des vêtements, des médicaments et des fonds à l’usage exclusif des troupes nationalistes. Venant de libéraux catholiques, sous un gouvernement qui refusait de prendre position et dans une Europe terrifiée par le péril rouge, tout cela était « normal », me dit Maurice. Même la France du Front Populaire, par son Pacte de non-intervention, s’était abstenue d’un soutien à la République espagnole. Quant à l’Angleterre, elle avait été la première à reconnaître, avant même sa victoire définitive, le gouvernement de Franco.

 

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