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dimanche 26 janvier 2025

[Gayet, Thomas] Point de fuite

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Point de fuite

Auteur : Thomas GAYET

Parution : 2025 (HarperCollins)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Alix Rodin s’apprête à devenir la première femme à rejoindre le pôle Nord géographique en solitaire. Modèle d’abnégation et de courage, capable de surmonter le cancer et la mort de toute sa famille, Alix a fui ce passé dramatique et fédéré autour d’elle des équipes de professionnels, des sponsors, des médias.
Mais derrière l’exploratrice passionnée que les journalistes s’arrachent se cache un personnage plus troublant. Impréparation, impulsivité, dissimulation : de mensonge en mensonge, de crises de larmes en manipulation, elle tisse une toile dans laquelle tout son entourage se retrouve englué. Jusqu’où Alix est-elle prête à aller pour réaliser son rêve.
S'inspirant librement de la vie de Dominick Arduin, disparue lors d’une expédition vers le pôle Nord en 2004, Thomas Gayet livre ici un roman saisissant dans lequel les vents polaires n’en finissent pas de nous hanter.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Après des études à Sciences Po, Thomas Gayet se consacre à l’écriture. Il est actuellement collaborateur et plume politiques.

 

Avis :

Il y a vingt ans, l’aventurière franco-finlandaise Dominick Arduin disparaissait alors qu’elle tentait, à pied et en solitaire, de rejoindre le pôle Nord géographique. Une polémique s’ensuivait, nourrie par un témoignage familial sur sa tendance à l’affabulation. Ce qu’elle avait toujours raconté de son passé, la mort accidentelle de toute sa famille, sa victoire sur le cancer, certains de ses exploits d’aventure sportive, aurait été faux. Un constat qui laissait libre champ à toutes les spéculations autour de son évaporation dans le grand blanc arctique et dont l’auteur et scénariste Thomas Gayet s’est librement inspiré pour un roman mariant psychologie et aventure.

On entre dans l’histoire d’Alix Rodin par la presque fin, lorsque sa première tentative au pôle Nord, très mal préparée, se solde in extremis par un sauvetage. La quadragénaire y laisse peut-être ses orteils, mais pas sa détermination. Alors, à l’agence Pole Unlimited en charge de la logistique de ses expéditions, Sébastien lui concocte un programme de préparation intensive. Pendant un an, on la voit sur les réseaux sociaux parfaire son entraînement en milieu polaire, courir les sponsors et fréquenter les journalistes, comme Venia, la finlandaise qui lui consacre un reportage au long cours. Contrairement au lecteur averti dès l’exergue du roman, aucun ne se doute de l’issue fatale qui va suivre.

Pourtant, lors de cette année charnière, doutes et perplexité vont si bien grandir, tant dans l’entourage d’Alix que dans la tête du lecteur, que la disparition de l’aventurière dans les toutes dernières pages ne paraîtra au final qu’une conclusion logique et naturelle. En total décalage avec l’image d’une battante sportive et aguerrie, rompue aux épreuves de toutes sortes, se dévoilent peu à peu les terribles failles d’une personnalité pathologique, entraînée par ses blessures narcissiques dans des délires mégalomaniaques et une mythomanie que peu perceront vraiment à jour mais que tous sentiront confusément avec malaise.

Alors, maintenant au fait des projections abstraites à l’origine de la quête d’absolu d’Alix, c’est doublement prévenu du désastre à venir que l’on aborde cette fois la seconde expédition en solitaire de cette femme, fantoche manoeuvré par des fantasmes vite balayés par une nature impitoyable à qui on ne ment pas. Bornée par chacune des deux tentatives d’Alix, l’une par ce que l’on pense une aventurière aguerrie, l’autre par ce que l’on sait en vérité un petit bout de femme déconnectée de la réalité, la narration boucle la boucle en fondant les blancs de sa personnalité dans celui, immense et glacial, des étendues polaires.

Un roman fascinant, paradoxalement non dénué d’humour, entre âpres réalités extrêmes de l’Arctique et mirages d’une personnalité troublée que rien ni personne n’aura pu retenir de sombrer corps et âme au bout de ses délires. (4/5)

 

Citations :

Ça s’est mal terminé, ça aurait pu être pire. Rétrospectivement, Sébastien se demande comment il a pu y croire. La détermination affichée par Alix lui a fait oublier l’essentiel : traîner quatre-vingts kilos de matériel quand on en pèse cinquante pendant trente jours par moins quarante degrés, c’est de l’abstraction mathématique. Surtout quand on est mal préparée.
 

Alix ne déviera pas de sa route. Qu’il fasse moins trente ou moins quarante, cela ne change rien pour elle. Sébastien s’inquiète. Il essaye de convaincre Claudio et Tiffany de renoncer pour créer un effet d’entraînement. Mais Claudio est ontologiquement incapable de se dégonfler face au danger et la perspective qu’Alix puisse se montrer plus courageuse que lui, l’ancien légionnaire, lui est insupportable. Tiffany approuve en regrettant. D’aucuns appellent ça l’amour – d’autres l’emprise. Sébastien appelle ça le commerce. C’est au client de décider, pas à lui. Mais en voyant Tiffany acquiescer à tout ce que dit Claudio, il réalise qu’Alix aussi est soumise à une emprise. L’emprise du grand nulle part. Il fait prévenir Richard. Toujours cette odeur de moisissure. Un avant-goût de putréfaction.
 

Alix n’est pas une professionnelle, c’est une tête brûlée. Il sait d’avance que toutes ses remontrances seront vaines. Il aura beau raisonner, louvoyer, expliquer, hurler, gronder, face à lui se dressera une certitude candide, teintée de minauderie et d’autoritarisme. Sébastien n’est pas qu’un homme de solitude et de grands espaces. Il est divorcé et remarié, il a connu bien des hommes et bien des femmes de toute espèce, des intelligents, des cons, des taiseux, des diserts, il a connu des faux et des vrais génies, appris à faire la part des choses entre ce qu’on affiche et ce qu’on est, à différencier l’assurance de la contenance, il sait déterminer quand un mensonge est délibéré ou si la personne croit vraiment à ce qu’elle raconte, il repère à cent lieues les adeptes de la méthode Coué, peut juger d’un simple regard la détermination d’un homme à la manière dont il s’exprime. Sébastien adapte son discours, dissimule ses vrais sentiments, affecte le détachement ou au contraire surjoue l’émotion pour obtenir de celles et ceux qu’il rencontre le résultat escompté. Mais dans toute cette galerie de personnages collectionnés au cours de ses quarante-cinq années d’existence, aucun ne peut lui servir de référence au moment de s’adresser à Alix. 
 

On y est. A partir de maintenant, on y est. Tout est déjà réglé. La peau de l’ours est bien vendue. (…) Les semaines à venir ne sont pas celles qu’elle vivra, puisqu’elle les a déjà vécues si souvent dans ses rêveries nocturnes ou éveillées. Les semaines à venir ne sont que l’accomplissement mécanique d’un destin qu’elle a pris soin de dessiner elle-même. Il n’y a plus d’après, plus d’avant ou de pendant. Il y a une frontière qu’elle s’apprête à franchir et seule cette frontière compte. Alix n’existe plus ici. Elle n’existera plus là-bas. Quand elle était petite, le module lunaire ne se posait jamais. Elle part et le but est atteint. Parce qu’elle réalise que le but est atteint, que le pôle Nord n’est que le prétexte à son aventure, que toute son énergie se concentrait sur la frontière et non sur la destination, elle est étranglée d’un sanglot. Sur ses joues rougies par le froid, les larmes brûlent. 
 
 
L’Arctique agit comme un caisson sensoriel où tout est décuplé, mélangé. On y appelle silence le bourdonnement permanent de la glace, lumière un faisceau vague pas toujours perceptible et le toucher n’est plus qu’une sensation engourdie par le froid. Lorsque le soleil perce, toutes les teintes habituellement associées aux éléments familiers dérivent, elles aussi. Le ciel devient rose ou vert ; le sol éblouit de blancheur ; la peau asséchée rougit ; et quand le ciel est bas, en l’absence de soleil, il ne fait ni beau, ni moche : il fait noir et blanc. Alix marche sans aucun repère. Cela ne la change pas beaucoup. Mais à présent qu’elle y est, que l’aventure devient tangible, c’est en quête d’un but qu’elle avance. Son orgueil a mis la sourdine : être la première femme à rejoindre le pôle en solitaire ne l’intéresse plus vraiment. On ne pourrait rien cacher sur cette glace uniforme. Pourtant, les yeux rivés au sol, Alix prend plaisir à chercher des réponses.


La culpabilité ne le quitte plus, comme s’il était rendu responsable d’un délit de fuite. Plus justement d’un abandon : sachant Alix impréparée, il l’a pourtant laisser partir. Bien sûr, elle saura résister au froid. Bien sûr, elle saura répliquer aux ours. Mais elle ne sait pas composer avec elle-même. Sa solitude romantique n’a rien à voir avec la réalité de l’Arctique. Il faut anticiper, raisonner droit et dur, laisser sa place à l’instinct, se faire parfois confiance et avancer de nuit pour se reposer de jour. Il ne s’agit pas de suivre les pages d’un manuel mais d’écrire une méthode en marchant. Il faut sentir la nature, la faire entrer au plus profond de soi-même pour la comprendre, prévoir ses réactions. Alix en est incapable. Elle pourrait tourner en rond en croyant aller vers le nord, devenir invisible au beau milieu d’une plaine seulement troublée par sa présence. Ces choses-là ne s’apprennent pas, du moins pas comme ça. Il faut de l’expérience, de la ténacité, habituer ses neurones à une nouvelle grammaire. Le malaise de Sébastien vient de ce qu’Alix devrait avoir tout ça. Avec son expérience, à son âge, au regard des épreuves abominables qu’elle a traversées, elle devrait. C’est ce décalage qui le hante. Comme un enfant de six ans qui ne parlerait pas encore, le gouffre entre l’enveloppe et le contenu, un retard cognitif. Comme les pièces restantes d’un puzzle qui ne s’emboîteraient pas.


La nature qui l’entoure sert de décor à ses rêveries narcissiques, le crissement de ses skis sur la neige de bande originale à ses fantasmes. Tout ce projet a un coût immense, qu’elle fait supporter à des sponsors, à son entourage et à des banques en multipliant les reconnaissances de dettes et les promesses de remboursement. (…) Loin de lui donner le vertige, cet état de fait exalte sa toute-puissance. Alix est inaccessible aux contingences humaines. Sa quête d’absolu relève de l’abstraction, de la projection. L’expérience de l’échec l’a changée ; plus exactement, elle a sanctuarisé le gouffre qui la sépare depuis toujours de reste de l’humanité. Jusqu’alors, elle ne parvenait pas tout à fait à transgresser les règles éthiques inhérentes à la survie en société. (…)
Son monde intérieur se renforce désormais dans un système plus simple : l’univers est un outil au service de sa réussite. Les sponsors, les journalistes, Sébastien, Richard, Timo, Venia : elle peut et doit les activer ua moment opportun pour accélérer, avant de les ranger les uns après les autres hors de son espace mental. Dans l’oubli. La démarche est indolore, gratuite et très porteuse. Il suffit de puiser dans le portefeuille d’actifs pour traverser cette vie en magnat. Dès lors, il n’est plus question de vérité, de mensonge, de respect de la parole donnée, d’amitié ou de trahison. On ne ment pas à un tournevis. On ne trahit pas un as de trèfle. On s’en sert.


 

lundi 24 juin 2024

[Niogret, Justine] Quand on eut mangé le dernier chien

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : Quand on eut mangé le dernier chien

Auteur : Justine NIOGRET

Parution :  2023 (Au Diable Vauvert)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Il n’existait pas de mots pour en parler, puisque les mots étaient une façon de communiquer entre les Hommes et que le Sud était par essence totalement inhumain. Il s’agissait d’une vie étrangère, une vie de glaces, de minéraux et de vents.

C’était un voyage au bout duquel il n’y avait rien. On ne pouvait se risquer dans cet espace que pour un court instant et on savait que l’on marchait non pas dans la mort, car la mort est une action, un fait, mais plus exactement dans un endroit où il était impossible de vivre.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1979, Justine Niogret a reçu le Grand Prix de l’Imaginaire pour Chien du heaume. Quand on eut mangé le dernier chien est son premier roman aux éditions Au diable vauvert.

 

 

Avis :

Après la fantasy, la science-fiction et le roman noir qui lui ont valu plusieurs prix, Justine Niogret se joue définitivement de toute catégorisation en s’attaquant brillamment à une autre forme de voyage littéraire : elle raconte l’expédition antarctique de Douglas Mawson à la fin de 1912.

Nous sommes à l’âge héroïque de l’exploration en Antarctique. Depuis la fin du XIXe siècle, les expéditions dans cet espace géographique encore inconnu se disputent la gloire et le progrès scientifique. Mais, sans liaison radio ni engins motorisés, ne pouvant compter que sur leurs seules forces physiques et mentales, les hommes paient un lourd tribut aux risques qu’ils y encourent.

Quand, à l‘été austral 1912-1913, le géologue australien Douglas Mawson qui n’en est pas à son coup d’essai – il s’est notamment joint à une expédition de Shackleton quelques années plus tôt – choisit son compatriote le lieutenant Belgrave Edward Sutton Ninnis et l’alpiniste suisse Xavier Mertz pour un raid de plusieurs mois en Terre Victoria, depuis le camp de base de leur expédition au Cap Denison en Terre Adélie, il ne se doute pas encore, contrairement au lecteur informé par le titre du récit, de l’ampleur de leur cauchemar à venir.

L’accident qui va tout compromettre les surprend après un mois de route, à cinq cents kilomètres de leur base. Sur les trois hommes et leurs dix-sept chiens de traîneau, le décompte des survivants, égrené par les têtes de chapitre pendant encore les deux mois du retour, tombera à un. Dans l’intervalle, affûtée comme la lame d’un couteau pour, selon l’auteur elle-même, épouser l’ascèse des explorateurs ramenés aux stricts essentiels de la survie, la plume à l’os de Justine Niogret nous emporte dans un récit puissant, tendu comme cette équipée au bout du dépassement et de la souffrance. Rigoureusement précise et factuelle, au-delà de toute considération psychologique, la narration de cette histoire vraie emporte ses protagonistes jusqu’à l’ultime révélation, la révélation de soi-même au contact de l’inhumain : un espace infini de glace, de neige et de blizzard où rien de vivant n’a de place.

A la précision et à l’urgence d’un récit saisissant, qui pourra rappeler le tout aussi spectaculaire The White Darkness de David Grann, Justine Niogret allie la force et la beauté d’une écriture ciselée jusqu’à l’épure et la portée universelle d’une véritable œuvre romanesque. “Tout le monde a son Antarctique”, a écrit Thomas Pynchon. A méditer. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Il fallait ramper pour sortir de la tente et une fois dehors, les trois hommes restèrent à quatre pattes : de toute façon, ce soir, le vent les aurait fait tomber. Ils étaient trois, mais étaient seuls : s’ils avaient tendu la main ils se seraient touchés, bien entendu, mais ils ne s’entendaient plus, ils ne se voyaient plus. Le vent les brutalisait, si puissant qu’il en possédait une masse, une réalité qu’on aurait cru pouvoir saisir comme une corde, une brique. Ici, le blizzard était une matière, plus réelle encore que la neige et la glace.
 

Tout baignait dans un crépuscule pâteux, une lumière collante, grise. Le ciel et la neige se fondaient l’un dans l’autre, sans démarcation. 
 

Il s’agissait de crêtes de neige aiguës, toutes parallèles, montant au moins jusqu’aux hanches, parfois au sternum. Le vent changeait ces dunes en glace transparente et Mawson, en voyant leur dos lisse et bleu percer la surface poudreuse de la banquise, songeait aux ailerons des dauphins qui accompagnaient parfois les bateaux sur l’océan. Les sastrugi étaient dures comme de l’acier et rencontraient presque toujours le chemin des explorateurs de façon perpendiculaire. Les patins des traîneaux ne pouvaient les briser pour s’y faire un chemin et les passer à skis relevait du numéro d’équilibriste : on ne pouvait tenir que sur le sommet de deux crêtes et le bois des skis pliait comme un arc, puis se brisait. Il n’y avait guère que deux solutions : faire un détour, ou s’y frayer un pénible chemin, à pied, en aidant les chiens à faire monter et descendre les traîneaux, tout en s’assurant que les cargaisons ne se renversent pas. Les sastrugi se passaient à la force des bras, et les trois hommes ne le savaient que trop bien.
 

Le dernier continent était à la fois très clos et ouvert, jusqu’à un horizon qui semblait donner sur l’espace même. On n’y voyait pas les distances et la lumière y frappait d’un cru impossible à imaginer. Aucun arbre, aucune herbe, aucun animal pour troubler la vue ni la cibler sur un objet quelconque. Rien, rien jusqu’au ciel, ni rien non plus dans celui-ci. Et pourtant : clos, car on ne voyait cet infini qu’au travers de lunettes de bois fendu enfoncées dans plusieurs cagoules encroûtées d’une couche de glace. Il fallait régulièrement briser cette visière qui repoussait presque aussitôt. Les sons semblaient étrangers, eux aussi. La respiration résonnait dans les capuchons, et lorsque le vent ne hurlait pas à vous en arracher l’esprit, les sons semblaient plats, tombant des bouches et des objets. C’était une terre de secrets : on n’y voyait rien, on n’y entendait rien.
 

Chaque gâteau était une épaisse tranche de biscuit, faite de deux farines pures : du gluten et de la caséine, ce qui en augmentait la qualité nutritive et la résistance aux chocs. Ces biscuits étaient si durs que Ninnis avait déjà proposé de rentrer en Angleterre sans finir l’expédition et de les proposer comme spécimens géologiques. Sachant qu’ils devaient parfois être brisés au pic à glace avant d’oser y refermer les dents, l’idée pouvait être défendue sans honte. Une fois cassé, le biscuit était en général trempé dans une tasse de cacao chaud, puis, enfin ramolli, ou presque, pouvait être mâché.
 
 
Il avait déjà vu des hommes à bout de force et de moral marcher avec un regain d’énergie, une fois que le chef d’expédition leur avait juré qu’ils mangeraient, dans quatre jours et ramollie dans leur thé, une lanière de graisse d’éléphant de mer vieille de plusieurs semaines. Sur la glace, la nourriture était un but, un rite et en cela, elle cristallisait tous les besoins et les désirs des explorateurs. La nourriture, elle, restait humaine.


Sous l’abri, leurs vêtements posèrent le même problème que tous les soirs : la journée, à l’extérieur, il faisait bien trop froid pour que la neige fonde sur leurs manteaux et capuches, mais cette humidité retenue se laissait aller à la chaleur et à la flamme du petit poêle Primus. Tout devenait boueux, liquide, glacé, tout s’infiltrait, et il montait du sol une touffeur pourtant glaciale. On ne pouvait s’asseoir que dans une flaque et rien ne savait éponger cette eau. Il n’existait plus rien de sec et tout était une bourbe.


Peut-être était-ce cela qu’il était venu chercher ici. L’immensité. Une immensité inhumaine. Lui qui aimait les chiffres, il savait que lorsqu’il en parlait, lorsqu’il comptait, il parlait alors de sentiments, d’une réalité si énorme qu’elle en devenait violente, terrible. Une réalité de terreur. Lui la comprenait, l’appréhendait, et ne la craignait pas. C’était un secret qu’il partageait avec le monde et que ses interlocuteurs ne voulaient, ne pouvaient pas entendre. Des chiffres qui faisaient rapetisser, des chiffres qui ne tenaient pas entre les doigts : un sable fait de minuscules calculs sans fin. Le sentiment de se défaire, de se déliter, de fondre dans quelque chose de bien plus grand que soi. Et pourtant, lui n’était jamais aussi vivant, aussi lui, qu’au milieu de cette réalité qui se moquait bien des existences humaines. Un de ses professeurs, autrefois, lui avait demandé d’un ton agacé si, à son idée, Dieu avait nature de chiffre. Ce Mawson, enfant, ne le savait pas, et l’adulte l’ignorait toujours.


Mawson savait qu’il n’existait pas de mots pour en parler, puisque les mots étaient une façon de communiquer entre les Hommes et que le Sud était par essence totalement inhumain. Il s’agissait d’une vie étrangère, une vie de glaces, de minéraux et de vents. Ils vivaient, c’était indéniable. Peut-être pouvait-on en parler comme on le faisait des descentes dans les fosses au profond des océans : il fallait simplement plonger en sachant qu’il faudrait remonter. C’était un voyage au bout duquel il n’y avait rien. On ne pouvait se risquer dans cet espace même pour un court instant et on savait que l’on marchait non pas dans la mort, car la mort est une action, un fait, mais plus exactement dans un endroit où il était impossible de vivre.


Certains explorateurs parlaient de capuches gelées brutalement, par une seule bourrasque, restées si raides dans une mauvaise position qu’elles tenaient la tête en arrière, face au ciel, pendant des journées entières. De sacs de couchage scellés comme les deux lèvres d’une plaie, si froids que même à l’intérieur, on se réveillait d’un mauvais sommeil avec de nouvelles engelures. Avec ces douleurs et ces difficultés, la faim se faisait différente : on ne rêvait pas de sucre, de délicatesses ou de consistance, mais de graisse et de farine. C’était le corps qui hurlait sa permanente agonie, et il ne mentait pas. L’énergie brûlée n’était pas celle de la marche, des efforts et des piolets plantés dans la glace, mais celle des frissons continus, celle de la chair elle-même tentant de ne pas mourir. Les muscles se dévoraient pour survivre et leur fonte rendait ces mêmes frissons de plus en plus difficiles à endurer. C’était un cercle vicieux et tous les explorateurs gardaient à l’esprit, comme un goût permanent sous la langue, la nature de la mort causée par le froid : un lent glissement dans une sérénité flottante, les organes qui s’arrêtaient les uns après les autres, et puis le sommeil, et enfin une mort dont on n’était pas conscient. Le corps s’éteignait comme une bougie consumée, et l’esprit n’était déjà plus là pour le voir. 


C’étaient ceux qui gardaient l’esprit serein dans leurs privations qu’il remarquait et emmenait ensuite sur la glace. Il lui semblait important de trouver de la douceur, de l’abnégation et, surtout, la capacité à supporter ses propres douleurs. Le Sud était moins une épreuve de force que de caractère : celle-ci consistait à supporter l’échec d’un combat perdu d’avance. De même, il préférait choisir des hommes jeunes pour faire partie du groupe. On le lui avait là aussi reproché à plusieurs reprises, en lui demandant s’il n’existait, à son avis, aucun homme de cinquante ans exceptionnel. Mawson répondait toujours que leur nombre était sans doute notable, mais qu’un homme exceptionnel de cinquante ans l’avait été encore plus à vingt. Ninnis comptait vingt-cinq ans, et Mawson et Mertz n’étaient, après tout, guère plus vieux : ils en avaient trente.


Il connaissait le soudain éclat de lumière pure, reflété par une glace aussi translucide qu’un cristal. Il se souvenait très vivement de cet instant brutal où le soleil frappe sans aucun filtre au fond de l’œil et de la brûlure atroce ressentie par la cornée, frappée comme par la foudre. Hors de ce continent, il n’existait aucune lumière assez violente pour consumer à ce point les chairs délicates de l’œil, sauf les arcs électriques utilisés pour la soudure des métaux. Les explorateurs utilisaient donc les lunettes inventées par les peuples du Grand Nord, en os ou en bois, à peine fendues d’une maigre ligne ouverte. Il était toutefois impossible de les porter en permanence : le blizzard changeait le souffle des hommes en cristaux de glace qui recouvraient leurs capuches et leurs visages, formant un masque plein, dur comme la pierre. Le gel prenait aussi l’os des lunettes, et il fallait alors les retirer si l’on voulait voir quoi que ce soit. Ces éclats de lumière pouvaient faire perdre aussitôt la vue et consumer la rétine au-delà de toute guérison.


Le vent s’était tu, lui aussi, et un étrange soleil montait dans le ciel : rond, blanc, sec, entouré d’un gigantesque halo où nageaient deux autres astres, reflets à peine plus petits que le premier. — Dans le Grand Nord, ils appellent ce mirage l’œil de bouc, dit Mertz.


 

dimanche 8 mai 2022

[Franzobel] Toute une expédition : La vie héroïque du conquistador qui rêvait de gloire et de Californie

 





J'ai moyennement aimé

 

Titre : Toute une expédition
            (Die Eroberung Amerikas)

Auteur : FRANZOBEL

Traduction : Olivier MANNONI

Parution : en allemand (Autriche) en 2021
                  en français (Flammarion) en 2022

Pages : 560

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

1537. Le conquistador Ferdinand Desoto obtient la direction de la prochaine expédition en Amérique, qui lui apportera, comme à ses guerriers, richesse et gloire. Mais rien n’est joué !
Las, nos cupides chasseurs d’or et de perles, tout droit sortis d’un tableau de Goya, sont attendus par des Indiens dont les habitudes carnassières ne feront pas toujours leur affaire…
De sa plume soigneusement aiguisée, Franzobel raconte la colonisation espagnole du xvie siècle dans une traversée de l’Amérique aussi pathétique qu’hilarante. Frayant hors des sentiers politiquement corrects et jouant avec la conscience troublée de l’homme occidental, il livre une réflexion morale sur notre époque dans un roman d’aventures inoubliable.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Franzobel, de son vrai nom Stefan Griebl, né en 1967, est l'un des écrivains les plus populaires et controversés d'Autriche. Dramaturge, poète et plasticien, il est l'auteur en français de la pièce Kafka, comédie (publiée aux solitaires intempestifs). Couronné du prix Nicolas Born, son roman sur le naufrage de La Méduse fut l'un des trois derniers ouvrages en lice pour le Deutscher Buchpreis (Prix du livre allemand) 2017.

 

 

Avis :

En 1537, le conquistador Ferdinand Desoto prend la tête de la plus importante des premières expéditions coloniales espagnoles. Persuadé d’y trouver un eldorado, il débarque en Floride et poursuit toujours plus loin à travers le Sud-Est des Etats-Unis actuels, obstinément en quête d’or et de perles.

Cinq ans plus tard ne reviendront même pas la moitié des quelque huit cents expéditionnaires, exténués, sans or ni richesses, et sans avoir établi la moindre colonie. Désastre à leurs propres yeux, leur aventure conservera à l’époque une réputation donquichottesque. Personne n’en mesure alors les principaux impacts : quelques chevaux et porcs restés sur place qui prolifèreront, les premiers à l'origine des mustangs de l’ouest de l’Amérique du Nord, les seconds d'épidémies qui décimeront les peuples autochtones ; l’amélioration des connaissances géographiques, ethniques et naturalistes des Européens, avec notamment les premières mentions à l’existence du Mississippi ; la montée en puissance des revendications espagnoles sur de larges territoires en Amérique du Nord, essentiellement en Floride et sur la côte du Pacifique : l’inégale bataille entre colons et Amérindiens est déjà irrémédiablement enclenchée.

Construit sur une documentation solide, ce livre ne se résume pas à un seul roman historique. Exploitant à outrance l’image de Don Quichotte laissée par Desoto, l’auteur a choisi le parti-pris de l’ironie pour souligner l’absurde et délétère cupidité qui gouverne le rapport au monde de l’homme occidental. Sous sa plume goguenarde, les aventures conquérantes de ces troupes expéditionnaires tournent sans mal à la bouffonnerie, lorsque la narration met l’accent sur la stupide obsession d’enrichissement facile d’un ramassis de réprouvés, de bandits et de laissés-pour-compte, croyant dur comme fer au pays de cocagne et à leur bon droit de saccage, d’appropriation et de réduction en esclavage, au nom grotesquement brandi du Christ et de leur supériorité civilisée. Si cette pantalonnade résonne sinistrement, ce n’est pas seulement parce qu’elle s’assortit d’une vague d’agressions meurtrières, mais aussi parce qu’en superposant cette amorce de colonisation et les traits les plus piteusement caractéristiques du mode de vie américain moderne, le récit opère une mise en perspective débouchant sur un terrible constat : la généralisation d’une absurdité prédatrice, qui, non contente d’avoir très sauvagement détruit les autres formes de rapport au monde, poursuit imperturbablement sur sa lancée la destruction de la planète entière.

Récit historique donc, mais aussi satire et diatribe morale menant à la question de la réparation aux peuples amérindiens, ce livre, que, de l’aveu de l’auteur, l’intervention de son éditeur a empêché de devenir fleuve, pourra pourtant encore sembler trop long et fastidieux. Solidement construit et étayé, mais volontiers provocateur au gré de ses débordements loufoques et de son humour grinçant, nul doute qu’il a de quoi entretenir le clivage autour de cet écrivain célèbre et controversé qu’est Franzobel en Autriche. (2,5/5)

 

 

Citations :

Peut-on croire les livres d’histoire ? L’Histoire est écrite par les vainqueurs, par ceux qui disposent d’argent et d’influence. D’autres manières de voir sont étouffées ou tournées en dérision.

De notre point de vue, la caractéristique majeure du XVIe siècle était sa brutalité. On aurait pu croire que la mafia avait lancé à tous les surveillants de camps de concentration un défi à celui qui serait le plus atroce. On écartelait les gens, on les sciait vifs ou on les tressait sur une roue en leur broyant les membres. Nous mentionnerons seulement en passant que, pour intensifier le spectacle, on avait de surcroît préalablement arraché les tétons des malheureux avec des tenailles chauffées au rouge et que l’on versait dans les blessures du plomb fondu, du goudron et du soufre. Brutal ? Non, monstrueux et méprisant pour l’être humain, d’une cruauté démesurée.
Comparée à l’arbitraire des gouvernants, l’Inquisition était une amicale altruiste de pêcheurs à la ligne, ce qui n’empêchait pas non plus le Saint-Office de torturer, de bannir et de brûler. Le pire fut que la délation put ainsi célèbrer sa résurrection. On ne comptait plus ses innocents accusés de chiromancie, de bigamie, de sodomie, d’invoquer les démons, d’offenser les cloches des églises, de profaner l’hostie, de transgresser les règles du jeûne ou d’autres pratiques obscures, personne ne pouvait plus croire sa propre peau à l’abri – et ce au sens littéral du terme. Dans le Nouveau Monde, la population indigène fit connaissance avec les doctrines du Christ à coups de massacres. Comme si cela ne suffisait pas, les Turcs sévissaient dans les Balkans. Toute l’Europe se recroquevilla comme une limace dans le sel -- et le sel, c’était les Ottomans.
A côté de cela, la vie suivait son cours tout à fait normal, avec chagrins d’amour, soucis financiers, projets de mariage et recettes de cuisine. Le peuple se réjouissait en lisant Amadis de Gaule, admirait les tableaux d’Arcimboldo et de Jérôme Bosch, il contemplait avec étonnement les personnages apotropéens aux façades des maisons, découvrait les pommes de terre, le cacao et le tabac, se piquait avec les ananas, s’énervait contre de honteuses vagues de hausses de prix et voyait dans les caprices du climat un signe avant-coureur du Jugement dernier.

Les corsaires étaient respectueux de la loi, simplement la loi qu’ils respectaient était un peu particulière : quiconque trompe la communauté doit être déposé sur une île déserte, quiconque vole ses pairs doit s’attendre à avoir le nez et les oreilles coupés. Nul n’a le droit de jouer pour de l’argent. Lanternes et bougies doivent être éteintes le soir à huit heures, qui veut continuer à boire ensuite doit le faire sur le pont et dans le noir. Les gamins et les femmes ne sont pas autorisés à bord. Qui fait monter une femme est condamné à mort. Le même destin guette celui qui quitte son poste de combat. Le port d’une flamme vive dans la cale est puni d’au moins quarante coups de fouet. Qui commet un meurtre est attaché à sa victime et jeté avec elle par-dessus bord...
 
Et voilà qu’on l’informait qu’au moment où des crimes contre l’humanité avaient été commis à leur encontre, les Indiens n’étaient pas encore des citoyens des Etats-Unis. Les Native Americans auraient dû se trouver au moment de leur naissance dans un avion volant au-dessus des frontières actuelles des USA pour être reconnus comme citoyens américains, hypothèse que l’on pouvait exclure d’emblée pour ce qui concernait les XVI et XVIIe siècles. Quel joyau de l’idiotie juridique ! Il n’existait par ailleurs aucun document prouvant que les Indiens avaient été les propriétaires légitimes du pays. Des notions telles que possession et propriété leur étaient étrangères. Ces catégories n’avaient été introduites que par le capitalisme dans le but de protéger les biens privés. Jusqu’à l’institution des cadastres, des registres d’état civil et de baptême ou d’autres documents légitimant les rapports de propriété de cette époque, on serait donc contraint… Rhubarbeàbarbedebarbare… Le rédacteur se vautrait dans le cynisme et les petits jeux intellectuels. Si la bêtise pouvait rapetisser un homme, il allait pouvoir sauter sous le tapis en parachute.

Mourir n’est pas une chose pour laquelle il vaille la peine de vivre.

Un arquebusier perdit la raison et prit la fuite, persuadé que toute l’expédition avait la peste. Ce n’était pas vrai, et pourtant les Espagnols détenaient une arme biologique dont ils ignoraient totalement l’existence et la dangerosité, quelque chose qui propageait la maladie du charbon, la brucellose, la leptospirose, la trichinose, la tuberculose et quelques autres choses encore, qui ouvrait des trouées dans la croissance démographique des Indiens et éradiquait des tribus entières – il ne s’agissait pas d’un virus créé en laboratoire, non, c’étaient les réserves mobiles de viande qui apportaient la mort : les cochons ! Ces animaux à soies causaient cent fois plus de dégâts parmi les indigènes que tous les Espagnols et tous les Anglais réunis. Pour les agents pathogènes, ces bestiaux étaient de véritables cars de tourisme. Quelques transmissions à des chevreuils ou à des perdrix suffisaient à contaminer des contrées entières. Ce n’était pas Desoto qui allait conquérir l’Amérique, pas plus que les Anglais ou les Français, mais les cochons…

Le christianisme est une religion de l’égoïsme. Chacun se préoccupe d’abord de son propre salut, il n’y a qu’un seul Dieu. Si nous réussissons si bien, c’est que nous sommes une masse d’individus. Les Indiens, eux, se considèrent comme une entité globale. On bien ils vont ensemble au ciel, ou bien ils n’y vont pas du tout.


 

dimanche 27 février 2022

[Stephan, Carmen] Arabaiana

 




J'ai beaucoup  aimé

 

Titre : Arabaiana (It's All True)

Auteur : Carmen STEPHAN

Traducteurs : Alexandre PATEAU
                         et Camille LUSCHER

Parution : en allemand en 2017
                  en français (Actes Sud)
                  en 2021

Pages : 112

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Hollywood, milieu des années 1990. Des bobines ayant appartenu à Orson Welles, et que l’on croyait perdues depuis longtemps, refont enfin surface. Ce qu’on y voit : les images incroyables de quatre pêcheurs du Nordeste brésilien qui, en 1941, construisent un radeau sur lequel ils prennent la mer pour porter au président du pays leurs revendications. Deux mille kilomètres à bord de leur jangada. Debout. Pieds nus. Sans carte, sans boussole. Ils s’appellent Jerônimo, Mané Preto, Tatá et, leur guide, Jacaré. Au terme d’une traversée de 61 jours, ils atteignent Rio de Janeiro, où ils sont accueillis en héros. Orson Welles, dont le film Citizen Kane vient de sortir au cinéma, décide de mettre en scène leur courageuse odyssée. Entre Jacaré et lui naît rapidement un respect mutuel, et le guide se met à appeler le cinéaste Arabaiana, du nom du poisson le plus noble qui nageait à l’époque le long des côtes du Nordeste. Mais, dès le début du tournage, Jacaré tombe par-dessus bord et disparaît dans les flots. Inspirée par cette histoire où le réel se mêle à la légende tragique, Carmen Stephan compose un roman puissamment poétique sur une expérience humaine hors du commun doublé d’une réflexion sur les fondements de l’authenticité, de la vérité et de la mise en scène.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Carmen Stephan est allemande et vit aujourd'hui à Genève. Elle a résidé de nombreuses années à Rio de Janeiro. Arabaiana est le troisième volet d'une trilogie brésilienne, le seul traduit en français à ce jour.

 

 

Avis :

En 1941, quatre pêcheurs du nord du Brésil parcourent deux mille kilomètres à bord d'une jangada, traditionnel et frêle radeau de bois, pour revendiquer leurs droits auprès du président Vargas à Rio. Mandaté pour un film censé contribuer au « rapprochement culturel » entre les Etats-Unis, le Brésil et le Mexique, le jeune mais déjà célèbre Orson Welles entreprend de raconter leur périple au cinéma. Mais l’un des quatre hommes, Jacaré, disparaît en mer lors du tournage...

Les conditions de vie de ces pêcheurs et de leurs familles sont terribles. Assujettis à l’autorité brutale et aux prélèvements disproportionnés des propriétaires de leurs embarcations de fortune, ces véritables forçats de la mer vivent la faim au ventre, avant de presque tous disparaître un jour, avalés de père en fils par l’océan. Pourtant, leur dignité et leur détermination restent intactes, et c’est avec la force paisible et la rectitude de ceux à qui l’intégrité et la fidélité à leurs valeurs profondes épargnent doutes et regrets, que la délégation menée par Jacaré part ingénument en croisade, le coeur empli de sa bonne foi et de son juste droit, tout autant que de sa confiance en l’autorité suprême du pays. Leur courage et leur sincérité candide paieront, en un joli pied de nez à la laideur du monde. Mais, comble de l’ironie, le sort se retournera lorsque la récupération politique et la mise en scène factice de leur aventure pour le cinéma provoqueront le drame.

Pour le génial cinéaste, cette tragédie agit comme un détonateur. Il s'acharnera à finir son film malgré tout, mais loin cette fois de toute visée propagandiste, en dévoilant sans fard le misérable destin des « serfs de la mer » brésiliens. Boudées et "oubliées" par les maisons de production, les bobines ne seront montées que cinquante ans plus tard, pour sortir au cinéma, après la mort de Welles, sous la forme d'un documentaire intitulé It’s All True. Un demi-siècle aura ainsi été nécessaire pour que l'on s'intéresse à la réalité derrière la légende : un intervalle qui donne à réfléchir quant à la responsabilisation de la création artistique en matière d'authenticité et de respect de la vérité.

Fidèle, quant à elle, aux faits réels, Carmen Stephan évoque cette histoire étonnante dans une prise de recul qui en révèle toute la poésie en même temps que l’infinie cruauté. L'élégance de sa plume et la finesse de ses observations rendent un hommage lumineux à ces pauvres jangadeiros capables, par leurs seules force et beauté d'âme, de renverser des montagnes. (4/5)

 

 

Citations :

Être relié quand il prenait la mer. C’est ce que voulut Jacaré une fois devenu pêcheur. Quand ses enfants restaient sur la plage, il leur disait de serrer le poing gauche dès que le petit point disparaîtrait à l’horizon. Il serrerait le sien au même instant, quand disparaîtraient les petits points, ses enfants. Quand il partait pêcher pendant plusieurs jours, il disait à Josefina, sa femme, de regarder la lune. Il ferait la même chose, et ainsi leur amour se rejoindrait sur la lune. Il lui donna un coquillage ; la nuit, elle pourrait y coller son oreille pour entendre ce qu’il entendait. Plus tard, quand Jacaré eut disparu dans la mer, son fils Francisco posait parfois le coquillage sur l’oreille de sa mère endormie. Elle ne l’a jamais su. L’important n’était pas qu’elle le sache, c’était qu’il le fasse.

Les jangadeiros n’avaient aucun droit. Dans leur pays, ils n’existaient pas. Le soleil leur couturait les yeux et, aveugles, ils devaient continuer à pêcher jusqu’à la fin de leur vie, parce qu’ils n’avaient pas de retraite. Si les quatre pêcheurs faisaient remonter douze poissons au bout de leur ligne, ils devaient en donner la moitié au propriétaire de la jangada, comme des serfs. Ils partageaient entre eux les six poissons restants. Il restait à chacun un poisson et demi. Un poisson et une moitié de poisson. Pas assez pour nourrir neuf enfants. Alors ils mouraient de faim. Ils cherchaient Dieu dans la faim. Certains jangadeiros finissaient par perdre leurs forces, et, un jour, en pleine mer, ils se laissaient tomber dans l’eau. Au moins, la famille n’avait pas à payer l’enterrement.

Pourquoi l’homme a-t-il deux mains ? Pour que l’une puisse tenir l’autre. Avant qu’elle se mette à cou­­dre, saisir, caresser, frapper, tuer, une main tient l’autre main. C’est la première chose que le nourrisson saisit consciemment : son autre main. Elle est là pour ça. Il ne faut pas qu’il l’oublie. Une main peut prendre l’autre main et tirer l’homme, le soulever pour le remettre d’aplomb. Quand plus rien ne va. Quand nul secours n’arrive de nulle part ; il y a encore l’autre main.

Jacaré se torturait l’esprit pour trouver une solution. Il écoutait Josefina. Parce qu’elle voyait des choses qui lui échappaient peut-être et qu’elle était la seule à sentir, parce qu’elle l’aimait et que, pour cette raison, elle lui disait les choses en toute honnêteté. Ainsi voyait-il la relation entre l’homme et la femme : l’un doit être le projecteur de l’autre.

Ils cherchaient des réponses. Et posaient des questions. C’était la seule voie que pouvait emprunter la ré­­ponse : passer par la question.

S’ils font bel et bien ce voyage, il sait qu’il faudra quelqu’un pour le consigner. Seul existe ce qu’on raconte. Seul ce qu’on raconte a eu lieu.
 
Il aurait voulu écrire une histoire de la main. Cette main tailladée chaque jour par le cordage de la jangada. Cette main qui chaque jour assommait les gros poissons. Quand une main avait beaucoup frappé, beaucoup trimé, on le voyait. Mais quand elle caressait, quand elle tenait d’autres mains, il n’en restait plus trace. Si d’une main on attrape son autre main, on sent les os, la chaleur, la fermeté, l’agilité. Mais si c’est la main de quelqu’un d’autre que l’on touche, on sent bien plus encore. Un battement, une intimité, une incertitude. Sauf que ces messages ne viennent pas de l’autre main, mais de soi-même. On les met dans cette autre main qui continue de vivre avec. Car les mains sont notre mémoire.

Le matin suivant, les quatre pêcheurs revenaient d’une sortie difficile. Toute la nuit, la pluie les avait fouettés, la tempête les avait pris par le col. Les voici de retour sur la plage. Dans le sable, des nageoires brisées. Dans le ciel, des nuages d’un gris lugubre. Dans les airs, une odeur de sang frais. Comme chaque fois, ils souffraient de devoir donner leurs poissons au propriétaire de la jangada. Les poissons qui leur avaient coûté tant d’efforts. Une nuit entière. Jusqu’à risquer leur vie. Dans la peur de voir chavirer le radeau. S’il se retournait en pleine mer, ils étaient perdus. Souvent, ils le ressentaient très nettement : seul est en vie celui qui n’est pas encore mort.

– Les hommes ont oublié. Oublié qu’ils ont de la force. Tu ne trouves pas ça drôle que les serpents et les oiseaux naissent délicatement en sortant d’une coquille, alors que l’homme vient au monde violemment, extirpé de la chair ? C’est comme ça qu’est notre vie : violente. À chaque seconde. Mais les gens endorment leurs sens. Et ils finissent par traverser la vie en somnambules, sans savoir ce que c’est, la vie.
– Et toi, tu le sais.
– Non ! Mais je sais que la moindre feuille de cet arbre, là-bas, peut refléter et transformer la lumière. Alors nous, pourquoi on ne serait pas capables de changer quelque chose ! »

Celui qui prend la mer ne ferme pas la porte derrière lui, ses roues ne tournent pas au coin, il ne descend aucune rue. Celui qui prend la mer, on peut le suivre des yeux pendant une petite éternité. Jusqu’à ce qu’un infime triangle blanc flotte sous l’infini du ciel. Un point. Et puis plus rien. La courbure de l’horizon les a avalés.

Chaque jour, Jacaré écrivait, il laissait des taches sur son papier. Le jus des poissons dégouttait sur la feuille, et le sang de sa main, et le sel de la mer qui ronge tout. À cause des taches, la feuille devenait sa feuille ; elles donnaient aux mots quelque chose que les mots seuls ne suffisaient à communiquer. Mais les mots n’étaient pas en lui. Ils étaient au-dessus de lui. Ils passaient par lui, et ils convoquaient quelque chose qui n’existait pas encore. Le mot existe avant ce qu’il nomme. Écrire, c’est faire apparaître l’air.
 
Je le dis pour nous tous qui sommes restés enfants. L’enfant que nous étions n’a pas été échangé contre l’adulte que nous sommes, à quelque poste-frontière. Il n’y a pas non plus de métamorphose magique, comme une chèvre qui se transformerait en serpent. Non, l’enfant est là. Imaginons une machine de chantier. L’adulte est dans la cabine, il ordonne les choses, les déplace, reste mesuré. Mais en bas, c’est l’enfant qui remplit tout l’espace dans le ventre de la machine. L’adulte n’agit qu’en contrôleur silencieux. Qui ne connaît plus ce qu’il contrôle. Mais parfois l’ouvrier dans sa cabine suspend ses gestes ; il tend l’oreille et sent l’enfant qu’il est, au fond de son corps.

Celui qui marche sur un fil quatre cents mètres au-dessus du sol sans assurage, c’est grâce à la confiance qu’il arrive de l’autre côté. Il s’abandonne à la con­­fiance. Les vraies forces sont les forces douces. Et c’est en se livrant tout entier à elles que l’on se libère des forces fallacieuses.

La sensation de sa propre insignifiance l’avait traversé. Mais il avait senti en même temps qu’il pouvait tout atteindre à condition de toujours faire ce en quoi il croyait. Il pouvait entrer en contact avec cette force qui existait, ça ne dépendait que de lui.

Je pense à ses en­­fants ; des grands-mères, des grands-pères qui sont toujours des enfants. Et qui ont toujours perdu leur père. Qui se tiennent toujours par la main quand ils traversent une rue. Parce que très tôt ils n’ont compté que sur eux-mêmes. Je pense à Pedro qui était un bébé : vieil homme aux jambes tordues, au sourire bon, avec des lunettes à sautoir, et qui dit encore : « mon papa ». Ça ne s’arrête jamais. Les parents n’arrêtent jamais de vivre, ils ont beau être morts, ils restent vivants jusqu’à ce qu’on meure. Pedro, nourri au sein endeuillé de sa mère. Absorbant dans son petit corps son trop-plein de larmes. Baiana, qui continua à écrire des lettres auxquelles son père ne répondrait plus. Une année durant, dans la chaleur du Nordeste, les enfants portèrent leurs habits noirs, fermés jus­­qu’au menton.

Le temps passe. Dit-on. Comme s’il nous passait de­­vant. Mais c’est nous qui passons. 


 

vendredi 12 février 2021

[Vanier, Nicolas] Solitudes blanches

 


 


J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Solitudes blanches

Auteur : Nicolas VANIER

Parution : 1994 (Actes Sud)

Pages : 246

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le roman de Nicolas Vanier (explorateur chevronné du Grand Nord) nous lance sur les traces d’un vieux trappeur devenu fou, qui s’enfonce inexorablement dans les solitudes blanches, poursuivi par Klaus, son ami, et par Ula, la belle Indienne. Une haletante histoire d’aventures, d’amour, d’amitié, de mort, dans la compagnie des chiens de traîneaux, à travers des paysages d’une effrayante beauté.

 

Un mot sur l'auteur :

Né à Dakar en 1962, Nicolas Vanier est un aventurier, écrivain et réalisateur français passionné par le Grand Nord.

 

 

Avis :

Comme tous les ans quand s’achève sa saison de chasse, le jeune trappeur Klaus rend visite à son vieil ami Prug, qui lui a tout enseigné du Grand Nord. Mais cette fois, Prug n’est pas au rendez-vous. Après la mort accidentelle de son fils, il a disparu, laissant sa bru indienne seule à la cabane. Un avion ayant repéré des traces loin au nord, Klaus et la jeune femme partent en traîneaux à chiens à la recherche du vieil homme.

Certes, l’histoire est faiblarde et répétitive, Prug déjouant sans cesse la poursuite en rabâchant à l’infini les mêmes pensées folles. Mais elle n’est ici que prétexte à un formidable récit d’aventure et de survie dans les conditions extrêmes du Grand Nord canadien, que vient sublimer l’expérience des expéditions arctiques et des courses en traîneaux de l’auteur. Dans ces paysages grandioses de neige et de glace dont la beauté n’a d’égale que leur dangerosité, blizzards et white-outs s’acharnent à gommer toute possibilité de vie. Par moins 40°C, les doigts gèlent en quelques instants et rendent impuissants à assurer les gestes essentiels. Quand survivre peut dépendre d’allumer un feu, d’abattre du gibier, de préserver ses chiens ou d’éloigner les loups, la moindre erreur et la plus petite inattention s’avèrent fatales à tous les coups, la situation pouvant basculer en une poignée de secondes.

Autant glacé qu’ébloui par l’âpre et périlleuse splendeur de ces solitudes blanches et de leur faune évanescente, le lecteur se retrouve transporté dans un voyage de l’extrême, empli de sensations fortes et habité par la passion de l’auteur. Hymne à la nature, hommage aux peuples indiens et inuits dont on apprendra d’ailleurs qu’ils ne s’entendent guère, ce livre est l’occasion de partager l’ivresse de la course et l’extraordinaire relation du musher avec ses chiens, dans une aventure de tous les dangers, réservée aux seuls plus aguerris et expérimentés. (4/5)

 

Citations :

Ils s’arrêtèrent. Les chiens se couchèrent dans la neige fraîche soufflée par le vent. Une compagnie de perdrix blanches blotties derrière quelques épinettes à l’abri du col s’envola vers le nord. Le soleil n’était pas encore monté au-dessus des montagnes. Il rampait sur la taïga fumante comme un grand linge humide que l’on eût mis à sécher. La cime des montagnes, seule, sortait de l’ombre, rose et rouge, embrasée comme si la neige eût pris feu.

Il connaissait l’aversion que nourrissent les Indiens à l’encontre des Esquimaux et de leur territoire. D’ailleurs, les Esquimaux étaient devenus les habitants des terres sans arbres contraints et forcés, repoussés par les Indiens qui considéraient la tree’s line comme la frontière nord d’un pays leur appartenant tout entier. Alors, les Inuits avaient gagné l’Arctique, las des guerres, pour y vivre en paix, dans la plus totale et la plus extraordinaire des simplicités. Ils se logeaient dans des maisons de neige, se chauffaient et s’habillaient avec les produits de leur chasse, vivaient dans la nuit arctique six mois sur douze et mouraient plus souvent de famine ou d’accidents de chasse que de vieillesse. Les Indiens, qui les appelaient péjorativement mangeurs de viande crue, « Esquimau », crachaient au sol quand on leur parlait d’eux (…).

La harde manœuvra comme un seul animal pivotant sur place pour partir en sens inverse. Le balayage de leur longue jupe de poils ressemblait à une vague. La teinte ombrée de leur pelage scintilla dans la lumière pâle. Épaule contre épaule, flanc contre flanc, ils prirent la fuite au galop, soulevant des nuages de neige se mêlant à ceux que le vent soulevait du sol.

Tout ce qui arrive à la terre arrive aux fils de la terre. Ce n’est pas l’homme qui a tissé la trame de la vie : il en est seulement un fil. Tout ce qu’il fait à la trame, il le fait à lui-même.


 

mercredi 13 janvier 2021

[Bouysse, Franck] H. (trilogie)

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : H. (trilogie)

Auteur : Franck BOUYSSE

Parution : Chaque tome en 2008, 2010, 2012
                  Intégrale en 2020

Editeur : Le Livre de Poche

Pages : 486

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Qui est H. ? D’où vient-il ? Comment a-t-il surgi dans ma vie déjà bien entamée ? Ce qui ne m’avait jamais effleuré jusqu’alors commence à m’obséder. »
Ainsi débute le journal de John W., embarqué avec l’énigmatique H. dans une expédition sur les traces de l’explorateur Sir John Lucas parti vers l’île de Pâques. Un périple tumultueux comme le seront les errements de Walter Croft, un médecin aliéniste de l’asile de Bedlam et de son étrange patient Jonas… Des bas-fonds de l’East End où rode l’ombre de Jack l’Eventreur aux confins de l’Atlantique et de la forêt amazonienne, Franck Bouysse propose ici un véritable voyage initiatique ciselé comme une intrigue policière.

Paru initialement en trois volumes indépendants, H. est aussi un magnifique hommage aux univers de J. Verne, R. L. Stevenson, C. Doyle ou encore H. Melville.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Franck Bouysse est né en 1965 et partage sa vie entre Limoges et sa Corrèze natale. Grossir le ciel a rencontré un succès critique et public et a obtenu le Prix Polar SNCF en 2017 ainsi que le prix Sud Ouest / Lire en poche, le prix polar Michel-Lebrun, le prix Calibre 47 et le prix Polars Pourpres. Franck Bouysse est également l’auteur aux éditions de La Manufacture de Livres de Plateau, prix des lecteurs de la foire du livre de Brive, Glaise, et de Né d’aucune femme, prix Psychologies magazine.

 

 

Avis :

Qui est H. ? Quand s’ouvre en 1907 le premier épisode de cette trilogie, il apparaît comme le grand et brillant ami du narrateur britannique John W., qui se réjouit de le retrouver après une longue séparation et de se voir inviter à nouveau à l’accompagner dans une expédition à travers le monde. Un voyage bien mystérieux, dont John ne connaît ni la destination, ni l’objectif, mais pour lequel il est chargé d’armer un voilier et de recruter un équipage…

H. et W. comme Holmes et Watson : impossible de ne pas penser au célèbre duo lorsque l’histoire commence dans un Londres brumeux où John W. se prépare à accompagner H., cet homme apparemment admirable qui l’impressionne tant, dans une énigmatique mission. Celle-ci ne tarde pas à prendre les allures d’une chasse au trésor, transformant la narration en un récit d’aventure aux multiples périls, qui nous emmène, au travers d’une mer capricieuse et dangereuse, sur une mystérieuse île qui n’a pas toujours été déserte, puis en remontant les eaux boueuses d’un fleuve aux vapeurs mortifères, au coeur de l’étouffante forêt amazonienne. Devenu fantastique, le roman se met à naviguer entre mystères et mythes célèbres pour évoquer civilisations disparues, croyances religieuses et finalité de l’humanité, dans une apothéose où menace l’apocalypse. C’est ni plus ni moins à une ardente plaidoirie en faveur de l’espèce humaine, avec tous ses travers, ses dualités et son orgueil, mais aussi avec son émouvante capacité d’amour et d'émotion, ainsi que sa fascinante force créative et artistique, qu’aboutit cet étonnant mélange des genres.

Hommage à la littérature populaire du 19e siècle, sorte de pastiche des romans-feuilletons de l’époque où l’auteur entremêle roman policier, récit d’aventure et histoire fantastique, H. s’avère un ouvrage profondément original. Figurant parmi les premières publications de l’auteur, il révèle un talent protéiforme et une écriture déjà hypnotique. On y voit s’affirmer au fil des trois tomes la beauté d’un style qui fait, de la lecture de chaque roman de Franck Bouysse, une incomparable délectation. (4/5)

 

Citations :

Le soleil était dégrafé de l’horizon et le vent tournoyait dans la baie comme un esprit entre deux mondes.


J’ai tenté de dire que tous les hommes ne sont pas mauvais, qu’ils ne devraient pas tous payer pour la folie de quelques-uns. J’ai encore voulu parler du sacré et du beau, mais ils n’ont rien trouvé de beau et de sacré dans ce que j’avançais. Je leur ai lu des mots écrits, montré ce qui pouvait jaillir des mains d’un homme ou d’une femme, expliqué les liens qui peuvent unir deux êtres, des liens si puissants qu’ils ne font qu’un, des liens que nul ne peut défaire, des liens que nous ne connaîtrons jamais. Que nous ne comprendrons jamais.
Sygm n’a rien voulu entendre. Il a parlé du désir des hommes d’être plus que des hommes, affirmant que cette perversion n’a pas de fin, puisque pas d’assouvissement. Il m’a rétorqué que la beauté est la forme extrême de leur nature narcissique, que les statues et les monuments érigés ne sont conçus que pour leur propre gloire, que les liens qui unissent les êtres humains ne sont pas sains et qu’ils finissent tôt ou tard par les détruire, parce qu’ils n’y croient pas eux-mêmes durablement. C’est leur insatisfaction qui mène le monde (…).


Après le décès de son époux, étant très croyante et pour ne pas en vouloir à un Dieu de bonté, elle avait trouvé plus naturel de rendre coupable la terre entière de son malheur. La seule solution acceptable à ses yeux. La seule manière de poursuivre sa vie, engoncée dans des robes noires, qu’elle arborait pour bien montrer à ce monde qu’elle détestait tant qu’elle n’en avait pas fini avec un deuil commencé depuis quinze années, depuis que son mari avait été emporté par une angine de poitrine et qu’elle ne trouvait plus d’excuses au bonheur des autres. Sa vie n’était pas une vallée de larmes, mais une vallée aride.


Si l’on doit aimer un seul homme, on doit les aimer tous, au travers de cette nature qui les accable. Parce que être est un combat, une douleur profonde qu’ils défient en se voulant ailleurs et autrement. Devenir un autre, qui lui-même voudrait être un autre.


Il s’assit sur un ponton dévasté, surplombant un calme boueux, à la surface duquel remontaient des bulles d’air. Des alevins en bancs embrassaient la surface de leurs bouches gobeuses. Un oiseau pêcheur s’envola d’une brassée de roseaux, plongea et, de ses ailes tendues, prenant appui sur la rivière, en ressortit, traînant un temps une gerbe liquide, son bec éclairé par un ventre laiteux et frétillant.
 
 
Durant le trajet, Mary jette de fréquents regards par la vitre. Une manière de ne pas perdre le contact avec la réalité, ce que le roulis de l’attelage l’inciterait à faire. La ville est constituée de reliefs renouvelés, apparaissant, puis disparaissant derrière un mur de pluie. Des silhouettes aussi défilent en ne donnant pas pour autant vie au décor, de même qu’un personnage peint n’a jamais animé un tableau. C’est ce qu’elle ressent, cette exclusion du monde extérieur, puisqu’elle ne fait pas partie du tableau et qu’elle n’est pas non plus le peintre. Alors, qui est-elle vraiment ? Quel est le sens de sa vie ? Est-il si différent de ce qu’elle voit au-dehors ?


Les mots les plus grands sont ceux qui recèlent des expériences, pas des notions abstraites. Regarder est une notion, voir une expérience, exister est une notion, vivre une expérience.


Je me suis laissé envahir par ce monde, devenu sensible à sa beauté, plus qu’à sa noirceur. L’or n’est rien, s’il n’est transformé en bijoux, devenant toujours plus beaux grâce à la multitude des regards portés.
L’éternité est dans ces regards. La véritable éternité.


La nuit commence à se diluer dans la lumière naissante. Après tout ce temps passé sur cette terre, il m’est impossible de préférer le jour à la nuit. Au final, peut-être sont-ce les transitions qui m’émeuvent le plus. Le crépuscule est la superposition de la nuit sur le jour et l’aube, celle du jour sur la nuit. La sinueuse transcendance de l’un par rapport à l’autre est un doux mensonge dans lequel s’éteignent ou naissent les chants d’oiseaux surpris par un miracle sans cesse renouvelé. Regarder s’éteindre et s’illuminer ce monde recèle une beauté qui devrait à elle seule avoir raison de la suffisance de nos pensées.


J’ai vu tant de peuples différents, vivant nus ou vêtus, au fin fond de forêts ou au cœur des villes, de différentes couleurs de peaux, tant d’humains, qui au final avaient le même but, qu’ils cultivent, fabriquent, créent, s’accouplent, ou parlent : transmettre. Modestement ou avec vanité, les hommes ne pensent qu’à transmettre leur propre humanité, et à la transcender, en érigeant des monuments ou en fabriquant des objets. Leur manière d’arrêter le temps. La seule.


Dans sa bibliothèque, Balzac voisine avec Dickens, Molière avec Keats, Dumas avec Stevenson. Ses lectures font toute la différence entre le dénuement et une richesse permanente, nourrie des mots qui affûtent son esprit et tirent son âme vigilante vers une ultime vérité qu’il ne redoute pas. Il lit chaque matin. Ce bonheur lui suffit.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



 

 

jeudi 16 juillet 2020

[Hamelin, Louis] Les crépuscules de la Yellowstone






Coup de coeur 💓

 

Titre : Les crépuscules de la Yellowstone

Auteur : Louis HAMELIN

Editeur : Les Editions du Boréal

Année de parution : 2020

Pages : 376

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Printemps 1843. John James Audubon, le célèbre naturaliste, remonte le Missouri à bord du vapeur Omega. À l’approche de la vieillesse, il veut recueillir le plus grand nombre de spécimens possible pour terminer son livre sur les quadrupèdes vivipares de l’Amérique du Nord.
Il a engagé pour guide Étienne Provost, né à Chambly, le plus fameux des coureurs de bois et l’irremplaçable interprète, car tout ce pan de continent, qui va de la Nouvelle-Espagne aux Grands Lacs, est encore le royaume des Indiens et des trappeurs canadiens et métis. Et, surtout, Provost est un coup de fusil infaillible. N’est-il pas le seul à pouvoir procurer à Audubon les animaux qu’il veut dessiner, morts, il va sans dire ?

Pendant que nous suivons Audubon et ses comparses qui, depuis le pont supérieur de l’Omega, tirent au nom de la science sur tout ce qui bouge, sur terre, dans l’air et dans l’eau, le romancier se lance lui aussi dans sa propre aventure. Il se rend à Fort Union, au Dakota du Nord, le point culminant du périple de son modèle. Bien sûr, l’avion a remplacé le navire à vapeur, et c’est le pétrole qui, un siècle et demi plus tard, sert de prétexte au saccage de la nature et des territoires indiens. C’est là qu’il prendra la mesure du pouvoir destructeur du temps, qui a fait de nous, humains, une espèce tout aussi menacée que celles qu’Audubon a voulu immortaliser dans ses livres.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né à Grand-Mère en 1959, Louis Hamelin poursuit des études à l’Université McGill où il obtient un baccalauréat en sciences de l’agriculture en 1983. Il obtient ensuite une maîtrise en études littéraires à l’UQAM en 1990. C’est à partir de ce moment qu’il se consacre à l’écriture. En 1989, Louis Hamelin se voit décerner le Prix du Gouverneur général pour son premier roman, intitulé La Rage.
Chroniqueur littéraire au Devoir et à Ici Montréal, ses textes sont publiés en 1999 aux Éditions du Boréal, sous le titre Le Voyage en pot.
Depuis le début des années 1990, il a collaboré à une quinzaine de journaux et de revues, participé à de nombreuses rencontres, événements culturels et lectures publiques, tout en publiant neuf livres. Critiques et public s’accordent aujourd’hui pour dire que Louis Hamelin occupe une place de choix dans l’univers littéraire québécois.
La Constellation du lynx a reçu le prix des libraires du Québec 2011 et le prix littéraire des collégiens 2011.

 

Avis :

Fasciné depuis l’enfance par les planches des ouvrages animaliers anciens, l’auteur a décidé de retracer la dernière expédition du grand naturaliste franco-américain Jean-Jacques Audubon : parti de Saint-Louis en 1843 avec pour guide le célèbre trappeur québécois Etienne Provost, le peintre ornithologue s’était lancé dans deux mille kilomètres de remontée du Missouri en bateau à aube, jusqu’à Fort Union qui, pendant quelques mois, lui servit de camp de base pour une gigantesque partie de chasse aux allures de massacre. Cent-soixante-quinze ans plus tard, alors qu’il nous relate cette aventure survenue dans des espaces alors encore préservés, Louis Hamelin entreprend lui aussi, mais en avion, le voyage jusque dans le haut Missouri : si les derricks de l’exploitation du pétrole de schiste ont remplacé les bisons, c’est toujours la même gloutonnerie humaine qui continue à dévaster ces terres…

L’aventure est au rendez-vous de ce récit, puisque remonter le Missouri à l’époque n’est pas une sinécure et qu’avec tous ses dangers, c’est une terre quasi inconnue qui s’ouvre aux visiteurs non-Amérindiens. L’Histoire que nous relate avec authenticité Louis Hamelin ne prête toutefois guère à rêver, car qui dit naturaliste au XIXe siècle ne doit pas penser ami de la faune et de son habitat, mais plutôt touriste bâfreur lâché sur le buffet des desserts : tout ce petit monde débarque en ce qui ressemble à une terre d’Eden tant les espèces y pullulent, pour y faire main basse et tuer sans vergogne, dans un répugnant carnage le plus souvent gratuit :
Et les coups de feu qui visaient tous ces oiseaux étaient encore plus nombreux. Presque constamment environné d’un essaim de balles et de petits plombs, le vapeur était une forteresse flottante assiégée par la vie sauvage, pareille à un gros ruminant s’avançant sur le fleuve au milieu d’un nuage de moustiques. Le capitaine Sire avait raison : on se serait cru à Fort Alamo.
Nul n’a alors en tête qu’aucun puits n’est sans fond et qu’à force de jouer à la nuée de sauterelles, plus grand chose ne subsistera bientôt, ni des lieux - mises à part quelques zones protégées -, ni de leurs populations autochtones, hommes ou bêtes.

Tout le monde connaît le fameux proverbe navajo, peut-être apocryphe, qui dit que nos actes doivent être évalués à l’aune des sept prochaines générations. Ça correspondait à peu près au temps écoulé depuis la dernière expédition d’Audubon. Le legs de sa génération, je l’avais sous les yeux.
Le constat est aussi amer qu’à frémir pour l’auteur qui revient sur les lieux moins de deux siècles plus tard : la grande prairie d’Audubon n’est plus qu’un lointain souvenir, remplacé par un décor d’enfer né de l’exploitation des schistes bitumeux. Pourtant désormais conscient des désastres et des destructions déjà irréversiblement commis, l’homme poursuit en connaissance de cause son grignotage de termite à l’encontre de la planète, gageant l’environnement et l’avenir de sa propre espèce contre une poignée de dollars, comme Faust avait vendu son âme au diable. 


Epoustouflant récit d’une aventure historique qui fit partie de la conquête de l’Ouest américain, ce livre doux-amer, qui vient superbement rejoindre les rangs du nature-writing, est aussi une saisissante mise en perspective des radicaux impacts environnementaux de la cupidité humaine. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Le blanc laiteux de ses yeux trahissait sa cécité. Son corps brun devenu presque diaphane était complètement racorni, et la peau de son visage si plissée qu’on aurait dit la pelure terreuse d’une vieille patate ramollie. Il n’avait plus que la peau et le squelette. Il s’était assis et tendait l’oreille dans leur direction, avec, sur ses lèvres réduites à deux écorces desséchées, un concentré de sourire pareil à une lueur insaisissable.


Refermant le carnet du parfait globe-trotter, je songe qu’un milliard trois cents millions d’êtres humains ont voyagé à des fins récréatives l’année dernière. En tout, quatre milliards cent millions d’Homo sapiens ont pris l’avion. La planète paie le prix de tous ces avions attrapés comme on se mouche. (…) En tant que sublimation de l’instinct de pillage capitaliste, le tourisme parachève la civilisation du pétrole et du plastique.


À Fort Union, ils [les loups] étaient partout, hantant la prairie en quête d’une proie vivante ou d’une aubaine sous la forme d’une charogne abandonnée, et accourant avec une docilité de chiens de Pavlov au son du fusil. Les corbeaux faisaient de même. Ce fut sans doute, pour Canis lupus, un âge d’or paradoxal, les nombreuses blessures occasionnées par les armes imparfaites des chasseurs de l’époque leur assurant un stock toujours renouvelé de bêtes estropiées ou agonisantes. Essayez, pour voir, de vous mettre dans la peau d’un carnivore qui arpente une plaine jonchée de carcasses de bisons fraîchement abattus auxquelles il manque seulement la langue… [seul morceau souvent prélevé par les chasseurs]


« Connu comme le loup blanc », disait mon père. Mais à Fort Union, les loups blancs n’étaient pas rares, ils étaient seulement plus faciles à repérer. Celui qui, sous un ciel menaçant, promenait sa fourrure immaculée du côté où paissaient les chevaux, à environ quatre cents mètres de la palissade, jurait sur la terre gris et jaune parsemée d’une herbe encore rare. Un bonhomme de neige aurait eu plus de chances de passer inaperçu au milieu des dunes du Sahara.


[A propos de cercueils dans les arbres] Vous noterez, susurra Denig, l’intéressant exemple de syncrétisme religieux dont témoigne ce rite funéraire. Les Assiniboines ont emprunté l’idée du cercueil fermé au monde chrétien, mais l’ont adaptée à leur tradition ancestrale des sépultures en hauteur. Avant, ils plaçaient le corps enveloppé d’une peau de bison directement dans l’arbre, ou sur une plateforme surélevée…


D’un côté, la prairie sans fin et le ciel immense courant se perdre ensemble dans le flou lointain des ombres bleutées d’une chaîne de montagnes. De l’autre, les collines carrées sculptées par les forces telluriques et dénudées par l’érosion, se succédant jusqu’à l’horizon comme les dents sur la mâchoire enfouie de quelque gigantesque créature préhistorique. Et coulant au milieu, cette grande rivière chargée d’alluvions, descendue des infrangibles glaciers et des neiges de juillet (…).


Il fallait, disait Provost, de soixante à soixante-dix castors pour faire un ballot de cent livres qui pouvait valoir de trois cents à cinq cents dollars. Les bonnes années, un trappeur expérimenté pouvait capturer jusqu’à cinq cents castors et se faire pas loin de quatre mille dollars. À l’époque où les Rocheuses regorgeaient encore de ces chapeaux de fourrure sur pattes, une brigade de la compagnie comptait de trente à quarante hommes équipés chacun d’une dizaine de pièges et de deux chevaux. Chaque homme installait et entretenait sa propre ligne de trappe, et seules les peaux étaient rapportées au camp, où quelques hommes demeuraient en permanence pour les apprêter et les faire sécher. (...)
Dans la seconde moitié des années 1830, se rappelait Étienne, il commençait à y avoir « pas mal de monde » dans la montagne. Les colonies de castors avaient pratiquement été éradiquées, et les caprices de la mode européenne avaient fait le reste. En 1838, les beaux jours de la trappe étaient finis. Avec la montée en puissance de la peau de bison comme nouveau produit-vedette, la traite s’était ensuite déplacée de la montagne vers la prairie.


Juste après la sortie de Trenton, qui est enclavé dans la réserve de Turtle Mountain, j’ai aperçu, un peu à l’écart de la route, le Grand Treasure, le casino des Chippewas. Ça ressemblait à un vaste hangar se dressant sur le lointain rivage d’un océan d’asphalte. Les Chippewas avaient compté parmi les sept nations des grandes plaines qui, chaque année, à la belle époque de Fort Union, échangeaient vingt-cinq mille peaux de bison contre cent mille dollars de marchandises acheminées par bateau d’aussi loin que l’Europe. Aujourd’hui, dans un décor déprimant d’un mauvais goût assumé, ils étaient les heureux propriétaires de quelques rangées de machines à sous accueillant leur lot de ludomanes débiles.


(…) je vivais l’expérience, aussi captivante et capitale que déstabilisante, qui consiste à partager le point de vue d’une petite troupe de personnages qui m’accompagnaient depuis que, plus d’un an auparavant, j’avais commencé à écrire cette histoire comme on s’avance sur un pont branlant jeté par-dessus un précipice de cent soixante-quinze années et de deux mille six cents kilomètres. 


Depuis que les technologies combinées de la fracturation hydraulique et du forage horizontal avaient fait du Bakken le nouveau Klondike des compagnies pétrolières, environ dix mille puits avaient été forés. La grande plaine où paissaient autrefois les bisons s’était couverte de derricks hochant leurs familières « têtes de chevaux » pour pomper un million deux cent mille barils par jour équivalant à 12,5 % de la production totale des États-Unis. (…)
Lui-même, qui pouvait avoir trente ans, était originaire de la vallée de la Cheat River en Virginie-Occidentale, région montagneuse dont ses ancêtres venus d’Irlande avaient coupé les immenses résineux à la hache et au godendard pour de prospères industriels new-yorkais au tournant du XXe siècle. Après avoir rasé la forêt, on avait éventré les montagnes, et les fils de ces bûcherons s’étaient retrouvés mineurs de charbon au pays des hillbillies. Leur petit-fils, qui me faisait la conversation pendant que la voix douce et feutrée d’une agente de bord nous intimait de nous préparer à l’atterrissage, étudiait dans l’Est pour obtenir, je le cite, un « bachelor of Science in Business » de Penn State Beaver. Endetté jusqu’au cou et suivant la voie tracée par ses aïeux, il venait participer au pillage d’une autre ressource naturelle pour rembourser mononcle Sam.


J’ai bien essayé de lui parler de la contamination des nappes souterraines par les produits toxiques utilisés dans la fracturation et des gaz à effet de serre émis par toutes ces torchères, mais il se levait déjà pour prendre son bagage dans le compartiment au-dessus de l’allée. Il m’a quitté sur le classique « conseil d’ami » : il ne parlerait pas trop de ça, à ma place. Le boum, c’étaient vingt nouveaux restaurants, des dizaines de commerces, un centre sportif de la grosseur d’un stade olympique, et est-ce que j’avais pensé au futur aéroport international ? La vérité, c’était que personne ne voulait que ça s’arrête.


Mon hôtel, le Best Western Plus, surgissait avec autant de grâce qu’un amoncellement de parpaings d’un océan d’asphalte composé de parkings engorgés de poids lourds – dont les omniprésents camions-citernes – et de pick-up – presque tous blancs, ainsi qu’il sied à des véhicules de fonction destinés à promener les logos des compagnies – à perte de vue, et de voies de communication trop larges pour pouvoir être appelées « rues », dont émergeaient, dans un indescriptible désordre, d’innombrables entrepôts de toutes tailles mêlés à des immeubles – commerces, bureaux, appartements neufs de trois pièces à deux mille huit cents dollars par mois – avec lesquels ils avaient tendance à se confondre pour donner cette dantesque bouillie architecturale comme spontanément dégueulée par quelque monstre arachnéen dépourvu de cerveau.
Et tout ça démesurément espacé, éclaté, fragmenté, isolé, aux antipodes d’une densité habitée, comme un univers en expansion où chaque bâtiment était une étoile lancée sur sa propre course centrifuge et séparée des autres par des abîmes de vide cosmique. (…)
Je ne désirais plus qu’une chose : me garer quelque part et courir aux abris. Et c’était peut-être l’idée, la raison d’être de cette mer de goudron où il fallait rouler, se stationner ou crever. Je ne me demandais pas comment les humains réussissaient à y vivre, mais bien : où est-ce qu’ils vivent, au juste ?
En cherchant mon chemin à travers ce tissu urbain qui rappelait le jeu de construction d’un enfant enragé, j’ai fait l’expérience de me déplacer dans un lieu que n’illuminait pas la moindre idée. Je n’arrivais pas à diriger mes yeux vers quelque chose qui ne fût pas artificiel et d’une agressive fonctionnalité. Les lampadaires dominaient dans une écrasante proportion la végétation survivante constituée de minces bandes de gazon, d’étiques rangées d’arbres et de buissons rarissimes. Mais ne pas renoncer à l’espoir de voir briller la faible flamme d’un atome de beauté au fond de la fourmilière, n’était-ce pas déjà un signe de folie ? Si on avait confié à une agence de pub la tâche d’afficher l’avidité nue à la face du monde entier, elle n’aurait pu faire mieux que Williston. À Las Vegas, il y a au moins le jeu, l’étincelle du pari. Ici, la misérable transhumance de la version hyper moderne des losers de Steinbeck n’est le terreau que de l’ordinaire fleur noire du désir étiolé : prêt usuraire, prostitution, psychotropes et flacons de pilules.


 N’avais-je pas eu tendance, ces dernières années, à me braquer de plus en plus, avec un zèle aussi jubilatoire que jouissif, contre tout ce qui m’apparaissait nouveau et menaçait, de ce fait, la pérennité du monde tel que je l’avais connu et dont une des moindres qualités n’était pas de m’avoir vu naître et grandir ? Réseaux sociaux, innovations technologiques, nouvelles revendications de minorités toujours plus minoritaires, indifférenciation sexuelle assumée jusqu’à la confusion des genres, cours de catéchèse LGBTQ+ à l’école et autres dérives politiques et tendances culturelles lourdes sur lesquelles la masse, dans sa quête désespérée d’individuation, fondait à la vitesse du faucon pèlerin en piqué s’apprêtant à frapper et plumer un autre pigeon : il est un fait que plus grand-chose ne trouve grâce à mes yeux.


Trois ans plus tôt (1914), dans ce même zoo (Cincinnati) s’éteignait Martha, la dernière tourte voyageuse, ou pigeon migrateur (Ectopistes migratorius). Au Kentucky, Audubon a décrit un passage de ces oiseaux qui dura trois jours entiers. Le ciel était « littéralement rempli de pigeons, la lumière de midi était obscurcie comme par une éclipse ; les fientes pleuvaient comme des flocons de neige fondante ». Selon l’estimation la plus courante, leur population en Amérique du Nord totalisait de trois à cinq milliards d’individus avant l’arrivée des colons. On les massacra jusqu’au dernier pour, entre autres, consommer leur chair, protéger les récoltes et nourrir chiens et cochons.


Le monde compte aujourd’hui trois milliards d’oiseaux de moins qu’en 1970. Les populations de la plupart des espèces insectivores sont actuellement en chute libre. Celles des granivores incapables de s’adapter à nos immenses monocultures de maïs engraissées et déparasitées à coups de doses massives de produits chimiques le sont aussi.
D’après une estimation minimale, soixante-seize espèces de mammifères ont disparu depuis la fin du Moyen Âge. La Liste rouge établie par l’Union internationale pour la conservation de la nature et mise à jour en 2018 établit que, toutes catégories confondues, vingt-six mille cent quatre-vingt-dix-sept espèces vivantes sont actuellement menacées d’extinction. La plupart des scientifiques s’entendent pour affirmer que la biosphère, vers le début de l’ère industrielle, est entrée dans une phase d’extinction massive, la cinquième depuis l’apparition de la vie sur terre, et la première à avoir pour cause principale l’activité humaine.