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samedi 29 août 2026

Critique : "Les maisons parachutées" de Didier Daeninckx | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Les maisons parachutées" de Didier Daeninckx


 

J'ai aimé

 

Titre : Les maisons parachutées

Auteur : Didier DAENINCKX

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 240

Accès au livre : ISBN 9782073032218  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

En 1952, à Nevers, l’inspecteur Philippe Orbec est chargé d’une enquête qui concerne trois cadavres retrouvés dans un chantier de reconstruction. Orbec, fils d’un policier injustement abattu par la Résistance, va suivre le fil de son enquête, qui le mènera à Mauthausen, ou plus exactement à Redl-Zipf, une annexe du camp d’extermination par le travail. Les trois hommes, liés à des faussaires de grand talent, ont côtoyé à Redl-Zipf un commando juif très spécial, dont le travail consistait à fabriquer de faux billets américains et anglais destinés à déstabiliser les économies alliées. Une partie de ces billets ont circulé en France après la Libération, et Orbec se demande s’ils n’ont pas été détournés par des pseudo-résistants qui ont à cette occasion amassé des fortunes et bâti de belles résidences surnommées depuis « les maisons parachutées ».
Ce roman de Didier Daeninckx, formidablement documenté et en partie inspiré de l’histoire de sa famille, éclaire d’un jour singulier des opérations secrètes menées par les nazis à partir de camps de concentration et certains aspects méconnus de l’immédiate après-guerre, comme le rôle des savants du IIIᵉ Reich dans la reconstruction de l’aviation et dans le développement de la balistique et du nucléaire.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1949, Didier Daeninckx a publié une quarantaine de romans et recueils de nouvelles, ainsi que des ouvrages en collaboration avec des dessinateurs comme Jacques Tardi ou des photographes comme Willy Ronis. Artana ! Artana ! (2018) est son dernier roman dans la collection "Blanche" aux éditions Gallimard.

 

Avis :

Écrivain engagé connu pour ses polars politiques très documentés qui revisitent des épisodes occultés ou dérangeants de l’histoire récente, Didier Daeninckx tresse cette fois son intrigue de plusieurs fils nauséabonds de l’après‑guerre. Détournements de fonds parachutés par les Alliés, récupération discrète de scientifiques allemands aux passés encombrants pour la reconstruction nationale, ou encore circulation de faux billets issus de l’Opération Bernhard, vaste programme nazi visant à faire produire de la monnaie contrefaite par des déportés spécialisés : le tout dessine un tableau peu glorieux, entaché d'ombres ignorées, où corruption, intérêts privés et accommodements politiques brouillent la frontière entre héroïsme proclamé et compromissions bien réelles.

En 1952, l’inspecteur Philippe Orbec se retrouve chargé d’élucider la découverte de trois corps mis au jour à l’occasion d’un chantier de reconstruction à Nevers. Très vite, l’enquête prend une ampleur inattendue : les victimes semblent liées à un groupe d’hommes réquisitionnés pendant le conflit pour fabriquer, dans une annexe du camp de Mauthausen, de faux billets destinés à fragiliser les économies alliées. En suivant ces traces, le policier s’enfonce dans un marécage de silences et de demi‑vérités laissant entrevoir, entre trafics et ambiguïtés, les fortunes obscures nées dans le sillage de la Libération. Et tandis que certains jouissent sans encombre de cette prospérité bâtie dans l’ombre, la pilule est d’autant plus amère pour Orbec que son propre père fut, lui, exécuté en juin 1944, injustement soupçonné d’avoir détourné de l’argent parachuté.

Sans rebondissements spectaculaires, l’intrigue privilégie une autre forme de tension, née de la superposition des temporalités et de la lente remontée de faits historiques enfouis. Servant avant tout de révélateur, l’enquête policière met en évidence les continuités souterraines entre la guerre, l’Occupation et l’après‑guerre, chaque piste suivie par Orbec ouvrant sur un pan méconnu ou volontairement occulté. Fidèle à son approche du roman noir comme outil politique, l’auteur s’attache moins à désigner un coupable qu’à éclairer les arrangements, les silences et les récits trompeurs qui ont modelé la mémoire collective. Le récit interroge ainsi la manière dont une société se reconstruit en triant ses souvenirs, quitte à composer entre gloire et oubli, révélant au passage combien les ombres de l’histoire continuent de peser sur le présent.

Si l’ouvrage séduit par la précision de son ancrage historique, l’on reste toutefois frustré par une légère impression de creux, l’enquête permettant certes de pointer des pans peu connus de l’après‑guerre, mais sans qu’aucun ne soit davantage qu’effleuré. Aussi, entre tension narrative assez molle et révélations finalement ténues, le roman laisse parfois le sentiment de ne pas exploiter tout le potentiel de sa matière. Il n’en propose pas moins une exploration sombre et rigoureuse d’une période trouble, révélatrice de turpitudes dont on cherche encore le fond. (3,5/5)
 

jeudi 27 août 2026

Critique : "Une Unique lueur" de Fred Vargas | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Une Unique lueur" de Fred Vargas

 


Coup de coeur 💓

 

Titre : Une unique lueur

Auteur : Fred VARGAS

Parution : 2026 (Flammarion)

Pages : 528

Accès au livre : ISBN 9782080160713  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

— Vous avez regardé les photos, Danglard ?
De la scène du crime ? demanda Adamsberg.
— Cela va de soi.
— Et donc ? Cela vous dit quelque chose ? Parce qu’à moi, oui.
— Tiens. Et cela vous raconte quoi ?
— Mais justement, rien. C’est quelque chose que je ne sais pas alors que cela me dit quelque chose. Donc ?
— Aucune idée.
— Faites un effort, nom d’un chien.
— Désolé, commissaire, dit Danglard avec une pointe d’indifférence.
— Bien. Réunion plénière dans quinze minutes. Il nous faut comprendre.
— Comprendre quoi ?
— Mais le quelque chose, commandant. On commence par là.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Médiéviste et titulaire d'un doctorat d'histoire, Fred Vargas est chercheuse en Histoire et Archéozoologie au CNRS. Elle met en scène son personnage Jean-Baptiste Adamsberg, commissaire de profession, qui apparaît pour la première fois dans L'Homme aux cercles bleus, paru en 2005. Le héros est directement inspiré du dessinateur de bandes dessinées Edmond Baudoin. Avec Les Jeux de l'Amour et de la Mort, l'auteure reçoit son premier prix lors du Festival de Cognac en 1986, signant son entrée dans la littérature française. Fred Vargas remporte ensuite et à 5 reprises le Trophée 813, récompensant le Meilleur Roman francophone. Primés à plusieurs reprises, adaptés au cinéma (Pars vite et reviens tard) et à la télévision, traduits dans plus de quarante langues, ses romans policiers sont des best-sellers en France comme en Allemagne et en Italie. Quand sort la recluse, a été publié aux éditions Flammarion en 2017, et 2018 chez J'ai lu, Sur la dalle en 2023. Elle est aussi l'auteure d'essais écologiques, L'humanité en péril (Flammarion, 2019 - J'ai lu, 2020) et Quelle chaleur allons-nous connaître ? Quelles solutions pour nous nourrir ? (Flammarion 2022).

 

Avis :

Après le demi‑pas de côté qu’avait constitué le plus symbolique et occulte Sur la dalle, Fred Vargas replace Adamsberg dans la pure continuité de ses enquêtes. Ce onzième volet retrouve le dispositif typique de la série, porté par une scène inaugurale d’une précision cérémonielle et par la lente remontée d’une intuition que le commissaire peine à formuler. La romancière confirme ainsi la cohérence de son univers, entre dérive perceptive, humour discret et cohésion tacite de ses personnages.

Une jeune femme est retrouvée morte en pleine rue, soigneusement vêtue et entourée d’ancolies dans une mise en scène étudiée. Appelé sur place, Adamsberg perçoit dans ce tableau un infime décalage qu’il ne parvient pas encore à identifier. Tandis que la brigade du 13ᵉ resserre les rangs autour de lui – Danglard avec ses réserves méthodiques, Retancourt en force tranquille, Veyrenc et ses alexandrins, Froissy, Estalère et les autres, sans oublier le chat obèse et paresseux, chacun retrouvant sa fonction dans la mécanique rodée du groupe –, un meurtre ancien vient très vite se superposer au présent. L’enquête se déploie alors entre ces deux scènes, dans la progression lente de cette lueur que seul Adamsberg semble percevoir.

Élaboré comme un jeu de piste minutieux semé de signaux faibles, le récit s’appuie sur une architecture nette qui en souligne la rigueur souterraine et la maîtrise tranquille. Cette construction sans ostentation privilégie les mouvements imperceptibles et la réorientation progressive des indices, chacun ne s’éclairant qu’au moment où il se déplace légèrement dans le champ. L’enquête progresse ainsi par ajustements plutôt que par révélations, les traces s’esquissant, se répondant et se contredisant parfois, avant de s’ordonner dans une logique qui ne cherche ni l’effet ni la surprise. Cette avance égale produit une tension discrète, assise sur la patience du regard et sur la manière dont l’attention se déplace d’un rien. 

L’univers vargasien, solidement installé, se maintient sans rigidité, ses figures récurrentes, bien au‑delà de simples repères sériels, agissant comme des présences stabilisantes dont la complémentarité implicite permet au récit d’évoluer sans heurts, dans une cohésion qui exonère du pittoresque et de la surenchère. Sobrement original et tissé d’un humour feutré, le roman cultive une forme de connivence discrète avec son lecteur, où ce qui prime n’est pas tant la résolution du mystère que le partage d’une ambiance et une lente circulation de l’intuition.

Tandis qu’entre une ombre nervalienne et la silhouette de Lauren Bacall, l’intrigue prend des résonances et une profondeur inattendues, le personnage plus rêveur et déroutant que jamais d’Adamsberg accentue la dimension presque flottante de l’enquête, pourtant maîtrisée de bout en bout, conduite depuis un seuil où le flair domine la logique. Ajoutons la tonalité sans pareille de la langue, parfois truculente dans ses surgissements, imprégnée d’un lyrisme discret et d’une sympathie diffuse pour ses personnages, et c’est avec un plaisir intact que l’on s’immerge dans ce nouvel opus qui porte à son meilleur une formule désormais parfaitement éprouvée. Coup de coeur. (5/5)

 

Citation :

Adamsberg tourna la clef de contact et démarra, se massant d’une main l’estomac. Le café du rude Harold, Harold avec un H, lui avait donné un peu mal au ventre. Il y avait peut-être des tas de saloperies dans ces doses de café-machine. Il haussa les épaules et accéléra. Des tas de saloperies, il y en avait des milliers partout, jusque dans les vers de terre et les fleurs qu’on offre aux femmes pour faire plaisir. Les fleurs, pas les vers de terre. Encore qu’il aimerait bien qu’on lui en offre. Des vers de terre, pas des fleurs. Il les lâcherait dans son jardin pour leur faire plaisir. Aux fleurs, pas aux vers de terre. Puisque les vers de terre sont le plaisir des fleurs, et l’essence de toute vie sur Terre.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

vendredi 31 juillet 2026

Critique : "Rue des boutiques obscures" de Patrick Modiano | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Rue des boutiques obscures" de Patrick Modiano

 


J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Rue des boutiques obscures

Auteur : Patrick MODIANO

Parution : Gallimard (Coll. Blanche 1978, 
                   Folio 1982, Quarto 2013)

Pages : 256

Accès au livre : ISBN 9782070373581  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Qui pousse un certain Guy Roland, employé d'une agence de police privée que dirige un baron balte, à partir à la recherche d'un inconnu, disparu depuis longtemps ? Le besoin de se retrouver lui-même après des années d'amnésie ? Au cours de sa recherche, il recueille des bribes de la vie de cet homme qui était peut-être lui et à qui, de toute façon, il finit par s'identifier. Comme dans un dernier tour de manège, passent les témoins de la jeunesse de ce Pedro Mc Evoy, les seuls qui pourraient le reconnaître : Hélène Coudreuse, Fredy Howard de Luz, Gay Orlow, Dédé Wildmer, Scouffi, Rubirosa, Sonachitzé, d'autres encore, aux noms et aux passeports compliqués, qui font que ce livre pourrait être l'intrusion des âmes errantes dans le roman policier.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Patrick Modiano est né en 1945 à Boulogne-Billancourt. Il a fait ses études à Annecy et à Paris. Il a publié son premier roman, La place de l’étoile, en 1968. Il a reçu le prix Goncourt en 1978 pour Rue des Boutiques Obscures. Il est l’auteur de plus d’une trentaine de romans, récits et recueils de nouvelles, parmi lesquels Dora Bruder, Un pedigree, Dans le café de la jeunesse perdue, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier et Souvenirs dormants, ainsi que d’entretiens avec Emmanuel Berl, d’un roman illustré par Jean-Jacques Sempé et du scénario de Lacombe Lucien, en collaboration avec Louis Malle. Patrick Modiano a reçu le Grand Prix national des lettres pour l’ensemble de son oeuvre en 1996, ainsi que le prix Nobel de littérature en 2014.

 

Avis :

Couronné trente-six ans plus tard par le prix Nobel de littérature pour son art de la mémoire et son exploration des fantômes laissés par l’Occupation, Patrick Modiano scellait déjà en 1978 une consécration amorcée peu auparavant par le prix de l’Académie française. Cette année-là le couronnait du Goncourt pour Rue des boutiques obscures, roman qui, suivant l’enquête d’un détective privé amnésique, parcourt Paris sur les traces d’identités effacées et de vies laissées en suspens. Reconstituant un passé dispersé à partir de noms, d’adresses et de témoignages incertains, l’auteur y poursuit son travail d’exhumation des traces ténues que l’histoire dépose dans l’anonymat urbain. Ces trouées fugitives dans l’oubli révèlent la texture particulière de son oeuvre : une mémoire aux contours vacillants, hantée, dont l’auscultation lève toujours plus d’ombres que de certitudes.

La retraite de son patron au milieu des années 1960 est ce qui incite Guy Roland à entreprendre la recherche de sa propre identité, effacée dans un accident survenu une quinzaine d’années plus tôt. Sa quête le conduit sur les pas d’un Grec juif de Salonique vivant à Paris sous un nom d’emprunt, entouré d’amis aussi divers qu’une mannequin française, un Anglais de l’île Maurice, une danseuse américaine d’origine russe et un ancien jockey britannique. Mais, de témoignages contradictoires en lieux qui se dérobent et en noms qui se transforment d’une version à l’autre, chaque piste, à peine ouverte, se fragilise aussitôt. Se faufilant entre les ombres floues du passé, l’histoire, qui remonte peu à peu à la période de l’Occupation, semble se réduire en poussière dès qu’on tente de la saisir.

Progressant moins par l’accumulation d’indices que par leur désagrégation au moment même où l’on croit les tenir, l’enquête de Guy Roland ne reconstitue pas tant une vérité qu’elle expose la fragilité des traces, la précarité des récits et l’instabilité des identités. Silhouettes d’autrefois portant chacune un lambeau de passé incertain, les personnages qu’il croise, plutôt que de contribuer à un ensemble cohérent, dessinent un champ de résonances où les versions se superposent sans jamais se confirmer. Il n’est pas jusqu’à la temporalité de la narration qui ne se trouble, les années 1930, l’Occupation, l’après-guerre et les années 1960 coexistant au lieu de s’enchaîner dans une mémoire qui, dans sa sélection, n’a que faire de la chronologie. Paris apparaît ainsi comme un puzzle de lieux stratifiés, qui ne renvoient plus à une époque précise mais, d’adresses anciennes en noms effacés, à une série de persistances enchevêtrées et brumeuses. Faute de restituer le passé, cette géographie cryptique, parcourue par Roland comme un palimpseste, n’en rétrocède que des résidus, le récit progressant alors plus par déperdition que par découverte. Ainsi abordé, hier ne se reconstruit pas, mais se désagrège, ne laissant dans la mémoire que quelques particules fugitives – les derniers photons d’une lumière ancienne, affaiblie par le temps et dont la présence, à peine perceptible, suffit pourtant à maintenir l’ombre d’une histoire.

À cette logique d’effacement répond l’amnésie du narrateur comme principe de construction du récit, la perception lacunaire de Roland conditionnant la syntaxe même du texte, ses avancées latérales et ses reprises discrètes. Guère plus que suggérée, l’Occupation est une zone grise, tissée de disparitions, d’emprunts d’identités et de non-dits, qui, soulignant ce que « chercher » veut dire dans un monde dont les vestiges sont minés, soulève les questions du témoignage et de la responsabilité. Dans ce contexte, les noms, adresses et patronymes, multipliés ou altérés, participent d’une poétique de la nomination où chaque variation signale un déplacement de sens et met en évidence la fragilité de la mémoire, tandis que la sobriété stylistique, avec ses ellipses, ses suggestions et son absence de résolution, s’accorde à l’incertitude explorée et à la survivance minimale du passé quand les archives manquent et que les témoins se dérobent.

Rue des boutiques obscures se déploie à rebours des romans d’énigme, chaque révélation ne faisant qu’agrandir l’ombre et l’incertitude dans une enquête vouée à l’irrésolution. En même temps que l’amnésie du narrateur organise cette progression erratique en fonction des manques plutôt que des avancées, l’Occupation, planant sur le récit tel un spectre invisible, apparaît comme le foyer d’un brouillage dont les répercussions continuent de déformer le présent. Emblématique de l’atmosphère modianesque, l’écriture elliptique et suggestive enveloppe lieux et personnages d’une lumière en clair-obscur et, entre mémoire lacunaire et opacité historique, condense cette perception du passé qui traverse l’ensemble des romans de l’auteur : une force aux résurgences imprévisibles, dont le halo diffus et mouvant aimante les existences sans jamais se laisser fixer. (4/5)

 

Citations :

Drôles de gens. De ceux qui ne laissent sur leur passage qu’une buée vite dissipée. Nous nous entretenions souvent, Hutte et moi, de ces êtres dont les traces se perdent. Ils surgissent un beau jour du néant et y retournent après avoir brillé de quelques paillettes. Reines de beauté. Gigolos. Papillons. La plupart d’entre eux, même de leur vivant, n’avaient pas plus de consistance qu’une vapeur qui ne se condensera jamais. Ainsi, Hutte me citait-il en exemple un individu qu’il appelait l’« homme des plages ». Cet homme avait passé quarante ans de sa vie sur des plages ou au bord de piscines, à deviser aimablement avec des estivants et de riches oisifs. Dans les coins et à l’arrière-plan de milliers de photos de vacances, il figure en maillot de bain au milieu de groupes joyeux mais personne ne pourrait dire son nom et pourquoi il se trouve là. Et personne ne remarqua qu’un jour il avait disparu des photographies. Je n’osais pas le dire à Hutte mais j’ai cru que l’« homme des plages » c’était moi. D’ailleurs je ne l’aurais pas étonné en le lui avouant. Hutte répétait qu’au fond, nous sommes tous des « hommes des plages » et que « le sable – je cite ses propre termes – ne garde que quelques secondes l’empreinte de nos pas ».


Je crois qu’on entend encore dans les entrées d’immeubles l’écho des pas de ceux qui avaient l’habitude de les traverser et qui, depuis, ont disparu. Quelque chose continue de vibrer après leur passage, des ondes de plus en plus faibles, mais que l’on capte si l’on est attentif. Au fond, je n’avais peut-être jamais été ce Pedro McEvoy, je n’étais rien, mais des ondes me traversaient, tantôt lointaines, tantôt plus fortes et tous ces échos épars qui flottaient dans l’air se cristallisaient et c’était moi.


J’avais marché jusqu’à la fenêtre et je regardais, en contrebas, les rails du funiculaire de Montmartre, les jardins du Sacré-Cœur et plus loin, tout Paris, avec ses lumières, ses toits, ses ombres. Dans ce dédale de rues et de boulevards, nous nous étions rencontrés un jour, Denise Coudreuse et moi. Itinéraires qui se croisent, parmi ceux que suivent des milliers et des milliers de gens à travers Paris, comme mille et mille petites boules d’un gigantesque billard électrique, qui se cognent parfois l’une à l’autre. Et de cela, il ne restait rien, pas même la traînée lumineuse que fait le passage d’une luciole.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

jeudi 23 juillet 2026

Critique : "Court-circuit" de Wolf Haas | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Court-circuit" de Wolf Haas

a

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Court-circuit (Wackelkontakt)

Auteur : Wolf HAAS

Traduction : Rose LABOURIE

Parution : en allemand (Autriche) en 2025,
                   en français en 2026 (Flammarion)

Pages : 272

Accès au livre : ISBN 9782080499875  
                           en librairie

 

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Franz Escher attend l’électricien. Il y a un faux contact dans sa prise. Pour tuer le temps, il se plonge dans un livre sur Elio Russo, ancien mafioso devenu témoin protégé. Elio Russo est en prison et attend d’être exfiltré. Ayant trahi les siens, il craint pour sa vie et, incapable de fermer l’œil, il se met à lire en pleine nuit. Son livre parle d’un certain Franz Escher. Qui attend l’électricien. Il y a un faux contact dans sa prise.
Court-circuit est un feu d’artifice narratif : à la manière des illusions de M. C. Escher, deux histoires sans aucun rapport à première vue s’entremêlent, au fil des pages, en une valse étourdissante qui nous électrise et nous tient en haleine jusqu’au court-circuit final.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Wolf Haas est né en 1960 à Maria Alm dans les Alpes de Berchtesgaden et vit à Vienne. Il a publié de nombreux romans, et a notamment signé une série de polars. Son oeuvre a été récompensée par le prix de littérature de Brême, le prix Wilhelm Raabe, le prix Jonathan Swift et le prix Erich Kästner.

 

Avis :

Connu pour la construction ludique et l’humour noir de ses polars, l’écrivain autrichien Wolf Haas poursuit ses expériences littéraires avec la mise en abyme de deux récits qui, renvoyant l’un vers l’autre par un astucieux jeu de miroirs, produisent un bouclage fictionnel aux allures de ruban de Möbius. Ce court-circuit narratif, où chaque histoire alimente et reflète l’autre, installe une circularité troublante qui brouille progressivement les frontières entre lecture, narration et réalité, jusqu’à faire du titre non seulement un motif thématique, mais le principe même d’organisation du roman. 

Pendant qu’un électricien répare chez lui une prise défectueuse, Franz Escher entame une lecture dont le protagoniste, Elio Russo, mafioso repenti en attente d’exfiltration dans le cadre d’un programme de protection des témoins, ouvre quant à lui un livre relatant la vie d’un certain Franz Escher. L’histoire que chacun se met à dévider par un bout sans se connaître se tend alors comme un fil narratif partagé, où l’avancée de l’un semble infléchir le destin de l’autre. Ce jeu de lectures croisées, qui fait progresser l’intrigue en même temps qu’il la dédouble, construit peu à peu un lien fictionnel si étroit que chacun se retrouve entraîné par le récit qu’il lit, comme si la fiction, en se refermant sur elle-même, finissait par imposer sa logique au réel. 

Au-delà de l’exercice de style bluffant et jubilatoire qui suffirait déjà à hypnotiser le lecteur, le roman montre comment la fiction agissante reconfigure les trajectoires des personnages et, par ricochet, la perception que l’on a de leur réalité. Ce double récit en miroir interroge la performativité de la narration, plus précisément la manière dont elle fait émerger un sens en perpétuelle mutation, qui se déplace et se reconfigure au gré des renvois internes. Plutôt que d’installer des certitudes, elle instaure un mouvement continu où chaque élément narratif semble se redéfinir à mesure qu’il apparaît. Le livre se lit alors comme une démonstration ludique de ce que peut la littérature lorsqu’elle se prend elle-même pour objet, révélant que le « court-circuit » annoncé par le titre est en vérité une manière de déjouer les attentes du lecteur autant que les conventions du récit linéaire, et de rappeler que toute histoire, même la plus réaliste en apparence, repose sur un équilibre fragile entre invention et croyance.

L’ingéniosité de sa construction électrise ce roman‑puzzle qui, circulant d’échos en reprises au fil de circonvolutions incessantes, ne perd jamais sa fluidité ludique. À mesure que les deux récits se répondent, s’installe une atmosphère étonnante, où la gravité des situations combinée à un humour discret, volontiers absurde, instille un plaisir de lecture aussi troublant que jubilatoire. Jouant à déplacer les repères et à brouiller la frontière entre sérieux et fantaisie, la narration, d’une malice parfaitement maîtrisée, fascine et réjouit de bout en bout. Coup de coeur. (5/5)

 

mardi 21 juillet 2026

Critique : "Cathédrale" de Tarik Noui | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Cathédrale" de Tarik Noui





J'ai aimé

 

Titre : Cathédrale

Auteur : Tarik NOUI

Parution : 2026 (Actes Sud)

Pages : 336

Accès au livre : ISBN 9782330215880  
                           en librairie

 

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Une nuit, dans la cité déchue d’Enoch, un garçon noir issu des quartiers miséreux est pris pour cible par la police. Corban Khôl ne souhaitait pourtant qu’une chose : découvrir la construction en cours de "la plus grande cathédrale du monde".
Quelques mois plus tard, alors que des nuées de corneilles se sont abattues sur les rues, Sarah Stavisky, une jeune étudiante a priori sans histoires, disparaît. Jonathan Lamm, affecté à l’enquête, sait qu’il doit faire vite : semant des cadavres sur son passage, la pègre pourrait bien être elle aussi à la recherche du coupable…
Tarik Noui signe ici un grand roman noir sur une humanité qui contemple sa propre fin et tente à toute force d’y échapper. Entre ténèbres et éclat, au cœur d’une ville qui dévore ses enfants : un lieu en devenir où tous pourront réclamer leur part de pardon. Mais, en enfer, rares sont les innocents, et rares ceux qui n’obéissent qu’à une seule loi.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1973, Tarik Noui est l’auteur de plusieurs romans et de nombreuses fictions pour France Culture. Il est également scénariste pour le cinéma et la télévision.

 

 

Avis :

Scénariste et écrivain reconnu pour son goût du noir, Tarik Noui ancre Cathédrale dans Enoch, ville imaginaire dont la géographie sociale, entre pauvreté, violence et assignations, prolonge directement son propre vécu de jeunesse en banlieue défavorisée. Flic, repenti, dealer ou parrain, ses personnages affrontent tous la même interrogation : comment se défaire de la faute dans un monde qui ne laisse aucune échappatoire. Cristallisant la tension entre déterminisme social et espoir d’un miracle, le surgissement d’une cathédrale en chantier au beau milieu de cette déliquescence fait figure de signe paradoxal, à la fois irruption du merveilleux et promesse fragile de rédemption que l’ordre urbain s’emploie à étouffer.

Un adolescent noir de la trashbelt, venu braver les frontières invisibles d’Enoch pour apercevoir le chantier, est laissé pour mort par les « loups », ces policiers qui veillent à maintenir chacun à sa place. Des années plus tard, une jeune femme disparaît inexplicablement. Ces deux implosions à peine remarquées dans le tumulte de la ville déclenchent pourtant des secousses souterraines dans l’existence d’une poignée de protagonistes : Jonathan, flic hanté par ses renoncements ; Paul, repenti en quête d’amendement ; Eton, dealer modelé par les logiques qu’il voudrait fuir ; et Igor, parrain vieillissant dont l’autorité se délite. Leurs trajectoires, que tout semble opposer, s’entrechoquent dans un récit où chaque tentative d’échapper à l’emprise sociale révèle la force des mécanismes qui les retiennent captifs.

Peu importe l'enquête, au final très discrète, l'originalité du roman tient à l'atmosphère de malaise, de désespoir et d'oppression qui asphyxie une cité en voie de décomposition avancée. Monde où institutions, criminalité et abandon politique participent d’un même mouvement d’effondrement, Enoch apparaît comme un organisme malade, une ville tentaculaire dont chaque recoin reconduit la violence et l’injustice, et où la frontière entre ordre et chaos s’est depuis longtemps effacée. Cette impression de dégénérescence est appuyée par une écriture tendue, rythmée, incantatoire, qui entretient la sensation de suffocation. 

Dans ce paysage dévasté, la cathédrale en construction concentre toutes les ambivalences. Monument de démesure dans une cité à l’agonie, mais aussi frêle espoir d’élévation, elle évoque une sorte de Tour de Babel inversée, édifiée non pour défier le ciel mais pour masquer la déroute d’une ville qui ne croit plus en rien. Projet pharaonique dans un monde à bout de souffle, elle incarne les illusions de grandeur d’un pouvoir déconnecté, les fantasmes mystiques de groupes marginaux et les projections contradictoires d’habitants en quête de sens. Comme la Babel biblique, elle attire, divise et affole, sauf qu'en lieu et place d'une punition divine, la confusion naît ici du chaos social, de la stratification d’Enoch et de l’incapacité collective à produire un horizon commun. Cette dimension symbolique entre gouffre et promesse achève de souligner les ténèbres d'un univers de fin de civilisation où errent des êtres en perdition, pris dans une mécanique sociale inextricable.

L’on referme ce récit presque aussi dérouté que ses personnages. Si la maîtrise stylistique de Tarik Noui, la puissance de son imaginaire urbain et la cohérence implacable de son univers forcent l’admiration, l’inconfort l’emporte face à une noirceur poussée jusqu’à la saturation, à des figures parfois outrancières et à des visions hallucinées d’une ville livrée à ses démons. Aucun espace de respiration ici : seulement un monde poisseux où la violence systémique écrase toute entreprise d’émancipation et condamne d’office à l’échec. A l'opposé de l'apaisement ou de la consolation, le roman tend un miroir grossissant, presque dystopique, à une société contemporaine minée par les fractures sociales, l’abandon politique et la montée des radicalités – un reflet déformé, certes, mais dont les contours résonnent avec une inquiétante familiarité. (3,5/5)

 

 

Citations :

Depuis sa voiture garée sous une arche en béton brut éclatée par endroits, Jonathan observait les gamins. Il leur trouvait le même regard bovin que leur paternel. Rejetons débiles élevés pour accompagner leur père aux matchs. Comme lui, ils avaient appris à beugler pour soutenir leur équipe. Ils ressentaient déjà cette excitation à dire des saloperies à l’adversaire. Et, plus tard, ils seraient ces adolescents brutaux qui iraient casser d’autres adolescents tout aussi idiots, jusqu’à se laisser pousser le ventre à la bière bon marché. Et ainsi de leurs propres rejetons. — Si tu n’as pas de miroir, engendre des monstres pour contempler ta monstruosité.


Igor Niev arrêta sa BMW noire aux abords du stade. Il n’y avait pas de match ce soir-là. Et, autour de l’enceinte, la même faune à errer entre les ombres et les lumières du bâtiment colossal. Sous l’une des voûtes s’étaient installés quelques groupes de sans-abri. Ils avaient fabriqué, avec les déchets de la ville, une forme larvaire de camp dans lequel ils vivaient. Une dizaine d’hommes et deux femmes se tenaient debout devant un maigre braséro. Les flammes lançaient des étincelles qui éclairaient un instant des visages fous. Ils avaient, autour de ce feu reconstitué, la condition éternelle des humains : la lumière sur leur face mais le dos aux ténèbres. Retour à la grotte.
 

dimanche 19 juillet 2026

Critique : "Chimère" de Julie Wolkenstein | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Chimère" de Julie Wolkenstein


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Chimère

Auteur : Julie WOLKENSTEIN

Parution : 2026 (P.O.L.)

Pages : 384

Accès au livre : ISBN 9782818064023  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Même si tous mes livres précédents étaient construits sur le modèle de l’enquête policière (secret, énigme à déchiffrer, indices, tension vers une résolution partielle ou totale), je n’avais jusqu’ici jamais écrit de vrai "polar" : le genre littéraire que je préfère ! Il me manquait l’envie de faire mourir violemment un personnage. Cette envie a fini par prendre forme, et Chimère est donc mon premier roman policier. » (J.W.)

L’intrigue de Chimère se construit comme une enquête familiale éclatée, transmise par voix croisées, lettres, souvenirs et confidences. Cinq femmes évoquent à tour de rôle la mort suspecte d’un homme, Osmond, à Rome, dans les années 1990. Vingt-cinq ans ont passé, mais chacune d’elles reste, à des degrés différents, marquée par cette affaire. À travers leurs points de vue, ce sont plusieurs générations, plusieurs époques qui se superposent et apportent un éclairage particulier sur ce qui apparaît avoir été un homicide involontaire en situation de légitime défense – c’est ainsi que la police romaine a défini la chute mortelle de ce tyran domestique, Osmond, par ailleurs artiste photographe et honorablement connu de la haute société pour sa collection d’oeuvres d’art. Cinq voix de femmes, que le confinement de 2020 isole du monde et les unes des autres, expriment successivement leur part de vérité. Leurs récits, leurs souvenirs, dévoilent des versions contradictoires de la vie d’Osmond et de sa mort, mais aussi des secrets et des blessures enfouies : amours contrariées, deuils, emprise, ambitions déçues, fractures générationnelles. Quête impossible ou contrariée, dans laquelle chaque témoin livre une part de vérité subjective, créant une mosaïque où vérité et mensonge se confondent, s’hybrident, créant des chimères.

Le mystère n’est pas tant dans la mort suspecte d’un homme controversé que dans le récit lui-même que les unes et les autres en font, livrant chacune une pièce tragique, fantaisiste, sombre ou nostalgique, d’un puzzle familial et générationnel. Une formidable histoire d’emprise, de filiation, et une plongée dans le passé, des années 1970 à nos jours.

 

Un mot sur l'auteur :

Spécialiste de Henry James, Julie Wolkenstein enseigne la littérature comparée à l’Université de Caen. Elle a notamment publié chez P.O.L. Les Vacances, Adèle et moi, La Route des Estuaires. Elle traduit également des auteurs américains et participe à des initiatives visant à mieux faire connaître le travail des artistes femmes.

 

Avis :

Romancière et universitaire spécialiste d’Henry James, Julie Wolkenstein reprend la trame du Portrait de femme de l’auteur américain dans une transposition contemporaine réagençant emprise et tension morale en une narration polyphonique. Conservant noms et configurations relationnelles, elle donne directement la parole à cinq femmes qui, vingt-cinq ans après les faits, restituent chacune leur versant de l’histoire. Le titre renvoie symboliquement à cette forme composite, assemblage de récits partiels et partiaux, en même temps que la réécriture, déplaçant l’intrigue dans un autre temps et l’envisageant sous plusieurs angles, propose, elle aussi, une sorte de version chimérique du roman classique. 

Au fil des récits se reconstitue un drame familial doublement meurtrier. Dans les années 1980, sur les instances de Serena Merle, écornifleuse experte à se rendre indispensable auprès des familles fortunées, la riche Isabelle a épousé Osmond, un homme tyrannique qui tenait déjà sous son emprise sa propre fille Iris, enfant fragile, sujette aux dépressions et habituée des séjours en clinique. Deux morts allaient survenir : celle d’Osmond, il y a vingt ans, officiellement tué par Serena en état de légitime défense, puis, quelques années plus tard, celle d’Iris, réputée suicidaire – des versions pourtant entachées de nombreuses ombres. C’est pour éclaircir ces événements que Henri, petit-fils d’Osmond, sollicite, en plein confinement du Covid‑29, plusieurs femmes liées à cette histoire : Lidia, nonagénaire au caractère bien trempé, qui rassemble ses souvenirs par mail avec l’aide de sa secrétaire ; Amelia, sœur du défunt, si volontiers tenue pour sotte et vulgaire qu’elle réserve ses confidences à ses soliloques ; Henriette, journaliste amie d’Isabelle, qui n’a jamais réussi à assembler les pièces du puzzle malgré ses investigations ; Serena elle‑même, cynique et calculatrice, qui se confie à son psychanalyste ; et enfin Isabelle, plus soucieuse d’oubli que d’élucidation. Leurs voix, diverses dans leur ton comme dans leurs doutes, se répondent en échos déformés, dessinant par leur superposition une vérité qu’aucune ne détient à elle seule.

Loin du seul hommage ou du simple décalque, la réécriture opérée par Julie Wolkenstein relève du procédé critique et interroge les ressorts narratifs de Portrait de femme. Conservant l'ossature originale du roman – les noms, les relations, l'emprise –, elle en déplace les coordonnées temporelles, redistribue les voix et reconfigure les enjeux moraux pour un effet de diffraction. Ce qui, chez Henry James, reposait sur une progression psychologique centrée sur Isabel Archer, se mue en mosaïque de récits dissolvant la vérité en un substrat incertain, entièrement dépendant des perspectives. Substituant à la focalisation unique une polyphonie de témoignages, la narration s'intéresse à ce que l'ouvrage originel escamotait, notamment le ressenti des femmes reléguées à la périphérie du drame. Lidia, Amelia, Henriette, Serena, Isabelle : chacune apporte un éclairage qu'à la fin du XIXe siècle, l'auteur laissait hors champ.

Se voulant révélatrice, cette réécriture ne modernise pas tant qu’elle réagence la parole, faisant entendre ce qui, dans le texte source, restait silencieux ou implicite. Cette double entrée dans le roman, par l’héritage littéraire et par le drame familial, lui confère une dimension chimérique à plusieurs titres. Hybride dans sa forme, composite dans sa structure et instable dans sa vérité, le livre montre que toute histoire – surtout lorsqu’elle repose sur l’emprise, le secret et la culpabilité – se construit à partir de récits concurrents, de reconstructions et de déformations. Réécrire sert ainsi à explorer la fabrique du récit, sa transmission, ses falsifications et sa survivance dans les mémoires, où il apparaît, de fait, fort chimérique.

En veillant, pour s’y retrouver, à dessiner l’arbre généalogique de la famille, l’on pourrait se trouver déjà content de la simple dégustation de ce polar original, qui privilégie l’écoute patiente des témoins et des intervenants plutôt que la logique déductive. À cette dimension ludique s’ajoute l’ambition, teintée d’éthique contemporaine, d’une revisite du roman source d’Henry James, qui met à distance l’autorité narrative victorienne et recentre le récit sur celles qui n’y étaient que figurantes. Laissant s’exprimer ces subjectivités marginalisées, la réécriture questionne la légitimité des récits dominants et propose une autre façon d’envisager le passé, par ses omissions et ses silences. Hasard des publications : la nouvelle traduction quasi concomitante de Moon Tiger de Penelope Lively rappelle aussi, à sa manière, combien l'Histoire, tout sauf un bloc homogène, se construit dans la superposition de récits disjoints et dans la tension entre mémoire individuelle et narration commune. Ainsi, de Penelope Lively à Julie Wolkenstein se dessine une même conviction : la vérité n’est jamais qu’une chimère patiemment élaborée par celles et ceux qui tentent de la raconter. (4/5)

 

Citation : 

Son père était horloger. Il y avait vraiment de très belles choses, chez eux. Lidia m’a offert cette pendule pour me remercier de l’avoir aidée. Et je l’ai remerciée pour cette pendule en lui faisant acheter son palazzo, comme l’appelait Isabelle. Parce que l’un des secrets, pour que vos amis fortunés continuent à vous faire des cadeaux, c’est qu’ils vous restent toujours redevables de quelque chose, et pas l’inverse.

 

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LIVELY Penelope : Moon Tiger 
 

 
 

vendredi 3 juillet 2026

Critique : "Maudite soit la guerre" de Gwenaël Bulteau | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Maudite soit la guerre" de Gwenaël Bulteau


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Maudite soit la guerre

Auteur : Gwenaël BULTEAU

Parution : 2026 (Manufacture de livres)

Pages : 280

Accès au livre : ISBN 9782385533113  
                           en librairie

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

1917. La Grande Guerre a transformé Paris. Les Poilus en permission hantent les rues tandis que les femmes sont mobilisées pour faire fonctionner l’économie du pays. Sentiments patriotiques, peur des espions allemands et traque des déserteurs agitent la ville.
Jeanne, jeune actrice, rêve de scène et d’évasion. Elle aime Maxence, apprenti aux Halles, impatient d’être mobilisé pour accomplir son devoir tout en suivant les traces de son père.
Quand un meurtre frappe leur quartier, le commissaire Soubielle commence à enquêter dans le voisinage. Ce qu’il va découvrir dépasse le banal fait divers : entre secrets de familles enfouis et loyautés déchirées, c’est le poids d’une époque où chaque choix peut dissimuler une trahison.
Gwenaël Bulteau nous plonge dans une fresque familiale et policière au cœur d’un Paris méconnu et à bout de souffle. Avec Maudite soit la guerre, il confirme une fois de plus son talent pour raconter les tourments humains dans les zones d’ombre de l’Histoire, là où le destin des hommes vacille.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1973, Gwenaël Bulteau est professeur des écoles. En 2017, il est notamment lauréat du prix de la nouvelle du festival Quais du Polar, pour un texte publié par la suite aux éditions 10-21. Après La République des faiblesLe Grand Soir et Malheur aux vaincus, Maudite soit la guerre est son quatrième roman.

 

Avis :

Reconnu pour son sens de l’atmosphère et de la psychologie, Gwenaël Bulteau ancre son dernier polar historique en 1917, au cœur d’un Paris épuisé par la Grande Guerre. Dans ce contexte où le conflit, entre devoir, peur et survie, s’immisce dans le quotidien et altère les relations humaines, l’enquête policière sert de prisme révélateur de la violence diffuse qui étreint la capitale et souligne les fractures morales d’une société mise à rude épreuve.

Nourri par l’exaltation patriotique, la traque des déserteurs et les soupçons d’espionnage, un climat d’incertitude presque paranoïaque enveloppe ce Paris de l’arrière, où les femmes s’échinent à maintenir l’essentiel tandis que la noria d’estropiés et de permissionnaires dévastés semble ne jamais devoir s’interrompre. C’est dans ce cadre déstabilisé que Jeanne, jeune actrice déterminée à s’affirmer, et Maxence, apprenti des Halles animé par le désir de servir et d’honorer la mémoire paternelle, tentent malgré tout de tracer leur voie. La survenue d’un meurtre dans leur quartier entraîne l’intervention du commissaire Soubielle et ouvre une enquête qui les ramène brutalement aux contingences de l’époque.

Usant du polar comme d’un outil d’exploration sociale, Gwenaël Bulteau nourrit son intrigue des non‑dits et des crispations d’une ville meurtrie, contaminée jusqu’au plus banal du quotidien par l’angoisse, la suspicion et l’usure morale. Dans ce tableau qui révèle les failles individuelles sans jamais les détacher du tumulte historique, le meurtre apparaît comme la résurgence au grand jour de courants souterrains alimentés par le vacillement des repères et par le brouillage de la frontière entre culpabilité et survie. Jamais réduits à des archétypes du roman noir, les deux jeunes gens incarnent avec justesse deux façons de chercher une place dans un monde qui se défait. Le commissaire Soubielle, quant à lui, campe une figure ambivalente, à la lucidité blessée, dont l’enquête révèle les fragilités en même temps que les ombres de la ville. De facture classique, le roman se déroule ainsi dans une tension constante entre quête de vérité et vulnérabilité humaine, sculptant ses caractères au ciseau de l’Histoire. 

Malgré une accumulation de motifs et de ramifications rendant au final assez invraisemblable la manière dont certains fils se rejoignent, le récit conserve une cohérence d’ensemble et une réelle puissance d’évocation. Cette profusion nourrit l’instantané d’un Paris sous tension, où chacun porte le poids d’un monde en bascule. La précision du regard, la sensibilité accordée aux trajectoires individuelles et la capacité à faire vibrer l’époque dans ses détails les plus concrets emportent le lecteur par leur efficacité narrative. Mariant souffle romanesque, sens du personnage et acuité sociale, cet excellent polar s’épanouit dans une richesse qui déborde largement son suspense discret. (4/5)
 

mercredi 3 juin 2026

Critique : "L'étendard sanglant est levé" de Benjamin Dierstein | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L'étendard sanglant est levé" de Benjamin Dierstein


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : L'étendard sanglant est levé

Auteur : Benjamin DIERSTEIN

Parution : 2025 (Flammarion)

Pages : 914

Accès au livre : ISBN 9782080470768  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Janvier 1980. Alors que la France s’enfonce dans la crise économique, les services de police sont déterminés à mettre un visage sur ceux qui importent le terrorisme révolutionnaire dans le pays.
Infiltré auprès d’Action directe, le brigadier Jean-Louis Gourvennec approche un marchand d’armes formé par les services libyens qui affole Beauvau et répond au surnom de Geronimo. Jacquie Lienard, son officier traitant aux RG, tout comme Marco Paolini, un jeune flic tourmenté de la BRI, sont prêts à tout pour localiser et identifier le trafiquant. Les deux inspecteurs concurrents vont rapidement faire face à Robert Vauthier, un mercenaire reconverti en proxénète qui enflamme les nuits de la jet-set parisienne et s’apprête à prendre le chemin du Tchad pour traquer Geronimo. La campagne présidentielle et le retour de Carlos sur le devant de la scène vont plonger ces quatre personnages dans un déchaînement de coups bas, de corruption et de violence dont personne ne sortira indemne.
Le deuxième tome d’une saga historique entre satire politique, roman noir et tragédie mondaine, dont les personnages secondaires ont pour nom Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand, Charles Pasqua, Tany Zampa, François de Grossouvre, Carlos ou Gaston Defferre.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Benjamin Dierstein est né à Lannion, dans les Côtes-d’Armor. Enfant des cités HLM bretonnes et des comptoirs de bistrots, biberonné à Ellroy, Peckinpah et Cimino, il dirige le label de musiques électroniques bretonnes Tripalium Corp. Il s’est fait connaître par une première trilogie très remarquée sur la France des années 2011 à 2013 : La Sirène qui fume, La Défaite des idoles et La Cour des mirages. Les deux premiers tomes sont parus chez Nouveau Monde Éditions et le troisième chez EquinoX ; tous trois ont été repris chez Points. En 2025, Bleus, blancs, rouges a inauguré sa nouvelle saga sur la France des années 1978 à 1984.

 

Avis :

Le deuxième volet de la trilogie de Benjamin Dierstein nous propulse dans la France de 1980, secouée par des tensions politiques et par la montée de la violence d’extrême gauche. Sur la toile précise des rivalités policières, des fractures idéologiques et des derniers soubresauts de l’ère Giscard, se dessine un paysage sombre où l’État chancelle, miné par une brutalité qui se propage et s’organise. Agents infiltrés, militants radicaux, intermédiaires opaques : toute une faune agit dans l’ombre, insufflant au récit une tension électrique.

Dans le prolongement direct de Bleus, blancs, rouges, on retrouve Jackie Lienard et Marco Paolini, toujours pris dans les rêts de leurs querelles de services et de leurs fidélités mouvantes, tandis que l’enquête ouverte précédemment s’enfonce dans des ramifications plus troubles encore. Aux luttes intestines entre RG et BRI s’ajoutent les trajectoires de nouveaux protagonistes – militants exaltés, intermédiaires clandestins et agents doubles aux motivations fuyantes – qui complexifient un jeu de forces déjà instable. Si L’Étendard sanglant est levé s’inscrit clairement dans cette continuité, Benjamin Dierstein réactive avec soin les enjeux essentiels pour que le lecteur puisse s’y frayer un chemin sans avoir nécessairement parcouru le volet précédent. Mais ceux qui auront suivi la genèse des tensions entre Lienard et Paolini, les rivalités institutionnelles et les premières zones d’ombre de l’affaire mesureront mieux la portée des fractures qui s’élargissent ici. Au fil des opérations clandestines, des filatures et des manipulations croisées, le récit dévoile les coulisses d’un affrontement souterrain où chacun avance masqué, et où les certitudes initiales se brisent pour laisser place à un ensemble plus vaste, plus opaque, et terriblement humain.

Ce nouvel opus confirme la maîtrise narrative de Benjamin Dierstein, qui conjugue exigence documentaire et tension romanesque avec une acuité impressionnante. Son écriture, sèche et nerveuse, restitue la brutalité d’une époque en reconstituant minutieusement ses réseaux, ses logiques institutionnelles et leurs zones de friction. Mais derrière la mécanique policière et politique, apparaît la dimension plus intime d’hommes et de femmes pris dans des engrenages qui les dépassent, contraints d’avancer dans un monde où la loyauté se délite à mesure que les lignes de force se déplacent. Cette manière de faire dialoguer le chaos ambiant et les failles individuelles installe une tension continue, qui rend tangible, à chaque scène, la façon dont les dynamiques collectives rejaillissent sur les trajectoires singulières, parfois jusqu'à les broyer.

Encore une fois d’une ampleur considérable – près d’un millier de pages – mais toujours parfaitement digeste et réellement captivant, ce tome intermédiaire élargit le champ de la saga, approfondit les lignes de fracture et dévoile l’architecture souterraine d’un moment historique en recomposition. Réussissant à embrasser simultanément la complexité des enjeux politiques, la densité des intrigues clandestines et la fragilité des trajectoires humaines qui s’y trouvent prises, ce roman noir particulièrement riche, dont certains passages exigent un cœur bien accroché, confirme la force d’un projet littéraire porté par une cohérence et un souffle à la hauteur de son ambition. Coup de coeur. (5/5) 

 

 

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jeudi 2 avril 2026

Critique : "La colline" de Mathilde Beaussault | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "La colline " de Mathilde Beaussault


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : La colline

Auteur : Mathilde BEAUSSAULT

Parution : 2026 (Seuil)

Pages : 336

Accès au livre : ISBN 9782021602302  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

Un jour d’hiver, dans une cité de Rennes, un nouveau-né est découvert au fond d’un container à ordures. Vivant. Quelques étages plus haut, une jeune fille se vide de son sang. Elle s’appelle Monroe, elle a dix-sept ans. Dans cette chambre où sa mère l’a enfermée, Monroe revit les mois passés sur la colline, chez sa grand-mère Madeleine. Là-haut, le vent, le labeur et le silence façonnent les corps. Auprès de cette vieille femme solitaire aux mains guérisseuses, Monroe, enceinte, a découvert une paix inespérée. Et puis tout s’est écroulé. Monroe s’affaiblit, les policiers enquêtent, les soignants espèrent, les pompiers s’interrogent, la famille se désintègre : durant ces quelques heures d’une intensité foudroyante, chacun mesurera ce qu’il a perdu – ou sauvé – de son humanité.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en Bretagne au début des années 1980, Mathilde Beaussault, fille d'agriculteurs, enseignante, a fait une entrée remarquée dans le monde de la littérature avec son premier roman Les Saules, un des 100 meilleurs livres de l’année 2025 selon le palmarès Lire Magazine, Grand Prix de littérature policière, Prix du jury du polar L’Humanité, Prix Louis-Guilloux.

 

Avis :

Après Les Saules, Mathilde Beaussault poursuit l’exploration âpre et lumineuse des vies cabossées qui marque son oeuvre naissante. S’inspirant d’un fait divers réel, point d’entrée d’une enquête autant psychologique que familiale, ce second roman observe avec précision la manière dont un milieu, un territoire et des héritages enfouis peuvent peser sur une existence jusqu’à la condamner. Ancré dans une Bretagne rurale dont l’auteur restitue la rudesse comme les solidarités fragiles, le récit montre comment l’isolement, la précarité et les blessures anciennes peuvent préparer le terreau d’une tragédie annoncée. 

Un nourrisson est retrouvé in extremis dans une poubelle d’un quartier défavorisé de Rennes. Au même moment, Monroe, dix-sept ans, se vide de son sang derrière la porte verrouillée de sa chambre, sous le regard indifférent d’une mère instable et violente. Pour comprendre comment ces deux scènes se répondent, le roman adopte une construction chorale : d’un côté, la voix objective des secours, qui reconstitue les faits à travers interventions, constats et rapports ; de l’autre, le point de vue de Monroe, qui donne accès à la réalité vécue de sa grossesse et à l’enchaînement des événements. Le récit remonte alors plusieurs mois en arrière, jusqu’à l’envoi de la jeune fille chez sa grand-mère Madeleine, dans une campagne bretonne isolée, où cette trêve rude mais protectrice laisse peu à peu affleurer un passé fait de carences éducatives, de violences et de silences familiaux. À mesure que ces éléments se dévoilent, le roman met en lumière l’enchaînement de sévices et de renoncements qui ont jalonné la trajectoire de Monroe et rendu possible le drame.

Par-delà la tension dramatique du récit, la plus grande qualité du livre est sans doute son écriture d’une justesse évidente, sensible aux mouvements intérieurs comme aux gestes les plus ténus. Habile à rendre perceptibles les contradictions, les élans brusques ou les replis instinctifs de ses personnages, elle les inscrit dans une construction narrative maîtrisée, où la polyphonie permet d’aborder chaque scène sous plusieurs angles sans jamais en troubler la lisibilité. Les dialogues, d’une précision savoureuse, semblent taillés pour chaque voix, révélant autant qu’ils dissimulent et donnant à chacun une présence crédible et sensible. Cette exactitude de l’oralité, faite de vraies trouvailles de réparties et d’un humour aussi discret que cinglant, s’accorde au réalisme âpre et sensoriel du décor rural breton qui imprègne le récit, soulignant la profondeur psychologique d’une Monroe mutique dont le silence même devient langage. 

Avec ce deuxième roman, Mathilde Beaussault se confirme comme une nouvelle voix forte du réalisme rural. Là où Les Saules laissait parfois place à quelques maladresses syntaxiques qui en freinaient l’élan, La colline déploie une prose d’une grande netteté, débarrassée de ses scories, et intensément habitée. La cohérence de la construction soutient un récit tendu sans jamais sacrifier la nuance, tandis que la précision du rythme et la densité des images lui donnent une ampleur nouvelle. Coup de cœur pour ce huis clos hautement atmosphérique, transcendé par la singularité d’une écriture déjà pleinement reconnaissable. (5/5)

 

 

Citation : 

Quand je sens qu’une dame se prend des baffes pour un tube de dentifrice mal rebouché, mon mètre soixante a des envies de meurtre. Mon père avait la main lourde. Sur ma mère, sur mes sœurs et sur moi, la cadette, quand il trouvait personne d’autre à rosser. On dit qu’on a le sang chaud de là où je viens. Mon cul ! Le mec qui cravache une femme et ses gosses comme s’il devait défricher la jungle pour avancer, c’est un connard. Ici ou ailleurs. Point barre. Celui qui viendra me faire une réflexion sur le ménage de ma salle de bains, il n’est pas né. Mon père était un maniaque de la propreté, d’après ma mère, très douée dans l’art de l’euphémisme et du maquillage de plaies. Depuis qu’il est mort, personne ne brique la pierre tombale. Je l’imagine fulminer dans son cercueil et ça me fait dormir plus vite.

 

 

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