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jeudi 8 janvier 2026

[Brodesser-Akner, Taffy] Le Compromis de Long Island

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le Compromis de Long Island
            (
Long Island Compromise)

Auteur : Taffy BRODESSER-AKNER

Traduction : Diniz GALHOS

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2024,
                  en français en 2025 (Calmann-Lévy)

Pages : 576 

Accès au livre : ISBN 9782702191750  
                           en librairie

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

«  Vous voulez connaître une histoire avec une fin horrible ? Le mercredi 12 mars 1980,
Carl Fletcher, l’un des hommes les plus riches de la banlieue de Long Island, fut kidnappé dans l’allée de son garage alors qu’il se rendait à son travail. »  
Les Fletcher de Long Island sont l’incarnation d’une certaine idée du rêve américain : l’usine familiale bat son plein et ils sont les propriétaires d’une grande demeure dans cette banlieue aisée proche de New York. Grâce à leur bonne volonté et leur dur labeur, ils connaissent un niveau de richesse et de réussite qui les protégera des aléas de la vie… C’est du moins la théorie.  
Mais lorsque Carl, le père et héritier de l’entreprise, est kidnappé contre rançon, une faille apparaît dans cette existence confortable.  
S’il est libéré quelque temps après – en apparence sain et sauf –, la violence arbitraire de cet acte aura l’effet d’une bombe à retardement sur lui et ses proches.
 
À travers l’histoire des différentes générations d’une famille juive depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’à aujourd’hui, Taffy Brodesser-Akner livre un grand roman américain où peurs, désirs, ambitions et mensonges éclatent au grand jour.

 

Un mot sur l'auteur :

Taffy Brodesser‑Akner est une journaliste et romancière américaine née en 1975 à New York. Collaboratrice du New York Times Magazine, elle s’est distinguée par ses enquêtes et ses portraits. Elle est l’auteur de deux romans : Fleishman Is in Trouble, finaliste du National Book Award, et Long Island Compromise, publié en 2024 et lauréat du Grand Prix de littérature américaine 2025.

 

Avis :

Richissime famille juive installée au cœur de la très sélect Long Island, dans l’État de New York, les Fletcher vivent dans un confort presque indécent, protégés du monde par les murs épais de leur opulence. Tout bascule pourtant le jour où Carl, le patriarche, propriétaire prospère d’une usine de polystyrène, est enlevé puis relâché contre rançon. Il revient vivant, mais irrémédiablement brisé : un homme fendu de l’intérieur, incapable de mettre des mots sur ce qu’il a traversé, d’autant plus atteint que sa famille, par instinct de survie ou par commodité, s’empresse d’enfouir l’épisode sous une chape de silence. Le traumatisme, faute d’être affronté, s’insinue alors dans le quotidien et, tapi dans les non‑dits, étend peu à peu son emprise jusqu’à imprégner durablement la vie de chacun.

Aussi opaque pour le lecteur que pour les enfants Fletcher, ce rapt – dont le roman ne dévoilera le mystère qu’à son terme, lorsque Beamer, Nathan et Jenny seront devenus adultes – devient un tabou fondateur, la pierre noire autour de laquelle chacun se construit : Beamer en s’abandonnant à une vie d’excès pour tenter de combler un vide qu’il ne comprend pas, Nathan en développant une angoisse maladive qui le pousse à tout contrôler, Jenny en se rebellant contre cet héritage empoisonné. Avec les années, l’enlèvement de Carl se cristallise en tension diffuse qui infléchit les parcours, altère les liens et finit par définir la famille plus sûrement que n’importe quelle réussite ou tradition. Lorsque la vérité surgira enfin, tardive et déconcertante, elle ne dissipera rien, mais éclairera l’ampleur de ce que chacun avait choisi de ne pas voir. 

Le roman s’impose comme une saga ample et ambitieuse, une vaste fresque familiale qui traverse plusieurs décennies et explore les failles, les secrets et les contradictions d’un microcosme. Son style, riche et foisonnant, parfois même labyrinthique, explore la psychologie des personnages avec un sens aigu du détail, mêlant humour juif new‑yorkais et introspection mordante, dans une veine qui n’est pas sans évoquer Philip Roth. 

Au cœur de cette construction romanesque se déploie une réflexion sur ce qui tient une famille debout lorsque les récits qu’elle se raconte se fissurent. Irruption de la violence dans l’intime, le rapt du père agit comme un catalyseur, cristallisant les rancœurs enfouies, les loyautés ambiguës, les attentes déçues et ces héritages invisibles qui façonnent les individus à leur insu. Le roman interroge la transmission, souvent trouble, des blessures, des mythologies internes et des récits bancals que chacun doit apprendre à déconstruire. Il explore aussi la réussite sociale, dans un contexte où l’American Dream apparaît comme un mirage, les personnages oscillant entre ambition et désillusion, pris au piège de rôles imposés et de façades à préserver. Enfin, le texte plonge dans les tensions identitaires propres à la culture juive américaine, entre tradition et modernité, appartenance et autonomie.

Mêlant satire, émotion et chronique sociale, cette réflexion foisonnante sur la transmission, la culpabilité, la réussite américaine et les illusions familiales – tout ce qui, dans une vie, se transmet, se déforme, se terre ou se répète malgré soi – trouve tout son sens dans son titre : dépassant le simple arrangement conjugal ou financier, le « compromis » s’avère ici la condition même de l’existence, ce mélange de renoncement, d’accommodement et de stratégies silencieuses grâce auquel une famille parvient, tant bien que mal, à tenir debout. Chez les Fletcher, comme chez tant d’autres, ce compromis, à la fois ciment et source de dissension, finit par définir – à travers ce que l’on accepte, dissimule ou négocie – bien plus sûrement que les grands principes affichés. 

Une lecture relativement exigeante, longue et dense, parfois crue et féroce, toujours attentive à ce que révèlent les détails, et qui rappelle surtout que, même carapaçonnée par la richesse la plus insolente, aucune existence n’échappe à l’inéluctable violence de la condition humaine. (4/5)

 

 

Citations : 

Ses faux-cils donnaient l’impression que ses yeux se faisaient dévorer par des tarentules.


Elle aurait pu espérer avoir des enfants qui lui auraient peut-être ressemblé un peu plus, par leur opiniâtreté et leur énergie. Elle aurait pu avoir des enfants qu’elle aurait peut-être tenus en plus haute estime. Elle avait passé toute leur vie à les voir se débattre vainement en quête d’un sens à cette vie où tout leur était servi sur un plateau. Elle les plaignait, parce que quand on naît comme ça, même si on perd tout, comme c’était désormais leur cas, on ne sent jamais l’instinct de survie brûler au fond de soi. On ne croit jamais vraiment qu’il existe une bonne raison de se lever le matin, même si désormais, il y en a une. Ruth savait que son instinct de survie était très puissant. C’était à cause de cela qu’elle avait épousé un homme riche sans se demander ce que cela impliquerait pour ses enfants. Le danger s’était volatilisé quand elle s’était mariée avec Carl, mais la peur ne l’avait jamais lâchée.


On ne peut espérer évoluer dans la flaque d’eau de mer où l’on a vu le jour qu’à condition que quelqu’un nous apprenne à nager. Ou dit plus simplement, pour être quelqu’un de normal, il faut connaître des gens normaux, même de loin.


Peut-être est-ce là le véritable Compromis de Long Island : on peut réussir en ne comptant que sur soi, ou on peut devenir une vraie pelote de névroses, et ces deux voies opposées sont déterminées par les circonstances dans lesquelles on naît. Votre pauvreté suscitera chez vos enfants une forte volonté de s’en sortir. Ou votre fortune les condamnera à devenir des veaux, comme celui que Jenny avait mis en scène au collège, des personnes si assistées que lorsqu’il leur sera enfin permis de sortir de leur cage dorée pour se rendre à l’abattoir, elles ne seront pas même capables de se tenir sur leurs jambes. Mais celles et ceux qui grimpent les échelons sociaux par leurs propres moyens ne cessent jamais d’être taraudés par la peur du pire, et celles et ceux qui ont la chance de naître dans l’opulence et la sécurité ne deviennent jamais des personnes pleinement épanouies. Et qui peut dire laquelle de ces voies est la meilleure ? Quel que soit le cas dans lequel nous nous trouvons, nous restons prisonniers d’un système qui n’a de cesse de nous enculer, encore et encore, à perpétuité, et l’alternative importe peu.

 

jeudi 11 décembre 2025

[Levison, Iain] Arrêtez-moi là !

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Arrêtez-moi là ! (The Cab Driver)

Auteur : Iain LEVISON

Traduction : Fanchita GONZALEZ BATLLE

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2002, 
                  en français en 2011 (Liana Levi)

Pages : 256

Accès au livre : ISBN 9782867465963  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur : 

Charger un passager à l’aéroport, quoi de plus juteux pour un chauffeur de taxi? Une bonne course vous assure une soirée tranquille. Ce soir-là, pourtant, c’est le début des emmerdes… Tout d’abord la cliente n’a pas assez d’argent sur elle et, pour être réglé, il vous faut entrer dans sa maison pourvue d’amples fenêtres (ne touchez jamais aux fenêtres des gens!). Plus tard, deux jeunes femmes passablement éméchées font du stop. Seulement, une fois dépannées, l’une d’elles déverse sur la banquette son trop-plein d’alcool. La corvée de nettoyage s’avère nécessaire (ne nettoyez jamais votre taxi à la vapeur après avoir touché les fenêtres d’une inconnue!). Après tous ces faux pas, comment s’étonner que deux policiers se pointent en vous demandant des comptes? Un dernier conseil: ne sous-estimez jamais la capacité de la police à se fourvoyer!
Dans ce roman magistral, Levison dissèque de manière impitoyable les dérives de la société américaine et de son système judiciaire.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Iain Levison, né en Écosse en 1963, arrive aux États-Unis en 1971. À la fin de son parcours universitaire, il exerce pendant dix ans différents métiers – chauffeur de poids lourds, peintre en bâtiment, déménageur ou encore pêcheur en Alaska –, sources d’inspiration de son récit autobiographique.

Le succès arrive en France avec Un petit boulot, livre devenu culte, encensé par la critique et les libraires. Dans ses six romans suivants, Iain Levison poursuit sa critique drôle et cinglante de la société américaine et de ses dérives, s’attaquant aussi bien à l’armée et la justice qu’aux hommes politiques.

Plusieurs de ses romans ont été traduits à l’étranger et trois d’entre eux ont été adaptés au cinéma : Arrêtez-moi là ! réalisé par Gilles Bannier, avec Reda Kateb et Léa Drucker (2014) ; Un petit boulot réalisé par Pascal Chaumeil, avec Roman Duris et Michel Blanc (2016) ; Une canaille et demie (Canailles) réalisé par Christophe Offenstein, avec François Cluzet, Dora Tillier et José Garcia (2022).  

 

Avis:   

Romancier du réel préoccupé par les injustices contemporaines, Iain Levison ne cesse, depuis ses premiers romans, de dénoncer les dérives sociales et institutionnelles d’une plume acérée, qui sous couvert d’humour noir, révèle l’absurde et le tragique du quotidien. Bien avant son tout dernier ouvrage, Les stripteaseuses ont toujours besoin de conseils juridiques, où il met en scène la lassitude d’un avocat commis d’office, il s’était déjà attaqué à la machine judiciaire américaine avec Arrêtez-moi là ! (The Cab Driver, 2002). 

Ce récit implacable raconte la descente aux enfers de Jeff Sutton, chauffeur de taxi texan dont la vie bascule lorsqu’une série de hasards fait de lui le coupable idéal dans une affaire de disparition d’enfant. De la coïncidence à la présomption, puis à l’accusation formelle, la mécanique judiciaire s’emballe, jusqu’à brandir la menace de la peine capitale, laissant à l’accusé la lourde tâche de prouver son innocence dans un système qui préfère un coupable douteux au doute de la recherche de vérité.

Iain Levison excelle à peindre l’ordinaire pour dévoiler l’arbitraire institutionnel. Jeff Sutton, citoyen lambda à mille lieues du héros, voit sa vie basculer pour avoir été au mauvais endroit au mauvais moment. Ce destin banal soudain broyé rappelle de manière glaçante que nul n'est à l'abri de l'injustice. Avec une retenue qui met d’autant mieux en lumière l’absurde, l’auteur déploie un style dépouillé et tendu pour exposer la logique froide et déshumanisante des procédures, l’indifférence des autorités et la solitude de l’accusé face à une machine inarrêtable. L’humour noir, discret mais incisif, renforce l’effroi en révélant l’ironie cruelle d’un système qui se prétend rationnel tout en reposant sur des préjugés et des raccourcis. 

Par-delà l’histoire singulière de Jeff Sutton, Arrêtez-moi là ! interroge plus largement la fragilité du principe de justice dans une société obsédée par l’efficacité et, en ultime horizon, le recours à la peine capitale. Sobriété du style et ironie corrosive – encore discrète par rapport à ses ouvrages ultérieurs – achèvent de rendre ce récit captivant, déployant une puissance politique et morale qui transcende le roman judiciaire et, près d’un quart de siècle plus tard, demeure d’une brûlante actualité. (4/5)

 

 

Citations :

Les jours se confondent. Je me demande si je deviens fou. Comment le savoir ? Je suis l’homme le plus équilibré que je connaisse, mais mon entourage se résume désormais à un psychopathe complet. Les cadres de références ont été déformés. La folie d’hier est la normalité d’aujourd’hui.

Tu n’es pas innocent jusqu’à ce qu’il soit prouvé que tu es coupable, ça marche dans l’autre sens. Il faut prouver que tu es innocent. S’il y a un doute sur ton innocence, qu’est-ce que les jurés ont à gagner en te laissant libre ? Ce n’est pas un problème pour eux si tu passes le reste de ta vie en prison pour quelque chose que tu n’as pas fait. Quand ils retournent à leur poste dans un bureau quelconque, il leur suffit d’être à peu près sûrs d’avoir éloigné un mauvais sujet. 

La vérité c’est qu’une fois que vous savez que d’autres êtres humains peuvent vous mettre dans une cage, vous comprenez que votre liberté, et tout ce que vous tenez pour acquis dans votre vie, dépendent entièrement du caprice de quelqu’un de plus puissant que vous. Votre café du matin, vos promenades dans le parc, votre accès à Internet… vous ne les avez que parce que personne n’a décidé que vous ne devriez pas. Et une fois que vous savez à quel point votre place dans la société est réellement fragile, vous ne pouvez plus l’ignorer après avoir été libéré. C’est ancré en vous. Vous avez vu derrière le rideau, et vous êtes pour toujours une denrée avariée.

Tout ce que fait vraiment la richesse c’est de vous permettre de neutraliser la dureté du monde.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

samedi 4 janvier 2025

[Zalapi, Gabriella] Ilaria ou la conquête de la désobéissance





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Ilaria ou la conquête
            de la désobéissance

Auteur : Gabriella ZALAPI

Parution : 2024 (Zoé)

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Un jour de mai 1980, Ilaria, huit ans, monte dans la voiture de son père à la sortie de l’école. De petits hôtels en aires d’autoroute, l’errance dans le nord de l’Italie se prolonge. En pensant à sa mère, l’enfant se promet de ne plus pleurer. Elle apprend à conduire et à mentir, découvre Trieste, Bologne, l’internat à Rome, une vie paysanne et solaire en Sicile. Grâce aux jeux, aux tubes chantés à tue-tête dans la voiture, grâce à Claudia, Isabella ou Vito, l’enlèvement ressemble à une enfance presque normale. Mais le père boit trop, il est un « guépard nerveux » dans un nuage de nicotine, pense la petite. S’il la prend par la main, mieux vaut ne pas la retirer ; ni reculer son visage quand il lui pince la joue. Ilaria observe et ressent tout.
Dans une langue saisissante, rapide et précise, ce roman relate de l’intérieur l’écroulement d’une petite fille qui doit accomplir seule l’apprentissage de la vie.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Gabriella Zalapì est plasticienne, d’origines anglaise, italienne et suisse, elle vit à Paris. Formée à la Haute école d’art et de design à Genève, elle puise entre autres son matériau dans sa propre histoire familiale, reprenant photographies, archives, souvenirs et les agençant dans un jeu troublant entre histoire et fiction. Antonia (Zoé, 2019, Le livre de poche, 2020), son premier roman, a reçu le Grand prix de l’héroïne Madame Figaro et le prix Bibliomedia. Dans Willibald, l’écriture précise et réduite à l’essentiel de Gabriella Zalapì peint les plis et les replis d’un homme dont la vie aussi tragique que romanesque a fait de sa famille la victime collatérale.

 

Avis :

Puisant dans sa propre histoire, l’artiste plasticienne italo-suisse Gabriella Zalapi raconte à hauteur d’enfant l’enlèvement d’une fillette par son père dans un texte d’un dépouillement déchirant.

Au début des années 1980, Ilaria, huit ans, vit à Genève avec sa mère et sa soeur Ana, à bonne distance d’un père qui, resté à Turin, se refuse, contre toute raison, à admettre le départ de son épouse. Venu la chercher à la sortie de l’école, il enlève la petite fille et entreprend avec elle une folle cavale à travers l’Italie : une errance chaotique, d’hôtel en hôtel, sans autre but deux ans durant et dans une confusion ourlée de violence délirante, de faire pression, à coups de télégrammes et d’appels téléphoniques incessants, sur une mère impuissante malgré tous les avocats et tous les avis de recherche.

Narrée du point de vue de l’enfant, en phrases courtes réduites à l’essentiel et traduisant dans leur staccato éperdu le désarroi ressenti face à une situation dont, sans s’en formuler toutes les implications, elle observe jour après jour les mille signes concrets de son anormalité, l’histoire se déploie dans la tension constante d’un temps suspendu, d’une attente dont on ne sait vers quoi elle pourra bien mener mais qui, au travers des seules observations de la petite, dans un mélange de gravité et d’innocence enfantine, laisse deviner entre les pointillés et les non-dits, à la fois l’obsession malade et violente du père à l’égard de son ex-femme, et l’angoisse désespérée de la mère sans nouvelles de sa fille.

Privée de son quotidien de petite fille, ballottée dans une incertitude qu’elle subit sans mots, Ilaria, tout en apportant au récit ce que l’enfance comporte de légèreté, souligne, avec son ressenti et le poids de ses silences, la tragédie de l’enfance lorsqu’elle se retrouve la victime impuissante de la folie des hommes. Gabriella Zalapi a su tremper sa plume au plus près de cette sensibilité enfantine meurtrie qui fut la sienne, pour un récit tout en finesse, d’une sobriété qui en décuple la force et l’intensité. Superbe ! (4/5)

 

Citations :

De la ville où nous avons conçu notre fille. STOP. Celle que tu as perdue en échange de ta liberté. STOP. Et d’aucun autre amour véritable. STOP. Ce que je ressens tu le sais. STOP. À bientôt. STOP. Ton mari.


Papa veut voir et revoir la sculpture du Bernin Apollon et Daphné. Il est fasciné par elle. Il dit que seul un maître peut tailler des feuilles de marbre et les rendre si justes, si délicates. Il s’approche, recule. Tu vois, Daphné se transforme en arbre. Si elle n’avait pas cherché à échapper à Apollon, cela ne serait pas arrivé.


Allo  ?
J’entends le timbre de la voix de Maman. Tout se brouille dans ma tête. Je n’ose pas prononcer un mot.
Tu ne lui dis rien  ?  
Je m’efforce, j’articule « Maman ».  
Ilaria ! Comment vas-tu  ? Où es-tu  ? As-tu reçu le paquet que je t’ai envoyé  ?  
Oui. Merci.  
Tu pourras me faire des peintures…  
Oui.  
Où es-tu  ?  
Papa est penché au-dessus de moi, il veut tout entendre.  
Ne lui réponds pas !  
Je tente de m’écarter, mais il me tient fermement par les épaules.  
Alors, tu le lui dis  ?  
Quoi  ?  
Ce que tu m’as dit.  
Quoi  ?  
Que tu la détestes.  
Qui  ?  
Ta mère. Dis-lui que tu la détestes.  
Papa est menaçant. Je ne respire plus.


Pendant que mes camarades prennent des cours de piano ou de danse classique, je rattrape mon retard scolaire avec Suor Siliana. Elle ressemble à une pêche toute rose, toute ronde, avec un menton pointu. Ses cheveux gris frisés dépassent de son voile, on dirait une couronne. Tu y arriveras, je vais t’aider mais tu dois y mettre du tien. Ilaria, concentre-toi ! Je répète, calcule, soigne ma calligraphie, je fais tout pour la contenter. Tu vois ! C’est très bien ! Quand Suor Siliana dit ces mots, quand elle pose sa main potelée sur mon épaule pour m’encourager, j’ai envie de me réfugier dans ses bras. J’ai envie de lui dire que je ne fais pas exprès d’oublier, que les mots tombent dans ma tête comme des flocons de neige et fondent. Non, non, je ne rêve pas. Mais c’est plus fort que moi, je pense tout le temps au coup de téléphone à Maman. Je ne fais pas exprès. J’aimerais tout lui raconter. Lui dire que j’ai peur que Maman ne m’aime plus. Ce serait normal, non  ? Après ce que j’ai dit, elle doit croire que je la déteste. Elle ne peut plus m’aimer, non  ?  
J’ai froid. Je dois dire à Maman que c’est Papa qui m’a forcée à dire ça.  
Cette pensée ouvre une fenêtre qui se referme aussitôt.  
Si je dis quoi que ce soit à Maman, je trahirai encore une fois Papa.

 


jeudi 23 mars 2023

[Quay Tyson, Tiffany] Un profond sommeil

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Un profond sommeil
            (The Past is Never)

Auteur : Tiffany QUAY TYSON

Traduction : Héloïse ESQUIE

Parution : 2018 en anglais (Etats-Unis)
                  2022 en français (Sonatine)

 Pages : 400

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

White Forest, Mississippi. Cachée au milieu de la forêt, la carrière fascine autant qu’elle inquiète. On murmure que des esprits malveillants se dissimulent dans ses eaux profondes. Par une chaude journée d’été, Roberta et Willet bravent toutes les superstitions pour aller s’y baigner avec leur petite soeur, Pansy. En quête de baies, ils s’éloignent de la carrière. Quand ils reviennent, Pansy a disparu.
Quelques années plus tard, Roberta et Willet, qui n’ont jamais renoncé à retrouver leur soeur, suivent un indice qui les mène dans le sud de la Floride. C’est là, dans les troubles profondeurs des Everglades, qu’ils espèrent trouver la réponse à toutes leurs questions.

Tiffany Quay Tyson nous entraîne dans un voyage hanté au coeur des terres américaines. Du delta du Mississippi aux mangroves des Everglades, l’histoire tourmentée d’une famille fait écho à celle de toute une région, le sud des États-Unis, peuplé d’esclaves, de prêcheurs, d’assassins, de laissés-pour-compte, de monstres et de saints.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Tiffany Quay Tyson est née et a grandi à Jackson, dans le Mississipi. Elle a été reporter pour le Mississipi Delta et a reçu, à cette occasion, le prix Frank Allen. 
Son premier livre, Three Rivers, a été publié en 2015 et rapidement repéré par différents magazines littéraires. Son deuxième roman, Un profond sommeil (2018), a été récompensé de nombreux prix, dont le Willie Morris Award for Southern Fiction, le prix Janet Heidinger Kafka, le Mississippi Institute of Arts and Letters Award for Fiction, et le Mississippi Author Award. Il a également valu à son auteure d'être comparée à William Faulkner par le Deep South Magazine pour son style gothique, sombre et atmosphérique.
Tiffany Quay Tyson vit aujourd'hui à Denver, dans le Colorado, et travaille comme enseignante à la Lighthouse Writers Workshop, un centre artistique de découverte et d'apprentissage de la littérature. Elle continue d'écrire, et cite Margaret Atwood parmi ses influences littéraires.

 

Avis :

En 1976, la narratrice Roberta a quatorze ans et vit dans le delta du Mississipi avec son frère aîné Willet et sa petite sœur Pansy. Un jour d’été, alors qu'en dépit des mises en garde, le trio est parti se baigner dans les eaux profondes d’une ancienne carrière, lieu réputé maudit au plus épais de la forêt, l’irréparable se produit : Pansy disparaît, et, malgré les battues, demeure introuvable. Face au drame qui anéantit leur mère et provoque le départ définitif de leur père, seuls Roberta et Willet refusent de baisser les bras. Quatre ans plus tard, plus que jamais persuadés que cela les mènera d’une façon ou d’une autre à Pansy, les deux jeunes gens se lancent sur les traces paternelles et débarquent dans les marais des Everglades, dans le sud de la Floride, là où, il y a bien longtemps, une partie de leur histoire familiale a commencé…

Tandis qu’en une sourde mélopée, comme en autant de haillons de brume surgis du passé, flottant indistincts dans l’inconscient des vivants et attachant craintes vagues et vieilles superstitions à certains lieux de mauvaise mémoire, un récit anonyme vient entrelacer ses réminiscences de la souffrance noire dans les plantations, de la guerre de Sécession et de la ségrégation, à la narration vivante et sensible de la jeune Bert, c’est un bien sombre marécage qui, au propre comme au figuré, happe bientôt le lecteur, ensorcelé par ses vapeurs fétides.

Car, lancée sur des traces familiales indissociables de la trouble histoire du sud des Etats-Unis, venue en l’occurrence enterrer ses morts et sa sinistre mémoire dans une vieille carrière creusée au XIXe siècle par des esclaves, Bert ne va pas seulement troquer la touffeur et les orages violents du Mississipi, ses superstitions et son racisme encore bien présent, pour la grouillante et pourrissante mangrove de la Floride, ses marais et son golfe où il est si facile de disparaître en toute discrétion. Dans ces atmosphères que Tiffany Quay Tyson excelle à peindre aussi grandioses que menaçantes, dans ces décors sauvages et fantasmagoriques où fleurissent aventures bien réelles, mais aussi légendes peuplées de monstres, de diables et de fantômes, c’est autant du dédale naturel de canaux et de chenaux dangereusement inextricables que des tortueux méandres humains d’une histoire courant sur plusieurs générations que la jeune fille va faire l’éprouvant apprentissage.

Sur le fond fantastiquement vibrant des décors naturels et de l’histoire du sud américain, se déploie ainsi un récit habité, haletant et profondément crédible, où, encore et toujours, la moindre goutte de sang noir ou indien, mais aussi le fait d’être femme, se payent au prix fort. Comme le rappelle l’épigraphe du roman empruntée à William Faulkner, « Le passé n’est jamais mort. Il n’est même pas passé. » (4/5)

 

 

Citations :   

– Ça n’existe pas, les malédictions, Bert. Le truc, c’est que quand il arrive un malheur, les gens veulent pouvoir accuser autre chose qu’eux-mêmes. »             
Je ne savais trop que croire. Toutes ces histoires que nous avaient racontées papa et mamie Clem sur le mal qui émanait de la carrière, nous nous en étions toujours moqués, les prenant pour des rumeurs absurdes, pas plus réelles que les contes de fées qu’on trouvait dans les livres. Mais si nous avions eu tort ? Alors quoi ?
 

Toutes sortes de femmes venaient voir Clementine et Ora : des riches, des pauvres, des Noires, des Blanches, des jeunes, des vieilles. Elles avaient toutes des histoires à raconter. Clementine et Ora ne posaient jamais de questions, mais les femmes se sentaient comme obligées de révéler leurs secrets. Il écoutait les histoires et les recueillait. Il entendait des récits sur des hommes cruels, sur le désir et la trahison. Le monde n’était pas un lieu sûr pour les femmes, apprit-il. Le monde n’était tendre envers personne, mais visiblement, les femmes souffraient davantage que les hommes.
 

Sur l’île, les pélicans blancs abandonnaient leurs petits avant leur premier vol. Ce n’était que lorsqu’ils crevaient de faim, lorsqu’ils n’avaient plus le choix, que les oisillons se décidaient à quitter le nid. Penser à ces oiseaux déclenchait chez Junior une nostalgie terrible. Leur mère les mettait au monde, puis elle les nourrissait pendant près de trois mois. Elle quittait le nid chaque jour, et revenait avec des vairons, des crevettes, ou des petits poissons. Puis un jour, elle disparaissait. Les oiseaux, encore petits, encore bien au chaud, en sécurité dans leur nid, attendaient, et attendaient, plus affamés de minute en minute. Avaient-ils peur ? Étaient-ils tristes ? Étaient-ils en colère ? Sans doute, se disait-il. Finalement, ils s’élançaient hors du nid. C’est poussés par le désespoir et la famine qu’ils volaient pour la première fois. Pourquoi leur mère ne pouvait-elle pas rester assez longtemps pour leur apprendre à voler ? Pourquoi ne pouvait-elle pas les aider encore un petit moment ? Il le savait, pourquoi. Les oiseaux ne voleront pas s’ils n’y sont pas obligés. Les oiseaux, comme les enfants, ne quitteront leur nid douillet qu’en tout dernier recours.
 

En grandissant, j’avais commencé à me demander ce qui pouvait pousser un homme sur la voie de la malhonnêteté. Était-ce une tragédie unique, ou une série de petites injustices ?
 
 
Suivant le conseil d’Iggy, nous nous sommes servis de nos pattes de singes pour tirer le bateau sous la canopée de branches basses. Les palétuviers poussaient de travers malgré leur hauteur et, dans les zones où l’eau était le moins profonde, je voyais que les racines formaient une masse enchevêtrée, comme des lianes. Nous avons flotté pendant un moment dans une mare stagnante bordée d’herbe. Il faisait chaud pour une mi-janvier. Les moustiques sifflaient constamment. Un poisson a fait un bond en l’air. Un oiseau a lancé un appel dans les arbres. Une araignée tissait sa toile dorée sur une souche. Partout où je regardais, l’atmosphère était dense, lourde et grouillante de vie. Nous avons traversé une nuée de moucherons et j’ai manqué laisser échapper ma pagaie en tentant de les écarter. Les feuilles, les branches et les fragments de mousse qui pendouillaient semblaient s’avancer pour nous caresser au passage. Les troncs d’arbres étaient recouverts de plaques de mousse vert fluorescent. Nous étions à quelques coups de rame du golfe du Mexique, dont les eaux saumâtres étaient peuplées de requins bordés, de raies, de barracudas et de pieuvres. Il y avait des alligators dans la rivière et des serpents le long des rives. L’eau sentait le pourri et le vivant. Le paysage qui s’ouvrait devant et celui que nous laissions semblaient à la fois familiers et tout neufs. Il suffisait d’une variation minime de la lumière et de l’ombre pour que tout se transforme. Était-ce la même rangée de cèdres que nous avions dépassée à l’aller, ou les arbres étaient-ils sortis de terre pour exaucer quelque prière inconnue ? J’ai tendu la main pour toucher un genou de cyprès saillant et, quand j’ai replié le bras, une perle de sang grossissait au bout de mon doigt. Je ne savais pas si je m’étais éraflée contre une épine ou si j’avais été piquée par un des milliers d’insectes qui bourdonnaient autour de nous. Iggy avait raison. Il serait facile de disparaître dans les marais ou le golfe. Qui viendrait vous chercher ici, où tout était beau, dangereux et bizarre ?


Papa disait toujours que la carrière était maudite, mais il se passait des choses atroces partout. Peut-être que Willet avait raison, que les malédictions n’existaient pas, qu’il y avait seulement de mauvaises gens qui commettaient des actes mauvais, ou des imbéciles qui faisaient des imbécillités. J’ai touché le galet de la carrière dans ma poche. Je l’avais apporté parce qu’il me faisait l’effet d’un lien avec l’endroit où tous nos ennuis avaient commencé, un rappel de ce que nous cherchions, un talisman ou une clé. C’était peut-être naïf de présupposer qu’un lieu spécifique était plus maléfique qu’un autre en ce monde. C’était peut-être le monde entier qui était dangereux.


Côté sud du magasin, une demi-douzaine d’hommes bavardaient assis sous un porche en bois gris. Ils contemplaient l’horizon en inventant des histoires pour Dieu et pour eux-mêmes. Je suis persuadée que si les hommes s’assoient côte à côte sur les tabourets de bar, s’ils se tiennent au coude à coude quand ils pêchent, c’est parce que les mensonges coulent plus facilement dans cette configuration. Les femmes sont différentes, je l’avais appris en travaillant avec mamie Clem. Les femmes préfèrent vous regarder dans les yeux quand elles vous mentent.


On ne peut jamais sauver une autre personne de son deuil. Je n’aurais pas dû essayer. Le temps est la seule chose qui rende le deuil supportable, non parce qu’il vous fait oublier, mais parce qu’on apprend à vivre avec l’absence. Elle devient une partie de nous.


 

vendredi 1 juillet 2022

[Norek, Olivier] Dans les brumes de Capelans

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Dans les brumes de Capelans

Auteur : Olivier NOREK

Parution : 2022 (Michel Lafon)

Pages : 410

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Une île de l'Atlantique battue par les vents, le brouillard et la neige. Un flic qui a disparu depuis six ans et dont les nouvelles missions sont classées secret défense. Sa résidence surveillée, forteresse imprenable protégée par des vitres pare-balles. Une jeune femme qu'il y garde enfermée. Et le monstre qui les traque. Dans les brumes de Capelans, la nouvelle aventure du capitaine Coste se fera à l'aveugle.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Capitaine de police à la section " enquête et recherche " de la police judiciaire du 93 pendant dix-huit ans, Olivier Norek est l'auteur, chez Michel Lafon, de la trilogie du capitaine Coste (Code 93, Territoires et Surtensions) et du bouleversant roman social Entre deux mondes, ouvrages largement salués par la critique, lauréats de nombreux prix littéraires et traduits dans près de dix pays. Le Lapin shérif est son premier album jeunesse.

 

Avis :

Situé au confluent des courants, l’un froid, l’autre tiède, du Labrador et du Gulf Stream, mais aussi des masses d’air, glacées ou plus douces, venues de l’Arctique et de la mer, le petit archipel français de Saint-Pierre-et-Miquelon est souvent battu par les vents, la pluie et la neige, quand il n’est pas perdu dans les brumes dont les habitants collectionnent les noms presque comme les Inuits les mots désignant la neige. La brume de Capelans survient au printemps, annonçant l’arrivée dans les parages des bancs de poissons du même nom, en même temps que la fuite de ceux des habitants déprimés par la perspective de plusieurs semaines d’une visibilité à moins d’un mètre.

C’est plus précisément sur l’île de Saint-Pierre que, retranché du monde depuis un grave traumatisme, le capitaine Coste, personnage bien connu des lecteurs d’Olivier Norek qui ont pu le suivre dans quatre précédents romans, exerce de nouvelles missions classées secret défense depuis sa résidence surveillée et protégée comme un bunker. Comme une poignée d’autres de par le monde, il prend en charge les personnes qui changent d’identité et disparaissent pour échapper aux représailles des criminels qu’elles ont dénoncés. On vient ainsi de lui confier une jeune fille retrouvée dix ans après son enlèvement, et qu’il doit protéger et faire parler pour tenter d’inverser la traque dont elle – et lui par ricochet - sont maintenant l’objet.

Quoi de plus terrifiant que la conscience d’un danger dont on ignore le visage et les ressorts, qui plus est coincé dans un isolement qui pourrait bien s’avérer à double tranchant ? Pour Coste, il y a bientôt de quoi se sentir aussi vulnérable que derrière une vitre éclairée sur la nuit noire, quand il lui faut vite comprendre dans quelle partie il est engagé, à quel ennemi il a à faire, avant de se faire débusquer comme un lapin aveugle. Alors que le mystère ne fait que s’épaissir à mesure de ce que la jeune Anna laisse échapper, que le trouble grandit face à la monstrueuse dualité de personnalités diaboliquement dangereuses, les signes que cette retraite insulaire pourrait rapidement se transformer en souricière s’unissent à l’approche longuement annoncée de ces épaisses et aveuglantes nuées de brumes qui achèveront de refermer le piège sur l’île et ses habitants, pour faire monter une angoisse teintée de claustrophobie.

Peaufinée dans ses moindres détails avec une précision sérieusement documentée et un réalisme – même si Coste lui-même verse un peu trop dans le genre « surhomme » pour rester totalement crédible - nourri de sa propre expérience de capitaine de police judiciaire, l’intrigue aussi retorse qu’efficace est menée sur un rythme haletant qui réserve bien des surprises et n’exclut pas l’humour, notamment au travers de personnages secondaires dont la cocasserie contraste agréablement avec la noirceur de l’ensemble.

Alors, que vous ayez lu ou non les précédents opus de la série Coste, vous ne pourrez que dévorer ce page-turner vraiment réussi, tant pour son suspense savamment entretenu que pour son originalité et son ambiance oppressante, ancrée dans le décor âpre d’un archipel synonyme de bout du monde, et étudiée pour renforcer la sensation d’enfermement aveugle au centre de la narration. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

Dehors, alors que le soir tombait, le climat de l’île offrait un phénomène rare à celui qui y portait attention. La surfusion. Quelques kilomètres plus haut, le temps se réchauffait légèrement et la neige devenait pluie. Arrivant sur ce bout de planète encore si froid qu’on se brûlait à le toucher, les gouttes se transformaient instantanément en glace, enrobant d’une coque transparente ce sur quoi elles tombaient. Et tout devenait sculpture de givre. Les fleurs en bouquets de cristal, les aiguilles des pins en épines de verre, les rochers sombres en pierres précieuses géantes.


La saison s’étirait à l’infini sans qu’on en voie les contours, ses jours toujours masqués par la neige. La neige sur les toits, sur le rebord des fenêtres, cachant les routes, transformant les voitures en gros bonshommes blancs allongés, nappant le béton des quais, se posant jusque sur la glace qui avait emprisonné les eaux de la lagune voisine du port de Saint-Pierre, donnant à l’île un air de gros gâteau crémeux.
Et de tout ce blanc immaculé explosaient les couleurs des maisons. Rouges, bleues, vertes, orange, et leurs déclinaisons, comme une grenade dégoupillée dans un magasin de peinture. Certaines entretenues, d’autres écaillées, les plus jolies n’étant pas toujours les premières. Pour pallier un climat bicolore qui huit mois de l’année ne laissait le choix qu’entre le blanc de la neige et le gris des brumes, les habitants se vengeaient, pinceaux à la main, osant jusqu’aux roses, turquoise, jaunes, violets et, toujours, leurs déclinaisons.


À l’écart du centre-ville autant qu’on pouvait l’être, à l’abri de tout voisin et de tout regard, elle avait cependant la particularité étonnante d’être sur une île de vingt-cinq kilomètres carrés dont chacun des 5 000 habitants connaissait les 4 999 autres. Une île où l’on ne demande pas son chemin avec le nom d’une rue mais en nommant directement la personne chez qui l’on se rend et où l’on s’entend irrémédiablement demander « C’est un petit qui ? » lorsqu’on évoque une connaissance sans en resituer la généalogie.


On les voudrait hideux, les monstres.            
Dans les villes, dans la foule, leurs démons sont invisibles. Ils nous frôlent sans que l’on frémisse. Leurs sourires ressemblent aux nôtres, on les côtoie, on les voisine, on les invite. Ils nous charment ou nous indiffèrent, car ils sont bien normaux, les monstres. Leur peau, leur voix, leurs gestes, tout en surface est identique à l’ordinaire. Mais quelque part, une ombre s’est posée. Elle s’est nourrie silencieusement d’une blessure, d’une humiliation, d’une violence, d’une anomalie, d’une malfaçon. Elle s’est posée sur une fine craquelure qu’à coups de bec et de griffes elle a transformée en faille. Un gouffre, un piège pour la raison, et s’engendre la colère. La colère si jouissive à libérer, pour que sur d’autres se pose une partie de l’ombre. Pensant ainsi s’alléger, le monstre s’enferme et nourrit son serpent, toujours plus affamé.


Il y a près de huit millions de personnes isolées en France, dont quatre cent mille n’ont aucun contact avec l’extérieur et ne sortent pas de chez elles. Elles sont victimes de tout un éventail de déclinaisons de phobies sociales, allant de l’anxiété à la timidité, de l’isolement protecteur au profond manque de confiance en soi, de la crainte du lien affectif à l’hypervigilance liée à la peur de l’autre, ou simplement parce qu’il est parfois impossible de trouver sa place dans une société ou l’intérêt du « moi je » dépasse toujours celui de l’autre.
 
 
Après les lumières de l’aéroport, le taxi entra dans un tunnel blanc laiteux pour ne le quitter que quatre kilomètres plus tard. Alors qu’ils sortaient de la voiture devant la résidence surveillée dont toutes les lumières avaient été allumées, un souffle puissant dissipa les brumes comme on soulève le voile blanc d’une œuvre d’art présentée pour la première fois au public. Elles se posaient, puis s’en allaient, sans que jamais personne ne puisse les prévoir. Il n’y avait qu’une période, entre le printemps et l’été, où, plus denses et plus fortes, elles emprisonnaient l’île pour trois semaines complètes, au moment des brumes de Capelans.


En prélude, ce fut d’abord le vent qui coucha les longues herbes des tourbières et rida l’océan comme s’il frémissait d’avance à l’idée d’être bientôt déchaîné, envolant et emmêlant les cheveux de la jeune fille dont l’excitation grandissait. Pour celui qui sait écouter, ce sont les premières notes de la respiration du suroît qui vous conseille d’aller vous abriter. À la suite de cet avertissement, d’immenses nuages obscurs et menaçants apparurent au fond du ciel, poussés par le souffle de la tempête qui les menaient au-devant de la scène, formant un million de petits rouleaux blancs qui parcouraient la surface de l’eau en une armée d’écume resserrant ses rangs. Puis, avec une lenteur inquiétante, se formèrent des masses sombres, puissantes, informes, comme si une nouvelle île venue des profondeurs allait émerger. Ces masses s’élevèrent en s’affinant, devinrent enfin des vagues formidables et démesurées. En grandissant, leur sommet se para de longues crêtes qui s’allongeaient et barraient l’océan, parallèles à l’horizon qui disparaissait sous le temps tourmenté. Toujours plus hautes, les vagues semblaient vouloir se décrocher de l’Atlantique pour rejoindre le ciel, et à leur point culminant, fonçant droit vers la terre, elles venaient, furieuses, exploser dans un tumulte blanc contre les rochers qui ceignaient la plage, donnant de l’océan l’impression qu’il atteignait son point d’ébullition. Et c’est la terre entière qui tremblait de vibrations qui parcoururent, en fin de course, le corps d’Esther, vulnérable et offerte, entourée d’un nuage d’embruns qui couvrait son visage d’une fine pellicule de sel et figeait ses traits. Sa peau tirailla et piqua lorsqu’elle sourit, comblée par la colère de la nature.


Il existe sept millions de victimes d’inceste, soit dix pour cent de la population.


– Victor ne vous a pas encore fait visiter l’île aux Marins ? s’étonna le voisin en remplissant de nouveau les verres de vin. Il serait temps, avant que les brumes de Capelans couvrent Saint-Pierre. 
 
             
– Les brumes de ? fit répéter Anna.              
– De Capelans. Le courant chaud du Gulf Stream rencontre le courant froid du Labrador et une fois par an, pendant trois semaines, les brumes tombent sur l’archipel et le font disparaître littéralement de la carte. Tout devient… Disons… Mystique. Et elles arrivent bientôt !


On est en sursis, dit Anna soudainement très sérieuse. Faut bien que tu te le dises. S’il y a des femmes battues, c’est que l’homme l’a décidé. Si elles restent à la cuisine, c’est que l’homme l’a décidé. Si elles ne gagnent pas le même salaire, c’est que l’homme l’a décidé. Si elles doivent cacher leurs cheveux ou leur visage, c’est que l’homme l’a décidé. Si elles sont agressées sexuellement, c’est que l’homme l’a décidé. Si j’ai été enlevée et séquestrée, c’est parce qu’un homme l’a décidé. Uniquement parce que l’homme a quinze kilos de muscles en plus. Il n’y a pas d’autre raison. Si le lundi, ils décidaient de nous mettre en esclavage, le mardi l’affaire serait pliée. Ils ont la supériorité physique et je ne connais pas une seule espèce animale qui n’ait pas soumis ses inférieurs. On est en sursis et personne ne viendra nous défendre. Tu as lu La Servante écarlate de Margaret Atwood ? Ça parle exactement de ça.
 
 
D’une extrémité à l’autre du ciel visible, une aurore boréale verte en immenses draperies verticales ondulait avec une extrême lenteur, comme un châle divin échappé, et se reflétait sur l’océan noir.
– Les anciens et les marins les appellent les marionnettes, murmura Coste.


Les brumes vont se lever et bientôt, elles avaleront l’archipel pour de longues semaines. Entre le poudrin de l’hiver et les brumes, même le climat essaie de cacher Saint-Pierre. À croire que l’île est si belle qu’il faudrait la garder secrète.


Pour certains peuples, le ciel est une digue retenant des rivières de lumières, et lorsque la digue cède s’échappe un torrent de couleurs. Longtemps inexplicables, les aurores boréales ont forcé les hommes à leur créer des légendes. Âmes dansantes des défunts, reflet des armures des Walkyries ou pont vers l’au-delà, les habitants des terres qu’elles éclairent leur ont toutes trouvé une histoire.             
Mais pour les Sàmi de Laponie, et pour eux seulement, elles sont un mauvais présage, une entité menaçante qui scrute la planète et dont il ne faut pas attirer l’attention, au risque de se faire enlever.


Trois soleils auraient pu se lever ce matin sans qu’ensemble ils fussent capables de traverser la brume qui fonçait sur l’île. Comme un nuage épais et gigantesque tomberait d’un fabuleux orage pour s’accrocher sur l’océan et fondre sur Saint-Pierre, la brume avala les bateaux amarrés au loin, puis le port, puis les plages et les criques. Elle s’insinua ensuite dans les rues, suivant leurs courbes, grimpant les côtes sans effort, dévalant les pentes comme la fumée poisseuse d’un incendie extraordinaire, butant sur les maisons pour les engloutir enfin, faisant tout disparaître jusqu’aux hommes.             
Aussi impressionnante que le loup Fenrir de la mythologie nordique, fils du dieu de la désillusion et de la messagère du malheur, elle vint, « gueule béante, la mâchoire inférieure contre la terre, la supérieure contre le ciel », haute de plusieurs centaines de mètres et de la taille exacte de l’archipel, comme si l’on avait, là-haut, façonné ce manteau gris et opaque juste pour lui.


 La tempête est le repos du marin », dit une vieille expression. Quand l’océan hurle et s’emporte, quand il déclare la guerre aux navires, il offre un répit aux corvées des matelots. Tout est histoire de contexte. La tempête des uns est l’accalmie des autres (…)

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 


 

jeudi 3 mars 2022

[Adam, Olivier] Tout peut s'oublier

 





J'ai aimé

 

Titre : Tout peut s'oublier

Auteur : Olivier ADAM

Parution : 2021 (Flammarion)

Pages : 272

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Un appartement vide : c’est ce que trouve Nathan quand il vient chercher son petit garçon chez son ex-femme. Très vite, il doit se rendre à l’évidence : Jun est rentrée au Japon, son pays natal, avec Léo. À l’incompréhension succède la panique : comment les y retrouver, quand tant d’ autres là-bas courent en vain après leurs disparus ? Et que faire de ces avertissements que lui adresse son entourage : même s’il retrouve leur trace, rien ne sera réglé pour autant ?

Entre la Bretagne où il tente d’épauler Lise, elle aussi privée de son fils, et un Japon qu’il croyait connaître mais qu’il redécouvre sous son jour le plus cruel, Nathan se lance dans une quête effrénée. En retraçant l’itinéraire d’un père confronté à l’impensable, Olivier Adam explore la fragilité des liens qui unissent les parents et leurs enfants.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Olivier Adam est né en 1974. Il est l'auteur de nombreux livres dont Je vais bien, ne t'en fais pas (Le Dilettante, 2000), Passer l'hiver (L’Olivier, Goncourt de la nouvelle 2004), Falaises (L’Olivier, 2005), À l'abri de rien (L’Olivier, prix France Télévisions 2007 et prix Jean-Amila-Meckert 2008), Des vents contraires (L’Olivier, Prix RTL/Lire 2009), Le Cœur régulier (L’Olivier, 2010), Les Lisières, Peine perdue, La Renverse, Chanson de la ville silencieuse et Une partie de badminton (Flammarion, 2012, 2014, 2016, 2018 et 2019).

 

 

Avis :

Venu chercher son fils Léo chez son ex-femme, Nathan trouve un appartement déserté. Stupéfait, il comprend que Jun est rentrée au Japon, emmenant leur petit garçon. Pourra-t-il les retrouver ? Et quand bien même, trouvera-t-il le moyen de faire valoir là-bas ses droits de père ?

En cas de divorce – ce qui reste marginal au pays du Soleil-levant -, le code civil japonais ne se préoccupe aucunement d’autorité parentale conjointe, ni même de droit de visite. La garde des enfants échoit automatiquement à l’un des parents, la plupart du temps la mère, entraînant de fait la suppression de tout contact avec le père. Les cas d’enlèvement des enfants à leur père sont donc monnaie courante, et tout à fait licite, au Japon, ce que les étrangers mariés à un ressortissant nippon découvrent à leurs complets dépens en cas de séparation. Tenter de maintenir le lien malgré tout les expose à l’expulsion pure et simple du Japon et, en cas de récidive, à des poursuites judiciaires aboutissant à l’emprisonnement.

C’est cette cruelle réalité que découvre Nathan, dans une fiction totalement représentative des multiples cas avérés. Ses déboires prennent une tournure d’autant plus dramatique, qu’à l’enlèvement de son fils par son ex-femme – acte malheureusement pas si exceptionnel lorsque des couples binationaux se séparent -, s’ajoute bien plus que la non-coopération judiciaire du pays concerné. Nathan est considéré comme un fauteur de troubles au Japon. Il n’y est qu’un étranger qui menace des intérêts privés locaux, qui plus est dans un climat diplomatique tendu depuis une certaine affaire Carlos Ghosn. Les lecteurs qui en auront suivi les rebondissements liront avec moins de stupéfaction que les autres les pratiques judiciaires nippones, en particulier les terribles conditions d’une garde à vue à rallonge, même pour les délits mineurs, conçue pour extorquer des aveux coûte que coûte.

Sans pathos et évitant soigneusement tout cliché, le texte factuel prend garde de rester nuancé et de n’oublier ni certaines mauvaises manières occidentales, ni les attraits de la culture nippone. Cette exactitude, conjuguée au talent de conteur de l’auteur, fait de ce roman un frappant témoignage, où transparaît la souffrance sans remède de terribles arrachements. L’on reste néanmoins un peu frustré de ne pas s’élever franchement au-delà. Le portrait de Nathan, principalement en forme de collage de références cinématographiques, m’a notamment laissée sur ma faim… (3,5/5)

 

 

Citations :

Comme tout le monde, il avait déjà entendu parler de ce fameux syndrome réputé s’abattre sur les Japonais séjournant longuement en France. Notre brutalité, notre impolitesse, notre frontalité, notre mauvaise humeur, nos mauvaises manières, la saleté, les incivilités et par-dessus tout la distance infinie entre la France qu’ils avaient imaginée, rêvée, fantasmée, tout droit sortie d’un catalogue de mode des galeries Lafayette, d’une publicité Chanel ou Saint Laurent, d’un prospectus vantant les mérites du pays de l’élégance et du raffinement, d’une scène d’Amélie Poulain ou d’un vieux film avec Catherine Deneuve, Yves Montand, Alain Delon ou Jeanne Moreau, et la réalité nettement moins reluisante de notre pays, menaient parfois ces exilés volontaires au bord de la dépression. Quand elle ne les y enfonçait pas tout à fait.

Avant de prendre son billet il avait déniché un site d’information associatif destiné aux couples franco-japonais. La page d’accueil était précisément consacrée aux périls qui parfois les guettaient. Et le problème de la garde d’enfant après un divorce occupait le haut du classement. Ça pouvait paraître dingue mais au Japon l’autorité parentale ne pouvait être partagée. Un seul des deux parents en bénéficiait. En général, en cas de divorce, c’était la mère qui avait la garde et le père perdait de ce fait tout droit de regard sur l’éducation de leurs enfants. Aucune disposition n’était prévue par la loi en matière de garde alternée ou de droit de visite. C’était la règle en cas de séparation d’un couple constitué de deux Japonais. Et ça l’était également dans le cadre d’une union entre un étranger et un ressortissant nippon (et dans ce cas c’est à ce dernier que revenait systématiquement l’enfant). Sur le sol japonais c’était cette loi et uniquement cette loi qui s’appliquait. Ils se moquaient bien qu’en France ou ailleurs les choses soient différentes. Ça ne les regardait pas. Ils ne voulaient même pas en entendre parler.

C’étaient des rêveries sans conséquence, comme en échafaudent tous les touristes en vacances dans les lieux qui les éblouissent. On rêve d’une vie entière en bord de mer, en pleine campagne, dans un pays étranger et bien sûr ça en reste là. On reprend sa vie là où on l’a laissée. Et on tente de se convaincre qu’elle ne nous va pas si mal.

Chez les Forsberg on ne parlait jamais de ce qui touchait, de ce qui ébranlait vraiment. Ne pas évoquer un sujet brûlant, ou seulement par allusion, suffisait à en indiquer la gravité et la place qu’il occupait dans les pensées. Combien il pouvait bouleverser, indigner, attrister, inquiéter, blesser ou meurtrir. Ou même soulager au contraire. 

Ces temps-ci c’était l’omniprésence des discours religieux qui le perturbait le plus. Vraiment ça le dépassait. Ce retournement de l’histoire. Alors qu’il pensait tout ça définitivement relégué aux oubliettes. Pour le bien de tous. À ses yeux la religion avait toujours été synonyme d’asservissement, d’aliénation, point barre. Comme beaucoup de gens de sa génération et de celle de son fils dans la foulée, il avait longtemps pensé que l’avenir en délivrerait le monde petit à petit, doucement mais sûrement, et qu’il n’y aurait pas de retour en arrière. Qui voulait vivre enchaîné, réduit, dirigé, et mener volontairement sa vie sous le joug de superstitions et de dogmes d’un autre âge ? Et voilà qu’être athée, se revendiquer libre penseur, envoyer toutes les religions et tous les dieux au diable, moquer les croyants, les culs-bénits et les tartuffes, blasphémer comme on respire devenait inconvenant. Il n’en revenait pas.

S’ils te mettent en garde à vue, mets-toi bien ça en tête : leur truc c’est d’obtenir des aveux. Coûte que coûte. C’est comme ça qu’ils fonctionnent. C’est pour ça qu’ils les prolongent indéfiniment. Pour t’avoir à l’épuisement. Vingt-trois jours, ils disent ça, mais c’est du flan. Il suffit qu’à la fin ils décident de t’accuser d’un autre truc, juste un peu différent, en jouant sur les mots, et hop tu repars pour un tour. Y a des gens qui sont restés des années comme ça, sans jamais être mis en examen, et encore moins jugés. Ils parlent d’enquête, de réunir les éléments, mais il n’y a pas vraiment d’enquête. Juste, ils font avec ce qu’ils ont déjà et répètent leurs questions, portent leurs accusations jusqu’à ce qu’en face, ça craque. Après, forcément, le procès, ça va vite. Les aveux ont été prononcés. Pas besoin de plus. On passe direct à la condamnation. Ils sont malins. Tout se fait en circuit court. Direct de l’arrestation à la taule. Bien sûr, tout ça vaut surtout pour les délits mineurs. Pour la grande criminalité c’est autre chose. Mais il faut bien comprendre qu’au Japon, la petite délinquance, les incivilités, tous ces trucs c’est tellement marginal que quand ils attrapent quelqu’un, en général, c’est pas pour rien : ils sont sûrs de leur coup. Certains d’avoir appréhendé non pas un suspect mais un coupable. Alors tu vois, ces pauvres types, ces pauvres femmes qui se retrouvent en garde à vue, voire en taule, juste parce qu’ils ont essayé d’apercevoir leurs gosses ou tenté de s’expliquer avec leur ex, généralement c’est vite réglé. Pour eux, les choses sont simples. Ce sont des étrangers qui emmerdent leurs ressortissants. Et qui de leur point de vue n’ont pas le droit de le faire. Point barre.

Elle a enlevé mon fils, je vous signale.
Après s’être fait traduire sa réponse, le procureur haussa les épaules.
— Elle n’a enlevé personne. C’est son fils. On n’enlève pas son propre fils. Elle l’emmène où elle veut. De notre point de vue elle en a la garde exclusive. Elle seule est détentrice de l’autorité parentale. En divorçant, vous avez perdu votre statut de père. Vous êtes peut-être son géniteur mais ici, vous n’êtes plus son père. Elle n’est soumise à aucune obligation vous concernant.

François Schaeffer connaissait bien ce genre d’affaire, et celle-ci en particulier. Il était au courant de tout. Avait veillé à tenir informée la famille Forsberg. Et lui indiqua qu’en France on commençait à se soucier de son sort : un article était paru dans Ouest-France et avait été repris sur de nombreux sites d’information en ligne, dont ceux du Monde et de L’Obs. Suite à quoi deux cinéastes dont le diplomate avait oublié les noms, mais dont il supposait que Nathan avait dû les recevoir dans son établissement, s’étaient émus de sa détention sur Twitter. Ce qui n’était pas forcément une bonne chose. Le mieux dans ce type de situation était de rester discret, de laisser la diplomatie agir. Et Nathan savait comme lui que tout cela se faisait de préférence en silence, histoire de ne braquer personne. On avait déjà bien irrité les autorités japonaises avec Carlos Ghosn et sa façon très littérale de se faire la malle, même si la France n’y était pour rien. Les critiques qui avaient fleuri dans les journaux à propos de la justice nippone, qu’on avait jugée « indigne d’un grand pays démocratique », avaient laissé un goût amer ici.

— Et mon fils ? se risqua Nathan.
— Votre fils ?
— Elle n’avait pas le droit de le prendre avec elle. Elle n’a pas le droit de m’empêcher de le voir. C’est mon fils. On est en garde partagée…
— Je sais tout ça. Mais vous savez bien que c’est un problème épineux. On se heurte à un vide juridique. On est au Japon et au Japon, c’est la loi japonaise qui s’applique. Ça fait des années qu’on essaie de négocier une convention à ce sujet.

Nathan l’ignorait alors mais les pressions diplomatiques que subissait l’homme de loi le mettaient hors de lui. Le révulsaient. C’était une sorte de course contre la montre. De son point de vue il était urgent que Nathan avoue. Il voulait acter sa mise en examen et ordonner son jugement avant qu’on l’oblige à prononcer un non-lieu et à le laisser partir. Cette simple perspective le faisait gerber.
C’est ce qu’expliqua François Schaeffer à Nathan lors de sa deuxième visite. Inquiet de le voir si faible, hiératique, incohérent dans ses réponses, il l’exhorta à s’accrocher. Ce n’était plus qu’une question de jours, d’heures même, maintenant. Il aurait peut-être encore à endurer deux ou trois interrogatoires. Il ne fallait pas qu’il s’étonne si dans sa cellule on montait la climatisation au maximum. Il risquait de passer les heures à venir dans un congélateur. Il y avait aussi de bonnes chances pour qu’on « oublie » de lui servir son repas. Quant à la douche, inutile d’y penser. Ils allaient tout faire pour l’avoir à l’usure. Abattre ses défenses. L’affaiblir au maximum. Le pousser à la faute.

Il se tourna vers Lise. Ça faisait déjà des mois qu’elle avait perdu son fils. Est-ce que la blessure se refermait ? Est-ce qu’on passait un jour à autre chose. Est-ce qu’on guérissait comme on guérit d’un chagrin d’amour ? Parce qu’il s’agissait bien de cela dans le fond. De perdre un être aimé alors qu’il était encore en vie. De le savoir quelque part, peut-être heureux, mais sans nous. D’être sorti de sa vie sans l’avoir désiré et de devoir en prendre acte.

 

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