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lundi 15 décembre 2025

[Desarthe, Agnès] L'oreille absolue

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'oreille absolue

Auteur : Agnès DESARTHE

Parution : 2025 (L'Olivier)

Pages : 144 

Accès au livre : ISBN 9791026908524  
                           en librairie

 

  

   

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« C’était un hiver lumineux et sec où rien ne semblait devoir mourir. »
Un petit garçon intenable rencontre un homme au bout du rouleau. Une femme retrouve son amant disparu. Un musicien prépare un concours avec un jeune prodige qui ne sait pas lire une note. Deux adolescents filent à moto sans casque. Ces personnages – et bien d’autres encore - semblent n’avoir aucun lien entre eux, si ce n’est que tous appartiennent à la même harmonie municipale. Mais une fillette timide promise à un brillant avenir les observe sans qu’ils le sachent. Elle comprend qu’un fil les relie tous et qu’un sort a suspendu pour un temps les drames individuels. Que ce fil vienne à rompre, et tous tomberont. La musique, alors, s’arrêtera.
Dans cet admirable roman polyphonique, Agnès Desarthe s’amuse à nouer et dénouer les destins par le seul jeu de l’écriture.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Agnès Desarthe a publié onze romans aux Éditions de l’Olivier, dont Un secret sans importance (prix du Livre Inter 1996), Dans la nuit brune (prix Renaudot des lycéens 2010), Ce cœur changeant (Prix littéraire du Monde 2015), L’Éternel fiancé (Prix de l’héroïne Madame Figaro, 2021) et Le Château des rentiers (en lice pour le Goncourt 2023).

 

 

Avis :

Bref et dense, écrit dans l’esprit d’une musique de chambre, L’oreille absolue fait résonner les obsessions d’Agnès Desarthe – quête de sens, mémoire intime et collective, communauté comme espace fragile où se jouent accords et dissonances de l’existence – en une partition littéraire dont la musicalité constitue le véritable moteur narratif.

L’histoire se tisse autour de nombreux personnages, rassemblés par l’harmonie municipale de leur petite commune. Jeunes ou vieux, chacun trouve sa place dans l’ensemble, en une communion qui suspend le cours ordinaire de la vie, comme une trêve lumineuse et magique où le temps s’arrête et la fatalité se tait. 

Dès lors, le roman se déploie comme une pièce musicale, chaque voix y allant de son récit de vie comme en autant de couplets, ponctués par un refrain poétique et lancinant, qui rappelle ce que, des cruautés de l’existence, la musique fait oublier : « C’est un hiver lumineux et sec où rien ni personne ne doit mourir. » 

Comme une incantation, ce refrain tisse un lien fragile entre des voix disparates, qui, en croisant leurs trajectoires solitaires vers un destin provisoirement suspendu, composent une mosaïque sonore à l’image des existences dessinant ensemble la trame de l’humanité. 

Par-delà la métaphore musicale, c’est l’écriture elle-même qui se fait instrument : phrases brèves ou amples, reprises et variations, silences ménagés comme des pauses. Plus qu’un don technique, l’« oreille absolue » est ici une disposition à l’écoute, une manière d’accueillir la pluralité des chants et de leur donner place dans le tissu du récit.

Aussi belle soit-elle, la portée métaphorique du texte ne se révèle qu’à l’issue d’un effort d’écoute, grâce à une disponibilité à la polyphonie et à ses dissonances. Ce n’est qu’en traversant une désorientation initiale que l’on accède à la justesse de cette composition littéraire, où la musique figure une humanité vulnérable et souffrante, mais capable, l’espace d’un instant, de se tenir ensemble et d’oublier sa condition mortelle.

Au final, L’oreille absolue rappelle que la littérature, comme la musique, n’offre pas de réponses mais une expérience : celle d’un déplacement, d’une écoute qui déroute avant d’éclairer et qui fait surgir, au cœur du chaos, une forme de sens partagé. Elle apparaît ainsi une consolation face à la condition humaine, suspendant un instant la conscience de notre finitude solitaire et inexorable, et ouvrant à la possibilité d’un accord fragile mais commun. Un roman exigeant, brillant et subtil, où musique et écriture se rejoignent dans l'art délicat de panser l'âme. (4/5)

 

Citations :

– Tu connais le nom des notes ? 
– J’ai pas besoin de le connaître, elles le disent. Elles font leur son et en même temps, elles crient leur nom de note.

Comme lui, les habitants du village, réunis dans la salle des fêtes pour le concert de Noël, revivent pêle-mêle peines et joies brassées par la musique, car c’est un hiver lumineux et sec où rien ni personne ne semble vouloir mourir, si bien que pour un temps, seuls les souvenirs, comme des guirlandes colorées dans la nuit, occupent les esprits et font verser des larmes ou monter des sourires.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

jeudi 2 janvier 2025

[Pichat, Bérénice] La Petite Bonne

 




Coup de coeur 💓💓

 

Titre : La Petite Bonne

Auteur : Bérénice PICHAT

Parution : 2024 (Les Avrils)

Pages : 272

Accès au livre : ISBN 9782383110293  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur : 

Domestique au service des bourgeois, elle est travailleuse, courageuse, dévouée. Mais ce week-end-là, elle redoute de se rendre chez les Daniel. Exceptionnellement, Madame a accepté d’aller prendre l’air à la campagne. Alors la petite bonne devra rester seule avec Monsieur, un ancien pianiste accablé d’amertume, gueule cassée de la bataille de la Somme. Il faudra cohabiter, le laver, le nourrir. Mais Monsieur a un autre projet en tête. Un plan irrévocable, sidérant. Et si elle acceptait ? Et si elle le défiait ? Et s’ils se surprenaient ?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Bérénice Pichat est professeure des écoles au Havre. Passionnée d’histoire, elle raconte dans La Petite Bonne les répercussions intimes de la Grande Guerre dans la France des années 1930. Grâce à une alchimie parfaite entre prose et vers libres, elle tisse un huis clos bouleversant entre deux êtres que tout oppose hormis le poids du destin, et où la tension happe dans un crescendo envoûtant.

 

Avis :

Trois personnages, trois voix intérieures, qui, à l’image de la mise en page – fer à gauche pour la petite bonne, fer à droite pour Monsieur ou Madame –, ne se rejoindront jamais, chacune prisonnière de son irrémédiable solitude. Il s’en faudra pourtant de peu, mais en ces années 1930 en région parisienne, il n’est pas jusqu’au sort lui-même qui semble s’allier au strict maintien des convenances sociales. Intercalant dans le récit en prose classique les volutes de vers libres portant chaque voix comme un chant, Bérénice Pichat déroule la superbe et originale partition d’une implacable tragédie.

« Elle » n’a pas de nom, elle est juste la petite bonne qui, laissant à l’aube les rustres violences de son homme et la secrète culpabilité d’un avortement dicté par la misère, partage ses industrieuses journées entre les demeures bourgeoises de ses employeurs. Eux sont les Daniel, un couple de la haute société que le malheur s’est chargé d’ostraciser d’une autre manière. Pianiste recraché par la Grande Guerre à l’état de gueule cassée, défiguré, amputé des jambes et des doigts, Blaise vit terré dans sa chambre, repoussant la compassion avec une rage qui a fini par rendre son caractère aussi monstrueux que le reste. Si son infirmité ne l’en empêchait, il aurait depuis longtemps usé de son revolver pour mettre fin à son calvaire et rendre ainsi sa liberté à Alexandrine, l’épouse dont il ne supporte plus le dévouement et les sacrifices. 

Mais, grande première : mise en confiance par cette nouvelle bonne pour une fois pas le moins du monde effarouchée par l’état de l’estropié, l’épouse se décide enfin à accepter une invitation. Le temps d’une partie de chasse à la campagne, voilà Monsieur, son revolver et la bonne, seuls pour deux jours. Dans l’absolue proximité physique exigée par l’infirmité, le duo de leurs voix intérieures gagne rapidement en intimité, et tandis que l’épouse se débat de son côté entre devoir d’abnégation et culpabilité, se dessinent en transparence, d’une manière poétique et musicale, des portraits psychologiques de la plus grande finesse. Entre le mutilé de guerre, son épouse mutilée sociale, et la bonne mutilée d’enfant, se joue la partition de voix qui, pour être en canon, n’en resteront pas moins à jamais irréconciliables.

D’une créativité formelle impeccablement en accord avec l’ébauche de dialogue qui tente vainement de se mettre en place entre des êtres malgré eux plus proches que les conventions sociales ne sauraient l’admettre, un livre d’une grande beauté et d’une parfaite justesse jusque que dans son dénouement inattendu. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Les vrais héros sont partis
morts depuis longtemps
Fauchés à la sortie des tranchées
Tombés dans le no man’s land
Eux ne gisent pas sur un lit médical
Eux ne croupissent pas dans une villa
Eux n’ont pas besoin d’une bonniche
Qui les torche et les nourrit


on m’a dit
La liberté commence au fond de soi
Mais on ne m’a pas montré
Comment trouver le fond
pour espérer pouvoir remonter
Depuis
j’explore
Sans parvenir
À reprendre mon souffle

 

mercredi 11 décembre 2024

[Coetzee, J.M.] Le Polonais

 



 J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le Polonais (The Pole)

Auteur : J.M. COETZEE

Traduction : Sabine PORTE

Parution : en anglais (Afr. du Sud) en 2023,
                    en français (Seuil) en 2024

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Lorsqu’un pianiste polonais de soixante-douze ans, interprète renommé de Chopin, s’éprend à Barcelone d’une femme de vingt ans sa cadette, celle-ci est d’abord peu impressionnée. Il lui écrit, l’invite à voyager, lui rend visite à Majorque. Elle se laisse courtiser. En dépit de la barrière de la langue, leur surprenante relation s’épanouit, mais, semble-t-il, aux conditions dictées par Beatriz. Puis vient le temps des dissonances. Est-ce Beatriz qui contrarie leur passion en contrôlant ses émotions ? Ou Witold qui, au moyen de sa correspondance, s’acharne à donner vie à son rêve ?  
Avec une délicatesse teintée d’humour, J. M. Coetzee interroge nos présupposés sur l’amour et la complexité des relations humaines. Une œuvre envoûtante, qui réinvente la passion de Dante pour sa Béatrice et rappelle qu’une rencontre – si tardive ou improbable soit-elle – peut être bouleversante.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

J.M. Coetzee, né en 1940, est l'auteur de deux récits autobiographiques et de huit romans traduits dans 25 langues et abondamment primés. Deux d'entre eux, Michael K sa vie, son temps et Disgrâce ont été couronnés par le prestigieux Booker Prize et qualifiés de chefs-d'œuvre par la critique internationale.
J.M.Coetzee a reçu le prix Nobel de littérature en 2003.

 

Avis : 

« Il n'applique jamais la même recette à deux ouvrages, ce qui contribue à la grande variété de son œuvre. » Ainsi le jury saluait-il l’écrivain australien originaire d’Afrique du Sud en lui remettant en 2003 le prix Nobel de littérature. A quatre-vingt-trois ans, J.M. Coetzee continue de surprendre avec un ouvrage énigmatique, où un amour ambivalent semble se faire la métaphore, sous la forme d’un « Je t’aime, moi non plus » ou encore d’un chassé croisé infini et désespéré, de la relation de l’écrivain avec l’inspiration et la littérature. 

Juxtaposition de vignettes numérotées, le texte aussi bref que son écriture est sèche déroule dans une froideur ironique la relation amoureuse, pas si à sens unique que cela, qui se noue entre le polonais Witold, pianiste concertiste septuagénaire, et Beatriz, une femme mariée de la bourgeoisie barcelonaise, de vingt ans sa cadette, organisatrice de concerts. C’est à travers ses yeux à elle que l’on perçoit leur histoire.

Rebutée par l’interprétation inhabituellement peu romantique de la musique de Chopin par Witold, plus encore tenue à distance par leur absence de langue commune, elle n’est déjà que hauteur et ennui lorsque cet homme en âge d’être son père lui déclare sa flamme, la comparant à une autre Béatrice, celle qui fut la muse de Dante. Partagée entre pitié et répulsion, mais au fond flattée et intriguée, elle se montre tentée par un début d’idylle mais, ne mâchant pas ses mots, finit par se persuader de son indifférence. Il lui léguera des poèmes en polonais qui, une fois traduits, continueront à la hanter de leur sens à jamais mystérieux, scellant l’incommunicabilité entre ces deux êtres en même temps que leur impalpable mais bien réel attachement.

A première vue déconcertante de banalité malgré la dissection sèche, presque méchante, d’une relation beaucoup plus ambivalente qu’elle n’y paraît, la narration prend tout son sens lorsque, conscient de la prédilection de l’auteur pour l’ambiguïté et les allégories cachées derrière le réalisme de ses textes, l’on se prend à aligner les indices à la recherche d’un autre sens. De la musique de Chopin à celle des mots, et du vieil interprète à qui échappe le sens des notes, la langue des autres et les caprices de sa muse à l’écrivain âgé s’interrogeant sur ce que la postérité retiendra du sens de son œuvre, ce sont les doutes et le combat de l’homme de lettres à trouver les mots justes, à peine entrevus déjà enfuis, à peine exprimés déjà mal compris, qui semblent s’exprimer ici à propos d’un art littéraire insaisissable par essence.

Un coup de maître que ce livre impossible à écrire plus à l’os et qui pourtant semble recéler un double fond, si ce n’est celui d’une sorte de testament littéraire, à tout le moins celle de l’ironie lucide et un peu triste d’un écrivain se retournant sur toute une vie à tenter de saisir l’insaisissable au bout de sa plume. (4/5)
 

 

Citation : 

C’est quoi le temps ? Le temps n’est rien. Nous avons notre mémoire. Dans la mémoire il n’y a pas le temps. Je vous garderai dans ma mémoire.


 

vendredi 31 mai 2024

[O'Connor, Joseph] Dans la maison de mon père

 



J'ai aimé

 

Titre : Dans la maison de mon père
            (In my Father's House)

Auteur : Joseph O'CONNOR

Traduction : Carine CHICHEREAU

Parution :  en anglais (Irlande) en 2021,
                   en français en
2024 (Rivages)

Pages : 392

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Inspiré de l’histoire vraie de Hugh O’Flaherty, le prêtre irlandais rattaché au Vatican qui a défié les nazis et sauvé plus de 6000 juifs et soldats alliés de l’enfer de Rome en 1943, Dans la maison de Mon Père est un thriller littéraire de premier ordre. A la manière d’Hilary Mantel, Joseph O’Connor mêle histoire et fiction dans un véritable tour de force narratif, un récit haletant à l'intrigue parfaitement ficelée. A travers le destin et les choix courageux de personnages aussi attachants qu'inspirants, il rend un superbe hommage à ceux qui ont su suivre leurs convictions dans les temps les plus troubles.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né à Dublin en 1963, Joseph O’Connor tombe dans la littérature à 17 ans en lisant L’Attrape-cœur de Salinger. D’abord journaliste (Esquire, The Irish Tribune, Sunday Tribune) et homme de radio, il écrit aussi pour la scène et pour des productions musicales. Il s’impose avec son premier livre, un recueil de nouvelles publié en France sous le titre Les Bons Chrétiens (Libretto, 2010, traduction Pierrick Masquart et Gérard Meudal). Il est l’auteur de neuf romans parmi lesquels Redemption Falls (2007), Muse (2011), Maintenant ou jamais (2016) et Le Bal des ombres (2020). Avec Roddy Doyle ou Colm Tóibín, il est considéré comme l’un des écrivains irlandais les plus importants de sa génération. Traduite dans le monde entier, son œuvre lui a valu de nombreux prix dont le Irish PEN Award en2012. Inspiré de l’histoire vraie de Hugh O’Flaherty, prêtre irlandais qui a défié les nazis et sauvé plus de 5 000 juifs et soldats alliés pendant la Seconde Guerre mondiale, Dans la maison de mon Père se tient en parfait équilibre entre l’improbabilité des faits réels et la vérité romanesque.

 

 

Avis :

Surnommé le « Mouron rouge du Vatican » pour son habileté à jouer au chat et à la souris avec la Gestapo, le prêtre irlandais Hugh O’Flaherty a sauvé des milliers de Juifs et de soldats alliés alors qu’il était attaché au Saint-Siège lors de la Seconde guerre mondiale. Il a inspiré à son compatriote, l’auteur Joseph O’Connor, un thriller historique qui, en lui rendant hommage, n’est pas sans questionner la neutralité du Vatican.

« La neutralité est le pire des extrémismes ; sans elle, nulle tyrannie ne peut s’épanouir. »
C’est en lui prêtant ces mots, complétés dans le titre par la référence au verset de la Bible – « Dans la maison de mon père, il y a plusieurs demeures » –, que l’auteur introduit sa « mise en roman » de l’héroïque insubordination de celui qui, fin lettré amateur de golf et champion de boxe, élevé au titre honorifique de Monseigneur après ses fonctions d’ambassadeur du Vatican dans divers pays, profita de son rattachement au Saint-Siège durant l’occupation de Rome lors de la seconde guerre mondiale pour, sans la permission de sa hiérarchie et du pape Pie XII, organiser un réseau d’évasion de Juifs persécutés et de prisonniers alliés.

Lorsque l’Italie change de camp en 1943, Rome est occupée par l’Allemagne, mais le Vatican resté neutre demeure un îlot intouché, même si la pire incertitude règne quant à l’imminence d’une invasion. En ces lieux où l’espionnage fait rage, les forces nazies menées par l’Hauptsturmführer Herbert Kappler – si tristement célèbre pour ses terribles méfaits que l’auteur a préféré le fictionnaliser et changer son nom dans son roman plutôt que de perpétrer sa sinistre mémoire – ont vite fait d’identifier O’Flaherty comme leur ennemi numéro un. Mais l’homme, averti qu’ils n’en feraient qu’une bouchée s’ils le surprenaient ne serait-ce qu’un orteil en dehors du Vatican, les nargue depuis les marches de la basilique Saint-Pierre, poursuivant, avec son réseau de sympathisants, des sauvetages à leur nez et à leur barbe.

En cohérence avec l’image de ce prêtre pas comme les autres glissant les codes de ses opérations dans les partitions de sa chorale, Joseph O’Connor a organisé son roman en un choeur de voix, témoignages écrits ou enregistrements fictivement recueillis une vingtaine d’années après les faits, venant s’intercaler au compte à rebours d’un « Rendimento », une action d’importance visant au transfert des fonds nécessaires à la protection des personnes cachées un peu partout dans Rome et ses alentours. Dans son style, très (trop ?) appuyé ici, aimant les rafales de phrases sans verbe, le récit s’inspire de la trame historique pour développer librement une intrigue haletante, peut-être pas toujours parfaitement crédible dans ses détails les plus spectaculaires, mais qui nous plonge efficacement au coeur des risques absolus pris par O’Flaherty et les membres de son réseau, certains éminents comme l’ambassadeur britannique au Vatican sir d’Arcy Osborne, le major Sam Derry ou la chanteuse irlandaise Delia Kiernan, la plupart anonymes et oubliés de l’Histoire. Surtout, elle donne un aperçu nuancé de ce qu’a bien pu être la personnalité hors norme de cet homme d’Eglise courageusement rebelle qui, après guerre, refusa toute pension en accompagnement de ses multiples distinctions et rendit régulièrement visite à Herbert Kappler dans sa prison à vie.

Malgré ce que l’on pourra lui trouver d’excessive générosité en sauce romanesque, c’est avec fièvre que l’on dévore cet addictif thriller historique, hommage appuyé à un héros méconnu et plongée hallucinante dans une Rome labyrinthique que l’auteur a pris soin d’explorer en profondeur avant de prendre la plume. (3,5/5)

 

 

Citations :

La neutralité est le pire des extrémismes ; sans elle, nulle tyrannie ne peut s’épanouir.

L’appréciation fugitive de leurs pairs insignifiants est toujours un puissant accélérateur chez les malotrus car ils vivent dans la grande crainte de n’être rien, même parmi leurs semblables.

Il m’est venu à l’esprit que ce que nous appelons commodément charité n’est qu’une forme de vanité déguisée, une simple manière d’envelopper de fumée les signes de notre supériorité, peut-être pour nous-mêmes, afin que cette fumée dérobe aux regards notre laideur.

La cité la plus majestueuse d’Europe porte un masque. Derrière, elle cache bien des secrets. Ainsi un verset de la Bible, Jean, 14.2, a pris pour moi un sens plus vaste. « Dans la maison de mon père, il y a plusieurs demeures. »

Je n’étais pas croyante, j’avais été élevée dans un athéisme satisfait. Selon ma vision de l’univers, et cela n’a pas changé, il n’y avait rien à espérer et rien à redouter ; vivre cette vie était un miracle suffisant en soi.

La bêtise a ses ruses, sinon elle aurait depuis longtemps disparu.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 




 

dimanche 21 avril 2024

[Bordes, Gilbert] Docteur Mouche

 





J'ai aimé

 

Titre : Docteur Mouche

Auteur : Gilbert Bordes

Parution :  2024 (Presses de la Cité)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

À Saint-Martin-sur-Vézère, en Corrèze, personne n’a oublié Julie Lespiaud, dont le corps a été découvert sur un rocher de la rivière en 2010. Assassinée. Le médecin et maire, Gabriel Lerrainé, issu d’une famille de notables locale, a été jugé coupable. Sans preuve. Julie était sa maîtresse. Après des années de prison, radié de l’Ordre des médecins, celui que l’on appelle désormais « docteur Mouche », devenu le malaimé, a sombré. C’est un tourment pour les villageois. Ne fut-il pas bon pour eux ?
Louis, le jeune fils de la défunte, revient au pays. Entre deux leçons de pêche à la mouche – qui sont autant de leçons de vie – auprès de Lerrainé qu’il n’arrive pas à haïr, il tente de surmonter ses traumatismes.
Après treize ans de mystère, il est temps pour ces deux blessés de la vie de chercher le véritable assassin de Julie…

Une intrigue pleine d’humanité ancrée dans la vallée de la Vézère.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Romancier populaire excellant autant dans le roman populaire que dans le récit historique, Gilbert Bordes a une soixantaine de titres à son actif. Membre de la Nouvelle École de Brive, il a notamment publié Le Cri du goéland, Chante, rossignol, La Belle Main, Le Testament d’Adrien et Ceux d’en haut.

 

 

Avis :

Renouant avec sa Corrèze natale sur fond de nature, de pêche et de musique, Gilbert Bordes fait jouer toutes ses cordes sensibles dans une nouvelle histoire de terroir, tendue de vieux secrets autour d’un faux coupable et d’un vrai meurtrier.

Lorsqu’une douzaine d’années après la mort de sa mère, assassinée en bord de rivière, Louis revient à Saint-Martin-sur-Vézère où il est nommé instituteur, il n’est pas vraiment le bienvenu. C’est qu’au village, l’on a déjà bien assez de l’épave alcoolisée qu’est devenu l’ancien maire et médecin pour rappeler un drame que l’on préfèrerait oublier. Sa peine purgée après avoir été jugé coupable sans preuve véritable, le notable déchu pèse de toute sa présence titubante sur la conscience des villageois, assaillis malgré eux par le doute. Contre toute attente, le jeune homme et celui qui, entre ses cuites, a conservé sa passion pour la pêche au point de devenir pour tous « docteur Mouche », deviennent bientôt inséparables, bien décidés à faire enfin à eux deux toute la lumière sur l’affaire faussement élucidée.

Curieux du véritable coupable en même temps que sous le charme d’un cadre encore préservé – creuset de la nostalgie de l’auteur pour les valeurs simples, en harmonie avec la nature et transpirant une authentique humanité –, le lecteur parcourt fort agréablement cette histoire bon enfant, d’une grande fluidité, dont la jolie originalité de son idée maîtresse en fait volontiers oublier la relative improbabilité. En fin observateur, Gilbert Bordes croque comme à son habitude ses personnages d’un oeil sûr, et, cette fois encore, l’on n’a aucune peine à les imaginer s’animer sur l’écran d’un téléfilm grand public.

Un roman du terroir doublé d’une enquête policière qui ravira les amateurs du genre, pour un moment de divertissement en toute simplicité. (3/5)

 

 

Citation :

Louis observe la rivière, les courants qui contournent les rochers. L’eau lui parle, lui fait des signes. (…) Toute une vie est là, emplie de lumière dorée, une vie cachée, une vie sans histoire, réglée, immuable.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 

 

 

mercredi 20 mars 2024

[Scott, Ann] Les insolents

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Les insolents

Auteur : Ann SCOTT

Parution : 2023 (Calmann Lévy)

Pages : 280

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

"À la sortie de la petite gare, en sentant la moiteur dans l’air et en voyant les palmiers sur le parking, elle a eu l’impression de débarquer dans un autre coin que le Finistère, quelque chose d’étrangement chaud, humide, enveloppant, et elle a su qu’elle allait être bien ici."

Alex, Margot et Jacques sont inséparables. Pourtant, Alex, compositrice de  musique de films, a décidé de quitter Paris. À quarante-cinq ans, installée au milieu de nulle part, elle va devoir se réinventer. Qu’importe, elle réalise enfin son rêve de vivre ailleurs et seule.
Après La Grâce et les Ténèbres, Ann Scott livre un roman très intime. Son écriture précise et ses personnages d’une étonnante acuité nous entraînent dans une  subtile réflexion sur nos rêves déçus, la solitude et l’absurdité de notre société contemporaine.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Ann Scott est l’auteure, entre autres, de Superstars (Flammarion, 2000), Cortex (Stock, 2017) et La Grâce et les Ténèbres (Calmann-Lévy, 2020). Avec Les Insolents, son dixième roman, elle remporte le prestigieux Prix Renaudot en 2023.

 

Avis :  

Un temps colocataire de Virginie Despentes et longtemps figure des nuits techno-queer parisiennes, l’ex-mannequin et batteuse punk Ann Scott que son roman culte Superstars avait propulsée en 2000 porte-étendard de la Génération X et de la pop culture française, a tout quitté il y a une poignée d’années pour la solitude au plus secret d’un bout de côte bretonne. Dans ce dernier roman couronné du prix Renaudot 2023, elle met en scène son double littéraire, en quête de réinvention.

A quarante ans passés, Alex ne supporte plus sa vie parisienne : son logement étroit en plein coeur du Marais ; le tapage de son milieu branché où, compositrice de musique de film et ex-guitariste fan de Velvet Underground, elle ne s’entend plus créer ; ses amours compliquées, masculines et féminines, désespérément condamnées à l’impasse. Sans même prendre le temps de la visiter, la voilà qui loue une maison en Bretagne, prend le train en attendant que ses cartons la suivent, et entame une nouvelle et spartiate existence, seule à proximité d’un maigre hameau désert, à plusieurs kilomètres du moindre commerce alors qu’elle n’est pas motorisée, sans chauffage ou presque, mais au calme avec son jardin et le voisinage vivifiant de la mer.

Elle abandonne ses rares amis proches, tout aussi minés par le mal-être et pourtant à mille lieues de s’imaginer quitter le bitume parisien, mais, à l’heure où, jeunesse enfuie, s’impose le premier bilan d’une vie qu’elle aura voulu brûler par les deux bouts, à grands coups de déglingues, de passions et de défonces en tout genre, la solitude restant son bien le plus évident, autant qu’elle lui serve à renouer avec ses voix intérieures, pour son propre équilibre et pour sa création musicale. Si le ton est mélancolique, Alex fait preuve d’une résilience obstinée, contrairement à son amie Margot et à son nouveau voisin Léo à jamais la proie d’insurmontables démons intérieurs. « Les illusions sont faites pour être perdues », admet-elle. Alors, elle fait face à ses mille nouvelles servitudes quotidiennes, apprend à se contenter des petites choses : « La beauté est faite pour les gens qui ont le temps de l’absorber » et à se recentrer sur l’essentiel : « Il n’y a rien ici, rien d’autre que ce qui se passe en dedans ». Dans sa solitude bretonne, elle finit par se sentir moins seule que dans la foule parisienne. « Elle est entourée de tous les génies imaginables à chaque seconde. Il lui suffit de mettre n’importe quel disque, de plonger dans n’importe quel film, d’ouvrir n’importe quel livre. Elle parle à ses fantômes en permanence. »

L’autodérision se mêle à la mélancolie dans cette évocation très autobiographique des désillusions qui ont fait place aux rêves des « insolents », cette jeunesse festive éprise de liberté maximale qui, de punk attitude en révolution sonique, a fait la vitalité de l’underground culturel parisien des années 1980 et 1990. L’avant-garde a pris de l’âge et ne se reconnaît plus dans le Paris d’aujourd’hui. Non seulement les artistes d’alors, en tête desquels Ann Scott aime citer Lou Reed et Bowie, ont disparu, mais personne ne les remplace. « YouTube est rempli de centaines de milliers de guitaristes et de bassistes et de batteurs qui font des reprises et qui sont super doués, mais sans le truc avant-garde qui sidère ou l’émotion qui va scotcher toute une génération. Ils ont la technique mais rien de plus, et quand bien même ce serait le cas, pendant combien de jours ou d’heures une découverte nourrit avant qu’on passe à la suivante ? » « Il n’y a plus que la frustration d’essayer de faire de l’art dans une époque qui s’en fout », le pire restant sans doute à venir avec l’intelligence artificielle pour, sans génie, refondre l’existant à l’infini.

Roman intime des désillusions de l’auteur âgée de cinquante-sept ans, ce récit d’un exil volontaire loin de la scène parisienne est l’ultime révolte d’une artiste éprise de liberté, désespérée de voir les techniques numériques et les réseaux sociaux ronger peu à peu la création. Beaux objets techniques créés à la chaîne et sans âme par des machines – photographies, musiques et bientôt livres –, produits sitôt consommés, sitôt jetés et oubliés, qu’auront-ils encore d’artistique ? Alors, mieux vaut claquer la porte avant qu’elle ne se claque toute seule. « Elle ne reviendra que si l’art sauve de nouveau. Peut-être un jour, peut-être jamais. » (3,5/5)

 

Citations : 

Il n’y a que les jeunes artistes qui démarrent qui sont motivés pour mettre en ligne un tas de choses, saisir tout ce qui peut ressembler à une opportunité. Les autres sont perdus, ou sur pause, ou se sentent comme des reliques. Avoir un compte sur un réseau social sans être beaucoup liké, c’est comme la cage de l’animal au fond du zoo devant laquelle personne ne s’arrête. C’est la même violence que de jouer devant une salle vide, excepté que ce n’est pas uniquement en tournée, c’est tous les jours à chaque seconde. Les artistes ne sont pas uniquement suivis par des gens qui s’intéressent à ce qu’ils font, la majorité des followers est là par mode ou voyeurisme. Si ce qu’on poste ne les touche pas, ils zappent ou se désabonnent, pas intéressés de voir ce qu’on aime ou ce qui nous influence et pourquoi. C’est pour ça qu’elle a arrêté de poster, aussi bien sur Instagram que sur Twitter. L’internet a tout détruit. La haine, la jalousie, le mépris, la mauvaise foi, les critiques d’amateurs qui se transforment en procès, tout ça a bousillé le moral d’absolument tous les artistes qu’elle connaît qui à un moment ou à un autre ont eu un compte ici ou là. Et plus il y a de gens sans talent ou d’influenceurs qui deviennent des stars, plus l’aura des stars véritables décline, et même si les mômes de maintenant sont aussi excités d’aller voir Rihanna ou Beyonce qu’elle a pu l’être à n’importe quel concert dans les années quatre-vingt-dix, qu’il n’y ait plus d’estime pour les artistes est un désastre.
 

Elle sait que sa profession va disparaître. La vidéo va remplacer le vrai cinéma et ce ne sera plus de l’art, donc on n’aura plus recours à des artistes pour en composer les BO. Plus personne ne payera plus pour de l’art, il sera gratuit ou on s’en passera. Ce sera un hobby, rien de plus et les BO ne seront plus qu’un fond sonore exécuté à la chaîne. C’est déjà le cas sur Netflix, aucun des films ou des séries n’a jamais de morceaux renversants, tout au plus un générique d’intro qu’on finit par reconnaître quand on l’entend. Des réals qui savent faire du boulot bien fait, il y en a des tas, mais des types qui ont un univers et un style à part, il n’y en a pas des masses, et tout le monde veut travailler avec ces quelques-là, et les places sont trop rares pour que la totalité de ceux qui sont vraiment doués puissent le faire.
 

Il n’y a plus que la frustration d’essayer de faire de l’art dans une époque qui s’en fout. 
 
 
Il marchait le long de l’écume et il en arrivait à la conclusion que tout manque de spiritualité, de dimension, d’humanité plus profonde, et sans doute que tout le monde le ressent, ce manque, quand on n’est pas distrait par les écrans. C’est pour ça qu’il relit Victor Hugo en ce moment, par besoin de héros qui inspirent, des héros symboliques avec des valeurs. Enfant, il entendait dire que la société progressait, mais c’est faux. C’est toujours la même soif de violence avec le même besoin de trouver quelqu’un à blâmer. Le quotidien devient plus luxueux ou plus confortable et on n’a plus les pieds dans la boue mais on est toujours des bêtes qui exploitent la faiblesse. Peut-être que finalement il n’y a ni bien ni mal ni paradis ni enfer ni karma, et que les raisons de ne pas faire de mal aux autres sont minces. La recherche d’harmonie, de noblesse d’âme, d’esthétique, tout ça est parti à la poubelle. Quiconque ne trouve pas le monde ou l’existence atroces vit dans une grotte. Il sait que s’il disparaît, faute d’avoir une femme et des enfants, l’argent qu’il a de côté ira forcément à sa mère. L’ironie. Elle qui a cessé de se comporter comme une mère le jour où elle a compris qu’il allait grave bien gagner sa vie. Mais peut-être que les petites communautés vont s’en sortir. Dans une communauté, chacun a un rôle, chaque chose a un sens et on a envie de faire des efforts pour que les gens qu’on connaît vivent le mieux possible. Mais quand on n’a pas le sentiment d’appartenir à quelque chose, il y a peu de chance qu’on se batte pour une cause. Si on ne se sent pas considéré par l’humanité en général, si on est tous insignifiants et interchangeables, pourquoi on s’emmerderait à avoir de la considération pour son prochain et son bien-être. La globalité est bien trop vaste. Notre prochain, tant qu’on ne le voit pas, il peut crever à boire de l’eau polluée, rien à foutre. C’est comme la viande. Tant qu’on ne voit pas l’animal mort, pas de problème. On achète des steaks hachés sous vide pour que l’inconscient ne fasse pas de lien. Comme à Auschwitz, pas de lien, toutes les choses qui conduisaient à la mort étaient séparées. Pas la même personne qui faisait descendre les gens des trains, qui les menait aux fours, qui appuyait sur les boutons, qui récupérait les chaussures et les lunettes. Successions de mini tâches d’une énorme machination qui conduit à l’annihilation, et tout le monde planqué derrière la responsabilité collective alors qu’elle était aussi individuelle. Quand tout est compartimenté, on ne fait que tondre des cheveux ou sortir sa carte bleue pour payer le steak.


Tout a un sens et une fonction sauf l’être humain. Tout était déjà là avant nous. Les animaux et la nature ont besoin les uns des autres mais l’humain ne sert qu’à lui-même. Donc il peut disparaître. C’est ce que les mecs de la tech montrent tous les jours à force de construire un monde numérique. Si on est une espèce qui détruit la planète, peut-être qu’on est un accident et qu’on n’aurait jamais dû voir le jour.


 

vendredi 23 février 2024

[Attlee, Helena] Le violon de Lev

 




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Titre : Le violon de Lev
            (Lev's Violin)

Auteur : Helena ATTLEE

Traduction : Grégoire LADRANGE

Parution :  2021 en anglais,
                   2023 en français (Omblage)

Pages : 248

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Pendant un concert dans une petite ville du pays de Galles, Helena Attlee est captivée par le son d’un violon dont le timbre est différent de tous ceux qu’elle a entendus auparavant. Elle rencontre le musicien, qui joue dans un grand orchestre britannique ; son violon a appartenu à un Russe nommé Lev et a peut-être été fabriqué dans la ville italienne de Crémone, lieu de naissance du célèbre luthier Stradivarius. Quoique le violon soit usé et dépoli, sa voix est clairement unique. Pourtant, experts et commissaires-priseurs l’ont jugé sans valeur.

Ce mystère fascine l’auteure, qui, se familiarisant avec les principes de la fabrication des instruments de la Renaissance, se rend en Italie, à Oxford et à Paris, pour interroger des spécialistes de divers domaines au sujet du violon de Lev et de l’histoire du violon en général. Cette biographie d’un instrument donne vite lieu à une discussion plus large sur la politique et l’économie des lieux qu’Attlee traverse : chaque matériau du violon éclaire les échanges du début du monde moderne — de l’épicéa rouge, bois des Alpes déjà rare et régulé au 18e siècle, à l’ébène des violons baroques, importé d’Inde, d’Afrique ou d’Asie, car impossible à cultiver en Europe. Son enquête lui révèle également le double visage du violon, instrument qu’on trouve aux mains des communautés juives et roms les plus démunies (auxquelles le violon de Lev appartint sans doute) comme dans les orchestres princiers.

De Crémone en Italie à Rostov en Russie, en passant par Venise et Florence, Helena Attlee découvre une histoire qui va bien au-delà de la valeur de l’instrument qui avait suscité son enquête et nous révèle les mondes divers des sculpteurs, ébénistes, musiciens, compositeurs, marchands et exilés qui vivent du violon depuis plus de trois siècles.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Helena Attlee est une auteure britannique de non-fiction, actuellement écrivaine en résidence au Royal Literary Fund (RLF). Elle s’intéresse particulièrement à l’histoire de l’Italie et des arts ; elle a écrit, entre autres, Les Jardins du Japon (2010, Synchronique Éditions) et le best-seller The Land Where Lemons Grow (Le Pays où poussent les citrons, non traduit ; Penguin, 2015).

 

 

Avis :

Emue lors d’un concert par le timbre très particulier d’un violon, l’auteur passionnée par les arts et l’Italie s’est mise en tête de retracer la vie de l’instrument, certes jugé sans valeur par les experts, mais dans son imagination le précieux réceptacle des émotions qui, d’un siècle à l’autre, ont pittoresquement accompagné son passage de main en main de musiciens.
 
De Crémone, la ville berceau de la lutherie abritant encore aujourd’hui plus de cent cinquante ateliers, au marché de Rostov-sur-le-Don dans le sud de la Russie où le violon fut acheté à un certain Lev, en passant par les forêts des Dolomites où se récolte toujours le précieux épicéa rouge, bois de prédilection des Stradivarius, Helena Attlee a passé quatre ans sur les traces de l’instrument, se le représentant d’abord violon d’église, possiblement joué aux côtés de Corelli dans l’un de ces orchestres si à la mode lors des offices religieux de l’Italie du XVIIe siècle ou par l’une de ces petites filles placées dans les ospedali de Venise, les plus vieilles écoles de musique d’Europe où officia notamment Vivaldi. Il aurait pu aussi devenir violon de cour, comme ceux dont les Médicis usèrent pour éblouir sujets et rivaux de leur « magnificenza », ou plus simplement violon tsigane ou instrument de « musica popolare », cette musique folklorique qui fit si longtemps fureur en Italie.

Et puis, après ce tour d’Europe et cette balade au travers des siècles retraçant avec passion l’histoire du violon en général, c’est une expertise dendrochronologique de l’instrument en train de rendre l’âme, à bout de réparations après une vie livrée à nos suppositions, qui permet au final de découvrir précisément son origine tant fantasmée. Ainsi s’achève un périple, sans doute trop survolé pour passionner les spécialistes, mais riche de pittoresques découvertes pour les néophytes que ce panorama historique a d’autant plus de chances de séduire que sa narration très vivante chatouille imagination et curiosité quant au véritable parcours du violon de Lev, en même temps qu’elle se charge de l’émotion portée par ces objets que l’on investit d’une forte valeur sentimentale.

Alors, non, le violon de Lev n’était pas l’un de ces « vieux italiens » dont la cote atteint des sommets sur les marchés financiers et que l’on s’évertue depuis des lustres à copier à ne parfois plus savoir démêler le vrai du faux. Mais, nourrie des émotions des musiciens dont il a partagé la vie, sa voix n’en porte pas moins les échos de siècles enfuis, auxquels l’on prête bien volontiers l’oreille dans cette non-fiction soignée et captivante. (3,5/5)

 

 

Citations :

Dans quelques endroits – dont Venise au seizième siècle – les gens semblaient même considérer que la musique dominait toutes les autres formes d’éducation ; en effet, alors que moins d’un tiers de riches familles marchandes de la ville possédaient un livre, on disait que presque toutes avaient au moins deux instruments de musique chez elles.


A la fin du dix-septième siècle , les gens riches et connus des villes musicales telles que Venise, Milan et Bologne avaient l’habitude d’assister aux offices religieux un peu comme ils allaient à l’opéra.


Les instruments furent les armes en première ligne dans la bataille des Médicis pour être les meilleurs de toutes les cours d’Italie à distraire les dirigeants et diplomates étrangers, à éblouir leurs sujets et intimider leurs rivaux.


Dans l’histoire qu’il partageait avec ses ancêtres et ses cousins, le violon de Lev inspira les premières sonates et les premiers concertos, changea pour toujours l’expérience d’aller à l’église, nourrit de sa voix la diplomatie des cours italiennes, et révolutionna les spectacles musicaux en engendrant les orchestres.


… joué par un bon musicien, les vibrations des cordes qui le parcourent massent le bois et apprennent aux cellules à bouger ensemble. La manière dont vibre un violon est la clé de sa sonorité ; comme le violon n’oublie jamais ce qu’il a appris, il continue de porter dans le son qu’il produit l’empreinte de ses violonistes antérieurs et, peut-être aussi, une mémoire de leur musique. Florian Leonhard me dit que certains des instruments  sont si imprégnés des héritages de musiciens extraordinaires qu’un violoniste qui essaie un instrument pour la première fois dit parfois que le violon semble vouloir un jeu particulier, comme s’il voulait retrouver les habitudes et les pratiques de son dernier propriétaire.

 

lundi 30 octobre 2023

[Schmitt, Eric-Emmanuel] La rivale

 



 

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Titre : La rivale

Auteur : Eric-Emmanuel SCHMITT

Parution : 2023 (Albin Michel)

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« La Callas ? Vous verrez : bientôt plus personne ne se souviendra d’elle... »
Qui parle ? Une certaine Carlotta Berlumi. Le nom de cette mystérieuse vieille dame n’évoque rien à personne, pourtant elle soutient mordicus qu’elle connut son heure de gloire à la Scala et fut la plus grande rivale de Maria Callas. À l’entendre, la cantatrice grecque parvint, à force de manœuvres et de combines, à la jeter aux oubliettes, mais elle lui rendit la monnaie de sa pièce en précipitant sa chute. Carlotta prend-elle ses désirs pour des réalités ? A-t-elle trouvé en Callas le bouc émissaire de ses échecs, l’explication magique de ses déboires et de ses frustrations ?
A travers ce cocasse et inoubliable personnage, Éric-Emmanuel Schmitt brosse, avec un humour et une malice incomparables, le portrait en creux d’une Maria Callas méconnue. Et nous convie, en expert de la musique et des méandres de l’âme, dans les coulisses clandestines de l’opéra et du cœur humain.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Dramaturge, romancier, nouvelliste, essayiste, cinéaste, traduit en 45 langues et joué dans plus de 50 pays, Éric-Emmanuel Schmitt est l’un des auteurs les plus lus et les plus représentés dans le monde. Le Cycle de l’invisible s’est vendu à plus de 10 millions d’exemplaires dans le monde. Il a été élu en janvier 2016 à l’unanimité par ses pairs comme membre de l’Académie Goncourt.

 

Avis :

Maria Callas aurait eu cent ans le 2 décembre 2023. Passionné de musique autant que d’écriture, Eric-Emmanuel Schmitt nous en dresse un saisissant portrait en creux, au travers de la mémoire malade et jalouse d’une rivale aigrie.

« Cette grosse Grecque avec ses lunettes de myope, mal fagotée, boutonnée, boudinée, flanquée d’un mari sénile » ... Une « illusionniste » masquant à grand peine les stridences et le manque d’homogénéité de sa voix sous « son personnage d’étoile fantasque » ... Ce n’est pas La Tebaldi, dont la polémique a rapporté la supposée rivalité avec La Callas, mais la soprano imaginaire Carlotta Berlumi qui, encore de ce monde, n’en finit plus de honnir celle qui, dans son esprit, lui a volé la gloire de toute la hauteur de son imposture. « La Callas ? Vous verrez : bientôt plus personne ne se souviendra d’elle… », affirmait-elle avec assurance lorsque les deux femmes n’en étaient encore qu’à leurs débuts. Et pourtant, force est de constater que, si l’étoile de l’une n’a rien perdu de son éclat, l’autre en est aujourd'hui réduite à chercher vainement son nom dans les dictionnaires de l’art lyrique. En vérité, aveuglément enfermée dans sa conception classique du chant et de l’opéra, l’orgueilleuse Carlotta n’a dans son déni jamais pris la mesure des bouleversements qu’était en train d’imposer Maria Callas, autant tragédienne que cantatrice, et bientôt icône véritable. 

Le procédé narratif ne manque pas de sel, qui, avec en point d’orgue un bien ironique dénouement, finit par battre les détracteurs de la Callas à leur propre tribune. Car il y en eut, aussi passionnés que ses aficionados, occasionnant des disputes à la mesure de l’impact de la diva sur l’art lyrique. Avant de leur clouer le bec en laissant le dernier mot à la voix inoubliable de l’artiste, le récit de toute évidence biaisé par l’échec et la jalousie de l’une de ses contemptrices tourne peu à peu en ridicule ces rumeurs chagrines, au final bien incapables d’écorner l’inaltérable et triomphante figure de la « moderne » cantatrice. Plus l’aigre Carlotta s’enfonce dans son dépit, plus La Callas acquiert d’aura additionnelle. Et c’est là que ce court roman, presque une nouvelle, déçoit : en fait d’antithèse à la hauteur de la diva, la rivale, bientôt ridicule et pitoyable à en friser la stupidité, manque par trop de profondeur pour demeurer tout à fait convaincante.

Au bémol près des aspects les plus caricaturaux de cette bien naïve rivale, reste un livre éminemment agréable qui, à l’occasion de ce prochain centenaire de la naissance de La Callas coïncidant fort opportunément avec l’approche des fêtes de fin d’année, ne manquera pas de garnir le pied de bon nombre de sapins, mélomanes ou non. (3,5/5)

 

Citations :

Deux institutions règnent sur le cœur des Italiens : l’Église et l’Opéra. Quand ils ne sont pas émus par les vitraux, ils le sont par les rideaux.


Les atouts de la Scala ? Son public et son passé ! s’exclama Enzo. Son public chevronné, expert, exigeant – certains diront injuste. Son passé, car l’excellence attire l’excellence. Tous les grands chanteurs, toutes les grandes chanteuses, mesdames et messieurs, ne caressent qu’un rêve : fouler les planches de la Scala. Un engagement ici équivaut au prix Nobel de l’art lyrique ! Ces murs ont accueilli Caruso, Gigli, Flagstad, Del Monaco, Schwarzkopf, Pavarotti, Sutherland, Caballé, Domingo… et surtout, maintes et maintes fois, la Divine, la sublime Callas !


[La vieille femme] était complètement peinte, accumulant des coloris intenses, noir aile-de-corbeau sur les cheveux, marron terreux pour les sourcils en circonflexe, beige rosé en fond de teint, carmin sur les lèvres, azur sur les paupières fripées. L’ensemble avait autant d’allure que d’outrance, sorte de défi improbable qui niait la décrépitude tout en l’affirmant. Si les couleurs vives prenaient bien la lumière, elles accentuaient les rides, les sillons et la fatigue d’une peau où par endroits les grains de poudre s’accrochaient comme de la poussière.


– Elle n’avait pas le contre-ut. Comment chanter l’air du Nil en l’absence de contre-ut ? Elle était obligée de passer la chiffonnette.  
– Passer la chiffonnette ?
– Elle feignait de monter vers le contre-ut avec un glissando, en opérant un port de voix, et elle s’arrêtait juste quand il fallait le tenir. Elle passait la chiffonnette.


– Moi, j’ai manqué de courage, je le déplore : lâchement, j’ai vieilli. Aujourd’hui, c’est trop tard.  
– Trop tard pour quoi ?
Le nez de Carlotta se plissa, rayé de ridules.
– Pour mourir jeune !

 

 

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