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lundi 3 mars 2025

[Slimani, Leïla] Le pays des autres 3 - J'emporterai le feu

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Le pays des autres 3 -
            J'emporterai le feu

Auteur : Leïla SLIMANI

Parution : 2024 (Gallimard)

Pages : 432

Accès au livre : ISBN 9782073098368  
                           en librairie

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

« Mehdi se sécha, enfila un tee-shirt propre et un pantalon de toile, et il chercha au fond de sa sacoche le livre qu’il avait acheté pour sa fille. Il poserait sa main sur son épaule, il lui sourirait et lui ordonnerait de ne jamais se retourner. “Mia, va-t’en et ne rentre pas. Ces histoires de racines, ce n’est rien d’autre qu’une manière de te clouer au sol, alors peu importent le passé, la maison, les objets, les souvenirs. Allume un grand incendie et emporte le feu.” »

Enfants de la troisième génération de la famille Belhaj, Mia et Inès sont nées dans les années 1980. Comme leur grand-mère Mathilde, leur mère Aïcha ou leur tante Selma, elles cherchent à être libres chacune à sa façon, dans l’exil ou dans la solitude. Il leur faudra se faire une place, apprendre de nouveaux codes, affronter les préjugés, le racisme parfois.
Leïla Slimani achève ici de façon splendide la trilogie du Pays des autres, fresque familiale emportée par une poésie vigoureuse et un souffle d’une grande puissance.

 

Un mot sur l'auteur :

Leïla Slimani est l’autrice de quatre romans parus aux Éditions Gallimard : Dans le jardin de l’ogre, Chanson douce (prix Goncourt 2016), Le pays des autres et Regardez-nous danser.

 

Avis :

Le pays des autres et Regardez-nous danser nous avaient fait vivre la colonisation et les lendemains de l’indépendance marocaine aux côtés de deux générations de la famille Belhaj, inspirée de celle de l’auteur. Ce dernier tome de la trilogie retrace cette fois le parcours de la troisième génération dans les années 1980-1990, au travers de Mia et d’Inès – cette dernière avatar romanesque de Leïla Slimani.

Mia et Inès ont une vingtaine d’années. Pendant que, gynécologue, leur mère Aïcha lutte pour le droit des Marocaines à disposer de leur corps, leur père Mehdi, banquier et haut fonctionnaire, est confronté à la corruption et aux ingérences d’un régime ne supportant ni critique, ni résistance. Emprisonné suite à une accusation calomnieuse, il ne survit pas longtemps à l’ostracisme qui perdure après sa libération, mais met toutes ses forces à convaincre ses filles, amenées à Paris par leurs études, à émigrer sans retour. « Ne reviens pas. Ces histoires de racines, ce n’est rien d’autre qu’une manière de te clouer au sol, alors peu importent le passé, la maison, les objets, les souvenirs. Allume un grand incendie et emporte le feu. (…) Ne transige pas avec la liberté. »

Elles qui, femmes sous un régime patriarcal hautement liberticide, se sentaient déjà morcelées dans leur propre pays alors qu’il leur fallait, comme leurs parents et leurs proches, constamment dissimuler et réserver le fond de leurs pensées au seul cercle intime et familial, connaissent alors une nouvelle forme de solitude et de déchirement, celle de la séparation et de l’exil. Plus que jamais « autres » dans leur patrie d’origine dont, en enfants de notables élevées à la mode française dans des écoles françaises, elles ne maîtrisent d’ailleurs que fort mal la langue, les voilà par mille détails insidieux constamment rappelées en France au statut d’étrangères ayant leur intégration à parfaire.

Pour être mélancolique, le récit sobre et efficace ne perd rien de la force incisive qui caractérise la plume si agréablement déliée de Leïla Slimani. Entre questions identitaires, liens familiaux et déracinement, droits des femmes et liberté, cette envoûtante saga familiale dépasse l’autobiographie pour former une œuvre romanesque habitée, traversée d’un vrai souffle et portée par une réflexion existentielle fine et sensible. 
 
Beaucoup plus intime que les deux autres, ce dernier volet impressionne davantage aussi par le feu qui l’habite, transmis de personnage en personnage dans une polyphonie familiale qui démultiplie focales et perspectives pour mieux rendre compte des différents visages de la réalité. Comment rester soi-même dans l’ouverture et le compromis ? C’est le rapport à l’autre et à la différence qui est tout l’enjeu ici. Coup de coeur. (5/5)
 

 

Citations : 

Les plus aguerris le savaient, le lycée Descartes n’était que la continuation de l’école des notables chère à Lyautey. Une enclave où une élite élevée à la mode étrangère, dans une langue étrangère, se reproduisait et, totalement dissociée du pays où elle vivait, pourrait dominer sans mauvaise conscience. Les élèves de Descartes vivaient dans une sorte d’île en partie coupée du monde. Ils se demandaient quelle était leur place et comment les autres les voyaient. Ils n’avaient aucune idée de qui ils étaient. Est-ce qu’ils étaient beaux ou laids ? D’ici ou de là-bas ? Est-ce qu’ils comptaient ?


Ses parents croyaient naïvement que les livres étaient une cape d’invisibilité qui rendait leur fille inaccessible aux malheurs et aux dangers. Ils n’avaient pas compris que Mia y cherchait autre chose et que les romans avaient nourri en elle un immense appétit de liberté, une aigreur à l’égard de sa vie morne et sans relief, à la périphérie du monde.


Selim comprit alors que ses parents avaient peur. Leur corps même, leurs gestes étaient empreints de crainte. Ils ne savaient pas ce que c’était que d’être libre. De parler tout haut. De dire ce qu’on pensait. « La liberté, songea-t-il, est une mémoire du corps, des muscles, un mouvement » (…)


Mehdi avait beau répéter à ses filles qu’il ne fallait pas être esclave de l’opinion des autres, que seul comptait ce que l’on était vraiment, à l’intérieur, il savait que c’étaient des foutaises. Nous n’étions jamais rien d’autre que ce que les autres percevaient, ce que nous leur donnions à voir. Les secrets du cœur, les qualités cachées de l’âme, les bonnes intentions, tout ça ne comptait pas dans le vrai monde.


Il avait envie de tout acheter, des romans et des essais, des livres d’histoire et même des recueils de poésie. Il s’imaginait une vie où il aurait le temps de lire tous ces livres, une vie qui n’aurait pas d’autre but que de pénétrer l’âme des autres et où les voyages seraient immobiles. C’était ça le problème, se dit-il, cette impossibilité à choisir une existence, à s’y tenir, ce désir persistant d’une autre vie que la sienne. 


« Saddam ! Ya Habib ! Le cœur des Marocains est avec toi. » Depuis deux semaines, les Américains pilonnaient Bagdad et dans la capitale marocaine la foule criait : « Bush assassin et Mitterrand son chien ! » Ils marchèrent lentement d’abord, attentifs aux caméras qui les filmaient et aux forces de l’ordre qui paraissaient tranquilles, trop tranquilles. D’immenses portraits de Yasser Arafat et de Saddam Hussein flottaient dans les airs. D’un côté défilaient les partis de gauche qui réclamaient une solidarité arabe et désiraient ainsi montrer leur opposition au pouvoir. Certains avaient vécu les émeutes de 1965 à Casablanca et ils ne pouvaient s’empêcher de penser que quelqu’un allait tirer, on allait donner l’assaut et tout se terminerait dans le sang, encore une fois. Mais les policiers ne firent pas un geste. Ils gardaient les bras croisés, leurs matraques posées sur la cuisse. On leur avait donné l’ordre de laisser faire. Qu’ils crient, qu’ils manifestent, qu’ils disent leur colère puisque après tout, nous sommes un pays libre, presque une démocratie. La rue avec les Arabes et l’élite avec l’Occident.
 
 
Les romans d’aujourd’hui, ça ne me dit rien du tout. Les gens racontent leur vie, ils étalent leur intimité. Mais ce n’est pas en se regardant dans le miroir qu’on devient écrivain. Les histoires commencent quand on le traverse.


Derrière ces grands mots, ses parents étaient peureux, conformistes, coincés. Mia avait fini par comprendre qu’elle vivait entre deux mondes. Celui de la maison, où ses parents se montraient modernes, soucieux de la réussite de leurs filles et de leur émancipation. Et le monde du dehors, dangereux et incompréhensible. À la maison, on pouvait critiquer le voile, le fanatisme, s’emporter contre ces horribles barbus qui menaçaient l’écrivain Salman Rushdie. « Mais ça ne marche pas comme ça ici. » Dehors, il ne fallait pas en parler, ne pas provoquer, faire semblant de respecter la bienséance. Ses parents étaient des hypocrites et Mia se sentait humiliée en constatant qu’ils n’étaient pas libres.
Ne pas parler de Sabah qui vit avec un homme sans être mariée.
Ne pas dire qu’Aïcha ne fait pas le ramadan.
Ne pas parler de l’alcool qu’on boit, de la charcuterie que mange Mathilde, parfois même pendant les fêtes musulmanes.
Ne pas raconter qu’un jour, pour le Nouvel An, papa s’est déguisé en femme.
Ne pas dire qu’ils rigolent chaque fois qu’ils lisent Le Matin du Sahara, qu’ils se moquent de la propagande et de la flatterie des courtisans.
Ne pas parler des amants de Selma.
Ne pas décrire la manière dont on vit, ce qu’on mange, ce qu’on boit, ce qu’on dit et ce à quoi l’on croit.
Ne pas raconter qu’Omar s’est tiré une balle dans la bouche, quelques jours après Noël, en 1978. Mia venait d’avoir quatre ans.
Ne pas répéter les blagues que Selma fait sur les Arabes. Les plaisanteries sur la corruption, le sous-développement, la bigoterie.
Ne jamais parler du roi, des élections truquées, ne pas prononcer le nom d’Oufkir ni celui du bagne, là-bas, dans le sud du pays.
Ne pas révéler que Mehdi doute parfois de la solidité du régime.
Ses parents avaient accepté de vivre dans cette confusion morale, il l’avait transmise à leurs enfants et Mia savait maintenant qu’ils ne pourraient jamais l’aider à répondre à la question : « Qui suis-je ? »


Les gens comme elle. Elle appartenait à quelque chose. Il y avait quelque part des gens qui lui ressemblaient et elle se forçait à oublier que s’ils étaient unis, c’était par le malheur. Des gens comme elle, et elle faisait semblant d’ignorer de quoi sa mère voulait parler. Mia, même en pensée, ne s’autorisait pas à dire le mot. À se qualifier. Elle se répétait : je suis normale et je n’ai rien fait de mal. Sa mère voulait qu’elle soit heureuse. Sa mère ne croyait pas à son bonheur. Elle a peur, pensait Mia, que je sois bizarre, travestie, sidaïque, marginale. Elle me préférerait mille fois conformiste et banale. Elle m’aime, se répétait-elle, mais s’aimer ça n’a rien à voir avec les mots. S’aimer, c’était ne pas poser de questions, ne pas ouvrir les placards que l’autre avait pris soin de fermer à clé. Ne pas s’acharner à déterrer des secrets. S’aimer, c’était faire silence, ensemble, laisser flotter dans l’air des questions sans réponses et se rendre compte que ça n’a aucune importance. Aimer et savoir étaient deux choses bien différentes. 


Et il y avait Paris ! Elle avait beau n’y être allée que deux fois, pour de courtes vacances, elle avait l’impression de connaître cette ville aussi bien que son propre corps. L’hôtel particulier des Saccard dans le parc Monceau. Les cafés de la Goutte d’Or où Gervaise succombe à l’absinthe. L’appartement d’Aurélien dans le roman d’Aragon. Puis la panique la saisissait. La France avait-elle vraiment quelque chose à voir avec Zola, Balzac ou Aragon ? D’ailleurs, dans ces romans-là, romans qu’elle chérissait plus que tout et qu’elle avait glissés dans ses bagages, jamais elle n’avait rencontré une fille comme elle. Si elle n’existait pas dans leurs livres, pourrait-elle exister dans la vraie vie ?


En mars, les islamistes avaient défilé à Casablanca tandis que les « modernistes », eux, avaient marché dans la capitale. Inès avait vu dans les journaux les images des centaines de milliers de femmes voilées fustigeant les « élites occidentalisées » et appelant au « respect des valeurs de l’islam ». Elle avait eu du mal à comprendre que des femmes puissent s’opposer à plus d’égalité. « Mais qu’est-ce que tu sais de ce qui est bon pour moi ? C’est parce que tu vis en France maintenant que tu crois tout connaître ? » lui demanda Fatima alors qu’elles discutaient dans la cuisine.


Inès aurait voulu lui raconter ce que c’était de vivre en France, dans un pays où l’on ne courait pas le risque d’être arrêté parce qu’on avait mangé dans la rue pendant le ramadan ou qu’on était homosexuel. Elle aurait voulu lui parler de la laïcité, mais elle ne savait pas comment expliquer ce mot qui n’existait pas en arabe. Elle aurait pu évoquer les mariages de mineures, l’analphabétisme qui touchait les deux tiers des femmes marocaines ou la violence de la répudiation. Si elle avait eu les mots, elle aurait raconté ce souvenir qui surgit tout à coup, celui de cette femme qui traînait aux alentours de son école primaire et qui, à la récréation, essayait d’apercevoir ses enfants à travers les grilles. Elle les regardait jouer et parfois, n’y tenant plus, elle disait quelque chose, elle les appelait et seulement alors, les gens de l’école réagissaient. Ils avaient de la peine pour elle, ça leur brisait le cœur mais ils s’avançaient vers elle et lui demandaient de se ressaisir. « Je comprends, répétait l’institutrice, je vous jure que je comprends. Mais dites-vous que ça ne fait que perturber les enfants. » Inès aurait voulu dire tout ça mais elle n’avait pas les mots. Elle ne parlait pas sa propre langue et elle pensa alors que Fatima avait peut-être raison. Elle n’était qu’une impie, une étrangère dans son propre pays et les mécréants dans son genre avaient intérêt à se faire discrets. 


Ce soir-là, avant de s’endormir, Selim repensa à Bilal. « Tu ne t’intéresses pas à la politique mais bientôt la politique va s’intéresser à toi. » Viendrait un temps où il faudrait choisir, prouver sa loyauté, afficher un drapeau sur la façade de sa maison. Ils étaient condamnés à vivre dans une sorte de purgatoire, pris en étau entre la haine des islamistes et l’ignorance des Occidentaux. Il se demanda : « Peut-on aimer un pays qui ne nous aime pas ? Peut-on à la fois être d’ici et de là-bas ? »


À quoi cela aura servi de tenter de savoir où était ma place, quel était mon pays quand je ne savais même pas qui j’étais ? Qu’est-ce que ça veut dire l’identité quand on a perdu la mémoire ? Pas celle des peuples, non, celle-là m’importe peu, mais les histoires que me racontait ma grand-mère, les fables qu’inventait mon père, ces intimes « il était une fois » qui me constituent et dont je couvre les murs. Quand on me demande d’où je viens, je ne sais jamais quoi dire, comme les balbutiements d’un bègue qui tenterait de prononcer un mot et qui, épuisé, finirait par renoncer. Mon père, « the great pretender », aimait se faire passer pour ce qu’il n’était pas et comme lui je suis devenue mon propre faussaire, mauvaise copie d’un tableau de maître, faux billet qui ne vaut rien, sauf pour les naïfs qui méritent d’être volés.

 

Du même auteur sur ce blog :

 

 

vendredi 11 février 2022

[Slimani, Leïla] Le pays des autres 2 - Regardez-nous danser

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le pays des autres 2 -
            Regardez-nous danser

Auteur : Leïla SLIMANI

Parution : 2022 (Gallimard)

Pages : 368

Accès au livre : ISBN 9782072972553  
                           en librairie

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

Année après année, Mathilde revint à la charge. Chaque été, quand soufflait le chergui et que la chaleur, écrasante, lui portait sur les nerfs, elle lançait cette idée de piscine qui révulsait son époux. Ils ne faisaient aucun mal, ils avaient bien le droit de profiter de la vie, eux qui avaient sacrifié leurs plus belles années à la guerre puis à l’exploitation de cette ferme. Elle voulait cette piscine, elle la voulait en compensation de ses sacrifices, de sa solitude, de sa jeunesse perdue.

1968 : à force de ténacité, Amine a fait de son domaine aride une entreprise florissante. Il appartient désormais à une nouvelle bourgeoisie qui prospère, fait la fête et croit en des lendemains heureux. Mais le Maroc indépendant peine à fonder son identité nouvelle, déchiré entre les archaïsmes et les tentations illusoires de la modernité occidentale, entre l’obsession de l’image et les plaies de la honte. C’est dans cette période trouble, entre hédonisme et répression, qu’une nouvelle génération va devoir faire des choix. Regardez-nous danser poursuit et enrichit une fresque familiale vibrante d’émotions, incarnée dans des figures inoubliables.

 

Un mot sur l'auteur :

Leïla Slimani, née le 3 octobre 1981 à Rabat au Maroc, est une journaliste et écrivain franco-marocaine. Elle a notamment reçu le prix Goncourt 2016 pour son deuxième roman Chanson douce.

 

Avis :

Le premier tome de la saga Le pays des autres nous avait fait quitter Amine et Mathilde Belhaj dans l’agitation d’un Maroc à la veille de l’indépendance de 1956. Nous retrouvons le couple franco-marocain à la tête de son exploitation agricole de Meknès, devenue en cette année 1968 un domaine prospère dans un pays qui a retrouvé le calme.

L’aisance des Belhaj les classe désormais parmi l’élite du pays, leur permettant de se mêler aux riches Français restés sur place. Cette apparente égalité cache toutefois mal l’insidieuse et méprisante suffisance des anciens colons. Déchirés par leur ambiguïté face à ces Occidentaux qu’ils sont fiers d’imiter et de fréquenter tout en étant douloureusement conscients de leur assujettissement, ils trouvent un apaisement dans la réussite de leur fille Aïcha, devenue médecin après des études en France, mais vivent très mal les aspirations à l’émancipation de leur fils Sélim. Il faut dire qu’à chaque revendication au changement, la répression du pouvoir royal est violente, ensanglantant les manifestations étudiantes et réduisant au silence les opposants politiques, comme ces militaires publiquement exécutés après leur tentative avortée de coup d’état.

Pourtant, dans ce Maroc, où, plus de dix ans après l’indépendance, rien en semble avoir vraiment changé entre les privilégiés qui mènent grand train et le reste de la population qui vit dans la misère, le vent encore timide de la liberté ne semble demander qu’à prendre de l’ampleur, au travers de quelques esprits soucieux de l’identité et des spécificités marocaines, de femmes au tout début de la conquête d’une difficile émancipation, ou de jeunes hippies curieusement rassemblés à Essaouira.

Passionnante, cette vaste fresque se vit de l’intérieur, au travers d’une famille inspirée de celle de l’auteur. Histoire intime et évocation historique se mêlent ainsi étroitement pour donner à la narration intensité et profondeur, dans une reconstitution sensible et habitée dont le souffle n’a d’égal que sa subtilité. Ce deuxième tome que l’on pourra lire de préférence, mais pas nécessairement, après le premier, est une nouvelle réussite qui fait attendre impatiemment l’ultime volet de la trilogie. (4/5) 
 

 

Citations : 

Si les membres du Rotary insistèrent, s’ils se montrèrent si bienveillants, si attentionnés à l’égard d’Amine, c’est aussi parce qu’il était marocain et que le club voulait prouver, en intégrant des Arabes parmi ses membres, que le temps de la colonisation, le temps des vies parallèles, était terminé. Bien sûr, ils étaient nombreux à avoir quitté le pays au cours de l’automne 1956 quand la foule en colère avait envahi les rues et laissé libre cours à la folie sanguinaire. La briqueterie avait été incendiée, des hommes avaient été tués en pleine rue et les étrangers avaient compris qu’ils n’étaient plus chez eux. Certains avaient plié bagage, abandonnant derrière eux des appartements dont les meubles prirent la poussière avant d’être rachetés par une famille marocaine. Des propriétaires renoncèrent à leurs terres et aux années de travail auxquelles ils avaient consenti. Amine se demandait si c’étaient les plus peureux ou les plus lucides qui étaient rentrés chez eux. Mais cette vague de départs ne fut qu’une parenthèse. Un rééquilibrage avant que la vie ne reprenne son cours normal. Dix ans après l’indépendance, Mathilde devait admettre que Meknès n’avait pas tellement changé. Personne ne connaissait le nouveau nom des rues, le nom arabe, et on se donnait toujours rendez-vous sur l’avenue Paul-Doumer ou rue de Rennes, en face de la pharmacie de M. André. Le notaire était resté mais aussi la mercière, le coiffeur et sa femme, les propriétaires de la boutique de prêt-à-porter de l’avenue, le dentiste, les médecins. Tous voulaient continuer à jouir, avec plus de discrétion peut-être, avec plus de retenue, des joies de cette ville fleurie et coquette. Non, il n’y eut pas de révolution mais seulement un changement dans l’atmosphère, une réserve, une illusion de concorde et d’égalité. Pendant les dîners du Rotary, aux tables où se mêlaient les bourgeois marocains et les membres de la communauté européenne, il semblait que la colonisation n’avait été rien d’autre qu’un malentendu, une erreur dont les Français à présent se repentaient et que les Marocains faisaient semblant d’oublier. Certains tenaient à le dire, jamais ils n’avaient été racistes et toute cette histoire les avait terriblement gênés. Ils juraient qu’ils étaient soulagés à présent, que les choses étaient claires et qu’ils respiraient mieux, eux aussi, depuis que la ville avait rejeté la mauvaise graine. Les étrangers faisaient attention à ce qu’ils disaient. S’ils n’étaient pas partis, c’était pour ne pas précipiter la ruine d’un pays qui avait besoin d’eux. Bien sûr, un jour, ils laisseraient la place, ils s’en iraient et le pharmacien, le dentiste, le médecin ou le notaire seraient marocains. Mais en attendant, ils restaient et se rendaient utiles. Et puis, ils n’étaient pas si différents de ces Marocains assis à leurs tables. Ces hommes élégants et ouverts, ces colonels ou hauts fonctionnaires dont la femme arborait des robes occidentales et les cheveux courts. Non, ils n’étaient pas si différents de ces bourgeois qui, sans culpabilité, sans arrière-pensées, laissaient des enfants pieds nus porter leurs courses devant le marché central. Qui refusaient de céder aux supplications des mendiants « car ils sont comme les chiens qu’on nourrit sous la table. Ils s’habituent et perdent le peu d’attrait qu’ils ont pour l’effort et le travail ». Les Français n’auraient jamais osé dire qu’elle était affligeante, cette propension du peuple à mendier et à se plaindre. Ils n’auraient jamais osé, comme le faisaient les Marocains, incriminer la malhonnêteté des bonnes, la paresse des jardiniers, l’arriération du petit peuple. Et ils riaient, un peu trop fort, quand leurs amis meknassis se désespéraient de construire un jour un pays moderne avec une population d’analphabètes. Ces Marocains, au fond, étaient comme eux. Ils parlaient la même langue, voyaient le monde de la même manière, et il était difficile de croire qu’ils aient pu, un jour, ne pas appartenir au même camp et se considérer comme des ennemis.
 
 
Le monde fonctionnait ainsi : les anciens transmettaient leur art aux plus jeunes et le passé pouvait continuer d’infuser le présent. C’est pour cela qu’il fallait embrasser l’épaule ou la main de son père, qu’il fallait se baisser en sa présence et lui signifier son entière soumission. On ne se libérait de cette dette que le jour où l’on devenait soi-même père et où l’on pouvait dominer à son tour. La vie ressemblait à la cérémonie d’allégeance où tous les dignitaires du royaume, tous les chefs de tribu, tous les hommes fiers et beaux dans leur djellaba blanche, dans leur burnous, embrassaient la paume du souverain.


Elle pensa alors à une expression en arabe que son père utilisait souvent : « Si Dieu veut punir une fourmi, il lui donne des ailes. » Aïcha était une fourmi, appliquée et besogneuse. Et elle n’avait aucune intention de s’envoler.


Mehdi avait onze ans au moment de l’indépendance. Comme les autres élèves, il avait assisté aux rassemblements de la foule, à l’explosion de joie qui avait suivi le retour du roi, et il était fier de son pays et de sa souveraineté retrouvée. Il éprouvait à l’égard des Français des sentiments ambivalents. Devant ses camarades, il feignait de détester les Blancs, les chrétiens, les affreux impérialistes. Il les couvrait d’insultes et prétendait que s’il apprenait leur langue, leurs lois et leur histoire, c’était en réalité pour mieux s’émanciper. Pour les prendre à leur propre jeu, comme l’expliquaient à l’époque les nationalistes. En vérité, il leur vouait une admiration pleine de jalousie et pensait que sa vie ne pouvait avoir qu’un but : devenir comme eux.


Là, sur les quatre-vingts kilomètres de côtes qui séparaient Casablanca de Rabat, le maréchal Lyautey avait nourri le rêve de bâtir une Californie française. Il pensait que c’était l’océan qui donnerait à ce pays sa force, sa fortune, et il s’étonnait que ses habitants aient si longtemps vécu en lui tournant le dos. De Rabat il fit sa capitale, renvoyant la prestigieuse cité de Fès au passé. Et à la place de la petite ville portuaire qu’était Casablanca, il ambitionna de construire la vitrine du Maroc moderne. Un Maroc où les habitants s’occuperaient à gagner de l’argent et à jouir des plaisirs de la vie. Un Maroc bien loin de celui des cités impériales, des médinas étouffantes, des riads aux murs sans fenêtres derrière lesquels des familles entières vivaient confites dans les traditions. Non, ici, au bord de l’océan, il érigerait une ville pour les conquérants, les pionniers, les hommes d’affaires, les femmes en goguette et les touristes en mal d’exotisme. Une ville d’ouvriers et de milliardaires avec de grandes avenues plantées de palmiers, des restaurants et des cinémas, des immeubles Art déco à la blancheur immaculée. Ici, les meilleurs architectes de métropole feraient sortir de terre des buildings en béton avec ascenseur, chauffage central et parking souterrain. Une ville comme un décor de cinéma, baignée de lumière jaune, où les passants joueraient le scénario qu’on aurait écrit pour eux. Fini les pachas pansus, les sultans paresseux, les femmes en haïk cloîtrées dans des palais humides. Fini les guerres tribales, les famines paysannes, toute cette pudeur et cette arriération qui avaient prospéré à l’abri des montagnes. La « côtière » tiendrait lieu de nouvelle frontière et tous les ambitieux rêveraient de leur conquête de l’Ouest.
 
 
Sur ces quatre-vingts kilomètres de côtes se concentraient la Cour et la bourgeoisie capitaliste. Cette bande de terre accueillait les allées et venues d’une élite qui depuis quelques années avait pris goût aux bains de mer, aux après-midi au soleil, aux clubs privés avec piscine. On allait de Rabat à Skhirat, de la plage de Sable d’or à celle de Bouznika, du casino de Fedala à la Corniche de Casablanca. Des restaurants, tenus par des Espagnols ou des Français, servaient des poissons grillés que les clients mangeaient avec les doigts en buvant dans des verres bas un vin tannique qui poussait à faire la sieste. Sur ces terrasses flottait une odeur d’ail grillé, de friture de poisson et de zeste d’orange. Dans l’arrière-salle, on jouait des airs de jazz ou des morceaux de variété française que les clients connaissaient par cœur et qu’ils entonnaient en riant.
Si un étranger était entré dans le cabanon au cours d’une soirée de l’été 1969, il se serait sans doute étonné de voir réunie sous le même toit une assemblée aussi hétéroclite. Toutes sortes de spécimens entouraient Henri et Monette. Certains étaient proches du palais, d’autres sortaient de nulle part et n’avaient ni clan, ni soutien, ni argent. Un patron de syndicat étudiant, marié à une libraire de la région lilloise, côtoyait le fils d’un riche industriel casablancais, un étudiant juif pro-palestinien ou un jeune prodige en mathématiques originaire de Sidi Kacem. Des hommes qui gravitaient dans les cercles du pouvoir trinquaient avec ceux qui voulaient le renverser. Des étudiants de la petite classe moyenne, fils d’artisans ou de boutiquiers, s’imaginaient un jour devenir ministres et faire construire une maison avec piscine dans les beaux quartiers de Rabat. Tous avaient une chose en commun, une chose encore exceptionnelle dans ce pays neuf. Ils avaient fait des études et cela leur donnait le droit de rêver à un avenir radieux.


Le pays est au bord de la révolution, le peuple vit dans la misère et M. Roland Barthes va nous faire l’honneur de nous enseigner Proust et Racine ! Mais qu’est-ce que les Marocains en ont à faire de Proust à la fin ? On porte vos vêtements, on écoute votre musique, on regarde vos films. Dans les cafés de Casablanca, les jeunes lisent Le Monde et jouent au tiercé sur des chevaux qui courent à Paris. Quand est-ce qu’on va comprendre que nous devons développer notre propre personnalité, connaître notre propre culture, reprendre notre destin en main ?


Il était hanté par le souvenir de ces journées de mars 1965 où des centaines de lycéens s’étaient jetés dans les rues de Casablanca pour protester contre une circulaire interdisant aux élèves de plus de seize ans l’accès au lycée. À l’époque il vivait encore en ville, dans le quartier Gauthier. Il les avait vus traverser les avenues inondées de soleil et marcher jusqu’au quartier ouvrier de Derb Sultan. Les garçons portaient des filles sur leurs épaules. Ils hurlaient : « Nous voulons apprendre ! », « Hassan II tire-toi, le Maroc ne t’appartient pas ! », « Du pain, du travail et des écoles ! ». Rejoints par leurs parents, par les chômeurs et par les miséreux des bidonvilles, ils avaient dressé des barricades et incendié des bâtiments. Le lendemain, Henri était passé devant le commissariat central et avait regardé la foule de parents, le visage marqué par l’inquiétude, mendiant des nouvelles de leurs enfants disparus. Contre le mur des remparts de la nouvelle médina, des lycéens, les mains dans le dos, étaient tenus en joue par l’armée. Henri pouvait encore entendre le bruit des balles, des tirs de mortiers, des sirènes d’ambulances et, surtout, des pales d’un hélicoptère d’où, dit-on, le général Oufkir tirait directement sur la foule. Les jours suivants, Henri avait vu des traces de sang sur les pavés de Casablanca et il avait pensé que le pouvoir adressait un avertissement à la foule. Ici, on tirait même sur des enfants, l’ordre ne se négociait pas. Le 29 mars, Hassan II avait fait cette déclaration : « Il n’y a pas de danger aussi grave pour l’État que celui d’un prétendu intellectuel. Il aurait mieux valu que vous soyez des illettrés. » Le ton était donné.
 
 
Le lendemain, le roi recevait une délégation de chefs d’État étrangers et comme chaque fois que ce genre d’événements se produisaient, Omar et ses hommes étaient chargés de nettoyer le parcours. Balayer les mendiants, arracher les clochards à leurs abris de fortune, faire disparaître les fous, les agités, les perturbateurs. Ce soir, il faisait un dernier tour de garde et au matin, les rues seraient propres. Il n’y aurait rien à voir.  
« Ce qui ne se voit pas n’existe pas. »
Si on lui demandait en quoi consistait son travail, il lui suffirait de répondre ça. Faire disparaître ce qui ne peut être vu. Engloutir, effacer, étouffer, ensevelir. Voiler. Ériger des murs. Creuser des trous. Omar était maître dans l’art de l’enfouissement et du secret. Personne ne savait aussi bien que lui opposer un silence opaque et tranquille à ceux qui posaient des questions. Rien n’aurait pu le faire flancher, pas même le visage éploré des mères qui cherchaient leurs enfants ou les supplications d’une jeune épouse dont le mari avait, un matin, disparu. En 1965, pendant les émeutes étudiantes, il avait participé à effacer les traces du massacre. Avec ses hommes, il avait pris le contrôle de la morgue d’Aïn Chock et pendant des jours, personne ne put y entrer ou en sortir sans qu’Omar donne son aval. Des familles s’étaient réunies devant le bâtiment, réclamant les dépouilles. Il les fit évacuer. Puis une nuit, ils chargèrent les corps à l’arrière d’un pick-up, tous phares éteints. Des corps frêles et légers, des cadavres d’adolescents et d’enfants qui ne pesaient rien dans les bras des flics chargés de les transporter. Ils roulèrent jusqu’au cimetière désert et Omar se souvenait encore du reflet de la lune sur les tombes et de ces trous qui avaient été creusés, à des endroits dispersés, éloignés les uns des autres. Les policiers commencèrent à décharger le pick-up. Quelqu’un voulut prier mais Omar l’en empêcha. Dieu n’avait rien à faire là.
Dans ce pays de misère, il suffisait de glisser quelques billets. Au médecin qui témoignerait qu’il n’avait vu aucun blessé. Au fossoyeur qui, pour quelques dirhams, oublierait qu’il avait creusé des tombes pour des enfants assassinés.


Le mur s’étendait sur une partie de la route côtière, entre Rabat et Casablanca, et il était assez haut pour cacher à la vue des automobilistes l’intérieur du bidonville. Omar supervisa les travaux. Il fit construire le mur par les habitants eux-mêmes. Il leur expliqua qu’il s’agissait de protéger leurs enfants, qui pourraient avoir envie de traverser la route et se retrouveraient sous les roues du bolide d’un grand bourgeois. On ne pourrait alors plus rien pour eux. Rien du tout. C’était pour leur bien et le bien de leurs femmes qui, comme toutes les femmes, aimaient un peu trop fureter et faire des clins d’œil aux beaux garçons qui passent. Ce mur, leur dit-il, c’est pour que vous n’ayez pas honte de la laideur de votre existence, de vos maisons en tôle, des ruelles boueuses, des vêtements défraîchis qui pendent sur les cordes à linge. Vous voulez que tout le monde voie battre dans le vent les culottes de vos femmes, les blouses minables de vos enfants ?


La pensée de Sabah lui écrasait l’estomac. Sa fille, qu’elle n’arrivait pas à aimer et qu’elle ne pouvait s’empêcher de considérer comme un accident, un malheur inévitable. Sabah, depuis toujours, l’empêchait. Déjà, lorsqu’elle la portait dans son ventre, lorsque le bébé grossissait en elle, elle le vivait comme une malédiction, une entrave à sa solitude. Les hommes ne pouvaient pas comprendre ça. Cette propension qu’ont les autres à vous coloniser de l’intérieur. Ce désir qu’ils ont de s’enfoncer en vous et de vous envahir. Les fœtus qui grandissent dans vos entrailles. Les sexes qui vous pénètrent et veulent que vous soyez aussi profondes que possible, aussi humides qu’une jungle tropicale. « Les femmes, pensa-t-elle, sont comme ces pays que des troupes dévastent, dont ils brûlent les champs, jusqu’à ce que les habitants aient oublié leur langue et leurs dieux. »
 
 
Il régnait, dans l’immense entrepôt, un bruit infernal. Seules des femmes travaillaient. Elles étaient au moins deux cents, peut-être plus. Elles travaillaient debout, habillées légèrement malgré le froid. Leurs pieds – elles n’avaient pour la plupart que des sandales en caoutchouc – trempaient dans l’eau saumâtre, à laquelle se mêlaient du sang et des entrailles de poisson. Sur le dos, certaines portaient de petits enfants qu’elles parvenaient à faire taire en remuant de gauche à droite et en claquant la langue. Elles écaillaient le poisson à toute vitesse et des contremaîtres hurlaient pour accélérer la cadence.


En 1962, on distribua dans les cafés de Rabat et de Casablanca des écrans de télévision. « C’est gratuit, c’est un cadeau du roi ! » expliquèrent les fonctionnaires. Ils incitèrent les cafetiers à garder la télévision allumée, aussi souvent que possible, pour pousser le bon peuple à voter pour la nouvelle Constitution. Au début, les gens se méfièrent de cette boîte maudite et les plus vieux, les anciens, refusèrent d’y jeter un œil. Puis ils s’habituèrent et dans les salons bourgeois, dans les appartements des fonctionnaires, apparut la télévision. L’après-midi, pendant qu’elles cuisinaient, les ménagères laissaient l’appareil allumé et elles épluchaient leurs carottes, déplumaient leurs poulets devant l’écran. Ce n’était plus, alors, l’oignon qui les faisait pleurer mais les chagrins d’amour d’une jeune Égyptienne que son amant avait abandonnée. Certains disaient que le roi lui-même décidait des programmes. Il lui arrivait d’appeler le siège de la chaîne nationale pour couper la diffusion d’un film qu’il jugeait médiocre. Le film s’arrêtait avant la fin, pas assez drôle, trop long, ennuyeux. Et le lendemain, sur les marchés de la ville, les gens faisaient des paris. Les héros s’étaient-ils finalement retrouvés ? La belle jeune femme, celle avec de longs cheveux bruns, était-elle autorisée par son père à se marier ? Dans le secret des salons familiaux, certains s’agaçaient : ils n’avaient pas les mêmes goûts que Sa Majesté.


Mathilde comprit alors que toute sa vie, son mari aurait peur qu’on lui arrache ce qu’il avait conquis. Pour lui, tout bonheur était insupportable puisqu’il l’avait volé aux autres.


L’âge ne suffisait pas à effacer les illusions. Tout aurait été tellement plus facile si les idéaux mouraient vraiment. Si le temps les faisait disparaître pour toujours et qu’ils ne trouvaient plus, en votre for intérieur, aucune attache. Mais les illusions restent là, tapies en vous, quelque part. Abîmées, flétries. Comme un remords ou une vieille blessure qui se réveille les soirs de mauvais temps. On ne s’en débarrasse pas. On fait semblant d’y être indifférent. Toutes ces années, il avait connu une sorte d’exil intérieur. Survivait en lui une personnalité clandestine, réduite au silence et à l’immobilité, et qu’il ne laissait s’échapper qu’à de très rares occasions. Toute sa vie, plus que des autres, il s’était méfié de lui-même.
Comment fait-on pour vivre en lâche ? Pour se lever comme un lâche, s’habiller comme un lâche, manger comme un lâche et aimer une femme en gardant au fond de l’esprit et du cœur la conscience de sa lâcheté ? Comment fait-on pour vivre avec ça ? Et pour être heureux ?
 
 
Une fois par mois, Fatima rentrait chez elle, au bidonville. Dès qu’elle franchissait la porte de la baraque, sa mère réclamait l’argent et Fatima lui tendait sa paie. La mère passait la langue sur son index et comptait les billets en silence. Elle ne savait pas lire mais compter, ça elle savait. Elle faisait des petits tas avec les billets et les rangeait, pliés en quatre, dans son soutien-gorge. Une fois, Fatima lui demanda à quoi chaque tas correspondait et sa mère répondit : « Occupe-toi de travailler. Ne te mêle pas de ça. » Au bidonville, rien ne changeait. Ni dans le paysage, ni dans les maisons, ni même dans les conversations ou dans les habitudes. On ruminait les mêmes problèmes, on souffrait encore et toujours des mêmes maux, on mourait des mêmes maladies et on se plaignait des mêmes douleurs. Fatima comprit alors que c’était cela la misère : un monde qui ne change pas. Les bourgeois, les gens riches et instruits, quand ils se rencontrent, se demandent toujours ce qu’il y a de neuf. La vie leur réserve des surprises. Ils parlent d’avenir et même de révolution. Ils croient que le changement est possible.

 

Du même auteur sur ce blog :

 







 

mardi 27 avril 2021

[Slimani, Leïla] Le parfum des fleurs la nuit

 






J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le parfum des fleurs la nuit

Auteur : Leïla SLIMANI

Editeur : Stock

Année de parution : 2021

Pages : 128

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Comme un écrivain qui pense que « toute audace véritable vient de l’intérieur », Leïla Slimani n’aime pas sortir de chez elle, et préfère la solitude à la distraction. Pourquoi alors accepter cette proposition d’une nuit blanche à la pointe de la Douane, à Venise, dans les collections d’art de la Fondation Pinault, qui ne lui parlent guère ?

Autour de cette « impossibilité » d’un livre, avec un art subtil de digresser dans la nuit vénitienne, Leila Slimani nous parle d’elle, de l’enfermement, du mouvement, du voyage, de l’intimité, de l’identité, de l’entre-deux, entre Orient et Occident, où elle navigue et chaloupe, comme Venise à la pointe de la Douane, comme la cité sur pilotis vouée à la destruction et à la beauté, s’enrichissant et empruntant, silencieuse et raconteuse à la fois.

C’est une confession discrète, où l’auteure parle de son père jadis emprisonné, mais c’est une confession pudique, qui n’appuie jamais, légère, grave, toujours à sa juste place : « Écrire, c’est jouer avec le silence, c’est dire, de manière détournée, des secrets indicibles dans la vie réelle ». 
 
C’est aussi un livre, intense, éclairé de l’intérieur, sur la disparition du beau, et donc sur l’urgence d’en jouir, la splendeur de l’éphémère. Leila Slimani cite Duras : « Écrire, c’est ça aussi, sans doute, c’est effacer. Remplacer. » Au petit matin, l’auteure, réveillée et consciente, sort de l’édifice comme d’un rêve, et il ne reste plus rien de cette nuit que le parfum des fleurs. Et un livre. 

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Leïla Slimani est née en 1981. Elle est l'auteure de trois romans parus aux éditions Gallimard, Dans le jardin de l'ogre, Chanson douce, qui a obtenu le prix Goncourt 2016 et le Grand Prix des lectrices de Elle 2017, et Le pays des autres.

 

Avis :

Invitée à contribuer à la collection Une nuit au musée, Leïla Slimani a accepté de se laisser enfermer, un soir venu, à la Punta della Dogana, musée d’art contemporain situé dans les anciennes douanes de Venise. De ce tête-à tête nocturne avec les œuvres exposées dans ce lieu chargé d’histoire, est sorti ce texte très personnel sur la création littéraire.

S’avouant assez peu réceptive à l’art moderne, l’écrivain nous livre néanmoins quelques réflexions subtiles et poétiques sur son ressenti face aux œuvres de ce musée, dont l’une a d’ailleurs joliment inspiré le titre de ce livre. Sa sensibilité artistique trouve chaque fois un prolongement littéraire, chacune de ses sensations et de ses idées la ramenant à ce qui aimante sa vie : l’écriture. Sacerdoce éminemment solitaire mais aussi incommensurable espace de liberté, l’écriture relève chez Leïla Slimani du viscéral. C’est avec une lucidité parfois douloureuse qu’elle explore, au tréfonds de son être, ce qui l’attache tant à l’expression écrite. Elle est ainsi amenée à évoquer par exemple l’expérience d’emprisonnement de son père, ou encore l’absence d’ancrage résultant de sa double appartenance culturelle. Ecrire devient pour Leïla Slimani une quête quasi ascétique, une lente décantation du bouillonnement de la vie et du monde dans l’espoir d’en saisir l’impalpable essence. Ses références littéraires illustrent son propos avec le plus grand naturel. Et c’est avec simplicité qu’elle nous livre un texte impressionnant de sensibilité et de profondeur.

Pause d’une nuit dans un espace artistique, cet intermède entre deux romans est l’occasion d’une réflexion intime sur la création littéraire qui confirme, une fois de plus, le talent et la brillante personnalité de Leïla Slimani. (4/5)

 

Citations :

L’écriture est discipline. Elle est renoncement au bonheur, aux joies du quotidien. On ne peut chercher à guérir ou à se consoler. On doit au contraire cultiver ses chagrins comme les laborantins cultivent des bactéries dans des bocaux de verre. Il faut rouvrir ses cicatrices, remuer les souvenirs, raviver les hontes et les vieux sanglots. Pour écrire, il faut se refuser aux autres, leur refuser votre présence, votre tendresse, décevoir vos amis et vos enfants. (...)
Écrire c’est s’entraver, mais de ces entraves mêmes naît la possibilité d’une liberté immense, vertigineuse. Je me souviens du moment où j’en ai pris conscience. (...)
« À présent, tu peux dire absolument tout ce que tu veux. Toi, l’enfant polie qui a appris à se tenir, à se contenir, tu peux dire ta vérité. Tu n’es obligée de faire plaisir à personne. Tu n’as pas à craindre de peiner qui que ce soit. Écris tout ce que tu voudras. » Dans cet immense espace de liberté, le masque social tombe. On peut être une autre, on n’est plus définie par un genre, une classe sociale, une religion ou une nationalité. Écrire c’est découvrir la liberté de s’inventer soi-même et d’inventer le monde.

L’écriture est un combat pour l’immobilité, pour la concentration. Un combat physique où il faut mater, sans cesse, le désir de vivre et celui d’être heureux.

Parfois, je me dis que si je ne parlais à personne, si je gardais toutes mes pensées pour moi, elles ne prendraient pas ce tour banal que je leur trouve quand je les partage avec les autres. La conversation est l’ennemi d’un écrivain. Il faudrait se taire, se réfugier dans un silence obstiné et profond. Si je m’astreignais à un mutisme absolu, je pourrais cultiver des métaphores et des envolées poétiques comme on fait pousser des fleurs sous les serres. Si je devenais ermite, je verrais des choses que la vie mondaine empêche de voir, j’entendrais des bruits que le quotidien et la voix des autres finissent toujours par couvrir. Il me semble, quand on vit dans le monde, que nos secrets s’éventent, que nos trésors intérieurs s’émoussent, que nous abîmons quelque chose qui, gardé secret, aurait pu faire la matière d’un roman. Le dehors agit sur nos pensées comme l’air sur les fresques murales que Fellini filme dans Rome et qui s’effacent en même temps qu’elles prennent la lumière. Comme si l’excès d’attention, l’excès de lumière, loin de préserver, amenaient à la destruction de notre nuit intérieure.

Ce que l’on ne dit pas nous appartient pour toujours. Écrire, c’est jouer avec le silence, c’est dire, de manière détournée, des secrets indicibles dans la vie réelle. La littérature est un art de la rétention. On se retient comme dans les premiers moments de l’amour quand nous viennent à l’esprit des phrases banales, des déclarations enflammées que l’on se force à ne pas dire pour ne pas abîmer la beauté du moment. La littérature consiste dans une érotique du silence. Ce qui compte, c’est ce qu’on ne dit pas. En vérité, c’est peut-être notre époque et pas seulement mon métier d’écrivain qui me pousse à désirer la solitude et le calme. Je me demande ce qu’aurait pensé Stefan Zweig de cette société obsédée par l’étalage de soi et la mise en scène de son existence. De cette époque, où toute prise de position vous expose à la violence et à la haine, où l’artiste se doit d’être en accord avec l’opinion publique. Où l’on écrit, sous le coup de la pulsion, cent quarante caractères. (...)
Il écrit : « Notre époque n’est-elle pas précisément celle qui ne permet pas le silence même aux plus purs, aux plus isolés, ce silence de l’attente, de la maturation, de la méditation et du recueillement ? »

Dans tous les hauts lieux du tourisme mondial, des comités d’habitants s’insurgent contre la marchandisation de leur cadre de vie, contre le sacrifice de leur tranquillité aux intérêts financiers. À Venise, plus que n’importe où ailleurs, on est frappé par ce que Patrick Deville appelle « la déréalisation du monde, le refus de l’histoire et de la géographie ». Le touriste n’est plus qu’un consommateur parmi d’autres qui veut « faire » Venise et ramener de son voyage des autoportraits pris avec une perche où la ville n’est qu’un décor d’arrière-plan. Nous sommes condamnés à vivre dans l’empire du même, à manger dans des restaurants identiques, à arpenter les mêmes boutiques sur tous les continents. En trente ans, la population de Venise a été réduite de moitié. Les appartements, ici, sont mis en location pour les voyageurs de passage. Ils sont vingt-huit millions chaque année. Les Vénitiens, eux, sont comme des Indiens dans une réserve, derniers témoins d’un monde en train de mourir sous leurs yeux.

Pourquoi ai-je accepté d’écrire ce texte alors que je suis intimement convaincue que l’écriture doit répondre à une nécessité, à une obsession intime, à une urgence intérieure ? D’ailleurs, quand les journalistes me demandent pourquoi j’ai choisi tel sujet pour mon roman, je me trouve toujours en peine de répondre. J’invente quelque chose, un mensonge crédible. Si je leur disais que ce sont nos sujets qui nous choisissent, et pas l’inverse, ils me prendraient sans doute pour une snob ou une folle. La vérité, c’est que les romans s’imposent à vous, ils vous dévorent. Ils sont comme une tumeur qui s’étend en vous, qui prend le contrôle de tout votre être et dont vous ne pouvez guérir qu’en vous abandonnant. De la beauté peut-elle surgir d’un texte qui ne vient pas de nous ?
 
Marcel Duchamp disait que c’est le regardeur qui fait l’œuvre d’art. Si on le suit, ce n’est pas l’œuvre qui n’est pas bonne ni intéressante. C’est le regardeur qui ne sait pas regarder. (...)
Ce n’est donc pas l’objet qui compte mais l’expérience qui en résulte. C’est par la magie du regard, par l’interactivité, qu’un objet devient une œuvre d’art. Soit. Mais c’est précisément parce que l’art peut être partout, dans un urinoir ou une pelle à tarte, que les artistes contemporains et le monde qui gravite autour sont aussi jaloux de leur travail. Cette insularité les protège d’un risque évident de dilution voire de ridicule. Moins l’œuvre en elle-même est le produit d’une technique ou d’un travail complexe et plus on a besoin de créer ce cercle de « connaissants » qui valident : oui, c’est bien de l’art. Et si je me retrouvais un jour admise dans ce cercle confidentiel, si j’étais initiée à mon tour, je finirais peut-être par dire moi aussi : « Non, ce n’est pas un simple ballon, abruti. C’est de l’art ! »

L’eau, la neige, le vent ne tiennent pas au creux de la main. Aussi fort qu’on veuille les saisir, ils restent rétifs à notre volonté de les emprisonner. C’est assez semblable à l’expérience que fait tout écrivain lorsqu’il commence un roman. Au fur et à mesure qu’il avance, un monde se crée mais l’essentiel demeure inaccessible comme si en écrivant on renonçait en même temps, à chaque fois, à ce que l’on voulait écrire. (...)
Souvent, on me demande ce que peut la littérature. C’est comme demander à un médecin ce que peut la médecine. Plus on avance et plus on mesure notre impuissance. Cette impuissance nous obsède, nous dévore. On écrit en aveugle, sans comprendre et sans que rien soit explicable. 
 
Hicham Berrada, qui a conçu cette installation, a choisi d’inverser le cycle de la plante. Durant la journée, le terrarium reste opaque, le jasmin est plongé dans l’obscurité mais l’odeur embaume le musée. La nuit, au contraire, l’éclairage au sodium reproduit les conditions d’une journée d’été ensoleillée. Tout est inversé, sens dessus dessous, l’artiste là encore se fait démiurge, apprenti sorcier, illusionniste. Je pense à ce que Tchekhov dit des grands écrivains. Ce sont ceux qui font surgir la neige en plein été et qui décrivent si bien les flocons que vous vous sentez saisi par le froid et que vous frissonnez.

Les hommes ont du mal à accepter la cruauté du hasard. On se révolte, on cherche un sens, un signe, une explication. On s’imagine parfois que c’est un complot ou bien que c’est Dieu qui nous lance un avertissement. Comme l’écrit Kundera, « l’homme moderne triche ». Il ne veut pas regarder la mort en face et fait semblant de croire que les choses dureront, qu’il y a une place pour l’éternité. Nos sociétés, qui vénèrent le « principe de précaution », le « risque zéro », détestent le hasard car il vient briser nos rêves de contrôle. La littérature, au contraire, chérit les cicatrices, les traces de l’accident, les malheurs incompréhensibles, les douleurs injustes.

Ahmet Altan écrivait : « Je ne suis pas en prison. Je suis écrivain. » (…)
En lisant le texte d’Ahmet Altan, ce sont ces souvenirs qui ont ressurgi. Je me suis dit : « Mon père est en prison. Et je suis écrivain. » Il est mort et je vis. Par mes histoires j’essaie de regagner sa liberté. J’écris et je creuse un trou dans le mur d’une cellule. J’écris et chaque nuit je lime les barreaux d’une prison. J’écris et je le sauve, je lui offre des échappatoires, des paysages, des personnages aux extraordinaires aventures. Je lui offre une vie à sa mesure. Je lui rends le destin qu’on lui a refusé.
 
Beaucoup pensent qu’écrire c’est reporter. Que parler de soi c’est raconter ce qu’on a vu, rapporter fidèlement la réalité dont on a été le témoin. Au contraire, moi je voudrais raconter ce que je n’ai pas vu, ce dont je ne sais rien mais qui pourtant m’obsède. Raconter ces événements auxquels je n’ai pas assisté mais qui font néanmoins partie de ma vie. Mettre des mots sur le silence, défier l’amnésie. La littérature ne sert pas à restituer le réel mais à combler les vides, les lacunes. On exhume et en même temps on crée une réalité autre. On n’invente pas, on imagine, on donne corps à une vision, qu’on construit bout à bout, avec des morceaux de souvenirs et d’éternelles obsessions.

Je me suis souvent vue comme l’avocate de mes personnages. Comme celle qui n’est pas là pour juger, pour enfermer dans des boîtes mais pour raconter l’histoire de chacun. Pour défendre l’idée que même les monstres, même les coupables ont une histoire. Lorsque j’écris, je suis habitée par le désir d’œuvrer au salut de mes personnages, de protéger leur dignité. La littérature, à mes yeux, c’est la présomption d’innocence. C’est même la présomption tout court : on présume que quelque chose de commun nous unit au reste de l’humanité. On présume que ce personnage, sorti de notre imagination, qui a vécu telle expérience que nous n’avons jamais vécue, a ressenti en la vivant une émotion que nous pouvons comprendre sans pourtant la connaître. Depuis toujours, j’éprouve pour les autres plus que de la curiosité. Un appétit féroce. Un désir d’entrer au-dedans d’eux, de les comprendre, de prendre leur place pour une minute, une heure, toute la vie. Le destin des autres me fascine et il me fait souffrir quand j’ai le sentiment qu’il est cruel ou injuste. Jamais je n’ai pu me reposer dans le confort froid de l’indifférence. Le passant dans la rue, la boulangère qui parle trop fort, le petit vieux qui marche lentement, la nounou qui rêve sur un banc, tous m’émeuvent. Lorsqu’on écrit, on prend en affection les faiblesses, les défauts des autres. Nous comprenons que nous sommes tous seuls mais que nous sommes tous les mêmes.

Je ne crois pas qu’on écrive pour se soulager. Je ne pense pas que mes romans viendront à bout du sentiment d’injustice que j’ai vécu. Au contraire, un écrivain est maladivement attaché à ses peines, à ses cauchemars. Rien ne serait plus terrible que d’en être guéri.
 
Ce qui m’a longtemps préoccupée, c’est la possibilité d’écrire sans ancrage solide, sans fondations sur lesquelles m’appuyer. Peut-on être écrivain sans terroir ? Qu’a-t-on à raconter quand on ne se sent de nulle part ?
(…)
Déchirée entre mes communautés, écrivant dans un équilibre instable, il me manquait un territoire matriciel qui me nourrirait. Salman Rushdie a, à ce titre, occupé une place importante dans ma vie. J’avais huit ans et je vivais dans un pays musulman quand cet homme se retrouva sous le coup de la fatwa. Il était un traître, un apostat, la pire engeance que la terre puisse porter. Il était un vendu à l’Occident, un mécréant, qui avait renié la religion de ses ancêtres pour faire l’intéressant devant les Blancs. Plus tard, j’ai lu ses livres, ses entretiens, son autobiographie et mon admiration pour lui n’a cessé de croître. C’est lui qui m’a enseigné qu’on n’était pas obligé d’écrire au nom des siens. Que cette bâtardise, ce métissage, il faudrait l’explorer jusqu’à la lie. Écrire, ce n’était pas exprimer une culture mais s’en arracher quand celle-ci se refermait en injonctions, en diktats. « Nous ressemblons à des hommes et à des femmes d’après la chute. Nous sommes des hindous qui avons traversé les eaux noires ; nous sommes des musulmans qui mangeons du porc. Et le résultat c’est que nous appartenons en partie à l’Occident. Notre identité est à la fois plurielle et partielle. Parfois, nous avons le sentiment d’être à cheval sur deux cultures ; et parfois, d’être assis entre deux chaises. » À mes yeux, ni le discours qui glorifie la richesse du métissage ni celui qui s’en inquiète ne saisissent la complexité d’une identité double. C’est à la fois un inconfort et une liberté, un chagrin et un motif d’exaltation.
 
C’est en France que je suis devenue une Arabe. Une beur. La première fois que j’ai entendu ce mot, je ne l’ai pas compris. On m’a dit : « Les beurs, c’est les Arabes d’ici. » D’un coup, en arrivant en France, j’étais d’origine maghrébine, issue d’un territoire indéterminé, sans frontières, sans différences ou subtilités. Pire encore, je découvrais avec les années que j’étais, comme l’a si bien formulé mon ami Olivier Guez, « l’Arabe comme ils l’aiment ». Une Arabe qui mange du porc et boit de l’alcool, une femme émancipée et pas inquiétante, plus attachée encore que les Français eux-mêmes aux idées de laïcité et d’universalité. J’étais une Maghrébine, aux cheveux frisés et à la peau mate, avec un prénom étranger, mais qui pouvait citer Zola et qui avait grandi bercée par les films hollywoodiens des années 1950. J’étais comme eux mais avec une pointe d’exotisme, aimaient-ils me faire remarquer. On ne me demande pas d’où je viens ni où j’ai grandi. On me demande de quelle origine je suis et je réponds parfois que n’étant ni une pièce de viande ni une bouteille de vin je n’ai pas d’origine mais une nationalité, une histoire, une enfance. Jamais tout à fait d’ici, plus tout à fait de là-bas, je me suis longtemps sentie comme dépossédée de toute identité. Comme une traître aussi car je ne parvenais jamais totalement à embrasser le monde dans lequel je vivais. C’étaient toujours les autres qui décidaient pour moi de ce que j’étais.

Dans le pays où je vivais, on nous apprenait à courber l’échine devant les plus illuminés, à ne pas faire d’esclandre, à ne rien risquer. Quand le conservatisme augmente, quand le fanatisme tisse sa toile dans une société, on passe sa vie à mentir. Surtout, ne dis pas qu’ils sont concubins, ne parle pas de son homosexualité, n’avoue pas qu’il ne fait pas le ramadan, cache les bouteilles d’alcool et jette-les la nuit, à quelques kilomètres de chez toi, bien emballées dans des sacs en plastique noirs. On se méfie des enfants qui ont la fâcheuse tendance à dire la vérité et mes parents ont passé des heures à m’expliquer que je devais me refréner. Je détestais cela. Je haïssais ma lâcheté, ma soumission à leur vérité. Rushdie m’a appris qu’on ne pouvait pas écrire sans envisager la possibilité de trahir, sans dire ces vérités que l’on cache depuis l’enfance.

Cela peut sembler paradoxal mais il me semble qu’on ne peut habiter un lieu que si on a la possibilité de le quitter, d’en partir. Habiter c’est le contraire de l’emprisonnement, de l’immobilité forcée, de l’inertie. « Si tu ne peux pas quitter l’endroit où tu te trouves, c’est que tu es du côté des faibles », écrit Fatima Mernissi. Lorsqu’elle écrit cette phrase, elle pense bien sûr aux femmes enfermées dans les harems mais aussi, j’en suis certaine, à ces jeunes Marocains qui, depuis les hauteurs de Tanger ou sur les rivages de l’Atlantique, rêvent d’un ailleurs et sont prêts à mourir pour y arriver. Être dominé, être du côté des faibles, c’est être contraint à l’immobilité. Ne pas pouvoir sortir de son quartier, de sa condition sociale, de son pays. (…)
Depuis, cette injustice fondamentale m’obsède : des millions d’hommes sont condamnés à ne pas pouvoir sortir de chez eux. Ils sont interdits de voyage, empêchés, enfermés. C’est ainsi qu’est structuré notre monde contemporain : sur l’inégal accès à la mobilité et à la circulation.
 

 

Du même auteur sur ce blog :


 



 

 

mardi 16 juin 2020

[Slimani, Leïla] Le pays des autres






 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Le pays des autres

Auteur : Leïla SLIMANI

Editeur : Gallimard

Année de parution : 2020

Pages : 368

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

En 1944, Mathilde, une jeune Alsacienne, s’éprend d’Amine Belhaj, un Marocain combattant dans l’armée française. Après la Libération, le couple s’installe au Maroc à Meknès, ville de garnison et de colons. Tandis qu’Amine tente de mettre en valeur un domaine constitué de terres rocailleuses et ingrates, Mathilde se sent vite étouffée par le climat rigoriste du Maroc. Seule et isolée à la ferme avec ses deux enfants, elle souffre de la méfiance qu’elle inspire en tant qu’étrangère et du manque d’argent. Le travail acharné du couple portera-t-il ses fruits ? Les dix années que couvre le roman sont aussi celles d’une montée inéluctable des tensions et des violences qui aboutiront en 1956 à l’indépendance de l’ancien protectorat. 

Tous les personnages de ce roman vivent dans «le pays des autres» : les colons comme les indigènes, les soldats comme les paysans ou les exilés. Les femmes, surtout, vivent dans le pays des hommes et doivent sans cesse lutter pour leur émancipation. Après deux romans au style clinique et acéré, Leïla Slimani, dans cette grande fresque, fait revivre une époque et ses acteurs avec humanité, justesse, et un sens très subtil de la narration.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Leïla Slimani, née le 3 octobre 1981 à Rabat au Maroc, est une journaliste et écrivain franco-marocaine. Elle a notamment reçu le prix Goncourt 2016 pour son deuxième roman Chanson douce.

 

Avis :

Appelé à servir la France pendant la seconde guerre mondiale, le Marocain Amine rencontre en Alsace celle qui, en 1946, deviendra son épouse et le suivra à Meknès. Très mal accueilli dans une société de plus en plus violemment clivée entre colons et autochtones, le couple franco-marocain aura deux enfants et, pendant bientôt une décennie, s’acharnera à transformer une terre aride et rocailleuse en une vaste exploitation agricole. En 1955, au moment où Amine et Mathilde commencent à entrevoir le fruit de leurs efforts, l’insurrection des nationalistes marocains contre le Protectorat français met leur campagne à feu et à sang…

Comme les citranges, ces fruits amers issus de l’hybridation d’un oranger et d’un citronnier, Amine et Mathilde, sans parler de leurs enfants, sont au croisement de deux mondes que tout sépare : la culture et les usages bien sûr, en particulier leur conception de la condition féminine, mais aussi le regard des autres où ne se reflète que leur statut d’intrus, de traîtres à leurs identités, et bientôt d’ennemis de part et d’autre. Comment s’y retrouver quand on finit si intimement écartelé entre deux camps, et que, rejeté de tous, spolié de toute identité, l’on devient partout indésirable et étranger ?

L’histoire de ce couple franco-marocain, inspirée de la vie des grands-parents de l’auteur, est l’occasion de se plonger dans une vaste fresque historique, qui restitue avec véracité, sans parti-pris ni langue de bois, ce que fut la colonisation française au Maroc. Le regard plein d’acuité et d’empathie de Leïla Slimani excelle à faire comprendre toutes les complexités et les ambivalences de la relation d’assujettissement des locaux aux colons étrangers, mais aussi des femmes aux hommes. Dans ce roman couvent les ferments de la liberté, que l’on pressent proche pour le peuple marocain, mais bien plus inaccessible pour les personnages féminins.

A la fois épique et intimiste, ce récit au souffle indéniable et à l’écriture juste et sensible, réussit magnifiquement à faire revivre le Maroc colonialiste d’après-guerre, dans une narration réaliste et captivante qui fait attendre avec impatience les deux prochains volets de la trilogie annoncée. Coup de coeur. (5/5)


 

Citations :

Le corps et le visage entièrement couverts, elle sortit de la voiture et se dirigea vers la maison de sa belle-mère. Elle transpirait sous les couches de tissu et elle baissait parfois le foulard qui couvrait sa bouche pour reprendre son souffle. Ce déguisement lui fit une impression étrange. Elle était comme une petite fille qui joue à être une autre, et cette imposture la grisait. Elle passait totalement inaperçue, fantôme parmi les fantômes et personne, sous ces voiles, ne pouvait deviner qu’elle était une étrangère.
(…)
Les yeux baissés, son voile remonté jusqu’au-dessus du nez, elle se sentait disparaître et elle ne savait pas vraiment quoi en penser. Si cet anonymat la protégeait, la grisait même, il était comme un gouffre dans lequel elle s’enfonçait malgré elle et il lui semblait qu’à chaque pas elle perdait un peu plus son nom, son identité, qu’en masquant son visage elle masquait une part essentielle d’elle-même. Elle devenait une ombre, un personnage familier mais sans nom, sans sexe et sans âge.

 

Mais Mathilde insista, par esprit de contradiction, parce qu’elle ne résistait pas à l’envie d’en découdre. Le soir, à un Amine épuisé par le travail des champs, vidé par les soucis, elle parlait de l’avenir de Selma, d’Aïcha, ces filles encore jeunes dont le destin n’était pas tracé. « Selma doit étudier », affirmait-elle. Et si Amine gardait son calme, elle continuait. « Les temps ont changé. Pense aussi à ta fille. Ne me dis pas que tu as l’intention d’élever Aïcha comme une femme soumise. » Mathilde lui citait alors, dans son arabe aux accents alsaciens, les mots de Lalla Aïcha à Tanger en avril 1947. C’est en hommage à la fille du sultan qu’ils avaient choisi le prénom de leur première enfant, et Mathilde tenait à le rappeler. Les nationalistes eux-mêmes n’assortissaient-ils pas au désir d’indépendance la nécessité de favoriser l’émancipation des femmes ? Elles étaient de plus en plus nombreuses à s’éduquer, à porter la djellaba ou même l’habit européen. Amine opinait du chef, il grognait mais il ne faisait pas de promesses. Sur les chemins de terre, au milieu des ouvrières, il repensait parfois à ces conversations. « Qui voudra d’une dépravée ? songeait-il. Mathilde ne comprend rien. » Il pensait alors à sa mère, qui avait passé son existence enfermée. Petite, Mouilala n’avait pas eu le droit d’aller à l’école avec ses frères. Puis Si Kadour, son défunt mari, avait construit la maison de la médina. Il avait fait une concession aux coutumes avec cette fenêtre unique à l’étage aux persiennes toujours fermées dont Mouilala avait défense de s’approcher. La modernité de Kadour, qui faisait le baise-main aux Françaises et se payait parfois une prostituée juive au Mers, s’arrêtait là où se jouait la réputation de sa femme. Lorsque Amine était enfant, il avait parfois vu sa mère espionner par les interstices les mouvements de la rue et poser son index sur sa bouche pour sceller entre eux un secret.


Elle était calme et sereine puisqu’elle s’était résignée à accepter son sort, à s’y plier, à en faire quelque chose. Tandis qu’elle pénétrait dans la maison, qu’elle traversait le salon baigné par le soleil d’hiver, qu’elle faisait porter sa valise dans sa chambre, elle pensa que c’était le doute qui était néfaste, que c’était le choix qui créait de la douleur et qui rongeait les âmes. Maintenant qu’elle était décidée, à présent qu’aucun retour en arrière n’était possible, elle se sentait forte. Forte de ne pas être libre. Et lui revint en mémoire ce vers d’Andromaque appris à l’école, elle la pathétique menteuse, l’actrice de théâtre imaginaire : « Je me livre en aveugle au destin qui m’entraîne. »

 

Quand j’ai finalement pu accéder à la porte d’entrée du tribunal, je me suis présenté, j’ai mis en avant mes qualités de juriste mais le portier a été catégorique. Impossible de pénétrer dans le hall si je ne portais pas de cravate. J’avais du mal à le croire. Meurtri, honteux, je suis retourné vers le marchand assis en tailleur sur le sol et j’ai attrapé une cravate bleue. J’ai payé sans dire un mot et je l’ai nouée au-dessus de ma djellaba. Je me serais senti ridicule si je n’avais pas aperçu, sur les marches qui menaient vers les salles d’audience, des pères inquiets, la capuche de leur djellaba relevée et une cravate autour du cou.

 

Lui vint à l’esprit qu’il vivait peut-être trop loin de tout, que cet isolement l’avait rendu en quelque sorte coupable et l’avait aveuglé. Il était un lâche, et comme le pire des lâches, il avait creusé un terrier et s’y était caché dans l’espoir que personne ne l’atteigne, que personne ne le voie. Amine était né au milieu de ces hommes, au milieu de ce peuple, mais il n’en avait jamais conçu de fierté. Au contraire, il lui était souvent arrivé de vouloir rassurer les Européens qu’il rencontrait. Il avait tenté de les convaincre que lui était différent, qu’il n’était ni fourbe, ni fataliste, ni fainéant, comme les colons aimaient à parler de leurs Marocains. Il vivait avec, rivée au cœur, l’image que les Français se faisaient de lui. Quand il était adolescent, il avait pris l’habitude de marcher lentement, la tête basse. Il savait que sa peau sombre, son physique trapu, ses larges épaules éveillaient la méfiance. Alors il plaçait ses mains sous ses aisselles comme un homme qui a juré de ne pas se battre. À présent, il lui semblait qu’il vivait dans un monde peuplé uniquement d’ennemis.

 

« Il fut un temps pas si lointain où nous appelions terroristes ceux qui sont devenus des résistants. Après plus de quarante ans de protectorat, comment ne pas comprendre que les Marocains revendiquent cette liberté pour laquelle ils se sont battus, cette liberté dont nous leur avons transmis le goût, dont nous leur avons enseigné la valeur ? » Le journaliste, qui suait à grandes eaux, rétorqua que l’indépendance se ferait, certes, mais petit à petit. Qu’on ne pouvait s’en prendre à ces Français qui avaient sacrifié leur vie pour ce pays. Que deviendrait le Maroc une fois que les Français seraient partis ? Qui dirigerait ? Qui travaillerait la terre ? Mademoiselle Fabre le coupa. « Je ne me préoccupe pas de ce que pensent ces Français, si vous voulez savoir. Ils ont l’impression que ce sont eux qui sont envahis, par ce peuple qui grossit et qui s’affirme. Qu’ils se le tiennent pour dit : ils sont des étrangers. »
 


À cet instant, ils (couple franco-marocain) n’étaient pas dans deux camps opposés. Ils ne se réjouissaient pas du malheur de l’autre. Ils n’attendaient pas que l’un pleure ou se félicite pour lui tomber dessus et l’accabler de reproches. Non, à cet instant, ils appartenaient tous deux à un camp qui n’existait pas, un camp où se mêlaient de manière égale, et donc étrange, une indulgence pour la violence et une compassion pour les assassins et les assassinés. Tous les sentiments qui s’élevaient en eux leur apparaissaient comme une traîtrise et ils préféraient donc les taire. Ils étaient à la fois victimes et bourreaux, compagnons et adversaires, deux êtres hybrides incapables de donner un nom à leur loyauté. Ils étaient deux excommuniés qui ne peuvent plus prier dans aucune église et dont le dieu est un dieu secret, intime, dont ils ignorent jusqu’au nom.

 

« Papa, ce ne sont que les méchants Français qui sont attaqués, n’est-ce pas ? Les gentils, les ouvriers les protègent, tu ne crois pas ? »
Amine eut l’air surpris et il s’assit sur le lit. Il réfléchit quelques instants, la tête basse, les mains serrées devant sa bouche. 
« Non, asséna-t-il d’une voix ferme, cela n’a rien à voir avec la gentillesse ou avec la justice. Il y a des hommes bons dont les fermes sont brûlées et des salauds qui échappent à tout. Dans les guerres, il n’y a plus de gentils, plus de méchants, plus de justice.
— C’est la guerre alors ?
— Pas vraiment », dit Amine, et comme s’il se parlait à lui-même, il ajouta : « En réalité, c’est pire que la guerre. Car nos ennemis ou ceux qui devraient l’être, nous vivons avec eux depuis longtemps. Certains sont nos amis, nos voisins, notre famille. Ils ont grandi avec nous et quand je les regarde, je ne vois pas un ennemi à abattre, non, je vois un enfant.
— Mais nous, est-ce que nous sommes du côté des gentils ou bien des méchants ? »
Aïcha s’était redressée et le regardait avec inquiétude. Il pensa qu’il ne savait pas parler aux enfants, qu’elle ne comprenait sans doute pas ce qu’il essayait de lui expliquer.
« Nous, dit-il, nous sommes comme ton arbre, à moitié citron et à moitié orange. Nous ne sommes d’aucun côté.
— Et nous aussi ils vont nous tuer ?
— Non, il ne nous arrivera rien. Je te le promets. Tu peux dormir sur tes deux oreilles. »
Il attrapa doucement les oreilles de sa fille pour approcher son visage du sien et déposer sur sa joue un baiser. Il ferma la porte délicatement et dans le couloir il songea que les fruits du citrange étaient immangeables. Leur pulpe était sèche et leur goût si amer que cela faisait monter les larmes aux yeux. Il pensa qu’il en allait du monde des hommes comme de la botanique. À la fin, une espèce prenait le pas sur l’autre et un jour l’orange aurait raison du citron ou l’inverse et l’arbre redonnerait enfin des fruits comestibles. 

 

 

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