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lundi 1 décembre 2025

[Martinez, Layla] Carcoma

 



Coup de coeur 💓

 

Titre : Carcoma 

Auteur : Layla MARTINEZ

Traduction : Isabelle GUGNON

Parution : en espagnol en 2021
                   en français en 2025 (Seuil)

Pages : 160

Accès au livre : ISBN 9782021530483  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Une maison peuplée d’ombres et de femmes, édifiée sur la vengeance et la poésie. Un roman tendu, bouleversant, traitant de spectres, de rapports de classe, de violence et de solitude avec naturel, comme si les sorcières avaient dicté à Layla Martínez ce cauchemar lucide et terrifiant. » Mariana Enriquez

Carcoma : 1. Vrillette, ver à bois. 2. Préoccupation constante et grave qui vous consume, vous ronge peu à peu. Aux abords d’un village de Castille, une maison frémissante semble réagir aux moindres faits et gestes de ses habitantes : portes qui claquent, bruits de meuble qu’on traîne, âmes défuntes qui s’accrochent aux mollets – et que l’on écrase pour les tenir en respect. Quatre générations se succèdent entre ses murs. Dans cette famille, ce ne sont pas les bijoux ou la tendresse que l’on se transmet de mère en fille, mais les rancœurs, la jalousie, la douleur – la carcoma, qui ronge qui ronge qui ronge. Derrière les croyances, les apparitions et les sorts jetés, en sourdine, se cache une histoire bien réelle et d’une violence inouïe. Avec mille nuances, Layla Martínez en explore chaque facette et plonge le lecteur dans un récit aussi glaçant que puissant.

 

Un mot sur l'auteur : 

Née à Madrid en 1987, Layla Martinez est auteur et chroniqueuse. Avant son roman d'horreur Carcoma, elle a publié un essai : Utopía no es una isla.

 

Avis :

S’inspirant de sa propre histoire familiale, Layla Martinez signe un premier roman traversé par la rage, celle qui, attisée par le pacte d’oubli post-franquiste et nourrie par des décennies de violences sexistes et d’injustices sociales, ronge les femmes comme le ver de bois du titre en espagnol, génération après génération, dans une maison saturée de rancoeurs et de fantômes.

Dans cette demeure isolée au coeur de la Castille, les murs gémissent, les portes claquent, les traumas se glissent sous les lits pour mieux vous agripper et les cadavres ressurgissent sans cesse des placards. Entre les disparus de la guerre civile, jamais revenus de leur « promenade », la banalisation patriarcale des violences domestiques et la pauvreté qui condamne les femmes à servir les notables du coin, tout semble conspirer pour les enfermer dans une prison d’humiliation et de douleur, le coeur miné par la haine et l’âme rongée par le désir de vengeance.

Les narratrices – une grand-mère et sa petite-fille – n’échappent pas à cette malédiction. Prisonnières de ce lieu devenu entité vivante, bombardées de ses vibrations empoisonnées, elles portent leur héritage traumatique comme une fatalité injuste. Leur seule échappatoire : une vengeance cruelle, assumée dans son immoralité. Maison hantée, sorcières misandres, représailles implacables dans une atmosphère suffocante : tout le récit devient métonymie de la colère de ces femmes, éternelles perdantes dans une société qui les méprise, les maltraite et les relègue aux étages inférieurs. 

Ce roman s’inscrit dans une lignée de littérature féminine et féministe où la maison devient le théâtre d’une mémoire hantée, à la manière des récits de Mariana Enriquez ou de Carmen Maria Machado. Comme chez elles, l’horreur est le langage d’une douleur historique, sociale et intime. Layla Martinez se sert de cette histoire familiale pour exhumer les silences d’un pays qui n’a jamais fait le deuil de ses violences. Le pacte d’oubli est ici un pacte avec les ténèbres, et la maison, un tombeau de la mémoire collective.

La langue, dense et incantatoire, s’accorde aux soubresauts du récit, mêlant réalisme cru et visions hallucinées dans une prose qui semble elle-même contaminée par les fantômes qu’elle convoque. Ici, nulle rédemption ni résilience, mais une radicalité misandre, une revanche sans morale, comme seule réponse possible à une oppression systémique. 

D’emblée saisi par le ton mordant de cette narration vénéneuse et subversive qui, entre horreur, malaise et stylisation métaphorique, déroute autant qu’elle fascine, l’on reste subjugué par la maîtrise de ce premier roman et par l’originalité formelle avec laquelle il explore une Espagne que les fantômes impunis et le venin du franquisme continuent de corrompre jusque dans ses fondements collectifs. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Je suis descendue chercher mon sac avant de remonter. L’étage ne comporte que l’escalier qui mène au grenier et une chambre que je partage avec la vieille. J’ai laissé le sac sur mon lit, le plus petit. Avant c’était celui de ma mère et avant ça celui de ma grand-mère. Dans cette maison on n’hérite pas de bagues en or ni de draps brodés à ses initiales, non, ici les morts nous laissent des lits et du ressentiment. La rage et un endroit où t’étendre la nuit, voilà tout ce que peut te léguer cette maison. 


C’était l’archange Gabriel en armure dorée, les ailes déployées. Dans une main il tenait une épée, dans l’autre une balance, ça me plaisait, ça revenait à dire qu’il n’y a pas de justice sans mort ni de mort sans pénitence. 


Dans la cuisine la vieille avait dressé la table et disposé trois assiettes, trois verres et trois morceaux de pain. J’ai mis le couvert pour ta mère parce qu’elle n’est pas tranquille, m’a-t-elle expliqué. Moi ma mère je ne m’en souviens pas. Ma grand-mère m’a montré des centaines de fois des photos d’elle qu’elle sort de la boîte à gâteaux où elles sont rangées, dès que l’assaillent le chagrin ou la rancœur, qui ne sont guère différents ici. Elle me les montre mais je n’éprouve ni tendresse ni plaisir ni rien, parce qu’étant presque deux fois plus âgée que cette adolescente, je n’ai pas l’impression qu’elle pourrait être ma mère. En revanche je ressens une pointe d’amertume, un héritage de ma grand-mère, et de la colère à l’idée qu’on puisse emmener une ado contre son gré, sans vêtements ni argent. Tout ce qu’on sait c’est qu’elle est montée dans une voiture et que plus personne ne l’a jamais revue.


Mais tout a un prix qu’il faut toujours payer. C’est là une autre des multiples choses que nous savons parfaitement dans notre famille. Tout se paye tôt ou tard.


Ici nous n’avons pas subi les paseos, ces sinistres « promenades » franquistes, ni les coups frappés à la porte au petit matin, et cependant cette maison est un piège et non un refuge. Nul n’en sort et ceux qui partent finissent par revenir. Cette maison est une malédiction. Mon père nous a maudites en la faisant construire et il nous a condamnées à vivre entre ses murs. Depuis nous sommes là et nous y resterons jusqu’à ce que nous pourrissions et bien après encore.


Il détestait les riches, mais d’une autre manière. Non parce qu’ils lui rappelaient ce qu’il était, mais parce qu’ils lui montraient ce qu’il ne serait jamais.


Dans une étable pleine de moutons, il prit une décision et envisagea de faire ce que font les hommes qui n’aiment pas ce qu’ils sont : se servir des plus faibles qu’eux. Lui qui toute son existence avait cru ne rien posséder s’aperçut qu’il s’était trompé. Il avait du pouvoir, un petit pouvoir fuyant, certes, une sorte de limace qui lui glissait entre les doigts à la moindre inadvertance et laissait une traînée de bave épaisse et salissante, mais qui lui suffirait pour arriver à ses fins. 
Il y eut d’abord Adela. Elle ne lui coûta pas grand-chose, une robe bon marché et un flacon d’eau de Cologne rapportés de Cuenca. Mon père n’était pas joli garçon, mais d’une étable à l’autre il avait appris certaines choses. Les mots à employer, la conduite à adopter. Il faut dire que c’était un jeu d’enfant. Adela n’était qu’une petite sotte qui n’avait jamais rien eu de beau. Moi aussi j’étais sotte, mais j’ai eu la chance de ne pas croiser sur ma route un homme tel que mon père.
 
 
Ma petite-fille refusait de le croire. Elle pensait pouvoir prendre le large dès sa majorité, faire des études à Madrid et ne plus revenir. Mais pour finir elle est restée. Où aurait-elle pu aller ? Qui aurait financé ses études dans la capitale ? Il faut être un bourgeois pour ça. Elle s’est renseignée sur les bourses mais on l’a vite détrompée. Ici on ne donne qu’à ceux qui possèdent déjà, on les soutient. Si tu n’as rien, on te donne l’équivalent, c’est-à-dire rien. On ne veut pas de femmes comme nous dans la capitale, ou bien pour faire les bonniches, pas des études. Et des bonnes, ils en ont déjà des tas. Ce n’est plus comme à ton époque, disait ma petite-fille, qui n’en a pas démordu jusqu’à ce qu’elle prenne elle-même conscience qu’elle avait tort. Nous on passe nos journées à chercher de quoi remplir notre gamelle, eux à prendre des poses, et il en a toujours été ainsi. Au bout du compte elle est restée, parce qu’ici au moins elle avait un toit et à manger. C’est ça, la famille, un endroit où on te fournit le gîte et le couvert, en échange de quoi tu es piégée avec une petite troupe de vivants et une autre de morts. Toutes les familles ont leurs morts sous les lits, la seule différence c’est que nous, on voit les nôtres, disait ma mère.


Carmen avait été élevée dans la privation mais entourée de tendresse, cela se ressentait dans son caractère. Aucun ver ne la rongeait, contrairement à ma mère et à moi, attisées par cette anxiété d’indésirables qui ne laisse de répit ni à soi-même ni à autrui.


Ma mère n’avait jamais été autre chose qu’une adolescente sur une vieille photo ou une affirmation de la part de ma grand-mère, pas même un vide car pour cela il faut de l’espace où creuser un trou, pourtant elle était revenue comme si elle n’avait jamais disparu ou comme si elle disparaissait tous les jours et que chaque jour nous devions ressentir cette déchirure en nous. C’est alors que j’ai commencé à sentir le trou le trou le trou.


L’air était toujours dense et lourd comme celui d’une cave ou d’une pièce restée longtemps fermée qu’on ouvre tout à coup pour constater que les objets sont toujours au même endroit, sauf qu’ils ne sont plus que les ombres de ce qu’ils ont été.


Elle avait du mal à trouver un angle sous lequel nous attaquer maintenant que nous ne travaillions plus pour eux, mais sa vilaine langue se chargea de répandre son venin partout où elle pouvait. Dans ce village servile, bien des gens cessèrent de nous parler, pensant peut-être que plus un chien reçoit de caresses de son maître, moins il est chien. 


Mais Pedro était trop timoré ou trop honnête, deux des pires défauts que peut avoir un pauvre.


Dans cette maison, les morts vivent trop longtemps et les vivants trop peu. Notre existence à nous, qui sommes entre les uns et les autres, est en demi-teinte. La maison refuse de nous laisser mourir comme de nous laisser partir.


Telle est la cause du décès de tous les occupants de cette maison, leur haine ou celle des autres, la haine, toujours la haine. 
 
 

 

jeudi 21 novembre 2024

[Minoui, Delphine] Badjens



 



 

J'ai aimé

 

Titre : Badjens

Auteur : Delphine MINOUI

Parution : 2024 (Seuil)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

« Bad-jens : mot à mot, mauvais genre. En persan de tous les jours: espiègle ou effrontée. »

Chiraz, automne 2022. Au cœur de la révolte « Femme, Vie, Liberté », une Iranienne de 16 ans escalade une benne à ordures, prête à brûler son foulard en public. Face aux encouragements de la foule, et tandis que la peur se dissipe peu à peu, le paysage intime de l’adolescente rebelle défile en flash-back : sa naissance indésirée, son père castrateur, son smartphone rempli de tubes frondeurs, ses copines, ses premières amours, son corps assoiffé de liberté, et ce code vestimentaire, fait d’un bout de tissu sur la tête, dont elle rêve de s’affranchir. Et si dans son surnom, Badjens, choisi dès sa naissance par sa mère, se trouvait le secret de son émancipation ? De cette transformation radicale, racontée sous forme de monologue intérieur, Delphine Minoui livre un bouleversant roman d’apprentissage où les mots claquent pour tisser un nouveau langage, à la fois tendre et irrévérencieux, à l’image de cette nouvelle génération en pleine ébullition.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

D’origine iranienne, lauréate du prix Albert-Londres et grand reporter au Figaro, Delphine Minoui couvre depuis vingt-cinq ans l’actualité du Proche et Moyen-Orient. Publiés au Seuil, ses récits empreints de poésie, Je vous écris de Téhéran et Les Passeurs de livres de Daraya (Grand Prix des lectrices ELLE), ont connu un immense succès et ont été traduits dans une dizaine de langues.

 

 

Avis:   

En 2022, l’assassinat de la jeune Iranienne Mahsa Amini, tuée par la police des moeurs pour un voile mal ajusté, déclenchait des manifestations dans tout le pays au nom du mouvement Femme, Vie, Liberté. La journaliste franco-iranienne Delphine Minoui raconte ce formidable élan contre le sort des femmes sous l’écrasant pouvoir des mollahs au travers d’une adolescente de seize ans, personnage romanesque incarnant toute une génération en révolte.

Elle s’appelle Zahra pour la connotation très religieuse de ce prénom, mais échappée par manque d’argent à l’avortement auquel son sexe la condamnait selon la volonté de son père et de son grand-père, elle se reconnaît bien plus volontiers dans Badjens, le surnom que, parmi les minuscules gestes anti-patriarcaux que sa mère ose furtivement, cette dernière lui donne dans le secret de leur complicité de femmes. Dans la langue quotidienne « effrontée », Badjens signifie mot à mot « mauvais genre », un qualificatif que les filles de la génération Z s’octroient ironiquement entre elles, une façon de traduire l’esprit de désobéissance revendiqué désormais par le sexe considéré faible et toxique par le pouvoir religieux iranien.

Ce que sa mère dans son vase clos continue à subir sans plus de révolte que dans le secret de son âme, Badjens, comme bien d’autres de son âge connectées aux réseaux sociaux malgré la censure et reliées à des filles du monde entier, ne le supporte plus. « J’ai compris le rôle qui m’était assigné. Jusqu’ici, je n’étais qu’une erreur. Désormais je serais celle qui s’écrase, se tait. Celle qui regarde par terre. Qui ne hausse pas trop la voix. Qui ne se plaint pas, ni ne se fait remarquer. Celle qui écoute ses cousins, ses oncles, son père, son grand-père, mais qu’on n’entend jamais. À part pour Maman, je ne compte pas. Je suis invisible. » 
 
Sortir de l’invisibilité, c’est s’exposer au harcèlement et à la violence. « À compter de ce jour, chaque fois que je sortirai dans la rue, je plaquerai assidûment mon maghnaé sur la tête. (...) Je me suis reprogrammée. Il y aura un dedans et un dehors. La vie imposée et la mienne. À l’école et dans la rue, je serai celle qu’on veut que je sois. À la maison, celle que je veux être. Pas étonnant qu’on soit un peuple de schizos. C’est la seule voie pour s’en sortir. » « Parfois, je me fais peur : à force de mettre des masques, la vraie « moi » finira-t-elle par se dissoudre dans le néant ? »
 
Alors, quand la vague de protestation se met à enfler, Badjens est très vite de celles qui s’élancent dans la rue pour brûler leur foulard, bravant la répression violente et les tirs policiers dans la foule. Si sa grand-mère, imbibée du culte des martyrs de la Révolution islamique, tremble de terreur à l’idée de ces vandales prétendant arracher le voile pour lequel elle a en son temps combattu, si sa mère ne parvient pas tout à fait à en croire ses yeux devant une audace dont elle n’aurait jamais osé rêver, Badjens et ses semblables, cisaillées entre la propagande du régime et les flux d’informations captés sur les réseaux sociaux, ont pris la tête d’une contestation qui n’a plus rien à perdre - « Je suis morte le jour où je suis née » - et qui se renforce de chaque sacrifice - « Sur le tombeau de Mahsa Amini, ses parents ont écrit : Tu n’es pas morte. Ton nom est devenu un mot de passe. » 
 
Rédigé à hauteur d’adolescente dans une langue vive et orale, le texte dont la simplicité apparente, à première vue peut-être décevante, se nourrit en réalité de nombreux détails fidèlement retranscrits, n’a sans doute pas l’envergure d’une grande œuvre littéraire. Il n’en incarne pas moins avec efficacité, pour une lecture choc et très grand public, le témoignage d’une jeune génération iranienne parvenue au point de rupture. (3/5)

 

 

Citations :

À cet instant-là, j’ai compris. J’ai compris le rôle qui m’était assigné. Jusqu’ici, je n’étais qu’une erreur. Désormais je serais celle qui s’écrase, se tait. Celle qui regarde par terre. Qui ne hausse pas trop la voix. Qui ne se plaint pas, ni ne se fait remarquer. Celle qui écoute ses cousins, ses oncles, son père, son grand-père, mais qu’on n’entend jamais. À part pour Maman, je ne compte pas. Je suis invisible.
 
 
À compter de ce jour, chaque fois que je sortirai dans la rue, je plaquerai assidûment mon maghnaé sur la tête. Je m’assurerai de ne laisser dépasser aucun cheveu du foulard. De chasser la moindre touffe rebelle. Je me suis reprogrammée. Il y aura un dedans et un dehors. La vie imposée et la mienne. À l’école et dans la rue, je serai celle qu’on veut que je sois. À la maison, celle que je veux être. Pas étonnant qu’on soit un peuple de schizos. C’est la seule voie pour s’en sortir.
 

Dans les allées, ça parle inflation, fistons à marier, et nouveaux martyrs partis combattre en Syrie pour mâter la résistance à Bachar al-Assad. Ils ont l’air tellement jeunes sur les photos. Mâmân Zari dit que, au moins, ils sont allés direct au paradis. J’ai du mal à capter : faut-il faire la guerre pour échapper à l’enfer ?
 

Mâmân Zari parle comme Seda-o Sima, la télévision d’État. Je déteste la télévision. Je déteste ses bondieuseries en veux-tu en voilà. Parfois, je la soupçonne d’en faire un peu trop pour justifier sa pension d’épouse de martyr. C’est presque indécent : elle gagne plus d’argent en se tournant les pouces à la maison que ma mère, puéricultrice, qui travaille comme une brute toute la journée ! Mais ce qui m’exaspère au plus haut point, c’est ce culte de la mort à tout bout de champ. Comme si nous valions mieux sous terre que sur terre. Allah est-Il aussi tordu pour faire un cercueil de nos vies ?
 
 
Parfois, je me fais peur : à force de mettre des masques, la vraie « moi » finira-t-elle par se dissoudre dans le néant ?


 

mercredi 18 septembre 2024

[Collette, Sandrine] Madelaine avant l'aube

 



  

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Madelaine avant l'aube

Auteur : Sandrine COLLETTE

Parution : 2024 (JC Lattès)

Pages : 252

Accès au livre : ISBN 97827096745391  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

C’est un endroit à l’abri du temps. Ce minuscule hameau, qu’on appelle Les Montées, est un pays à lui seul pour les jumelles Ambre et Aelis, et la vieille Rose.
Ici, l’existence n’a jamais été douce. Les familles travaillent une terre avare qui appartient à d’autres, endurent en serrant les dents l’injustice. Mais c’est ainsi depuis toujours.
Jusqu’au jour où surgit Madelaine. Une fillette affamée et sauvage, sortie des forêts. Adoptée par Les Montées, Madelaine les ravit, passionnée, courageuse, si vivante. Pourtant, il reste dans ses yeux cette petite flamme pas tout à fait droite. Une petite flamme qui fera un jour brûler le monde.

Avec Madelaine avant l’aube, Sandrine Collette questionne l’ordre des choses, sonde l’instinct de révolte, et nous offre, servie par une écriture éblouissante, une ode aux liens familiaux.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Sandrine Collette vit dans le Morvan. Elle est notamment l’auteure de Et toujours les Forêts, Grand prix RTL Lire, prix du Livre France Bleu – PAGE des libraires, prix de La Closerie des Lilas ainsi que de On était des loups, prix Renaudot des Lycéens et prix Giono 2022.

 

 

Avis :

Dans cette campagne française d’autrefois ravagée par les pluies et les hivers glaciaux, la famine et les épidémies, le tout sous le joug impitoyable et brutal du servage – pourquoi pas durant le Grand Hiver 1709 dans le Morvan cher à l’auteur ? –, l’ordre pyramidal du monde féodal semble immuable, les gueux écrasés par l’impôt et l’arbitraire d’un pouvoir sans limite si tant est qu’il leur arrive de survivre aux conditions extrêmes qui les réduisent à l’état d’êtres « rachitiques, minuscules et fripés », usés et sans espoir. Pourtant, si les hommes « se plient [et] s’habituent à tout [parce qu’]ils ne veulent pas mourir », la révolte finit souvent par venir des femmes, « prêtes à donner leur sang pour leurs enfants ». Ainsi adviendra-t-il dans cette histoire que son imprécision de lieu et d’époque, comme ces contes commençant par « il était une fois », pare d’une tonalité universelle et atemporelle.

Isolé sur un pan de terre ingrate par le Basilic, un fleuve au nom de reptile légendaire, démoniaque et mortel, le hameau des Montées ne compte que trois minuscules et misérables fermes, comme toutes celles de la région la propriété du seigneur d’Ambroisie, nom encore une fois mythologique évocateur d’onction divine. Menés par le goût du sang, les hommes du château, qui, lorsqu’ils ne guerroient pas, aiment à chasser aussi bien serfs que cerfs aventurés hors de leurs tanières, saignent si bien leurs paysans dans tous les sens du terme que, sur leurs terres exsangues, l’on meurt aussi bien de faim, de froid et de maladie, que de la terreur meurtrière qu’ils y font régner. Adultes et enfants y triment du lever au coucher, avec pour seul prix de leurs efforts l’épuisement qui leur permettra peut-être d’échapper encore un peu à la mort qui décime silencieusement leurs rangs. Pas « le droit d’être chagrin », juste « les coups et l’entêtement à [se] redresser pour [se] rendre forts ». « Obligés d’être invulnérables, de refouler peurs et désespoirs au fond des ventres, [ils] crèv[ent] du manque d’amour ».

C’est alors que, « fille de faim » condamnée à l’errance sauvage par les siens « crevés des famines », une enfant se laisse attraper aux Montées alors qu’elle venait y voler quelque rognure perdue. Prise sous l’aile des femmes promptes à défendre et aimer une de leurs semblables dans le monde sec et sans âme de leurs hommes et fils endurcis, la fillette grandira, pleine de courage mais aussi la rage au coeur, menant irrémédiablement les habitants des Montées au drame qui fera exploser leur vie en même temps que leur soumission ancestrale. La bascule du récit interviendra en son milieu, en une surprise narrative des plus réussies et originales.

Une fois de plus, Sandrine Collette réussit à nous tenir dans le poing d’une narration tout en force et en intensité, tendue et rythmée par l’affrontement entre humanité et sauvagerie, que ce soit celle des hommes entre eux ou des hommes face à une nature puissamment âpre et impérieuse, aux débordements dévastateurs. Ce sont encore les liens familiaux qui sous-tendent la lutte pour la survie dans l’ébranlement d’un monde condamné à terme à l’écroulement. Terriblement noir et pourtant lumineux dans son combat entre tendresse et cruauté, injustice et liberté, c’est aussi un livre poétique d’une grande beauté, sur la survenance, à force de douleur et de rage, de l’étincelle qui finira par mettre le feu aux ténèbres, annonçant l’aube d’un monde nouveau et plein d’espoir. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

(...) le monde n’est pas juste, il ne l’a jamais été. Nous avons toujours été des gueux et nous avons toujours eu des maîtres. Nous ne savons pas d’où cela vient. De l’éternité, sans doute. Il n’est pas sûr que nous puissions changer de ce côté-là, non que nous n’en ayons pas la force, mais nous n’en avons pas l’idée. Les maîtres sont les maîtres.
Chaque degré du monde règne ainsi sur le degré du dessous. Entre eux également, les hommes sont impitoyables. Les gros paysans traitent leurs ouvriers comme des chiens, les artisans élèvent leurs apprentis à la trique, les parents commandent aux enfants jusqu’à leur mort. On ne s’oppose pas, les plus forts et les plus anciens ont toujours raison. La vie s’enchaîne sans que l’on se demande si c’était juste ; sans que l’on se pose la question de savoir s’il y avait mieux à faire, et pourtant oui, il y avait mieux à faire. Mais ah. Il aurait fallu réfléchir. Il aurait fallu ouvrir des possibilités et nous ne savons pas comment nous y prendre, pour peu que cela nous intéresse. Parfois il vaut mieux conserver un monde injuste dans lequel chacun connaît sa place, plutôt que de tout fiche en l’air et n’être plus sûr de rien. Ce que l’on a aujourd’hui, on l’a, même si c’est minuscule. Les hommes ont toujours quelque chose à perdre, ne serait-ce que la vie. En y pensant bien, le simple fait d’avoir un toit est déjà une chance.

 
Je le sais, ce sont les femmes qui se révoltent. Dans tous mes souvenirs depuis que je suis ici, seules les femmes ont parfois levé la voix, ont levé une fourche ou un bâton pour défendre la simple possibilité de vivre. Elles sont prêtes à donner leur sang pour leurs enfants. Les hommes, eux, se plient. Ils s’habituent à tout. Ils ne veulent pas mourir.


Nous le connaissons, ce froid, et la faim qui va avec. Tout manque, l’abondance nous fuit. Nous sommes heureux quand une saison nous permet de manger jusqu’à l’été suivant, nous sommes habitués aussi. Le cycle de la faim suit le cycle des saisons, cela nous semble normal ; mais quand l’équilibre rompt, quand les belles périodes s’amenuisent et que les temps difficiles prennent de plus en plus de place sur l’année, les hommes ont peur. Et pourtant ils ne demandent pas grand-chose, ils sont nés en se contentant de peu, ils se soumettent à cet étrange ordre du monde qui fait que la profusion et l’opulence ne vont que du côté des maîtres. À eux, il revient seulement de survivre. Lorsque les hivers commencent mal, ils se taisent. Ils attendent. Nous attendons tous.


Je l’ai dit, nous sommes restés plutôt petits. C’est ainsi que l’on survit dans les conditions extrêmes : les êtres les plus grands, qui ont des besoins en nourriture et en chaleur bien plus importants, sont les premiers à mourir. Les plus modestes, tels que nous – rachitiques, minuscules, fripés –, les plus sobres dans la place qu’ils prennent à l’univers résistent. La nature quand elle crée des situations difficiles ne sauve ni les plus beaux ni les plus imposants ; elle préserve les plus forts, et les plus forts sont ceux qui ont le moins d’exigence.


Leur monde m’est étranger ; c’est un monde de femmes où on a le droit d’être chagrin, un monde qui m’échappe, je n’ai jamais entendu pleurer Eugène ni ses fils, ni aucun des hommes de La Foye. Madelaine pleure de rage, de dépit, d’impuissance, ce sont des larmes tout de même. Dans les bras des sœurs, elle s’abandonne. On l’embrasse, on l’apaise. On la consolide. Nous, nous n’avons que les coups et l’entêtement à nous redresser pour nous rendre forts. Nous observons ce tout petit univers que forment les femmes entre elles, que nous leur envions, nous aussi nous aimerions que l’on nous console, quand la vie nous accable, nous l’espérons de toute notre âme. Mais personne ne réconforte les hommes. Ils n’en ont pas besoin. Nous sommes dévorés par ce devoir de puissance, obligés d’être invulnérables, de refouler nos peurs et nos désespoirs au fond de nos ventres. Nous crevons du manque d’amour.
 
 
Un jour tout s’écroule. Un jour de gel, un jour de guerre, un jour de mort. On ne peut pas faire confiance à la vie. Les anciens transmettent de génération en génération la mémoire de la peste qui a tué un homme sur trois lors de la grande épidémie, il a suffi d’un navire et de rats infectés, cela a commencé en été, en juillet, le mois d’avant personne ne connaissait la maladie, personne n’aurait pu prédire ce qui allait arriver. Toute leur existence se cale sur cette incertitude. Il n’y a pas de lendemains infaillibles.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 



 

vendredi 14 juin 2024

[Reverdy, Thomas B.] Le grand secours

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : Le grand secours

Auteur : Thomas B. REVERDY

Parution :  2023 (Flammarion)

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Prix Landerneau des lecteurs 2023.
Il est 7 h 30, sur le pont de Bondy, au-dessus du canal. C’est un de ces lundis de janvier où l’on s’attend à ce qu’il neige, même si ce n’est plus arrivé depuis très longtemps. Sous l’autoroute A3 qui enjambe le paysage, un carrefour monstrueux, tentaculaire, sera bientôt le théâtre d’une altercation dont les conséquences vont enfler comme un orage, jusqu’à devenir une émeute capable de tout renverser. Nous la voyons grossir depuis le lycée voisin où nous suivons, au fil des cours et des récréations, la vie et le destin de Mo et de Sara, de leurs amis, mais aussi de Candice, la prof de théâtre, de ses collègues et de Paul, l’écrivain qu’elle a fait venir pour un atelier d’écriture.
Tout au long de cette journée fatidique, chacun d’entre eux devra réinventer le sens de sa liberté, dans un ultime sursaut de vie.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Thomas B. Reverdy est né en 1974. Il est l’auteur de sept romans, parmi lesquels La Montée des eaux (Seuil, 2003) et, aux Éditions Flammarion, Les Évaporés (prix Joseph-Kessel 2014), Il était une ville (prix des Libraires 2016), L’Hiver du mécontentement (prix Interallié 2018) et Climax (2021).

 

 

Avis :

De son expérience d’enseignant en Seine-Saint-Denis, Thomas B. Reverdy tire une fiction terriblement vraie qui met en scène, en une seule journée explosive, le quotidien banalement chaotique d’un lycée de banlieue parisienne en voie de ghettoïsation.

Unité d’action, de temps et de lieu : nous sommes dans une tragédie classique mais très contemporaine, qui, pour être inventée, ne nous tend pas moins un troublant miroir de l’actualité. Séquencé d’heure en heure pour épouser le rythme d’un établissement scolaire, le récit nous immerge un jour entier dans un lycée de Bondy Nord, planté comme un îlot dans un courant boueux au confluent de l’autoroute A3, du canal de l’Ourcq, d’une zone industrielle et d’un campement de Roms. C’est à ce carrefour dantesque à deux pas du lycée que se resserre le nœud gordien d’un drame que la violence entreprendra de trancher. Tout commence en ces lieux par une altercation, de bon matin, entre un adolescent et un homme que la rumeur identifie bientôt comme un policier en civil. Tel un empoisonnement se répandant rapidement dans le sang, la colère se met aussitôt à enfler et, le temps que le mot d’ordre inonde les réseaux sociaux, une émeute s’apprête à déferler sur le quartier.

Inconscients du raz-de-marée qui se prépare dans un menaçant crescendo de tension narrative, lycéens et professeurs s’efforcent de leur côté de traverser au mieux cette nouvelle journée scolaire. Plusieurs lignes narratives s’entrecroisent et multiplient les points de vue. Tandis que Mo, un lycéen ni pire ni meilleur qu’un autre, s'évertue à plaire à la belle Sara sans s’attirer les railleries des caïds, que Candice la professeur de théâtre s’attèle dans le chahut habituel à une mission d’année en d’année toujours plus difficile, Paul, un écrivain confidentiel animant pour la première fois un atelier d’écriture en milieu scolaire, découvre en observateur candide les réalités de l’enseignement en banlieue défavorisée. Des classes à l’infirmerie en passant par l'infernal chaos de la cantine, des conversations autour de la machine à café aux réunions syndicales, apparaît par petites touches virtuoses un tableau d’ensemble frappant de justesse et de clairvoyance. Pendant que la proviseure atténue les vagues pour complaire à sa hiérarchie et que la CPE court follement de crise en crise, les enseignants rescapés de la démotivation affrontent la déconsidération, le manque de moyens et l’érosion des ambitions, dans des locaux aussi délabrés que ces quartiers de banlieue laissés à l’abandon.

Lorsque surviendra la déflagration, semblable à d’autres observées dans la réalité, l’on aura déjà saisi, au contact de personnages campés avec tendresse dans toute leur authenticité, leur terrible désenchantement en même temps que le miracle de leur ténacité quand l’effondrement général menace. Aux aspirations et aux talents des élèves résistant à la spirale mortifère du ghetto – à Bondy aussi, les pigeons ne demandent qu’à s’élancer vers le ciel, même s’ils reviennent toujours à leur pigeonnier bâti face au lycée – continue malgré tout de répondre le dévouement d’enseignants refusant de les abandonner. Mais le théâtre brûle, bientôt ne restera plus pour les sauver que le « grand secours », cette vanne anti-incendie qui permet d’inonder la scène...

Oscillant entre découragement et espoir autour d’un sentiment d’urgence, Thomas B. Reverdy signe de sa plume fine et nerveuse un roman du réel, magnifique de poésie et d’intensité, en même temps qu’un formidable hommage aux enseignants qui gardent la vocation malgré un terrible manque de moyens. (5/5)

 

 

Citations :

C’était vraiment la corrida, ce premier trimestre. Elle y est arrivée mais c’est de plus en plus dur, c’est ce qu’elle se dit, la faute à la politique d’orientation, ou à la politique de la ville, ou à la politique sociale, ou à la société de consommation, aux gamins sauvages, à la drogue qui gangrène tout, aux réseaux sociaux qui remplacent à la fois les informations et le savoir par une bouillie d’invectives, ou bien c’est elle qui vieillit. Les élèves, eux, ils ont toujours le même âge.
 

C’était vraiment la prof avec du métier, on pouvait penser qu’elle ne rencontrait jamais de problèmes d’autorité. Elle m’a dit : Quand je monte les marches pour aller en cours, je me répète tout du long, Ils vont pas me faire chier, ils vont pas me faire chier, ils vont pas me faire chier. C’était le premier conseil. Le second : Et quand ils me font chier, parce que ça finit quand même par arriver, je ne fais jamais de menace que je ne suis pas en état de mettre à exécution. Si tu dis à un élève de sortir, c’est que tu sais qu’à ce moment-là tu as assez d’énergie pour le sortir toi-même par la peau du cul. Si c’est pas le cas, si c’est en fin de journée, si t’es fatiguée, si t’as déjà trop gueulé, ne le dis pas. Si tu dis un truc, c’est que tu es capable de l’imposer, sinon tu fermes ta gueule. Tu leur donnes un exercice, une page à lire, tu crées une activité, au pire tu essuies cinq minutes de bordel et tu mets ton mouchoir dessus, tu passes à autre chose et tu respires.
C’est pour ça que les flics ne devraient pas avoir d’armes. Une fois que tu as dit que tu allais tirer, qu’est-ce que tu fais si le mec continue à courir ?
 

Autrefois job étudiant, surveillant est à présent un emploi précaire qui attire le genre de jeunes gens courageux qui n’ont pas vraiment le choix. Il faut avoir le sens des responsabilités, le contact facile avec les ados, une certaine forme d’autorité naturelle. Ce n’est pas simple. Même si cette personne existe, il faut encore qu’elle ait envie de faire ce travail ridiculement mal payé, contraignant et ingrat, et qu’elle ait envie de le faire à Bondy. En d’autres termes, il faut qu’elle n’ait pas peur. Qu’elle connaisse déjà. Qu’elle sache que, en fait, ça se gère. C’est-à-dire qu’il faut qu’elle vienne de là. C’est la définition du ghetto.
 

En gros, ici, les élèves ont toujours été arabes ou noirs. Il y avait un peu plus de mélange avant, c’est vrai, il y avait même des enfants de profs. Les Blancs ont fini par déserter complètement e quartier, ils se débrouillent pour aller au Raincy par le jeu des options, et sinon dans le privé. On serait aux États-Unis, on appellerait ça le white fly. Mais disons que les élèves sont à peu près les mêmes. C’est pas grave. C’est un échec social et politique complet, c’est la honte d’une nation civilisée, mais c’est pas grave. Tant qu’ils ont en face d’eux des adultes qui leur montrent autre chose, qui les élèvent, qui leur disent que le monde est plus vaste que ça et qui leur donnent des exemples et des codes, parce que l’exemple ça marche, quand même, en matière d’éducation, tant que tu as des adultes différents, c’est pas si grave. Ça fonctionne. Ça frotte, mais du coup ça fonctionne. Quand tout le monde est pareil, en vase clos, avec quatre pions sur cinq qui sont des anciens élèves, voilà, c’est le ghetto. On fait le boulot quand même, mais c’est de plus en plus dur.
 

Au moment des conseils de classe, qui ont eu lieu malgré tout, le commissariat a proposé aux profs de les escorter jusqu’au RER, et leur a demandé d’éviter de faire ce trajet seuls dans la mesure du possible.
 
 
L’an dernier, un élève de cinquième qui s’endormait en cours, et faisait des cauchemars dont il se réveillait en criant, a fini par expliquer qu’il vivait dans une ancienne clinique de Bondy reconvertie en hôtel pour sans-papiers, où les loyers des chambres étaient exorbitants. Comme il n’y avait plus assez de place quand ses parents sont arrivés, on l’avait mis, lui, avec d’autres enfants, dans l’ancienne morgue de la clinique, dans les tiroirs sortis du mur comme si c’étaient des lits superposés.
On n’imagine pas ce qu’on fait aux enfants.


Qui n’a pas peur de répondre à une annonce du genre : Cherche professeur de français pour vacations sur tout type de poste collège et/ou lycée sur l’académie de Créteil. Niveau licence requis. Sans garantie d’emploi sur l’année et sans congés payés. Éventuellement sur plusieurs établissements. Emploi du temps sur six jours. Salaire minimum. Postes à pourvoir en général dans les zones urbaines sensibles et les zones franches, dans des établissements situés en zone sensible, prioritaire +, ou prévention violence. Qui ? Qui n’a pas peur ?


Le ghetto, ce n’est pas quand tous les élèves viennent du même quartier pourri, mais également leurs professeurs. Le vase clos, abandonné de la République. 


Ici, on les a relégués, abandonnés. Les grands ensembles, construits pour reloger après la guerre de 40 et puis après la guerre d’Algérie, ils appartenaient à la mairie de Paris. Tu imagines ? À La Courneuve, à Aulnay, à Bondy Nord, les mairies n’avaient même pas la main sur les populations qu’on entassait chez eux juste parce qu’on ne voulait pas les voir dans la capitale, pas dans la Ville lumière. Et bien sûr, pas la main non plus sur l’aménagement, sur l’entretien. Tu parles comme Paris en avait quelque chose à foutre. Il faut les voir, les immeubles. L’état des façades. Les portes d’entrée au verre cassé, les digicodes foutus, les peintures de 1982, les parties communes dégradées. Les canisses aux balcons, les rideaux tirés, tous ces gens qui s’enferment, qui deviennent fous de vivre les uns sur les autres. À Bondy Nord, il n’y a pas un seul ascenseur qui marche, pas un seul. La mairie a récupéré les immeubles il y a moins de quinze ans, quand le maire PS a tapé du poing sur la table. Alors le lycée, c’est pareil. Tant qu’on tient les murs, ils tirent sur la corde. À moyens constants, au début, avec une population qui explose. À moindre coût. Jusqu’à ce que tout s’écroule. Des émeutes.


 

mercredi 29 novembre 2023

[Desbiolles, Maryline] Il n'y aura pas de sang versé

 





J'ai aimé

 

Titre : Il n'y aura pas de sang versé

Auteur : Maryline DESBIOLLES

Parution :  2023 (Sabine Wespieser)

Pages : 152

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Au tournant de l’année 1868, elles sont quatre très jeunes femmes à converger vers les ateliers de soierie lyonnaise où elles ont trouvé à s’employer : « ovalistes », elles vont garnir les bobines des moulins ovales, où l’on donne au fil grège la torsion nécessaire au tissage. Rien ne les destinait à se rencontrer, sinon le besoin de gagner leur vie : Toia la Piémontaise arrive à Lyon en diligence, ne sachant ni lire ni parler le français, pas plus que Rosalie Plantavin, dont l’enfant est resté en pension dans la Drôme, où sévit la maladie du mûrier. La pétillante Marie Maurier vient de Haute-Savoie. Seule Clémence Blanc est lyonnaise : elle a déjà la rage au cœur après la mort en couches de l’amie avec qui elle partageait un minuscule garni, rue de la Part-Dieu. Les mettant littéralement en mouvement par la grâce de sa langue nerveuse et inventive, Maryline Desbiolles imagine ses quatre personnages en relayeuses, à se passer le témoin dans une course vers la première grève de femmes connue.
C’est en juin 1869 que la révolte éclate : les maîtres mouliniers font la sourde oreille aux revendications des ouvrières qui réclament de meilleures conditions de travail et de logement. Les filles s’enhardissent, le mouvement s’amplifie et dès lors le livre avance au rythme exaltant d’une troupe féminine s’autorisant enfin à ne plus courber l’échine : nos quatre relayeuses y apparaissent comme en couleur, dans une foule anonyme en noir et blanc, titubantes dans l’élan de leur propre audace.
Donner vie et chair à leurs émotions, leurs élans et leurs expériences est le plus bel hommage qui pouvait être rendu à ces oubliées de l’histoire.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1959 à Ugine, Maryline Desbiolles vit à Nice. Elle est l’autrice d’une œuvre importante, essentiellement publiée dans la collection Fiction & Cie au Seuil. Elle a été révélée au public avec La Seiche (1998), bientôt suivi d’Anchise (prix Femina, 1999). Son roman le plus récent, Charbons ardents, a remporté le prix Franz-Hessel 2022. Elle rejoint avec Il n’y aura pas de sang versé le catalogue de Sabine Wespieser éditeur.

 

 

Avis :

Le fil de soie grège ne peut être tissé directement. Il faut le rendre plus résistant en le moulinant, c’est-à-dire en lui faisant subir une torsion avant de l’enrouler sur les bobines de moulins rendus plus performants par leur forme ovale. Au milieu du XIXe siècle, cette opération emploie des milliers d’ouvrières en France, dont beaucoup dans la région lyonnaise où on les appelle les ovalistes. Sans qualification, elles travaillent douze heures par jour, sont payées à la pièce bien moins cher que leurs homologues masculins, et comme on les recrute dans les campagnes environnantes et même jusqu’au Piémont, elles s’entassent dans des dortoirs insalubres et surpeuplés, totalement assujetties au strict règlement de leurs « usines-pensionnats ». A l‘été 1869, ces filles illettrées, qui se voient contraintes d’avoir recours à un écrivain public pour exposer leurs revendications, se mettent en grève, réclamant un meilleur salaire et un temps de travail réduit. C’est la première grève de femmes connue. Elle va durer un mois, se solder par des emprisonnements et des expulsions des ateliers-dortoirs, avant que le travail ne reprenne sans aucune avancée significative. Elle marque cependant l’histoire d’une pierre blanche, celle qui inaugure la longue lutte dont les femmes se sont passé le relais jusqu’à aujourd’hui pour l’amélioration progressive de leur condition.

Cette image du passage de relais entre les femmes s’est si bien imposée à l’auteur lorsqu’elle s’est intéressée à la grève des ovalistes qu’elle en a fait le fil conducteur de son roman. Soif d’émancipation, prise de conscience de leur sororité face à la toute-puissance des hommes et des employeurs qui les traitent en « bonnes filles » modestes et dociles : sans violence ni sang versé, avec la seule calme détermination née d’un trop-plein d’injustice et de servitude silencieuse, ces femmes sont les premières, non pas à se révolter, mais à en prendre l’initiative. Ce sont elles qui s’autorisent enfin à ne plus courber l’échine. Et même si elles n’obtiennent pas gain de cause, elles sont des pionnières qui ouvrent à leurs semblables, femmes de leur temps ou des générations à venir, le long chemin du féminisme. Alors, à cette troupe en jupons perdue dans l’oubli incolore de l’anonymat, Maryline Desbiolles a choisi de prêter quatre visages imaginés comme en technicolor, leur redonnant chair et vie en quelques scènes croquées sur le vif, et insistant sur la sororité des femmes par-delà les siècles.

Jonglant avec les mots et les images dans une langue courant comme une rivière en longs rubans de phrases non dénuées de poésie, l’écrivain met l’originalité, probablement clivante, de son style au service d’un roman social et féministe, construit sur un fait historique oublié pour mieux inviter les femmes à reprendre le flambeau de la lutte. (3,5/5)

 

 

Citations :

En attendant, toute la semaine, debout douze heures par jour, elles veillent jusqu’à sept heures du soir sur les moulins dont elles garnissent et dégarnissent les bobines, vérifient la qualité de la soie, nouent et dénouent les fils cassés. Nul besoin de qualification. (…) Femmes sans qualification. Femmes sans qualités. Ovalistes. Les mots dépassent la petitesse de la paie comme de la pensée.

Philomène Rozan ne mène pas ses paroles à la baguette, ses paroles s’envolent, elles ne se dispersent pas, elles se posent sur la tête des ovalistes, sur leur langue, des paroles qui ne font pas tourner la tête, ou qui la font tourner mais pas à la manière des ritournelles, des paroles qui n’enivrent pas, mais qui donnent soif, gagner davantage que 1,40 F, gagner 2 F comme les hommes même si c’est impensable, être payées au temps, pas aux pièces, et pas nourries logées comme des domestiques, avoir le droit de s’asseoir, prendre plus de pauses, avoir une chambre à soi, ou du moins un lit à soi, travailler dix heures et non pas douze, avoir un lit et du temps à soi, c’est pas la lune et c’est la lune à voir la tête des patrons auxquels ces doléances sont présentées le 17 juin 1869, de vive voix, bien sûr de vive voix, ces dames et demoiselles ne savent ni lire ni écrire (…).


 

samedi 30 septembre 2023

[Janin, Dorothée] La révolte des filles perdues

 


 


Coup de coeur 💓

 

Titre : La révolte des filles perdues

Auteur : Dorothée JANIN

Parution : 2023 (Stock)

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

« À mesure que je lis tous les documents que je réussis à retrouver, je commence à voir apparaître leur silhouette, les phrases qu'elles ont lancées aux flics, aux juges… Chaque fois je me demande si celle qui est décrite, celle qui parle, qui rit, qui injurie, qui chante, celle qui a les mains en sang et les vêtements déchirés, est la femme que je cherche. »

Voleuses, fugueuse, vagabondes, de petites vertus, les filles de la prison de Fresnes se mutinent. Le 6 mai 1947, elles défoncent des portes, brisent des carreaux, pillent l’économat, s’empiffrent de chocolat et de confiture, escaladent le mur de la prison et finissent par en occuper le toit. Pendant des heures, elles tiendront bon. Les prisonniers masculins, derrière leurs barreaux, les acclameront. Il faudra cent vingt policiers pour les déloger. Les journaux s’en emparent un temps, qualifiant l’événement d’« hystérie collective », et, après une nouvelle condamnation, les révoltées retourneront à l’obscurité de leurs cachots. Vies d’anonymes diablesses, semeuses de troubles sans voix, la postérité les oublie.
Jusqu’au jour où Serge Valère, un avocat médiatique comme le XXIe  siècle en façonne, décide de démêler les fils de ses origines. Lui qui ne connaît pas son père, engage la généalogiste, Elvire Horta, pour retrouver sa mère Madeleine qui l’a abandonné. Elle apprend que celle-ci est une des mutinées de Fresnes. 1947 rencontre alors notre époque. Madeleine rencontre Elvire. Les filles perdues, celles d’aujourd’hui.

Avec force et passion, Dorothée Janin fait surgir la violence, la révolte et la liberté fugace de ces femmes qui n’existaient plus. Porté par une écriture frontale, à la manière du  Journal d’un voleur, La révolte des filles perdues interroge notre mécanique sociale et nos obsessions.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Dorothée Janin a publié La vie sur terre (2007, sélection du prix de Flore), Mickey Mouse Rosenberger et autres égarés (2010) et L’Île de Jacob en 2020 qui a reçu le Prix Maison Rouge. La révolte des filles perdues est son troisième roman.

 

Avis :  

En 1947, une mutinerie éclatait dans le bâtiment de la prison de Fresnes réservé aux filles de Justice. Tandis que la presse condamnait la violence des révoltées, l’administration pénitentiaire se dédouanait en invoquant des meneuses incontrôlables, des « bêtes fauves » selon la directrice de l’établissement. Pourtant, les lettres des détenues laissent entrevoir une tout autre réalité, qui inspire à Dorothée Janin un roman plein de colère et de compassion.

Au moment des faits, elles sont quatre-vingt mineures, entre dix-huit et vingt-et-un ans, à avoir été provisoirement reléguées, après la fermeture en 1940 de leur institution corrective de Clermont et un passage par une section de la prison de Rennes, dans un bâtiment désaffecté de l’établissement pénitentiaire de Fresnes. Fugueuses, petites voleuses, filles de trottoir ou ayant simplement eu une relation sexuelle hors mariage, toutes grandies sur fond de misère et de violence, « ce sont avant tout leur moralité, leur comportement, leur milieu d’origine jugé déficient ou dangereux, pas les délits qu’elles ont ou n’ont pas commis, ni les articles du Code pénal » qui les ont menées à la réclusion en Institution Publique d’Education Surveillée. Elles ne sont donc pas des criminelles, mais, ce qui leur vaut pourtant en ces lieux un traitement plus sévère encore – « Elles sont venues à cette pauvreté morale par goût et par besoin, par joie du vice. Elles sont inadaptables ces petites prostituées, ‘’inamendables’’. La voleuse peut être relevée, et même la criminelle. Jamais la fille ‘’folle de son corps’’ » –, des « filles perdues », scandaleuses dans leur insoumission, leur indépendance et leur perversion, des déchets étiquetés vicieux et irrécupérables, que l’on entend mater par la discipline, les humiliations et la brutalité, par la maltraitance physique et psychologique, par « l’intrusion de la contrainte jusque dans l’intimité, le contrôle total sur le corps et l’esprit ».

Imaginant des personnages fictifs, d’alors et d’aujourd’hui, très fidèlement et scrupuleusement inspirés pour les uns de sa longue imprégnation des documents de l’époque, pour les autres, notamment Elvire la narratrice, d’éléments de sa propre biographie et de son passé, l’auteur mène l’enquête et croise les regards d’hier et d’aujourd’hui sur ces « mauvaises filles ». Peu à peu, les fantômes exhumés des archives reprennent vie, silhouettes et voix s’animent au gré d’une reconstitution réaliste et vibrante d’émotion, qui, se focalisant sur la prison de Fresnes, prend bientôt la dimension d’un véritable procès du siècle dernier en France. Car, tandis que l’on y escamote les terribles conditions d’enfermement des filles de Justice en faisant passer leur insoumission pour vice et leur révolte pour hystérie – quelle autre cause à leur soulèvement que les pulsions sexuelles d’« âmes perverties, énervées par le printemps » ? –, en ce lendemain de Libération on y traite aussi en hôtes de marque des collabos venus y remplacer les résistants qu’on vient d’y torturer et d’y exécuter. Alors, l’effet boomerang qui, dans la quête la menant vers Madeleine Lauris, fille-mère détenue à Fresnes et contrainte d’abandonner son bébé, renvoie douloureusement Elvire à son propre impossible désir de maternité, s’inverse une nouvelle fois et, « à la façon d’un mascaret », comme une « vague depuis les mots retourne vers le corps et vient frapper le cœur », remonte le fil tendu par le thème de la lutte et de la résistance pour faire écho à l’histoire familiale de l’auteur. En réalisant sa vénération pour son grand-père, juif polonais qui rejoignit en France les rangs des FTP-MOI, les Francs-tireurs et partisans de la Main-d’œuvre immigrée, l’on comprend, comme elle-même semble en avoir pris conscience en l’écrivant, combien ce livre et son sujet entrent en résonance profonde avec sa chair et son âme.

Avec ce livre sous-tendu par un remarquable travail d’investigation mais aussi par une émotion lui remontant des tripes, Dorothée Janin ne rend pas seulement justice aux filles de Fresnes. A travers elles, qui se révoltèrent non pour leur propre sort pourtant terrible, mais par fidélité à la seule éducatrice en qui elles avaient confiance, et qui, considérées comme des rebuts par la société, lui en remontrent pourtant en courage et en intégrité, ce sont les valeurs d’amour, d’honneur et de loyauté qu’elle remet à leur juste place, par-delà les hypocrisies, les préjugés et les impostures ordinaires. Coup de coeur pour ce roman qui, hasard de la rentrée littéraire, aborde par le versant féminin ce que L’enragé de Sorj Chalandon nous présente côté masculin, avec le bagne pour garçons de Belle-Ile. (5/5)

 

Citations : 

Centre pénitentiaire de Fresnes : la plus grande prison d’Europe, plantée au cœur d’une bourgade champêtre, en ceinture de Paris. (…)
un petit pavillon, réservé aux services de l’Éducation surveillée. (…)
Quatre-vingts jeunes filles y vivent depuis l’automne, réparties en cinq groupes toujours séparés, dans des salles de dix mètres de long sur quinze de large : dans ces dortoirs, elles mangent, elles font leur toilette, elles tuent le temps, elles effectuent des travaux de couture, parfois elles ont classe. Jour et nuit elles sont enfermées là sans jamais pouvoir sortir, sauf pour une promenade d’une demi-heure à une heure dans la cour, lorsque le personnel est en nombre suffisant. Toutes sont mineures selon la loi, la plus jeune a seize ans, la plus âgée vingt et un ans. Elles ne sont pas des détenues, elles ne sont pas des criminelles : elles sont de mauvaises filles. C’est pour ça qu’on les a capturées.
 

Lorsqu’une nouvelle éducatrice, fraîchement nommée par l’Éducation surveillée, est arrivée pour prendre son poste, au début de l’hiver, la directrice l’a prévenue : « Vous allez prendre contact avec mes bêtes fauves ! Je vous souhaite bien du plaisir. Je vous préviens qu’il n’y a rien d’autre à faire que les mater. Ces déchets-là, c’est sans espoir ! »
 

Dans des tiroirs fermés à clef, il y a des dossiers à leur nom, elles y sont classées, étiquetées, rebaptisées par de droites écritures. Toutes dans le même sac, toutes jetées à l’ombre ; soustraites à la lumière. « Voleuse. » « Fugueuse. » « Caractérielle. » « Nerveuse. » « Inamendable. » « Incorrigible. » « Inéducable. » « Vicieuse. » « Perverse. »
 

Certaines d’entre elles sont bien de petites délinquantes, comme Jacqueline, fille de ferme, qui a volé quelques centaines de francs pour aller rejoindre son amant, ou Marcelle, employée de maison qui a subtilisé des vêtements de sa patronne. Issues de familles moins pauvres, ou si elles avaient paru plus convenables, elles auraient été rendues à leurs parents après avoir été grondées. D’autres mineures se sont prostituées – ce qui n’est pas, à l’époque comme aujourd’hui, un délit pénal. Pour cela, il suffit parfois d’avoir accepté les cadeaux d’un amant ou d’un soldat américain, ou d’avoir partagé son hôtel. Beaucoup ont été coffrées pour vagabondage : une notion floue dépénalisée en 1935 qui, concernant les mineurs, permet à la justice de sanctionner les fugues par un placement en institution jusqu’à la majorité, surtout si elles sont aggravées par des suspicions de prostitution ou seulement une tendance à la « débauche » : fréquentation de bals, fêtes foraines, guinguettes, cafés, dancings, liaisons avec des garçons, avec un homme jugé louche, ou parfois, encore pire, un homme nord-africain. Un juge peut donc décider d’enfermer en institution corrective toutes ces adolescentes, qui ont très souvent fui la violence familiale, des abus sexuels ou la grande pauvreté. On commence à utiliser la notion fourre-tout de « prédélinquance. » Selon leur attitude, on peut les y laisser jusqu’à leur majorité, les remettre à leurs parents ou les placer chez des employeurs, le plus souvent comme bonnes à tout faire, « domestiques de peine » ou gardes d’enfant avec interdiction de quitter leur emploi. Avant les vingt et un ans, la majorité, il n’y a pas de limite à la mainmise du juge. La décision est même parfois prise à la demande des parents mécontents de la conduite de leur progéniture, au titre de ce qu’on appelait « la correction paternelle ». Ce sont donc dès le départ avant tout leur moralité, leur comportement, leur milieu d’origine jugé déficient ou dangereux, qui valent à ces mauvaises filles d’être à l’ombre, pas les délits qu’elles ont ou n’ont pas commis, ni les articles du Code pénal. À Fresnes comme ailleurs, certaines sont ainsi enfermées depuis plus de dix années et, avant ça, derrière les murs depuis l’enfance, élevées dans des couvents, des « refuges ».
 
 
Sociologues et historiens l’ont mis en lumière, la masculinité d’un garçon délinquant n’a jamais été remise en cause, elle devait seulement être canalisée : mais une fille délinquante ou déviante dans sa façon d’être – violence, insoumission, indépendance ou sexualité estimée scandaleuse –, est une fille contre nature, pervertie, qui doit être dressée pour revenir à l’essence de la féminité : douceur, obéissance, vertu et continence sexuelle, accomplissement premier et suffisant dans le mariage et la maternité. L’affaire des religieuses ; qui de plus efficace pour inculquer ces valeurs ? Dans les congrégations où l’on envoyait, jusqu’à la fin des années soixante, ces jeunes filles par décision de justice, la discipline était terrible, humiliations et brutalités formaient le quotidien de la plupart des établissements. (…)
Recluses, sans contact avec l’extérieur, les pensionnaires se retrouvaient sous l’autorité de fer de religieuses obsédées par la répression de la sexualité et du désir. Parmi les méthodes dont des femmes traumatisées à vie témoignent aujourd’hui, on retrouve la bastonnade devant les autres filles, sur le ventre et à moitié dénudée, la montée d’escaliers à genoux, bras en croix ; on y entendait des injures comme « fille de poubelle ». (…)
Les méthodes différaient, la maltraitance physique ou psychologique n’atteignait pas toujours le même niveau. Mais l’objectif était partout le même : l’intrusion de la contrainte jusque dans l’intimité, le contrôle total sur le corps et l’esprit. 


Là-bas, en Israël, à la date de la révolte du ghetto de Varsovie, à 10 heures du matin, toutes les sirènes se déclenchent. Elles sont aussi fortes que celles des raids aériens mais ce ne sont pas les mêmes. Le son ne tourne pas, il est fixe, la même note hurlante qui déchire et assomme. Les voitures sur l’autoroute s’arrêtent, les passagers et les conducteurs descendent, les gens dans la rue, ceux qui sont seuls chez eux, ou au bureau, peu importe ce qu’ils étaient en train de faire, partout dans le pays ils se lèvent et se figent et debout l’on se tient immobile pendant deux minutes dans le hurlement des sirènes, en mémoire des six millions de Juifs assassinés pendant la Seconde Guerre mondiale. Yom HaShoah. Le jour de la Shoah.


À Fresnes, en 1947, est incarcéré Xavier Vallat. Xavier Vallat, antisémite de toujours, antisémite à jamais, commissaire général aux questions juives du gouvernement de Vichy jusqu’en 1942, décisionnaire et exécutant de la seconde vague de persécutions antisémites instaurées par le régime de Vichy, et du recensement qui permettra plus tard – mais jamais il ne s’en sentira responsable – de les rafler pour les assassiner après un chemin de torture. Il prépare sa défense, développe son argumentaire, ameute des témoins de moralité. Il sera condamné à dix ans de travaux forcés, ne fera que trois ans de prison.


Clermont accueillait deux sections, l’une située dans le donjon, où l’on mettait les criminelles condamnées et les jeunes filles punies des autres maisons de redressement. L’autre était l’école de préservation, qui deviendra l’IPES. Quand les pupilles étaient punies, on les envoyait également au donjon ; de toute façon, le traitement entre les sections différait peu. 


Celles qui n’avaient commis aucun délit mais avaient seulement « fait la noce », ou voulu vivre leur vie, fuir ce qu’elles avaient à fuir chez elles – coups, alcoolisme – ou chez un patron salace ou trop insistant ; celles qui avaient suivi un rêve, un désir, une pulsion, une façon d’être, et que leurs parents voulaient faire dresser par d’autres en demandant l’enfermement au nom de « la correction paternelle » ; les fugueuses, les petites et toutes petites voleuses ; toutes celles, aussi, qui font le trottoir depuis l’adolescence ou l’enfance, c’est-à-dire, on le sait aujourd’hui, et on le savait à l’époque sans que cela change rien, presque toujours victimes d’abus sexuels, de viol, d’inceste. Tout cela le plus souvent sur fond de pauvreté ou de misère. Les juges profitent, aussi, d’une inconduite ou d’un petit délit pour retirer une jeune fille à un milieu jugé peu favorable ; il y a l’alcoolisme, il y a la violence, il y a la misère, il y a aussi, très souvent, une mère seule, une mère pauvre qui travaille et donc jugée suspecte de ne pas pouvoir éduquer convenablement ses enfants, une mère vivant en concubinage : une mère jugée mauvaise mère.


Elle raconte aussi la punition d’une de ses camarades, Marguerite, mise au cachot pour s’être battue : la jeune fille d’abord résiste, en tapant à la porte avec ses pieds, allongée sur le dos car elle a les mains attachées. Le gardien se jette sur elle parce qu’elle l’a injurié, lui donne des coups de pied dans le ventre et « la camisole ». Quand on serre les manches très fort dans le dos et que l’on comprime le buste, explique le journaliste, la camisole est un véritable supplice. J’ai vu, accrochée à un mur, dans une exposition sur l’histoire de la jeunesse délinquante, l’une de celles qu’on utilisait dans ces établissements : énorme, épaisse, avec des liens de cuir. À la voir, on se sent devenir fou. À la voir, on a envie de se taper la tête contre les murs. Marguerite n’est délivrée que lorsqu’elle est violette. Après quoi elle fait soixante jours les mains attachées, obligée pour manger de s’étendre par terre. Du pain sec, qu’elle doit laper comme fait un chien dans son écuelle. Au bout de deux mois, on l’extrait du cachot : elle était blafarde mais elle était matée.


Selon l’inspecteur,(...) la plupart des jeunes filles seraient des prostituées.
(…) à Fresnes, il y a davantage de jeunes filles qui ont atterri en maison de correction pour de petits vols que de jeunes filles s’étant prostituées. Et dans ce nombre, seules quelques-unes se prostituent régulièrement, c’est-à-dire pas à l’occasion d’une fugue ou d’une errance particulière, d’une cavale sans ressources. Toutes celles qui pratiquent la prostitution régulièrement le font depuis leur jeune âge. Quinze ans, seize ans, moins. Ce passé semble ici donné à comprendre comme un choix raisonné fait au sortir de l’enfance, par vice et pure paresse. Voilà leur identité, à toutes celles qui ont un jour reçu de l’argent en échange de leur corps ; elles ne sont pas de très jeunes filles qui se sont prostituées, pour une raison ou une autre, sous une forme ou une autre. Elles sont des prostituées. Leur essence est d’être prostituées, on les définit ainsi.


Dans la liste, à côté de certains noms, sont inscrites les initiales P. A. Je me demande ce que cela désigne jusqu’à ce que je lise une phrase d’explication sur une autre feuille : Beaucoup de ces filles sont des éléments très pervers et actives dans leur perversité : P. A. – Perversion active. L’homosexualité, toujours. Parmi celles qui devraient aller dans les établissements les plus cléments, les moins sévères, cinq noms sont mis de côté, séparés des autres : des mineures condamnées pour crime. Elles ont atterri là à cause d’un manque de place, de structure, ailleurs. Dans ces criminelles, il y a une empoisonneuse qui a tué un bébé qu’elle gardait, une parricide, deux donneuses de maquis responsables du massacre de la ferme de la Fosse, dans lequel trois parachutistes anglais ont été tués par des SS, avec la fermière qui les cachait et son fils, avant d’être brûlés, et une collaboratrice des criminels français de la Milice. Ce n’est pas l’inspecteur qui détaille leurs méfaits, je les découvre dans d’autres documents historiques. Ce qui lui importe ici, c’est leur attitude impeccable, leurs bonnes mœurs, elles risquent la mauvaise influence des filles qui disent des gros mots ou tiennent tête aux surveillantes : leur tenue est bonne, leur comportement apprécié, elles ne devraient pas, juge-t-il, être contraintes de côtoyer la catégorie des P. A. Jeunes filles convenables, elles doivent être préservées de l’influence délétère des autres, celles qui s’embrassent la nuit.


[En hôpital psychiatrique] Il y a aussi les assommés. Ceux qui bougent comme pris dans une lenteur infinie, dans un mélange de coton, de plâtre et d’ailes de mouche, les bras ballants, le regard qui s’évase et ne fixe rien, comme s’il se dissolvait dans l’air et la tristesse. Chaque seconde semble les plonger dans une totale perplexité. À chaque seconde : transporté en bas d’un Everest à franchir. Qu’est-ce que je fais là ? Qu’est-ce que je fais là dans ma vie, dans cette vie-là ? Dans un monde qui existe et bouge, où il y a des portes, un ciel, des gens qui fonctionnent et ont l’air de savoir ce qu’ils font et de se diriger vers des lieux ? Ils ont cette expression, ces alentis ; mais ils ne pensent pas tout ça, ils ne se posent aucune question. Ils traversent des murs transparents, et encore, et encore, l’un après l’autre, des immensités de murs transparents, des cloisons de poussière, l’un après l’autre, et derrière il n’y a rien, rien qui les attende, savent-ils, qu’un autre mur transparent à traverser, vers rien.


Valère lui avait dit : Oui, tu vois, on parle de l’esclavage immémorial des femmes, à raison, mais les hommes sont toujours allés se faire tuer. Ça n’est pas mieux. Théo avait dit oui, mais ce ne sont pas les femmes qui les envoyaient se faire tuer. Qu’en sais-tu ? avait répondu Valère. Sans doute avaient-ils peur pour leurs femmes et leurs enfants, et c’est pour ça qu’ils partaient tuer et se faire tuer. 


Dans les maisons de corrections, on retrouve fréquemment des jeunes filles passées devant le juge pour avortement ou tentative d’avortement. La condition des filles-mères est terrible, celles qui souhaiteraient élever leurs bébés sont bien souvent contraintes de les abandonner. Mais au-delà de cette donnée, concernant les jeunes filles, c’est l’idée même d’avoir une vie sexuelle qui est condamnée : Ni le vol, ni la rébellion, ni la colère ne dégringolent vraiment une fille, peut-on lire dans Rééducation, une revue spécialisée de l’époque, mais dès que, pour une cause ou pour une autre, elle a consenti à certains gestes avec plusieurs personnes du sexe opposé, le phénomène d’une dégradation morale certaine se produit.


Un écrivain n’a pas le choix. Dans un livre, il verse de lui-même, avec divers détours ou tout droitement il le fait, et même si l’on ne veut pas se déverser, il faut bien aller puiser à la source pour irriguer le livre et les personnes qui le peuplent. Mais parfois, alors que l’écrivain écrit, le flux s’inverse, à la façon d’un mascaret. Comme le courant du fleuve s’inverse depuis l’estuaire, la mer, l’océan, soulevée par la marée l’onde remonte vers la source, la vague depuis les mots retourne vers le corps et vient frapper le cœur.


Ce qui est sûr, je crois, c’est que les orphelins de père, de mère, de frère, de sœur, ensuite, ont une connaissance en partage. (…)
Avec l’âge, nous finissons tous par porter un brassard noir. Mais eux, les adultes, qui nous rejoignent dans le deuil, existaient avant le deuil. Ils sont changés, amputés, ils ne sont plus les mêmes, mais ils existaient : nous n’existions pas avant, nous n’étions pas finis, pas grandis : nous sommes qui nous sommes car ils sont morts : nous serions une autre personne, une personne à des milliers d’années-lumière de nous-mêmes, s’ils avaient vécu. Leur mort nous a faits ; nous en sommes nés tels que nous sommes, tels que leur mort nous a fait advenir, nous a façonnés, construits. Nous avons poussé à la lumière de l’astre de la mort, avons été irrigués par la source intarissable de la mort. Nous sommes l’être que nous sommes « à cause de » leur mort, « grâce à » leur mort, la distinction n’a aucun sens. Ainsi nous sommes des vers. Ainsi nous sentons que nous sommes des vers. Charognes et charognards, dans nos berceaux, nos petits lits, nos lits d’enfance, d’adolescence, nous sommes, pensons-nous.


On se trompe en pensant que le manque et l’absence que subit un enfant le poussent à chercher à être aimé. Il cherche à aimer : comme personne n’aime longtemps, à aimer totalement ; il faut alors devenir aveugle à soi-même et au réel. Cet enfant a connu un amour impossible, il a grandi avec un amour plus fort que la mort et l’absence et contenant la mort et l’absence, totalisé, car la mort et l’absence sont d’une essence totale, ne présentent aucune faille, sont parfaites ; un amour jamais arrêté par la réalité et la chair, la vie, jamais arrêté par un regard en retour, par une parole, par un être ; ni par l’amour-propre, l’estime de soi, qui n’existent pas encore, et vont être mités, dévorés. L’amour-dans-le-deuil, comme dans l’abandon vrai, atomisé, dilaté comme l’univers, expansé, cet amour infecté du pus de la pureté, saoul, alcoolisé – alcool volatil ; dès l’étincelle, la flamme vire au bleu. (…)
L’adulte grandi depuis cet enfant, enfant ahuri par le manque de ce qui n’existe pas, égaré dans son amour total de la pourriture ou de la cendre, détaché du corps même, un amour non pas à travers mais dans l’horreur, mélangé à l’horreur – qui aime-t-on ? Des lambeaux de chair, des os couverts de chair froide, des orbites vides, le sourire affreux d’un mort, la cendre à l’odeur de cendre, froide, mélangée à la vieille poussière, aux chutes pourries du temps ?  
Je n’ai jamais cherché la compagnie.


Benjamin essaye de me donner des arguments pour ne pas être si triste, il a cette théorie : enfanter, c’est la mort de la morale. « Tu vois, dit-il, je pense que tu serais capable de mourir pour une cause ou pour sauver des vies, tu as une dose d’héroïsme en toi, je t’ai vue dévaler une falaise pour aller sortir la tête de l’eau d’une femme qui était tombée, je t’ai vue me défendre et ne pas fuir quand je me suis retrouvé avec un flingue sur la tempe en Corse, prétendument parce que j’avais mal parlé à des autochtones à la buvette du village. Mais si tu deviens mère, ça sera fini. Si tu es mère et que tu as deux boutons devant toi, et que tu dois choisir entre la disparition d’un continent avec tous ses habitants et la vie de ton enfant, tu sauves ton gosse. Paf l’Asie ! Et puis tu commences à avoir peur pour ta vie en général, tu ne veux pas laisser seul ton gosse, tu commences à estimer beaucoup trop haut ta vie pour être héroïque. Je t’assure, la morale et l’éthique chutent, on devient intéressé, on courbe le dos, on pense avant toute chose à la becquée qu’on doit lui enfoncer dans le gosier. » 


Elle [la grand-mère] inventait sans mentir, son cerveau n’avait plus ces cases-là en place. Les heures, les jours, les années qui se disloquent et tombent ensemble comme un château de cartes. Les souvenirs qui s’effacent par le haut de la pile. Les phrases qui tombent dans un trou ou alors surgissent de l’enfance : « Mais où est maman ? » « Je vais rester là longtemps ? »