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vendredi 26 septembre 2025

[Pourchet, Maria] Tressaillir

 






Coup de coeur 💓

 

Titre : Tressaillir

Auteur : Maria POURCHET

Parution : 2025 (Stock)

Pages : 336

Accès au livre : ISBN 9782234097155  
                           en librairie

 

   

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

« J’ai coupé un lien avec quelque chose d’aussi étouffant que vital et je ne suis désormais plus branchée sur rien. Ni amour, ni foi, ni médecine. »
Une femme est partie. Elle a quitté la maison, défait sa vie. Elle pensait découvrir une liberté neuve mais elle éprouve, prostrée dans une chambre d’hôtel, l’élémentaire supplice de l’arrachement. Et si rompre n’était pas à sa portée ? Si la seule issue au chagrin, c’était revenir ? Car sans un homme à ses côtés, cette femme a peur. Depuis toujours sur le qui-vive, elle a peur.
Mais au fond, de quoi ?

Dans ce texte du retour aux origines et du retour de la joie, Maria Pourchet entreprend une archéologie de ces terreurs d’enfant qui hantent les adultes. Elle nous transporte au coeur des forêts du Grand Est sur les traces de drames intimes et collectifs.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Maria Pourchet est écrivaine. Elle est notamment l’autrice de Rome en un jour (2013), Toutes les femmes sauf une (Prix Révélation de la SGDL 2018), Feu (2021) et Western (Prix de Flore 2023). 

 

 

Avis :

Après Feu et Western, Maria Pourchet boucle une trilogie consacrée à des femmes en rupture. Mais là où les précédents récits s’enflammaient ou s’insurgeaient, Tressaillir est une histoire de retrait sans fracas. Michelle, la narratrice, quitte son compagnon Sirius et leur fille Lou, non par colère ni par désir d’ailleurs, mais pour sortir d'une vie devenue trop lourde et trop étroite. Ce départ qui n'est pas une échappée a tout d’une chute et d’une désagrégation consentie.

Réfugiée dans une chambre d’hôtel impersonnelle, elle laisse son corps s’affaisser et sa pensée se disperser, gestes suspendus et repères dissous dans le brouillard de la dépression. Pourtant, tout au fond, malgré la peur ancienne et mal identifiée qui sape sa confiance, quelque chose résiste. Elle ne part pas pour se libérer, mais pour se protéger. Ce qu’elle fuit, c’est moins l’homme qu’elle quitte que l’image d’elle-même qu’elle ne parvient plus à soutenir. Elle se tourne vers une relation antérieure, espérant y trouver un abri : non pas l’amour, mais un regard qui ne menace pas.

Ce qui entrave Michelle ne vient pas seulement du présent. Le roman laisse affleurer un souvenir enfoui, un traumatisme diffus lié à la forêt vosgienne de son enfance, hantée par l’affaire Grégory. Jamais nommé frontalement, ce drame collectif agit comme une ombre portée, imprégnant les lieux, les silences et les peurs. Quelque chose s’est figé là, dans cette région natale, qui continue de travailler Michelle à son insu, la maintenant sous l’emprise invisible d’un passé non résolu et d’un malaise transmis sans mots qui l’empêchent d’avancer et de se reconstruire.

A vif, syncopée, traversée de sarcasmes et d’éclats poétiques, l’écriture reflète cette tension. Avec ses phrases qui heurtent, bifurquent et s’interrompent, c'est une voix qui se débat et tente de se maintenir dans le langage comme on tente de rester debout. 

Jamais nommée, la dépression est partout, dans le ralentissement, l’effacement du désir et l’impossibilité de se projeter. Pourtant, au bout du tunnel qu’est le roman, une lueur apparaît quand un psychiatre ouvre discrètement un espace de parole. Ce n’est ni une solution ni une promesse, mais un léger déplacement dans le regard porté sur soi, qui suffit à desserrer la peur et la sensation de menace.

Tremblante et incertaine, Michelle incarne pourtant le refus des rôles imposés. Contrainte au retrait parce qu’épuisée, elle incarne un féminisme si discret qu’il ne s’énonce jamais, mais pulse comme une nécessité vitale. Sa rébellion surgit d’un instinct de survie, quand la fatigue d’exister et la peur héritée rendent toute adhésion impossible. Cette asphyxie, cette démission sans éclat, Maria Pourchet en fait la matière vive d’un roman traversé par une langue nerveuse, sarcastique, incandescente – où la souffrance ne se raconte pas, mais s’éprouve. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Alors réapparaît l’horreur qui à seize ans me clouait déjà à la tapisserie. Chercher un garçon. Attendre que l’un me choisisse en jouant celle qui décide et se haïr pour ça en plus du reste. Et il faudrait retrouver. À nouveau prendre cette cambrure de guetteuse. Les regarder passer, imaginant la place qui leur reste, ce qu’ils ont encore ou non à donner, n’en trouver aucun d’assez neuf, d’assez vaste. Se surprendre sur le marché de la troisième main à trier les pas finis des pas nets, songer mon Dieu je pourrais terminer avec un type pareil. Car à mon âge, quand on retrouve, c’est pour commencer à finir.


J’ai depuis quelques jours un passé. Je pensais l’avoir depuis un moment, vingt-cinq ans minimum, mais je confondais. Avec une région verte et noire, avec mes cheveux courts et des garçons vite faits, avec des problèmes de fric et des gens que je ne vois plus. Une friche où s’égaraient des chats perdus, ma mère, l’école, la forêt, apprendre à nager, apprendre à lire, le corps troué de l’adolescence, la jeunesse ratée, les amours tristes, les doux, les endurants, démissionner, enfanter. Je pensais avoir vécu, évasivement, mais vécu. 
En réalité, le passé vient d’arriver. 
Le passé s’installe à l’instant où on exécute la décision d’en finir avec ce qui ne s’appelle déjà plus une existence. Qui s’appelle un temps. Puisqu’il en précède un autre dont on ne sait rien. Qui pourrait tout aussi bien m’engloutir. L’opération est d’une intense brutalité, docteur.


Paris on vient pour commencer et on y reste pour pouvoir recommencer.


Treize ans, effarouchée et sans grâces manifestes, dans la tribu collégienne qui classe et qualifie les individus selon quatre critères – la force, la beauté, l’obéissance, l’utilité – je ne suis reconnue pour rien. Que faire sinon disparaître. Et la disparition est à portée de main qui s’emporte partout, un livre. C’est donc à cet âge que j’ai lu tous les livres disponibles. Un par jour, un par nuit.


Le langage produit chez ceux qui le possèdent des effets de pouvoir et de surplomb et occasionne chez ceux qui ne le possèdent pas des effets de paupérisation et de faiblesse. Comme le fric et la beauté.


Aimer non pas un corps, pas un amour, aimer plus élémentaire et plus fort parce que aimer un semblable sans l’attente d’aucune métamorphose, d’aucun serment mais le contraire : se jeter pour quelques heures dans le réconfort du même, silencieux. Aimer pour la peau, aimer parce que c’est humain, aimer pour une fois comme les animaux ne sauraient pas. Cela n’arrive qu’ainsi, n’arrive qu’à deux camarades coincés loin de chez soi entre la fatigue et l’abandon. Et tandis qu’Éric embrassait mes seins, mon sexe, en ronronnant dans sa gorge l’air de folk de la voiture, pas encore décidé à faire plus que réchauffer nos os grandis au même endroit, je lui promis de ne plus jamais l’oublier.

 

Du même auteur sur ce blog :


 

 


 

dimanche 22 mai 2022

[Didierlaurent, Jean-Paul] Malamute

 



 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Malamute

Auteur : Jean-Paul DIDIERLAURENT

Parution : 2021 (Au diable vauvert)

Pages : 368

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le vieux Germain vit seul dans une ferme au coeur des Vosges. Sa fille lui impose de passer l’hiver avec Basile, lointain neveu qui vient faire sa saison de conducteur d’engin de damage dans la station voisine. Une jeune femme froide et distante qui conduit les engins des neiges mieux que tous ses collègues masculins, habite la ferme voisine, où ses parents élevaient une meute de chiens de traîneaux quarante ans auparavant. Mais bientôt, le village est isolé par une terrible tempête de neige qui, de jours en semaines puis en mois, semble ne pas vouloir s’achever. Alors l’ombre des Malamutes ressurgit dans la petite communauté coupée du monde...
JPDL revient avec un grand roman situé dans un village de montagne au coeur d’une forêt omniprésente qui réunit tous les éléments du succès du Liseur du 6h27 : tendresse et humour, réalisme magique et incroyable inventivité, personnages hauts en couleur et machines broyeuses, jeunesse et relations intergénérationnelles, noirceur et rédemption.... Dépeignant la nature et des gens d’aujourd’hui dans une maîtrise narrative impeccable, Malamute est un conte moderne plein de mystère et de poésie qui enchante au moins autant que le Liseur du 6h27.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Nouvelliste exceptionnel, Jean-Paul Didierlaurent a été lauréat de nombreux concours de nouvelles, dont le Prix Hemingway, qu’il a remporté deux fois à Nîmes en 2010 et 2012. À lui qui est salarié d’Orange, ce succès historique l'autorise à se consacrer à l’écriture de son premier roman dans la résidence des Avocats du Diable à Vauvert. Ce sera Le Liseur du 6h27, une déclaration d’amour éternelle à la littérature qui enchantera les lecteurs du monde entier, connaissant un succès immense à l’international d’abord, vendu dans 38 pays avant parution, puis au Diable vauvert et enfin chez Folio (360.000 ex vendus à ce jour en France), recevra les prix du Roman d’Entreprise et du Travail, Michel Tournier, du Festival du Premier Roman de Chambéry, du CEZAM Inter CE, du Livre Pourpre, Complètement livres, ainsi que de nombreux prix de lecteurs en médiathèques. Il est aujourd'hui en cours d’adaptation au cinéma. Il publie ensuite Macadam, un premier recueil de ses nouvelles, puis Le Reste de leur vie, La Fissure et enfin Malamute, son dernier roman, situé dans les Vosges qu’il aimait tant et lauréat du prix Erckmann-Chatrian en octobre 2021. Jean-Paul Didierlaurent est prématurément décédé le 5 décembre 2021, à 59 ans.


 

Avis :

Inquiète de le laisser passer l’hiver seul dans sa ferme des Vosges qu’il ne quitterait pour rien au monde, sa fille ne lui a pas laissé le choix : le vieux Germain va devoir supporter la compagnie d’un lointain neveu, Basile, trentenaire qui, chaque saison, vient s’employer comme conducteur d’engin de damage dans la station voisine. D’ailleurs, cette année, la ferme d’à-côté, à l’abandon depuis le départ d’un couple, qui, quarante ans plus tôt, avait tenté d’y élever des chiens de traîneaux, sera aussi habitée. Une jeune femme, également conductrice d’engins des neiges, s’y est installée. Mais voilà que la neige s’est mise à tomber, des mois entiers sans discontinuer. Dans le village bientôt totalement isolé, les conditions de vie deviennent de plus en plus compliquées, voire très préoccupantes. C’est alors que resurgissent les ombres du passé, en particulier celles des Malamutes, qui, il y a près d’un demi-siècle, n’avaient pas fait l’unanimité à La Voljoux…

L’on est immédiatement séduit par les personnages plus vrais que nature, tant l’auteur a réussi à les saisir dans une parfaite justesse de comportements et de reparties, souvent savoureuses. Tandis que se précise la silhouette bougonne et taiseuse d’un vieil homme alourdi par un mystérieux vécu ombré de remords et de culpabilité, l’on s’imprègne peu à peu du décor âpre et majestueux de ce coin de montagne ouaté d’épaisses forêts. D’abord riant lorsqu’il se soumet à la domestication des bûcherons et des dameurs de pistes de ski, cet environnement a pourtant tôt fait de devenir hostile et de nous rappeler notre vulnérabilité. En particulier lorsqu’il l’enferme dans l’implacable huis clos d’un déluge de neige, propre à réveiller, en même temps que ces peurs viscérales qui nous glacent l’échine à la seule évocation d’un long et lugubre hurlement de loup, ce qui ressemble bien à la crainte diffuse d’une sorte de châtiment divin.

Dès lors, tout semble ligué pour forcer Germain à enfin affronter sa mauvaise conscience et à apporter réparation dans un sacrifice qui n’est pas sans évoquer quelque rite païen censé calmer on ne sait plus quelle divinité ou esprit de la forêt. Ce qui, commencé dans la légèreté pleine d’humour d’un inoffensif enchaînement de circonstances, vire au cauchemar un rien fantastique, s’avère une impressionnante histoire de rédemption, aussi noire et réaliste que poétique et magique. Et comme la plume de l’auteur nous réserve quelques trouvailles de toute beauté, c’est avec délice que l’on se laisse emporter par tant de justesse et d’inventivité.

Ayant plusieurs fois pensé à Franck Bouysse au cours de cette lecture, je ne suis pas surprise de découvrir qu’il est l’auteur qui inspirait le plus particulièrement Jean-Paul Didierlaurent. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Clotilde aimait consigner les choses, des choses aussi insignifiantes que la chute des premiers flocons. De la même manière elle se plaisait à s’emprisonner l’existence dans un corset d’habitudes, le feuilleton télé du début d’après-midi, la séance de cinéma du lundi avec les amies, les cours de poterie du mardi soir, le marché du mercredi matin, la médiathèque le vendredi, la pâtisserie du dimanche, autant d’œillets où glisser le lacet pour bien enserrer les jours, et avancer d’un rendez-vous à un autre sans avoir à contempler l’abîme du temps qui passe. Sans parler de cette manie exaspérante de dresser la table du petit-déjeuner pour le lendemain avant l’heure du coucher, comme on dresse un pont entre deux rives.

Les sillons profonds qui barraient le front du vieux dessinaient une portée de musique sur la peau patinée par des années de vie au grand air. La bouteille paraissait minuscule entre les mains épaisses aux doigts noueux. Un arbre, songea Basile en contemplant le vieillard. Un de ces arbres d’altitude battus par les vents à longueur d’année, aux branches torturées, à l’écorce craquelée et au bois aussi dur que la pierre.

Un papier peint uni de couleur vert pâle habillait les murs. Posé sur l’édredon gigantesque qui ornait le lit, tel un pétale délicat sur la bedaine d’un pachyderme, l’attendait un mot manuscrit.

Posée sur le champ de neige, la bâtisse avait des allures de vieux rafiot, un rafiot prêt à sombrer dans l’immensité blanche avec pour seule trace de vie les volutes de fumée s’échappant de sa cheminée.

 Vous savez comment sont les rumeurs, des trains sans conducteur impossibles à arrêter une fois lancés sur les rails.


 

lundi 20 janvier 2020

[Hunzinger, Claudie] Les grands cerfs






J'ai aimé

Titre : Les grands cerfs

Auteur : Claudie HUNZINGER

Année de parution : 2019

Editeur : Grasset

Pages : 192






 

 

Présentation de l'éditeur :

Pamina, habite en montagne avec son compagnon Nils. Elle se sait entourée par un clan de cerfs qui lui sont restés invisibles et mystérieux jusqu’à ce que Léo, un photographe animalier, construise dans les parages une cabane d’affût et qu’il lui propose de guetter avec lui. Tandis qu’elle observe et s’initie à la vie du clan, affrontant la neige, le givre, la grêle, avec pour équipement un filet de camouflage, une paire de jumelles et des carnets, elle raconte sa peur de la nuit, les futaies sous la lune, la magie de l’inconnu, le plaisir infini à guetter, incognito, l’apparition des cerfs, à les observer, à les distinguer et à les nommer  : Apollon, Géronimo, Merlin... Mais au cours de ces séances de guet, elle va découvrir un monde plus cruel que celui du règne animal, celui des hommes, car un massacre se fomente…
 
Un roman qui se lit comme un thriller, plein de poésie, de chagrin et de colère, sur la disparition de la beauté dans la nature et les ravages que l’homme y opère.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Ecrivain et plasticienne, Claudie Hunzinger est l’auteure de nombreux livres, dont, chez Grasset, de Elles vivaient d’espoir (2010), La Survivance (2012), La langue des oiseaux (2014), L’incandescente (2016).


Avis :

Tout comme l’auteur, la narratrice habite avec son conjoint une ancienne métairie perdue au fond du massif vosgien. Elle se remémore le temps où des voisins à la présence discrète évoluaient autour de la ferme. Elle s’était soudain prise de passion pour eux, avait appris à les observer longuement, aux côtés d’un villageois épris de photographie animalière. Il s’agissait d’une harde de biches et de cerfs qui, peu à peu, ont disparu, tirés par des chasseurs au rythme des quotas autorisés par l’ONF, sous couvert d’une régulation que ce livre envisage comme un massacre.

Le texte fait rêver : l’on se retrouve, frigorifié et trempé, caché sous des filets de camouflage, à guetter interminablement une fascinante vie sauvage, collectionnant des clichés photographiques pris avec un téléobjectif de la taille d’un bazooka, s’émerveillant qu’une telle présence à proximité directe d’habitations puisse demeurer si discrète. Autour de la ferme d’ailleurs, évoluent bien d’autres espèces que les cerfs, et le récit nous livre également de bien jolies pages sur la multitude de papillons et d’oiseaux observables à l’époque.

Malheureusement, selon l’auteur, ce rêve appartient désormais au passé, et les pages imprégnées de beauté sauvage sont teintées d’une amertume mêlée de colère, de devoir en faire le deuil en même temps que l’apologie, et d’y voir une illustration supplémentaire de la ruine écologique de notre planète. S’il est facile de partager cette rancoeur et ces regrets, l’on est en même temps amené à s’étonner, la croyance générale affirmant une tendance à la prolifération excessive des cervidés dans nos forêts, faute de prédateurs.

Mes recherches ne m’ont pas permis de me faire une idée entièrement claire sur la question : les rapports officiels sont rassurants, affirmant l’augmentation régulière des populations de cerfs en France depuis l’instauration de plans de chasse dans les années 1960. En même temps, des initiatives locales ne cessent de s’insurger contre les trop gros prélèvements qui viennent grever des effectifs, par endroits de plus en plus faibles…

Il est dommage que ce livre, par ailleurs bien écrit, n’étaye pas davantage ses affirmations, en enquêtant au-delà d’une perception toute personnelle que l’auteur pose en contradiction frontale de celle de son entourage. Le texte est beau, ses émotions en ligne avec celles qui nous assaillent face au constat de l’état général de la planète, mais, pour le coup, l’auteur ne s’est-elle pas un peu emballée, sans vraiment prendre la peine de comprendre l’impact réel de la régulation et de la chasse, ni de répondre aux interrogations de ses lecteurs ?

Je ressors très mitigée de cette lecture, dubitative face au bref et subit engouement de la narratrice pour un sujet joliment et sincèrement abordé, mais insuffisamment argumenté : il ne suffit pas de s’emparer d’un thème à la mode et de surfer sur l’émotion du moment pour convaincre. Restent de bien jolies images et un questionnement légitime quant à la peau de chagrin qu’est devenu l’espace concédé par l’homme à la vie sauvage en général. (3/5)


Citations : 

Quand j’ai refermé la porte, je me suis retrouvée dans une boîte sombre avec la bizarre impression de m’être introduite dans mon crâne pour m’y asseoir, de n’être que mon regard tapi derrière mes yeux.

Ce genre de méditation est assez vertigineux. On est vite pris d’une sorte d’ivresse. Celle du vide, de faire le vide. Tout y passe. Jusqu’à notre statut d’humain. Dans un vertige de décentrement, j’ai su soudain avec clarté que nous n’avions pas de destin singulier. Et pourquoi en aurions-nous un ? Parce que nous construisons des mairies, des cathédrales et des musées ? Parce que nous écrivons des romans ? Parce que nous savons affamer, torturer, massacrer plus qu’aucune autre espèce ? Parce que nous avons des cimetières et des charniers ? Parce que nous savons tout détruire, si magnifiquement ? Non, ça ne suffit pas. Comme les bêtes, nous devons tout lâcher. Simplement. Sans au-delà.

Les cerfs font leur nouvelle ramure sur leurs os. Ils produisent de l’os de février à juillet, si bien que leur squelette devient vulnérable. Ils le savent. Ils ont une extraordinaire perception de leur ramure. Ils la connaissent par cœur. On peut alors les voir marcher avec précaution, entre les troncs des arbres, comme s’ils portaient un trésor sur la tête, et ça leur donne l’allure altière de princes à la Cour du roi.
(…)
La repousse peut atteindre un centimètre par nuit.
La tige d’une ronce peut, elle, bondir de cinq centimètres la même nuit.
Une ruche, pesée le matin, repesée le soir, peut avoir pris un kilo de miel.

C’est alors que cinq cerfs sont sortis de la brume, comme en lévitation, ils flottaient, ils s’avançaient vers nous sur une seule ligne et d’un seul mouvement très lent et très doux, et leurs cinq corps étaient couronnés d’une seule forêt en marche qui s’abaissait, se relevait, s’abaissait, tandis que leurs cinq mufles broutaient sans bruit.

C’est à la mi-juillet exactement que les cerfs se mettent à « frayer », c’est-à-dire à fracturer l’enveloppe de velours qui enrobe leurs bois solidifiés. Quand elle sèche, on dirait qu’elle les brûle comme une tunique de Nessus, et que fous de douleur ils cognent leurs bois contre les arbres, allant aux mêmes arbres chaque année. Et cette peau velue, brisée, ensuite, ils la mangent. Oui, ils mangent les lambeaux de ce velours sanguinolent qu’ils se sont fendu et qui pend devant leurs yeux. Impossible d’en trouver des débris, ils les font disparaître.


En dix ans. Ça s’est passé en dix ans. Sous nos yeux. Et j’en ai pris conscience seulement cet été-là. En dix ans, quelque chose autour de nous, une invention, une variété des formes, une extravagance, une jubilation d’être qui s’accompagnait d’infinis coloris, de moirures, d’étincelles, de brumes, tout ça avait disparu pour laisser place à un monde simplifié, appauvri, uniformisé, accessible aux foules et aux masses où les goûts se répandaient comme des virus. Et ce n’était pas un phénomène cloisonné mais un saccage général. Cet été, je m’en souviendrai toujours, je n’avais vu dans les prés que des papillons blancs, des piérides, tous pareils, et ils voletaient, du matin au soir, en une sorte de tourisme de masse. Mais où étaient passés le Flambé, l’Argus bleu, l’Aurore, le Robert-le-diable ? Et le James-la-joie ? Et le Virginia ? Et le Roberto ? Et l’Emily Dickinson ? Et le Sylvia Plath ? Et le Grand Nacré ? Et les fourmis violentes avant l’orage ? Chaque matin les journaux titraient une nouvelle extinction. Une nouvelle catastrophe. C’était l’été des catastrophes. Et personne ne s’émouvait. Comment la jeunesse, qui n’avait pas appris à écouter les oiseaux, pourrait-elle regretter leur musique ? Pareil pour les papillons. Ils ne seraient aux yeux des nouveaux enfants rien de plus que les minuscules dinosaures volants du monde qui avait précédé le leur. Il me semblait entendre s’élever de la terre un immense Office des morts. Que personne n’entendait.

Qu’est-ce que c’était ces larmiers des cerfs, au début je m’étais posé la question, intriguée par le mot. J’étais allée voir dans un livre, et ensuite aux jumelles je les avais observés : deux longues fentes situées au coin interne de leurs yeux très écartés, deux failles, deux fosses obliques et bien fermées qui, au moment du brame, gonflent, s’ouvrent comme des fioles et se mettent à sécréter une humeur poisseuse, sombre, bourrée de messages agressifs et luxurieux, et si parfois les joues des cerfs semblent baignées de larmes, tracées de deux sillons noirs, c’est tout le contraire, tout le contraire de larmes.

Deux jours plus tard, le 10 septembre, Léo, par un email, m’a annoncé que Geronimo avait été tiré. — Comment tu l’as su ? — Les gardes-chasses me préviennent. Je le sais le soir même.
C’était nouveau.
Je n’arrivais pas à accepter ce massacre. Je me demandais comment Léo le vivait.
Un jour, je lui avais posé la question. Il m’avait reprise : Tu ne peux pas dire massacre. Ce ne sont pas quarante cerfs qui sont aveuglément abattus dans le secteur. Les chasseurs ont des bracelets, remis par l’ONF, un par cerf qu’ils doivent tirer. C’est leur rôle.
Il ne fallait pas non plus que je dise que les chasseurs tuent. Non, me reprenait Léo, ils tirent. C’est différent. Et surtout il ne fallait pas que je parle de goût du meurtre, car aussitôt Léo m’avait fait la leçon. — Les chasseurs tirent par nécessité. Je connais des chasseurs qui préfèrent avoir une amende plutôt que d’utiliser tous les bracelets remis par l’ONF. — D’accord, d’accord, avais-je répondu. Pas de massacre. Alors quoi ? — Une régulation.
J’avais demandé à Léo : À quoi ça ressemble un bracelet ? Il m’avait envoyé une photo, ajoutant que ces attaches en plastique se fixent sur une des pattes arrière de la bête abattue, et que le chasseur doit justifier le tir de l’animal en présentant à l’administration la queue ou les oreilles. Pour les cerfs, la mort est constatée par l’agent ONF du secteur, en général en chambre froide, ou directement chez le chasseur ou le garde, rarement sur le droit du tir, en forêt.
— Je ne sais pas où tu trouves le courage de continuer, ai-je répondu à cet email qui m’annonçait la disparition de Geronimo. — Je continuerai, a répliqué Léo. — Tu espères encore voir débarquer un grand cerf inconnu ? Il a répondu non. Il a reconnu que les grands cerfs disparaissaient un à un, et que le massif subissait de si profondes modifications, que oui, en clair, c’était perdu. Et par la faute de l’ONF, a précisé Léo. L’ONF est un pouvoir d’État qui mène une politique d’État. Aveugle. Un marché régi par l’intérêt. Les chasseurs, eux, restent des individus. Il y a chasseur et chasseur, je te l’ai dit et je te le redis.


Une fois, Léo m’avait demandé ce que j’avais contre ce type, contre sa réussite. Il avait dit « réussite » sans savoir que ce mot n’était pas mon genre. En effet, il me faisait plutôt rire, et même je le trouvais grotesque. Et je lui avais répondu que le fric, dans ma famille, ne comptait pas, et que le sel de la vie était de n’en pas avoir. L’argent, c’était du sucre. Du poison. Il s’était exclamé : Oh ! toi Pamina, anti-chasse, anti-argent, anti-système, anti-tout. Léo ne pouvait même pas dire anti-fric, tellement il respectait ça. J’avais répondu que je n’étais pas anti-tout. À la maison, petite, je me souvenais combien on était farouchement pour l’aquisition des connaissances, du savoir, de tous les savoirs. Pour les études. Pour l’éducation. Une meilleure société dépendait de l’éducation. Il fallait avant tout réclamer de l’éducation. Des bibliothèques. Des livres. Les livres nous libèrent. L’argent nous enchaîne. Le black friday nous étouffe. Le développement nous tue.

Le lendemain, j’ai appris d’un conseiller municipal que c’était cent bracelets mâles supplémentaires qui avaient en effet été exigés cette saison par l’ONF. Et qu’il n’y aurait plus d’amende en cas de tir d’un animal trop jeune. Il m’a aussi dit que l’ONF se rendait dans les écoles des vallées, expliquer aux enfants que des cerfs, il y en avait trop dans les forêts. On pouvait maintenant parler de massacre. Tout le monde s’y était mis.
Finies les rencontres à chaque sortie. Finies les apparitions.  
— Tu ne trouves pas que c’est devenu un peu plus sinistre qu’avant ? a dit Nils.
C’est tout ce qu’il a pu dire devant le futur qui nous était tombé dessus.



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