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jeudi 27 août 2026

Critique : "Une Unique lueur" de Fred Vargas | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Une Unique lueur" de Fred Vargas

 


Coup de coeur 💓

 

Titre : Une unique lueur

Auteur : Fred VARGAS

Parution : 2026 (Flammarion)

Pages : 528

Accès au livre : ISBN 9782080160713  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

— Vous avez regardé les photos, Danglard ?
De la scène du crime ? demanda Adamsberg.
— Cela va de soi.
— Et donc ? Cela vous dit quelque chose ? Parce qu’à moi, oui.
— Tiens. Et cela vous raconte quoi ?
— Mais justement, rien. C’est quelque chose que je ne sais pas alors que cela me dit quelque chose. Donc ?
— Aucune idée.
— Faites un effort, nom d’un chien.
— Désolé, commissaire, dit Danglard avec une pointe d’indifférence.
— Bien. Réunion plénière dans quinze minutes. Il nous faut comprendre.
— Comprendre quoi ?
— Mais le quelque chose, commandant. On commence par là.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Médiéviste et titulaire d'un doctorat d'histoire, Fred Vargas est chercheuse en Histoire et Archéozoologie au CNRS. Elle met en scène son personnage Jean-Baptiste Adamsberg, commissaire de profession, qui apparaît pour la première fois dans L'Homme aux cercles bleus, paru en 2005. Le héros est directement inspiré du dessinateur de bandes dessinées Edmond Baudoin. Avec Les Jeux de l'Amour et de la Mort, l'auteure reçoit son premier prix lors du Festival de Cognac en 1986, signant son entrée dans la littérature française. Fred Vargas remporte ensuite et à 5 reprises le Trophée 813, récompensant le Meilleur Roman francophone. Primés à plusieurs reprises, adaptés au cinéma (Pars vite et reviens tard) et à la télévision, traduits dans plus de quarante langues, ses romans policiers sont des best-sellers en France comme en Allemagne et en Italie. Quand sort la recluse, a été publié aux éditions Flammarion en 2017, et 2018 chez J'ai lu, Sur la dalle en 2023. Elle est aussi l'auteure d'essais écologiques, L'humanité en péril (Flammarion, 2019 - J'ai lu, 2020) et Quelle chaleur allons-nous connaître ? Quelles solutions pour nous nourrir ? (Flammarion 2022).

 

Avis :

Après le demi‑pas de côté qu’avait constitué le plus symbolique et occulte Sur la dalle, Fred Vargas replace Adamsberg dans la pure continuité de ses enquêtes. Ce onzième volet retrouve le dispositif typique de la série, porté par une scène inaugurale d’une précision cérémonielle et par la lente remontée d’une intuition que le commissaire peine à formuler. La romancière confirme ainsi la cohérence de son univers, entre dérive perceptive, humour discret et cohésion tacite de ses personnages.

Une jeune femme est retrouvée morte en pleine rue, soigneusement vêtue et entourée d’ancolies dans une mise en scène étudiée. Appelé sur place, Adamsberg perçoit dans ce tableau un infime décalage qu’il ne parvient pas encore à identifier. Tandis que la brigade du 13ᵉ resserre les rangs autour de lui – Danglard avec ses réserves méthodiques, Retancourt en force tranquille, Veyrenc et ses alexandrins, Froissy, Estalère et les autres, sans oublier le chat obèse et paresseux, chacun retrouvant sa fonction dans la mécanique rodée du groupe –, un meurtre ancien vient très vite se superposer au présent. L’enquête se déploie alors entre ces deux scènes, dans la progression lente de cette lueur que seul Adamsberg semble percevoir.

Élaboré comme un jeu de piste minutieux semé de signaux faibles, le récit s’appuie sur une architecture nette qui en souligne la rigueur souterraine et la maîtrise tranquille. Cette construction sans ostentation privilégie les mouvements imperceptibles et la réorientation progressive des indices, chacun ne s’éclairant qu’au moment où il se déplace légèrement dans le champ. L’enquête progresse ainsi par ajustements plutôt que par révélations, les traces s’esquissant, se répondant et se contredisant parfois, avant de s’ordonner dans une logique qui ne cherche ni l’effet ni la surprise. Cette avance égale produit une tension discrète, assise sur la patience du regard et sur la manière dont l’attention se déplace d’un rien. 

L’univers vargasien, solidement installé, se maintient sans rigidité, ses figures récurrentes, bien au‑delà de simples repères sériels, agissant comme des présences stabilisantes dont la complémentarité implicite permet au récit d’évoluer sans heurts, dans une cohésion qui exonère du pittoresque et de la surenchère. Sobrement original et tissé d’un humour feutré, le roman cultive une forme de connivence discrète avec son lecteur, où ce qui prime n’est pas tant la résolution du mystère que le partage d’une ambiance et une lente circulation de l’intuition.

Tandis qu’entre une ombre nervalienne et la silhouette de Lauren Bacall, l’intrigue prend des résonances et une profondeur inattendues, le personnage plus rêveur et déroutant que jamais d’Adamsberg accentue la dimension presque flottante de l’enquête, pourtant maîtrisée de bout en bout, conduite depuis un seuil où le flair domine la logique. Ajoutons la tonalité sans pareille de la langue, parfois truculente dans ses surgissements, imprégnée d’un lyrisme discret et d’une sympathie diffuse pour ses personnages, et c’est avec un plaisir intact que l’on s’immerge dans ce nouvel opus qui porte à son meilleur une formule désormais parfaitement éprouvée. Coup de coeur. (5/5)

 

Citation :

Adamsberg tourna la clef de contact et démarra, se massant d’une main l’estomac. Le café du rude Harold, Harold avec un H, lui avait donné un peu mal au ventre. Il y avait peut-être des tas de saloperies dans ces doses de café-machine. Il haussa les épaules et accéléra. Des tas de saloperies, il y en avait des milliers partout, jusque dans les vers de terre et les fleurs qu’on offre aux femmes pour faire plaisir. Les fleurs, pas les vers de terre. Encore qu’il aimerait bien qu’on lui en offre. Des vers de terre, pas des fleurs. Il les lâcherait dans son jardin pour leur faire plaisir. Aux fleurs, pas aux vers de terre. Puisque les vers de terre sont le plaisir des fleurs, et l’essence de toute vie sur Terre.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

jeudi 14 mai 2026

Critique : "Lalie en l'air" de Anne-Sophie Kalbfleisch | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Lalie en l'air" de Anne-Sophie Kalbfleisch




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Lalie en l'air

Auteur : Anne-Sophie KALBFLEISCH

Parution : 2026 (Rouergue)

Pages : 128

Accès au livre : ISBN 9782812628290  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Lalie n’est qu’une enfant. Et si elle dérive bien souvent de rue en rue, dans le quartier de l’Ancien Canal, c’est que ses parents travaillent et que ni sa grande sœur ni son grand frère ne veulent s’encombrer d’une gosse. Un jour, elle entre dans le jardin d’un homme qui s’exprime avec un drôle d’accent. Sa meilleure amie Sophie a beau lui dire que les hommes sont dangereux, Lalie ne peut renoncer à ses échappées auprès de Mark. Là où, enfin, quelqu’un prend le temps de s’intéresser à elle. Et puis elle ne lit pas les journaux, lesquels ne parlent plus que des petites filles qui disparaissent dans le pays, semant la peur et le désarroi. Avec ce roman pudique et tendre, Anne-Sophie Kalbfleisch raconte par petites touches une amitié sous le sceau de l’interdit au milieu des années 1990, lorsque des crimes inouïs ont changé la Belgique.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1988 à Bruxelles, Anne-Sophie Kalbfleisch enseigne la physique. Son premier roman, Eureka dans la nuit (Rouergue, 2024), pour lequel elle a reçu le Prix des lecteurs Quais du Polar / Le Figaro 2025, a révélé son grand talent d’écriture.

 

 

Avis :

Dans le climat de suspicion générale que l’affaire Dutroux commence à installer dans la Belgique du milieu des années 1990, l’innocente affection qui se développe entre une fillette et un vieil homme solitaire se retrouve soudain exposée aux interprétations les plus anxieuses. En variant les focalisations – tantôt proches de l’enfant, tantôt de l’adulte ou de leur entourage –, la romancière Anne‑Sophie Kalbfleisch montre comment une angoisse collective naissante peut déformer la manière d’appréhender une situation pourtant bénigne. 

Lalie, petite fille vive et attachante, découvre le monde avec la spontanéité propre à son âge. Sa rencontre avec Mark, un voisin âgé et discret, lui ouvre un espace de complicité fait de conversations simples, d’observation des oiseaux et d’une confiance immédiate. Autour d’eux se dessine un environnement social et familial ordinaire : une mère attentive mais absorbée par le quotidien, un quartier où chacun observe sans toujours comprendre, et une époque où les adultes projettent sur les enfants des inquiétudes qui ne leur appartiennent pas.

Faisant circuler la narration entre Lalie, Mark et quelques figures secondaires, Anne‑Sophie Kalbfleisch construit un dispositif polyphonique qui déjoue toute interprétation unilatérale. De l’élan confiant de l’enfant à la solitude pudique de l’homme, en passant par le regard suspicieux des autres, chaque point de vue apporte sa nuance et fait apparaître un jeu d’écarts où se glissent malentendus, projections et peurs, sans que l’auteur tranche jamais. Volontairement sobre, l’écriture laisse émerger les tensions plutôt qu'elle ne les souligne, invitant le lecteur à interroger ses propres réflexes et à mesurer ce que le contexte social fait peser sur des gestes et des liens pourtant anodins. Tout en empathie et en finesse, le roman gagne ainsi en complexité et en justesse, déployant sous son apparent minimalisme un voile de silences et de sous‑entendus qui laisse entrevoir la zone grise où, de préjugés en inquiétudes croissantes, se fabriquent les jugements. 

De son écriture délicate, poétique et tendre, qui trahit une compréhension fine des interactions humaines, Anne‑Sophie Kalbfleisch parvient à suggérer les pesanteurs d’un climat social anxiogène, ainsi que la fragilité des êtres qu’elle met en scène. Scrutant avec acuité les peurs diffuses, les malentendus qui s’enracinent et les regards qui se durcissent, le roman se tend entre innocence et soupçon, jusqu’à l’injustice et la malveillance engendrées par l'anxiété et les distorsions de perception qui en découlent. Il offre ainsi une illustration subtile de la manière dont se forment les jugements et de ce qu’ils révèlent, en creux, de nos intolérances. (4/5)

 

 

Citations :

Il utilise des phrases importantes, par exemple il n’y a ni mauvaises herbes ni mauvais hommes, il n’y a que de mauvais cultivateurs, citant Victor Hugo comme si tu le connaissais toi aussi.

Tu te demandes si être enfant n’est pas la chose la plus dangereuse au monde, il suffit d’un adulte, un seul…

 

mardi 31 mars 2026

Critique : "En attendant le déluge" de Dolores Redondo | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "En attendant le déluge" de Dolores Redondo



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : En attendant le déluge
            (Esperando al diluvio)

Auteur : Dolores REDONDO

Traduction : Isabelle GUGNON

Parution :  en espagnol en 2022,
                   en français en
2024 et 2026 
                   (Gallimard)

Pages : 560

Accès au livre : ISBN 9782073018694  
                           en librairie

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :

À l’origine de ce roman époustouflant, des faits réels : entre 1968 et 1969, celui que la presse écossaise a surnommé Bible John tua trois jeunes femmes rencontrées dans une discothèque de Glasgow et disparut.
En 1983, Noah Scott Sherrington, policier obsédé par Bible John depuis près de quinze ans, s’apprête à l’arrêter sous une pluie torrentielle quand il est foudroyé par une crise cardiaque. À peine remis, écoutant son intuition et résistant aux injonctions des médecins et de sa hiérarchie, il suit la piste du meurtrier jusqu’à Bilbao, port où s’active secrètement l’ETA. Alors que les fêtes patronales de l’Aste Nagusia battent leur plein, des jeunes femmes sont assassinées à la sortie de discothèques...
Noah, enquêteur tenace et doté d’un cœur fragile, au sens propre comme au figuré, a-t-il enfin retrouvé sa cible ? Les terribles inondations qui vont bientôt ravager la ville feront-elles obstacle à son projet ?

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1979 à Donostia-San Sebastian, Dolores Redondo se revendique comme une écrivaine de la tempête. Révélée par la trilogie du Baztan, traduite en trente-huit langues et adaptée pour Netlix, elle a connu un succès planétaire avec La face nord du coeur, vendu à plus de 300 000 exemplaires en Espagne et qui a remporté le Grand Prix des lectrices de elle en 2021.

 

 

Avis :

Deux drames réels durablement traumatisants nourrissent ce roman noir. Entre 1968 et 1969, un tueur en série jamais identifié, surnommé Bible John, terrorise l’Écosse et laisse derrière lui une affaire criminelle non résolue. En 1983, des jours d’intempéries ininterrompues provoquent au Pays basque une inondation sans précédent, dévastant Bilbao et marquant à jamais ses habitants. C’est dans cette année charnière que Dolores Redondo situe son récit, au moment où un enquêteur écossais poursuit jusqu’en Espagne l’ombre du meurtrier. Fidèle à son ancrage basque, elle inscrit son histoire dans un territoire qu’elle connaît intimement et fait résonner la violence du passé britannique avec la tension d’un désastre annoncé. S’éloignant de l’univers du Baztán, cette trilogie où elle mêlait enquête policière et mythologie navarraise, elle choisit un matériau plus strictement historique pour déployer une atmosphère menaçante d’une grande cohérence.

Ni la santé ni la carrière du policier écossais Noah Scott Sherrington n’ont résisté à l’obsession qui le lie à Bible John. Lucide sur ses limites mais incapable de renoncer à une traque qui le définit autant qu’elle l’épuise, ce personnage hanté arrive dans une Bilbao encore paisible, déjà battue par la pluie. S’installe alors une inquiétude croissante, ce qui ressemble à de nouveaux crimes en série se superposant à l’approche d’une catastrophe naturelle pour refléter les failles intimes d’un être au bord de la rupture. Autour de lui gravitent des figures basques finement dessinées, dont les solidarités, les doutes et les blessures composent un tableau local vivant et profondément humain, même si l’on pourra s’étonner du traitement de Rafa, dix-huit ans mais doté d’une candeur presque enfantine, une caractérisation assez maladroite. L’intrigue se construit ainsi sur la double confrontation d’un homme avec son passé et d’une ville avec un danger qui gonfle inexorablement.

Toute la narration repose sur une tension qui s’installe lentement, à l’image de la crue qui gagne chaque jour un peu plus de terrain et use les nerfs des habitants. Bilbao semble s’imbiber à la fois des eaux du ciel et des peurs individuelles, comme emportée par une seule marée irrépressible. Dans ce décor saturé d’humidité et d’anxiété, la fragilité cardiaque du fort bien dénommé Noah renforce encore le sentiment de vulnérabilité, la mise en danger que représente pour lui le moindre geste insufflant à l’enquête une urgence redoublée. Alternant investigation, introspection et descriptions d’une ville qui se délite sous la pluie, le roman dépasse la simple résolution d’un mystère pour explorer le combat d’un homme au bord de l’effondrement physique et psychique. Il s’éloigne ainsi du thriller classique pour tendre vers un ample roman noir, où climat, mémoire et corps occupent une place essentielle.

Cette dimension physique renforce l’attention portée à la vulnérabilité et à la persistance traumatique. Tandis que l’ombre de l’insaisissable Bible John fait planer le spectre d’un mal incontrôlable, l’inondation imminente rappelle la fragilité humaine face aux forces naturelles. Entre ces deux menaces, Noah avance comme un funambule, conscient que son cœur peut le trahir à tout moment. Fidèle à une symbolique de l’eau déjà centrale dans La face nord du coeur, Dolores Redondo fait de la pluie, des crues et des débordements un langage métaphorique qui fond peurs individuelles et détresses collectives. Le roman interroge ainsi la manière dont individus et communautés tentent de survivre à ce qui les hante, corps et esprits marqués par la mémoire des catastrophes. Cette profondeur thématique, alliée à une maîtrise du rythme et à une sensibilité aiguë pour les paysages basques, distingue le livre de manière originale dans le roman noir contemporain.

Dans la continuité de La face nord du coeur, Dolores Redondo signe un roman noir d’une belle intensité, conjuguant ampleur narrative et précision émotionnelle. Sa capacité à faire surgir une ambiance à la fois oppressante et profondément humaine, portée par une écriture sensible aux failles intimes comme aux secousses de l’Histoire, confirme la force d’une romancière capable de donner une véritable profondeur romanesque à un fait divers. Nourri par trente-neuf ans de maturation et une documentation irréprochable, ce polar ample et habité, solidement ancré dans le réel et doté d’une authentique puissance atmosphérique et psychologique, procure un vrai plaisir de lecture. (4/5)

 

 

Citations :

Dans les situations extrêmes, périlleuses, risquées, on suit son instinct et on adapte son comportement en fonction. Il est frappant de constater que les pressentiments surgissent spontanément, sans raisonnement préalable, ce qui nous permet de les percevoir comme une force magique, alors qu’en définitive ils sont l’interprétation d’une information que nous recevons de manière inconsciente.

L’égoïsme, c’est de ne pas laisser à autrui la possibilité de se prononcer.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

lundi 26 janvier 2026

[Rapp, Adam] A la table des loups

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : A la table des loups
            (Wolf at the Table)

Auteur : Adam RAPP

Traduction : Sabine PORTE

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2024,
                  en français en 2025 (Seuil)

Pages : 512 

Accès au livre : ISBN 9782021574524  
                           en librairie

 

 

 

  

Présentation de l'éditeur :  

Des années 50 à nos jours, un grand roman américain qui évoque les racines du mal avec une puissance et une intelligence rares.

Lorsque les frère et sœurs Larkin quittent le nid familial, chacun poursuit un fragment du rêve américain. Myra est infirmière en prison tout en élevant son fils, Lexy incarne la bourgeoisie des banlieues chic, Fiona plonge dans la bohème new-yorkaise, et Alec, autrefois enfant de chœur, disparaît dans les méandres de l’Amérique profonde. Si leurs existences sont radicalement différentes, une constante semble les rapprocher : la violence la plus sauvage rôde autour d'eux et, à leur insu, la mort les frôle à plusieurs reprises. Puis leur mère commence à recevoir d’inquiétantes cartes postales, dont elle choisit d’ignorer le message.

Adam Rapp excelle à raconter cette histoire familiale qui se déroule sur près de soixante ans et se lit le souffle court. Avec finesse, il explore comment les non-dits, la maladie mentale et l’exposition à la violence, quelle que soit sa forme, influencent les vies au fil du temps et sur plusieurs générations. D’une langue vive et précise, il révèle ce qui, bien souvent, se cache sous le vernis de la normalité.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né à Chicago, Adam Rapp a grandi à Joliet, dans l’Illinois. Dramaturge reconnu, il a été finaliste du prix Pulitzer et du Tony Award. L’Académie américaine des arts et lettres lui a décerné le prix Benjamin H. Danks. En plus de ses nombreuses pièces, il a écrit plus d’une dizaine de romans, notamment jeunesse. Il est également auteur et producteur pour la télévision. À la table des loups est sa première œuvre traduite en français.

 

Avis :

Adam Rapp déploie l’histoire d’une famille modeste américaine, les Larkin, comme une longue dérive à travers plusieurs décennies, des années 1950 jusqu’à presque nos jours. Leur existence se déroule dans un pays où la violence affleure partout, crimes de masse, prédations sexuelles ou meurtres en série composant une toile de fond presque banale. Cette brutalité ambiante, omniprésente dans l’Amérique décrite, s’infiltre dans leur quotidien comme une menace sourde, presque animale, qui rôde autour d’eux depuis l’enfance. Elle se mêle à leurs gestes les plus ordinaires, jusqu’à imprégner leur vie d’un malaise profond, d’autant plus pesant qu'invisible et diffus.

Au fil du récit, cette pression extérieure se conjugue aux fragilités propres à chacun des membres de la fratrie, révélant des trajectoires marquées par la tension entre désir d’émancipation et forces contraires. Myra, confrontée chaque jour à la brutalité carcérale, tente de réparer les autres pour ne pas affronter ses propres blessures ; Lexy s’efforce de maintenir une façade de normalité dans une société où la sécurité n’est qu’un vernis ; Fiona oscille entre création et autodestruction, comme si l’art était la seule manière de contenir les ombres qui l’assaillent ; Alec, enfin, glisse vers la marginalité, happé par les zones les plus sombres d’une société qui laisse peu de place aux êtres fragiles. Lorsque leur mère reconnaît son écriture sur une série de cartes postales anonymes, une inquiétude irrépressible s’impose à elle, comme si le mal s’était insinué jusqu’au cœur du noyau familial. 

Sans que jamais rien de spectaculaire ne survienne, la tension s’installe lentement, comme une glissade inexorable vers un danger diffus. Adam Rapp construit cette montée en pression avec patience et précision : les silences s’allongent, les non-dits s’épaississent, et l’on comprend peu à peu que ce qui menace les Larkin ne se limite ni à leurs héritages familiaux ni aux violences du dehors, mais naît de l’interaction constante entre les deux. Le roman avance ainsi dans une atmosphère de clair-obscur, où les forces intimes et sociales se répondent, jusqu’à faire sentir que les loups du titre – qu’ils soient réels, symboliques ou intérieurs – se nourrissent jusque dans nos propres failles, et que cette contamination insidieuse finit par atteindre ce qu’il y a de plus fragile : l’équilibre mental.

En filigrane, Adam Rapp interroge cette zone trouble où l’intime rejoint le social, là où les fêlures individuelles reflètent les fractures plus larges d’une Amérique qui peine à regarder ses propres ombres. Cette porosité entre l’intérieur et l’extérieur, entre les blessures héritées et celles imposées par le monde, prépare le terrain à une réflexion plus vaste sur ce qui se transmet, se déforme et se répète d’une génération à l’autre.

Dans cette perspective, le roman met en avant l’impossibilité de s’extraire totalement de son milieu. Chacun des enfants Larkin tente, à sa manière, de tracer une ligne de fuite – par la conformité, la compassion, l’art ou la marginalité –, mais toutes ces tentatives se heurtent à un centre obscur qui les aimante. Les forces qu’ils cherchent à fuir, qu’elles soient familiales ou sociales, semblent se recomposer autour d’eux, comme si la violence du monde trouvait dans leurs brèches un terrain propice pour se perpétuer. Rien ne se résout, rien ne s’apaise : les mêmes ombres reviennent, s’infiltrent au plus profond des êtres et finissent par les corrompre, au point qu’il devient impossible de distinguer ce qui vient du dehors ou de l’intérieur, tout s’interpénétrant en une spirale sans fin.

D’une ampleur exceptionnelle, capable d’allier la psychologie la plus fine à une vision particulièrement vaste de l’Amérique contemporaine, ce roman, baigné d’une tension sourde, banale et quotidienne, excelle à peindre, de son écriture précise et dépourvue d’emphase, l’emprise des ombres et des silences qui favorisent l’interpénétration des violences sociales et intimes, jusqu’à les rendre inextricables. Une lecture lente et sombre, focalisée presque exclusivement sur des forces destructrices, que l’on pourra trouver aussi écrasante que puissante et maîtrisée, mais toujours intense et prenante. (4/5)

 

 

Citation : 

Myra n’a même pas envie d’en savoir plus. Il a une tête de délinquant, comme la plupart des hommes qui finissaient au centre pénitentiaire de Stateville du temps où elle y était. Des escrocs, des pyromanes, des violeurs. Des assassins sans pitié. Ils avaient tous quelque chose qui manquait dans les yeux, comme un vide au centre de la pupille, une absence inhumaine. Les coyotes ont ce regard-là. Les requins et les hyènes aussi. Les serpents venimeux.

 

vendredi 16 janvier 2026

[Lemaitre, Pierre] Les années glorieuses 4 - Les belles promesses

 





Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Les belles promesses

Auteur : Pierre LEMAITRE

Parution : 2025 (Calmann Lévy)

Pages : 512

Accès au livre : ISBN 9782702191477  
                           en librairie

 

 

 

   

 

Présentation de l'éditeur :     

Tout commence par un incendie, un bébé… et un sanglier.
Paris est transformé par des travaux titanesques, le cœur d’un homme est écartelé, le monde rural menacé, des femmes sortent de l’oubli, et les membres de la famille Pelletier, toujours plus proches de nous, marchent inexorablement vers leur destin. Au terme d’un effroyable dilemme moral, ce sera l’effondrement ou l’apothéose. Par bonheur, le chat Joseph veille encore.

Les romans de Pierre Lemaitre ont été récompensés par de nombreux prix littéraires nationaux et internationaux. Après l’immense succès du Grand Monde, du Silence et la Colère, et d’Un avenir radieux, il clôt avec Les Belles Promesses sa plongée mouvementée et jubilatoire dans les Trente Glorieuses.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né à Paris, Pierre Lemaitre a enseigné aux adultes, notamment les littératures française et américaine, l’analyse littéraire et la culture générale. Il est aujourd’hui écrivain et scénariste. Ses romans ont été récompensés par de nombreux prix littéraires nationaux et internationaux. En 2013, le prix Goncourt lui est décerné pour Au revoir là-haut, premier volet de sa trilogie Les Enfants du désastre (Au revoir là-haut, Couleurs de l’incendie, Miroir de nos peines). En 2018, il a reçu le César de la meilleure adaptation avec Albert Dupontel pour ce même roman.

 

 

Avis :

Avec ce quatrième volet de la saga des Pelletier, Pierre Lemaitre achève sa vaste radiographie des Trente Glorieuses en nous plongeant au début des années 1970, alors que s’élève le chantier du périphérique parisien, emblème d’une modernité triomphante encore inconsciente des désillusions qu’elle porte déjà en elle. En prélude au cycle suivant, qui mettra au premier plan la génération des enfants, les Pelletier voient leurs trajectoires converger vers leur terme, chacun confronté à une version de lui-même plus nue, plus exacerbée, et aux répercussions parfois implacables de ses choix, dans un monde où les certitudes économiques et sociales commencent à se fissurer.

Si chacun des volets de la saga peut, en théorie, se lire de manière autonome, découvrir les Pelletier à ce stade reviendrait à se priver d’une grande part de la saveur du cycle. Ce dernier volume repose en effet sur l’évolution patiente des personnages, sur leurs contradictions accumulées et sur les décisions – parfois douteuses, souvent irréversibles – qu’ils ont prises au fil des décennies. La lumière se porte cette fois sans ambiguïté sur Jean, entrepreneur complexé qui dissimule un secret inavouable sous ses airs d’homme effacé, et sur son épouse Geneviève, plus tyrannique que jamais, sa férocité domestique atteignant son point d’incandescence. À travers eux, l'auteur poursuit son exploration des rapports de domination, des illusions de réussite et des violences symboliques qui traversent la cellule familiale comme la société.

La narration déroule la logique interne de ces deux êtres avec une jubilation presque cruelle, sous le regard d’une famille tour à tour témoin, juge ou victime. Autour d’eux, les attitudes varient : révolte contenue ou effacement douloureux chez leurs enfants, inquiétude persistante ou résignation tranquille chez les frères et sœurs, sans oublier l’énergie volontiers burlesque du chat Joseph, dont les apparitions offrent un contrepoint comique aux tensions dramatiques. Chacun, à sa manière, absorbe et renvoie les tensions du couple central, tel un miroir qui déforme autant qu’il révèle, jusqu’à laisser affleurer l’ampleur du drame en gestation. Pierre Lemaitre joue ici pleinement de son art du feuilleton : scènes rapides, ruptures de ton, humour noir, rebondissements savamment dosés, autant d’éléments qui amplifient la montée de la tension et accentuent la mécanique des conséquences. 

Ce quatrième volet s’impose comme l’aboutissement magistral de la saga. Entre sens du rythme, ironie mordante, art du retournement et plaisir évident à orchestrer les destins de ses personnages, Pierre Lemaitre y déploie le meilleur de sa puissance romanesque. Figures inoubliables, dialogues vifs et construction millimétrée composent un récit où chaque décision, même la plus anodine, déclenche une réaction en chaîne entraînant les protagonistes toujours plus loin qu’ils ne l’avaient prévu. À cette dynamique implacable s’ajoute le souffle du suspense : une enquête progresse en arrière‑plan, resserrant peu à peu l’étau autour du secret de Jean, que le lecteur connaît mais dont il ignore s’il finira par être mis au jour. L’écriture, brillante et incisive, mêle chronique familiale, tension dramatique, humour discret et menace latente avec une remarquable fluidité. Tout converge vers un final spectaculaire et émouvant, où chaque trajectoire trouve sa vérité, faisant de ce volume le plus accompli de la saga. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Tout le monde, tôt ou tard, s’assied au banquet des conséquences. (R. L. Stevenson)

Et, au bout du compte, il dut admettre ce qu’il savait depuis le tout début, depuis le premier jour. Il avait lu Crime et châtiment : « C’est sa propre conscience qui est le dernier juge de l’homme. 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 
 

lundi 6 janvier 2025

[Cosby, S.A.] Le sang des innocents

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le sang des innocents
            (All the Sinners Bleed)

Auteur : S.A. COSBY

Traduction : Pierre SZCZECINER

Parution :  en anglais (Etats-Unis) en 2023,
                   en français en
2024 (Sonatine)

Pages : 400

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Le Sud n’a pas changé. Ce constat, Titus Crown y est confronté au quotidien. Ancien agent du FBI, il est le premier shérif noir à avoir été élu à Charon, la terre de son enfance. Si son élection a fait la fierté de son père, elle a surtout provoqué la colère des Blancs, qui ne supportent pas de le voir endosser l’uniforme, et la défiance des Noirs, qui le croient à la solde de l’oppresseur. Bravant les critiques, Titus tente de faire régner la loi dans un comté rural frappé par la crise des opioïdes et les tensions raciales. Jusqu’au jour où Latrell, un jeune Noir, tire sur M. Spearman, le prof préféré du lycée, avant de se faire abattre par la police. Fanatisme terroriste, crient les uns. Énième bavure policière, ripostent les autres. À mesure que les dissensions s’exacerbent, Titus se retrouve lancé dans une course contre la montre pour découvrir la vérité.

Chez Sonatine, on ne dira jamais qu’on a un favori, et que son nom est S. A. Cosby. En trois romans, l’auteur s’est imposé comme une voix incontournable et un maître incontestable du thriller américain. Après Les Routes oubliées (prix Nouvelles voix du polar) et La ColèreLe Sang des innocents vient confirmer son talent pour les intrigues denses et sous pression, les personnages déchirés, et son regard remarquablement lucide sur l’Amérique et les dépossédés qu’elle coule dans son sillage.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

S. A. Cosby est né dans le sud-est de la Virginie, où sa famille est installée depuis plusieurs générations. Il a été comparé à Dashiell Hammett, Sam Peckinpah et Attica Locke. Après Les Routes oubliées et La Colère, Le Sang des innocents est son troisième roman à paraître chez Sonatine Éditions.

 

 

Avis :

Déjà remarqué pour ses précédents romans noirs, S.A. Cosby fait encore une fois un tabac avec ce nouveau polar social, campé comme à son habitude sur la gangrène raciste du Sud rural américain.

Tout commence par ce qui finit par paraître presque banal aux Etats-Unis : une fusillade dans une école. Après avoir tiré sur un professeur (blanc), un lycéen (noir) est à son tour abattu par les adjoints (blancs aussi) du shérif (noir) Titus Crown. L’affaire, simple a priori, s’avère en réalité rapidement délicate. D’abord parce que, premier Noir élu au poste de shérif dans ce d’ordinaire paisible – du moins en apparence – comté de Charon, en Virginie, Titus sait qu’on ne lui pardonnera aucune erreur. Ensuite, parce que cet enseignant qui passait jusqu’ici pour modèle pourrait bien avoir caché de terriblement sinistres et barbares penchants, n’en déplaise à l’opinion publique qui a déjà fait son procès entre peaux blanches et peaux noires.

C’est donc en marchant sur des œufs que Titus, marqué par une vilaine affaire qui a jadis conduit à sa démission du FBI et bien décidé, coûte que coûte, à faire triompher une vraie justice, s’engage dans une enquête réellement nauséabonde. Coincé entre Blancs qui ne le respectent pas et Noirs qui le prennent pour un traître, confronté au racisme systémique des autorités, parviendra-t-il à établir la vérité et, surtout, à la faire admettre à ces concitoyens, quand une étincelle suffirait à transformer en brasier ce Sud rural à ce point hanté par le passé qu’il en est encore à se disputer autour de mémoriaux confédérés ? « Fondé dans le sang et l’obscurité, au sens propre comme au figuré », le comté de Charon cache en son coeur « une plaie purulente », une « gangrène [qui a] gagné les pierres pavant son sol et [a] déjà commencé à les disloquer », déplore-t-il, comme l’auteur d’autant plus lucide et critique que tous deux aiment viscéralement cette terre où ils sont nés.

Menée sur un rythme soutenu autour d’un personnage creusé en profondeur, dans toute la complexité de ses tiraillements, la narration tire sa saveur de sa peinture sans concession des réalités d’une petite ville tout à fait représentative du sud profond américain. Adossés aux séquelles d’une Histoire marquée par l’esclavage et par la guerre de Sécession, racisme et discriminations y font feu de tout bois sur fond de misère et de violence, alors que prolifèrent armes, stupéfiants et prédicateurs religieux de tout poil – le comté de Sharon ne compte pas moins de vingt-et-un lieux de culte. L’on y découvre une atmosphère si bien empoisonnée par les rancoeurs bâties autour des fantômes du passé, qu’à tout instant un rien pourrait suffire à mettre le feu aux poudres.

S’inspirant de ses discussions avec des policiers afro-Américains pour incarner en profondeur son personnage principal, S.A Cosby use du polar comme d’un miroir de ce Sud qui est le sien et dont il fait ici une ardente critique sociale. Un récit aussi intense que saisissant. (4/5)

 

 

Citations :

Le Sud ne change pas. On a beau essayer d’oublier le passé, il finit toujours par se rappeler à nous de la pire des manières.
 

Si on prend une hache, on va abattre un arbre. Si on prend une arme à feu, qu’on porte un badge en forme d’étoile ou pas, on va tôt ou tard finir par abattre un homme.
 

Les deux églises méthodistes et le temple New Wave de Jamal Addison ne représentaient que trois des vingt et un lieux de culte que comptait le comté de Charon. À l’époque où Titus était enfant, il y en avait déjà dix-neuf. Même sa mère (qui s’était pourtant occupée de l’éveil religieux à l’église pentecôtiste Emmanuel jusqu’à ce que la maladie la contraigne à démissionner, puis à garder le lit, puis à s’immobiliser à jamais) était de l’avis que c’était beaucoup trop.
« Dieu peut être partout à la fois s’il le souhaite, mais je doute que certains de ces établissements aient jamais connu sa présence. Il ne suffit pas de monter dans une chaire pour être un pasteur, tout comme il ne suffit pas de se rouler dans la boue pour être un cochon », avait-elle déclaré un jour avant d’éclater de rire.
 

Le jeune homme qui l’avait insulté s’appelait Ervin Jameson, mais tout le monde le surnommait « Top Cat ». Six mois auparavant, il était encore un des principaux fournisseurs de médicaments à usage récréatif du comté. Mais comme il avait aussi une fâcheuse tendance à goûter sa propre marchandise, il avait fini par faire une overdose. En se réveillant à l’hôpital après une semaine de coma, il avait annoncé avoir trouvé le salut. Il avait eu un aperçu de ce qui l’attendait de l’autre côté et il avait décidé de raccrocher pour de bon. Quelques jours plus tard, il rejoignait la paroisse d’Addison. Titus était bien placé pour savoir qu’une rencontre avec la Faucheuse peut transformer un homme, et il ne doutait pas une seconde de la sincérité d’Ervin. Ce qui l’agaçait, c’était l’arrogance suffisante qu’affichait désormais l’ancien dealer, un trait de caractère pourtant assez commun chez les néoconvertis, surtout ceux ayant souffert d’un problème d’accoutumance avant d’embrasser la foi. À croire que ces gens se contentaient de troquer leur addiction profane contre une addiction sacrée.
 

Rappelons-nous des paroles d’Edmund Burke : “Pour triompher, le mal n’a besoin que de l’inaction des gens de bien.” 
 

Flannery O’Connor a écrit que le Sud était hanté par le Christ. Oui, il est hanté, mais par l’hypocrisie du christianisme. Toutes ces églises, toutes ces bibles, et pourtant, les pauvres sont ostracisés, les femmes se font traiter de salopes quand elles portent plainte pour viol, et moi, je ne peux pas aller boire un verre à l’Oasis sans me demander si le barman a craché dans mon verre. Les gens prétendent que ce genre de choses n’arrive pas à Charon mais, Darlene, ce genre de choses est l’essence même des petites villes comme Charon.
 

Un été, en stage de catéchisme, Mme Jojo avait raconté au groupe de Titus un épisode particulièrement sombre de l’histoire de Charon : Hollis Cunningham, revenu de la guerre blessé et plein de haine, avait enfermé les esclaves qui lui restaient dans une grange, avant d’y mettre le feu.
« L’armée de l’Union approchait, et il a préféré brûler ses esclaves plutôt que les libérer », avait expliqué Mme Jojo d’une voix tranchante comme un rasoir.
 

(…) le Sud était certainement l’endroit le plus contrarié par son passé et le plus terrifié par son avenir.


 

lundi 2 septembre 2024

[McDaniel, Tiffany] Du côté sauvage

 



 J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Du côté sauvage
            (On the Savage Side)

Auteur : Tiffany McDANIEL

Traduction : François HAPPE

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2023
                  en français (Gallmeister) en 2024

Pages : 720

 

 


 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Arc et Daffy sont jumelles, nées à une minute d’intervalle. Unies par leurs indomptables chevelures rousses, les récits de leur grand-mère et une imagination fertile, les deux sœurs sont inséparables. Ensemble, elles fuient un quotidien sordide en plongeant dans un monde imaginaire. Pourtant, irrémédiablement engluées dans les ténèbres familiales, elles ne peuvent échapper aux fantômes qui les hantent. Devenue adulte, Arc lutte toujours avec ses souvenirs lorsqu’on découvre le corps d’une femme noyée dans la rivière. Bientôt, les cadavres s’accumulent. Alors que ses amies disparaissent autour d’elle, Arc se rend peu à peu à l’évidence : tenir la promesse qu’elle a faite à Daffy de les protéger des puissants remous du "côté sauvage" de l’existence s’avère impossible.

Le nouveau chef-d’œuvre élégiaque de Tiffany McDaniel est une ode à toutes celles qui ont disparu ou perdu un être cher, qui transcende par une plume virtuose et lumineuse.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

L'écriture de Tiffany McDaniel se nourrit des paysages de collines ondulantes et de forêts luxuriantes de la terre qu’elle connaît. Elle est également poète et plasticienne.
En 2002, elle a dix-sept ans et la découverte de secrets de famille déclenche son envie d’écrire. En 2003, elle achève une première version de Betty, qu’elle envoie à des agents littéraires. Mais c’est seulement en 2017 que le prestigieux éditeur américain Knopf, maison littéraire du groupe Penguin, s’intéresse au roman. Les droits de publication à l’étranger sont cédés dans plusieurs pays, dont la France et l’Angleterre. Betty paraît en 2020. Le livre est un immense succès et remporte de nombreux prix littéraires : Prix du Roman Fnac 2020, Prix America du meilleur roman étranger 2020, Roman étranger préféré des libraires du Palmarès Livres Hebdo 2020, Prix des libraires du Québec 2021, Prix Libr’à Nous 2021 du meilleur roman étranger, Prix 2022 du club des irrésistibles des bibliothèques de Montréal.

L'été où tout a fondu, écrit quelques années après Betty, trouvera un éditeur en moins d’un mois : il s’agit donc du premier roman publié de Tiffany McDaniel, même si c’est le 5e ou 6e dans l’ordre d’écriture.
Tiffany McDaniel a obtenu le titre de Chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres en juillet 2021.

 

Avis : 

En 2015 à Chillicothe dans l’Ohio, la disparition jamais élucidée de six femmes, toutes des prostituées junkies, dont quatre retrouvées mortes dans un cours d’eau, faisait courir la rumeur d’un tueur en série négligé par la police en raison du piètre statut des victimes. L’une d’elles ayant fréquenté la même école que Tiffany McDaniel, l’auteur leur rend hommage dans un roman entre ombre et lumière, aussi noir que somptueusement onirique.

Tout à leurs rêves d’enfants, les deux petites jumelles Arc et Daffy n’en sont pas moins confrontées à de bien dures réalités. Depuis qu’une overdose a emporté leur père, les « johns », autrement dit les michetons, seuls moyens pour leur mère et leur tante à la dérive de financer leur dépendance à l’héroïne, défilent à la maison, égarant parfois leur convoitise jusqu’aux fillettes. Leur grand-mère leur ayant appris à raccommoder le « côté sauvage » de l’existence comme l’on rentre les bouts de fils au revers d’une couverture au crochet, elles parviennent toutefois, à force de fantaisie et d’imagination, à retourner la vilaine face du monde pour en fantasmer une plus jolie version.

Elles conserveront cette habitude leur vie durant, bien après la mort de « mamie Milkweed », et même quand, désormais de jeunes femmes, la réalité sordide s’avérant de plus en plus difficile à conjurer, elles se seront elles aussi mises à chercher dans la drogue une nouvelle forme d’évasion. Comme leurs amies reines le temps d’un shoot mais bien vite rendues aux inextricables ténèbres de leur milieu d’origine, elles essaieront jusqu’au bout d’oublier la violence, la déchéance et la peur, surtout lorsque la rivière commencera à les voir flotter une par une dans ses eaux, mortes assassinées, sans que cela émeuve grand monde. De toute façon, Arc le sait depuis ses onze ans et son enfance abusée : « à qui pouvez-vous dénoncer les démons quand les démons sont ceux-là mêmes à qui vous allez les dénoncer ? »

D’un réalisme du noir le plus épais pour autant exempt de misérabilisme, ce roman social inspiré d’un sauvage fait divers s’illumine d’une langue tout en poésie, opposant à l’horrible crudité des faits une fantaisie enfantine pleine de fraîcheur, relayée par une sagesse merveilleusement imagée. Celle d’abord d’une grand-mère tâchant de préserver ses petites-filles avec le peu de moyens dont elle dispose, faite sienne ensuite par Arc la narratrice, d’autant plus touchante d’humanité et de dignité qu’elle n’a que cela comme bouclier face au déterminisme social et toutes les catastrophes qu’il lui réserve. Lorsque l’on naît au fond du trou, il est très difficile d’échapper aux pierres que la vie jette.

Après Betty et L’été où tout a fondu, Tiffany McDaniel tire de son Ohio natal une nouvelle tragédie sociale, reflet d’une réalité cruelle qu’elle investit avec plus de flamboyance que jamais. (4/5)
 

 

Citations : 

Ma mère a été une droguée presque toute ma vie, lui dis-je. Autrefois, je croyais qu’un jour elle se réveillerait et n’en serait plus une. J’ai essayé de l’aider de la seule manière que je pouvais imaginer en tant qu’enfant. Je prenais de petits objets. Une cuiller, une pince à linge, une capsule de bouteille. Je les mettais sur le bord de la table et je les poussais, prétendant que c’étaient les choses mauvaises de sa vie et que si elles pouvaient simplement tomber loin d’elle, tout irait mieux et elle cesserait de se détruire. Comme rien ne se passait, j’ai commencé à penser que c’était parce qu’elle ne m’aimait pas assez. Et je me suis mise à la détester. Mais plus je détestais ma mère, plus je me détestais moi-même. Ces choses-là sont liées, tu sais. Et même quand je suis dans une pièce remplie de gens, je suis toujours surprise de me sentir aussi seule, parce que la personne dont j’ai besoin n’est pas là. Une fille sans sa mère est une femme perdue en mer. C’est sa mère qui la sauve. Mais si la mère n’est pas là, la fille sera toujours perdue.


J’appelle la police tous les jours. Ils disent qu’elle est avec un dealer, ou un john, comme si elle méritait d’avoir disparu. Ils réagissent comme si je prenais trop de leur précieux temps. Comme si j’appelais à propos d’une chaussette perdue. Quelque chose qu’on peut remplacer aussi facilement que ça.


Les vies perdues en raison de la dépendance à la drogue ne sont pas toujours celles de ceux qui se droguent. Parfois, vous mourez parce que l’être que vous aimez est l’une de ces personnes dépendantes. 


Quelle que soit l’origine de la dépendance, la fin est généralement la même. Des sirènes qui hurlent dans la rue. Un corps, étendu tout près d’un autre. Des croix blanches au bord des grandes routes.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



 

dimanche 21 avril 2024

[Bordes, Gilbert] Docteur Mouche

 





J'ai aimé

 

Titre : Docteur Mouche

Auteur : Gilbert Bordes

Parution :  2024 (Presses de la Cité)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

À Saint-Martin-sur-Vézère, en Corrèze, personne n’a oublié Julie Lespiaud, dont le corps a été découvert sur un rocher de la rivière en 2010. Assassinée. Le médecin et maire, Gabriel Lerrainé, issu d’une famille de notables locale, a été jugé coupable. Sans preuve. Julie était sa maîtresse. Après des années de prison, radié de l’Ordre des médecins, celui que l’on appelle désormais « docteur Mouche », devenu le malaimé, a sombré. C’est un tourment pour les villageois. Ne fut-il pas bon pour eux ?
Louis, le jeune fils de la défunte, revient au pays. Entre deux leçons de pêche à la mouche – qui sont autant de leçons de vie – auprès de Lerrainé qu’il n’arrive pas à haïr, il tente de surmonter ses traumatismes.
Après treize ans de mystère, il est temps pour ces deux blessés de la vie de chercher le véritable assassin de Julie…

Une intrigue pleine d’humanité ancrée dans la vallée de la Vézère.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Romancier populaire excellant autant dans le roman populaire que dans le récit historique, Gilbert Bordes a une soixantaine de titres à son actif. Membre de la Nouvelle École de Brive, il a notamment publié Le Cri du goéland, Chante, rossignol, La Belle Main, Le Testament d’Adrien et Ceux d’en haut.

 

 

Avis :

Renouant avec sa Corrèze natale sur fond de nature, de pêche et de musique, Gilbert Bordes fait jouer toutes ses cordes sensibles dans une nouvelle histoire de terroir, tendue de vieux secrets autour d’un faux coupable et d’un vrai meurtrier.

Lorsqu’une douzaine d’années après la mort de sa mère, assassinée en bord de rivière, Louis revient à Saint-Martin-sur-Vézère où il est nommé instituteur, il n’est pas vraiment le bienvenu. C’est qu’au village, l’on a déjà bien assez de l’épave alcoolisée qu’est devenu l’ancien maire et médecin pour rappeler un drame que l’on préfèrerait oublier. Sa peine purgée après avoir été jugé coupable sans preuve véritable, le notable déchu pèse de toute sa présence titubante sur la conscience des villageois, assaillis malgré eux par le doute. Contre toute attente, le jeune homme et celui qui, entre ses cuites, a conservé sa passion pour la pêche au point de devenir pour tous « docteur Mouche », deviennent bientôt inséparables, bien décidés à faire enfin à eux deux toute la lumière sur l’affaire faussement élucidée.

Curieux du véritable coupable en même temps que sous le charme d’un cadre encore préservé – creuset de la nostalgie de l’auteur pour les valeurs simples, en harmonie avec la nature et transpirant une authentique humanité –, le lecteur parcourt fort agréablement cette histoire bon enfant, d’une grande fluidité, dont la jolie originalité de son idée maîtresse en fait volontiers oublier la relative improbabilité. En fin observateur, Gilbert Bordes croque comme à son habitude ses personnages d’un oeil sûr, et, cette fois encore, l’on n’a aucune peine à les imaginer s’animer sur l’écran d’un téléfilm grand public.

Un roman du terroir doublé d’une enquête policière qui ravira les amateurs du genre, pour un moment de divertissement en toute simplicité. (3/5)

 

 

Citation :

Louis observe la rivière, les courants qui contournent les rochers. L’eau lui parle, lui fait des signes. (…) Toute une vie est là, emplie de lumière dorée, une vie cachée, une vie sans histoire, réglée, immuable.

 

 

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