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jeudi 30 avril 2026

Critique : "L'île sans nom" de Gilbert Bordes | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L'île sans nom" de Gilbert Bordes


 

J'ai aimé

 

Titre : L'île sans nom

Auteur : Gilbert BORDES

Parution : 2026 (Presses de La Cité)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782258212367  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

1858, dans la région de Dieppe. Le jeune Hervé, employé de ferme, ne rêve que du grand large. Il se rend souvent au port d'où de fiers trois-mâts partent pêcher la morue dans les eaux glacées et tempétueuses de l'Atlantique Nord.
Un soir, déambulant le long du quai, il sauve un vieux marin de la noyade. Le rescapé lui confie un secret : l'existence d'une île mystérieuse qui recèlerait un trésor.
La proposition d'embauche du capitaine du Matamore en partance pour Terre-Neuve va sceller le destin d'Hervé. Enfin l'aventure !
À bord, les conditions de vie sont rudes, la pêche difficile, mais la solidarité un peu fruste des marins permet d'affronter tous les dangers. Jusqu'à ce jour de tempête où le jeune homme, porté disparu, va s'échouer sur une île...

Un roman initiatique entre mystère, intrigues et vengeance, où souffle un puissant air marin.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Né en 1948, à Tulle, en Corrèze, Gilbert Bordes a été instituteur puis journaliste. Aujourd'hui, il se consacre à ses deux passions : la lutherie et l'écriture. Membre de l'Ecole de Brive, il est l'auteur de plus d'une cinquantaine de romans régionaux et historiques. Il a obtenu le prix RTL Grand Public pour La Nuit des hulottes et le prix Maison de la Presse pour Le Porteur de destins. Grand amoureux de la nature, il a notamment publié La Garçonne, Chante, rossignol, Le Testament d'Adrien, Tête de lune, Ceux d'en haut, Docteur Mouche et La Malédiction de Pauillac aux Presses de la Cité.

 

 

Avis :   

Fidèle à son écriture ancrée dans l’histoire et la nature, Gilbert Bordes signe un nouveau récit d’aventure où un jeune marin se retrouve isolé sur une terre inconnue au milieu du XIXᵉ siècle. Cette île sans nom concentre à la fois le mystère du monde maritime et les épreuves caractéristiques des parcours initiatiques que l’auteur affectionne.

Hervé, adolescent normand animé par le désir de prendre la mer, embarque à bord d’un trois‑mâts en partance pour Terre‑Neuve. Sa découverte des rudes conditions de pêche en Atlantique Nord s’interrompt brutalement lorsque, tombé en mer et réputé perdu lors d’une tempête, il échoue sur une île déserte, rendue inaccessible à la navigation par les brumes et les courants qui en cernent les abords. Commence alors un récit de survie où l’ingéniosité, la peur et l’espoir se mêlent, et où la solitude n’exclut pas les rencontres inattendues. 

Un jeune héros projeté trop tôt dans l’adversité, une nature souveraine qui impose ses lois et un espace clos où les personnages se révèlent autant qu’ils se transforment : on retrouve ici plusieurs motifs chers à Gilbert Bordes, qui confèrent au roman une tonalité immédiatement reconnaissable. Certes, l’intrigue s’autorise quelques facilités et repose sur des coïncidences pour le moins improbables, mais une fois ces libertés acceptées, on se laisse volontiers captiver par le talent de conteur de l’auteur, son écriture sensible aux paysages, son sens du rythme et de la tension, et l’humanité profonde qui rend le parcours d’Hervé aussi touchant que prenant.

Sans renouveler en profondeur l’univers de Gilbert Bordes, L’Île sans nom en propose une variation maritime qui exploite un décor neuf et fortement dépaysant. Le roman s’adresse avant tout aux lecteurs sensibles aux récits d’aventure et d’apprentissage, ceux qui préfèrent se laisser emporter par une histoire plutôt que la questionner. Grâce à son écriture fluide, à la précision de ses descriptions et à la manière dont il conjugue tension extérieure et progression du personnage, l’écrivain livre une aventure accessible et immersive, qui séduira autant les fidèles de son oeuvre que ceux qui la découvrent. (3/5)

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

mardi 3 mars 2026

Critique de "Soixante kilos de coups durs" de Hallgrimur Helgason | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman Soixante kilos de coups durs de Hallgrimur Helgason



Coup de coeur 💓

 

Titre : Soixante kilos de coups durs
            (Sextiu kilo af kjaftshöggum)

Auteur : Hallgrimur HELGASON

Traduction : Eric BOURY

Parution :  en islandais en 2021,
                   en français en
2026 (Gallimard)

Pages : 672

Accès au livre : ISBN 9782072998737  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

« L’Islandais était ce qui subsistait de l’Européen lorsque les tempêtes l’avaient débarrassé des oripeaux de la civilisation et de l’élégance. La culture islandaise était l’humanité crue. »
En cette année 1906, l’Islande se libère de mille ans de misère et commence à entrer dans le monde moderne. Gestur Eilífsson a dix-huit ans et subvient aux besoins de sa famille adoptive dans sa petite maison près de Segulfjörður. Pendant les six semaines que dure la saison de la pêche au hareng, le fjord et la ville se transforment en véritable eldorado, où des milliers de marins norvégiens ivres envahissent les bars illégaux, dansent sur les quais jusqu’au petit matin, se battent et fréquentent les prostituées de la petite ville, surnommée la Gomorrhe islandaise. Gestur voit là une occasion de gagner de l’argent et de sortir sa famille de l’âge de pierre, de quitter la cabane en tourbe pour une vraie maison en bois — le rêve de tout Islandais. Ce faisant, il perd sa vertu, tombe plusieurs fois amoureux et trace son chemin parsemé de nombreux coups du sort.
Dans Soixante kilos de coups durs, l’auteur décrit ce petit monde islandais qui change avec une verve truculente et un humour mordant, tout en reprenant la veine du roman réaliste. Avec ce deuxième volume consacré à Segulfjörður, Hallgrímur Helgason s’inscrit dans la tradition des grands conteurs d’histoires scandinaves.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Hallgrimur Helgason, né en 1959, a d'abord été artiste peintre, exposant à New York et à Paris, avant de devenir auteur de romans, de théâtre et de poésie. Il a obtenu le Grand Prix littéraire d'Islande en 2019 pour Soixante kilos de soleil et en 2021 pour Soixante kilos de coups durs.

 

 

Avis :

Après Soixante kilos de soleil, ce deuxième tome prolonge la vaste saga romanesque dans laquelle Hallgrímur Helgason retrace la métamorphose de l’Islande au début du XXᵉ siècle, au moment où le pays quitte une misère séculaire pour entrer brutalement dans la modernité. Mêlant énergie narrative, humour noir et sens aigu du grotesque, l’auteur reprend le fil du récit là où il l’avait laissé, dans un village de pêcheurs bouleversé par la manne du hareng. Il en tire une fresque vigoureuse, où l’élan des corps, la rudesse des paysages et la violence sociale s’agrègent en forces motrices d’un récit national en pleine gestation.

L’on retrouve Gestur Eilífsson, désormais âgé de dix-huit ans et chargé de faire vivre sa famille adoptive dans une modeste maison de tourbe près de Segulfjörður, double fictionnel de Siglufjörður, ce fjord du nord de l’Islande que la ruée vers le hareng transforme chaque été en un tumulte d’excès et de promesses. À l’orée de la saison 1906, le calme précaire du village est balayé par l’arrivée de milliers de marins norvégiens, dont l’ivresse, les bagarres et les nuits sans fin donnent à la bourgade des allures de capitale provisoire du chaos. Pour Gestur, cette effervescence représente autant une chance qu’un péril : l’occasion de gagner enfin l’argent qui permettrait de sortir sa famille de la misère, mais aussi l’entrée brutale dans un monde où les illusions se paient cher. Entre travaux harassants, rencontres décisives, amours contrariées et coups du sort, le jeune homme avance à tâtons dans un univers où chaque choix semble engager son destin.

Bâti sur une dynamique d’instabilité permanente, où chaque scène semble prête à basculer dans l’excès ou la catastrophe, le roman reflète par sa tension structurelle l’état d’un pays encore fragile, tiraillé entre traditions et bouleversements économiques. En suivant Gestur au plus près de ses hésitations et de ses emballements, l’auteur maintient une proximité presque physique avec les événements, donnant à voir un monde où rien n’est jamais acquis et où les trajectoires individuelles se dessinent au gré de forces qui les dépassent. Cette dramaturgie du déséquilibre insuffle au récit une énergie continue qui lui impulse son rythme. 

Au-delà de l’aventure individuelle de Gestur, Hallgrímur Helgason propose une véritable radiographie des rapports sociaux dans une Islande en pleine mutation. La saison du hareng agit comme un révélateur brutal, qui expose les inégalités, exacerbe les tensions entre locaux et étrangers, et met en lumière les mécanismes d’exploitation qui accompagnent l’essor économique. Sans jamais magnifier ni condamner cette effervescence, l’auteur en montre la complexité, les contradictions et les zones d’ombre. Les personnages secondaires, souvent esquissés en quelques traits vifs, incarnent chacun une facette de cette société en recomposition. Le roman gagne ainsi en densité, offrant un panorama social où le pittoresque n’efface jamais la dureté des conditions de vie.

Mais c’est sans doute dans sa tonalité que le livre affirme le plus nettement son originalité. Fidèle à son goût pour l’humour noir, le grotesque et une truculence parfois débridée, Hallgrímur Helgason mêle à la rudesse des situations une veine satirique qui dynamite toute tentation de pathos. Les excès des marins, les débordements des foules et les silhouettes outrées qui traversent le récit tissent une comédie humaine où le rire n’en souligne que mieux la violence du monde. Cette alliance du burlesque et du tragique contribue à la vitalité du roman et permet à l’auteur de saisir la naissance d’une nation dans toute sa confusion, sa brutalité et son énergie.

En filigrane, Soixante kilos de coups durs participe ainsi à la construction d’une mythologie islandaise moderne. La saison du hareng s’y érige en moment fondateur, presque rituel, où se rejouent les forces appelées à façonner le pays à venir. Les paysages, omniprésents, agissent comme des puissances qui modèlent les corps et les destins. Oscillant entre réalisme cru et souffle épique, le roman semble saisir l’instant précis où une communauté encore rurale commence à se penser comme une nation. Cette dimension symbolique, jamais appuyée, confère au récit une profondeur supplémentaire et prépare le terrain pour le troisième tome annoncé par la fin du volume.

Dans cette ruée vers le hareng où se mêlent beuveries, bagarres et élans de luxure, Hallgrímur Helgason orchestre une humanité haute en couleur qui évoque irrésistiblement les grandes toiles de Brueghel. Comme chez le peintre flamand, le trivial et le sublime, le grotesque et le tragique cohabitent dans un même mouvement, révélant sous le tumulte une vérité plus profonde sur les communautés humaines. La rudesse du cadre, la vigueur charnelle de la langue et la veine satirique qui traverse le récit donnent naissance à une fresque où chaque figure, même la plus outrée, participe à une vision d’ensemble. Saga sociale et morale autant que comédie humaine, Soixante kilos de coups durs déploie ainsi une formidable puissance d’évocation, capable de saisir un pays au moment précis où, sortant de son chaos originel, il commence à se forger une identité et à se reconnaître comme nation. Une lecture incarnée, turbulente et chamarrée, aussi originale et passionnante que celle du premier tome, et qui fait attendre la suite avec une impatience redoublée. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Tous ces sentiments concordaient parfaitement avec la sensation fondatrice qui caractérisait tous les Islandais : « Je ne sais pas combien de temps je resterai ici, nous verrons bien. » Leur relation avec leur pays était plutôt lâche dans la mesure où ils étaient toujours prêts à fuir. Vers un autre fjord, par le prochain navire. Les fêtes de Noël étaient donc pour ces gens aussi douces que douloureuses. C’était l’unique moment de l’année où chacun était à peu près satisfait de son sort et ressentait en même temps le poids d’une exhortation à l’améliorer avant les fêtes suivantes. Ce n’était nullement par hasard que le dicton « Dieu décidera où nous danserons à Noël prochain » occupait la sixième position dans les proverbes préférés de nos compatriotes et exprimait une secrète aspiration à une meilleure vie sous de meilleurs cieux.


Il l’avait vénérée de loin comme une déesse de l’amour, comme la plus belle femme du fjord. Et s’il l’avait convoitée, c’est parce qu’elle le surplombait sur l’échelle de la vie. Inaccessible. En revanche, il ne l’avait jamais aimée, il avait seulement désiré l’aimer et, pire encore : désiré avoir le droit de l’aimer. Ce droit, il l’avait conquis, de manière tout à fait inattendue et sans doute sur un malentendu – ne s’était-elle pas servie de lui comme d’un remède à son chagrin d’amour ? –, et voilà qu’il buvait maintenant ce nectar doux-amer. Il n’y a pas pire que le meilleur lorsqu’il advient.


Le bonheur est une créature étrange, il survit longtemps à la faim qui le fortifie, s’épanouit à la moindre bouchée de pain, mais dès qu’il est repu il se fane et périt. 


La nuit d’août teintée de bleu sombre se para de quelques mouettes blanches qui venaient de prendre leur envol. Leurs cris soulignèrent le silence qui régnait dans l’immense salle qu’était le fjord, puis moururent en surplomb de la langue de terre d’Eyri. On entendait par là-bas des appels et des rires. La nuit était aussi tiède que peuvent l’être les nuits d’Islande, la température atteignait huit degrés.


Même s’il avait toujours des gants de rechange et s’il en portait deux paires, une en peau et une en laine, même s’il les huilait à l’huile de poisson avant chaque sortie en mer, Gestur n’échappait pas aux ampoules. La moitié de sa paume droite n’était plus qu’une blessure qu’Anna avait préservée de l’infection en l’enduisant de vaseline et de saindoux. Les saleuses de harengs que les Norvégiens appelaient ganajenter s’y connaissaient en ampoules et s’échangeaient des conseils pour les soigner. Les rois du hareng se montraient d’ailleurs intraitables en la matière depuis qu’ils avaient perdu des cargaisons entières l’été précédent, lorsqu’une grande partie des femmes n’avait pas été en mesure de travailler suite à l’épisode de la « maladie de peau ». Elles avaient salé des harengs qui s’étaient révélés pleins de krill, car on les avait pêchés en pleine digestion. Leurs sucs gastriques s’étaient mélangés au plancton, formant une bouillie marron assassine qui dégoulinait de leurs entrailles lorsqu’on les vidait, et qui avait continué à ronger les mains des saleuses longtemps après que les harengs étaient morts et mis en tonneaux. Les ampoules se formaient surtout là où la peau est la plus fine, dans le creux de la paume, entre le pouce et l’index et aux jointures des doigts. Si on n’y prenait pas garde, du pus risquait d’y apparaître. Alors les vaisseaux lymphatiques enflaient, l’infection se propageait au bras, puis atteignait ganglions et artères, qui gonflaient. Le médecin Guðmundur avait dû se former dans l’urgence au traitement de ces maux et il faisait tout son possible pour préserver les saleuses d’un empoisonnement du sang.


La saison durait entre six et sept semaines, sur lesquelles se bâtissait le reste de l’année et, désormais, le pays tout entier. Les caisses du trésor public étaient en grande partie alimentées par la manne que représentait la danseuse argentée et fantasque qui faisait scintiller l’océan. Daignerait-elle paraître au bal ? Seule ou accompagnée d’une centaine d’amies ? Ou bien n’était-elle pas d’humeur ? C’est ainsi qu’on parlait de « la belle hareng », parce qu’en islandais le mot síld est de genre féminin, soit les hommes la conquéraient, soit elle les ignorait.
 
 
Telle était donc la situation : c’était le premier été où le hareng brillait par son absence depuis le début de ce conte de fées. Fin juillet, on n’apercevait pas la moindre écaille à la surface des flots. Les étés précédents n’avaient certes pas été excellents, on avait toutefois salé sur la plupart des plateformes. Or, pour la première fois, l’argent de la mer ne se manifesta pas de tout le mois de juillet. Le village abritait une armée équipée jusqu’aux dents de trois mille pêcheurs et saleuses qui se réveillaient chaque jour dans cette bourgade de cinq cents âmes, avec leurs tabliers, leurs foulards et leurs gants, prêts à répondre à l’appel. 
Ici, on dormait sur toutes les surfaces plus ou moins planes : dans les lits et les couchettes, sur les sols et les banquettes, sur des planches et en dessous, sur les rebords des lits, sur les bancs, sur des alignements de chaises, dans les mangeoires, les étables et les granges. Les propriétaires ingénieux pouvaient satisfaire leurs besoins de l’année entière grâce aux revenus des six semaines que durait la saison en transformant leur maison en refuge pour pêcheurs ou leur grange en hôtel, il arrivait qu’on débourse jusqu’à deux couronnes pour une nuit dans une vieille ferme en tourbe. Certains n’hésitaient pas à vendre la paillasse de leur grand-mère, qu’ils installaient dans l’écurie. Gestur n’en arrivait pas à de telles extrémités, mais il avait tout de même l’impression d’avoir vendu, ou d’être en passe de vendre, la mère sourde et muette de sa propre fille. 
Assis dans leurs bureaux, les grossistes en hareng imploraient le Seigneur. Leur unique travail en ces journées oisives consistait à prier. Deux d’entre eux avaient rendu visite au pasteur pour lui demander d’organiser un moment de recueillement à l’église, c’était une question de vie ou de mort, ils étaient étranglés par les investissements qu’ils avaient faits pour l’été. « Entre tes mains, Seigneur, je remets l’avenir de mon activité. » Le pasteur avait fait pression sur le Tout-Puissant. Au bout des jetées, on voyait parfois des hommes lever les yeux vers le ciel, espérant y apercevoir un banc de harengs survolant l’Eyri.


La reine de l’océan n’était qu’une : constituée d’une myriade miroitante qui voyageait sans guide dans les profondeurs marines, aussi belle qu’un rêve capricieux, on eût dit l’histoire de l’humanité résumée en une fulgurance. Depuis des siècles, cette manne s’était frayé un chemin à travers les océans, répandant partout la prospérité sur les côtes. Le hareng avait créé la richesse des pays baignés par l’Atlantique. Le nom que lui avaient donné les nations du Nord, síld, était tiré de celui des lançons, síli. Dans un cas comme dans l’autre, on en parlait au singulier bien que référant à une multitude. En islandais, le mot síld désignant le hareng ressemblait à súld désignant la bruine et sa multitude de gouttelettes : deux vocables aussi brefs l’un que l’autre pour décrire une quantité innombrable. Longtemps, le hareng était resté cantonné à la mer Baltique, il avait fait la richesse des Vikings avant d’arriver aux Pays-Bas, transformant la Hollande en puissance mondiale en même temps que Rubens et Rembrandt. (Amsterdam est construite sur des arêtes de hareng.) Puis il s’était fendu d’un petit tour en Écosse où il avait touché les autochtones de sa baguette magique, en guise de remerciement, ces derniers avaient offert au monde la machine à vapeur. Partout, le hareng apportait croissance et prospérité. Et voilà maintenant que venait le tour de la Norvège et de l’Islande. Pour les deux colonies affligées depuis longtemps par une pauvreté endémique, un avenir meilleur se profilait enfin à l’horizon. La première venait d’obtenir son indépendance, la seconde ne tarderait plus à l’acquérir. À moins que la reine argentée des vagues ne se fût envolée vers l’Amérique ? Les poissons sont les oiseaux de l’océan.


(…)  ici, c’était le moins qu’on puisse dire, les liens familiaux formaient un nœud si complexe qu’il n’y avait pas moyen de discerner qui était parent de qui ni qui possédait quoi. Olgeir le borgne était par exemple le fils de Lási, mais l’appelait pépé, il suivait Gestur tel son père et appelait le chien Papa. Grandvör, la belle-mère de Lási, ne faisait jamais état du lien qui les unissait, et le vieux fermier la traitait pour sa part comme si elle n’était qu’un vieux mât brisé qui, pour une raison imprécise, aurait échoué sur la paillasse au fond de sa ferme, sous une couette. L’angélique Engilfríð n’était parente avec personne et surtout pas avec Gestur, bien qu’il fût le père de sa fille, et elle n’était pas non plus servante ni gouvernante, mais ressemblait plutôt à une invitée passionnée par les livres ayant élu domicile ici avec son enfant. À la tête de la petite maisonnée siégeait l’affable gouvernante et maîtresse de maison Málfríður, qu’aucun lien du sang n’unissait à quiconque même si elle et Gestur partageaient un passé commun en tant que mère et fils dans un autre fjord. Il en allait des gens de la ferme de Strönd comme de naufragés qui se retrouvent par hasard au pied de la même falaise, la seule chose qui les rassemblait, c’était cet abri qui les préservait des tempêtes, des vents et des violentes averses. Ils étaient comme on dit dans le même bateau. C’était là le cœur de la conception islandaise de la famille, une conception qui avait durant un millénaire imprimé à nos compatriotes une propension à la tolérance et à l’absence de préjugés. Ceux qui se tenaient sous le même bouclier devenaient parents de fait. Et le froid piquant fait de tous les hommes des frères. 
 
 
D’autres peuples sont sortis de leur grotte, ils ont navigué jusqu’aux confins du monde et ont marché sur la Lune. Mais aucun de ces grands pas n’était plus important que celui qui a marqué la naissance de la nation islandaise, celui par lequel elle a troqué ses sols en terre battue pour du parquet, ses tombes de tourbe pour des maisons. 
Ces gens qui avaient vécu dans les mêmes conditions depuis la Colonisation, à la fin du IXe siècle, entraient dans une nouvelle ère : ils quittaient une culture pour en adopter une nouvelle, ils laissaient derrière eux l’âge de glace, l’âge de pierre et l’âge de bronze, faisaient l’impasse sur le siècle des Lumières, enjambaient la révolution industrielle et entraient de plain-pied dans un présent subitement éclairé à l’électricité avec sa multitude de lampes à huile et de cuisinières à charbon. 
Ils passèrent directement de l’étable à l’avion à réaction. 
Ils cessèrent d’alimenter leurs feux de combustible issu de l’âge de glace (la tourbe), de dormir au pied de murs datant de l’âge de pierre, de cuisiner avec des ustensiles de l’âge de bronze, de conserver le feu dans des charbons de l’âge de fer, de s’essuyer les fesses avec des mousses et des racines humides, de dormir sur des matelas de tourbe, de se gratter le matin à cause des piqûres d’araignées de linge, de faire sécher les couches des enfants sur le dos des vaches, de ne jamais prendre le moindre bain, de se laver les cheveux à la pisse de vache, de se fabriquer des chaussures en peau de ventre de mouton, de ranger leurs vêtements sous leurs oreillers pendant la nuit, de se servir de vieux sacs de farine en guise de taies d’oreiller, de dormir dans la fumée, de cuisiner dans la fumée, d’utiliser de la crotte de mouton ou de cheval séchée pour alimenter leur feu, de cuisiner en utilisant du crottin, d’isoler leurs fenêtres avec de la bouse de vache, de se réveiller au son des flatulences sur la paillasse voisine, de se tourner vers le mur quand un couple s’étreignait sur la couche d’à côté, de se boucher les oreilles quand le maître de maison forniquait avec sa fille, d’essayer de trouver le sommeil bien qu’une servante soit en train d’accoucher dans le même lit, de se détourner quand quelqu’un mourait sur le grabat voisin, ils cessèrent de sentir le sol glacé sous leurs pieds le matin, de l’enduire de cendre pour le laver et de sécher, de nettoyer leurs couteaux et leurs écuelles en bois dans du bouillon de hangikjöt, de laver leurs sols en terre battue avec du bouillon de poisson, ils cessèrent tout à fait de laver quoi que ce soit au bouillon, de nettoyer leurs vêtements dans la neige fraîche et poudreuse, ils renoncèrent à garder leur pot de chambre sous leur toit et à faire la distinction entre crasse sale et crasse propre. 
Et ils cessèrent d’être leurs propres radiateurs, car il n’y avait pas de chauffage dans les baðstofur, autre que celui produit par leurs occupants eux-mêmes, les fermiers astucieux s’arrangeaient d’ailleurs pour emplir au mieux ces pièces communes : plus on était nombreux, mieux c’était. Certes, il fallait nourrir tous ces gens, mais cela revenait moins cher que de se fournir en combustible. Voilà pourquoi ces véritables machines à tricoter étaient assises au bord de leur lit et s’employaient à maintenir leur température corporelle à trente-sept degrés par leurs battements de cœur. Dix femmes armées d’aiguilles permettaient d’obtenir une chaleur convenable dans une baðstofa de taille moyenne, et elles procuraient un confort idéal si elles avaient un peu de fièvre. 
Les gens renoncèrent également à considérer leur urine comme une richesse, ils renoncèrent à s’uriner sur les mains pour les laver ou à conserver le précieux liquide dans des bassines jusqu’à ce qu’il « rancisse » et permette de laver la laine et les vêtements. Ils renoncèrent aussi à choisir l’usage qu’ils réservaient au suif : le manger ou s’en servir pour produire de la lumière. La question « Est-ce que je préfère vivre dans les ténèbres et rassasié ou la faim au ventre et dans la lumière ? » devint définitivement caduque avec la fin des fermes en tourbe. 
C’est ainsi que la nation islandaise vint au monde : en traversant de longs et étroits passages couverts, parsemée de moisissures et coiffée à l’urine, puant l’humidité et pouilleuse, le visage nettoyé au bouillon et les yeux rougis par la fumée, les poumons emplis de suie et le frimas dans la poitrine, le cœur refroidi d’engelures et l’âme maculée d’odeurs corporelles.
 
 
L’Islandais était ce qui subsistait de l’Européen lorsque les tempêtes l’avaient débarrassé des oripeaux de la civilisation et de l’élégance. La culture islandaise était l’humanité crue.


Tels étaient les éternuements de l’Islande, ce pays qui semblait être allergique à lui-même, qui ne supportait ni sa propre chaleur ni ses propres frimas. Il suffisait d’une journée de soleil radieux en été pour qu’il sombre dans une épaisse et tiède brume de mer, qu’arrive un épisode de redoux en hiver pour qu’il ait la diarrhée et qu’une couche de flocons frais tombe sur de la neige gelée pour que les séracs se changent en guillotines capables de décapiter les pièces d’acier les plus solides que l’homme ait fabriquées, les murs les plus épais qu’il ait construits.  

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mercredi 2 avril 2025

[Riordan, Matt] Seul l'horizon

 


 

 

Coup de coeur 💓💓 

Titre : Seul l'horizon (The North Line)

Auteur : Matt RIORDAN

Traduction : Nathalie GUILLAUME

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2024
                  en français (Paulsen) en 2025

Pages : 336

 

  

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Alaska, années 1990. Adam a besoin d’argent, et vite. Sa bourse d’études lui a été retirée après un délit commis sur le campus. S’il ne réunit pas 26 000 dollars en quelques mois, il peut mettre une croix sur son brillant avenir. Le jeune homme embarque à bord d’un vieux chalutier pour une saison de pêche en mer de Béring. Un boulot dur, dangereux, qui consume corps et âme.
La plupart des marins du Vice ont connu la prison. Des hommes rugueux, brutaux, impitoyables, à l’image des tempêtes qu’ils traversent. Sous les ordres du capitaine Nash, l’équipage travaille sans relâche et lutte pour sa survie. C’est dans la tourmente qu’on apprend de quel bois on est fait.
Dans ce roman d’apprentissage tendu, à l’écriture immersive, s’entremêlent des destins forgés par la houle.
 

   

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Matt Riordan a grandi dans le Michigan. Il n’a qu’une vingtaine d’années quand il embarque sur des bateaux de pêche commerciale en Alaska avant d’atterrir à la faculté de droit. Il a exercé le métier d’avocat à New York pendant vingt ans. Il vit désormais avec sa famille en Australie. Seul l’horizon est son premier roman.

 

 

Avis :

Sa bourse universitaire lui ayant été retirée pour un délit commis sur le campus, Adam le narrateur n’a que quelques semaines pour se procurer les vingt six mille dollars nécessaires à la poursuite de ses études. Faute de quoi il retombera définitivement dans l’ornière sociale de son milieu d’origine. Aux abois, il pense tenir la solution, certes des plus dangereuses et éprouvantes, mais probablement la seule à pouvoir s’avérer suffisamment lucrative : embarquer pour une saison de pêche en mer de Béring.

Le voilà donc mousse à bord du Vice, engagé sur son rafiot le plus minable par le patron de pêche le plus redouté qui soit sur cette mer la plus dangereuse au monde : en vérité le seul suffisamment sans vergogne pour compter tirer parti de son inexpérience. Entre mer démontée, roueries et violences d’un employeur aux pratiques esclavagistes, enfin rivalités entre équipages dans la course folle aux bancs de poissons pendant les brèves périodes autorisées, Adam découvre le monde rude et sans pitié de la pêche commerciale.

Seul le rendement compte. Alors, quand Adam et ses deux équipiers Nash et Cole pataugent jusqu’aux genoux dans leur cargaison moribonde de harengs arrachés à la mer par gargantuesques bouchées de leur filet maillant, il leur faut se ruer, si possible avant les autres bateaux, jusqu’aux aspirateurs du collecteur le plus proche pour espérer retourner au plus vite sur les bancs. Une fois les quotas atteints, l’administration referme la pêche. Seuls les plus chanceux et les plus efficaces sauront profiter au mieux de ces très courtes fenêtres permettant aux hommes de laisser libre cours à une frénésie prédatrice aussi folle que celle, reproductrice celle-là, des bancs revenus massivement frayer dans ces eaux froides.

Déjà terribles en raison du froid, d’une mer souvent déchaînée et d’un engagement physique éprouvant, les conditions de cette pêche se font carrément dantesques quand la compétition dégénère en tricheries et violences en tout genre. Sous la coupe d’un patron truand prêt à toutes les extrémités pour « se faire du fric avec la poiscaille », c’est pour leur vie-même qu’Adam, Cole et Nash vont devoir se battre, conjurant épuisement et blessures à coups de speed et autres substances illicites, essuyant la colère des concurrents floués et, dans un surcroît de tension narrative, s’efforçant par tous les moyens à leur tour d’enfin inverser le rapport de force.

Cela pue le poisson jusqu’au coeur des pages, glissantes d’écailles et de viscères quand ce n’est de gasoil et de fluide hydraulique souillant aussi bien l’eau potable à bord que la mer bientôt. Collant au plus près de la réalité brute et des sensations d’Adam dans une confrontation sans concession aux éléments, à la vérité crue de caractères se dévoilant jusqu’à la corde et aux violences d’un système économique devenu un laminoir pour ces forçats de la mer, le récit prend le lecteur aux tripes dans un combat de tous les instants, féroce, mortel, mais pour autant traversé de sublimes fulgurances : les beautés âpres de la nature et de la mer, la camaraderie rugueuse et instinctive à bord, le triomphe sur soi-même à force d’effort et de ténacité.

Nourri de l’expérience de l’auteur qui, vers la vingtaine et avant ses études de droit, embarqua lui aussi sur l’un de ces chalutiers croisant au large de l’Alaska, un premier roman coup de poing, âpre et immersif, sur les implacables réalités de la pêche commerciale et sur cette vérité on ne peut plus flagrante ici : « la raison du plus fort est toujours la meilleure ». Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Je ne te parle pas de pêche sportive, où on taquine les poissons pour le plaisir. Je te parle de manier une senne ou un filet maillant, de choper des crabes, de mouiller la palangre – toutes les façons d’attraper de la poiscaille pour du fric. Tu l’as déjà fait ?


Dans toute ruée vers l’or, il y a toujours une poignée d’inconscients qui connaissent une fin tragique bien méritée. Voilà ce qui se rappela à lui tandis qu’il parlait avec cet homme dans ce paysage désolé. Une évidence qui s’accordait plus ou moins avec sa vision de la morale universelle : la bêtise est toujours plus sévèrement punie que la méchanceté.


Mais la vue qu’offrait le pont n’était qu’une toile sans couture où le ciel ténébreux se confondait avec l’eau, enveloppant le bateau dans une housse gris sale. 


Je vais te dire ce qu’il m’a appris : ce que tu vois, là, ce n’est pas de l’eau. C’est de la lave en fusion. Tu passes par-dessus bord, c’est foutu. Ne t’imagine pas que, si tu tombes, tu vas survivre pour raconter ça à tes petits-enfants, parce que ce ne sera pas le cas. De nuit, ou même en plein jour, avec le courant qui cavale, le temps que ta tête émerge, tu es déjà cinquante mètres derrière le bateau. Peut-être cinq cents, le temps que les autres remarquent ton absence. Et alors ils te cherchent dans cet océan déchaîné, luttant contre l’écume, le vent, les immenses lames dans tous les sens. Peut-être même qu’ils te cherchent dans le noir. Ça, c’est deux ou trois minutes de solitude avant que l’hypothermie te tétanise les muscles et que la mer de Béring s’invite dans tes poumons. Ensuite, tu es tout juste bon à appâter les crabes. (Cole s’était remis à sourire.) Donc, première règle : autour du bateau, c’est pas de la flotte, c’est de la lave. Tu tombes, tu crèves.


— Où est le canot de sauvetage ? s’enquit Adam.
— Quoi, comme sur le Titanic ? Tu crois que l’orchestre va sortir pour jouer pendant qu’on coule à pic ? Ou peut-être Supertramp ? On n’a pas cette chance. Notre bateau est bien trop petit pour avoir un canot. Sans déconner, le bateau lui-même est à peine plus gros qu’un canot. (Il planta son index dans le torse d’Adam.) Le principal équipement de survie, c’est toi. Ton cerveau. Alors ne nous mets pas dans la merde et ne te mets pas dans la merde.


Ce sont les œufs qui nous intéressent, tu comprends. Les femelles en sont pleines à cette période de l’année. Mais pendant le frai, elles puisent dans leur graisse et leur chair est dégueulasse. Même pour un pari, tu n’en boufferais pas. Seuls les œufs ont de la valeur. Une fois qu’on les a extraits, le reste sert à faire de la pâtée pour chats. Pour l’instant, les œufs ne sont pas encore prêts, donc les poissons ne valent rien. Ils deviendront intéressants juste avant le frai. Avant l’heure, les œufs ne sont pas à maturité, après l’heure, tu te retrouves avec un filet rempli de femelles vides qui ont déjà pondu. Ça fait encore plus de pâtée pour chats. Cinquante dollars la tonne. Voilà pourquoi tous ces bateaux attendent sagement ici. La période du frai ne dure que quelques jours, alors tu dois être là et te tenir prêt au cas où les poissons auraient de l’avance (…)
 
 
Le département de la pêche et de la chasse de l’Alaska. Les agents de la maille, ce sont eux qui décident quand ça commence. Ils échantillonnent les poissons à quelques heures d’intervalle, et quand c’est le bon moment ils donnent le feu vert. Ils annoncent l’ouverture, et pendant douze heures, admettons, on peut pêcher. Ensuite ils referment le créneau, le temps de compter combien de poissons on a pris, et ils décident si Mère Nature peut supporter une deuxième branlée. Si c’est possible, on est autorisés à y retourner, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’on ait pêché le quota pour l’année. En général, celui de Togiak est raflé en quelques jours, mais on n’a pas de seconde chance. Une fois le quota atteint, c’est terminé. Si on paume un filet, qu’on a une panne de moteur, ou qu’on se fait mal, on perd une saison entière. Et s’ils annoncent une ouverture alors que ça souffle à cinquante nœuds, on pêche quand même, parce qu’on ne peut pas attendre le beau temps pour se rattraper. On s’y met dès le feu vert, et c’est non-stop jusqu’à la dernière minute. On dort une fois que c’est terminé.


Il leva sa main libre vers le ciel, comme s’il allait pouvoir le déchirer pour révéler ce qu’il dissimulait, un paysage ordinaire d’autoroutes et de chaînes de restaurants. Mais les montagnes restèrent en place, et ses doigts ne fendirent que l’air. Au-delà de l’ancrage, le continent était brusquement délimité par une plage pentue et jonchée de plusieurs décennies de bois flotté. Des arbres entiers écorcés et polis par l’érosion, et d’immenses dunes. À seulement quelques mètres de la plage, des montagnes surgissaient de la toundra, des parois rocheuses noires et escarpées émergeant de la neige pour s’élancer dans d’abruptes falaises qui dominaient la baie. Adam suivit des yeux leurs flancs qui s’élevaient pour disparaître dans un brouillard blanc. Il ignorait quelles forces faisaient tourner le monde, mais ici, loin d’être souterraines, elles étaient visibles à l’œil nu. L’air avait un goût iodé. Une brise légère rida la mer un instant, et Adam regarda le calme plat lisser sa surface. Apparut alors le reflet de son visage, penché par-dessus bord.


Tes ancêtres étaient exceptionnellement doués pour la chasse et la pêche. Sinon, ils n’auraient pas survécu. Ou alors, un autre homme des cavernes, plus doué, aurait baisé ta mémé du glaciaire et ta petite gueule de trafiquant d’ecstas ne serait pas là aujourd’hui. C’est pareil pour les otaries, les ours et toutes les autres bestioles du coin. Un siècle à végéter dans des bureaux et à se remplir la panse de salade ne va pas balayer des milliards d’années d’évolution. La pêche, mon pote, c’est un des derniers boulots au monde où on fait ce pour quoi on est génétiquement programmé. On traque des animaux sauvages, on les tue, et on touche un putain de salaire pour ça. Si tu fais ça ne serait-ce qu’un an ou deux, comment tu veux retourner à ta vie d’avant ? Tu peux être couvreur, vendeur de voitures ou je ne sais quoi… Il n’y a pas de sot métier, hein, il faut bien gagner sa croûte. Mais c’est incomparable. Personne n’a évolué pour devenir vendeur de Toyota, putain.


Ils arrivent, t’inquiète. Sinon, cet ours ne serait pas ici, expliqua Nash en balayant du bras l’embouchure de la baie et l’océan. Ils sont là. Par millions. Et ils se dirigent droit sur nous, comme s’ils étaient sur des rails. Ils n’ont pas le choix. Au départ, tu en aperçois quelques-uns, puis d’autres, et à la fin, c’est une masse à perte de vue. Il faut le voir pour le croire. Ils s’amassent dans la baie et commencent à bondir hors de l’eau. Quand on sera au cœur de l’action, tu verras des poissons frétiller à la surface sur des milles à la ronde. On dirait une sorte de fléau biblique. Tu as l’impression qu’il y en a à l’infini. (Il écarquilla les yeux en montrant ses dents.) Tu es dans un cauchemar où tu n’as pas le temps de dormir et tu dois tuer du poisson pour l’éternité, couvert de mucus et de sang, et ils continuent d’affluer. Et puis, en l’espace d’une seconde, quand tu te dis que tu ne tiendras pas une heure de plus, pouf, ils ont disparu. Jusqu’à l’année suivante.


 

samedi 6 juillet 2024

[Boum, Hemley] Le rêve du pêcheur

 


 



Coup de coeur 💓

 

Titre : Le rêve du pêcheur

Auteur : Hemley BOUM

Parution : 2024 (Gallimard)

Pages : 352

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

« Dans l’avion qui me menait au loin, j’ai eu le sentiment de respirer à pleins poumons pour la première fois de ma vie et j’en ai pleuré de soulagement. On peut mourir mille morts, un peu à la fois, à essayer de sauver malgré lui l’être aimé. J’avais offert à Dorothée mon corps en bouclier, mon silence complice, le souffle attentif de mes nuits d’enfant et en grandissant l’argent que me rapportaient mes larcins, sans parvenir à l’arrimer à la vie. Je pensais ne jamais la quitter mais lorsque les événements m’y contraignirent, j’hésitai à peine. C’était elle ou moi. »

Zack a fui le Cameroun à dix-huit ans, abandonnant sa mère, Dorothée, à son sort et à ses secrets. Devenu psychologue clinicien à Paris, marié et père de famille, il est rattrapé par le passé alors que la vie qu’il s’est construite prend l’eau de toutes parts... À quelques décennies de là, son grand-père Zacharias, pêcheur dans un petit village côtier, voit son mode de vie traditionnel bouleversé par une importante compagnie forestière. Il rêve d’un autre avenir pour les siens…
Avec ces deux histoires savamment entrelacées, Hemley Boum signe une fresque puissante et lumineuse qui éclaire à la fois les replis de la conscience et les mystères de la transmission.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Hemley Boum, d’origine camerounaise, vit en région parisienne. Elle a reçu plusieurs prix littéraires, notamment le prix Ahmadou Kourouma pour Les jours viennent et passent (Éditions Gallimard, 2019), traduit en plusieurs langues. Le rêve du pêcheur est son cinquième roman.

 

 

Avis :

Calmes de part et d’autre de l’embouchure, c’est pourtant dans le fracas que les eaux foncées du fleuve Ntem rencontrent celles plus claires de l’Atlantique. A l’image de cette confluence tumultueuse, depuis le village de pêcheurs de Campo jusqu’à Paris et les traumas de l’exil, la romancière camerounaise Hemley Boum raconte le parcours sur plusieurs générations d’une famille de son pays et, à travers elle, les rapports historiques entre la France et l’Afrique.

Ils s’appellent tous deux Zacharias, l’un le grand-père, l’autre le petit-fils, mais ils ne se connaissent pas. Lorsque le récit s’ouvre, le premier est pêcheur à Combo et coule des jours paisibles entre sa femme Yalana et leurs deux petites filles. Il n’a pas encore succombé aux nouveaux rêves  – moto, radio, frigo… – qui vont bientôt surgir à crédit dans le sillage d’une société forestière étrangère, d’une coopérative, puis d’une compagnie de chalutiers. Le chapitre suivant nous montre le second, Zack, en proie quelque trente ans plus tard à une crise d’angoisse sur un trottoir de Paris. Etabli en France où il est devenu psychologue, il a tiré un trait, croit-il, sur le passé et son enfance dans l’un des quartiers les plus misérables de Yaoundé, là où sa mère, en rupture avec sa famille, l’élevait seule en se prostituant. Que s’est-il passé entre les deux époques ? C’est ce que, entre Combo, Yaoundé et Paris sur un intervalle d’un demi-siècle, la narration va peu à peu restituer, retraçant, d’un inconscient familial à un inconscient collectif, à mesure que le « je » de Zack renoue avec la troisième personne des récits familiaux, une géographie autant intime qu’universelle des relations franco-africaines.

« Ma vie était une étoffe fragile retenue comme par une multitude de nœuds. Si j’en défaisais un, le reste partirait en lambeaux ». Parti sans se retourner pour oublier un passé se résumant à ses yeux à la déchéance misérable et solitaire de sa mère et à l’unique perspective de la délinquance et de la violence, Zack qui ne connaît pas l’histoire des siens, privés d’ancrage après l’arrachement à leur culture ancestrale, a hérité de blessures qui, ignorées, l’empêchent d’autant plus de se bâtir un avenir. « J’essayais de devenir quelqu’un d’autre mais je ne savais pas qui, ni comment faire. » Désespéré de se conformer jusqu’à se renier et se rendre invisible, refusant d’admettre jusqu’aux discriminations subies par refus du racisme, le jeune homme va devoir se réapproprier le passé pour se construire une identité et dépasser les traumatismes du déracinement et de l’exil.

De la solidarité villageoise dans la tradition africaine au mercantilisme occidental, Hemley Boum montre l’aliénation d’une Afrique amenée sans transition à renier ses valeurs culturelles pour se conformer à un modèle dit « supérieur », menant en réalité les personnages à la ruine, l’humiliation et la perte d’identité. Pour penser l’avenir, l’Afrique doit d’abord se réconcilier avec elle-même. Voilà toute la portée de ce roman aussi didactique qu’attachant qui, au fil d’une plume fluide, précise et profonde, jamais manichéenne, prête superbement la puissance d’évocation et l’émotion de la fiction à une voix désormais l’une des plus percutantes de la littérature camerounaise. Coup de coeur. (5/5)


 

Citations :

Si nous restions dans cet environnement, des actes comme celui-là deviendraient notre quotidien. Il y a toujours une bonne raison de s’en prendre à quelqu’un, une bonne occasion. Ce n’était pas tant le goût de l’argent facile que l’absence de toute autre possibilité de se projeter dans un avenir désirable. Nous n’étions pas prêts à nous résigner, à nous contenter de la périphérie dans laquelle la vie nous maintenait. Et nous n’étions pas les seuls. Les jeunes de notre quartier bouillonnaient de colère et de frustration. Filles et garçons se lançaient dans la ville avec l’idée arrêtée de se faire à tout prix une place au soleil. La démarche était rarement honnête mais on s’en fichait. Cela occasionnait une nette rupture avec l’ancienne génération qui s’était contentée d’occuper docilement sa place. Elle ne nous comprenait pas, nous l’effrayions. Le père d’Achille avait noté son peu d’intérêt pour la vente de fripes et cela créait des tensions dans la maison surpeuplée : « Tu as quoi à reprocher à un travail qui m’a permis de nourrir ma famille ? Ce n’est pas assez bien pour toi ? Il n’y a pas de sots métiers, fils, il n’y a que des sottes gens. Si tu veux devenir feyman comme les autres jeunes du quartier, tu verras toi-même où ça mène. » Nous, nous savions qu’il y avait une profusion de sots métiers. Ceux qui ne vous instruisent pas, qui vous épuisent sans rétribution compensatrice, et que gagner de quoi nourrir sa famille au jour le jour comme unique horizon ne nous suffisait pas. Nous étions des débrouillards d’une nouvelle trempe. La prochaine victime nous coûterait moins d’atermoiements, mieux, nous allions la repérer, nous organiser et, sans états d’âme, devenir aussi violents que nécessaire.
 

Ici, on savait quand on entrait, jamais quand on ressortait. Seuls les plus chanceux, ceux qui avaient des relations, pouvaient prétendre passer devant un tribunal. Certains attendaient encore leur procès après des années d’incarcération. Tout était aléatoire. Ils étaient peu nombreux à pouvoir se payer les services d’un avocat et de toute façon, le recours à un conseil juridique était considéré par les magistrats comme un affront personnel. Les pots-de-vin, les vexations et les sentences n’en étaient que plus importants. Zacharias avait découvert un univers si absurde, si cauchemardesque pour les plus démunis qu’il avait encore du mal à imaginer que cela puisse exister. Est-ce que les gens dehors savaient que certains d’entre eux, au cœur même de la ville dans laquelle ils vivaient, étaient entassés et traités comme personne n’oserait traiter une bête ? À quoi et à qui servait cet endroit ? Qui avait pu imaginer un enfer de cette envergure ? Ces deux années avaient été une longue traversée du désert. Il avait côtoyé des bandits endurcis, mais aussi de pauvres hères qui se retrouvaient là parce qu’ils avaient offensé un dignitaire quelconque. Ils n’avaient aucun droit, moins du fait de leur faute que de leur pauvreté, de leur incapacité à se défendre. Certains continuaient de recevoir de la visite, un peu de nourriture, mais la plupart avaient été abandonnés par des familles qui ne parvenaient que difficilement à subvenir à leurs propres besoins. Tous finissaient par s’adapter à la dure loi de la prison, celle du plus fort, du plus féroce. Les riches, ceux qui se retrouvaient là pour des accusations de corruption, étaient placés dans une aile plus décente et bénéficiaient d’un traitement de faveur : ils avaient même des avocats. Mais il semblait à Zacharias que du haut en bas de l’échelle, tous étaient emprisonnés par la décision arbitraire d’un plus puissant.
 
 
Je suis comme beaucoup d’immigrés, à chaque dégradation, délit, crime, chaque fois qu’un fait divers s’étale à la une des journaux, ma première pensée ne va pas à la victime, mais à la personne incriminée. Je pense d’emblée : « Pourvu que ce ne soit pas un Noir. » Il n’y a pas de singularité possible, nous sommes une communauté pour le pire. Les meilleurs d’entre nous, ceux qui se distinguent positivement, sont français, les pires sont ramenés à leur statut d’étrangers. Rien n’est acquis, le premier imbécile venu peut vous dire : « Rentrez chez vous », comme on vous foutrait à la porte.


Tous les récits d’exil et de dérobade se déclinent au moins en deux temps : ce qu’on a réellement traversé et ce que les autres, ceux qu’on supplie de nous accueillir, ceux à qui nous sommes tenus de montrer notre meilleur profil, sont capables d’entendre. Il s’agit moins de l’indicible que de l’inaudible. Du tri féroce que l’on s’impose pour ne pas risquer d’être exclu. 


Chaque fois que nous faisons un choix, nous renonçons à autre chose et parfois nous nous trompons, nous voudrions revenir en arrière, savoir ce qu’aurait été notre existence si nous avions opté pour tel chemin plutôt que tel autre. Nous fantasmons ce qui aurait pu être, ce qui est à jamais perdu. Ils sont conçus dans nos désirs déchirants, contradictoires : il faudrait ne rien avoir vécu pour espérer échapper aux regrets. 


Nous consommons tout ce qui nous vient des eaux. Les rivières, le fleuve, la mer sont notre garde-manger naturel et le crocodile est un gibier de choix destiné aux grandes occasions, aux personnes à qui l’on tient à exprimer son respect. Normalement les femmes n’y ont pas droit, mais ici tu n’as que des femmes-hommes, c’est-à-dire ménopausées. Elles ne sont plus concernées par les interdits alimentaires. 


 

dimanche 21 avril 2024

[Bordes, Gilbert] Docteur Mouche

 





J'ai aimé

 

Titre : Docteur Mouche

Auteur : Gilbert Bordes

Parution :  2024 (Presses de la Cité)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

À Saint-Martin-sur-Vézère, en Corrèze, personne n’a oublié Julie Lespiaud, dont le corps a été découvert sur un rocher de la rivière en 2010. Assassinée. Le médecin et maire, Gabriel Lerrainé, issu d’une famille de notables locale, a été jugé coupable. Sans preuve. Julie était sa maîtresse. Après des années de prison, radié de l’Ordre des médecins, celui que l’on appelle désormais « docteur Mouche », devenu le malaimé, a sombré. C’est un tourment pour les villageois. Ne fut-il pas bon pour eux ?
Louis, le jeune fils de la défunte, revient au pays. Entre deux leçons de pêche à la mouche – qui sont autant de leçons de vie – auprès de Lerrainé qu’il n’arrive pas à haïr, il tente de surmonter ses traumatismes.
Après treize ans de mystère, il est temps pour ces deux blessés de la vie de chercher le véritable assassin de Julie…

Une intrigue pleine d’humanité ancrée dans la vallée de la Vézère.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Romancier populaire excellant autant dans le roman populaire que dans le récit historique, Gilbert Bordes a une soixantaine de titres à son actif. Membre de la Nouvelle École de Brive, il a notamment publié Le Cri du goéland, Chante, rossignol, La Belle Main, Le Testament d’Adrien et Ceux d’en haut.

 

 

Avis :

Renouant avec sa Corrèze natale sur fond de nature, de pêche et de musique, Gilbert Bordes fait jouer toutes ses cordes sensibles dans une nouvelle histoire de terroir, tendue de vieux secrets autour d’un faux coupable et d’un vrai meurtrier.

Lorsqu’une douzaine d’années après la mort de sa mère, assassinée en bord de rivière, Louis revient à Saint-Martin-sur-Vézère où il est nommé instituteur, il n’est pas vraiment le bienvenu. C’est qu’au village, l’on a déjà bien assez de l’épave alcoolisée qu’est devenu l’ancien maire et médecin pour rappeler un drame que l’on préfèrerait oublier. Sa peine purgée après avoir été jugé coupable sans preuve véritable, le notable déchu pèse de toute sa présence titubante sur la conscience des villageois, assaillis malgré eux par le doute. Contre toute attente, le jeune homme et celui qui, entre ses cuites, a conservé sa passion pour la pêche au point de devenir pour tous « docteur Mouche », deviennent bientôt inséparables, bien décidés à faire enfin à eux deux toute la lumière sur l’affaire faussement élucidée.

Curieux du véritable coupable en même temps que sous le charme d’un cadre encore préservé – creuset de la nostalgie de l’auteur pour les valeurs simples, en harmonie avec la nature et transpirant une authentique humanité –, le lecteur parcourt fort agréablement cette histoire bon enfant, d’une grande fluidité, dont la jolie originalité de son idée maîtresse en fait volontiers oublier la relative improbabilité. En fin observateur, Gilbert Bordes croque comme à son habitude ses personnages d’un oeil sûr, et, cette fois encore, l’on n’a aucune peine à les imaginer s’animer sur l’écran d’un téléfilm grand public.

Un roman du terroir doublé d’une enquête policière qui ravira les amateurs du genre, pour un moment de divertissement en toute simplicité. (3/5)

 

 

Citation :

Louis observe la rivière, les courants qui contournent les rochers. L’eau lui parle, lui fait des signes. (…) Toute une vie est là, emplie de lumière dorée, une vie cachée, une vie sans histoire, réglée, immuable.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 

 

 

mercredi 6 mars 2024

[Helgason, Hallgrimur] Soixante kilos de soleil

 




Coup de coeur 💓

 

Titre : Soixante kilos de soleil
            (Sextiu kilo af solskini)

Auteur : Hallgrimur HELGASON

Traduction : Eric BOURY

Parution :  en islandais en 2018,
                   en français en
2024 (Gallimard)

Pages : 560

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

« Les Islandais avaient beau habiter depuis mille ans un des endroits les plus neigeux du monde, ils continuaient à espérer que cet épais manteau n’était qu’un phénomène passager et n’avaient jamais conçu des outils efficaces pour lutter contre la neige. C’est un exemple criant de l’infatigable optimisme de notre nation. Elle se contente d’affronter une tempête à la fois et imagine toujours que le temps finira par se lever. »

Eilífur Guðmundsson rentre chez lui au fin fond de son fjord pour découvrir sa maison emportée par une avalanche, et son fils Gestur seul survivant du drame. Ainsi commence la vie du garçon, dont l’existence va incarner la naissance d’une nation. Après avoir échoué à émigrer en Amérique, après avoir perdu son père tué lors d’une campagne de pêche au requin, Gestur est recueilli un moment par un riche marchand. Il est ensuite renvoyé à la pauvreté du fjord, pour être attiré à nouveau par le petit port de Fanneyri quand les Norvégiens arrivent avec la pêche au hareng, apportant avec eux l’espoir, la richesse et l’avenir.
Soixante kilos de soleil se déroule dans l’un des pays les plus froids, les plus pauvres et les plus sombres d’Europe à l’aube du XXe siècle, où la vie en hiver n’était qu’une quarantaine sans fin. Par le portrait d’un petit village et d’un individu, Hallgrímur Helgason raconte avec un souffle prodigieux l’histoire d’une nation entière, dans un style où l’humour caustique alterne avec des moments d’une grande poésie.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Hallgrímur Helgason, né en 1959, a d’abord été artiste peintre, exposant à New York et à Paris, avant de devenir auteur de romans, de théâtre et de poésie. Il a obtenu le Grand Prix littéraire d’Islande en 2019 pour Soixante kilos de soleil.

 

 

Avis :

De formation artistique et d’abord connu pour ses peintures et ses dessins, Hallgrimur Helgason est devenu une grande voix de la littérature islandaise, à l’ironie caractéristique. Avec ce premier tome d’une trilogie explorant les transformations de l’Islande depuis son émergence d’un quasi Moyen Age au tournant du XXe siècle, il entame une vaste fresque digne des grandes sagas islandaises.

L’Islande ne serait pas devenue la nation d’aujourd’hui sans cette manne providentielle que fut le hareng et ses grands bancs appréciant ses eaux froides. Pourtant, tout entiers tournés vers la pêche au requin, dont, considérant sa chair toxique, ils se contentaient de prélever le foie pour le précieux combustible que son huile fournissait au monde, ses habitants dédaignèrent longtemps ce qu’ils considéraient un « poisson de malheur », lui préférant les sombres et visqueuses soupes de lichens, bien insuffisantes face aux habituelles disettes.

En cette fin de XIXe siècle, la vie en Islande est restée cadenassée à l’âge de pierre. Sans routes et cernée par des eaux tempétueuses prises par l’embâcle une bonne partie de l’année, cette terre inaccessible et enclavée par des reliefs abrupts, torturée par le froid et les intempéries incessantes, plus souvent caressée par l’obscurité que par la lumière du jour, n’est encore qu’un monde « figé depuis mille ans », ne connaissant ni roue, ni argent, ni allumette, où « les tâches saisonnières forment les maillons fixes d’une chaîne immuable », « chaque journée de travail [...] la suite logique de la veille et le prélude au lendemain. »

Lorsque, épuisé, le fermier Eilifur Gudmundsson rentre chez lui avec les trois kilos de farine qui lui a fallu aller quérir à plusieurs jours de marche dans la neige et la tempête pour sauver sa famille de la famine, sa maison de tourbe au toit herbu a disparu, avalée avec ses habitants par l’une de ces avalanches dont la fréquence fait dormir les gens encordés les uns aux autres. Protégée par une poutre, seule la vache a survécu et, avec elle et son lait, le dernier né, Gestur, un petit garçon de deux ans. Ainsi commence le récit d’apprentissage d’un enfant qui connaîtra trois vies au gré des aléas qui continueront à s’enchaîner, et, à travers lui et une myriade de personnages hauts en couleur, aux corps tordus comme des clous et aux trognes avinées, mais héroïquement accrochés aux merveilles d’humanité cachées sous la misère, la crasse et les vieilles croyances, l’épopée picaresque d’un bout de terre oublié, soudain transformé en « Klondyke » lorsque les Norvégiens viennent y pêcher massivement le hareng.

Son ironie caustique fait tout le sel de cette fresque pittoresque et attachante, où les âpres beautés de l’Islande n’ont d’égale que la vaillance de ses habitants, des « crétins » archaïques, impressionnants d’énergie et désarmants de poésie, sautant tardivement du servage moyenâgeux au capitalisme moderne. Captivé tout au long de ses près de six cents pages, l’on referme ce drôle et formidable roman avec une hâte : que la traduction française du deuxième tome déjà paru en islandais soit au plus vite disponible. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Quatre montagnes vertigineuses enserrent ces fjords. Depuis les airs, elles ressemblent à une fourchette à quatre sommets que quelqu’un aurait plantée à la surface de l’océan. Les versants abrupts qui tombent droit dans la mer sont pour la plupart impraticables, surmontés de crêtes et de cols tout aussi infranchissables, ce qui rend le moindre déplacement difficile. Tempêtes de neige, tempêtes maritimes, inondations et avalanches sont ici fréquentes. 
Pourtant, il existe peu d’endroits sur terre qui soient plus délicieux pendant les trois semaines où le soleil va et vient à l’embouchure de ces fjords tel un pendule paradisiaque aussi rougeoyant que le magma en fusion lorsqu’il effleure la surface de l’océan dans son balancement impeccable. Les nuits se peuplent alors d’une lumière intense, la quiétude règne sur les landes et les plaques de neige, et la nature est d’une telle magnificence que le voyageur inaccoutumé risque d’en perdre la raison.
 

Le lendemain de Noël, un vent venu du sud apporta un redoux qui fit surgir du manteau de neige les façades en bois des fermes comme autant de proues de navires remontées de l’abîme. En dehors de la métairie d’Eilífur, aucune ferme du fjord n’avait été détruite, une avalanche s’était toutefois abattue sur la bergerie de Magnús, le paysan d’Innri-Skriða, tuant trente-sept brebis et deux béliers. Cette douceur inattendue avait transformé les quantités de neige que le fjord abritait en une poudre aux grains grossiers qui rendait impraticable tout le périmètre habité, aller nourrir les bêtes était une prouesse : avancer dans cette neige à demi fondue revenait à marcher dans un magma de billes de cristal. (…)
Deux jours plus tard, le vent s’était à nouveau levé dans un froid boréal, transformant la poudre de cristal en une gigantesque étendue de glace aussi accidentée qu’un champ de lave qui recouvrit entièrement le fjord, et changea les dalles de pierre à l’entrée des fermes en véritables patinoires.
 

La ferme de Næsta-Skriða ressemblait à un vieil éboulis retenu par une fine façade en bois, laquelle penchait un peu trop vers l’avant, comme si elle peinait à contenir la quantité de pierres et de terre qui se trouvait derrière elle. Apparemment, la maison risquait à tout moment de glisser d’un seul tenant jusqu’en bas de la pente. 
 

Au bout de plusieurs tentatives, il parvint à enfoncer le crochet dans la gueule de la bête [requin] qu’ils sortirent à moitié de l’eau à l’aide du treuil, le gamin attrapa alors le coutelas, entailla le ventre horizontalement d’abord puis verticalement, par deux fois, faisant ainsi tomber le tablier de peau protégeant le foie qu’il alla chercher à mains nues dans les entrailles. C’était tout ce qu’on prélevait sur cet animal à la chair hautement toxique, le but de ces campagnes de pêche visait principalement à récupérer le foie, cet organe qui permettait aux hommes de fabriquer l’huile qui se transformait ensuite en or et éclairait toutes les rues de Grande-Bretagne et de Danemark.
 

Le matin avait surgi de l’abîme tel un affreux Gris du Groenland. La mer semblait colérique et des nuages laineux, suintants, barraient les montagnes à mi-pente. L’horizon était toutefois « dénué de précipitations » pour reprendre ce qui est sans doute la plus islandaise des expressions, de même que la plus pratique pour celui qui veut prévoir le temps en Islande et essaie de décrire l’éternel provisoire qui le caractérise. L’expression suggère que, en réalité, dix minutes plus tôt, une averse de pluie ou de neige s’est abattue, mais que, en ce moment précis, il y a une éclaircie, même si, d’ici quelques minutes, il y aura à nouveau de la pluie, de la neige ou du grésil, voire tout cela en même temps. Évidemment, aucune expression ne saurait mieux décrire l’optimisme-pessimisme islandais que celle-là : dénué de précipitations. C’est qu’elles ne sont pas si nombreuses, les façons de dire capables d’englober de manière si précise à la fois passé, présent et futur.
 
 
Celui qui n’a rien vécu et celui qui a tout vu ont en commun l’humilité qui ne s’offre à nous qu’aux lisières de la vie. Au milieu du champ de bataille de l’existence, les gens se démènent en tous sens entre joie et douleur, de la gadoue jusqu’aux genoux, ils célèbrent les victoires et les défaites par des larmes de tristesse ou des éclats de rire. 


Le menuisier vérifiait son travail et frappait par habitude les clous qui dormaient profondément dans le bois dont seules dépassaient les têtes plates qui ressemblaient à des étoiles dans la nuit. D’ailleurs, les étoiles étaient peut-être justement des clous comme ceux-là que « l’architecte des cieux » avait utilisés pour fixer la voûte céleste. La vieille Grandvör affirmait pour sa part que les étoiles étaient les « âmes trépassées », quel que soit le sens de ces mots, tandis que d’après Mamanmalla, c’étaient des trous dans le plancher du paradis, car là-haut il faisait toujours tellement clair, y compris en pleine nuit. « Eh bien, elles récurent le sol du Royaume des Cieux », avait-elle dit un jour à Gestur alors qu’ils rentraient à la maison sous un ciel où dansaient les aurores boréales. 


S’écoula ensuite la plus belle nuit que les habitants du fjord passèrent toutefois à dormir, accablés par la fatigue et les soucis. La plus douloureuse des pauvretés est celle qui n’a pas les moyens de s’offrir ce qui est gratuit.


Septembre. Sa pluie glaciale et désagréable. Le fermier Lási est accroupi, les genoux gelés, sur son toit en herbe où il s’efforce de remettre en place la lucarne constituée du placenta séché d’une brebis (qui fuit et projette de l’eau sur les lits, les femmes et les enfants).


Perdre un enfant était terrible. Perdre l’enfant de quelqu’un d’autre était pire. Perdre l’enfant de défunts était pire que tout.


Dans un pays où rien ne poussait en dehors des herbes et des pommes de terre (que seuls les privilégiés avaient appris à cultiver), le petit peuple affamé imitait ses moutons et explorait les montagnes en quête de nourriture. Chaque été, après le sevrage des agneaux, on partait une semaine sur les landes cueillir des lichens d’Islande, ces végétaux grisâtres (que des bouches futures nommeraient algues de montagne ou plantes marines des hautes-terres) avaient assuré la subsistance des petits fermiers pauvres pendant des siècles. On considérait que les meilleurs lichens étaient ceux dotés de larges feuilles, puis venaient ceux à feuilles étroites traversées par une gouttière centrale. Les feuilles noires et effilées étaient considérées comme de piètre qualité et celles qu’on avait baptisées « duvet à chien » n’avaient aucune utilité. On préparait la soupe de lichens d’Islande en la faisant longuement bouillir jusqu’à ce que les feuilles se désagrègent, formant un liquide visqueux et sombre auquel on ajoutait ensuite de l’eau ou (dans les fermes les moins pauvres) du lait. 


Désormais père et fils, Gestur et Lási rentrèrent chez eux le lendemain. Ils n’avaient plus qu’une tête d’écart, le jeune homme ne tarderait pas à rattraper en taille le vieil homme voûté. Bientôt, il devrait lui aussi se courber pour entrer dans le passage couvert menant à la pièce commune, cela équivalait à la communion dans l’Islande d’alors : quand les gamins devenaient adultes, ils devaient apprendre à courber l’échine, franchissant ainsi le premier pas qui finirait par les transformer en vieillards voûtés. La vieille Grandvör n’était pas plus haute debout qu’assise. Presque tous les habitants du fjord ressemblaient à des clous tordus. Sauf le pasteur, le marchand et le médecin qui marchaient le dos droit comme l’homme monté à bord de la goélette en France. 


L’Islande était une nation sans routes, et dont la seule voie de communication était l’océan en perpétuel mouvement. Il arrivait cependant qu’un génie vivant dans un endroit reculé invente la roue (avec la même joie que l’inventeur mésopotamien qui en avait déposé le brevet initial 3 500 ans avant Jésus-Christ) en concevant une « auge roulante » de sa propre initiative, n’ayant jamais entendu le mot « brouette ».


Née à Djúpivogur, sur la côte est, elle avait passé son enfance à Mýrar, puis avait été domestique dans le Dýrafjörður et travaillait maintenant comme gouvernante dans le Segulfjörður. On l’avait débarquée ici un jour où le médecin devait se rendre à Fagureyri, elle avait été contrainte de lui céder sa place sur le vapeur, alors qu’elle était en route vers les fjords de l’Est où l’attendait un emploi. Depuis, trois ans avaient passé.


Cette pratique était l’avortement du temps jadis, les enfants qui n’étaient pas les bienvenus étaient exposés, on les confiait aux soins du Bon Dieu et des éléments, on les précipitait dans une chute d’eau ou dans une crevasse. Comme personne n’avait le courage de les tuer, et comme il n’existait pas de bourreaux d’enfants en activité sur la terre d’Islande, la tâche revenait aux mères dont beaucoup perdaient la raison après avoir jeté leur nouveau-né du haut d’une falaise. C’était pourtant ce qu’on attendait d’elles et les motivations de ces exécutions étaient le plus souvent de nature morale, l’enfant n’avait pas de père, il était né d’un propriétaire terrien et d’une fille de ferme, il était le fruit d’un viol ou d’un moment de folie le temps d’une lumineuse nuit d’été. Mais parfois, le motif était également économique, la pauvreté était telle qu’elle ne tolérait pas l’arrivée d’une bouche supplémentaire. 
Oui, c’était incroyable, Rögnvaldur Sumarsól avait été un de ces enfants. À ses dires, on l’avait abandonné dans la nature. D’une manière ou d’une autre (on se demande comment ?!), il avait été sauvé et, depuis, il avait passé sa vie exposé aux éléments, c’était dehors qu’il avait cheminé, dehors qu’il avait arpenté versants et vallées telle une incarnation, un porte-parole de cette cohorte invisible, de cette partie silencieuse de la nation, peut-être seul survivant parmi les milliers de nouveau-nés qui avaient hurlé au fond des crevasses et des précipices d’Islande, ce pays si cruel avec ses habitants qu’il en réclamait un dixième : un enfant sur dix devait lui être sacrifié.


La saison de l’abattage touchait à sa fin, aussitôt relayée par les mois passés à tricoter. Les pièces communes des fermes se transformaient en ateliers indépendants où toutes les mains s’affairaient dans leur tic-tac quatorze heures par jour tandis que l’hiver hululait sur les toits en tourbe. Seule la femme chargée de la traite et le berger échappaient à ces camps où les doigts étaient réduits aux travaux forcés, juste le temps de traire et de nourrir les bêtes, en dehors de ça, tous les hommes, les femmes et les enfants étaient à la tâche. C’étaient surtout les petites fermes qui assuraient leur subsistance en fabricant gants de mer et chaussettes dites « de vente », c’était le nom que portaient les longues chaussettes d’un beau blanc qui montaient jusqu’à l’entrejambe, très recherchées par les marins, et qu’on posait sur le comptoir du magasin, immaculées et lisses comme des rubans de soie après que les jeunes filles de la maison avaient dormi dessus sept nuits durant. On déposait ces produits à la boutique où l’on prenait en échange des denrées essentielles au foyer. C’était ainsi que se déroulaient les transactions commerciales. Les gens tricotaient pour subvenir à leurs besoins de manière à pouvoir continuer à tricoter. La roue du progrès tournait sur elle-même et n’aidait personne à avancer. 


Ses yeux couleur océan étaient constamment baignés d’eau salée, baignés d’une lueur bleue, celui qui y plongeait voyait la chair à vif de la mer. Elle avait passé son enfance et sa vie dans la lumière éblouissante de l’océan Glacial et si on l’observait avec attention, on distinguait en travers de son iris comme une fine bande de brume : cette femme avait si longtemps vécu sur un rivage du bout du monde que, de même que la soupe se couvre d’une pellicule quand elle reste trop longtemps dans la casserole, ses yeux s’étaient couverts de ce mince trait de brume laissé par l’horizon.


Les chasseurs norvégiens avaient adopté une pratique consistant à traîner leurs prises jusque dans le Segulfjörður où ils les fixaient à des ancres, le fjord était donc devenu un gigantesque réfrigérateur. À la fin août, il pouvait flotter dans le Pollur entre quarante et cinquante baleines, si bien qu’il devenait presque impraticable pour les voiliers. Ah ça oui, ce Segull était décidément un fjord étonnant. Quand il n’était pas plein à ras bord de bancs de poissons minuscules, il débordait d’animaux qui étaient les plus gros de la terre. À la fin de l’été arrivaient les grands navires à vapeur norvégiens qui emmenaient les mastodontes à la station baleinière, sur la rive ouest du fjord. Cette méthode de travail n’était pas du goût de tout le monde. Kristmundur à la blanche chevelure était le porte-parole de ceux qui exigeaient que les Norvégiens s’acquittent d’une taxe pour l’usage de ce réfrigérateur en plein air, c’était à peine si on pouvait désormais accéder à la jetée, en outre, aucun bateau digne du nom ne pouvait plus accoster à Hvammur à cause de cette maudite écurie de baleines.


Réputé dans toute l’Islande, le requin faisandé du cap de Segulnes était une friandise qu’on cultivait comme n’importe quel légume de potager. On enfouissait les morceaux sur le rivage en automne et on les ressortait trois ans plus tard, lorsqu’ils avaient pris la couleur verte des légumes après cette longue fermentation. Rien n’égale ce que la terre a digéré, disaient les anciens en se mettant dans la bouche un morceau, recourant à leur technique bien particulière qui consistait à le goûter d’abord du bout des dents avant de le soumettre à leurs papilles : c’est qu’il fallait prendre son élan pour se confronter à une puanteur si patiemment maturée.


En Islande, le monde du travail était figé depuis mille ans. Les tâches saisonnières formaient les maillons fixes d’une chaîne immuable : agnelage, sevrage, transhumance, fenaison, abattage, semaines passées à tricoter, campagne de pêche hivernale, campagne de printemps… Chaque journée de travail était la suite logique de la veille et le prélude au lendemain. Grâce à leur labeur, les gens avançaient d’un cran sur la chaîne, sans toutefois jamais la quitter pour se retrouver ailleurs. Le progrès était inconnu. On ne trimait jamais pour amasser, mais seulement pour avoir le droit de continuer à s’épuiser à la même besogne. L’avenir n’était porteur d’aucun espoir, d’aucun rêve, d’aucune impatience, il n’était que l’exacte réplique du passé, ce qui cadenassait la vie en Islande.


 

 

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