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vendredi 11 juillet 2025

[Shimazaki, Aki] Ajisaï

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Ajisaï

Auteur : Aki SHIMAZAKI

Parution : 2025    

Editeur : Actes Sud

Pages : 176 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Shôta est étudiant en littérature et rêve de devenir écrivain. Lorsqu’il apprend que sa famille, qui l’a toujours aidé, se heurte à des difficultés financières, il doit chercher une solution pour subvenir seul à ses besoins. Alors qu’il se résout à cumuler les emplois, se présente à lui la chance inespérée d’occuper une dépendance de la maison de campagne d’un couple marié. C’est là qu’il rencontre madame Oda, la propriétaire, musicienne troublante avec qui il va retrouver le goût du piano – une rencontre digne des plus beaux romans d’amour.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née au Japon, Aki Shimazaki vit à Montréal depuis 1991.
La première pentalogie, Le Poids des secrets, comprend Tsubaki (prix Hervé Foulon – Un livre à relire 2021), Hamaguri (prix Ringuet), Tsubame, Wasurenagusa (prix Canada Japon) et Hotaru (prix littéraire du Gouverneur général du Canada).
Son deuxième cycle romanesque, Au cœur du Yamato, est composé de Mitsuba, Zakuro, Tonbo, Tsukushi et Yamabuki (prix Asie de l’Association des écrivains de langue française – ADELF).
Le troisième cycle, L’Ombre du chardon, comporte Azami, Hôzuki, Suisen, Fuki-no-tô et Maïmaï.
Son nouveau cycle, Une clochette sans battant, débuté avec Suzuran (2020 ; prix Canada Japon), Sémi (2021) et No-no-yuri (2022), se poursuit avec Niré (2023) et Urushi (2024).
Tous ses romans peuvent se lire individuellement, ou dans le désordre au sein d’une pentalogie, et forment une œuvre singulière, publiée dans son intégralité par Actes Sud.

 

 

Avis :

D’origine japonaise et installée au Canada, Aki Shimazaki entame avec Ajisaï sa cinquième pentalogie, toujours écrite en français. Sous ce titre signifiant Hortensia et symbolisant l’amour d’une femme, elle aborde avec sa sobriété et sa poésie habituelles de nombreux traits typiques de la société japonaise, tout en développant un thème des plus universels.

Le motif central est classique, c’est sa déclinaison particulière, comme une variation contemporaine et locale illustrant son intemporalité archétypale, qui fait la saveur et la valeur de cette histoire. Aspirant écrivain, Shôta l’étudiant en littérature hésite d’autant plus à poursuivre jusqu’au doctorat des études onéreuses ne débouchant que sur de rares et prestigieux postes en université, que la faillite de son père, jusqu’ici prospère propriétaire d’un grand magasin, le contraint à s’autofinancer. Par chance, il décroche, en complément de ses heures le soir dans une librairie, un emploi de house-sitting lui garantissant le gîte sur la propriété de campagne d’un couple fortuné. Mais voilà que sa rencontre avec la maîtresse des lieux, la belle et malheureuse en ménage madame Oda, vient troubler leurs sentiments à tous deux, déclenchant une passion fleurant l’interdit et la tragédie.

D’une trompeuse simplicité, le récit tire sa subtilité des mille et infinies nuances qui, par petits et précis coups de pinceaux, laissent apercevoir la profondeur des non-dits sous la surface à la poésie un peu froide d’une narration consacrée avant tout aux actes et comportements observables. Dans cette peinture japonaise, pas de démonstrations émotives, mais des protagonistes faisant simplement face, sans se plaindre ni se rebeller, à l’invisible mais omniprésent maillage des attentes et des contraintes sociales. Pourtant, les difficultés et la détresse psychologique foisonnent à tous les niveaux, qu’il s’agisse de la crise économique et de la honte de la faillite, de l’hyper-compétition dans un système éducatif coûteux ne garantissant pas forcément de débouchés, de la tentation du suicide en cas d’échec et de la difficulté des femmes à vivre libres et indépendantes. C’est ainsi que cette histoire que l’on pourrait à tort juger plutôt convenue et sans surprise finit par dessiner en filigrane, dans la chair et dans l’âme de ses personnages, l’envers de la société japonaise contemporaine, le conservatisme de ses traditions et son écrasante pression sociale.  

Après les émotions conflictuelles du jeune Shôta, déchiré entre l’intensité de ses sentiments et le respect des convenances, l’on attendra avec impatience le point de vue des autres caractères, dont cette femme en quête d’émancipation, l’auteur nous ayant accoutumés à décliner la même histoire sous différents angles au fil des tomes, par ailleurs abordables indépendamment les uns des autres, de ses pentalogies. (4/5)

 

Citation :

Mon frère, toujours cynique, m’a averti : “Rien n’est plus cher que ce qui est gratuit.” 

 

Du même auteur sur ce blog :

 

 

 


jeudi 15 avril 2021

[Shimazaki, Aki] Le poids des secrets 5 - Hotaru

 



 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Hotaru

Auteur : Aki SHIMAZAKI

Parution : 2004   

Editeur : Léméac / Actes Sud

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

À la saison des lucioles, lorsqu'elle rend visite à sa grand-mère, Tsubaki est loin de se douter que celle-ci lui confiera bientôt le secret qui ronge sa vie depuis cinquante ans, incapable qu'elle fut de le révéler à son mari. Étudiante en archéologie, Tsubaki apprend à travers cette confession les lois cruelles de la vie: l'innocence et la naïveté des jeunes filles sont souvent abusées par les hommes de pouvoir et d'expérience, et leur destinée s'en trouve à jamais bouleversée.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Aki Shimazaki est née au Japon et vit à Montréal depuis 1991. D'abord parue entre 1999 et 2004, sa première pentalogie, composée des titres Tsubaki, Hamaguri, Tsubame, Wasurenagusa et Hotaru, a été saluée par la critique et récompensée notamment par le prix Ringuet (2001), le prix Canada-Japon (2004) et le Prix littéraire du Gouverneur général du Canada (2005). Au cœur du Yamato, son deuxième cycle, s’est conclu avec la parution de Yamabuki (2013), qui lui a valu le Prix littéraire Asie de l’ADELF. Maïmaï est le dernier titre du cycle L’ombre du chardon, qui comprend déjà Azami (2014), Hôzuki (2015), Suisen (2016) et Fuki-no-tô (2017).

 

 

Avis :

Affaiblie et âgée, Mariko s’apprête à emporter bientôt tous ses secrets dans la tombe. Les confidences de sa petite-fille sur les avances d’un de ses professeurs la décident néanmoins à lui raconter ce qui bouleversa toute sa vie, la laissant à jamais et secrètement rongée par la honte et la culpabilité : sa relation amoureuse avec un homme plus âgé lorsqu’elle n’avait que seize ans, la naissance de leur fils Yukio et sa réputation de « femme douteuse », enfin le harcèlement de cet amant même après qu’elle se fut mariée avec le bon Kenji Takahashi.

Si les cinq livres de la série peuvent se lire indépendamment et dans le désordre, celui-ci referme le cercle en revenant, à travers Mariko, sur ce qui mena à la tragédie du premier tome. L’on y découvre de nouvelles facettes de cette femme, condamnée à subir toute sa vie les conséquences de sa jeune innocence abusée par un homme puissant et sans scrupule. Comme la bombe atomique lancée sur Nagasaki continua longtemps et insidieusement ses ravages, cette déflagration dans la vie de Mariko aura finalement provoqué une invisible réaction en chaîne, impactant, à leur insu et sur plusieurs générations, l’existence de bien des membres de cette famille.

Aki Shimazaki clôt magnifiquement le cycle du Poids des Secrets, nous laissant durablement charmé par la délicatesse et la poésie de sa plume si légère et si fluide. Minuscules lucioles virevoltant sur l’écran noir de l’Histoire, les personnages de ces cinq petits livres auront chacun traversé des séismes intimes dont la violence n’a rien à envier à celle des grands évènements de leur époque. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Elle et mon père ont été victimes de la bombe atomique qui est tombée sur Nagasaki. Ils ont échappé à la mort par miracle. Ces jours-ci, j'entends Obâchan murmurer : "Voici venir la cinquantième année depuis lors. Je n'avais jamais espéré vivre si longtemps…"

— Ojîchan, pourquoi les lucioles émettent-elles de la lumière ?  
Il répond :  
— Pour attirer des femelles.  
Je suis étonnée :  
— Alors, les lucioles sont-elles mâles ?
— Oui. Les femelles sont des vers luisants. Elles émettent aussi de la lumière, mais elles ne volent pas. Les deux s’échangent des messages amoureux en clignotant.
 Je m’exclame :
 — Comme c’est romantique !
 — Oui, dit Ojîchan. Au moins pour nous, les Japonais.
 — Qu’est-ce que tu veux dire ?
 — En France, il existe une superstition étrange : ces lumières seraient les âmes des enfants morts sans avoir reçu le baptême. Pour les gens qui y croient, ces insectes sont bien sinistres.  
Le mot « sinistre » me fait penser à la scène du soir de la bombe atomique qu’Obâchan m’a racontée une fois : « J’ai vu une volée de lucioles au-dessus du ruisseau, qui était écrasé par les ruines des bâtiments. Les lumières de ces insectes flottaient dans le noir comme si les âmes des victimes n’avaient pas su où aller. » Je me demande où ira l’âme d’Obâchan. Va-t-elle errer pour toujours entre ce monde et l’autre monde ? Ses jours sont comptés. J’espère qu’elle trouvera le calme et pourra mourir en paix, comme Ojîchan.

 

Du même auteur sur ce blog :

 



 

 


 

mardi 13 avril 2021

[Shimazaki, Aki] Le poids des secrets 4 - Wasurenagusa

 



 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Wasurenagusa

Auteur : Aki SHIMAZAKI

Parution : 2003   

Editeur : Léméac / Actes Sud

Pages : 128

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Après un premier mariage raté, Kenji Takahashi découvre qu'il est stérile. Accablé, il quitte la maison familiale. Seule compte encore pour lui sa nurse, Sono. Lorsqu'il fait la connaissance de Mariko, qui vit seule avec son fils Yukio, il en tombe amoureux et l'épouse contre l'avis de ses parents, qui le déshéritent. Quarante-six ans plus tard, retraité, affaibli, il recherche les traces de Sono. Au moment où il retrouve sa tombe, sur laquelle est inscrit le nom de la fleur de myosotis (wasurenagusa), il découvre le secret de ses origines et le malheur qui a frappé ses parents.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Aki Shimazaki est née au Japon et vit à Montréal depuis 1991. D'abord parue entre 1999 et 2004, sa première pentalogie, composée des titres Tsubaki, Hamaguri, Tsubame, Wasurenagusa et Hotaru, a été saluée par la critique et récompensée notamment par le prix Ringuet (2001), le prix Canada-Japon (2004) et le Prix littéraire du Gouverneur général du Canada (2005). Au cœur du Yamato, son deuxième cycle, s’est conclu avec la parution de Yamabuki (2013), qui lui a valu le Prix littéraire Asie de l’ADELF. Maïmaï est le dernier titre du cycle L’ombre du chardon, qui comprend déjà Azami (2014), Hôzuki (2015), Suisen (2016) et Fuki-no-tô (2017).

 

 

Avis :

Après l’échec d’un premier mariage sans enfant, Kenji Takahashi se découvre stérile. Ne supportant plus la pression de ses riches parents traditionalistes pressés de le voir assurer la lignée familiale, conscient que la seule véritable affection qu’on lui ait jamais prodiguée fut en définitive celle de sa nourrice Sono, il se détourne des siens pour épouser, envers et contre tous, une jeune femme sans pedigree ni fortune dont il est tombé amoureux, Mariko, déjà mère du petit Yukio. Près de cinquante ans plus tard, sur la tombe de Sono, il découvre enfin la raison de l’intransigeance de ses parents…

Décidément, dans ce Japon d’avant-guerre où la tradition et l’honneur encadrent toute existence, il n’est aucun personnage de cette série qui ne cache jusqu’à sa mort un drame secret, avec dans son sillage une cascade de désastres impactant à son insu la génération suivante. Ainsi, comprend-on a posteriori que, recroquevillés leur vie durant sur une honte soigneusement dissimulée pour préserver les apparences et leur conformité aux bonnes mœurs japonaises, les parents Takahashi ont dû voir avec horreur leur propre tragédie les rattraper au travers de leur fils. Ne pouvant sans se renier exiger de lui autre chose qu’une rigueur et un sacrifice semblables aux leurs, ils n’ont pu qu’être choqués par les choix différents du jeune homme : un acte de rébellion destiné à poursuivre longtemps celui-ci, déchiré entre son amour pour Mariko et Yukio, et le devoir filial, si fondamental au Japon, qu’il s’est trouvé obligé de sacrifier.

Tous les personnages d’Aki Shimazaki se construisent sur une béance secrète, que le texte laisse deviner au travers des déchirures que leurs existences vécues vaille que vaille finissent par laisser apparaître, souvent au soir d’une vie, à l’heure des bilans et des questionnements. D’une magnifique et touchante humanité, la plume si légère et si épurée de l’auteur n’en finit pas d’éblouir par les profondeurs et les émotions suggérées avec tant de poétique sobriété. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Trois ans passèrent sans enfant. « Mariée à un héritier, la femme qui ne peut faire d’enfant en trois ans doit quitter la famille. » Ma mère me rappela cet usage traditionnel et lança un jour à ma femme : « C’est votre faute, l’infécondité ! » Mon père me suggéra une maîtresse en ajoutant : « Tu pourrais garder ta femme. » Je refusai. Satoko ne supporta plus les pressions exercées par mes parents et me dit : « Je voudrais vivre ailleurs. » Je comprenais son désir. Pourtant, je n’osais pas lui répondre que je le souhaitais aussi. « Je suis héritier, dis-je. Je ne peux abandonner ni ma maison ni mes parents. » Alors elle décida de partir.

— On n’oublie jamais les paroles gentilles de quiconque. (…)
« On n’oublie jamais les paroles méchantes de quiconque non plus. »

— C’est incroyable d’avoir une si vieille famille impériale, la plus vieille du monde. Nous avons maintenant le cent vingt-cinquième empereur !
— Pourtant, dis-je, il ne sera pas facile à l’avenir de garder seulement la lignée paternelle. C’est à cause du Code de la famille impériale appliqué à l’ère de Meiji et après la guerre. De fait, huit héritières ont régné entre l’époque d’Asuka et d’Édo.
 — Vous avez raison. C’est pour cela que jusqu’à l’époque de Taïshô, l’héritier dont la femme était inféconde ou qui n’avait que des filles pouvait avoir des concubines afin d’avoir des garçons. Mais cette coutume ne se pratique plus maintenant.
 — Alors, dis-je, on devrait modifier le Code pour que la femme puisse devenir héritière.
 — Très bien, répond-il.
 Son regard est fixé sur les pièces. Je continue :
 — Si l’on attache de l’importance à la continuité de la lignée paternelle ou maternelle, il faudra considérer toutes les possibilités de faire des enfants. Par exemple, la femme dont le mari est stérile pourrait avoir des concubins.
 Monsieur Nakamura me regarde, interloqué :
 — Quoi ? Qu’est-ce que vous avez dit ?
 — Des concubins pour les femmes. Pourquoi pas ? Ce n’est pas seulement les femmes qui sont infécondes. Les hommes peuvent l’être, et parfois les deux.
 — Je ne suis pas certain que je pourrais me faire à cette idée, même dans le cas où je serais stérile. J’aimerais mieux ne pas avoir d’enfant que de voir ma femme coucher avec quelqu’un d’autre.
 Il a l’air embarrassé. Je dis :
 — Moi aussi. Les hommes sont vraiment égoïstes. 
 
— Il y a trop de vénalité. Comme on dit le proverbe : « Même en enfer, le jugement dépend de l’argent. »

Au Moyen Âge, un chevalier se promenait avec sa belle au bord du Danube. Il s’appelait Rudolf et elle, Belta. La fille aperçut, sur la rive, de petites fleurs bleues et elle voulut les avoir. Rudolf descendit. En les cueillant, il tomba dans le courant rapide. Désespéré, il se débattit, mais en vain. Belta paniqua. Il cria, en lançant les fleurs vers elle : « Ne m’oublie pas ! » et il disparut dans l’eau…

 

Du même auteur sur ce blog :

 

 
 
 

 

dimanche 11 avril 2021

[Shimazaki, Aki] Le poids des secrets 3 - Tsubame

 



 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Tsubame

Auteur : Aki SHIMAZAKI

Parution : 2001   

Editeur : Léméac / Actes Sud

Pages : 128

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Lors du tremblement de terre de 1923, qui a dévasté la région du Kanto et entraîné plus de cent quarante mille morts, la Coréenne Yonhi Kim devient, question de survie, la Japonaise Mariko Kanazawa. À la fin de sa vie, alors qu'elle est veuve, mère d'un chimiste et grand-mère de trois petits-enfants, le mystère de sa naissance lui est dévoilé : le prêtre catholique qui l'avait recueillie dans son église lors du tremblement de terre, surnommé monsieur Tsubame, était-il l'instrument du destin qui a permis à cette hirondelle de s'élancer hors du nid ?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née au Japon, Aki Shimazaki vit à Montréal depuis 1991. Toute son œuvre est disponible chez Actes Sud, notamment ses trois pentalogies : Le Poids des secrets, Au cœur du Yamato et L’Ombre du chardon. Ces quinze volumes peuvent parfaitement se lire individuellement, ou dans le désordre - c'est bien là l'étonnant art de la construction que maîtrise Aki Shimazaki.

 

 

Avis :

Coréenne émigrée au Japon, la mère de la toute jeune Jonhi Kim disparaît lors du massacre de ses compatriotes en 1923, au lendemain du séisme qui vient de dévaster la région du Kanto. Le prêtre catholique qui a recueilli l’orpheline parvient à la faire passer pour Japonaise. Devenue Mariko, elle passera sa vie à cacher ses origines étrangères au plus profond d’elle-même, jusqu’à ce que, au soir de sa vie, un autre secret resurgisse, lié cette fois à l’identité d’un père qu’elle avait toujours cru ne pas connaître.

Mariko n’est autre que la mère de Yukio, personnage principal du deuxième volet de la pentalogie. Ce retour dans le passé vient ajouter une nouvelle épaisseur aux couches de secrets qui entourent cette famille, éclairant d’un jour nouveau le récit des précédents tomes. L’on y découvre le terrible sort des zaïnichi, ces Coréens que le déclin économique de leur pays après son invasion par les Japonais a contraint à l’exil auprès de ceux-là-mêmes qui les méprisent au nom d’une persistante idéologie raciste. Objets de toutes les discriminations et persécutions, certains tentent de changer discrètement d’identité, comme Mariko, celant leur secret jusqu’auprès de leur descendance, pour lui permettre de vivre normalement dans un Japon qui ne tolère pas la double appartenance nationale et culturelle.

Comment ne pas fondre pour cette vieille dame si digne et si fragile qui se sera appliquée toute sa vie à occulter ses origines et son identité, trouvant jusqu’au bout la force de protéger son fils et ses petits-enfants pour qu’ils puissent construire librement leur vie ? Comme toujours chez Aki Shimazaki, l’émotion affleure avec la plus grande délicatesse, une extrême pudeur entourant la souffrance de personnages dont l’auteur restitue toute la profondeur avec une confondante sobriété. Quelle subtilité derrière l’apparente simplicité du récit, ciselé jusqu’à l’épure. Et quel tour de force de rendre chaque livre de la série à la fois indépendant et si complémentaire aux autres. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

« Nos fils étaient toujours parmi les meilleurs de la classe. Quand l’aîné a eu seize ans, il nous a demandé d’obtenir la nationalité japonaise pour toute la famille. Cela nous a étonnés. Il a dit : “Sans cela, j’aurai beau étudier fort et entrer dans une bonne université, je ne pourrai jamais trouver un bon emploi. J’aimerais devenir professeur de mathématiques. Il n’est même pas certain que l’école accepte que les zaïnichi  se présentent à l’examen d’admission.” Mon mari lui a expliqué : “Tu dois comprendre que kika ne veut pas dire simplement obtenir la nationalité japonaise tout en gardant son identité raciale. Il faut abandonner la nationalité d’origine et être Japonais avec un nom japonais. Et si tu es devenu Japonais, les Coréens d’ici ne t’accepteront plus comme compatriote et les Japonais ne te considéreront jamais comme Japonais s’ils apprennent que tu es d’origine coréenne. Cela n’a aucun sens. Si tu tiens vraiment à devenir professeur, va à l’étranger. Même si tu réussis bien dans ta profession, je ne serai pas heureux de savoir que tu dois encore cacher ton identité.” »

« Mes enfants étaient toujours la cible de l’ijime [brimades] . Leurs camarades se moquaient du nom coréen en disant “Toi, Chôsenjin [Coréen] !” Souvent, nos fils rentraient à la maison, le visage blessé. Et notre fille pleurait constamment, car ses camarades lui volaient ses fournitures scolaires et les jetaient à la poubelle. À l’époque de la colonisation, le gouvernement du Japon exigeait que nous portions un nom japonais. Mais mon mari ne l’a jamais accepté. Quand mes enfants nous ont demandé de changer leur nom en japonais, mon mari leur a dit : “Nous ne changeons pas notre nom pour cacher notre identité coréenne. Vous n’avez rien à corriger. C’est vos camarades qui doivent corriger leur attitude !” Il avait tout à fait raison. Mais j’avais pitié de nos enfants. Je comprends le sentiment des parents qui utilisaient un nom japonais. Pourtant, ce n’est pas facile non plus de vivre en cachant son identité ; leur vie doit être aussi difficile que la nôtre, car ils ne peuvent échapper non plus aux obstacles que tous les zaïnichi coréens affrontent et ils doivent avoir un poids sur la conscience, comme s’ils se mentaient à eux-mêmes. »

vendredi 9 avril 2021

[Shimazaki, Aki] Le poids des secrets 2 - Hamaguri

 



 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Hamaguri

Auteur : Aki SHIMAZAKI

Parution : 2000   

Editeur : Léméac / Actes Sud

Pages : 112

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Enfant illégitime, Yukio est très attaché à une petite fille avec laquelle il joue quand elle vient au parc avec son père. Le jour où sa mère se marie, ils quittent Tokyo pour Nagasaki. Une autre vie commence, avec enfin une figure paternelle, mais Yukio reste d’un naturel solitaire. Il pense souvent à la fillette qui l’avait demandé en mariage et dont il garde un souvenir aussi doux que vague. À l’adolescence, pendant la Seconde Guerre mondiale, il tombe amoureux de sa nouvelle voisine mais ne peut oublier sa promesse d’enfant…

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née au Japon, Aki Shimazaki vit à Montréal depuis 1991. Toute son œuvre est disponible chez Actes Sud, notamment ses trois pentalogies : Le Poids des secrets, Au cœur du Yamato et L’Ombre du chardon. Ces quinze volumes peuvent parfaitement se lire individuellement, ou dans le désordre - c'est bien là l'étonnant art de la construction que maîtrise Aki Shimazaki.

 

 

Avis :

Lorsqu’ils étaient de très jeunes enfants et habitaient Tokyo, Yukiko et Yukio avaient échangé un serment d’amour éternel avant de se perdre de vue. Devenus adolescents, ils se retrouvent sans se reconnaître à Nagasaki, où leurs familles ont emménagé dans deux maisons mitoyennes. Un tendre sentiment lie bientôt à nouveau le jeune couple, avant qu’inexplicablement pour Yukio, Yukiko ne prenne soudain ses distances. Bien des années plus tard, alors qu’elle s’apprête à mourir, sa mère laisse enfin entendre à Yukio la raison de cet éloignement qui le hante toujours…

Après avoir découvert le récit de Yukiko dans le premier volet de la pentalogie, nous voici cette fois dans la peau de Yukio, dont le point de vue nous fait aborder les mêmes évènements sous un angle différent. Contrairement à Yukiko qui en a porté consciemment l’invisible fardeau toute sa vie, Yukio ne soupçonnera jamais, avant les tardives révélations maternelles, le terrible secret impliquant leurs parents. Celui-ci n’en aura pas moins un impact décisif sur toute son existence, à jamais teintée des regrets et de la nostalgie d’un premier amour inexplicablement perdu et qui pourtant, à son insu, est venu par deux fois frapper à la porte de son destin.

Toujours aussi parfaite dans sa limpidité subtile et légère, l’envoûtante plume d’Aki Shimazaki laisse entrevoir avec délicatesse les sombres profondeurs creusées par les non-dits, si intrinsèques à la culture japonaise. Une tonalité douce-amère imprègne ce deuxième opus du Poids des Secrets, empli de la rémanence, à la fois tenace et fragile, des sentiments qui ont marqué une vie enfuie. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Dans le bois, Yukiko me parle du discours du commandant de son usine. Elle dit :  
— Pourquoi doit-on perdre la vie si facilement ? Il nous dit : « Il faut se battre jusqu’à la mort. Ne pas revenir vivant. C’est honteux d’être fait prisonnier. Cela déshonore non seulement le soldat mais aussi sa famille et toute la parenté. » On considère la famille d’un soldat comme otage. Pauvres soldats ! Le pire, c’est qu’ils croient en une telle idéologie stupide créée par le gouvernement pour gagner la guerre.
Je réponds :  
— Oui, vraiment. On est paralysé par le lavage de cerveau de la nation, comme dit ton père.

— Je pense à ce qui arrive à la mémoire après la mort. Ce qu’on a dit, ce qu’on a pensé, ce qu’on a appris… Où ça va après la mort ?
Je réponds :  
— Je ne pense pas à la vie après la mort. Je crois que la mémoire disparaît au moment de la mort.

 

Du même auteur sur ce blog :

 

 
 

 


 

mercredi 7 avril 2021

[Shimazaki, Aki] Le poids des secrets 1 - Tsubaki

 



 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Tsubaki

Auteur : Aki SHIMAZAKI

Parution : 1999                   

Editeur : Léméac / Actes Sud

Pages : 104

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

À la mort de sa mère, survivante de la bombe atomique de Nagasaki, Namiko se voit remettre deux enveloppes. La première est adressée à un oncle maternel dont elle ignorait l’existence et qu’elle est chargée de retrouver. La seconde contient une lettre en forme de confession à sa fille, sans laquelle elle n’aurait pu partir en paix. Elle y raconte son quotidien pendant la guerre, son premier amour, et révèle le secret qui l’a poussée à commettre l’indicible.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née au Japon, Aki Shimazaki vit à Montréal depuis 1991. Toute son œuvre est disponible chez Actes Sud, notamment ses trois pentalogies : Le Poids des secrets, Au cœur du Yamato et L’Ombre du chardon. Ces quinze volumes peuvent parfaitement se lire individuellement, ou dans le désordre - c'est bien là l'étonnant art de la construction que maîtrise Aki Shimazaki.

 

 

Avis :

Au soir de sa vie, Yukiko décide de se libérer enfin du terrible secret qui pèse sur son âme depuis plus de cinquante ans. Dans une lettre à sa fille rédigée juste avant de se donner la mort, elle raconte son enfance et son adolescence, jusqu’à ce jour pour elle doublement fatidique du 9 août 1945, où la bombe atomique qui anéantissait Nagasaki effaçait du même coup toute trace de l'acte indicible qu’elle, Yukiko, venait de commettre à quatorze ans.

La concision et le dépouillement du texte, sa manière de ne laisser qu’entrevoir les abîmes intérieurs de ses personnages, démultiplient la force de cette histoire, toute de pudeur, de délicatesse et de non-dit. L’essentiel de la charge émotionnelle du roman vient de ce qu’il suggère au-delà des mots et du récit lui-même : en particulier, la béance qu’a dû devenir la vie de Yukiko, quand l’atroce et inimaginable destruction de sa ville, bientôt suivie par l’effondrement de son pays, est venue, telle un terrible châtiment, démultiplier son crime à l’infini, en même temps que le réduire à l’état d’un minuscule et invisible fait divers. L’adolescente se retrouvait désormais, et à jamais, sous le poids d'un secret familial et d'une culpabilité d’autant plus écrasants qu’ils étaient devenus dérisoires et indécents face à l’Histoire.

En un tour de force d’une seule centaine de pages, drame personnel et tragédie historique s’entremêlent dans une confusion de douleur, de stupeur et de honte qui, malgré le temps, le silence et la poursuite de la vie, laisseront des traces indélébiles destinées à resurgir malgré tout. L’on demeure durablement hanté par la puissance d’évocation, les profondeurs abyssales et la beauté épurée de cette œuvre. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

- La justice, donc, n'est pas importante ?  
- Il n'y a pas de justice. Il y a seulement la vérité.

Au moment où nous partions, ma mère dit, en se mettant au lit :
- Il y a des cruautés qu'on n'oublie jamais. Pour moi, ce n'est pas la guerre ni la bombe atomique.

J’aimais la vie simple et les gens en qui je pouvais avoir confiance, comme madame S. aujourd’hui. Vivre dans ce monde, c’est déjà assez compliqué. Pourquoi doit-on chercher une autre complication ? »

Ce matin, j’ai vu un jeune travailleur fouetter le dos d’un Coréen jusqu’au sang. Il l’accusait d’avoir volé de la nourriture. J’ai saisi le jeune travailleur par les bras et je lui ai dit : « Tout le monde a faim. Pardonnez-lui, s’il vous plaît. » Le Coréen s’est défendu : « J’ai toujours faim, mais ce n’est pas moi qui ai volé. » J’ai demandé alors à ce jeune travailleur qui semblait avoir le même âge que moi : « Vous l’avez vu voler ? » Il m’a répondu, très fâché : « Non, mais il était là-bas ! Il n’y avait que lui, ce Coréen. C’est une preuve suffisante ! » J’ai insisté : « Ce n’en est pas une et ce n’est pas nécessaire de fouetter quelqu’un de toute façon. » Aussitôt après, le travailleur en a parlé au commandant. On m’a ordonné d’aller le voir. Il m’a dit : « Tu dois lui obéir. Il travaille ici depuis plus longtemps que toi, il est plus âgé que toi et tu n’es qu’un étudiant. C’est clair. Nous nous battons contre les Américains pour l’unité et la paix en Asie. Pour l’unité, l’ordre est très important. Comprends-tu ? » Je lui ai dit : « Je voulais dire simplement la vérité. Ce garçon coréen disait qu’il n’avait pas volé et le travailleur ne l’avait pas vu voler. » Au lieu de me laisser finir, le commandant m’a donné un coup sur le bras gauche avec un bâton, ajoutant : « Tu n’as pas encore compris ! Ce n’est pas le temps de chercher la vérité. C’est l’unité qu’on doit chercher. Pour l’unité, il faut obéir aux ordres. Si tout est bien ordonné et bien respecté, la paix arrivera automatiquement. Donc tu dois obéir aux ordres. C’est tout. Va-t’en ! »

 

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