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mardi 21 juillet 2026

Critique : "Cathédrale" de Tarik Noui | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Cathédrale" de Tarik Noui





J'ai aimé

 

Titre : Cathédrale

Auteur : Tarik NOUI

Parution : 2026 (Actes Sud)

Pages : 336

Accès au livre : ISBN 9782330215880  
                           en librairie

 

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Une nuit, dans la cité déchue d’Enoch, un garçon noir issu des quartiers miséreux est pris pour cible par la police. Corban Khôl ne souhaitait pourtant qu’une chose : découvrir la construction en cours de "la plus grande cathédrale du monde".
Quelques mois plus tard, alors que des nuées de corneilles se sont abattues sur les rues, Sarah Stavisky, une jeune étudiante a priori sans histoires, disparaît. Jonathan Lamm, affecté à l’enquête, sait qu’il doit faire vite : semant des cadavres sur son passage, la pègre pourrait bien être elle aussi à la recherche du coupable…
Tarik Noui signe ici un grand roman noir sur une humanité qui contemple sa propre fin et tente à toute force d’y échapper. Entre ténèbres et éclat, au cœur d’une ville qui dévore ses enfants : un lieu en devenir où tous pourront réclamer leur part de pardon. Mais, en enfer, rares sont les innocents, et rares ceux qui n’obéissent qu’à une seule loi.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1973, Tarik Noui est l’auteur de plusieurs romans et de nombreuses fictions pour France Culture. Il est également scénariste pour le cinéma et la télévision.

 

 

Avis :

Scénariste et écrivain reconnu pour son goût du noir, Tarik Noui ancre Cathédrale dans Enoch, ville imaginaire dont la géographie sociale, entre pauvreté, violence et assignations, prolonge directement son propre vécu de jeunesse en banlieue défavorisée. Flic, repenti, dealer ou parrain, ses personnages affrontent tous la même interrogation : comment se défaire de la faute dans un monde qui ne laisse aucune échappatoire. Cristallisant la tension entre déterminisme social et espoir d’un miracle, le surgissement d’une cathédrale en chantier au beau milieu de cette déliquescence fait figure de signe paradoxal, à la fois irruption du merveilleux et promesse fragile de rédemption que l’ordre urbain s’emploie à étouffer.

Un adolescent noir de la trashbelt, venu braver les frontières invisibles d’Enoch pour apercevoir le chantier, est laissé pour mort par les « loups », ces policiers qui veillent à maintenir chacun à sa place. Des années plus tard, une jeune femme disparaît inexplicablement. Ces deux implosions à peine remarquées dans le tumulte de la ville déclenchent pourtant des secousses souterraines dans l’existence d’une poignée de protagonistes : Jonathan, flic hanté par ses renoncements ; Paul, repenti en quête d’amendement ; Eton, dealer modelé par les logiques qu’il voudrait fuir ; et Igor, parrain vieillissant dont l’autorité se délite. Leurs trajectoires, que tout semble opposer, s’entrechoquent dans un récit où chaque tentative d’échapper à l’emprise sociale révèle la force des mécanismes qui les retiennent captifs.

Peu importe l'enquête, au final très discrète, l'originalité du roman tient à l'atmosphère de malaise, de désespoir et d'oppression qui asphyxie une cité en voie de décomposition avancée. Monde où institutions, criminalité et abandon politique participent d’un même mouvement d’effondrement, Enoch apparaît comme un organisme malade, une ville tentaculaire dont chaque recoin reconduit la violence et l’injustice, et où la frontière entre ordre et chaos s’est depuis longtemps effacée. Cette impression de dégénérescence est appuyée par une écriture tendue, rythmée, incantatoire, qui entretient la sensation de suffocation. 

Dans ce paysage dévasté, la cathédrale en construction concentre toutes les ambivalences. Monument de démesure dans une cité à l’agonie, mais aussi frêle espoir d’élévation, elle évoque une sorte de Tour de Babel inversée, édifiée non pour défier le ciel mais pour masquer la déroute d’une ville qui ne croit plus en rien. Projet pharaonique dans un monde à bout de souffle, elle incarne les illusions de grandeur d’un pouvoir déconnecté, les fantasmes mystiques de groupes marginaux et les projections contradictoires d’habitants en quête de sens. Comme la Babel biblique, elle attire, divise et affole, sauf qu'en lieu et place d'une punition divine, la confusion naît ici du chaos social, de la stratification d’Enoch et de l’incapacité collective à produire un horizon commun. Cette dimension symbolique entre gouffre et promesse achève de souligner les ténèbres d'un univers de fin de civilisation où errent des êtres en perdition, pris dans une mécanique sociale inextricable.

L’on referme ce récit presque aussi dérouté que ses personnages. Si la maîtrise stylistique de Tarik Noui, la puissance de son imaginaire urbain et la cohérence implacable de son univers forcent l’admiration, l’inconfort l’emporte face à une noirceur poussée jusqu’à la saturation, à des figures parfois outrancières et à des visions hallucinées d’une ville livrée à ses démons. Aucun espace de respiration ici : seulement un monde poisseux où la violence systémique écrase toute entreprise d’émancipation et condamne d’office à l’échec. A l'opposé de l'apaisement ou de la consolation, le roman tend un miroir grossissant, presque dystopique, à une société contemporaine minée par les fractures sociales, l’abandon politique et la montée des radicalités – un reflet déformé, certes, mais dont les contours résonnent avec une inquiétante familiarité. (3,5/5)

 

 

Citations :

Depuis sa voiture garée sous une arche en béton brut éclatée par endroits, Jonathan observait les gamins. Il leur trouvait le même regard bovin que leur paternel. Rejetons débiles élevés pour accompagner leur père aux matchs. Comme lui, ils avaient appris à beugler pour soutenir leur équipe. Ils ressentaient déjà cette excitation à dire des saloperies à l’adversaire. Et, plus tard, ils seraient ces adolescents brutaux qui iraient casser d’autres adolescents tout aussi idiots, jusqu’à se laisser pousser le ventre à la bière bon marché. Et ainsi de leurs propres rejetons. — Si tu n’as pas de miroir, engendre des monstres pour contempler ta monstruosité.


Igor Niev arrêta sa BMW noire aux abords du stade. Il n’y avait pas de match ce soir-là. Et, autour de l’enceinte, la même faune à errer entre les ombres et les lumières du bâtiment colossal. Sous l’une des voûtes s’étaient installés quelques groupes de sans-abri. Ils avaient fabriqué, avec les déchets de la ville, une forme larvaire de camp dans lequel ils vivaient. Une dizaine d’hommes et deux femmes se tenaient debout devant un maigre braséro. Les flammes lançaient des étincelles qui éclairaient un instant des visages fous. Ils avaient, autour de ce feu reconstitué, la condition éternelle des humains : la lumière sur leur face mais le dos aux ténèbres. Retour à la grotte.
 

jeudi 20 juillet 2023

[Bérard, Thibault] Le grand saut

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Le grand saut

Auteur : Thibault BERARD

Parution : 2023 (Observatoire)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Tout commence lorsque Léonard expire son dernier souffle. Le vieil homme solitaire n’a pas revu ses enfants depuis vingt-cinq ans et a bien des années de frasques à se faire pardonner, aussi n’est-il pas dupe : le chemin vers la rédemption sera escarpé.

Tout commence lorsque Zoé, dix ans, adresse une prière muette pour le salut de sa mère. Depuis que cette dernière est brusquement tombée en catatonie, la petite fille et son père vivent un cauchemar sans fin. Qui pourrait les sauver ?

Entre ombre et lumière, espoir et peur, remords enfouis et secrets tus, les destins de Léonard et de Zoé vont bientôt s’entremêler...
Thibault Bérard poursuit son exploration du grand roman familial dans un récit à la frontière du réel. À travers deux personnages dont la vie bascule, c’est d’amour, de résilience et de quête de soi qu’il s’agit.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Thibault Bérard est né à Paris en 1980. Après des études littéraires, il devient journaliste, puis éditeur pendant quinze ans aux éditions Sarbacane. Il se consacre désormais à l'écriture de littérature générale et jeunesse. Le Grand Saut est son troisième roman.

 

Avis :

En ce jour de juillet 2020, Léonard meurt seul dans sa cuisine, d’une soudaine attaque cardiaque que, par une sorte de dédoublement transitoire, avant de basculer dans l’oubli définitif, il se retrouve à observer. Il se voit, tentant de s’accrocher à l’évier, glissant irrémédiablement au sol, puis gisant sans vie sur le carrelage froid, dans cette maison rendue à l’état de chaos, où, depuis vingt-cinq ans, après une vie familiale imbibée d’alcool et de mensonges, son épouse enterrée et ses enfants fâchés – « Comment tu as pu nous faire ça, Papa ? Comment ? » –, il s’était replié comme une vieille loque infréquentable, réduite à la solitude. En ce moment de bascule qu’est le grand saut dans la mort, lui reviennent en désordre, comme en un crépitement de flashes stroboscopiques, les séquences les plus marquantes de son existence. Alors, dans un mélange doux-amer de tristesse, de regrets, et de tendresse aussi, il se revoit multiplier inconsciemment les mauvais choix, oubliant ses rêves, glissant peu à peu hors de portée de ce bonheur dont il découvre trop tardivement qu’il l’a laissé échappé, blessant les siens pour une vague quête d’aventures dont il ne reste au bout du compte qu’un pauvre goût de cendres.

Pourtant, la rédemption est peut-être pour lui encore à portée d’âme. Ni lui, ni le lecteur, ne savent encore ce qui le lie à cet autre personnage qui vient mêler au récit une seconde trame narrative. Zoé a dix ans. Pour elle, le grand saut est celui de la vie qu’elle a devant elle, à l’image de celui qu’elle accomplit avec appréhension, mais si fièrement, du haut du grand plongeoir à la piscine. Sa vie bascule aussi, lorsque sa mère, victime d’un choc catatonique inexpliqué, est internée après avoir sombré au fond d’elle-même. La petite-fille cherche désespérément comment la rappeler à la vie et pense trouver la clef dans un vieux coffre à secrets relégué à la cave. Une chose est sûre : un lien caché entre ces personnages nous échappe encore, que la suite du récit va se charger de nous dévoiler.

D’une histoire de famille comme il en existe tant, à partir du destin banal d’un homme ordinaire qui, voulant « vivre » plus intensément, a fini par perdre le fil de son existence, hypothéquant le bonheur simple qui l’attendait auprès des siens pour d’illusoires rêves pleins d’ambitions trompeuses, Thibault Bérard a tiré un roman original d’une grande poésie, où, l’émotion sourdant à fleur de mots sans que jamais l’intensité dramatique se relâche, il explore magnifiquement ce qui nous donne envie ou nous empêche de vivre, ce qu’est vivre et pourquoi souvent l’on se trompe, par peur, par illusion, par aveuglement, incapable de discerner l’essentiel et de s’en contenter, au risque, le grand soir venu, de se retourner sur son existence enfuie avec l’incommensurable regret de l’avoir gâchée. Et vous, qu’êtes-vous en train de faire de vos rêves et de votre vie ? Attendrez-vous, comme Léonard, qu’il soit trop tard pour éviter les remords ? Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Dans l’étrange apesanteur de bain tiède où il flotte, le Léonard mort se rappelle la fureur qui s’emparait souvent ainsi de lui. La frustration terrible d’être sans cesse renvoyé à de malheureux essais avortés qui, même lorsqu’il parvenait à les mener à une forme d’achèvement, ne se hissaient jamais à la hauteur du feu dont il se consumait.  
Il sait que ces efforts, en définitive, étaient vains. S’il y avait bien une musique en lui, il n’était pas capable de la faire vivre. Ou peut-être que ce qu’il prenait pour de la musique n’était rien d’autre que du bruit.  
Est-ce cela qu’il doit comprendre ? Faut-il seulement qu’il admette les limites qu’il s’est lui-même dessinées au fil de sa vie ? Si c’est ça, il veut bien reconnaître tout ce qu’on voudra. Oui, il a été stupide d’y croire. Et après ?
 

Léonard est resté à la porte. Vieux fantôme chamboulé par un fragment de souvenir, un presque-rien que sa mémoire avait laissé s’envoler. C’est peu de chose, ce souvenir ; un morceau du grand fouillis d’idées et de désirs qu’il était à dix-neuf ans.  
Mais c’est du rien qui pèse lourd.  
Il avait oublié comme il riait de ses échecs, et comme ce rire était mélodieux. Au bout de vingt-cinq années passées seul dans les remords et la honte, il en était venu à croire qu’il avait toujours été ce bonhomme rongé par un mal intérieur, un venin ancien qui se répandait chaque jour un peu plus dans ses veines… jusqu’au point de non-retour.  
Quand il pensait à sa jeunesse, avant, il se voyait comme un condamné dansant aveuglément au bord du ravin, au son d’une musique qu’il était seul à entendre et qui l’avait finalement conduit à la chute, lorsqu’elle s’était révélée n’être que du bruit.  Apparemment, il s’est gouré sur toute la ligne. S’il a chuté, ce n’est pas à cause d’un mystérieux poison couvant en lui depuis toujours ; c’est parce qu’il a trop vite oublié comment il riait, dans sa jeunesse, de ses échecs. Le jour où les amers récifs de l’existence se sont précipités sur lui, il n’a pas su rire envers et malgré tout.  
Oh, pourquoi a-t-il oublié ?
 

C’est vraiment drôle, cette façon qu’a monsieur Burlac de l’associer à son business. « On en a besoin », « notre chiffre ». Tout ça est assez abstrait pour Léonard. Il n’a pas l’intention de faire carrière dans le commerce d’art ancien. Même s’il est en train de découvrir que sa plume ne rapportera pas autant qu’il l’avait cru, et qu’en attendant, « il faut bien vivre ».  
Parce que c’est ça, vivre. Payer le loyer, maintenant que le père ne l’aidera plus jamais. Acheter à manger, et puis de quoi boire un coup avec les copains. Draguer dans les bars, rentrer parfois seul, parfois accompagné. Se réveiller le matin et s’endormir le soir, dans un état plus ou moins alcoolisé.  
C’est ça, vivre ? Juste ça ?


 

mardi 23 août 2022

[Barry, Sebastian] Des milliers de lunes

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Des milliers de lunes
            (A Thousand Moons)

Auteur : Sebastian BARRY

Traduction : Laetitia DEVAUX

Parution : en anglais (Irlande) en 2020,
                  en français en 2021
                  (Joëlle Losfeld, Gallimard)

Pages : 240

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Bien qu’il s’agisse d’une histoire à part entière, nous retrouvons Winona Cole, la jeune orpheline indienne lakota du roman Des jours sans fin, et sa vie dans la petite ville de Paris, Tennessee, quelques années après la guerre de Sécession.
Winona grandit au sein d’un foyer peu ordinaire, dans une ferme à l’ouest du Tennessee, élevée par John Cole, son père adoptif, et son compagnon d’armes, Thomas McNulty. Cette drôle de petite famille tente de joindre les deux bouts dans la ferme de Lige Magan avec l’aide de deux esclaves affranchis, Tennyson Bouguereau et sa sœur Rosalee. Ils s’efforcent de garder à distance la brutalité du monde et leurs souvenirs du passé. Mais l’État du Tennessee est toujours déchiré par le cruel héritage de la guerre civile, et quand Winona puis Tennyson sont violemment attaqués par des inconnus, le colonel Purton décide de rassembler la population pour les disperser.
Magnifiquement écrit, vibrant de l’esprit impérieux d’une jeune fille au seuil de l’âge adulte, Des milliers de lunes est un roman sur l’identité et la mémoire, une sublime histoire d’amour et de rédemption.

 

Un mot sur l'auteur :

Né à Dublin en 1955, Sebastian Barry est un écrivain, dramaturge et poète irlandais. Il est le seul romancier à avoir obtenu à deux reprises le prestigieux Booker Prize : en 2008 pour Le Testament caché, en 2016 pour Des jours sans fin, dédié à son fils gay.

 

Avis :

S’il peut se lire indépendamment, ce récit s’inscrit dans la continuité Des jours sans fin, dont on retrouve les protagonistes, Thomas McNulty, John Cole et Winona, leur fille adoptive rescapée du massacre de sa famille sioux, trimant pour joindre les deux bouts dans la ferme de leur ami Lige Magan, dans l’Ouest du Tennessee. Eux qui, en ces lendemains de guerre de Sécession, n’aspirent qu’à vivre enfin en toute tranquillité, doivent se défendre quotidiennement contre la violence. Quand ils ne sont pas assaillis par les pilleurs, ce sont Winona, puis Tennyson, l’un des deux esclaves affranchis qu’ils emploient, qui sont sauvagement attaqués par des inconnus. Mais, alors que l’amertume des anciens Confédérés ne cesse de bouillonner, multipliant les troubles, la petite communauté peut-elle seulement compter sur les autorités pour faire toute la lumière sur ces agressions et pour obtenir justice ?

Comme à son habitude, Sebastian Barry excelle à nous faire ressentir son histoire. Caractérisés au plus fin de leurs attitudes, de leurs émotions et de leur langage, ses personnages prennent vie au point que l’on croirait les voir et les entendre, et l’on ressort de la narration avec l’illusion d’avoir soi-même, le temps de cette lecture, vécu à leurs côtés. Si action et aventure sont bien sûr encore au rendez-vous de ce western, elles se fondent dans une évocation historique particulièrement suggestive de cette Amérique de 1870 encore à feu et à sang, où règnent la faim, la violence et la peur. Entre bandits de grand chemin et rebelles sécessionnistes encore en campagne, meurtres, passages à tabac et incendies criminels entretiennent un sentiment de menace larvée et de paix bien fragile, tandis que le début de reprise en main du Sud par les démocrates conservateurs ne laisse augurer rien de bon, ni pour les Indiens traités comme des animaux, ni pour les Noirs que leurs droits tout neufs ne protègent aucunement des tabassages en règle dès qu’ils risquent un pied en ville.

Centrée cette fois sur Winona, la narration adopte le point de vue doublement meurtri d’une jeune Indienne en passe de devenir femme. Sa douloureuse émancipation dans un imbroglio où s’affrontent désir de justice et vengeance aiguise chez elle une lucidité acérée que le souvenir de la tendresse maternelle et le soutien indéfectible de sa drôle de famille d’adoption vont néanmoins préserver du désespoir et de la haine. A travers elle se pose toute la question de l’identité amérindienne dans la nouvelle Amérique suprémaciste blanche. Si la guerre de Sécession et la défaite des Confédérés avaient alors ouvert quelques espoirs, certes rapidement douchés, pour le sort des Noirs dans l’Union, combats et massacres se poursuivraient encore longtemps à l’encontre des Amérindiens. Pour les survivants comme Winona, se construire est une terrible gageure que leurs descendants peinent encore à réussir aujourd’hui.
 
Après la violence des guerres et de leurs tueries, ce nouvel opus enchaîne sur une autre forme de brutalité : celle des persécutions racistes qui n’ont pas fini d’agiter l’Amérique. Qu’il s’agisse de la jeune indienne Winona, ou de la vieille esclave noire affranchie Rosalee, la même tendresse envahit peu à peu le lecteur, en même temps emporté par le rythme incessant de ce très immersif western. (4/5)

 

 

Citations : 

Il ne ressemblait pas à grand-chose avec son visage rougi. On aurait dit le dessous d’une bûche qu’on soulève de terre. Par contre, à vingt pas, je vous promets qu’il avait belle allure. Certes, c’était un garçon ordinaire, un garçon simple, un descendant de Polonais ayant émigré en Amérique, mais ce qui comptait pour les gens de Paris, c’est qu’il était blanc. C’était un Blanc. Peut-être que l’amour est aveugle, en revanche les habitants de Paris ne l’étaient pas. Ça non.          
Quand on vous répète sans cesse la même chose, ça finit par vous atteindre. Je savais que, selon M. Hicks, Jas Jonski avait perdu la tête. Qu’il le pensait peut-être même vicieux. Vouloir épouser un être plus proche du singe que de l’homme. Voilà comment M. Hicks voyait les choses. Jas Jonski m’a raconté ça, il était très en colère, mais il avait peut-être aussi un peu peur. Jas Jonski avait une mère à Nashville, pourtant il ne m’avait jamais emmenée lui rendre visite, rien de tout ça.


À part pour l’avocat Briscoe et peut-être quelques autres, dans l’esprit des habitants de la ville, je n’étais pas une humaine mais une créature sauvage. Plus proche de la louve que de la femme. Ma mère avait été tuée comme un berger tuerait un loup. Ça aussi, c’est un fait. Il y avait donc deux faits. Et moi, j’étais moins que le moins important de ces gens. J’étais moins que les prostituées du bordel, pour eux, j’étais peut-être uniquement une prostituée en devenir. J’étais moins que les mouches noires qui suivent tout le monde en été. Moins que la merde qu’on balance à l’arrière des maisons.          
J’étais tellement moins que tout ça qu’on pouvait faire tout ce qu’on voulait de moi, m’abîmer, me frapper, me tuer, m’écorcher.


Pourtant les soldats l’avaient tuée comme ils avaient tué mon père et mes oncles. Ils avaient tué ma sœur, mes tantes, et beaucoup d’autres encore. Ça ne pouvait être que ça, puisque mon peuple avait entièrement disparu. Apparemment, il ne restait plus que moi.          
Pour eux, nous n’étions rien. Je repense à la grande valeur que nous nous accordions et je me demande ce que cela signifie lorsqu’un autre peuple juge que vous valez si peu que vous méritez uniquement la mort. Comment la fierté pour tout ce que nous étions avait-elle pu être broyée au point de finir en particules balayées par le vent ? Qu’était devenu le courage de ma mère ? Avait-il lui aussi été réduit en poussière ? Nous croyions que le monde s’appelait l’Île de la Tortue, ce qui n’était pas le cas. Qu’est-ce qu’une telle découverte fait à votre cœur, et qu’a-t-elle fait au mien ?          
Rien, rien, rien, nous n’étions rien. Quand je pense à ça, je me dis que c’est le summum de la tristesse.


Nous accordons tous une grande valeur à la vie. Mais les Blancs avaient leur propre échelle de valeurs. Comme nous n’étions rien, nous tuer, c’était tuer rien, donc ça ne signifiait rien. Ça n’était pas un crime de tuer un Indien parce qu’un Indien, ça n’était rien.


Les hommes qui commencent durement dans la vie paient chaque cent d’une dette qui finit par se comptabiliser en dollars. S’il avait été beau dans sa jeunesse, il était maintenant une beauté hypothéquée. Les rats de l’âge le guettaient depuis l’ombre.

 

Du même auteur sur ce blog :

 






 

lundi 2 mai 2022

[Lynch, Paul] Au-delà de la mer

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : Au-delà de la mer (Beyond the Sea)

Auteur : Paul LYNCH

Traductrice : Marina BORASO

Parution : en anglais (Irlande) en 2019
                  en français (Albin Michel)
                  en 2021

Pages : 240

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Muets de saisissement, Hector et lui regardent le monde se recomposer dans une magnificence de couleurs. Comme s’ils étaient les premiers à contempler des ciels pareils. Chacun commence à entrevoir la vérité de l’autre, à deviner qu’ils sont tous les deux pareillement démunis au cœur de la vérité des choses. Et qu’au sein d’une telle immensité, ce qu’un homme porte en son cœur n’a plus guère de poids.

Malgré l’annonce d’une tempête, Bolivar, un pêcheur sud-américain, convainc le jeune Hector de prendre la mer avec lui. Tous deux se retrouvent vite à la merci des éléments, prisonniers de l’immensité de l’océan Pacifique. Unis par cette terrifiante intimité forcée et sans issue, ils se heurtent aux limites de la foi et de l’espoir, à l’essence de la vie et de la mort, à leur propre conscience.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1977 dans le Donegal, Paul Lynch est l’auteur de trois autres romans, publiés aux éditions Albin Michel : Un ciel rouge, le matin , finaliste du Prix du Meilleur Livre étranger ; La Neige noire, lauréat du Prix Libr’à Nous ; et Grace, élu Meilleur roman de l’année en Irlande, et couronné par le Prix des Ambassadeurs de la Francophonie.

 

 

Avis :

Partis en mer malgré un avis de gros temps, le pêcheur sud-américain Bolivar et son jeune compagnon Hector se retrouvent prisonniers de la tempête, puis d’un bateau avarié dérivant sur l’immensité de l’océan Pacifique. Unis dans un tête-tête forcé, les deux hommes organisent leur survie, autant physique que psychologique.

Après une première partie dominée par la tension de l’action, tandis que Hector et Bolivar, que jusqu’ici tout opposait, réunissent leurs forces contre les éléments déchaînés, puis pour assurer les bases de leur survie, le récit se resserre peu à peu sur la confrontation psychologique des deux hommes, et enfin de chacun avec soi-même. Alors que le temps s’allonge et se vide pour les deux Robinsons, désormais rodés quant à leur précaire organisation matérielle, c’est leur mental qui envahit la narration. Et dans la lutte sans merci entre leur volonté et leur désespoir, on assiste à leur mise à nu jusqu’au tréfonds de leur être, et à leur terriblement tardive prise de conscience de ce qui fait le véritable prix de la vie.

Bien plus qu’une histoire de survie, Paul Lynch nous propose, au travers de ce roman métaphorique, une réflexion d’envergure sur la condition humaine. Car l’errance de ces deux hommes perdus dans une immensité déserte, oscillant entre désespoir et foi en leur survie, torturés par la conscience de leurs fautes dans une expiation préalable à une possible rédemption, n’est autre que celle de toute l’espèce humaine. Ainsi l’aveuglement de notre orgueil et de nos égoïsmes s’assortit de nos doutes et de nos peurs face à notre destinée de mortels. Ainsi nous partageons-nous entre, d’un côté, la perception de notre insignifiance, à la fois écrasante et miraculeuse dans une nature immense et incontrôlable qui nous renvoie à notre solitude dans le vide de l’infini, et, de l’autre, notre espoir et notre foi en une possible issue à notre finitude. Enfin, ainsi cherchons-nous le chemin qui donnera un sens à notre existence, celui qui passe par des valeurs universelles transcendant nos individualités.

A la fois poétique et réaliste, aussi profondément juste dans l’exploration psychologique de ses personnages qu’impressionnant dans son évocation des variations infinies de la mer, et surtout doublé d’une portée philosophique et mystique magistralement suggérée, ce roman a tout pour devenir un monument de la littérature. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

L’espoir, ce n’est rien qu’une petite flamme, pense Bolivar. On le nourrit d’une petite chose, et puis d’une autre. C’est ainsi que nous vivons.

Bolivar ne s’en rend pas compte tout de suite. Il a cessé de mesurer le temps par rapport au soleil. Son esprit sombre dans la torpeur. Le temps n’est plus le temps, il reste immobile au lieu de s’écouler. Les jours se succèdent au sein d’un temps figé. Parfois, il lui semble aussi que le temps file sans lui, qu’il le contourne ou passe au-dessus de lui, ou peut-être au-dessous, mais jamais en lui. Il tâche d’y réfléchir rationnellement, à cette chose énorme sur laquelle la pensée, l’action ou la parole n’ont pas de prise. Tu as été séparé du passage du temps, et pourtant il persiste à s’écouler et continuera indéfiniment.

Viennent ensuite des jours où il est habité par une joie de plus en plus intense. Un sentiment jailli de l’intérieur, fait de liberté et de possibles, convoqué par chaque aube brûlante, le monde se relevant de ses cendres pour exister de nouveau. Muets de saisissement, Hector et lui regardent le monde se recomposer dans une magnificence de couleurs. Comme s’ils étaient les premiers à contempler des ciels pareils. La paix qui s’installe entre eux est aussi une forme de compréhension mutuelle. Chacun commence à entrevoir la vérité de l’autre, à deviner qu’ils sont tous les deux pareillement démunis au cœur de la vérité des choses. Et qu’au sein d’une telle immensité, ce qu’un homme porte en son cœur n’a plus guère de poids. Pourtant le cœur irrigue le désir de son sang et Hector ne détache pas les yeux de l’océan. Chaque éclat de lumière est l’espoir d’un bateau en vue. Bolivar, en revanche, repose ses yeux de plus en plus fréquemment. En son for intérieur, il assume l’idée que cette situation pourrait durer toujours. Y a-t-il réellement besoin d’autre chose ? Tu te nourris, tu dors, tu accomplis des tâches simples. C’est maintenant que nous sommes vraiment vivants.

La nuit, Bolivar écoute Hector pleurer.
Le chagrin est une chose informe installée entre eux.
La souffrance, dit-il, est un chien qui te traque partout où tu vas.
 
Tu sais, dit-il encore, il n’y avait rien à faire là-bas, pas l’ombre d’un boulot. J’ai trouvé ça logique de bosser un peu pour eux, juste comme ça – le cartel, je veux dire. Tenter l’expérience, quoi. Ils ont beaucoup de fric, tu sais. Les voitures, les femmes, la belle vie et toutes les bonnes choses. Si tu fais le tour du système, tu comprends qu’il fonctionne contre toi. Son but, c’est de t’empêcher de rester en vie. Un de mes copains s’est retrouvé embringué dans le cartel, et du jour au lendemain ce gars qui disait non s’est mis à dire oui. Il m’a proposé des petits boulots, trois fois rien. Tu vas faire ça, Bolivar, qu’il disait, ça n’engage pas à grand-chose.Surveiller tel ou tel endroit, accompagner un type en jeep. Reconnaître les lieux ici ou là. Filer une raclée à un mec qui n’a pas payé ce qu’il devait – c’est la règle, et tu t’habitues. Plus tard, j’ai commencé à sortir avec eux le soir. J’ai assisté à des trucs. On était dans les collines, une nuit, et j’ai vu un truc en particulier. Ils m’ont donné des ordres. À partir de là, une sale impression a commencé à m’envahir. On aurait dit un poison qui passait lentement dans mes veines. Et il s’est mis à me ronger les os, ce poison. J’en perdais le sommeil, à force. Je ne supportais plus de me regarder en face. Comment est-ce qu’on peut être soi quand on est avec eux ? On cesse d’être soi et on devient eux. Plus moyen de dire non, à la fin, parce qu’à un moment tu leur as dit oui. Que tu répondes oui, non, ou peut-être, c’est du pareil au même, ça vaut toujours pour un oui. Même si tu n’ouvres pas la bouche. Et si tu viens à claquer, c’est qu’ils auront dit oui à ta place. T’as plus que ce mot devant toi, oui. Pourtant, je sentais au fond de moi que je devais dire non, même si ce mot n’existait pas. Je suis parti là où personne ne pourrait me retrouver.À pied, je suis parti, et j’ai marché pendant des jours et des nuits. J’arrêtais pas de répéter dans ma tête : Moi je suis un non, pas un oui. À chaque pas que je faisais je me répétais ça, jusqu’à ce que j’arrive sur la côte sans rien d’autre que les fringues que je portais sur le dos. Enfin, pas tout à fait – j’avais aussi un peu d’argent. Là, au moins, je savais que je pourrais vivre simplement. Un gars et un bateau, c’est simple, oui, et c’est bien comme ça, aucune complication, rien pour hanter tes rêves et t’empêcher de dormir la nuit. Tes journées, c’est la simplicité même, la seule décision que tu dois prendre c’est si tu sors pêcher ou non. Ça me convenait bien, ce genre de vie. C’est pour ça que je suis parti.

L’aveuglement est une forme de vision, tu ne crois pas ? Ne sommes-nous pas aveugles dans nos rêves ? Cela ne nous empêche pourtant pas de voir. Parfois, nous voyons même les choses très nettement. Le rêve te révèle ce que tu crains de regarder en face. La pensée que tu n’oses pas affronter. Combien de gens cherchent la réalité à travers le rêve ? Tu n’as jamais pris la peine de regarder, Gros. Voilà pourquoi je vois la réalité à ta place – les choses que tu te refuses à considérer.

Ce que tu essaies de faire, Gros, ça ne servira à rien. Tu n’as aucun moyen de t’échapper. Une fois qu’un acte est commis, il demeure inscrit à jamais dans ton existence.  

Tu fais ce qui te plaît et tu appelles ça la liberté. Tu emploies ce mot comme si tu en comprenais le sens. La mère de ton enfant – tu lui as appris ce que signifiait ta liberté, non ? La femme maudite par l’homme. Le fruit empoisonné de la matrice. Toutes ces autres femmes dont tu m’as parlé. Tu les as piégées les unes après les autres. Et Rosa, cette pauvre innocente. Tu l’as ignorée jusqu’à ce qu’il ne te reste plus qu’elle. Voilà de quoi se compose ton existence. Le prochain repas, la prochaine bière. Le prochain corps féminin qui partagera ton lit. Es-tu autre chose qu’une somme de désirs et de besoins ?C’est uniquement le corps qui parle en toi. Les pulsions du corps, jamais assouvies, toujours renouvelées. Tu n’es rien de plus que l’expression du corps. De ses pulsions. Ce que je crois, Gros, c’est que si tu n’existes pas, il ne peut y avoir de liberté.

Seul un homme libéré des exigences du corps peut comprendre le sens du mot liberté. Je te le dis,Gros, celui qui choisit de mourir plutôt que de vivre est le seul à comprendre ce qu’est la liberté.

C’est très facile à comprendre, Gros. Qu’est-ce que la vie, sinon la rencontre de notre volonté et de celle d’autrui ? Les réalités élémentaires de l’interaction. Les gestes, les salutations. Les paroles prononcées, qui mènent à la compréhension. Et la compréhension qui implique à son tour certains devoirs et certaines obligations.Ce commerce-là fait partie des lois de l’existence. Toutes ces choses génèrent l’affection, les liens, le dévouement, la loyauté envers les autres. Le sang qui se mêle au sang d’un autre. Mais tout cela, Gros, c’est précisément ce que tu ne donnes pas. Et parce que tu ne le donnes pas, tu ne le possèdes pas non plus. Tu as été ainsi tout au long de ta vie. Déloyal. Inconstant. Faux. Toujours en fuite, courant comme un chien derrière ta volonté. Tu as fui le foyer de ta propre famille. Tu as cherché le réconfort auprès des femmes. Et quel compagnon ont-elles eu, ces femmes ? Il n’y avait qu’un corps dans leur lit. Moi, Gros, je peux t’expliquer ce que ta vie signifie. C’est très simple, vraiment. La réponse se trouve dans ce que tu n’as pas créé. Les gens ont oublié que tu existais. Il n’a pas fallu bien longtemps pour que tu t’effaces de leur mémoire. Pendant un moment, ils se sont signés en regardant la mer. Puis ils se sont détournés, et leur vie a repris comme avant. Tu n’as jamais su toucher le cœur d’un autre que toi, vois-tu. Donc personne ne peut te pleurer. Tu as traversé la vie dans l’insignifiance, Gros.

L’enfer, ce n’est rien d’autre que la honte. Il le découvrira bientôt. Tel sera son destin. Il sera son propre juge. 

C’est par les sensations que la mémoire voit, et non par les yeux. La sensation d’un visage, c’est cela qu’il peut voir. À présent il est auprès d’elle, il l’aide à déplacer le fauteuil. Puis il la soulève dans ses bras et caresse sa peau. Délicatement, il presse sa main sur sa joue et sent le relief des dents. Il lui caresse les cheveux, séparant les mèches du bout des doigts. Il reste ainsi un long moment, les paupières closes et respirant à peine. Quand il retient sa respiration, il sent son souffle à elle, ténu dans sa poitrine. Il peut la tenir contre lui. L’entourant de ses bras, il peut lui parler tout bas à l’oreille. Peau contre peau. Ses yeux, pas tout à fait.  
J’étais parti, chuchote-t-il.
J’étais parti, mais une énorme tempête m’a ramené à toi.

Il hausse les épaules et s’entend murmurer : Ce n’est peut-être pas ma faute. Il réfléchit à cette idée. Peut-être qu’un homme ne mérite pas d’être condamné tant qu’il n’a pas eu à affronter la vérité. Que peut-on savoir de l’heure et des circonstances qui mènent un homme à rencontrer sa vérité ? De la longueur de ce cheminement ? Tout ce qui compte, c’est qu’il finisse par la trouver.

 

Du même auteur sur ce blog :


 


 

dimanche 13 février 2022

[Weller, Lance] Le cercueil de Job

 


 
 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le cercueil de Job (Job's Coffin)

Auteur : Lance WELLER

Traducteur : François HAPPE

Parution : en anglais (Etats-Unis) et
                   en français (Gallmeister) en 2021

Pages : 480

 

 

 
 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Alors que la Guerre de Sécession fait rage, Bell Hood, jeune esclave noire en fuite, espère gagner le Nord en s’orientant grâce aux étoiles. Le périple vers la liberté est dangereux, entre chasseurs d’esclaves, combattants des deux armées et autres fugitifs affamés qui croisent sa route. Jeremiah Hoke, quant à lui, participe à l’horrible bataille de Shiloh dans les rangs confédérés, plus par hasard que par conviction. Il en sort mutilé et entame un parcours d’errance, à la recherche d’une improbable rédemption pour les crimes dont il a été le témoin. Deux destinées qui se révèlent liées par un drame originel commun, emblématique d’une Amérique en tumulte. 

Doté d’un souffle épique qui emporte tout sur son passage, Le Cercueil de Job est un somptueux roman qui rend justice aux plus beaux espoirs humains.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Lance Weller est né en 1965 à Everett dans l'État de Washington. Il est l’auteur de nombreuses nouvelles qui lui ont valu diverses récompenses littéraires. Il a été nominé pour un Pushcart Prize et pour le Prix Médicis Étranger. On lui doit deux romans : Wilderness, publié en 2012 aux États-Unis, et Les Marches de l'Amérique. Il vit actuellement à Gig Harbor, dans l’État de Washington, avec sa femme et ses chiens.

 

 

Avis :

En pleine guerre de Sécession, la jeune esclave noire Bell Hood prend la fuite vers le Nord et la liberté. Engagé parmi les confédérés, Jeremiah Hoke survit mutilé à la terrible bataille de Shiloh, et, hanté par les atrocités auxquelles il a assisté, se lance lui aussi sur les routes avec au coeur l’espoir de se racheter. Leur dangereux périple sur le fond d’un pays à feu et à sang les mène tous deux vers les mêmes lieux, faisant à nouveau se croiser leurs destins déjà marqués par un drame commun.

Le Cercueil de Job est un astérisme dans la constellation du Dauphin. Si ce nom lugubre résonne sur le récit comme une malédiction, il est aussi pour Bell Hood, au travers des histoires dont son père a bercé son enfance, le symbole de l’espoir en une autre vie possible, dans un lieu rêvé où les Noirs disposeraient librement et sans peur d’eux-mêmes. C’est cette image, seule lumière rescapée du cauchemar de la plantation, qui lui donne la force de s’échapper, puis de poursuivre sa route malgré les embûches. Dans la profonde noirceur qui pèse sur la narration, elle est la petite flamme, fragile mais inextinguible, qui entrouvre l’avenir vers une Amérique différente, celle qui, un jour, comme en témoigne l’entame de chaque chapitre, commencera à reléguer dans ses archives historiques le traumatisant souvenir de toute cette violence.

En attendant, entre exécutions d’esclaves et boucherie des champs de bataille, le roman se déploie dans un réalisme cru et violent, dessinant dans le sang et la boue une fresque historique étourdissante, encadrée par deux temps forts : la bataille de Shiloh, qui, en 1862, horrifia les deux camps par l’ampleur alors sans précédent de son carnage, et celle, deux ans plus tard, de Fort Pillow, tristement célèbre pour la polémique que suscita le massacre de prisonniers nordistes, majoritairement noirs. Heureusement, de ce chaos et de cette folie se détachent quelques bribes d’humanité, comme autant de bouffées d’oxygène empêchant le lecteur de céder à l’accablement. Elles sont incarnées par une poignée de personnages secondaires attachants, formant, comme les étoiles qui guident Bell Hood, une constellation placée sous l’égide de l’entraide et de la bonté.

S’il m’a parfois semblé un peu pesant à la lecture, Le cercueil de Job est un grand et puissant roman, probablement majeur pour comprendre l’Histoire de l’Amérique, et pour que l’on n’oublie jamais avec quelle férocité les démons de la ségrégation y ont longtemps refusé d’enfin céder le pas. (4/5)

 

Citations :

Une autre truite fit un saut au-dessus de la surface et sembla rester suspendue en l’air l’espace d’un instant telle une parenthèse ouverte dans l’interminable phrase de la rivière.

C’était une femme légèrement grassouillette qui n’avait vraisemblablement qu’une seule fois dans sa vie pensé au fond de son cœur qu’elle était tout sauf quelconque – le jour de son mariage. (…)
Il se dit qu’elle donnait l’impression – tout comme son mari – d’être une personne qui se retrouve finalement acculée à la frontière de ce qu’elle considérait certainement comme la vieillesse, mais qui possède suffisamment de ressources en elle pour retarder le franchissement de cette frontière encore un peu. Mais juste un peu.
 
Tout de même, l’amour et la haine ? C’est de drôles de choses, non ? Compliquées. Comme si votre cœur et votre âme erraient dans un endroit quelconque, en plein désert. Alors même que vous savez que vous êtes pris entre les deux, au milieu, quelque part.

— La crainte que nous soyons tous damnés, et que nous le soyons depuis très, très longtemps. Damnés pour ce que nous avons fait, pour ce que nos pères ont fait, et ce que les pères de nos pères ont fait, ou ce qu’ils ont commencé, ou ont entretenu.

De ma vie, je n’ai vu que cette seule bataille. Celle sur laquelle vous n’arrêtez pas de poser des questions. À Fort Pillow, ce jour-là. Et encore, je n’ai vu que quelques scènes, pas la totalité. Parce que, comment j’aurais pu ? Comment quelqu’un aurait pu voir une chose aussi terrible et savoir en même temps ce qu’il était en train de voir ? C’est trop grand, c’est trop… tout, et je ne crois pas que quelqu’un aurait pu comprendre ce qu’il était en train de voir. Sur le moment, je veux dire. C’est comme ça avec une calamité. Le cœur ne peut pas supporter tout en bloc, alors il aborde cette calamité morceau après morceau.

— Regarde-le, dit-il. Tu crois que ça aurait changé quelque chose s’il avait eu un fusil ? Certainement pas. Il se serait retrouvé dans le même pétrin. Mais s’il en avait eu un, peut-être qu’il n’aurait pas été attaché comme ça. Peut-être qu’il faut avoir un fusil pour pouvoir mourir d’une façon plus digne que celle dont on a vécu.

(…) nous pourrons dire que nous avons pris notre liberté. Que personne ne nous l’a donnée en pensant que nous l’avions méritée, mais que nous l’avons prise parce qu’elle nous a toujours appartenu.

 

mardi 18 janvier 2022

[Swarthout, Glendon] Homesman

 



Coup de coeur 💓

 

Titre : Homesman (The Homesman)          

Auteur : Glendon SWARTHOUT

Traduction : Laura DERAJINSKI

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 1988
                   en français en 1992
                   (titre : Le Chariot des damnés)
                   et en 2014 (Gallmeister)

Pages : 288

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Au cœur des grandes plaines de l'Ouest, au milieu du XIXe siècle, Mary Bee Cuddy est une ancienne institutrice solitaire qui a appris à cultiver sa terre et à toujours laisser sa porte ouverte. Cette année-là, quatre femmes, brisées par l'hiver impitoyable et les conditions de vie extrêmes sur la Frontière, ont perdu la raison. Aux yeux de la communauté des colons, il n'y a qu'une seule solution : il faut rapatrier les démentes vers l'Est, vers leurs familles et leurs terres d'origine. Mary Bee accepte d'effectuer ce voyage de plusieurs semaines à travers le continent américain. Pour la seconder, Briggs, un bon à rien, voleur de concession voué à la pendaison, devra endosser le rôle de protecteur et l'accompagner dans son périple.

Inoubliable portrait d’une femme hors du commun et de son compagnon taciturne, aventure et quête à rebours, Homesman se dévore de la première à la dernière page.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Glendon Swarthout naît à Pinckey, dans le Michigan,  en 1918. Sa première activité professionnelle est un job d'été dans un resort du lac Michigan, où il joue de l'accordéon dans un orchestre pour dix dollars la semaine.

Diplômé de l'université du Michigan à Ann Arbor, Glendon Swarthout commence par écrire des publicités pour Cadillac. Après une année de cette activité, il se lance dans le journalisme puis dans la rédaction de ses premiers romans. Il publie son premier roman, Willow run, en 1943.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, il est envoyé en Europe et participe à un seul combat dans le sud de la France avant d'être renvoyé aux États-Unis. À son retour, il enseigne à l'université du Michigan et écrit de nouveaux romans. C'est après la première adaptation cinématographique en 1958 de l'une de ses œuvres, Ceux de Cordura, qu'il peut se consacrer pleinement à l'écriture.

Swarthout devient un auteur prolifique et s'illustre dans quasiment tous les genres littéraires de fiction à l'exception de la science-fiction. Il laisse derrière lui une œuvre foisonnante et inclassable. Il est néanmoins surtout reconnu comme un des plus grands spécialistes de l’Ouest américain et du western.

Il est l'auteur de seize romans, dont plusieurs best-sellers. Neuf d’entre eux ont été portés à l’écran, dont Le Tireur, qui fut le dernier film de John Wayne et The Homesman, second film de Tommy Lee Jones. Deux fois nommé pour le prix Pulitzer, lauréat de nombreux prix littéraires, Glendon Swarthout meurt le 23 septembre 1992 en Arizona. 

 

Avis :

Traumatisées par les terribles épreuves qui plombent leur quotidien dans les grandes plaines de l’Ouest américain au XIXe siècle, quatre épouses de colons ont sombré dans la démence. Leur petite communauté décide de les rapatrier dans leurs familles demeurées à l’Est. Une femme et un homme se chargent de les convoyer dans un périple qui doit durer des semaines : Mary Bee Cuddy, ex-institutrice célibataire reconnue pour son esprit charitable et ses capacités à cultiver sa terre seule, et Briggs, voleur de concession à qui cet engagement doit épargner la potence.

L’on est bien loin de La petite maison dans la prairie ou des westerns classiques lorsque l’on découvre les histoires de ces quatre malheureuses, chacune plus affligeante et tragique l’une que l’autre. Isolées, d’interminables et implacables hivers durant, dans leurs rudimentaires maisons-terriers creusées dans la terre, trimant comme des bêtes pour d’aléatoires récoltes qui ne leur épargnent ni la faim ni les dettes, épuisées par les grossesses puis dévastées par une mortalité infantile accablante, ces épouses de colons sont usées à vingt ans, si encore elles ne s’effondrent pas auparavant. Comme il est tout autant impossible pour les maris de survivre avec une moitié désormais inutile que de quitter la concession où ils ont tout investi, ne leur reste plus qu’à renvoyer ces ombres d’épouses là où ils les ont trouvées, dans des familles qui les placeront peut-être dans les asiles qui n’existent pas sur la Frontière. Mais le trajet-retour est lui-même une gageure : comment mener sans encombre, au travers d’un territoire hostile, quatre femmes folles à lier, d’ailleurs elles-mêmes possiblement dangereuses ?

C’est un duo improbable qui se lance dans l’aventure. Mary Bee est une femme mûre que son éducation et son intégrité, autant que son autorité, sa solidité et son indépendance, rendent bien trop déconcertante pour les hommes de son époque et condamnent à une insupportable solitude. Briggs est un chien errant transformé par ses déboires en dur-à-cuire sans foi ni loi, rustre mais parfaitement adapté à ce brutal bout du monde où vient se disloquer jusqu’à la notion-même d’humanité. Ces deux-là vont devoir s’entendre pour faire face aux mille épreuves et dangers de leur sinistre convoyage, dont le noir récit parviendra néanmoins à offrir quelques fugaces et touchantes éclaircies dans une plaine aussi oppressante que splendide, puis dans une ville toute aussi surprenante, où le pire côtoie le meilleur.

Cet anti-western singulièrement féministe présente une bien sombre, mais très réaliste vision de la Conquête de l’Ouest, quand des convois de pionniers, partis au prix d’immenses sacrifices au devant d’un Ouest fabuleux, essuyèrent de terribles désillusions et firent surtout la fortune d’affairistes et de spéculateurs sans scrupules. Une lecture passionnante, bouleversante et terriblement noire, qui remet à l’endroit une mémoire historique pervertie par le mythe. Coup de coeur. (5/5)
 

 

Citations :

Vue du ciel, Loup devait ressembler à un amas de bouses de bison. Vue de la terre ferme, c’était un éparpillement de cabanes et de petits bâtiments, certains en terre, d’autres en bois, parfois les deux, érigés ici et là dans un vallon, et au milieu serpentait une route principale maculée de boue et de crottin. Dans la ville se trouvaient un magasin général et une épicerie où le courrier, quand il était acheminé, était distribué ; une banque avec un comptoir, un bureau et un coffre-fort ; un saloon avec un fût de whiskey et un bar constitué de plusieurs planches posées sur des tréteaux ; un parc d’engraissement où l’on vendait les chevaux et les mules et où l’on abattait les porcs et les bœufs à la demande locale ; et l’entreprise de Buster Shaver, constituée d’une forge aux murs de bois, d’une remise en planches et d’une écurie surmontée d’un toit couvert de broussailles. Par beau temps à Loup, on comptait près d’une centaine d’habitants et de chiens, sauf le dimanche. Par mauvais temps, on en comptait moitié moins, chiens y compris.

C’était une tempête de glace, un phénomène climatique typique des Grandes Plaines. Des nuages de cristaux de glace presque aussi fins que de la farine étaient projetés au ras du sol par un vent rugissant. Aucun homme, aucun animal ne pouvaient les affronter. À découvert, le visage d’un homme était aussitôt maculé de givre, ses paupières gelaient, son souffle se coupait et ses vêtements étaient soudain si constellés de glace que son corps tout entier s’en trouvait figé. Seule la protection du chariot et de la bâche sauva ces voyageurs. La bâche se mit à claquer et les fouetta avec une telle violence qu’ils durent l’attraper et la tirer avant de la lester de tout leur poids. Même dans leur maigre abri, les animaux souffraient terriblement. Au bout d’une heure, leurs corps furent recouverts de glace ; au bout de deux heures, leurs têtes étaient grosses comme des paniers en osier, entourées d’une couche de glace créée par leur respiration congelée. Bientôt, ni les mules ni les chevaux ne purent soutenir ce fardeau encombrant, aussi inclinèrent-ils la tête contre le sol. Des heures durant, la tempête attaqua le chariot et ses occupants. (…)
Vers le matin, le vent cessa de souffler aussi brusquement qu’il avait commencé et le seul bruit sur terre était celui des animaux qui respiraient par les orifices dans la glace au niveau de leurs naseaux. Il faisait encore nuit noire, mais l’obscurité finit par se délaver en gris, puis un immense soleil doré se hissa à l’horizon, le premier soleil qu’ils aient vu depuis onze jours, et, en quelques minutes, ses rayons transformèrent le paysage de glace en un paysage de diamants. Il brillait d’une intensité presque divine. Le sol semblait recouvert d’un feu blanc d’un mètre d’épaisseur.
 
Garn et Arabella Sours, tout juste mariés, lui à dix-huit ans et elle, à seize, étaient venus en chariot dans l’Ouest trois printemps plus tôt avec la famille du jeune homme – son père, sa mère et deux jeunes frères. Ils étaient trop jeunes pour se marier, s’était-on plaint, mais le père de Garn était impatient de partir. Les deux adolescents, profondément amoureux et risquant de dépérir s’ils se voyaient séparés, avaient eu des épousailles hâtives et avaient passé leur nuit de noces à l’arrière d’un chariot au milieu du campement. Arabella abandonnait derrière elle une grande famille chaleureuse et elle avait eu le mal du pays pendant un mois. À Glenwood, les parents de Garn avaient fourni aux jeunes mariés un chariot, du bétail, des provisions ainsi que quelques meubles, puis ils avaient traversé le fleuve Missouri, longé la Platte River comme tous les autres migrants, et ils avaient ensuite pris la direction du nord pour trouver une concession dans le Territoire. Le benjamin de la fratrie, Bert, âgé de treize ans, s’était noyé dans une rivière en crue qu’ils avaient essayé de franchir à gué, et son corps n’avait jamais été repêché. Ils ne trouvèrent pas de concessions voisines, comme Garn et son père l’avaient envisagé, aussi durent-ils acheter des terres à une cinquantaine de kilomètres les uns des autres. Garn et Belle avaient alors bâti un abri et une étable creusés dans la terre, la méthode la plus facile. Ils avaient choisi un ravin orienté à l’est et s’étaient mis à l’œuvre avec des pelles sur le flanc ouest de la paroi. Au bout d’une semaine, ils avaient fait une excavation de quatre mètres de large sur cinq de profondeur dans le versant de la colline. Garn avait fabriqué une porte et une petite fenêtre qu’il avait installées côte à côte, il avait comblé les interstices avec de la terre, puis il avait percé un petit trou vers le haut et y avait fait passer le tuyau du poêle jusqu’au niveau de l’herbe de prairie au-dessus de la maison. C’était une habitation douillette, chaude en hiver et fraîche en été, Belle y avait disposé à sa convenance un lit neuf, une table et deux chaises. Elle était trop jeune pour posséder une malle, aussi cachait-elle ses babioles et son camée rose sous le matelas. Puis ils avaient creusé l’étable à quelques mètres dans le ravin, Garn avait poli la vitre de leur fenêtre et installé des toilettes extérieures, il avait embauché un homme qui possédait un bœuf et une charrue, il avait acheté des semences et en un mois, M. et Mme Sours étaient propriétaires fonciers, fermiers, et heureux comme des poissons dans l’eau. Au bout de quatre mois, elle était enceinte de quatre mois et son ventre s’était déjà arrondi. Garn redressait les épaules sous tant de nouvelles responsabilités et ils s’effondraient dans leur lit chaque soir, morts de fatigue.

Le cœur de Garn se serrait en pensant à elle. Et la vue de sa femme lui faisait honte. Il l’avait épousée bien trop jeune, il l’avait emmenée dans des contrées trop sauvages, il ne lui avait donné qu’un trou dans la terre pour vivre. Quel endroit infernal, avait dit Jessup, pour grandir quand on est une fille. Oh, c’était lui, Garn, qui était fautif. Mais comment aurait-il pu deviner à quel point elle devrait travailler dur, ici ? Comment aurait-il pu deviner qu’elle aurait trois bébés en trois ans ? Comment aurait-il pu deviner qu’Arabella Sours, la plus belle femme qu’il ait jamais vue, finirait parfois par paraître aussi vieille que sa propre mère ?

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

mercredi 1 décembre 2021

[Hinault, Caroline] Solak

 


 
 

 

Au-delà du coup de coeur

Titre : Solak

Auteur : Caroline HINAULT

Parution : 2021 (Rouergue)

Pages : 128

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Sur la presqu’île de Solak, au nord du cercle polaire arctique, trois hommes cohabitent tant bien que mal. Grizzly est un scientifique idéaliste qui effectue des observations climatologiques ; Roq et Piotr sont deux militaires au passé trouble, en charge de la surveillance du territoire et de son drapeau. Une tension s’installe lorsqu’arrive la recrue, un jeune soldat énigmatique, hélitreuillé juste avant l’hiver arctique et sa grande nuit. Sa présence muette, menaçante, exacerbe la violence latente qui existait au sein du groupe. Quand la nuit polaire tombe pour plusieurs mois, il devient évident qu’un drame va se produire. Qui est véritablement la recrue ? De quel côté frappera la tragédie ?
Dans ce premier roman écrit « à l’os », tout entier dans un sentiment de révolte qui en a façonné la langue, Caroline Hinault installe aux confins des territoires de l’imaginaire un huis clos glaçant, dont la tension exprimée à travers le flux de pensée du narrateur innerve les pages jusqu’à son explosion finale.
 

   

Un mot sur l'auteur :

Née en 1981 à Saint-Brieuc, Caroline Hinault est agrégée de Lettres modernes. Elle enseigne la littérature à Rennes où elle vit aujourd'hui.

 

 

Avis :

Un drapeau et une poignée de baraquements dans l’étendue arctique : c’est là, sur la base militaire de Solak, que cohabitent péniblement le climatologue Grizzly et deux engagés au passé trouble, Roq et Piotr. L’arrivée d’un jeune soldat stressé, difficile à cerner et muet, juste avant que ne commence la grande nuit de l’hiver arctique, vient bousculer le précaire équilibre du petit groupe. La tension devient si explosive que le drame semble inéluctable.

La couverture plante le décor, les premiers mots nous y jettent. Nous voilà brutalement livrés aux conditions extrêmes d’un territoire sauvage et glacé, bientôt prisonniers de la nuit âpre et sans fin de l’hiver polaire où tout est danger, au physique comme au moral. Car, tandis que blizzards, crevasses et ours risquent à tout instant de ne faire des hommes qu’une bouchée, l’ennui et la promiscuité du confinement ont de quoi ébranler les nerfs les plus solides. Alors, quand s’éloigne le dernier hélicoptère ravitailleur avant l’embâcle et la nuit polaire, c’est comme un couvercle d’angoisse et de tension qui s’abat sur le lecteur et les exilés de Solak.

Livrés à eux-mêmes loin de toute civilisation, les hommes ne tardent pas à se révéler dans leur vérité la plus nue. Si Grizzly est un idéaliste totalement investi de sa mission écologiste, les autres ont tous échoué ici pour de sombres raisons. Roq n’est que rapport de force et brutalité, la jeune recrue méfiance et tension nerveuse, pendant que Piotr, le plus âgé et le plus expérimenté puisqu’il survit à Solak depuis vingt ans, cache sous sa rugosité désabusée, la blessure et la culpabilité d’un passé dont il semble chercher malgré lui une forme de rédemption. C’est sa voix, brutale et crue, qui nous raconte sans ménagements et avec la force de sa colère, cette implacable histoire dont l’ultime, et pourtant attendue, déflagration prendra tout le monde au dépourvu.

Les mots de Piotr, sortis sans apprêt des tripes de cet homme, ont la puissance de carreaux d’arbalète. Directs, à l’os, ils s’enchaînent sans respiration dans une montée d’angoisse dont on sait d’avance qu’elle mène à une tragédie plusieurs fois annoncée. Mais, surtout, ils sont illuminés d’une beauté singulièrement poétique malgré leur expression brute et parfois triviale, si sincère et si spontanée. Innombrables sont les phrases que l’on s’attarde à relire dans une délectation stupéfaite et éblouie, avec la certitude de découvrir, dans ce premier roman, une plume d’exception dont on attendra avec impatience les prochaines productions.

Cette petite merveille de livre rejoint sans coup férir la très sélective liste de mes coups de foudre. (6/5)

 

Citations :

Le gamin a posé son quart vide sur la table, s’est essuyé la bouche du revers de la main et a enfin ôté sa parka et son bonnet. Il a sorti de là-dessous comme une allumette de sa boîte un corps tout sec et cassant, une brindille de muscles fins et nerveux qui s’entortillaient autour de son squelette jusque dans son cou et finissaient de se nouer autour de sa jugulaire. Au-dessus de son visage d’accident se dressaient des cheveux ras très noirs qui allaient bientôt repousser vu qu’ici on est pas trop regardant sur la coupe militaire et que tout pelage est le bienvenu pour lutter contre le rasoir du froid.
 

En tout cas, j’ai pensé sans le dire, ce qui est certain c’est que sur Solak, le temps on le voit mieux passer qu’ailleurs, chaque minute ressort bien nette à angle droit, pas comme chez les terriens avec leurs remparts d’activités qui leur bouchent la vue. Ici, le temps, on voit même que ça, c’est comme un troupeau de rennes dans la cour de la Centrale au printemps, on peut pas le rater.
 

En tout cas, quand il est arrivé sur Solak, j’ai tout de suite compris qu’il voulait pas se coltiner la partie militaire de notre identité, le moins possible. Ça le dérangeait nos vestes kaki alors que la sienne est bleue avec le sigle de son équipe scientifique. C’était pas son truc l’ordre, la hiérarchie. Et pourtant d’ordres, y en a pas beaucoup sur Solak, même si officiellement je suis le supérieur de tout le monde, de Roq et du gamin aussi maintenant, je sais plus si je l’ai dit. À quoi ça aurait servi de se sentir au-dessus de toute manière, par quels moyens j’aurais pu faire sentir que j’étais le chef ? Il faut du monde autour qui se laisse commander pour que ça existe, le pouvoir, c’est un mot qui démarre qu’à plusieurs, au carburant de l’obéissance. Et puis de toute façon ici, le vrai chef, le seul tyran, c’est la survie, cette chienne de survie qui nous tient par les tripes, les crocs bien plantés dans les intestins sans jamais lâcher son paquet de viscères. N’empêche, en cas de coup dur, les hommes aiment bien avoir un chef. Ça les soulage d’eux-mêmes. 
 

On est tous arrivés ici pour la même raison, l’espoir d’amnésie à moins que ce soit d’amnistie, c’est le problème des grands mots, à deux lettres près comment savoir ? En tout cas l’espérance vénéneuse qu’à force de bouffer de la banquise, y aurait un peu d’innocence ou un truc originel bien limpide qui viendrait nous laver d’être des hommes. Le faux espoir que si le temps peut servir à une chose dans nos vies de cafards, ça devrait au moins être à ça, à y rouler les choses trop laides pour être racontées et en faire un grand cigare amer qu’on fume seul, le soir, avant d’en faire retomber les cendres froides sur nos âmes jaunies.
 
 
Le problème c’est que les gens comme Grizzly savent pas lutter avec les vraies brutes qui ont jamais touché une goutte de nuance de leur vie alors que Grizzly a appris à nager dedans depuis sa tendre enfance, à croire qu’il en avait toute une piscine à la maison. Grizzly sait peut-être beaucoup de choses mais pas que pour gagner, il faut pas craindre la violence mais l’aimer. Il continuait à parler, sans deviner la jouissance de Roq dont j’entendais pourtant déjà déferler la rivière souterraine. Grizzly déballait ses réflexions de viking de la pensée, de valeureux combattant à valeurs et principes sans comprendre que les idées de Roq étaient des tiques hargneuses qui lâchent jamais le bout de haine qu’elles ont accroché. (…)
J’aurais pu le lui dire à Grizzly, que la défaite des tendres tient tout entière dans la croyance qu’ils ont qu’on peut battre un chien enragé dans un duel au fleuret, l’espoir que la raison et la finesse pourront embrocher la violence avec de la dentelle de mots, tout ce fatras que Grizzly était en train de déblatérer à la gueule de Roq qui buvait du petit-lait noir.


Ça a pas eu l’air de le déranger du tout, comme s’il avait connu ça toute sa vie le soleil de minuit. Il a jamais fait comprendre que ça l’empêchait de dormir alors que je me souviens moi, il y a vingt ans, j’ai cru que j’allais devenir dingue avec cette putain d’étoile qui respectait pas les codes et brillait brillait brillait sans jamais fermer sa grande gueule de lumière. Et puis l’inverse après, avec la nuit polaire qui tirait sur tout un rideau opaque sans jamais daigner l’ouvrir ne serait-ce qu’un petit peu, à vous faire patauger dans une soupe de café noir en plein midi.


Ça faisait des semaines que l’hiver et la grande Nuit marchaient côte à côte pour venir jusqu’à nous. À pas de cristaux, l’hiver était arrivé le premier. Depuis le temps, je reconnais chaque étape et moi aussi si je voulais je pourrais faire un exposé aussi savant que celui que Grizzly a pondu au gamin. Fallait le voir s’enflammer sur le frasil, montrer au gosse l’énorme paquet de paillettes blanches qu’était devenu l’estuaire une fois que l’enclume du vrai froid nous est tombée sur le crâne au début du mois, saloperie, ça vous assomme d’un coup l’hiver arctique, et puis le nilas, la grosse pellicule de glace souple comme une peau de lait givrée et flottante qu’allait pas tarder à se solidifier pour de bon et devenir de la bonne grosse glace de banquise bien épaisse.
 
 
Il attendait que ça, la grande Nuit et l’hiver. Peut-être bien qu’il voulait défier la puissance de la nature, se mesurer à elle, une connerie dans le genre. Ou peut-être bien qu’il était juste venu chercher l’oubli, le vide et l’anéantissement, c’est plus probable. Mais y a loin du fantasme du grand frisson à la réalité de Solak, qui est rien que du néant au fond d’une grande bouche de froid. Il croyait savoir mais il y connaissait rien le môme, aux moins trente degrés, au gel qui vous entaille les os et les gencives, à la nuit si longue qu’on devient un peu mort-vivant quelque part en soi, un peu comme un long voyage aux Enfers en compagnie de ses fantômes. Est-ce qu’il avait conscience de l’avalage que c’était ? Sûr que non, pas la moindre idée. Faut avoir descendu jusqu’au bout le labyrinthe de ses propres intestins, reniflé l’odeur de sa propre mort, embrassé la vraie solitude avec son haleine de renard crevé pour comprendre ça.


Marcher sur la banquise, c’est découper de grosses parts de silence. Y a que les infimes décibels de la circulation du sang et des battements du cœur pour marteler aux tempes qu’on est encore vivant jusqu’à quand. Moi j’y allais pelle à tarte, en douceur, mais j’ai vu le gamin partir en lame, taillader sans sourciller la peau du monstre. Ses jambes avançaient féroces, brisaient la glace, luttaient contre le vent. Il fonçait devant moi, poings dans les poches, corps-bélier, tête rabattue sur le torse moins pour lutter contre le froid que comme quelqu’un qui cherche à enfoncer une porte. Je marchais assez loin de lui, tenu à distance par un arc électrique invisible. Même quand il s’arrêtait colère pour reprendre son souffle, seuls ses yeux dépassaient de son équipement. Malgré le givre qui volait, les flocons qui aveuglaient, le vent qui plissait les yeux, je devinais les éclairs furieux que crachait son corps d’orage. On repartait, je restais derrière lui instinctivement et aussi parce que j’ai plus de mal à traîner ma carcasse sur la banquise. Il avançait vite, projeté dans l’espace avec sa foulée qui mordait au ventre. Quand ses pas s’enfonçaient à certains endroits dans une mélasse de neige, il s’en extirpait encore plus rageux et se remettait à avancer comme on pile du verre, le pied broyeur. Rien ne le retenait, on aurait dit qu’il voulait dissoudre la glace, croquer le blanc qui venait pourtant tout juste de finir de prendre comme de bons gros œufs en neige qui menaçaient encore par endroits de s’affaisser, parce que c’est une bête assoupie la banquise, jamais vraiment endormie, on sait pas si elle va pas cambrer le dos, s’étirer d’un coup et vous gober couillons sous la coquille de sa surface. Faut pas penser à ça quand on lui chatouille l’échine, à l’idée qu’on avance sur une pellicule de quelques dizaines de centimètres d’épaisseur sous laquelle est ventousée l’énorme bouche de l’Océan avec ses grosses lèvres rondes qui attendent que ça, de vous sucer, un peu comme celles des poissons nettoyeurs sur la vitre des aquariums.
 
 
On aurait dit qu’il voulait qu’on n’en parle plus jamais le gosse, de lui, du blanc, du monde, ça en devenait pénible à la fin de le voir marcher vers rien avec cette haine au cœur, cet en-avant de la rage qui collait à ses gestes, engluait la masse légère de son corps dans une soupe de noirceur alors que jamais le blanc lave le noir, j’aurais pu le lui dire. Ça s’annule pas, ça se mélange peut-être dans un gris sale qui laisse la gorge un peu plus étranglée par l’ampleur du désastre, mais pas besoin de s’épuiser comme un con sur la banquise ou de risquer de tomber dans une crevasse pour comprendre ça, que jamais rien rachète nos péchés. 


Je soufflais encore sur ma tasse qu’il semblait avoir oublié ma présence et pérorait ça y est sur les besoins grandissants en hydrocarbures, la prospection, les puissances financières qu’on n’imaginait pas, une guerre souterraine, intergouvernementale, les gros mots de bon matin qui remuaient ressources fossiles, fonte des glaces et extinction d’espèces. Plus il parlait, plus ses grandes mains s’animaient, plus ses yeux bruns pétillaient, je sais pas si c’était d’inquiétude ou de plaisir. Il parlait de la dangerosité insoupçonnée du méthane et le gosse hochait la tête sous son bonnet fin comme s’il avait la moindre idée de ce que ça voulait dire. Grizzly s’emballait, il rêvait que l’opinion se réveille comme si c’était un corps avec des idées, l’opinion, il disait que pour l’instant ils étaient une poignée mais que l’ampleur du désastre tarderait pas à se savoir. Attention, il était quand même pas naïf au point d’ignorer l’égoïsme des hommes. Mais justement, il comptait le retourner comme une crêpe, s’appuyer sur sa face beurrée de peur épaisse pour les alerter. C’était ça, au fond, sa stratégie de persuasion. La médiocrité humaine. Si les gens n’étaient pas assez futés pour comprendre ses travaux trop techniques, il espérait qu’ils réagiraient lorsqu’il serait question de la survie de leur propre couenne et de leur gras descendant. 


Des fois, je nous regarde et je pense qu’on est comme le bon, la brute et le vieux schnock, le gosse compte pas, c’est un intrus depuis le début. Grizzly non plus faut dire, qu’est là entre parenthèses, mais Roq et moi, on est ici pareil qu’en prison, les deux facettes d’une même pièce rouillée à laquelle les terriens voulaient plus se frotter. Y a vingt ans déjà, tout le monde me fuyait, écœurant à voir faut croire, et les terriens, ça craint trop la contagion. Alors un bref salut de tête, un petit sourire contrit pour les plus lâches ou les plus naïfs, mais personne se lançait dans de grandes phases, personne n’est à l’aise avec le naufrage des autres qui est comme une confiture qui poisse aux doigts. Alors on esquive autant que faire se peut, on s’arrange avec l’horreur en la maintenant dans un périmètre restreint, un petit pré carré où l’autre peut venir brouter une ration de réconfort de temps en temps à la limite, mais pas plus. Bien sûr que les terriens se sont débarrassés de moi comme de Roq, faut pas croire, à la benne arctique les boulets.
 
 
C’est à moi que le médecin de la base a donné les indications pour plâtrer, en plus du vieux manuel dans la caisse de survie. Heureusement pour Grizzly, y a pas de plaie ouverte et avec un peu de chance, mais comment savoir, la fracture est pas trop déplacée. Si on réussit à faire un plâtre correct, il sera immobilisé au moins six semaines. Roq a rigolé mauvais en entendant ça parce qu’on l’était tous, immobilisés, et plus que ça en vérité, y avait qu’à voir le grand beau plâtre impeccable que faisait la banquise autour de nous et qui nous tenait chacun jusqu’aux cheveux sans qu’on sache trop la nature de la blessure. Grizzly finalement, c’était le moins atteint. C’était temporaire. Au printemps, il s’envolerait vers le brise-glace et nous laisserait éternels convalescents dans les bandages souillés de la débâcle.
 
 
La guerre, c’est la première constante. Faut voir le nombre de collages que j’ai fait rien qu’avec ce mot-là, plusieurs cahiers. Depuis que je suis sur Solak, j’en ai tellement lu, des histoires de guerre, parfois déjà finies quand je les découvrais, preuves et morts enterrés, qu’on dirait une grosse blague. Ça peut prendre une forme de bon gros génocide ou de petit conflit gentillet, ça se met des dentelles d’annexion ou ça se tricote des petites frappes, c’est propret quasi, à croire que personne crève derrière les italiques. Ça me prend des heures de découper propre les titres, les sous-titres, les légendes, de choisir quel mot je sacrifie au profit d’un autre, rapport au recto-verso qui me trempe dans des dilemmes terribles, de coller ça joli ensuite, d’en faire un beau montage de synonymes en petits et gros caractères. La deuxième aussi, j’en ai des pages et des pages alignées magnifiques, des déclinaisons typographiques à faire pâlir de jalousie un imprimeur. Cette constante-là, attention, je l’ai au garde-à-vous dans tous les caractères, toutes les formes, toutes les tailles. Le pouvoir. La bataille du pouvoir, l’obsession du pouvoir, la fascination du pouvoir. Les coups bas, les coups montés, les coups d’État. Une sacrée constante qui marche main dans la main avec sa grande copine la guerre, ça se fait même des politesses en veux-tu en voilà, ça tortille du cul, après toi, non vraiment je t’en prie, bon ben si c’est comme ça alors d’accord, j’y vais, je passe la première. Je sais pas si c’est parce que je suis très loin de tout ça maintenant, mais j’ai l’impression de voir tous les rouages qui perpétuent tranquille ces constantes avec une facilité écœurante et ça me rend pas les terriens plus sympathiques, ça non. Pour le pouvoir, y a rien de tel que de mettre en place une bonne dictature, si bien que j’ai dû en faire une partie spéciale à la fin du cahier parce que c’est un gros rouage quand même, alimenté par une multitude d’autres petits bien graissés et trop nombreux à découper mais quand même, c’est écrit dans le journal, ça revient toujours à un moment ou à un autre du côté de l’adoration du grand homme, alors qu’on n’a encore jamais vu de culte de la grande femme, à croire que les femmes sont nulles en dictature, pourtant elles sont souvent plus fines en rouages, comme quoi. En tout cas, ça m’asperge les yeux d’évidence tous ces maillons de la grande chaîne du pouvoir, les slogans et les images martelés, parce que la répétition ça compte énormément, c’est normal faut dire pour des constantes, c’est ça qui achève de forer une idée même coulante dans le cerveau des gens. Ensuite y a plus qu’à entretenir la machine au charbon de l’obéissance, souvent à grand renfort de religion mais pas que, et je dis ça alors que j’y crois moi au bon Dieu, autant qu’au diable en tout cas, mais faut reconnaître qu’un temple ou une église, ça rend docile pour pas cher.
 
 
Le temps devenait physique. Il s’agrégeait en substance visqueuse et glissait sous nos peaux, dans nos artères, circulait jusque dans nos veines les plus fines. Chacun travaillait en silence à éviter son propre effondrement, à survivre à l’attente, lui donner un contour en sculptant l’hiver, la nuit et sa matière avec pour uniques ciseaux la force de l’esprit qui finissait par divaguer toujours un peu, c’est normal, c’est banal. La solitude et l’enfermement vous ramollissent le lard cérébral et vous y font couler du mauvais gras, des pensées aussi difficiles à saisir que des saletés de papillons qui vous nargueraient de leurs ailes légères alors que vous pesez une tonne, lourd de tout votre corps et de cette angoisse informe qui monte dans la gorge comme du plomb fondu et se mélange aux souvenirs tassés à la pelle à neige. Et malgré ça, malgré le flou du grand tout qui nous ramollissait chacun maintenant, la mémoire n’était pas morte. 

 

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