Affichage des articles dont le libellé est Norvège. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Norvège. Afficher tous les articles

mardi 15 juillet 2025

[Baldysz, Martin] Cairns

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Cairns (Vardane)

Auteur : Martin BALDYSZ

Traduction : Marina HEIDE 

Parution : 2022 en norvégien,
                  2025 en français (Paulsen)    

Pages : 128 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Un roman crépusculaire au bord du vide, où le moindre faux pas peut coûter la vie.
À l’aube du XXe siècle, deux tragédies frappent un paisible village norvégien : le meurtre d’un homme et la disparition d’une fille de ferme. Un an plus tard, les recherches menées dans la montagne pour retrouver Kirsten restent infructueuses. Pourtant, les portes des chalets d’alpage ont été forcées. Les villageois racontent que des cris viennent de là-haut : Kirsten demande à voir le pasteur.
Le jeune Sebastian Ribe, fraîchement arrivé du Danemark, accepte d’aller à la rencontre de la disparue. Il a besoin de l’aide de Reidar Skåren pour s’aventurer dans ce monde minéral, agité par des vents contraires, où la brume et la neige brouillent les repères. Au milieu de cette nature sauvage où la moindre pierre semble vous épier, les cairns sont-ils la meilleure façon de rester sur le droit chemin ?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Martin Baldysz est romancier. Il vit au cœur de la nature dans une ferme de l’ouest Norvégien. Cairns a reçu un excellent accueil critique.

 

 

Avis :

Auteur en vue en Norvège, Martin Baldysz est pour la première fois traduit en français avec ce court roman, presque une nouvelle, au mystère étrangement ensorcelant.

Aussi rêche et rustique que le paysage de landes et de marais qui frissonne sans défense au pied de montagnes encapuchonnées de neige et de brumes, la vie dans ce coin retiré de Norvège, peut-être au début du siècle dernier ou bien avant encore puisque rien ne semble y avoir changé depuis des lustres, tire durement sa subsistance, soit de la pêche loin sur les flots furieux, soit, entre village et alpage, de l’élevage de moutons. 

Habitué à vivre seul avec ses bêtes et le secours de la bouteille, Reidar reçoit un jour la visite surprise du pasteur Ribe. La rumeur courant que Kirsten, la bergère enfuie il y a un an de cela en laissant derrière elle le corps criblé de coups de couteau d’un chasseur, aurait été aperçue vers les crêtes réclamant, elle ou son fantôme – au village l’on parle d’une huldra, créature surnaturelle qui hante les croyances locales, car comment cette fille que l’on avait longtemps cherchée sans la trouver aurait-elle bien pu survivre à un hiver en montagne ? –, les services d’un pasteur, l’homme vient le solliciter pour lui servir de guide en montagne. 

Commence un étrange voyage vers les hauteurs, des contrées vides et inhospitalières, mais comme habitées par une présence invisible semblant attirer les deux hommes à travers vents et brouillards de plus en plus désorientants, entre pentes et ravins balisés de mystérieux cairns, ces empilements de pierres disposés pour marquer un lieu de passage. A mesure que leur progression désormais éperdue et aveugle se fait de plus en plus risquée, la tension et l’angoisse s’intensifient dans une ambiance qui n’a plus rien d’humain et qui, selon le tempérament et les fantasmes de l’un ou de l’autre, s’emparant de leur imagination comme de la nôtre alors que la violence des conditions en montagne se fait propice à la résurrection d’ancestrales croyances, s’habille de mysticisme ou fleure le maléfice. 

L’irrationnel s’en mêlant, la narration se teinte de fantastique, laisse augurer la clarté d’un dénouement, mais, jouant de nos incertitudes, referme la trouée dans le brouillard sur le mystère de nouvelles ombres mortifères. A chacun donc de se débrouiller avec ses doutes et ses questions, quand la peur sur fond de vieilles légendes norvégiennes réveille superstitions et croyances archaïques, réel et surnaturel s’entremêlent de manière inextricable, transformant en noir vertige ce qui commençait comme un polar rural teinté d’aventure.

Mêlant subtilement l’irrationnel au réel pour une évocation puissante et poétique de l’effet des paysages désolés de la montagne norvégienne sur les mentalités qui y vivent accrochées, Martin Baldysz réussit en très peu de pages un récit singulier et envoûtant, au mystère aussi insondable que les peurs et les mythes nés de la violence des conditions de vie en ces lieux. Comme si, quoi qu’il arrive et quelle que soit l’époque, l’homme, en animal superstitieux, ne pouvait échapper longtemps aux archaïques sortilèges associés à cette terre et à ces paysages éreintants. (4/5)

 

Citation :

Le brouillard se posait sur le paysage aride et rougeâtre qui s’étendait devant lui. Reidar prit peur devant cette brume lourde et épaisse. Une nappe blanche qui se dirigeait doucement vers eux. Un mur vivant qui engloutissait la montagne. Un frisson glacial le parcourut au milieu de ce monde blanc, déserté, où tout était pétrifié.

 

vendredi 21 mars 2025

[Gustavsen, Ellen] L'héritage sans nom

 



J'ai aimé

 

Titre : L'héritage sans nom
            (Den navnløse arven)

Auteur : Ellen GUSTAVSEN

Traduction : Mathis FERROUSSIER

Parution : en norvégien en 2023,
                  en français en 2025 (Gallmeister)

Pages : 464

 

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Un soir d’été, une bande d’amis se retrouve pour fêter l’entrée au lycée. La fête bat son plein, les relations se nouent, se dénouent, portées par les excès en tout genre et une insouciance toute juvénile. Mais lorsque les brumes de la nuit se dissipent, la descente est brutale : Elisabeth, seize ans, a été violée. Saisie par une rage vengeresse, elle commet un acte lourd de conséquences qui marquera les jeunes gens à jamais.
Seize ans plus tard, le docteur Haraldsen, gynécologue respecté, est retrouvé assassiné dans une mise en scène macabre. Le policier Lars Lukassen est mis sur le coup, mais son travail est parasité par une affaire privée qui l’obsède. À moins que ces trois affaires n’aient un lien ?

Un thriller sombre et hypnotique, qui puise dans les contradictions les plus intimes de la société norvégienne.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1975, Ellen Gustavsen vit à Ringerike, près d’Oslo. Elle est professeur et conseillère d’orientation professionnelle. Elle a intégré l’école d’écriture de fiction policière de Cappelen Damm et anime le podcast sur la criminalité Helt Kriminelt. Elle organise également des cours d’écriture créative pour les jeunes. La vertu du mensonge est son premier roman.

 

Avis :

Après une première publication sous le pseudo Ellen G. Simensen, la Norvégienne Ellen Gustavsen signe cette fois de son vrai nom un second polar mettant en scène le policier Lars Lukassen. Sur fond de neige et de brouillard, de lacs glacés et de forêts obscures, son intrigue savamment construite interroge les lois de la bioéthique.  

Véritable déflagration dramatique, la scène inaugurale laisse le lecteur en proie à mille interrogations. Un bébé malformé vient de voir le jour. Rien dans le récit ne permettra de comprendre avant longtemps qui sont cette petite fille et ses parents, ni même de situer clairement cette naissance entre les deux fils narratifs, datés pour leur part, qui vont désormais entrelacer leurs temporalités de manière aussi addictive l’un que l’autre.

Nous voici donc, pleins d’une perplexité préparée au pire, à voyager entre 2016 et les années qui ont précédé. Un soir d’été, une fête organisée entre lac et forêt par une bande de lycéens tourne au cauchemar. Elisabeth, seize ans, est violée. Le violent différent qui s’ensuit entre plusieurs jeunes tourne à la tragédie. Rien ne pourra plus en effacer les terribles conséquences. Quinze ans plus tard, le policier Lars Lukassen est appelé sur les lieux d’un meurtre sinistrement mis en scène. Morten Haraldsen, gynécologue révéré pour sa Clinique de la Fertilité, a été sauvagement assassiné. L’enquête ne tarde pas à faire résonner le passé, remettant le drame d’il y a quinze ans au premier plan, mais pas seulement. Lars lui-même ne sera pas épargné par la mise au jour d’un scandale abyssal.

Intrigue ancrée dans l’actualité – au coeur du livre palpite une question de fond à l’origine de maints débats nationaux, la Norvège faisant partie des pays, précurseurs peut-être, qui ont récemment fait évolué leur législation sur le sujet  –, ambiance nordique et suspense bien mené dans une construction narrative précise et soignée sont autant d’atouts pour une lecture agréable et captivante, aisée malgré l’intrication des liens entre personnages. Alors, même si la caractérisation de Lars mériterait davantage d’aspérité pour lui faire une place parmi les flics les mieux campés de la littérature policière, l’on passe assurément un bon moment en compagnie de ce polar de bon aloi. (3,5/5)

 

mardi 10 septembre 2024

[Van der Linden, Sophie] Artique solaire

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : Arctique solaire

Auteur : Sophie VAN DER LINDEN

Parution :  2024 (Denoël)

Pages : 128

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

« J’ai peint tête en l’air, le regard fixé sur ces déploiements, et vécu une apothéose quand les roses et les mauves ont fait leur entrée en scène. Mes gestes à l’unisson de ce déluge chromatique. Zébras, taches, morsures, les couleurs pures et la lumière en lutte. »
Comme tous les hivers depuis trente ans, Anna part seule plusieurs semaines peindre les paysages des îles Lofoten, capter leurs subtiles variations de lumières. Cette épouse d’un célèbre architecte se soustrait chaque année à la bonne société suédoise pour répondre à l’impérieux appel de ces terres arctiques. L’âge venant, elle espère réaliser le tableau exceptionnel qui lui vaudra enfin la reconnaissance de ses pairs.
Inspirée par l’œuvre d’Anna Boberg (1864-1935), Sophie Van der Linden se glisse dans son intériorité, sonde ses attentes et ses ambitions, ravive ses souvenirs. D’une plume impressionniste, elle évoque le geste créatif et la quête artistique d’une femme d’exception.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née à Paris en 1973, Sophie Van der Linden vit à Conflans- Sainte-Honorine. Elle a signé ou dirigé chez divers éditeurs des ouvrages dans le domaine de la critique en littérature pour la jeunesse, notamment Claude Ponti (Être, 2000), Lire l’album (L’Atelier du poisson soluble, 2006), Album[s] (Actes Sud jeunesse, coll. « Encore une fois », 2013), Tout sur la littérature jeunesse (Gallimard Jeunesse, 2021). Elle a également publié quatre romans : La Fabrique du monde (Buchet-Chastel, 2013 ; Folio, 2014 ; prix Palissy, prix du Livre pourpre, prix Jeune Mousquetaire, prix littéraire de La Passerelle, prix de la librairie L’Esprit large), L’Incertitude de l’aube (Buchet-Chastel, 2014), De terre et de mer (Buchet-Chastel, 2016 ; Folio, 2019) et Après Constantinople (Gallimard, coll. « Sygne », 2019).

 

 

Avis :

Arctique solaire est le fruit d’une rencontre, au travers d’un tableau, Fjäll – studie från Nordlandet (Montagnes - étude du pays du Nord), exposé au musée d’art moderne de Stockholm. Aimantée par l’oeuvre en même temps qu’intriguée par les éléments biographiques repris dans son cartouche de présentation, Sophie Van der Linden a aussitôt décidé d’écrire sur l’artiste suédoise Anna Boberg, non pas une biographie, mais une œuvre romanesque habitée par la personnalité et par la passion créatrice de cette femme étonnante.  

Issue de la haute bourgeoisie suédoise et épouse du grand architecte Ferdinand Boberg, Anna est au début du XXe siècle créatrice d’art décoratif. Lui bâtit, elle décore. Comme elle raffole des îles Lofoten, un archipel en mer de Norvège, au nord du cercle polaire, il lui a construit une cabane où elle vient chaque hiver, la plupart du temps seule, peindre à satiété les subtiles variations de la lumière autour des montagnes et des fjords pris par la neige et la glace, parfois sous la gloire d’imprévisibles et spectaculaires aurores boréales. Bravant les conditions glaciales dans ses peaux de phoque, la très convenable et respectable Suédoise se mue ainsi trente-trois hivers de suite, et jusqu’à celui qui précède sa mort en 1935, en ermite sauvagement dépenaillée, tout entière à la capture des « vibrantes oscillations chromatiques » qui la mettent au défi de parvenir à « peindre du blanc qui ne soit pas l’absence, peindre une lumière qui ne soit pas matière ».  

Sans formation à la peinture et donc sans armes face « aux couleurs, aux variations, à la matière brute » qui font l’unicité des Lofoten, c’est loin de tout académisme, dans un incertain mais inventif travail de recherche, qu’Anna se collette aussi bien avec les éléments et les intempéries qu’avec l’évanescence de paysages échappant à leur capture picturale. Son obsession créatrice répond à « un appel tenace », « celui du sens profond qu[‘elle a] trouvé dans la peinture de ce territoire indocile », et dont l’urgence la pousse à tout quitter, mari, amour, confort, le temps d’un assouvissement saisonnier. Elle travaille dehors, dans un froid et des conditions dantesques, attaquant ses esquisses directement à la peinture, les rehaussant ensuite parfois de tracés au fusain en une technique singulière et inédite où se mêlent des influences impressionnistes.  

Est-ce en raison de l’époque qui n’admet les femmes dans les salons de peinture qu’avec « de mignonnes et inoffensives compositions florales » et certainement pas « avec des paysages abrupts qui supposent qu’on se soit confronté, harnaché de peaux d’animaux, à leur nature hostile » ? Mieux accueillie à Paris et à Rome qu’à Stockholm où elle demeure plus controversée, elle acquiert de son vivant une certaine notoriété avant de disparaître sans postérité, contrairement à son mari aux œuvres monumentales toujours très en vue en Suède. Ecrit à la première personne et adressé au cher et tendre Ferdinand, le récit se fait l’écho d’une détermination hors norme pour espérer exister en tant qu’artiste à part entière, et non dans la seule ombre d’un mari attirant toute la lumière. Fallait-il donc l’aimer, ce « geste de peindre non pas un paysage mais dans ce paysage, dans un territoire vierge de représentation [à] constamment inventer dans des efforts démesurés », pour préférer rester sans enfant et se transformer en ermite de l’Arctique plusieurs mois par an ? Fallait-il donc aussi qu’il comble un puissant manque, de beauté, de liberté et d’accomplissement, pour exalter une telle passion artistique ?

Bref et intense, le récit qui, tout en nous imprégnant de l’âpre splendeur et des lumières changeantes des paysages arctiques, nous fait partager les réminiscences, les doutes et les émerveillements de l’artiste septuagénaire lors de ce qu’elle ignore encore son dernier séjour aux Lofoten, dessine une très crédible incarnation romanesque, partagée entre art et amour, de cette femme peintre oubliée. Une très belle occasion de lui rendre justice en découvrant son œuvre, si singulière et fascinante. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

L’image des peupliers dans le vent de Monet, longuement admirés à la National Gallery, se superpose à cette vue des arbres sombres, se balançant mollement, au dehors du train. La mort du vieil artiste, survenue au moment de notre déménagement à Paris, m’a durablement attristée. Ses toiles m’avaient autant appris à regarder qu’à peindre. Souvent, comme ce soir, il arrive qu’un paysage se révèle à moi dans sa dimension purement plastique. Ce peut être des reflets sur une pièce d’eau, un champ de fleurs, la vapeur du train arrivé en gare, la neige dans la lumière bleue du matin, ou celle, rose, du soir, brouillard diffus en pleine ville. Je les vois soudain exactement comme ils seraient, ou pourraient être, sur l’une des toiles du maître. Ce faisant, je n’observe plus ces paysages réels comme je les aurais regardés sans avoir connu au préalable sa peinture. Les aurais-je d’ailleurs même regardés ? Je les vois désormais avec l’œil de qui a déjà vu ces toiles-là. La peinture change mon regard et mon regard change le réel qui m’entoure. Sans la fréquentation des œuvres, la vision de ce qui s’offre à moi serait différente. Plus pauvre, peut-être.
 

Après l’avoir tant déploré, après avoir, de son vivant, maudit mon père de m’empêcher de suivre des cours de peinture, je me suis rendu compte que c’était une chance de n’avoir jamais appris. J’aurais, sinon, une idée terriblement précise des tableaux que j’envisage, du cheminement technique pour les achever. Les paysages des Lofoten ne m’auraient certainement pas résisté comme ils continuent de le faire tant d’années après mon premier voyage en solitaire. Or, c’est dans cette résistance même que s’accomplit mon travail de création, toujours en recherche, toujours incertain.
 

Des couleurs et une montagne majestueuse, ma vocation de peintre de paysages est née là, dans les palais de l’Alhambra couvés par les sommets de la Sierra Nevada. Pourtant, je ne peignis plus avant longtemps. Avant d’arriver aux Lofoten, à la vérité. De tomber en arrêt devant ces sommets impressionnants malgré leur faible altitude, à portée de regard, tachetés de plaques de neiges éternelles même en été, éclairés en continu par un soleil qui tourne en ellipse au-dessus et révèle la complexité de leurs reliefs, de leurs faces cachées, tout le long du jour sans fin. Mon si bref usage de l’aquarelle ne m’avait certainement pas préparée à me confronter aux couleurs, aux variations, à la matière brute que je trouvai ici. Je dus tout reprendre de cet acharnement.
 

Et le dessin, contrairement à toi, n’est pas mon mode d’expression. Je le vois plutôt comme une nécessité, celle du trait, du report sur le papier d’un schéma du réel qui n’a aucun lien avec le geste pictural. Pour beaucoup, d’ailleurs, il devance la peinture, la prépare. Le croquis comme ébauche. L’esquisse d’une œuvre n’en est pas une à part entière. Pour toi, c’est un art en soi, précis. Et, je le devine, le plus court chemin entre ton cerveau et le papier.
 

Lors de mes séjours aux Lofoten, je reprends possession de mon identité profonde. J’existe intensément dans cet acharnement du geste de peindre non pas un paysage mais dans ce paysage, dans un territoire vierge de représentation, qu’il me faut constamment inventer, dans les efforts démesurés que commande l’étendue même de mes insuffisances techniques.
 

Il faut que je tienne. Que je ne me laisse pas attendrir par le manque de toi. Que j’aille au bout du temps que je me suis donné. Pour accomplir ce pour quoi je me suis rendue si tôt ici, ce pour quoi je sacrifie du temps que je pourrais passer en ta compagnie ou occuper à nos projets communs. Accomplir ce qui finalement tient en quelques mots : peindre du blanc qui ne soit pas l’absence, peindre une lumière qui ne soit pas matière. Peindre.
 
 
Introduction, je commence par poser la montagne, précise, bruns des roches, neiges accrochées à l’obscurité, pentes offertes à une lumière supposée vive, blanche, mais très légèrement teintée de vert. L’eau du fjord ensuite, dominée par le brun-vert, mais comme éclairée par en-dessous de turquoises. Alors, l’ensemble se structure, monte en puissance, et l’immensité de la toile est emplie du ciel bleu. Lézardé, à la verticale, de traînées vertes, jaunes, mauves, pourpres par endroits. Et – paroxysme – le blanc puissant éclate presque au centre, comme s’il crevait la toile pour se faire une place dans la matière. Il se répand un peu dans des verts qui tombent en flèche, donne des bleus rompus dans l’écran nocturne, il est la pièce maîtresse de ma composition. Je souffle.  J’ai réussi, je crois.


Voilà donc ce qui m’accapare. La couleur et la matière quand je suis au-dedans, le blanc et la lumière quand je me trouve au dehors. Je ne parcours plus de grands trajets. Dans les salons de Stockholm ou de Paris, on me dit – on me moque – grande aventurière, du fait de mes séjours solitaires en zone arctique. Peu soupçonnent à quel point je suis devenue casanière et n’évolue que dans un périmètre restreint. La neige autour de la cabane pourrait presque me suffire, du moment qu’elle reçoit les rayons solaires. Je m’aveugle à scruter les pentes enneigées, les variations dues à leur exposition, au parcours de l’astre. Et aussitôt après, je pense que je dois me détacher de l’observation stricte, travailler sur la sensation, sur l’impression produite. Alors je retourne à l’intérieur et je travaille encore.


Je vais chaque jour à la pointe de Helle face au relief, je prends place, relève ce que je vois. Mais ce que je ressens est bien plus qu’une perception visuelle. C’est un tout, dans lequel la sensation du vent, de l’air, prime. Je dois me faire aveugle. Mer, vent, montagne. Les trois grands éléments. Soupir, murmure, silence. Comment les rendre dans un tableau ? Montrer le silence. Pas le calme, le tranquille. Non : le silence. Celui d’ici. Sec et immense. Total. Le silence d’hiver.


J’ai, surtout, observé le Store Molla sous ses vibrantes oscillations chromatiques. Il n’est pas question de ne fixer qu’un instant, le meilleur, même si on peut repérer chaque jour un point de consécration de ces variations. Lorsque le rose culmine, ou lorsque le bleu et le rouge s’enlacent. Mais je ne cherche pas l’instantané. Je cherche plutôt à rendre la puissance de ces journées magnétiques.


Le tableau se découpe donc dans sa grande largeur en trois bandes. À un bout de la chaîne montagneuse, on jurerait que c’est l’aube. À l’autre, le crépuscule. Et pourtant, rien ne les distingue réellement. Ciel, mer, montagne. Les pentes blanches des sommets semblent toutes tournées vers le soleil, en recueillent les rayons dorés. Je veux faire ressentir la charge de l’atmosphère, la matérialité pourtant invisible de ces lumières arctiques. Leur vibrante instabilité. Je voudrais que le spectateur ait comme moi le sentiment de se fondre dans ce paysage polaire.


 

vendredi 12 juillet 2024

[Nore, Aslak] Le cimetière de la mer

 



J'ai aimé

 

Titre : Le cimetière de la mer
            (Havets kirkegård)

Auteur : Aslak NORE

Traduction : Loup-Maëlle BESANÇON

Parution : en norvégien en 2021
                  en français en
2023
                  (Le bruit du monde)

Pages : 512

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

La matriarche d’une riche dynastie norvégienne se suicide sur le domaine familial. Elle laisse derrière elle le mystère d’un testament disparu et un manuscrit, seule trace d’un drame familial : une catastrophe maritime durant la deuxième guerre mondiale dans laquelle son mari et des centaines de personnes ont perdu la vie. Sa petite-fille se lance à la recherche de ce testament. Aidée par un journaliste, ancien agent des services du renseignement qui a ses propres motivations, elle se retrouve plongée dans le passé labyrinthique de la famille. Une histoire sombre et hantée de secrets, de trahisons et d’amours vouées à l’échec.
Le cimetière de la mer est une fresque sociale, une saga familiale et un drame sur le pouvoir et l’héritage inspiré à la fois des grands récits du XIXème siècle et des séries télévisées d’aujourd’hui.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Né en 1978, Aslak Nore a rejoint le bataillon d’élite norvégien Telemark en Bosnie, avant de travailler comme journaliste au Moyen Orient et en Afghanistan. Il est l'auteur de plusieurs best-sellers et a reçu le prix Riverton du meilleur roman policier en Norvège en 2018.

 

 

Avis :

Le suicide inattendu et la disparition du testament de sa doyenne Vera Lind placent soudain le clan dynastique des Falck, riches armateurs de pères en fils depuis presque deux siècles, face à un conflit de succession. Des deux branches ennemies de cette famille norvégienne, laquelle héritera de la fortune et du pouvoir ? Celle d’Olav, le fils de Vera et le dirigeant actuel de la puissante fondation SAGA ? Ou celle de Hans, le célèbre et charismatique médecin humanitaire, né d’un mariage antérieur à celui de Vera avec le patriarche de l’époque ? Ebranlée par la disparition de sa grand-mère et par certains comportements troubles de son père en ces circonstances, Sasha, la fille d’Olav, décide de profiter de ses fonctions de responsable des archives de la société pour mener l’enquête. Quels secrets, si embarrassants qu’ils ont autrefois empêché la publication d’un récit autobiographique de Vera, lui aussi disparu, se cachent-ils donc derrière l’honorable réputation des Falck ? Et que s’est-il réellement passé lors du naufrage de l’express côtier DS Prinsesse Ragnhild, qui, en 1940, devait coûter la vie de son grand-père et miraculeusement épargner Vera et son nourrisson Olav ?

L’on ne remue pas les boues du passé sans risque. C’est ce que le récit nous laisse constater en ménageant ses effets de suspense, à mesure qu’aux secrets de cette famille fictive, se mêlent politique et faits historiques authentiques, parfois méconnus, des années quarante à nos jours. De la résistance intérieure au nazisme révélée à l’occasion du naufrage, célèbre en Norvège, de l’express côtier qui, en 1940, coûta la vie de quelque 300 passagers, dont bon nombre de soldats allemands à son bord, aux cellules « stay-behind », ces réseaux clandestins coordonnés par l’OTAN pendant la Guerre froide pour protéger l’Europe de l’Ouest d’une invasion soviétique, en passant par les dérives privées de la lutte contre l’État islamique, l’auteur qui fut membre de l’armée de l’OTAN en Bosnie, puis journaliste dans les forces norvégiennes et américaines en Afghanistan et en Irak, inscrit son histoire dans une perspective bien sombre et bien éloignée de la version officielle de l’histoire nationale norvégienne.

Le résultat est un roman foisonnant, entre saga familiale, thriller psychologique et polar géopolitique, dont, nonobstant quelques longueurs, l’on vit avec curiosité les aventures pleines de coups de théâtre. Plus que ses intrications familiales savamment construites pour nous tenir en haleine, ce sont son épaisseur historique et ses coups de projecteur sur quelques aspects méconnus de la politique extérieure de la Norvège ce dernier siècle qui font le principal intérêt de ce livre. A noter qu’Aslak Nore a déjà suscité la polémique dans son pays à l’occasion de publications précédentes, comme son essai Extremistan en 2009, non traduit, où il exprimait, à propos de l’immigration, ses interrogations quant à l’extrémisation « pour le meilleur et pour le pire » de la Norvège. (3,5/5)

 

 

Citations :

La mort ne m’effraie pas. Au fond, le plus dur est la douleur qu’elle cause aux proches, et avec l’âge ce chagrin s’amoindrit fortement. Paradoxalement, la mort cesse dès lors qu’elle survient. Elle n’existe qu’aux yeux des vivants.

Il était libre, sorti de la pire prison sur terre. Il aurait dû être heureux. Pourquoi n’était-ce pas le cas ? Il se surprenait à regretter cette période derrière les barreaux. Pas les passages à tabac, la torture et les maladies, bien sûr. Non, il regrettait le temps où il rêvait à la liberté. Toutes les prisons du monde sont pleines de rêves. C’est le seul luxe qu’aucune geôle ne peut retirer aux détenus. Or aujourd’hui les rêves avaient disparu, il ne restait plus que la réalité.

J’ai l’impression d’entendre les mêmes paroles que celles que prononcent de nombreux autres vétérans, constata le médecin-chef. Ce qui est difficile, ce ne sont pas les missions elles-mêmes, aussi dramatiques soient-elles, serais-je tenté de dire. C’est le retour.

Peut-être suis-je le seul à le ressentir ainsi, mais est-il possible d’être aussi malheureux et heureux en même temps que l’on peut l’être à quatorze ans ? À cet âge, notre passé se résume à presque rien. Tout ce que l’on a, ce sont des rêves. Puis on construit sa vie, et les rêves peu à peu s’estompent. Et quand on meurt, les rêves ont disparu, seul le passé demeure.

 

dimanche 19 mai 2019

[Lunde, Maja] Bleue





J'ai moyennement aimé

 

Titre : Bleue (Blå)

Auteur : Maja LUNDE

Traductrice : Marina HEIDE

Parution : 2017 en norvégien (Aschebourg & Co)
                2019 en français (Presses de la Cité)

Pages : 360






 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Norvège, 2017. Depuis son plus jeune âge, Signe a fait passer l’écologie avant tout. Ainsi a-t-elle préféré renoncer à Magnus, dont elle ne partageait pas les idées. Aujourd’hui, elle vit sur un bateau amarré dans un fjord, au plus près de l’eau.  Et c’est pour sauver l’eau qu’elle décide à soixante-sept ans d’entreprendre un dernier périple en mer, lorsqu’elle apprend qu’une opération commerciale, autorisée jadis par Magnus, menace son glacier natal. L’heure est venue pour Signe d’affronter son grand amour perdu. Pour cela, elle doit prendre la direction du sud de la France…

France, 2041. La guerre de l’eau bat son plein. Avec Lou, sa fille aînée, David a fui les Pyrénées ravagées par la sécheresse pour retrouver sa femme et leur bébé, dont il a été séparé. Mais les réfugiés climatiques sont bloqués à la frontière, et les ressources commencent à manquer. Un jour, à des kilomètres de la côte, David et Lou trouvent un voilier au beau milieu d’un champ desséché : le bateau de Signe…


Une intrigue sophistiquée et palpitante, au service d’une fable dystopique plus nécessaire que jamais.
 

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1975 à Oslo, Maja Lunde a écrit des scénarios et des livres pour la jeunesse avant de se lancer dans la rédaction d’Une histoire des abeilles, son premier roman pour adultes, best-seller traduit en plus de trente langues, et succès de la rentrée littéraire française 2017. Bleue est son deuxième roman à paraître aux Presses de la Cité.

 

 

Avis :

Merci à Babelio et aux Presses de la Cité pour m'avoir fait découvrir ce livre dans le cadre de la Masse Critique Privilégiée.

La Norvégienne Signe vit sur son bateau. Militante écologique aujourd’hui septuagénaire, elle a consacré toute sa vie à lutter, sans grand succès, pour la défense de la planète. Lorsque le glacier qui surplombe son village natal, déjà bien rétréci par le réchauffement climatique, est condamné à une disparition accélérée en raison de son exploitation industrielle, elle choisit aussitôt la confrontation avec l’entrepreneur responsable, établi dans le sud de la France, et qui n’est autre que son amour de jeunesse.

Près de vingt-cinq ans plus tard, en 2041, les prévisions les plus alarmistes sont devenues réalité : les déserts ont gagné du terrain, les populations des pays du sud meurent de soif et tentent de migrer en masse vers les « pays de l’eau », qui ont fermé leurs frontières. Ainsi, David et sa petite fille Lou, chassés d’Argelès par des incendies meurtriers, sans nouvelles du restant de leur famille, ont trouvé provisoirement asile dans un camp de réfugiés, où tout ne tarde pas à manquer. A faible distance du camp, le père et la fille tombent par hasard sur le bateau de Signe, échoué à l’intérieur des terres après l’assèchement du Canal du Midi.

Cette fable dystopique met en scène un sujet d’actualité : l’indifférence des uns, l’impuissance des autres, face aux bouleversements climatiques liés à l’activité humaine. Elle nous confronte directement aux conséquences dramatiques de notre absence de réaction, mettant en scène le manque d’eau croissant dans certaines régions, les déplacements subséquents de populations, et les conflits internationaux en résultant.

L’histoire relatée ne manque pas d’un certain réalisme. Il faut saluer les efforts de documentation de l’auteur grâce auxquels le récit ne verse jamais dans le ridicule ni l’approximation, qu’il s’agisse d’évoquer la pratique de la voile et l’expérience de la mer, ou encore une usine de désalinisation. L’intrigue est elle-même bien ficelée, et même si les grands contours de l’issue se dessinent assez facilement avant la fin, certains détails du dénouement ont néanmoins réussi à me surprendre.

Pourtant, ces qualités n’ont pas suffit a m’épargner l’ennui, progressivement mais inexorablement apparu au fil de l’alternance des deux récits entrecroisés : la faute au manque d’épaisseur des personnages, à la platitude de leurs dialogues, et à l’absence de style de l’écriture, qui empêchent le roman de réellement décoller et de sortir du lot. Manque également à mon sens davantage de présence de la nature elle-même, sur un thème qui appelait quelques jolis passages contemplatifs.

Au final, Bleue est un roman sans prétention et empreint de bonnes intentions, pour un gentil moment de détente qui ne laissera pas de souvenir impérissable. (2/5)

 

 

Le coin des curieux :

Bleue m'a fait découvrir qu’il existe des moules perlières d’eau douce. Enfin, peut-être plus pour très longtemps, car cette espèce protégée est en voie d’extinction...

Elle s’appelle Margaritifera margaritifera, ou mulette perlière. Elle habite les rivières claires d’Europe, de Russie, du Canada et de l’Est des Etats-Unis, et fait preuve d’une longévité exceptionnelle puisqu’elle peut vivre jusqu’à 150 ans. Durant son cycle de développement, la larve de la moule perlière doit, pendant plusieurs mois, parasiter les branchies d’un saumon ou d’une truite – aucune autre espèce de poisson ne lui convient -, qui la nourrit et la transporte. Hôte et parasite entretiennent alors des interactions favorables réciproques.

La moule d’eau douce a été exploitée jusqu’au milieu du 20e siècle pour la production de perles utilisées en joaillerie, avant d’être supplantée par l’huître perlière tropicale, à la production plus grosse et plus régulière. Seulement une moule sur mille produirait une perle, souvent de forme irrégulière…

Lors du baptême de son fils, Marie de Médicis aurait porté une robe brodée de 32 000 perles de Margaritifera margaritifera, au prix donc du sacrifice de 32 millions de ces mollusques.

Au 19e siècle, la moule perlière abondait encore, par exemple en Bretagne : à Pont-Aven, la rivière était « pavée » de mulettes, les paysans en bêchaient le fond à la saison avec des pelles. Chacun pouvait en ramasser jusqu’à 10 000 par an, dont la chair et les coquilles étaient simplement abandonnées sur les berges, pour le grand bonheur des loutres et des oiseaux. A Rosporden, cette même activité était l’occasion de « joyeuses parties », qui voyaient les jeunes filles s’improviser pêcheuses et, mi-dévêtues, entrer dans l’eau pour ramasser les moules, les ouvrir aussitôt, et les rejeter ensuite.

Se nourrissant par filtration de particules en suspension dans l’eau des cours d’eau, la moule perlière est très sensible à la pollution aquatique. De nos jours, la pollution des rivières d’une part, la régression du saumon atlantique sauvage d’autre part, mettent en danger la Margaritifera margaritifera, en voie d’extinction imminente. Elle fait l’objet d’un programme de conservation, qui a notamment vu l’inauguration de la première station d’élevage dans le Finistère.