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dimanche 26 avril 2026

Critique : "Ma galerie imaginaire" de Alain Yvars | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Ma galerie imaginaire " de Alain Yvars


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Ma galerie imaginaire

Auteur : Alain YVARS

Parution : 2025 (Auto-édition)

Pages : 162

Accès au livre : ISBN 9782322578740  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

L'art peut changer changer la vie. Comment ne pas le ressentir devant la vision exprimée dans le recueil de "La jeune fille au chapeau rouge" de Johannes Vermeer ? : "Un contraste de rouge vif et de bleu froid. Des reflets subtils renvoyés par l'étrange chapeau à plumes rouge orangé empourprent de flammèches les joues de la jeune fille. De minces rehauts de lumière vibrent intensément : courtes virgules posées sur la robe, le chapeau et la tête de lion sculptée, gouttes de rosée sur la lèvre inférieure et la pointe du nez, une minuscule tête d'épingle éveille la pupille de l'oeil droit." Dans ce troisième recueil de la série "Si les oeuvres parlaient", mes amis peintres m'ont offert seize histoires insolites nées de leurs oeuvres : Jean Fouquet et l'insolente beauté d'Agnès Sorel en Vierge au sein dénudé, Gustave Courbet croquant ses "Femmes damnées" en bords de Seine, Henri Matisse et ses jeux d'ombres et de lumières, l'écriture du maître Frans Hals, le faux impressionniste Edgar Degas, Joaquin Sorolla, un Catalan ivre de soleil, l'étonnant secret de Georges de la Tour...

 

Un mot sur l'auteur : 

Alain Yvars, qui a passé toute sa vie professionnelle dans la gestion d'entreprise en région parisienne, a toujours gardé intacte la passion de sa vie : la peinture. Après avoir peint de longues années, le blog qu’il a créé, Si l’art était conté, est consacré à des récits, nouvelles, et écrits divers sur l’art. Il aime imaginer dans leur contexte historique les peintres qui ont fait l’histoire de l’art, ce qui lui permet de s’inspirer de leur talent pour écrire ses récits.
Il a déjà publié deux biographies romancées : Que les blés sont beaux, hommage à Vincent Van Gogh, et Camille muse de Claude Monet, ainsi que deux autres recueils dans la série Si les oeuvres parlaient : Conter la peinture et Deux petits tableaux.
 
Retrouvez mon interview d'Alain Yvars ici.

 

Avis :

Ancien pastelliste passé à l’écriture, Alain Yvars métamorphose son œil de peintre en une voix qui entrouvre les portes d’un musée intérieur. Les artistes y surgissent comme des êtres vivants, disponibles à la conversation, et l’échange qu’il noue avec eux, nourri d’émotions, fait glisser la contemplation vers une forme d’intimité partagée.

Ce troisième volet de la série Si les œuvres parlaient rassemble seize peintres chers à l’auteur et les entraîne dans une suite de récits où chaque tableau s’anime en scène réinventée. D’Eugène Delacroix à Joaquín Sorolla, en passant par Manet, Boudin ou Georges de La Tour, Alain Yvars traverse des univers contrastés qu’il aborde non par l’érudition mais par la sensibilité. Chaque chapitre fonctionne comme une rencontre : l’oeuvre s’anime, l’artiste se raconte et le lecteur circule d’une époque à l’autre dans cette galerie intime où la fiction éclaire l’histoire de l’art. En laissant les peintres s’exprimer à travers leurs oeuvres et leurs visions, Alain Yvars offre un livre qui tient autant du musée rêvé que du carnet de confidences.

Là où tant d’ouvrages de vulgarisation artistique se contentent d’expliquer ou de contextualiser, l’auteur choisit d’explorer les oeuvres par le récit, de raconter sans simplifier, et surtout de replacer l’émotion au centre du regard. Sa méthode, fondée sur l’incarnation des peintres et sur la mise en mouvement des tableaux, restitue à l’art ce qui lui manque souvent dans les discours érudits : une présence, une vibration, une humanité. En donnant la parole aux artistes, Alain Yvars invite le lecteur à approcher la peinture autrement, dans une relation plus directe et plus sensible. Cette approche, à la fois intuitive et exigeante, fait toute l’originalité du livre : ni essai, ni fiction, mais un territoire intermédiaire où l’histoire de l’art se lit comme une expérience vécue.

En renouant avec une approche de l’art fondée sur l’écoute et sur l’imaginaire, Alain Yvars rappelle que regarder un tableau, c’est aussi accepter qu’il nous parle. Ce troisième volet prolonge ainsi une démarche de partage, où la peinture s’affirme comme un territoire de rencontre plutôt qu’un objet d’étude. (4/5)

 

Citation :

« Exagérer l’essentiel et laisser dans le vague le banal. Ainsi, on attrape le vrai. » (Vincent Van Gogh)

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
 
 
 

jeudi 10 avril 2025

[Boulouque, Clémence] Le sentiment des crépuscules

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Le sentiment des crépusculest

Auteur : Clémence BOULOUQUE

Parution : 2024 (Robert Laffont)

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Londres, 19 juillet 1938. Stefan Zweig et Salvador Dalí rendent visite à Sigmund Freud, tout juste exfiltré de l’Autriche nazie. Proche de l’analyste, et lui aussi réfugié, Zweig a organisé ce rendez-vous sur l’insistance de son ami peintre, qui idolâtre Freud et trépigne de lui montrer une de ses toiles. Accompagnés de Gala, l’épouse de Dalí, et de son agent, ils sont accueillis par Anna Freud.
Leurs échanges sont ponctués par les extravagances et facéties de Salvador qui mystifient l’assemblée. Puis, à mesure, tous se dévoilent : la rencontre autour de Freud agit comme un révélateur, confrontant chacun à ses démons et à ceux de l’époque.
Mêlant biographie intime de figures d’exception et chronique de la fin d’un monde, Clémence Boulouque saisit ce moment suspendu, unique et méconnu, en un roman drôle et grave.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Clémence Boulouque est professeure à l’université Columbia à New York. Romancière, elle a notamment publié Mort d’un silence (Gallimard, 2003) et Un instant de grâce (Flammarion, 2016).

 

Avis :

Le 19 juillet 1938, les trois monstres sacrés Freud, Zweig et Dali se rencontraient à Londres. Se nourrissant de la correspondance entre les deux premiers, des carnets de Zweig et des Mémoires de Dali, Clémence Boulouque redonne chair à ce moment comme si l’on y était, pour un roman crépusculaire.

Freud et Zweig ont tous deux quitté Vienne pour s’exiler à Londres. A quatre-vingt-deux ans, Freud souffre d’un cancer de la bouche et n’a plus qu’un an à vivre. Zweig est plus jeune d’un quart de siècle, mais porte déjà en lui la mort qu’il se donnera quatre ans plus tard. C’est lui qui, pour faire plaisir à un Dali de trente-trois ans déjà célèbre et fantasque, impatient de faire la connaissance du père de cette psychanalyse qui a tant à voir avec son œuvre, s’est démené pour que tous se retrouvent ce jour-là chez Freud, accompagné pour Dali de son épouse Gala et de son agent Edward James, assisté pour le vieil homme de sa fille Anna.

Engagée autour d’un thé, la conversation ne prend pas la tournure escomptée par les convives. Tourmenté par la douleur tout en s’attachant à donner le change, éternellement endeuillé par la mort de sa fille Sophie et préoccupé par son petit chien encore retenu en quarantaine, Freud n’accorde pas au remuant Dali, tout entier à ses crayonnages et à son personnage exubérant, l’attention impressionnée que celui-ci attendait. Déçu, le jeune homme s’irrite de l’embarras de Zweig, lui-même visé dans ses obsessions altruistes par le regard critique d’un Freud mal remis de figurer après Franz-Anton Mesmer et ses théories sur l’hypnose, et Mary Baker Eddy fondatrice de l’église scientiste, dans son recueil d’essais La guérison par l’esprit.

Toujours est-il que tous ont ceci en commun qu’ils ont conscience du crépuscule du monde d’alors, en passe de basculer dans un demain inquiétant. Si les deux plus âgés, étreints par la mélancolie et par l’angoisse, répugnent à en aborder les rivages, Dali se targue avec entrain de s’en faire le prophète, bien décidé à « participer à la crétinisation du monde » puisque, à n'en pas douter, l’avenir sera crétin.

Erudite et documentée, superbement écrite, la narration excelle à faire revivre, dans leurs oppositions d’esprit comme dans les gestes de leur présence physique, ces trois hommes et leur entourage proche, témoins d’une époque décadente. Plus encore que ces personnages d’exception, d’un rendu au final relativement convenu, c’est ce talent à leur redonner chair et vie dans l’atmosphère tendue d’une pré-apocalypse qui, sans rendre le livre tout à fait passionnant, le rend néanmoins remarquable. (3,5/5)

 

Citations :

« Nous voici donc. J’espère que notre visite sied toujours au Professeur. »  
Dalí réprime son énervement, roule des yeux en direction de Gala – pourquoi offrir la moindre ouverture à une annulation de dernière minute ? Ce type est sa propre encre sympathique : il trace sa volonté puis l’efface, il s’emploie à faire sa place auprès des gens puis n’aime rien tant que s’estomper ; voilà pourquoi il consent à se laisser maltraiter, voilà ce qu’il lui dira si jamais Anna a le malheur de profiter de sa politesse pour reporter la visite. « Arrêtez, arrêtez, on méprise les gens comme vous, Zweig, lui hurlera-t-il. Les faibles, les polis… » Alors que lui est un Hun, un taureau, évidemment, un taureau prêt à défoncer la porte si elle devait être refermée sur lui.
 

Freud était Vienne, Freud était la Berggasse et les volutes de fumée dans son appartement, avec ses brocarts de camp ottoman. Ici, le salon est presque chauve, l’accent autrichien du Professeur sonne grêle dans son français lent et soigné, et la maladie qui lui fore le palais en accentue la nasalité. Ce n’est plus le mythe, ce savant qui a cassé le miroir poli dans lequel se regardait l’humanité : ce n’est plus qu’un être aux épaules busquées, frissonnant sans le montrer, dans sa veste épaisse au cœur de juillet, qui rappelle ce manteau de loden accroché à la patère dans l’entrée, semblant vaguement étonné d’être ici, comme tout autour de lui, êtres et objets.
 

[Freud] : Devant les visiteurs se rejoue cette réticence à l’exil. Pourquoi avoir tant attendu ? Par orgueil, sans doute, mais pas celui qu’inspirerait sa propre personne. Orgueil de croire à l’intelligence humaine, même s’il n’arrêtait pas d’en ausculter les soubassements pourris. C’était l’une de ses contradictions : il était un scientifique, un fils du progrès, et sa foi en la raison avait failli le faire renoncer à partir. Contre toute rationalité, il était certain que l’esprit reviendrait à l’Autriche. Et puis il y avait l’orgueil de la vieillesse, qui insinuait en lui la conviction qu’on ne toucherait pas aux aînés, car personne dans la population ne l’accepterait. Ses années, qui le rendaient de plus en plus frêle, seraient au moins ses remparts.
Avoir tant vécu l’incitait à croire que le passé dicterait un futur sensé ; et cette illusion se doublait d’une fierté pour Vienne et d’une tendresse pour ses travers – cette sorte d’amateurisme, cette façon de vivre à la légère, entre opérette et flirt sur la grande roue du Prater, au contraire de cette maladive précision allemande. Ils avaient un terme, Schlamperei, pour décrire la mollesse du sud de l’Allemagne et de l’Autriche : cette incurie serait leur arme secrète, celle qui ferait dérailler les plans et les mécaniques nazis trop méticuleux. Mais c’était compter sans cette rage insoupçonnée, cette haine, cette psychose collective contre les Juifs qui, pourtant, avaient écrit la grandeur viennoise.
 

La plupart des gens n’ont que leurs rêves pour revisiter leurs mondes d’hier et ils les oublient au réveil. Peut-être est-ce aussi bien ainsi. Se souvenir d’un rêve où l’on a brièvement retrouvé ce qui a été perdu est une double peine, et le réveil, un assommoir : les yeux se posent sur tout ce qui vous entoure, réassemblent votre identité, et ces détails s’agrègent pour vous signifier que cette vie inhospitalière est la vôtre, une mort à crédit, et que retomber en titubant dans le sommeil n’y changera rien. [Zweig en exil]
 
 
Gala a consigné des notes sur son enfance, et elle en écrira un jour le livre qu’elle doit à son talent. Pour l’heure, elle bâtit l’oeuvre de Dalí et leur fortune. Elle n’est pas captive de son passé : elle n’est que le présent et l’avenir. Plus jamais ils n’auront faim. Plus jamais elle ne cuisinera avec rien, comme aux débuts de sa vie avec Salvador. Plus jamais elle n’aura de manteaux approximatifs. Elle ne se plaint pas, elle agit et pousse à agir. Elle transforme les humiliations en revanche, impassible.


L’alliage de ce trio est étrange. Gala donne l’impression de juger les deux hommes avec détachement et de leur en vouloir tout à la fois, car leur lien menacerait presque de l’exclure : James semble aimer les hommes, et Dalí, malgré sa dépendance envers Gala, aimer qu’on l’aime.


Zweig aussi s’imaginait être au-dessus de la mêlée. Ils ne s’encombraient pas de politique ou d’appartenances religieuses, ils avaient voulu être simplement dévoués à leur art et à leur science, corps et âme. Maintenant on le leur reprochait, peut-être à raison. Tous deux s’étaient abstraits des combats idéologiques, méprisaient les tribuns, même les libéraux, car même eux étaient souvent pris en flagrant délit de mensonges et de prébendes. Tous deux, face à la meute antisémite, s’étaient convaincus qu’après quelques excès le balancier retrouverait sa tare tandis qu’eux œuvraient à lever le mystère des êtres. Lorsque Freud lui avait dit que, pendant de nombreuses années, il n’était jamais allé voter, Zweig lui était presque tombé dans les bras, en une communion d’abstentionnistes. À présent, le résultat les accablait : ils étaient tous deux des Juifs viennois qui s’étaient pensés Viennois juifs et qui étaient enregistrés ici comme des exilés.
 

Rien n’est sacré. Et cela m’inquiète. Tout ce qu’aura à faire un despote sera de jouer du narcissisme collectif. Il suffira donc que quelqu’un surgisse pour leur dire combien ils sont géniaux, mais menacés par des barbares, alors qu’eux-mêmes sont des hordes venues d’ailleurs, et inévitablement l’Amérique sombrera dans le fascisme. »


C’est là qu’il a compris ce que serait Dalí : une attitude, et des toiles pour la justifier. La ville serait sa retraite d’hiver, son terrain de jeu. Il régalerait les journalistes de ses excès, les préviendrait de ses frasques, et ferait leur travail : les articles s’écriraient tout seuls. Le tout pour une obole : sa gloire. Deux ans après son arrivée, il était en couverture de Time Magazine. Des inconnus l’arrêtaient dans la rue pour lui demander des autographes. Et ce n’était qu’un début. Il avait provoqué sa chance. Il est son propre prophète. Et Gala, sa comptable. 


L’art est la procuration donnée à autrui pour parler de soi. Ainsi, la plupart des êtres laissent à d’autres le soin de les dévoiler à eux-mêmes, de se chercher dans d’obscurs recoins, de se prouver qu’ils sont en vie : Dalí le prouve pour eux en pétaradant d’exister. Alors, bien sûr, il participe à la crétinisation du monde, aime-t-il à penser, mais, puisque sa marche est inévitable, autant en diriger le cours. Comme à Cadaqués, sur son rocher face à la mer, lorsqu’il sortait orchestrer le vent au moment où il devenait violent, juste avant que ne s’abatte l’orage. À New York, il a élu le lieu de son triomphe, à deux pas du Museum of Modern Art : l’hôtel St. Regis, suite 1610. Il ne parlera jamais correctement la langue, mais la fera grésiller comme une noix de beurre tombée dans une poêle sur le feu, et aura la morgue d’offrir des cours de prononciation anglaise aux locuteurs natifs. Il lâchera des mouches achetées par boîtes, inspectées et certifiées par lui proprissimes dans les couloirs marbrés du palace. Il donnera jusqu’à l’épuisement des réceptions avec de la musique trop forte qui transformera toute conversation en performance physique, en cages thoraciques gonflées, en gorges râpées pour faire porter la voix, et en chef-d’œuvre de vacuité. Au cours de ces banquets, il verra des éphèbes tournoyer autour de Gala. Il vendrait son âme et quelques croûtes pour cela : être riche à New York. Mais eux, eux, là, tous deux, dans une Londres amidonnée, se lamentent sur une Vienne où on leur apprenait, jeunes, à être vieux. Alors que, dans son monde à lui, on laissera les vieux être infantiles, on leur permettra de régresser à l’envi. Et plus encore s’ils sont célèbres. Voilà le futur. Voilà son futur. Tandis qu’eux sont enlisés dans le passé, et devisent sur l’avenir. Sans comprendre qu’ils y seront inhumés.


Il n’y a que Dalí pour imaginer que la postérité prend sous votre dictée, qu’il peut l’entortiller à souhait comme il recourbe ses moustaches. Zweig baisse les yeux sur ses mains où des taches brunes sont apparues il y a quelques mois, il les retourne pour scruter ses paumes, et lève le regard sur Freud. Qui écrira son histoire, la leur, peut-être même ce moment, cet après-midi de Londres qu’il a tant réclamé à Freud, parce qu’il y devinait une coda, une dernière mesure que Dalí, obsédé par son Narcisse, rendrait brouillonne et joyeuse, où tous se refléteraient ? C’est ainsi qu’il s’en souviendrait. L’après-midi de Londres.


James sait que se murmurent d’autres choses aussi : que le roi ne serait pas uniquement son parrain, mais son père. Sa mère recevait les rois d’Espagne et du Portugal dans sa demeure du Sussex, et le souverain anglais faisait souvent partie des convives. Les médisances s’en sont repues. Or, c’était sa grand-mère qui avait eu une liaison avec le roi. Ainsi serait née sa mère. C’est en réalité sa fille adultérine qu’Édouard VII venait voir lors de ces garden parties. Le roi est donc son grand-père. Le propre père de James, un chevalier d’industrie, est mort lorsqu’il avait sept ans. Son oncle, peu après. Ils lui ont laissé une fortune immense, et un vide à sa mesure. Tout comme celui que lui inflige cette mère qui n’a pas jugé bon de mourir jeune, mais dont la froideur est pire qu’une pierre tombale. Une femme capable de demander à la nanny de lui confier un de ses enfants pour une visite en ville, en précisant avec un haussement d’épaules : « Peu importe lequel, ce qui compte, c’est qu’il aille bien avec ma robe. » 


À cet instant, son intuition est juste : les convictions de Zweig vacillent. Freud a cherché à rendre l’humanité plus lucide, pas plus heureuse. Il l’a entraînée dans ses noirceurs, mais ne dit pas comment en sortir ; il lui a mis sous les yeux ses illusions, mais ne l’a pas consolée de les lui avoir confisquées. Zweig l’accuserait presque de délit de fuite. Comment peut-on vivre sans foi ou sans chimère ? Cela, Freud ne le montre pas. Or, sans ces réconforts, on ne survit sans doute pas.


 

samedi 15 février 2025

[Grainville, Patrick] La nef de Géricault

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La nef de Géricault

Auteur : Patrick GRAINVILLE

Parution : 2025 (Julliard)

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Géricault a vingt-six ans quand il entreprend de mettre en scène un fait divers retentissant : le naufrage de La Méduse qui a eu lieu, deux ans plus tôt, en 1816. Géricault ose ! Il joue sa vie qui sera courte sur un tableau géant. Il affronte, seul, la toile blanche qu’il vient d’acheter, cinq mètres de haut et sept de large. C’est un défi, une invraisemblable prouesse dans l’atelier parisien du Roule. Entre 1818 et 1819, il se bat avec ses démons. C’est la fin de la passion clandestine qui le lie à sa tante par alliance, Alexandrine. Le radeau est d’abord un naufrage intime avant de devenir politique. Géricault fait parler les rares témoins survivants de la catastrophe qui se succèdent, les modèles souvent célèbres dont Eugène Delacroix. La nuit tombe, Géricault vient regarder sa journée de travail, ses esquisses, ses portraits. Son corps-à-corps avec le chef-d’œuvre l’épuise. Il est dévoré par le doute. Il meurt en ignorant que le Louvre va acheter, enfin, la Nef de sa folie clairvoyante. Le Radeau de la Méduse que le monde entier vient aujourd’hui contempler.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Patrick Grainville est né en 1947 à Villers. En 1976, il a obtenu le prix Goncourt pour Les Flamboyants, aux Éditions du Seuil. Il a été élu à l’Académie française en 2018.

 

Avis :

Les peintres s’invitent régulièrement dans les romans de Patrick Grainville. Cette fois, c’est la fougue romantique et exaltée de Théodore Géricault qui, trouvant son point d’orgue dans son célèbre Radeau de la Méduse, vient nourrir les somptueuses démesures de sa prose.

A l’origine du fameux tableau, une terrible histoire vraie défraye la chronique en 1816, lorsqu’en envoyée au Sénégal au sein d’une flottille militaire pour y reprendre possession de ce territoire colonial, la frégate la Méduse confiée à un commandement inexpérimenté s’échoue sur le banc d’Arguin, au large de la Mauritanie. Cent quarante sept marins et soldats, quelques officiers et une cantinière s’entassent sur un radeau de fortune. Après treize jours d’une errance sans nom, sans eau potable ni vivres, entre mer démontée, bagarres et mutineries, enfin cannibalisme, quinze rescapés seulement finiront par être secourus.

Surnommé le « naufrage de la France », le drame provoque un scandale retentissant que la monarchie de Louis XVIII tente d’étouffer. Géricault décide pour sa part de lui consacrer une toile de très grande dimension, cinq mètres de haut et sept de large, destinée à être présentée au Salon de 1819. L’accueil de la critique et du public sera acerbe. Pourquoi mettre en lumière un tel désastre national, qui plus est doublé du tabou de l’anthropophagie ? En attendant, le peintre multiple les études et les versions de son radeau, s’intéresse au récit des survivants, stocke des restes humains pour mieux les représenter dans son atelier empuanti.

L’on assiste aux affres de sa création, nourrie de celles de sa vie privée, tumultueuse et scandaleuse aussi alors qu’une passion interdite le lie à sa tante à peine plus âgée. Passionné, l’homme est de tous les excès et chevauche la vie comme les chevaux dont il a la passion, à bride abattue et jusqu’à s’en rompre le cou à même pas trente-trois ans. La plume sans fausse pudeur de Patrick Grainville épouse l’animalité sauvage de sa peinture équine, s’enflamme de l’ardeur charnelle de sa passion amoureuse, souffre de ses désarrois de génie torturé. Au corps-à-corps du peintre avec sa toile, tout entier dans le dépassement de son art et des conventions, répondent les envolées lyriques d’une écriture bouillonnante et flamboyante, devenue prolongement du pinceau.

Un souffle épique traverse cette passionnante fresque romanesque, à la fois portrait habité d’un peintre visionnaire, aujourd’hui considéré comme le père du romantisme, et récit baroque d’une genèse artistique aussi impressionnante que l’histoire vraie qui l’inspira. Géricault-Grainville, ou la rencontre de deux inimitables démesures. (4/5)

 

Citations :

En novembre 1817, Alexandre Corréard et Jean-Baptiste Henri Savigny publient leur récit du naufrage de La Méduse. Géricault envoûté. La grande image l’envahit. Un désir impossible. Ce qui se joue est infini. Le Louvre, la vie éternelle. Certes, il y a le sourire médusant de la Joconde. Mais le tableau du XIXe siècle le plus central, le plus fameux, c’est Le Radeau de la Méduse, de Géricault. Les détails donnés par le géographe Alexandre Corréard et le chirurgien de marine Jean-Baptiste Henri Savigny sont féroces, rien n’est éludé. Géricault est aux prises avec le témoignage de la fureur de survivre. Sous le coup d’un délire de violence inouïe ! Il va ruminer les scènes, leur crescendo, le départ de La Méduse et de ses colons pour le Sénégal, Saint-Louis, l’échouage sur le banc d’Arguin. Et la fabrication du radeau, son errance monstrueuse. C’est le microcosme de l’horreur. Un miroir de l’humanité vraie. Une lutte pour la survie sans merci, au prix du crime, du cannibalisme, de spéculations et de calculs vertigineux de cynisme… La raison du plus fort triomphe, au paroxysme. Environ cent quarante-sept personnes sur un radeau de vingt mètres sur sept, treize jours de solitude sur l’océan. Quinze survivants au moment du sauvetage. Telle est la soustraction macabre. Géricault : vingt-sept ans. Quand prend-il la décision ? Quand ose-t-il ? Il s’agit bien de peindre l’impossible. Le dire, encore, passer par les mots, est pensable. Le langage garde un degré d’abstraction. Mais le montrer, exhiber le calvaire et ses supplices. Le mal. L’animalité inhumaine.


Corréard et Savigny avaient défendu leur peau contre les naufragés les plus démunis. Les privilégiés, les supérieurs, protégés par deux barriques de vin de chaque côté. Dans leur livre, Corréard et Savigny révèlent un mépris raciste pour les rebelles (dont on sait qu’ils sont espagnols, italiens, noirs, anciens esclaves). Les deux auteurs précisent leur charge contre « l’élite des bagnes », « ce ramassis impur » qu’on avait enrôlé pour la défense de la colonie du Sénégal. Surtout celui qui aurait pu attaquer le premier : « Cet homme était asiatique, et soldat dans un régiment colonial. Une taille colossale, les cheveux courts, le nez extrêmement gros, une bouche énorme et un teint basané lui donnaient un air hideux. » On a beau être géographe, quasi républicain, comme Corréard, et chirurgien de marine, comme Savigny, on n’en trimballe pas moins les lourds préjugés de l’époque qui justifient la violence de la riposte contre les matelots et les simples soldats tentant d’échapper à leur emplacement le plus précaire. Sauve qui peut ! Nulle fraternité sur le radeau. D’un côté, les chefs, leurs affidés, et les misérables, de l’autre côté. L’homme à l’état brut, tuant l’homme ou le jetant vivant à la mer pour se faire de la place. Il faut bien respirer un peu ! Une boucherie asymétrique, si l’on peut dire… Tout le reste est un pieux bavardage d’imposteurs théoriques. Béranger, avec ses chansons républicaines, peut aller se rhabiller. Sur le radeau sauvage régna la loi du plus fort. C’est cette jungle que Géricault doit peindre, en trouvant des limites. Quelle scène choisir ? La plus horrible ou la plus positive ? Quelle nuit ? Quel jour ? Comment cadrer cette torche d’humains désespérés dans un périmètre si ramassé ? Comment représenter l’indicible ? Touche-Lavilette trouvait presque supportables ses campagnes napoléoniennes au regard du carnage de cette nuit horrible.


Mon siècle préféré est celui de Louis XIV, de Racine, qui fut l’historiographe du roi, de Molière, qui joua ses pièces à la cour… Le Grand Siècle. Ce sont de bien petits siècles et de mauvais sires qui ont suivi. Mais le monde redevient vite ce qu’il est : le radeau de La Méduse, chère madame. Vous nous mettez, vous et moi, M. Géricault, Horace Vernet, Ingres et tous les gens paisibles que vous voyez évoluer avec civilité, oui, vous nous enfermez sur un radeau, dans une cave, sur une île déserte, n’importe quelle souricière, et très vite, au lieu d’avoir un accord, un compromis, vous aurez des hostilités terribles de caractère, de sexe, d’appartenance sociale. Des clans naîtront, des ennemis, une guerre à mort.
 
 
Louis XVIII, obèse, podagre et rongé par l’artériosclérose. Le roi pourrit avec courage, auréolé de puanteur. Son carrosse promène la marmelade mauve de ses orteils. Sa jambe se détache. Le roi est un amas de pestilence. C’est un éboulis sur un trône. Il meurt le 16 septembre 1824. Il rejoint Louis XIV et Louis XV qui se décomposèrent de leur vivant. Louis XVI, coupé vif, mourut propre.


 

lundi 25 novembre 2024

[Bouillier, Grégoire] Le syndrome de l'Orangerie

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le syndrome de l'Orangerie

Auteur : Grégoire BOUILLIER

Parution : 2024 (Flammarion)

Pages : 432

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

En se rendant au musée de l’Orangerie, voici que, devant Les Nymphéas de Monet, l’auteur est pris d’une crise d’angoisse. Contre toute attente, les Grands Panneaux déclenchent chez lui un vrai malaise. Sans doute l’art doit-il autant à l’artiste qu’au « regardeur » – mais encore ? Redevenant pour l’occasion le détective Bmore, Grégoire Bouillier décide d’en avoir le cœur net. Les Nymphéas de Monet cacheraient-ils un sombre secret ? Monet y aurait-il enterré quelque chose ou même quelqu’un ? Et pourquoi des nymphéas, d’abord ? Pourquoi Monet peignit-il les fleurs de son jardin jusqu’à l’obsession – au bas mot quatre cents fois pendant trente ans ? Obsession pour obsession, commence alors une folle enquête qui, entre botanique, vie amoureuse de Monet et inconscient de l’œuvre, mènera Bmore de l’Orangerie à Giverny en passant par le Japon et même par Auschwitz-Birkenau, pour tenter d’élucider son « syndrome de l’Orangerie ». Lequel concerne plus de monde qu’on l’imagine. Lequel dit qu’entre l’œil qui voit et la chose qui est vue, il y a un mystère qui n’est pas seulement celui de la peinture.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Grégoire Bouillier est né en 1960. Il est l’auteur de Rapport sur moi (Allia, prix de Flore 2002), L’Invité mystère, Cap Canaveral (Allia 2004 2008) et du Dossier M, Livre 1 et 2 (Flammarion 2017 et 2018 prix Décembre), et du Coeur ne cède pas (Flammarion, 2022, prix André Malraux et prix Honoré de Balzac), tous très remarqués par la critique.

 

 

Avis :   

Les livres-enquêtes de Grégoire Bouillier disent autant de lui que de son sujet. C’est d’autant plus flagrant lorsque, comme ici, il est question de rencontre artistique, autrement dit de la confrontation de deux inconscients, celui du « regardeur » et celui de l’oeuvre. Plus que jamais se dévoilent sous l’humour de l’auteur ses propres obsessions face à la vie et à la mort, alors qu'explorant la biographie de Monet, il se lance tous azimuts dans une auscultation très personnelle de sa peinture.

Troublé que, contrairement à tant d’autres visiteurs, le terme « morbide » soit le premier qui lui vienne à l’esprit devant l’ensemble mural des Nymphéas de Monet au musée de l’Orangerie, l’auteur s’interroge. Ne s’agit-il que de son humeur, où se cacherait-il dans le bassin des nymphéas quelque triste motif lui renvoyant en miroir ses propres dispositions ? Convoquant aussitôt son alter ego le détective Bmore, déjà à l’oeuvre dans Le coeur ne cède pas, voilà notre homme qui, faisant fi des protestations de Penny, l’assistante fictive qui, non sans cocasserie, lui sert dans cette histoire de Jiminy Cricket, s’immerge dans une nouvelle enquête de son cru.

Divaguant comme à son habitude – quoique de manière un peu plus contrôlée, son éditeur, plaisante-t-il, l’ayant enjoint à moins de bavardage délibéré – de digressions en associations d’idées reflétées avec humour par l’imbrication de ses phrases et de ses parenthèses, il enchevêtre les fils narratifs, explore les hypothèses les plus diverses, même farfelues, enfin fouille son sujet à la lumière de ses obsessions sans craindre de se perdre ou de se contredire parfois. « Je fais partie du livre », écrit-il, et il se met en scène dans ce récit qui est en même temps un voyage, un cheminement personnel et un questionnement aussi scrupuleux que subjectif. Ainsi, à la biographie de Monet, aux fantômes de la guerre, du fils aîné et de l’irremplaçable Camille, enfin aux affres du peintre perdant la vue, se mêlent des souvenirs personnels de l’auteur, le malaise persistant ramené d’une visite à Auschwitz-Birkenau, et tant d’autres expériences susceptibles d’avoir plus ou moins maille à partir avec ses sombres projections artistiques. D’une prétendue psychanalyse des tableaux de Monet à celle de l’écrivain, il n’y a qu’un pas…

Brillant, drôle, d’une dextérité formelle illustrant à merveille le propos, ce dernier ouvrage de Grégoire Bouillier s’avère ainsi au final, au travers du miroir aux reflets changeants tendu par le bassin des nymphéas de Monet, une formidable et fort originale entreprise d’introspection, en même temps qu’un hommage extrêmement personnel – au risque de parfois distancer le lecteur ? – à Monet, à sa peinture et à l’art en général.

« Ce qu’il faudrait, c’est accéder à sa propre voyance. C’est dépasser la légende qui se trouve sous le tableau comme la légende qui l’auréole au-dessus. Histoire de se doter d’un regard à soi, d’un regard neuf, d’un regard d’abord muet. » Mission parfaitement accomplie ! (4/5)

 

 

Citations :

Personne n’est maître de son inconscient, surtout lorsqu’il rencontre l’inconscient d’une œuvre d’art. On oublie que si on regarde un tableau, le tableau nous regarde d’abord. Il nous regarde même mieux que nous le voyons. Car c’est lui qui plonge d’abord son regard dans le nôtre.


« Dans le combat entre toi et le monde, soutiens le monde », écrit aussi Kafka, cette fois au beau milieu de la guerre, le 8 décembre 1917. Soutenir le monde contre sa propre malfaisance. Tout est dit ! C’est lorsque le bien comprend qu’il ne viendra pas à bout du mal qu’il devient lui-même le mal absolu. Devient fanatique !


Pour autant, Monet ne se prit jamais lui-même en photo (à l’époque, on laissait à d’autres le soin de vous photographier ; à l’époque, l’autre n’était pas soi et soi n’était pas un autre qu’on s’inventait pour la galerie).


Parvenu à ce point de perception suprasensible des Nymphéas, mon malaise de l’Orangerie ne m’apparaît définitivement plus usurpé. D’ailleurs, je vais le baptiser « syndrome de l’Orangerie ». En toute modestie. En miroir du syndrome de Florence de Stendhal. Car l’angoisse peut, autant que le beau et peut-être davantage, donner le sentiment du sublime. Provoquer en nous des troubles magnifiquement psychiatriques.


Pourquoi des nymphéas ? Pourquoi peindre, trente années durant, les mêmes fleurs d’eau de son jardin, fût-ce sous des angles différents et au gré de lumières sans cesse changeantes ? Pourquoi en avoir fait son sujet de prédilection ? Son leitmotiv, sa fleur fétiche, son objet transitionnel ? Le sujet central de son œuvre et de sa vie de peintre ? Pourquoi en avoir fait un sujet ? Il n’y a que moi que cela intrigue ?


Une bibliothèque dit beaucoup de son propriétaire. On voit ce qu’il aime, ce qui l’intéresse, à quoi il rêve, ses goûts et ses secrets, sa quête. On voit son intériorité. (Ce pourquoi les maisons sans livres n’ont pas d’âme.)


« Chez Monet, la mort apparaît toujours placée dans une lumière spéciale. C’est la mort fardée des couleurs de la vie. »


Toute la réalité se trouvait incroyablement inversée. Absolument dédoublée. C’était fascinant. Il fallait venir ici pour se rendre compte que le bassin aux nymphéas était un miroir, à la fois immense et parfait. À l’eau, il substituait l’air. Il transformait, en le retournant comme un gant, l’incommensurable en commensurable. Il faisait descendre le ciel sur la Terre, jusqu’à devenir lui-même le ciel, le Très-Haut. Si, pour les catholiques, les âmes montaient au ciel, elles descendaient ici tout en bas, dans le Très-Eau. 


Andy Warhol, qui s’y connaissait ô combien en séries, a livré un autre secret de l’art sériel : « Plus on regarde exactement la même chose, écrit-il, plus elle perd tout son sens, et plus on se sent bien, avec la tête vide. » La répétition est un baume. Elle est thérapeutique. Contre l’angoisse, elle crée une hypnose. Elle vide les choses de leur substance. Elle vide le regard. Elle vide la tête. Elle fait le vide dont elle fait un plein qui sature l’espace. Elle crée l’illusion de la multitude alors qu’il n’y a plus personne. Elle soulage de la souffrance. Elle permet l’oubli.
 
 
(…) sans l’illusion de croire qu’il peignait des effets de lumière, sans son propre blabla, Churchill n’aurait jamais réussi à peindre sa détresse. Impossible. La détresse ne s’affronte pas en face. Elle n’est pas visible car elle est partout et nulle part, elle est une onde sans fin, elle est infiniment insaisissable.


(Demandez à un croyant : que l’on touche à sa foi (à son pansement) et il se met à hurler, il peut même prendre les armes et vous égorger. Comme quoi, le pansement n’est pas la guérison.) (Le véritable problème n’est pas le pansement mais la plaie.)


S’il y a une vie après la mort, elle est dans les livres, elle est dans la peinture, elle est dans les arts. Nulle part ailleurs.


Que disait déjà Edgar Poe : « L’art consiste à exagérer des choses fausses afin d’en dissimuler de vraies. »

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

samedi 14 septembre 2024

[Snégaroff, Thomas] Les vies rêvées de la baronne d'Oettingen

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Les vies rêvées de la baronne
            d'Oettingen

Auteur : Thomas SNEGAROFF

Parution : 2024 (Albin Michel)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Qui était Hélène d’Oettingen, née Elena Miontchinska en Ukraine avant de devenir l’une des grandes figures de la Belle Époque ? Peintre, poétesse, romancière, cette femme passionnée et avant-gardiste fut à la fois muse et mécène, empruntant autant de pseudonymes que de vies. Derrière, une seule et même personnalité hors du commun.
Habité par la légende de son arrière-grand-père, célèbre imprimeur d’art et ami d’Hélène, Thomas Snégaroff retrace le destin de cette femme mystérieuse, morte dans l’anonymat et la pauvreté. Au fil d’une enquête littéraire, il fait de la vie d’Hélène d’Oettingen un roman.
C’est toute la bohème fiévreuse de Montparnasse qui est ici convoquée, celle de Modigliani, d’Apollinaire, du Douanier Rousseau ou de Picasso, dans les ombres et les lumières des vies rêvées d’une femme éprise de liberté.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Thomas Snégaroff, journaliste et historien, est l’auteur d’essais consacrés à l’histoire de l’Amérique, et d’un roman, Putzi, le pianiste d’Hitler (Gallimard, 2020) qui a rencontré un grand succès.

 

Avis :

Alors que se remettant d’un cancer du sang, Thomas Snégaroff s’interroge sur son histoire et sur celle, trouée de silences, de sa famille, le voilà qui, s’acharnant sur le tiroir resté longtemps bloqué du bureau hérité de son arrière-grand-père imprimeur, y découvre des dessins signés François Angiboult, nom de peintre de la baronne d’Oettingen. L’historien qu’il est s’empresse d’enquêter, se plonge dans le Montparnasse de la Belle Epoque et, fasciné par la personnalité de cette Hélène d’Oettingen qui côtoya les plus grands artistes de son temps en tant que muse et mécène, mais aussi comme peintre, poète et écrivain sous différents pseudos, laisse libre champ à son imagination pour la faire revivre dans une œuvre de fiction.

Née en Russie d’un père inconnu et d’une comtesse polonaise, la jeune Hélène divorce sitôt mariée du Baron d’Oettingen dont elle conserve le titre et, attirée comme un papillon par les lumières de Paris, s’empresse de venir s’y installer en compagnie de son cousin Serge Férat, un peintre qu’elle fait passer pour son frère. Très fortunés, ils deviennent les mécènes du foisonnant Paris artistique de la Belle Epoque. Bientôt se pressent dans les salons d’Hélène tout ceux qui comptent dans l’art moderne, en tête desquels et parmi tant d’autres, Apollinaire et Picasso, pendant que, tâtant elle-même, non sans succès, de la peinture et de l’écriture, elle s’impose comme une figure aussi solaire que fantasque, aux mœurs résolument émancipées et aux humeurs toujours excessives, les emportements de son âme slave ne se départissant jamais d’une irrépressible et profonde mélancolie. Mais surviennent la révolution russe et la Grande Guerre. Sa fortune sous séquestre et ses amis artistes en partie décimés, la baronne ne survivra plus qu’en vendant peu à peu ses biens et ses tableaux, pour s’éteindre dans le dénuement et l’amertume en plein mitan du XXe siècle.

Aussi multiple que ses pseudos, difficile à cerner tant elle cultiva sa liberté et son propre mythe – ses autobiographies sont le strict reflet de son inventivité –, toujours extrême et passionnée, elle fournit au romancier l’étoffe d’un personnage d’exception en même temps que le cadre fabuleux d’un monde effervescent, peuplé des plus grands noms de l’art de son siècle. Et si l’ensemble, touffu jusqu’à risquer d’effriter l’attention du lecteur dans le tourbillon des détails et des personnalités rencontrées, perd un peu de son élan romanesque dans ses aspects les plus documentaires, l’on reste fasciné par ce portrait flamboyant et par ce destin traversé par tant d’immenses figures artistiques. Il est heureux qu’un tiroir décoincé lui ait permis de sortir de l’oubli ! (3,5/5)

 

Citations : 

À part Max Jacob qui semble accroché à sa Butte Montmartre, tout ce que Paris compte d’artistes ou de poètes a posé ses bagages à Montparnasse. Picasso a, comme toujours, montré la voie. Qu’on le veuille ou non, on se croise sans cesse dans ce village des arts dont Apollinaire est à la fois la boussole et le gouvernail.

Hélène, Roch, François ou Léonard. La baronne, le peintre, l’écrivain ou le poète. Femme ou homme, jusqu’à la tombée de la nuit. Certains insectes éphémères ne vivent-ils pas qu’une seule journée ?

Hélène se met aussi à écrire des romans dans lesquels elle parle des carpes et des déchirures de l’enfance, de ses voyages en train, des thermes et des ruines de l’Italie, de ses souvenirs de la guerre, aussi. Elle y entrelace des fictions, du merveilleux, comme pour y perdre le réel. Quel intérêt de raconter la vie telle qu’elle a été ? Elle s’amuse à imaginer le lecteur du futur tentant, en vain bien sûr, de démêler les fils du réel de ceux de l’invention. Après tout, le fruit de son imagination n’est-il pas davantage elle-même que ce qu’elle a réellement vécu ? Ce que l’on rêve dit plus de la vérité de notre âme que ce que l’on vit. Qui peut prétendre qu’un mausolée ressemble trait pour trait à la personne à qui il rend hommage ?


 

mardi 10 septembre 2024

[Van der Linden, Sophie] Artique solaire

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : Arctique solaire

Auteur : Sophie VAN DER LINDEN

Parution :  2024 (Denoël)

Pages : 128

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

« J’ai peint tête en l’air, le regard fixé sur ces déploiements, et vécu une apothéose quand les roses et les mauves ont fait leur entrée en scène. Mes gestes à l’unisson de ce déluge chromatique. Zébras, taches, morsures, les couleurs pures et la lumière en lutte. »
Comme tous les hivers depuis trente ans, Anna part seule plusieurs semaines peindre les paysages des îles Lofoten, capter leurs subtiles variations de lumières. Cette épouse d’un célèbre architecte se soustrait chaque année à la bonne société suédoise pour répondre à l’impérieux appel de ces terres arctiques. L’âge venant, elle espère réaliser le tableau exceptionnel qui lui vaudra enfin la reconnaissance de ses pairs.
Inspirée par l’œuvre d’Anna Boberg (1864-1935), Sophie Van der Linden se glisse dans son intériorité, sonde ses attentes et ses ambitions, ravive ses souvenirs. D’une plume impressionniste, elle évoque le geste créatif et la quête artistique d’une femme d’exception.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née à Paris en 1973, Sophie Van der Linden vit à Conflans- Sainte-Honorine. Elle a signé ou dirigé chez divers éditeurs des ouvrages dans le domaine de la critique en littérature pour la jeunesse, notamment Claude Ponti (Être, 2000), Lire l’album (L’Atelier du poisson soluble, 2006), Album[s] (Actes Sud jeunesse, coll. « Encore une fois », 2013), Tout sur la littérature jeunesse (Gallimard Jeunesse, 2021). Elle a également publié quatre romans : La Fabrique du monde (Buchet-Chastel, 2013 ; Folio, 2014 ; prix Palissy, prix du Livre pourpre, prix Jeune Mousquetaire, prix littéraire de La Passerelle, prix de la librairie L’Esprit large), L’Incertitude de l’aube (Buchet-Chastel, 2014), De terre et de mer (Buchet-Chastel, 2016 ; Folio, 2019) et Après Constantinople (Gallimard, coll. « Sygne », 2019).

 

 

Avis :

Arctique solaire est le fruit d’une rencontre, au travers d’un tableau, Fjäll – studie från Nordlandet (Montagnes - étude du pays du Nord), exposé au musée d’art moderne de Stockholm. Aimantée par l’oeuvre en même temps qu’intriguée par les éléments biographiques repris dans son cartouche de présentation, Sophie Van der Linden a aussitôt décidé d’écrire sur l’artiste suédoise Anna Boberg, non pas une biographie, mais une œuvre romanesque habitée par la personnalité et par la passion créatrice de cette femme étonnante.  

Issue de la haute bourgeoisie suédoise et épouse du grand architecte Ferdinand Boberg, Anna est au début du XXe siècle créatrice d’art décoratif. Lui bâtit, elle décore. Comme elle raffole des îles Lofoten, un archipel en mer de Norvège, au nord du cercle polaire, il lui a construit une cabane où elle vient chaque hiver, la plupart du temps seule, peindre à satiété les subtiles variations de la lumière autour des montagnes et des fjords pris par la neige et la glace, parfois sous la gloire d’imprévisibles et spectaculaires aurores boréales. Bravant les conditions glaciales dans ses peaux de phoque, la très convenable et respectable Suédoise se mue ainsi trente-trois hivers de suite, et jusqu’à celui qui précède sa mort en 1935, en ermite sauvagement dépenaillée, tout entière à la capture des « vibrantes oscillations chromatiques » qui la mettent au défi de parvenir à « peindre du blanc qui ne soit pas l’absence, peindre une lumière qui ne soit pas matière ».  

Sans formation à la peinture et donc sans armes face « aux couleurs, aux variations, à la matière brute » qui font l’unicité des Lofoten, c’est loin de tout académisme, dans un incertain mais inventif travail de recherche, qu’Anna se collette aussi bien avec les éléments et les intempéries qu’avec l’évanescence de paysages échappant à leur capture picturale. Son obsession créatrice répond à « un appel tenace », « celui du sens profond qu[‘elle a] trouvé dans la peinture de ce territoire indocile », et dont l’urgence la pousse à tout quitter, mari, amour, confort, le temps d’un assouvissement saisonnier. Elle travaille dehors, dans un froid et des conditions dantesques, attaquant ses esquisses directement à la peinture, les rehaussant ensuite parfois de tracés au fusain en une technique singulière et inédite où se mêlent des influences impressionnistes.  

Est-ce en raison de l’époque qui n’admet les femmes dans les salons de peinture qu’avec « de mignonnes et inoffensives compositions florales » et certainement pas « avec des paysages abrupts qui supposent qu’on se soit confronté, harnaché de peaux d’animaux, à leur nature hostile » ? Mieux accueillie à Paris et à Rome qu’à Stockholm où elle demeure plus controversée, elle acquiert de son vivant une certaine notoriété avant de disparaître sans postérité, contrairement à son mari aux œuvres monumentales toujours très en vue en Suède. Ecrit à la première personne et adressé au cher et tendre Ferdinand, le récit se fait l’écho d’une détermination hors norme pour espérer exister en tant qu’artiste à part entière, et non dans la seule ombre d’un mari attirant toute la lumière. Fallait-il donc l’aimer, ce « geste de peindre non pas un paysage mais dans ce paysage, dans un territoire vierge de représentation [à] constamment inventer dans des efforts démesurés », pour préférer rester sans enfant et se transformer en ermite de l’Arctique plusieurs mois par an ? Fallait-il donc aussi qu’il comble un puissant manque, de beauté, de liberté et d’accomplissement, pour exalter une telle passion artistique ?

Bref et intense, le récit qui, tout en nous imprégnant de l’âpre splendeur et des lumières changeantes des paysages arctiques, nous fait partager les réminiscences, les doutes et les émerveillements de l’artiste septuagénaire lors de ce qu’elle ignore encore son dernier séjour aux Lofoten, dessine une très crédible incarnation romanesque, partagée entre art et amour, de cette femme peintre oubliée. Une très belle occasion de lui rendre justice en découvrant son œuvre, si singulière et fascinante. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

L’image des peupliers dans le vent de Monet, longuement admirés à la National Gallery, se superpose à cette vue des arbres sombres, se balançant mollement, au dehors du train. La mort du vieil artiste, survenue au moment de notre déménagement à Paris, m’a durablement attristée. Ses toiles m’avaient autant appris à regarder qu’à peindre. Souvent, comme ce soir, il arrive qu’un paysage se révèle à moi dans sa dimension purement plastique. Ce peut être des reflets sur une pièce d’eau, un champ de fleurs, la vapeur du train arrivé en gare, la neige dans la lumière bleue du matin, ou celle, rose, du soir, brouillard diffus en pleine ville. Je les vois soudain exactement comme ils seraient, ou pourraient être, sur l’une des toiles du maître. Ce faisant, je n’observe plus ces paysages réels comme je les aurais regardés sans avoir connu au préalable sa peinture. Les aurais-je d’ailleurs même regardés ? Je les vois désormais avec l’œil de qui a déjà vu ces toiles-là. La peinture change mon regard et mon regard change le réel qui m’entoure. Sans la fréquentation des œuvres, la vision de ce qui s’offre à moi serait différente. Plus pauvre, peut-être.
 

Après l’avoir tant déploré, après avoir, de son vivant, maudit mon père de m’empêcher de suivre des cours de peinture, je me suis rendu compte que c’était une chance de n’avoir jamais appris. J’aurais, sinon, une idée terriblement précise des tableaux que j’envisage, du cheminement technique pour les achever. Les paysages des Lofoten ne m’auraient certainement pas résisté comme ils continuent de le faire tant d’années après mon premier voyage en solitaire. Or, c’est dans cette résistance même que s’accomplit mon travail de création, toujours en recherche, toujours incertain.
 

Des couleurs et une montagne majestueuse, ma vocation de peintre de paysages est née là, dans les palais de l’Alhambra couvés par les sommets de la Sierra Nevada. Pourtant, je ne peignis plus avant longtemps. Avant d’arriver aux Lofoten, à la vérité. De tomber en arrêt devant ces sommets impressionnants malgré leur faible altitude, à portée de regard, tachetés de plaques de neiges éternelles même en été, éclairés en continu par un soleil qui tourne en ellipse au-dessus et révèle la complexité de leurs reliefs, de leurs faces cachées, tout le long du jour sans fin. Mon si bref usage de l’aquarelle ne m’avait certainement pas préparée à me confronter aux couleurs, aux variations, à la matière brute que je trouvai ici. Je dus tout reprendre de cet acharnement.
 

Et le dessin, contrairement à toi, n’est pas mon mode d’expression. Je le vois plutôt comme une nécessité, celle du trait, du report sur le papier d’un schéma du réel qui n’a aucun lien avec le geste pictural. Pour beaucoup, d’ailleurs, il devance la peinture, la prépare. Le croquis comme ébauche. L’esquisse d’une œuvre n’en est pas une à part entière. Pour toi, c’est un art en soi, précis. Et, je le devine, le plus court chemin entre ton cerveau et le papier.
 

Lors de mes séjours aux Lofoten, je reprends possession de mon identité profonde. J’existe intensément dans cet acharnement du geste de peindre non pas un paysage mais dans ce paysage, dans un territoire vierge de représentation, qu’il me faut constamment inventer, dans les efforts démesurés que commande l’étendue même de mes insuffisances techniques.
 

Il faut que je tienne. Que je ne me laisse pas attendrir par le manque de toi. Que j’aille au bout du temps que je me suis donné. Pour accomplir ce pour quoi je me suis rendue si tôt ici, ce pour quoi je sacrifie du temps que je pourrais passer en ta compagnie ou occuper à nos projets communs. Accomplir ce qui finalement tient en quelques mots : peindre du blanc qui ne soit pas l’absence, peindre une lumière qui ne soit pas matière. Peindre.
 
 
Introduction, je commence par poser la montagne, précise, bruns des roches, neiges accrochées à l’obscurité, pentes offertes à une lumière supposée vive, blanche, mais très légèrement teintée de vert. L’eau du fjord ensuite, dominée par le brun-vert, mais comme éclairée par en-dessous de turquoises. Alors, l’ensemble se structure, monte en puissance, et l’immensité de la toile est emplie du ciel bleu. Lézardé, à la verticale, de traînées vertes, jaunes, mauves, pourpres par endroits. Et – paroxysme – le blanc puissant éclate presque au centre, comme s’il crevait la toile pour se faire une place dans la matière. Il se répand un peu dans des verts qui tombent en flèche, donne des bleus rompus dans l’écran nocturne, il est la pièce maîtresse de ma composition. Je souffle.  J’ai réussi, je crois.


Voilà donc ce qui m’accapare. La couleur et la matière quand je suis au-dedans, le blanc et la lumière quand je me trouve au dehors. Je ne parcours plus de grands trajets. Dans les salons de Stockholm ou de Paris, on me dit – on me moque – grande aventurière, du fait de mes séjours solitaires en zone arctique. Peu soupçonnent à quel point je suis devenue casanière et n’évolue que dans un périmètre restreint. La neige autour de la cabane pourrait presque me suffire, du moment qu’elle reçoit les rayons solaires. Je m’aveugle à scruter les pentes enneigées, les variations dues à leur exposition, au parcours de l’astre. Et aussitôt après, je pense que je dois me détacher de l’observation stricte, travailler sur la sensation, sur l’impression produite. Alors je retourne à l’intérieur et je travaille encore.


Je vais chaque jour à la pointe de Helle face au relief, je prends place, relève ce que je vois. Mais ce que je ressens est bien plus qu’une perception visuelle. C’est un tout, dans lequel la sensation du vent, de l’air, prime. Je dois me faire aveugle. Mer, vent, montagne. Les trois grands éléments. Soupir, murmure, silence. Comment les rendre dans un tableau ? Montrer le silence. Pas le calme, le tranquille. Non : le silence. Celui d’ici. Sec et immense. Total. Le silence d’hiver.


J’ai, surtout, observé le Store Molla sous ses vibrantes oscillations chromatiques. Il n’est pas question de ne fixer qu’un instant, le meilleur, même si on peut repérer chaque jour un point de consécration de ces variations. Lorsque le rose culmine, ou lorsque le bleu et le rouge s’enlacent. Mais je ne cherche pas l’instantané. Je cherche plutôt à rendre la puissance de ces journées magnétiques.


Le tableau se découpe donc dans sa grande largeur en trois bandes. À un bout de la chaîne montagneuse, on jurerait que c’est l’aube. À l’autre, le crépuscule. Et pourtant, rien ne les distingue réellement. Ciel, mer, montagne. Les pentes blanches des sommets semblent toutes tournées vers le soleil, en recueillent les rayons dorés. Je veux faire ressentir la charge de l’atmosphère, la matérialité pourtant invisible de ces lumières arctiques. Leur vibrante instabilité. Je voudrais que le spectateur ait comme moi le sentiment de se fondre dans ce paysage polaire.


 

samedi 13 avril 2024

[Avrillier, Sigrid] Corrège

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Corrège

Auteur : Sigrid AVRILLIER

Parution :  2024 (Macenta)

Pages : 124

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Antonio Allegri da Correggio, dit Il Correggio (vers 1489 ou 1494-1534), en français Le Corrège ou plus simplement Corrège, contemporain de Léonard de Vinci, de Raphaël et de Michel-Ange, est considéré par les historiens de l’art comme l’un des plus grands maîtres de la Renaissance italienne.

Dans ce livre, comme dans tous les autres volumes de la collection « L’œil du copiste », Sigrid Avrillier utilise à la fois ses compétences de copiste et son esprit de chercheur pour nous inviter à pénétrer dans l’univers de cet artiste à partir de l’une de ses œuvres, Le Mariage mystique de sainte Catherine, devant saint Sébastien, dont elle a exécuté une copie au musée du Louvre.
Elle nous montre comment Corrège, figure isolée et travailleur solitaire vivant en Émilie, au centre d’un triangle artistique formé par Milan, Florence et Venise, a su prendre le meilleur de ces trois écoles prestigieuses pour inaugurer une nouvelle façon de concevoir la peinture et pour développer son propre parcours.

Grâce à la douceur expressive de ses personnages, l’utilisation audacieuse de la perspective, son sens du mouvement et des gestes, il s’impose comme un indispensable chaînon entre le XVIe et le XVIIe siècle. Peintre de la mystique chrétienne autant que de la grâce sensuelle, Corrège eut l’audace des précurseurs. Il fit de Parme l’un des principaux foyers de la Seconde Renaissance et exerça une influence durable.

Écrit à la façon d’une enquête, ce livre est accessible à tous les publics qui s'intéressent à la peinture comme expression à la fois d’une sensibilité artistique, d’une époque et d’une histoire.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Sigrid Avrillier, normalienne et auteur d’une thèse sur l’interaction matière-rayonnement, est professeur émérite à l’université Paris 13. Elle a vu ses travaux couronnés par de nombreuses distinctions dont la médaille d’argent du CNRS. Parallèlement elle mène une carrière de peintre et de sculpteur sur pierre. Elle est actuellement copiste au musée du Louvre.

 

 

Avis :

Normalienne, agrégée et docteur en physique, Sigrid Avrillier est aussi passionnée de peinture et copiste au musée du Louvre. Après Claude Lorrain, Rubens ou encore Pontormo, cette habituée de la collection « L’oeil du copiste »  des éditions Macenta, spécialisées dans les livres d’art abondamment illustrés et accessibles à tous en format « Poche », nous propose cette fois la découverte de l’univers de Corrège, l’un des grands peintres de la Renaissance au sein de l’école de Parme, à partir de l’une de ses œuvres maîtresses : « Le Mariage mystique de sainte Catherine devant saint Sébastien ».

Exposé aux côtés de la Joconde au début du XXe siècle, quand cette dernière n’éclipsait pas encore le reste du musée, le tableau qualifié de « plus belle peinture de la Chrestienté » est toujours visible dans la Grande Galerie. Après des mois passés à s’en imprégner pendant son délicat travail de copie, Sigrid Avrillier s’est souciée d’en savoir plus sur ce peintre qui n’a laissé d’autres traces que son œuvre : tableaux, retables et coupoles peintes à Parme, Modène et Corregio en Italie.

Son investigation, mêlée d’un certain suspense, nous emmène, à partir du tableau et de sa curieuse thématique du mariage mystique, dans une analyse aussi bien du contexte historique et culturel du début du XVIe siècle en Emilie-Romagne que des traits de personnalité de l’artiste, laissés à deviner au travers de son œuvre et de son parcours. A l’issue du voyage, c’est avec un regard neuf que l’on considérera à nouveau le tableau du Louvre, averti que l’on sera de sa portée contestataire. Il est intéressant de noter que la clé de son message réside notamment dans le contraste entre la scène et son arrière-plan, un arrière-plan qui, jusqu’à sa restauration, avait fini par disparaître sous l’épaisseur des vernis successifs…

Aussi passionnant qu’accessible tant l’exposé fait preuve de clarté, ce petit livre abondamment pourvu d’illustrations de grande qualité est une excellente occasion de (re)découvrir un très grand peintre de la Renaissance italienne, injustement méconnu du grand public contemporain. (4/5)

 

 

Citation :

Le Corrège est peut-être le seul peintre qui sait donner aux yeux baissés une expression aussi pénétrante que s’ils étaient levés vers le ciel. Le voile qu’il jette sur les regards ne dérobe en rien le sentiment ni la pensée, mais leur donne un charme de plus, celui d’un mystère céleste.