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mardi 14 avril 2026

Critique : "Le rêve inachevé de Jack Kerouac" de Pierre Adrian | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Le rêve inachevé de Jack Kerouac" de Pierre Adrian


  

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le rêve inachevé de Jack Kerouac

Auteur : Pierre ADRIAN

Parution : 2026 (Actes Sud)

Pages : 144

Accès au livre : ISBN 978233021993  
                           en librairie

 

 

   

 

 

Présentation de l'éditeur :  

En juin 1965, Jack Kerouac passe une nuit en Bretagne à la recherche de ses origines. Dans Satori à Paris, “Ti Jean” raconte sa quête, un voyage éthylique qui le mène de la gare Montparnasse jusqu’à Brest dont il ne verra à peu près rien, sinon la rue de Siam, le commissariat, une chambre d’hôtel et le comptoir des bars du quartier.
Soixante ans après, j’ai refait ce périple en compagnie de mon ami photographe Yann Stofer, essayant peut-être inconsciemment de réparer ce rendez-vous manqué. Une question me hantait : que restait-il de l’esprit libre du voyageur solitaire ?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Pierre Adrian est un écrivain français né en 1991. Il publie son premier livre en 2015. La Piste Pasolini est un récit de voyage initiatique sur les traces du poète et cinéaste. Il a reçu le Prix des Deux-Magots et le Prix François-Mauriac de l’Académie française. Pierre Adrian écrit ensuite Des Âmes simples (Prix Roger-Nimier), Le Tour de la France par deux enfants d’aujourd’hui (avec Philibert Humm), et Les Bons garçons, toujours aux éditions des Équateurs.

En 2022, son roman Que reviennent ceux qui sont loin est publié aux éditions Gallimard. À sa sortie, Marine Landrot écrit dans Télérama : « Rares sont les écritures aussi limpides et ouvragées, capables de susciter une émotion proche des larmes. » Deux ans plus tard, Pierre Adrian publie Hotel Roma, un récit intime autour des derniers jours de l’écrivain italien Cesare Pavese.

Historien et journaliste de formation, passionné de football et de cyclisme, Pierre a été chroniqueur pendant neuf ans au journal L’Équipe. En 2023/2024, il a été pensionnaire de l’Académie de France à Rome où il vit depuis 2021.

En 2026 paraît Le Rêve inachevé de Jack Kerouac, publié en partenariat avec la Villa Médicis.

 

Avis :

Rejouant le bref séjour brestois de Jack Kerouac en 1965, épisode que l’auteur de la Beat Generation avait transformé en un récit brumeux marqué par l’errance et l’alcool, Pierre Adrian cherche à saisir ce qui, dans cette escapade avortée, continue de l’intriguer : le désir de remonter une origine fantasmée, la confrontation entre un mythe littéraire et une ville rétive à toute projection, et la persistance d’un rêve jamais accompli. À travers ce retour sur les traces d’un voyage inabouti, le livre interroge autant la figure du romancier américain que la manière dont un lieu peut devenir le miroir d'une quête intérieure.

Nous voici donc aux côtés de deux voyageurs d’aujourd’hui : Pierre Adrian, qui mène l’enquête, et le photographe Yann Stofer, compagnon de route discret dont les images prolongent les observations du narrateur. Ensemble, ils arpentent Brest, ses bars, ses rues reconstruites et ses zones portuaires, à la recherche des traces, parfois infimes, du passage de Kerouac. Leur déambulation, souvent hasardeuse, fait surgir une série de figures locales qui ancrent le récit dans une réalité contemporaine, loin du folklore beatnik. La voix de l’un, relayée par le regard de l’autre, imprime au texte son rythme, dans une alternance de rencontres, de bifurcations et de dérives où l’enquête sur Kerouac se double d’une exploration attentive de la ville et de ceux qui l’habitent.

Cette manière de construire le récit au fil des pas, de s’arrêter sur ce qui échappe au regard pressé et de laisser filtrer une pointe d’humour n’est pas sans évoquer la complicité littéraire qui unit l’auteur à Philibert Humm. Plus grave que son ami mais ici légèrement décalé, presque joueur, Pierre Adrian renouvelle son écriture dans une tonalité plus libre, où sourd une tension constante entre l’héritage beatnik et une ville rugueuse, peu disposée à se laisser idéaliser. 

C’est dans cet écart entre le rêve de Kerouac et le concret brestois que le livre trouve son ancrage. Pierre Adrian avance en sachant que l’Américain n’a fait que traverser Brest, presque à l’aveugle, et que toute tentative d’en reprendre l’itinéraire est vouée à l’impasse. Plus que l’enquête elle-même, cette distance irréductible devient le coeur du récit et ouvre une réflexion sur la transmission littéraire : que peut-on encore recevoir d’un écrivain dont le mythe a fini par recouvrir l’oeuvre ? Que cherche-t-on vraiment lorsqu’on suit les traces d’un fantôme ? Loin du pèlerinage, le livre s’oriente vers un questionnement sur le sens de ce voyage, où l’on ne retrouve pas Kerouac mais les résonances laissées par son passage : « Chez Kerouac, il avait retrouvé ce qu’il cherchait désespérément dans la vie et dans les livres : un désir d’être. » 

À la fois sensible et délibérément bancal, le livre tire sa réussite autant de la finesse de son regard que de ses zones d’ombre assumées. D’un côté, difficile de ne pas admirer la manière dont Pierre Adrian transforme un épisode marginal en un récit fécond, fait de Brest un espace de résonances plutôt qu’un simple décor, et conduit son enquête dans une écriture souple, précise et parfois malicieusement oblique. De l’autre, la forme même du projet – une quête dont il sait d’avance l’issue vaine – entretient un certain flottement : l’inachèvement revendiqué a de quoi dérouter, et Kerouac, silhouette lointaine nimbée de vapeurs éthyliques, demeure une présence presque vide, un creux autour duquel le récit tourne sans jamais pouvoir se fixer. À mesure que la figure de Kerouac se dissipe, Brest s’impose avec une vigueur presque physique : ville contrastée, pleine d’aspérités, elle apparaît bien plus dense et vivante que ne l’avait perçue l’Américain, resté prisonnier de son premier regard. Redonner à la ville le relief que Kerouac n’avait pas su voir constitue alors, pour Pierre Adrian, une manière d’accomplir à sa place ce second voyage que l’écrivain, usé derrière sa légende, n’a jamais eu la force d’entreprendre : une réparation posthume d’une rencontre manquée. (4/5)

 

Citations :

Ce soir de printemps tardif, Kerouac arriva bien tard à Brest pour qu’il fît déjà nuit comme il l’écrit. Là-bas, en juin, les soirs semblent ne jamais devoir finir. Le soleil disparaît, c’est vrai, mais il laisse derrière lui un jour qui renâcle à se coucher devant une nuit paresseuse. Dans cette lumière chardon bleu qui accompagne la douce inertie des premiers soirs de la belle saison, s’ensuit un long engourdissement, une hésitation dangereuse et tout devient alors possible, à Brest. Les nuits de juin, l’atmosphère en ville ressemble aux mercredis après-midi de l’enfance : l’attente d’une grande chose qui n’arrive jamais.


Les paupières lourdes, la tête embrumée par ces histoires lointaines, je me mis au lit après en avoir tâté le fond au cas où un python aurait choisi de venir y dormir. J’éteignis ma lampe de chevet et, dans l’obscurité incertaine de la chambre d’hôtel, je songeai que la légende de la Femme serpent nous enseignait une fois de plus que les villes étaient des chairs vives déposées sur de profondes catacombes, des milliards de squelettes. Elles étaient peuplées des mythes qui les racontent. Chacune possédait son langage, ses figures, son jargon, ses cicatrices. Les villes portuaires avaient un supplément d’âme car elles accueillaient le monde entier sans rien réclamer. Les ports n’appartenaient à personne. Et j’aimais tout en la craignant la fréquentation des ports. De Gênes à Hambourg, de Marseille à Tanger, de Brest à Salerne, un même sentiment de décadence flottait au-dessus des quais, un ciel gris et rouillé.


Chez Kerouac, il avait retrouvé ce qu’il cherchait désespérément dans la vie et dans les livres : Un désir d’être.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

dimanche 29 décembre 2024

[Adrian, Pierre] Hotel Roma

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Hotel Roma

Auteur : Pierre ADRIAN

Parution : 2024 (Gallimard)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

« Je pardonne à tous et à tous je demande pardon. Ça va ? Pas trop de bavardages. »
Le 27 août 1950, Cesare Pavese se donne la mort dans la chambre 49 de l’Hotel Roma, à Turin. Il laisse un mot d’excuse, des poèmes et un journal intime, Le Métier de vivre.
Pierre Adrian a retracé le dernier été d’un écrivain hanté par le suicide. Il a cherché dans sa vie et dans ses livres de quoi nous apprendre, malgré tout, le douloureux métier de vivre. Pavese apparaît au fil des pages comme un compagnon de route taciturne, drôle, sincère. Au cours de ces errances en ville et dans les collines, on croise Monica Vitti et Antonioni, Calvino, des actrices américaines… Mais aussi « la fille à la peau mate », qui déambule aux côtés du narrateur sur les traces d’une ombre, dans ce Piémont devenu le lieu éblouissant des retrouvailles avec l’être aimé.
Avec ce nouveau récit au charme furieux, Pierre Adrian nous donne à contempler une Italie d’après-guerre en noir et blanc, où la littérature et la politique sont une question de vie ou de mort, où rien n’est jamais grave mais où le tragique finit par s’inviter.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Pierre Adrian est né en 1991 et vit à Rome. Il est notamment l’auteur de La piste Pasolini (prix des Deux Magots, prix François Mauriac de l’Académie française). Son dernier roman, Que reviennent ceux qui sont loin, paru aux Éditions Gallimard en 2022, a obtenu le prix Michel Déon.

 

 

Avis :   

Cesare Pavese lui avait déjà soufflé le titre de son précédent et magnifique roman, Que reviennent ceux qui sont loin. Cette fois, c’est un ouvrage entier que Pierre Adrian consacre à l’écrivain italien, l’un de ceux, avec Pasolini, qu’il a élus avec passion au rang de véritables compagnons littéraires, d’amis même, puisque « qu’un écrivain peut être l’ami qui vous réconforte », à qui l’on « demande de nous aider à vivre, de nous tenir compagnie ». Après un premier fervent pèlerinage en Italie sur La Piste Pasolini, nous voilà donc à la suite de l'auteur français sur les pas de cet autre grand nom de la littérature italienne, un homme tourmenté qui, en 1950, mettait fin à ses jours dans une chambre de l’Hotel Roma, à Turin.

Si Pasolini fut « l’écrivain de [s]es vingt ans », Pavese est maintenant pour Adrian celui de sa trentaine, « sans doute, écrit-il, parce que je ne cherchais plus de maître à penser mais seulement un ami pour me tenir compagnie. » Lui qui a fait du Métier de vivre l’un de ses livres de chevet, cette « lecture morcelée, intranquille, deven[ue] aussi la recherche d’un reflet, d’une correspondance avec [s]a propre réalité », se rend donc avec la femme qu’il aime – « la fille à la peau mate » – sur les lieux fréquentés par le maître dans les dernières années de sa vie pour tracer de lui un portrait sensible et personnel, enrichi de citations.

Emporté au gré des pérégrinations du couple entre ses lieux de vie et ceux qui furent les témoins de la descente au fond du désespoir d’un homme qui, solitaire et sans amour durable, en vint à considérer que « Mon lot à moi, c’est d’étreindre des ombres », l’on est bien vite frappé par le contraste entre l’accablement qui, parti du constat de sa mort littéraire – « Ma part publique, je l’ai accomplie. J’ai fait ce que je pouvais. J’ai travaillé. J’ai donné de la poésie aux hommes. J’ai partagé les peines de beaucoup. » Maintenant « Tout cela me dégoûte. — Pas de paroles. Un geste. Je n'écrirai plus. » – devait mener l’écrivain au suicide, et la manière dont, trois quarts de siècle plus tard, son œuvre alimente l’existence et la pensée d’Adrian, comme si les deux hommes, aussi vivants l’un que l’autre, se rencontraient régulièrement.

La passion d’Adrian est communicative. Bientôt c’est le lecteur qui, entre ombre et lumière, entre ce qui aiguillonna et assombrit l’existence de Pavese, perçoit la présence de son fantôme et le poids de son héritage littéraire. Outre une formidable incitation à lire l’auteur italien, le récit est, au travers des citations choisies, un puissant révélateur des ressorts présidant au parcours d’Adrian, à sa mélancolie – si palpable dans Que reviennent ceux qui sont loin – et à la magnificence de son écriture. Sans doute l’aîné n’aurait-il pas renié cet héritier si imprégné de son reflet. En tous les cas, sous le charme, l’on se plonge avec plaisir dans cet ouvrage, à la fois récit de voyage, enquête et quête, qui, par-delà la mort par suicide d’un écrivain, célèbre l’élan de vie que son œuvre continue d’alimenter. (4/5)

 

 

Citations :

À Rome, seul dans cette ville en ruine qui parfois vous étouffe, j’allais parfois rêver devant le panneau des prochains départs. Je pensais que lorsqu’on se sentait seul et qu’on avait le cœur gros, la gorge serrée, hanté par le démon de midi, il fallait se rendre à la gare centrale pour voir où l’on ne partirait pas. 


Les souvenirs n’ont ni date ni heure et le ciel y est toujours bleu.


C’était comme si Pavese, cet homme malheureux, n’intéressait plus vraiment une époque où se sentir bien, être heureux, avait fini par devenir une injonction. J’avais pensé qu’il fut une des fiertés de Turin, un de ses personnages, mais on n’entretenait même plus sa mémoire dans la jolie librairie qu’il fréquentait. Preuve encore, s’il en était besoin, qu’un écrivain demeurait par son œuvre, exclusivement, et que chercher son ombre à chaque coin de rue était une bataille perdue. 


Elle m’expliqua que Pavese était un écrivain expérimental. Il aimait s’essayer, changer d’air, se mettre à l’épreuve. Et s’il s’était donné la mort entre deux âges, ni vieux ni jeune, c’était aussi pour cela, parce qu’il lui semblait avoir tout dit, tout écrit. Son dernier livre, La Lune et les Feux, était sa Divine Comédie. Il en avait fini avec la littérature, et donc avec la vie.


Pavese se cramponna à la moindre relation sentimentale pour combattre sa solitude, appelant « mon amour » la première fille rencontrée au bal. Chaque rupture devenait une persécution morale, un martyre qui réveillait le souvenir heureux de l’autre et l’abandonnait dans un passé lointain. Quand elle cicatrise, la joie devient de la mélancolie.


Pavese criait. Il voulait qu’on lui réponde. Il écrivait comme on se déleste de ses cartouches. Et peut-être que Marco Pantani grimpait les cols mains en bas, les yeux levés vers le prochain lacet, pour décharger lui aussi son propre fusil. Des pages et des kilomètres en plus, des tourments en moins. Sa souffrance, Pavese sembla la garder pour lui, même s’il céda aussi à la tentation très masculine de la culpabilisation. Elle était une affaire personnelle et, en lecteur vorace, je ne pris jamais ses propres mots à mon compte. Il ne faut pas croire que les livres désespérés nous rendent forcément tristes. Thomas Mann dit même que les livres écrits contre la vie offrent une tentation de la vivre. Pavese ne célébra ni la solitude ni le désespoir. Il les supportait sans complaisance. Et comme on ne devinera jamais la douleur endurée par le cycliste qui gravit la montagne – elle ne se communique pas –, on ne compatit pas tout à fait aux malheurs de ceux qui écrivent. C’est la raison pour laquelle ceux qui souffrent finissent seuls ; la souffrance est un sentiment qui se lit mais ne se partage pas.


Pavese, le 24 novembre 1938 : « On dit que la jeunesse est l’âge de l’espoir, justement parce que, quand on est jeune, on espère confusément quelque chose des autres comme de soi-même – on ne sait pas encore que les autres sont précisément les autres. On cesse d’être jeune quand on distingue entre soi et les autres ; c’est-à-dire quand on n’a plus besoin de leur compagnie. » Cet automne-là, Pavese venait d’avoir trente ans.
 
 
Pendant l’hiver, à moins d’être vaillant, il n’y a rien à faire une fois qu’on a atteint la mer. On la regarde en regrettant l’été et en espérant le suivant. Surgit alors, hors saison, la douce mélancolie des littoraux qui est le regret de ce qui n’est plus et l’attente de ce qui sera. Nous fîmes quelques pas pieds nus dans le sable. Ce n’était pas très beau mais on ne crachait jamais sur la mer. Celle-là, qui remuait sans limpidité, portant sur le rivage des morceaux de bois, vilaine, rappelait toutes les autres malgré tout.


Chez Giono comme chez Pavese, on revenait toujours aux collines. Et puis Giono s’était perdu en étouffant l’espace sous des descriptions assommantes. Il avait oublié d’écrire pour décrire. Le Hussard sur le toit m’avait agacé et je craignais de relire Un roi sans divertissement, lecture qu’il fallait sans doute laisser aux souvenirs de l’adolescence. Je pensais avec Pavese qu’écrire était une épreuve de renoncement et d’aridité contrainte. Il s’agissait de s’abstenir. Je m’étonnais que Giono ait fait le chemin contraire. Je préférais ses débuts.


Il faut avoir un pays, ne serait-ce que pour le plaisir d’en partir. Un pays, ça veut dire ne pas être seul et savoir que chez les gens, dans les arbres, dans la terre, il y a quelque chose de vous, qui, même quand on n’est pas là, vous attend patiemment. [Pavese]


On ne se débarrassait pas d’un pays comme on dépoussière sa veste, d’un revers de la main. La terre de l’enfance nous habitait pour toujours. Il y avait les nôtres au-dedans de nous. À celui qui s’en va, la lecture de Pavese enseignait cette chose magnifique, ce pressentiment qui guidait chaque voyageur : il y a quelque part une maison qui nous attend.


Pour que la gloire soit agréable, il faudrait que les morts ressuscitent, que les vieux rajeunissent, que reviennent ceux qui sont loin. Nous l’avons rêvée dans un petit cadre, parmi des visages familiers qui, pour nous, étaient le monde et nous voudrions voir, maintenant que nous avons grandi, le reflet de nos entreprises et de nos paroles dans ce cadre. Ils ont disparu, ils sont dispersés, ils sont morts. Ils ne reviendront jamais plus. Et alors nous cherchons autour de nous, désespérés, nous cherchons à reconstituer ce cadre, ce petit monde qui nous ignorait mais qui nous aimait et devait être étonné par nous. Mais il n’existe plus. [Pavese]


En paraphrasant André Gide, je songeai que Pavese était resté un petit garçon qui s’amuse, doublé d’un homme désespéré qui l’ennuie.


Il s’agissait d’une des plus belles définitions de l’amitié. Être certain qu’il existait quelque part un ami pour qui la vie était encore plus dure, pour lequel elle était un défi, chaque matin, et que cet ami tenait le coup malgré tout ; cette personne, son souvenir, nous aidait à vivre. Le grand mystère de l’amitié était de recevoir de l’autre ce qu’il ne cherchait pas à donner. On pouvait en vouloir à Pavese d’avoir abandonné les siens. Mais dans les lettres de Calvino et dans les yeux de Ferrarotti, je lisais l’admiration et la gratitude, une idée du compagnonnage. Oui, une définition de l’amitié. En grandissant, j’avais appris que l’ami était d’abord une présence, proche ou lointaine, et qu’il ne fallait pas en exiger davantage. 


Ferrarotti m’avait conforté dans la conviction qu’un écrivain peut être l’ami qui vous réconforte et vous aide à tenir. Pavese était devenu un compagnon de route. Je m’étais lié à lui. On ne demande pas à nos amis de nous ressembler. On leur demande de nous aider à vivre, de nous tenir compagnie. En serrant fort la main de Ferrarotti, je pensai que nous avions désormais un ami commun.


En somme, pourquoi désire-t-on être grand, être des génies créateurs ? Pour la postérité ? Non. Pour se promener dans la foule et être montré du doigt ? Non. Pour soutenir la tâche quotidienne de se persuader que tout ce que l’on fait vaut la peine, que c’est quelque chose d’unique. Pour aujourd’hui, non pour l’éternité. [Pavese]

 

 

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lundi 15 août 2022

[Adrian, Pierre] Que reviennent ceux qui sont loin

 

 

 
 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Que reviennent ceux qui sont loin

Auteur : Pierre ADRIAN

Parution : 2022 (Gallimard)         

Pages : 192

Accès au livre : ISBN 9782072989681  
                           en librairie


 

  

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Là, sur la route de la mer, après le portail blanc, dissimulées derrière les haies de troènes, les tilleuls et les hortensias, se trouvaient les vacances en Bretagne. Août était le mois qui ressemblait le plus à la vie. »
Après de longues années d’absence, un jeune homme retourne dans la grande maison familiale. Dans ce décor de toujours, au contact d’un petit cousin qui lui ressemble, entre les après-midi à la plage et les fêtes sur le port, il mesure avec mélancolie le temps qui a passé.
Chronique d’un été en pente douce qui commence dans la belle lumière d’août pour finir dans l’obscurité, ce roman évoque avec beaucoup de délicatesse la bascule de l’enfance à l’âge adulte.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Pierre Adrian est né en 1991. Il est notamment l'auteur aux Editions des Equateurs de La piste Pasolini (prix des Deux Magots), Des âmes simples (prix Roger Nimier) et Les bons garçons.

 

 

Avis :

« Cet été-là, je revins avec un sentiment familier mais que j’identifiais seulement. Celui de renouer avec un bonheur certain. » Alors que ses vingt ans lui avaient fait mépriser l’univers clos de la sphère familiale pour l’envoyer se frotter au monde, la trentaine toujours célibataire du narrateur lui a, sans qu’il s’explique vraiment pourquoi, donné l’envie d’un retour au bercail. Lui, qui depuis dix ans boudait la grande maison de vacances où, chaque été, en bord de mer à l’extrême pointe de la Bretagne, le clan familial continue invariablement de se rassembler, décide soudain de renouer avec cette tradition estivale qui le renvoie au temps sacré de son enfance.

Là, cruellement soulignées par une décennie d’absence et par l’imperturbable pérennité des lieux, pendant qu’entre le même farniente à la plage et les mêmes réjouissances festives qu’autrefois, il se surprend à observer avec nostalgie un petit cousin de cinq ans, Jean, en qui il se revoit à cet âge, lui sautent à la figure la cruelle mesure du temps passé et de notre éphémère fragilité. Très vite, les jours fuyant, aussi désespérément que le sable entre les doigts, vers la fin de la saison, la dispersion de la vaste tribu et l’hibernation de la grande maison devenue ruche pour quelques semaines, cet homme, jusqu’ici empli du tranquille sentiment d’éternité que confère la jeunesse, ne peut plus s’empêcher de voir en ce fugitif temps des vacances la réplique miniature de l’écoulement de notre vie, depuis l’insouciance et l’impression d’infini du début, puis le sentiment d’urgence lorsque le mitan est passé et, enfin, la triste solitude dans laquelle tout s’achève.

A vrai dire, s’il se retourne avec tant de tristesse sur cet été de retrouvailles dont il décrit au passé les mille insignifiants et monotones bonheurs, ce n’est pas seulement parce que personne ne sait si sa grand-mère centenaire sera toujours là dans un an, ni même parce que, devenu oncle, il se retrouve face à l’enfant qu’il n’est plus, et qu’après ces semaines de vie en groupe, la solitude lui serre la gorge. Si, avec le décalage dans le temps, toute cette période lui insuffle une telle nostalgie, c’est surtout pour l’avoir vécu dans l’ignorance du drame qui devait survenir dans la foulée, précipitant sous le choc une averse de sentiments doux-amers, face à la fugacité de la vie et à la discrétion du bonheur, déjà enfui avant même que l'on ait pris conscience de son existence.

Contrairement au roman Les locataires de l’été de Charles Simmons auquel ce livre m’a beaucoup fait penser, l’auteur ne nous laisse que tardivement entrevoir l’épée de Damoclès qui pèse sur son récit. Aussi, pas de tension ici, menant au terme dramatique annoncé, mais la mélancolique rétrospective d’une saison frappée par une injuste fatalité ressemblant à un coup de tonnerre dans un ciel bleu. D’une sobre et infinie délicatesse, la narration est une merveille ciselée par une plume remarquable de beauté et de profondeur, qui, sur le fond prégnant d’une Bretagne au goût de madeleine de Proust, nous parle de la vie et du bonheur avec l’émotion de celui qui en perçoit l'éphémère fragilité. Un coup de coeur qui grandit encore à la seconde lecture. (5/5).

 

Citations :

Cet été-là, je revins avec un sentiment familier mais que j’identifiais seulement. Celui de renouer avec un bonheur certain. Chaque année se rejouaient ici les mystères d’une vie entière résumée en quelques semaines. Il y avait d’abord la monotonie des jours qui se confondent. Et puis l’attente. Avant le basculement de la mi-août, la précipitation douloureuse des dernières soirées dans la lumière d’automne, déjà. La fin. Août était le mois qui ressemblait le plus à la vie.
 

A la grande maison, nous passions et ils restaient. Les objets étaient immortels. Rien n’avait jamais bougé et c’était nous qui changions. La redécouverte des pièces de la maison ressemblait à la visite à un vieux parent. Des retrouvailles un peu forcées qui ne tiennent que par l’existence d’un commun passé. Sous la mansarde où j’entendais le vent siffler les nuits de gros temps, il y avait notre mémoire. Ici, combien d’enfants avaient dormi qui étaient devenus grands ?
 

La famille était un rempart rassurant contre l’extérieur. L’instinct de tribu nous protégeait de l’altérité. Rester entre soi offrait un confort moral et nous n’étions pas en vacances pour nous ennuyer avec des étrangers. L’entre-soi durait quelques jours suspendus entre le début du mois d’août et l’Assomption, les grandes marées. Un fiancé, une compagne, les pièces rapportées comme on disait, devaient accepter nos règles et l’humour lourd des cousins moqueurs. Il y avait des années de cela, j’avais été la grande gueule envahissante qui critiquait tout et cherchait la bagarre dans les fêtes. L’archipel de cousins et d’amis formait un clan. On s’embrassait sans se connaître vraiment, c’est-à-dire que nous n’étions jamais seul à seul. Où allions-nous ? Cela ne comptait pas. D’où nous venions ? De la même petite grand-mère. Et cela était tout. Depuis que j’avais refusé ce jeu d’été et quitté la grande maison, j’avais changé, cessant d’être un fils pour devenir un homme. J’avais du mal à vivre à nouveau en famille, supporter la proximité des autres, le manque d’intimité, l’intrusion, les commérages, les horaires fixes, les repas trop longs. Je subissais un paradoxe familial, balançant entre la joie des retrouvailles et le soulagement du départ prochain. Nous formions un monde à part, autosuffisant, suffisant, envié par d’autres sûrement. Mais le cercle familial excluait autant qu’il rapprochait. Il avait ses idées arrêtées. Et après ? Je savais désormais qu’on ne pouvait pas lui dire non à moins d’être malheureux. Il s’agissait d’accepter la famille nombreuse, tolérer le bruit, concéder. Tous ces visages étaient ceux de la vie. A quoi bon se lever contre ça ? J’avais fui la famille. Je l’avais haïe, peut-être, et je tâchais cet été-là de me réconcilier. Je pensais pouvoir reconstituer ce petit monde avant qu’il ne disparaisse. Mais la liste était déjà longue de toutes les choses qui ne reviendraient plus. Il y avait eu des enterrements dans des cimetières de banlieue, des rassemblements anticipés autour d’un mort. Car si nous nous retrouvions ailleurs qu’en Bretagne, autrement qu’au mois d’août, c’était que nous venions de perdre un être cher. Plus rares étaient les mariages, leur joie nocturne et alcoolisée et les chants aux mariés. 
 

Enfermés à l’école toute l’année, Jean et les autres faisaient l’apprentissage de la vie au cours des grandes vacances. Dans les jardins et sur la plage, ils couraient en liberté. Ils se dépensaient sans compter. Et je songeais qu’il n’y a qu’au mois d’août qu’on est vraiment un enfant.
 

La colère des doux est comme l’alcool chez ceux qui ne boivent pas. Elle est rare et dure peu mais ils deviennent possédés. 
 
 
Grand-mère était là avec moi et en même temps absente. Elle ne reconnaissait plus nos visages qui changeaient, s’épaississaient, se creusaient, se teignaient de barbe. La vie était un spectacle qu’elle regardait de loin, sans en retenir les personnages. Mais elle pouvait dire le nom des inconnus qui figuraient sur les photos de famille. L’album sur les genoux, elle posait ses doigts arthritiques sur chaque cliché et déchiffrait pour nous de lointains parents. C’était une litanie de noms entendus mile fois, des « maman Jeanne », « petit père », « oncle Gilbert », « grand-père Sorel »… Elle appartenait davantage à ce passé en noir et blanc qu’au présent. Nous étions les siens mais nous nous confondions dans un anonymat de foule. Des arrière-petits-enfants naissaient chaque année. Sa descendance gonflait. Le réel lui échappait.


« C’est gentil de ne pas oublier ta petite grand-mère », murmurait-elle. Elle observait les manèges de sa petite tribu avec un sourire en coin et la main posée au bout des lèvres. Ses yeux épuisés se perdaient dans le vague. Son monde se rétrécissait. Son environnement familier se réduisait. Dans sa propre ville, il y avait toutes ces rues qu’elle n’emprunterait plus jamais. Ce rétrécissement m’inquiétait. Je ne supportais pas l’idée d’un lieu où je ne reviendrais plus jamais. C’étaient des petites morts. Et je croyais que toute la vie, il serait possible de courir partout et de revenir.


Je pensais, en regardant ces gamins, que l’existence était bien faite. Pour rien au monde je n’aurais échangé ma place pour la leur, troqué la maturité pour mon adolescence. Oui, la vie était bien faite parce qu’on ne souhaitait jamais revenir en arrière.


Mais je devinais déjà qu’un jour, dans un août à venir, elle viendrait nous présenter son fiancé. Cet homme, je lui adresserais un sourire mais je le regarderais comme un voleur. En entrant dans sa vie, il condamnerait les étés de liberté que nous avions connus. Il l’enlèverait  et rien ne serait plus pareil. Le temps ne passait jamais sans rançon.


- Sans enfants, tu vieilliras seule.
-Oh tu me fatigues à la fin… Je ne me projette pas. Des enfants pour l’instant, j’en veux pas. J’ai d’autres histoires à régler.
- Sans doute…
- Et puis vieillir, c’est regarder les autres mourir et finir seul.
- Mourir, mourir… Et naître aussi ! Pense à combien de petits-enfants grand-mère a vus naître.
- Ce n’est pas pareil. Malgré le monde, la famille comme tu dis, je crois qu’on vieillit toujours seul. Oui, on finit seul. Ca, j’en suis sûre. 
 
 
Nous vivions dans le sentiment grave que quelque chose nous était peu à peu dérobé. L’été nous filait entre les doigts. Pour se consoler nous avions le spectacle des grandes marées. Alors la mer la nuit ressemblerait à ces lacs noirs qu’on rencontre dans les pays du Nord et sur la bonace se réfléchiraient les lumières du phare et des balises. Je vivais en sursis, sans billet retour mais sachant bien que moi non plus je n’avais rien à faire ici. La ville m’attendait et tous ses plaisirs. Il fallait aussi savoir en jouir avant septembre, quand les cafés ont rouvert, que certains amis sont rentrés mais que le monde se tient encore à distance. La dernière quinzaine d’août était le temps de la confusion, des jours en suspension. La jouissance laissait la place aux résolutions, le désordre à l’organisation. Certains savaient jouir des plaisirs sans penser à leur fin et ils étaient les plus gais. Aussi les derniers jours d’été révélaient-ils deux sortes d’hommes. Ceux qui vivaient sans jamais songer à la mort et ceux qui y pensaient sans arrêt.


Je passai devant une chambre à l’étage et ressentis un violent coup au coeur. La pièce avait été désertée par des cousins qui finissaient leurs vacances le matin même. La porte était grande ouverte sur le couloir et une fenêtre laissait passer un filet d’air. On avait retiré les draps, les taies d’oreillers. Une serviette gisait au pied du lit. Il n’y avait plus un savon, ni crème ni shampoing, rien, aucun produit de maquillage posé sur le lavabo de la petite salle de bains attenante. La chambre paraissait abandonnée. Seules les taches de dentifrice sur le miroir et un rasoir usagé trahissaient un passage récent. Le matelas portait encore la marque des corps qui s’étaient endormis et réveillés ici pendant des semaines. Le lit était un vieux ridé tout nu. Il exhibait sa chair. Il grelottait. Cette chambre, je savais bien qu’on ne la referait plus cette année. Elle n’accueillerait pas de nouveaux occupants avant l’été suivant. Et j’assistais au désastre comme un voyageur immobile qui, sur le quai d’une gare de province, vient d’assister au passage d’un train sans arrêt. Voilà. Les moments passés ensemble rappelaient ce train qui s’enfuit à toute vitesse et fait trembler les quais avant de laisser derrière lui des étincelles, un courant d’air tiède, le souvenir d’un grand fracas. Le spectacle de cette chambre vide m’effraya, son silence. Ce jour-là, je compris que quelque chose était fini. Tout à fait fini. Que les vacances, on devait les vivre avec ses amis, sa famille. Lorsque tout le monde est rentré alors il faut s’en aller aussi.


J’allais dire au revoir à grand-mère. J’entrais dans des jours incertains où chaque baiser déposé sur son front pouvait être le dernier. On me préviendrait un matin pour dire qu’elle était morte. Et alors, comme pour grand-père, il me reviendrait à la mémoire la toute dernière fois où je l’aurais embrassée. Quand les gens meurent, on se souvient d’abord du dernier instant passé avec eux. Puis ce souvenir se dissipe et répparaissent d’autres moments plus significatifs qu’une portière qui se ferme sur un visage ou un corps sur un lit d’hôpital.


Au cours de ce voyage, jamais ne me parut plus évidente la fragilité des miens. Les années passant, avec l’âge et dans la mort, elle se révélait. Mon père et ma mère aussi pouvaient être brisés et il revenait à nous désormais de les serrer dans nos bras. Les plus forts avaient besoin du soutien des faibles. Sans doute était-ce cela une famille, un enchevêtrement, une tour en Kapla dont l’équilibre précaire tient, coûte que coûte, grâce à la solidité des uns et malgré la fébrilité des autres.

 

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