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dimanche 26 octobre 2025

[Humm, Philibert] Roman policier

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Roman policier

Auteur : Philibert HUMM

Parution : 2025 (Equateurs)

Pages : 192

Accès au livre : ISBN 9782382849217  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Dans la ville de Pau, depuis quelques années, disparaissent les U des enseignes. Les restaurants deviennent « restarants » et les boucheries « bocheries ». L’enquête de police piétine et les journalistes font chou blanc. Deux types auxquels on n’a rien demandé décident de s’en mêler. Un troisième les rejoint. À voir leur détermination, on comprend vite que le coupable n’en a plus pour très longtemps.

Trois hommes, une ville, un voleur. Un roman policier sans policier ni roman, car il va de soi que tout cela est vrai. De son propre aveu, l’auteur n’a aucune imagination.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Philibert Humm est journaliste et écrivain. Il reçoit en 2022 le Prix Interallié pour son ouvrage Roman fleuve, publié aux Équateurs. Roman de gare et Roman policier poursuivent les aventures de son alter ego aventurier.

 

 

Avis :   

Dans la lignée de Roman fleuve et Roman de gare, Philibert Humm poursuit son exploration facétieuse des genres littéraires, en conservant cette tonalité singulière qui mêle l’absurde au raffinement, la parodie à la tendresse. Fidèle à son goût pour les détournements élégants, il transforme ici le polar en terrain de jeu langagier, où l’enquête devient prétexte à une errance poétique et burlesque.

L’intrigue, centrée sur la disparition des lettres « U » dans la ville de Pau, ne cherche pas tant à résoudre un mystère qu’à en célébrer l’invraisemblance. Trois personnages, ni policiers ni détectives, s’improvisent enquêteurs dans une quête aussi improbable que savoureuse. On retrouve dans leur cheminement l’esprit des Pieds Nickelés, le souffle de Bouvard et Pécuchet et cette manière bien à l’auteur de faire de l’absurde une forme de sagesse douce.

La plume, vive et malicieuse, regorge de trouvailles lexicales et de digressions savamment orchestrées. Chaque page est une promenade littéraire, où l’humour et la fantaisie langagière priment sur la tension dramatique. Pau devient un décor onirique, théâtre d’une disparition alphabétique qui interroge notre rapport au langage et à l’ordre établi. 

En intitulant son livre Roman policier, Philibert Humm joue avec les attentes du lecteur, les détourne avec finesse et propose une œuvre qui se lit comme une déclaration d’amour à la littérature populaire autant qu’une critique tendre de ses conventions. Fantaisie érudite pleine de clins d’yeux malicieux, ce roman est une échappée belle où l’on se perd avec délice, dans la droite ligne de ses précédents opus. (5/5)

 

 

Citations :

Comme je dis souvent, le succès, ce n’est jamais que de l’échec qui a réussi.

À une heure moins le quart, un soir de semaine, les rues de Pau ressemblent au désert de Gobi hors saison. Une lune rougeâtre aux trois quarts pleine éclairait le ciel à l’est et la rue Gambetta résonnait un peu trop fort de nos pas, comme si la scène était bruitée dans un film d’avant-guerre. J’avais l’impression qu’on cognait deux noix chaque fois que je posais le pied.

Dans notre époque où tout doit avoir un sens, Louise agissait pour rien, gratuitement, pour la beauté du geste. C’est d’autant plus nécessaire que c’est inutile, voilà qui deviendrait ma devise et me résonnerait longtemps au fond du cœur.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

dimanche 17 novembre 2024

[Humm, Philibert] Roman de gare

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Roman de gare

Auteur : Philibert HUMM

Parution : 2024 (Equateurs)

Pages : 224

Accès au livre : ISBN 9782382846827  
                           en librairie

 

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur : 

« Roman de gare est à même de fournir un loisir ou une distraction salutaire à ceux qui n’attendent plus grand-chose de la littérature et de la vie en général. Il aura cet avantage de leur faire voir du pays sans les désagréments relatifs aux voyages.
Attention, il ne s’agit pas d’un roman inspirant sur le thème de la résilience. »
Deux hommes, une gare, un train. Un roman qui part en retard, s’arrête sur les voies et finit en eau de boudin.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Philibert Humm, journaliste et écrivain est notamment l'auteur aux Equateurs du Tour de France par deux enfants d’aujourd’hui.

 

 

Avis :   

Après Roman fleuve il y a deux ans, récit humoristique d’une descente de la Seine en canoë multipliant les références à Trois hommes dans un bateau, le journaliste écrivain Philippe Humm poursuit dans la même veine en se faisant cette fois vagabond du rail, en clin d’oeil à Jack London, pour un nouveau roman de pseudo-aventure jouant la dérision jusque dans son titre : Roman de gare. 
 
Tout part d’une idée lancée entre quelques verres, au bar où les habitués, mi-sérieux mi-moqueurs, l’enjoignent à renouer avec sa vie d’aventurier du dimanche. Ce défi s’ajoutant aux reproches de son banquier, inquiet de la nouvelle persistance des comptes de son client à sombrer dans le rouge, voilà notre homme qui aussitôt relève le gant : avec son complice et ami Simon, ils se feront « hobos », comme ces vagabonds d’autrefois sautant clandestinement d’un train de marchandises à l’autre en quête de petits boulots à travers les Etats-Unis et devenus des figures mythiques de l’imaginaire américain.

Sitôt dit, sitôt fait. Rebaptisés pour l’occasion Buck et Callaghan en hommage à London et Kerouac, les deux compères s’élancent, sac au dos et rêve en tête, dans une épopée dont la moindre difficulté ne sera clairement pas d’accéder aux trains de fret, entre grillages et barbelés, dispositifs de surveillance et maréchaussée. Ponctué des commentaires ironiques, des dessins et des notes de bas de page déjantées accompagnant l’affèterie feinte par le narrateur, le récit s’évertue à faire fi des obstacles et de l’empreinte permanente de notre époque sur les paysages – particulièrement peu avenante le long des voies ferrées où se dévoilent « toutes choses qu’on n’est pas censés voir. La face cachée de la lune. Le cul du pays. » – pour tenter de se couler dans l’insouciance et la rêverie promises, comme en témoignent les multiples références littéraires auquel il se raccroche, par ce retour à la liberté.

Pas facile donc l’évasion en terre « civilisée », même si « le monde est si haut de plafond quand on décide que dehors c’est dedans. » Vite confrontés à leurs limites, Buck et Callaghan verront avant minuit leurs trains se transformer en citrouilles. Mais l’humour pince-sans-rire, les remarques corrosives et les digressions pleines de sel de ce roman enlevé à l’écriture aussi soignée que succulente en font, même si l’effet de surprise ne joue plus comme la première fois, un nouveau moment de pur plaisir, irrésistible de malice et de cocasserie. (4/5)

 

 

Citations :

Le paysage le long des voies ferrées est différent de celui qu’on voit par la fenêtre d’une voiture : c’est l’envers du décor, la scène depuis les pendrillons, une longue variation d’arrière-cours et de jardins en friches, de râteaux sur le toit et de vélos sur le balcon, d’appentis écroulés, mangés par le lierre, de potagers en herbe et de ballons crevés. Toutes choses qu’on n’est pas censés voir. La face cachée de la lune. Le cul du pays.


J’ai toujours préféré les soirs aux matins. L’aube a la jeunesse pour elle, rien ne l’arrête, elle est pleine de promesses. Le crépuscule, lui, ne promet rien sinon l’extinction des feux, mais il oblige à jouir du peu qu’il reste. L’approche de la nuit, comme celle de la mort, exacerbe es sens, dilate les pupilles, écarquille l’esprit. Le soir venant, il n’est plus temps d’élaborer de grands projets, plus temps de tergiverser, de reculer, plus temps d’en garder sous le pied.


Seuls les amis véritables peuvent se payer le luxe de se taire côte à côte, sans éprouver la moindre gêne. Buck savait des choses que je ne lui avais jamais dites et dont nous ne parlerions jamais. Il en allait de même pour moi. Comme en cordée, je l’assurais et il me rassurait. Nous étions amis, voilà tout. Ces choses-là se passent d’explications.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



 


 

vendredi 31 mars 2023

[Humm, Philibert] Roman fleuve

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : Roman fleuve

Auteur : Philibert HUMM

Parution :  2022 (Equateurs)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Ce périple, les trois jeunes gens l’ont entrepris au mépris du danger, au péril de leur vie, et malgré les supplications de leurs fiancées respectives. Ils l’ont fait pour le rayonnement de la France, le progrès de la science et aussi un peu pour passer le temps.
Il en résulte un roman d’aventure avec de l’action à l’intérieur et aussi des temps calmes et du passé simple. Ceci est une expérience de lecture immersive. Hormis deux ou trois passages inquiétants, le suspense y est supportable et l’œuvre reste accessible au public poitrinaire. A noter la présence de nombreux adverbes.
L’éditeur ne saurait être tenu responsable des mauvaises idées que ce livre ne manquera pas d’instiller dans le cerveau vicié des nouvelles générations gavées d’écran et pourries à la moelle.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Philibert Humm, journaliste et écrivain est notamment l'auteur aux Equateurs du Tour de France par deux enfants d’aujourd’hui.

 

 

Avis :

Qui ne se souvient du désormais classique Trois hommes dans un bateau, où, il y a plus d’un siècle, Jerome K. Jerome emmenait les doubles littéraires de deux de ses amis dans une descente de la Tamise parsemée d’anecdotes comiques et de réflexions philosophiques sur le cours de l’existence ? En hommage appuyé à son devancier, Philibert Humm s’autoproclame capitaine d’un frêle esquif rebaptisé Bateau, et, pomponné d’un bachi de matelot, se lance à l‘été 2018 sur le cours de la Seine, de Paris à la mer, pour d’authentiques et savoureuses pseudo-aventures, pleines d’humour et d’auto-dérision, en compagnie de deux copains, Samuel Adrian et François Waquet, respectivement promulgués pour l’occasion quartier-maître écopier et major de l’expédition.

« La pratique du canotage présente un inconvénient majeur : il est nécessaire de ramer pour avancer. » Optimistes et débrouillards, les trois compères ont bien bricolé une voile de fortune. Mais, entre leur maladresse, l’indocilité du vent et la précarité de leur matériel, il leur faudra huit jours de rame pour parcourir les 360 kilomètres jusqu’à la mer, un effort ridiculisé par la vitesse de la route et du rail qu’ils ne cessent de croiser sous la forme d’imposantes œuvres d’art plantées au milieu des détritus : viaducs ferroviaires et ponts autoroutiers. « Nous avions ramé la journée durant et n’étions qu’à neuf stations de la place de l’Étoile. » N’importe, la bonne humeur règne, et, nonobstant une ou deux prises de bec et quelques frayeurs dans les remous de péniches et les écluses, quand survient un orage ou lorsque Bateau chavire, le trio trace sa route entre les bivouacs à la belle étoile – même si souvent parmi les immondices -, et les rencontres inattendues ou programmées, comme ce pique-nique avec la famille Tesson sur l’île de Chatou.

Maniant fort bien la langue française, ses figures de style et son imparfait du subjonctif, l’auteur, faussement léger et très pince-sans-rire, profite des temps calmes de la navigation pour des « ventilations narratives », explorant très pittoresquement, voire même poétiquement, les lieux échelonnés tout au long de la Seine, et convoquant, l’air de rien, maintes références rares et érudites. Toujours drôle et railleur, le reportage de voyage devient jubilatoire lorsqu'avec le plus complet cynisme, l’auteur caricature son propre personnage dans un rôle de meneur autoritaire, arrogant et mesquin - « Je suis assez insensible aux grandes douleurs humaines, celles des autres en particulier » -, et lui fait endosser des réflexions amères, parfois très peu politiquement correctes : « La démocratie est une affaire trop sérieuse pour qu’on laisse s’en mêler n’importe qui. Ce qui met à mal ce régime, c’est qu’il s’adresse aux médiocres, à cause du nombre. (…) La loi du nombre mène immanquablement à la paresse et la ruine. »

L’on s’amuse de bon coeur au long de ce texte entièrement au second degré, dont l’esprit et l’humour ne déparent pas celui de son modèle anglo-saxon : une friandise que la qualité d’écriture et l’érudition de son auteur rendent franchement gastronomique. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Au cours de notre quatrième et dernière réunion, j’avertis mes hommes que je serais leur capitaine. Aussi bien j’aurais pu me nommer amiral ou lieutenant de vaisseau, mais nous possédions un canot et je ne voulais pas risquer de sombrer dans le ridicule. En outre, l’abus de galons dessert l’autorité. Mieux vaut demeurer au plus proche de ses hommes et s’en tenir à une ou deux barrettes supplémentaires. Un conseil : ne jamais porter d’épaulettes quand on n’a pas les épaules. 
 

Les aventuriers ne font généralement pas grand cas du souci de leurs parents. La désobéissance est le premier jalon de l’aventure et l’aventurier ne va pas plus loin que la haie du jardin s’il obéit à sa maman. D’ailleurs aucun aventurier ne parle jamais de sa maman. On dirait qu’ils sont tous orphelins. Mon œil ! Les aventuriers ont des mamans, eux aussi, et qui se font du mouron. Combien de litres de sang d’encre ont dû se faire les mamans de Magellan, Marco Polo ou Mike Horn ? De quoi transfuser l’armée russe à mon avis. C’est pourquoi je me fis ce serment : à défaut d’être un bon fils, je serais comme un père pour mes hommes. « Vas-tu te grouiller un peu oui ou merde ? » demanda le major qui tenait la voile à bout de bras pour que j’y fixe l’antenne de notre mât. « L’ingratitude la plus commune et la plus ancienne est celle des enfants envers leurs pères », dit l’aphoriste Vauvenargues.
 

La réalité dépasse la fiction pour une raison simple : la fiction doit rester vraisemblable. La réalité, elle, n’y est pas tenue.
 

Bobby, donc, avait vu couler son bob à Mantes. Il l’avait remplacé par une casquette de cycliste. À un été de là, l’écopier s’était en effet trouvé livreur coursier à Paris. Huit semaines durant, il avait sillonné la capitale à vélo pour le compte de la société belge Take it Easy (« Allez-y doucement », en français). Il n’en avait pas tiré de revenu substantiel mais avait conservé par-devers lui cette gapette, semblable à celles que portaient autrefois les coureurs du Tour de France. Les gapettes de cycliste sont reconnaissables par leur petite visière en croissant de lune qui donne automatiquement l’air idiot à qui la porte et n’est pas Eddy Merckx. Bobby ne quittait plus la sienne. J’observai qu’il en orientait la visière suivant la course du soleil : à peine avait-il un rayon dans l’œil, à peine décalait-il la gapette de quelques degrés, et cela toute la sainte journée. De sorte qu’un bon observateur aurait pu déterminer l’heure d’un seul coup d’œil à la casquette de Bobby. Le regardant, je vis qu’il était 15 heures ; 15 h 30 en réalité. Bobby retardait un peu.
 

Je repensai au combat perdu contre le silure. Ces bêtes étaient redoutables. L’an passé, avait dit un client des Tilleuls, aux environs de Saint-Dizier (Haute-Marne), un silure avait gobé un poulain. « Vous pouvez vérifier, c’est allé dans les journaux. » « Plaisanterie ! » avait répliqué Bertrand. « D’accord les silures sont agressifs quand ils couvent leurs œufs mais ils ne s’attaquent pas à plus gros. » L’autre insistait. Il disait qu’à Albi, dans le Tarn, les silures avaient décimé la population de pigeons. « De pigeons ? » s’était étonné Bobby. Oui de pigeons. Car pour ce qui les concerne, les pigeons d’Albi vont se désaltérer sur les rives du Tarn, en un endroit où le fond est si faible, voire inexistant, qu’on ne peut d’aucune manière imaginer tapis là des silures. C’est le cas pourtant. Dans vingt centimètres d’eau, parfois moins, les silures attendent leur proie, immobiles. Quand le pigeon s’aventure un peu trop près de la gueule du monstre, soudain le silure jaillit, saisit l’oiseau à l’aile et le coule par le fond dans l’abominable dessein de le dévorer. Une équipe de télévision a capturé cette scène invraisemblable et de courts extraits se trouvent sans mal sur Internet. J’invite le lecteur à les visionner. 
 
 
À mesure que Rouen approchait, le temps se gâtait. D’après mon expérience, il pleut continuellement à Rouen. L’autre jour encore, un Rouennais humide a tenté de me convaincre du contraire mais les statistiques officielles le détrompent : 805 millimètres de précipitations annuelles à Rouen contre 700 de moyenne pour le reste du territoire. On me dira que le différentiel n’est pas si grand et on aura tort : ces 105 millimètres sont précisément ceux qui font déborder le vase. Aussi, ai-je remarqué, à Rouen les précipitations ne se précipitent pas. Elles prennent leur temps pour vous tomber dans le col en grosses gouttes molles, imbiber votre loden et vous détremper jusqu’aux os. Rien ne sert à Rouen d’attendre sous un abribus le temps que ça passe. Ça ne passe pas. L’autobus non plus, d’ailleurs. Je ne m’étendrai pas sur la médiocrité des transports urbains de l’agglomération rouennaise qui ne respectent jamais les horaires affichés sur les panonceaux pourtant prévus à cet effet et se dispensent d’attendre quand ils passent en avance, parce que j’aurais l’air de tirer sur l’ambulance. Ce n’est pas mon intention. Je n’ai rien contre les Rouennais ni contre leur ville que je connais assez mal pour n’y avoir séjourné qu’une seule fois, en famille, à l’occasion du mariage d’un cousin. Il pleuvait, le bus n’est jamais venu et nous avons manqué la noce.


Un formulaire de décharge de vie est un document signé par deux parties dans lequel la partie A ou « Renonciateur » libère l’autre partie – partie B ou « Renonciataire » – de toute responsabilité quant à l’interruption prématurée de son existence. Simplement dit, B promet à A de ne pas en vouloir à A si B décède. Je me reconnais assez en B. Comme lui, j’ai toujours vécu « à mes risques et périls », selon la formule consacrée. On trouvait autrefois des panneaux « À vos risques et périls » devant les ravins ou au commencement des sentiers dangereux. C’était l’époque où l’on croyait l’homme intelligent et responsable. De nos jours, l’homme est présumé con comme une truffe et procédurier. Non content de prendre des risques il poursuit celui qui l’a laissé les encourir. C’est pourquoi il est spécifié sur les bidons d’eau de Javel, par exemple, de ne pas s’en servir pour étancher la soif. L’eau de Javel ne saurait désaltérer quiconque et surtout pas les enfants ou les femmes enceintes. De même, il est déconseillé d’en avaler le bouchon. Ainsi le fabricant se prémunit-il de toute action en justice.  
Quand donc les gens avaient-ils commencé d’attacher un tel prix à la vie, à la retraite, à la sécurité sociale ? Quand donc étaient-ils devenus gagne-petit ? À quelle époque avaient-ils cessé de prendre des risques et de mettre leur vie en jeu pour un rien ? La roulette russe n’est plus aujourd’hui considérée comme un passe-temps honnête. Les gens sont prêts à tout pour vivre vieux. Si on leur proposait de respirer toute leur vie par un tuba pour gagner quinze jours, ils s’y emploieraient.


Un proverbe breton décrit ainsi les marins : « Loups à terre, chiens en mer. » Cela se comprend. Les grandes gueules ont la queue basse quand vient le mauvais temps. 


Nous ne prîmes pas de photo, ne partageâmes aucun contenu ni ne fîmes la moindre story susceptible d’être likée, commentée puis relayée. Le décor s’y prêtait pourtant. « Être heureux seul n’est pas à la portée de tout le monde, soliloqua Bobby. C’est pourquoi tant de gens exhibent leurs instants de bonheur. Ils ne peuvent jouir que si on les envie. » 
 
 
Un panneau d’information m’apprit qu’un certain Philibert, « pieux cénobite et fin abbé », avait fondé l’abbaye de Jumièges. J’en conçus une certaine fierté. C’est vrai, les Philibert célèbres ne courent pas les rues de nos jours. On peut penser que ça n’ira pas en s’arrangeant. En France, où ils vivent pour la plupart, l’âge moyen des Philibert est de 69 ans. Ainsi deux Philibert sur trois souffrent de la prostate. Si cette dynamique ne s’inverse pas rapidement, il se pourrait que nous disparaissions de la surface du globe d’ici à trente ou quarante ans, avant même la calotte polaire ou le panda roux. Évidemment, personne n’en parle.


La mer basse déshabillait les berges hautes. Villequier semblait avoir ôté ses bas. Il bruinait. Nous nous échouâmes au pied du perré. L’épaisse couche de marne avait la consistance d’une gencive de nonagénaire. On s’enfonça dans cette mélasse jusqu’aux genoux. 


On le sait maintenant, seul un brusque coup de vent avait scellé le destin de Léopoldine. En villégiature avec Juliette Drouet du côté de La Rochelle, Victor Hugo avait pris connaissance de l’événement cinq jours plus tard, en ouvrant le journal. Profondément meurtri, il en avait composé d’innombrables quatrains. C’est cela le génie : transmuer la peine en chef-d’œuvre comme d’autres changent le plomb en or et le vent en cryptomonnaie. À la question de savoir quel est le plus grand écrivain français, Gide répondait : « Hugo, hélas. » Et Jules Renard observait dans son Journal : « Victor Hugo est si grand qu’on ne s’aperçoit pas qu’il s’appelle ridiculement Victor, comme vous et moi. »


On se gargarisait d’avoir vu du pays mais n’étaient-ce pas les paysages en définitive qui avaient défilé devant notre barque immobile ? Les choses vont et viennent, de même que celui qui s’assied toute une vie au bord de la rivière en voit davantage que celui qui la suit. « Si quelqu’un t’a offensé, dit Lao Tseu à ce propos, ne cherche pas à te venger. Assieds-toi au bord de la rivière et bientôt tu verras passer son cadavre. » 

 

 

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