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mercredi 10 septembre 2025

[Fortier, Dominique] La part de l'océan

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : La part de l'océan

Auteur : Dominique FORTIER

Parution : 2024 (Alto)

Pages : 328

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Alors qu’il est plongé dans la rédaction de Moby Dick, Herman Melville fait la connaissance de Nathaniel Hawthorne, une rencontre qui bouleversera le cours de sa vie et celui de son roman. De cette histoire vraie subsistent aujourd’hui une poignée de lettres qui ont servi de point d’ancrage à La part de l’océan, un livre comme une traversée sans carte et sans boussole.

Au fil des pages, un deuxième échange se tisse entre celle qui retrace la création du grand roman américain et un compagnon mi-réel et mi-inventé, un homme qui est d’abord un poème. Car, en vérité, les écrivains sont faits de trois moitiés. La troisième part, têtue et fragile, est celle du rêve. C’est à elle que l’on doit ce récit éblouissant, traversé de fulgurances, qui raconte le plus beau des naufrages.

La part de l'océan a été publié conjointement avec son livre compagnon aux Éditions du passage - le recueil de poésie Notre-Dame de tous les peut-être.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Dominique Fortier entrelace le roman et l’essai pour construire depuis une quinzaine d’années une œuvre au confluent de l’Histoire, de l’imaginaire et de l’intime. Son premier roman, Du bon usage des étoiles, a reçu le prix Gens de mer du festival Étonnants Voyageurs en 2009, alors que Au péril de la mer a été couronné par le Prix littéraire du Gouverneur général en 2016. Les villes de papier, une plongée dans l’univers de la poète Emily Dickinson, lui a valu le prix Renaudot essai en 2020 et a été traduit dans une quinzaine de langues. La part de l’océan est son dixième livre.

 

Avis :

Après les poèmes d’Emily Dickinson, pointillés de papier au travers desquels elle s’est plu à faire revivre la très secrète personnalité de la poétesse, c’est une moitié de correspondance, les lettres enflammées d’Herman Melville à Nathaniel Hawthorne dont on a perdu les réponses, qui permet à Dominique Fortier de broder autour de la part manquante, part des anges évaporée avec le temps, mais aussi, un peu comme la part du feu sacrifiée pour préserver le plus précieux, la part de passion réprimée que l’auteur imagine sublimée par Melville dans son chef d’oeuvre Moby Dick.

Elles ne sont qu’une poignée à subsister, toutes de Melville à Hawthorne, ces lettres qui laissent à imaginer la relation entre les deux hommes. De leur rencontre en 1850 alors que La lettre écarlate venait de consacrer Hawthorne l’un des plus grands auteurs américains, l’on sait qu’elle fut le début d’une amitié littéraire aux accents passionnels, qu’elle poussa même Melville à s’endetter au-delà de toute raison pour acquérir une vieille ferme proche de la demeure de son ami, et, suppose l’auteur, qu’elle eut un impact décisif sur la rédaction qu’il avait déjà entreprise de Moby Dick, le livre qui devait devenir son propre chef d’oeuvre et qu’il lui dédicaça.

Entrelaçant à son récit les jeux de miroir d’une seconde trame narrative qui brouille à plaisir la frontière entre réalité et fiction autour de sa propre relation, mi-littéraire, mi-amoureuse, avec un certain Simon dont on ne sait plus si c’est la littérature devenue homme, ou un homme devenu poème, Dominique Fortier investit peu à peu Melville et Hawthorne comme de vrais personnages, leur redonnant chair et vie à partir de leurs ossements de papier et leur prêtant, entre la fougue de l’un et la réserve énigmatique de l’autre, une passion ambivalente qui n’a jamais trouvé d’exutoire que les mots et dont elle conserve intact le mystère. Car, si les lettres du premier l’autorisent à imaginer ce que le second a bien pu être pour lui, jamais elle ne s’aventure à compléter les blancs laissés par cette correspondance qui ne nous est parvenue qu’à sens unique.

Le plus intéressant n’est d’ailleurs pas là, mais bien dans la manière dont ces deux écrivains, dans leur va-et vient constant entre réalité et fiction, ont pu nourrir l’une par l’autre, et l’autre par l’une, dans un travail de sublimation littéraire qui donne à méditer sur le processus de création et sur la relation entre auteur et lecteur. « Le cliché veut que tout écrivain soit fait de deux moitiés : une moitié qui vit et une moitié qui écrit. Ce n’est pas faux. Mais en s’en tenant à cela, on oublie la troisième part : celle qui lit. L’écrivain est le témoin de lui-même – à moins qu’il trouve en dehors de lui ce lecteur idéal qui saura combler les brèches laissées dans son livre. Les écrivains sont faits de trois moitiés, dont une qui leur manque. » Peut-être Melville l’a-t-il trouvée, cette moitié supplémentaire, mais interdite, est-ce elle qui réapparaît sous les traits de son grand cachalot blanc, créature à jamais insaisissable entre réalité et fantasme ?

Toujours aussi enchanteresse dans cette exploration des confins du réel et de l’imaginaire, là où écrivains et lecteurs se donnent rendez-vous dans leur quête infinie d’eux-mêmes, la plume subtile et poétique de Dominique Fortier est à lire absolument. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Dès ces premières phrases, il invente le décor et lui-même. Il se rêve différent, écrivant, car il ne connaît pas d’autre moyen de répondre à la fiction que par la fiction. Mentir est son seul moyen de dire vrai.


Pourquoi, peut-on se demander, n’écrit-il pas plutôt directement à son aîné afin de lui exprimer son admiration ? Pourquoi ressent-il le besoin de composer cet article ? Peut-être simplement parce qu’il est écrivain et que, à ce titre, il ne peut s’empêcher d’écrire pour plusieurs même quand il écrit à un seul. Inversement, au cours des mois qui suivront, en prétendant composer un roman destiné aux multitudes, il n’écrira en réalité qu’à un seul homme.


À l’été 1850, l’oncle d’Herman vient de se départir de Melvill House, la vieille demeure familiale des monts Berkshires où l’écrivain a passé les étés de son enfance, qui a aussi servi de refuge à la famille lors de l’épidémie de choléra de 1832, et où il continue de venir écrire quand il en a assez de l’agitation de la ville. Il aurait été facile pour le neveu de s’en porter acquéreur, mais il n’en a rien fait. Or la vente n’est pas sitôt conclue que Melville rachète à Pittsfield une nouvelle maison, guère plus qu’une bicoque. Il paie pour celle-ci sensiblement le même prix que les nouveaux acheteurs pour la maison de son oncle, laquelle trône sur un domaine de cent hectares, alors que ce qui deviendra Arrowhead n’en comporte qu’une soixantaine. À la ville comme à la campagne, famille, amis, le milieu littéraire tout entier s’étonnent : quelle mouche a donc piqué Herman Melville ? Comment leur expliquer que ce n’est pas une mouche, mais une épine de rose sauvage. [Hawthorne]


Né Hathorne, le jeune Nathaniel aussi ajoute une lettre à son nom pour se dissocier de son grand-oncle, de triste mémoire, juge des sanguinaires procès des sorcières de Salem à la fin du dix-septième siècle, au terme desquels dix-neuf femmes avaient été non pas noyées ou brûlées vives, comme le voulait la coutume, mais pendues haut et court. Puisqu’elles étaient mortes, elles devaient forcément être coupables – et les juges, eux, pouvaient avoir la conscience tranquille. Le fardeau de la preuve a mis quelques siècles à se renverser, il ne l’est pas encore tout à fait à l’époque où le jeune Hathorne scie son nom en deux à l’aide d’un w, mais cette lettre de distance entre lui et son aïeul lui est un soulagement, un dédouanement. Non, il n’a rien à se reprocher.
Melvill(e), Ha(w)thorne, ces deux hommes qui deviendront auteurs de romans ont besoin, avant d’écrire quelque livre que ce soit, de commencer par se réécrire eux-mêmes. Il leur fallait effacer l’histoire de leur famille avant de pouvoir raconter la leur. Chacun sera le fils de lui-même.


Il le sait : les livres ne s’ouvrent devant nous que lorsque nous sommes nous-mêmes ouverts, béants comme des cavernes, des mains aux doigts écartés, les lèvres d’une plaie. Le reste du temps, tout cela reste fermé, chacun de son côté, et la lumière attend. Elle a toute la vie devant elle, et la patience de ce qui sait que derrière la vie reste encore la blanche immensité de la mort.


Je suis retournée à la mer et, après quelques semaines, j’ai commencé à m’habituer à son chuintement incessant, un bruit blanc dont je cesserai bientôt d’avoir conscience. Mais chaque fois que je m’en éloignerai, ne serait-ce que pour entrer « dans les terres » faire les courses, en cessant de l’entendre je me rendrai compte qu’il me manque quelque chose. Quand je lui écris que c’est parfois la plus sûre manière de tracer les contours d’une chose ou d’un être, ce creux, cette empreinte qu’il laisse quand il n’est plus là, ce n’est pas de l’océan que je veux parler, mais de lui, lui en négatif, son absence.
 
 
Quelle est-elle, la promesse du roman, si ce n’est de mentir le mieux possible ? Ces jours-ci, je ne peux m’empêcher de me demander où résiderait l’ultime tromperie. Serait-ce d’écrire une histoire vraie en la faisant passer pour de la fiction, ou au contraire d’écrire une histoire inventée en la présentant comme vraie ? Comment sait-on si l’on a réussi, est-ce lorsque soi-même on ne sait plus distinguer l’une de l’autre ? Lorsque vérité et mensonge sont si bien cousus ensemble de fil blanc qu’on ne peut plus les séparer. Lorsque le vrai et le faux se partagent une même déchirure.


Seul parmi les livres de Nathaniel Hawthorne, Herman Melville a le sentiment de s’approcher au plus près de lui, convaincu que l’on passe autant de temps, sinon plus, avec les auteurs dont on choisit de s’entourer dans sa bibliothèque qu’avec ses « vrais » amis. Ce sont eux, les véritables compagnons de nos jours, qui en révèlent davantage sur notre compte que les fréquentations que le hasard ou les circonstances ont mis sur notre chemin.


Le cliché veut que tout écrivain soit fait de deux moitiés : une moitié qui vit et une moitié qui écrit. Ce n’est pas faux. Mais en s’en tenant à cela, on oublie la troisième part : celle qui lit. L’écrivain est le témoin de lui-même – à moins qu’il trouve en dehors de lui ce lecteur idéal qui saura combler les brèches laissées dans son livre. Les écrivains sont faits de trois moitiés, dont une qui leur manque. Ce n’est pas plus ridicule que de dire que les moutons ont quatre estomacs, les araignées huit yeux et les pieuvres trois cœurs.


Ce matin, le ciel et la mer se confondent, un seul drap bleu qui tire sur le gris clair, recouvrant l’horizon. Très loin au large, un bateau est posé là-dessus, entre l’eau et l’air. Je sais bien qu’il flotte sur l’océan, mais je ne le vois pas. Ce que je vois, c’est qu’il est suspendu à mi-ciel. Ce matin, tout cet été, je suis ce navire qui a perdu la ligne d’horizon et s’imagine qu’il peut voler.


Comment appelle-t-on quelqu’un qui est à la fois autre et presque un deuxième soi-même ? À cette question, la plupart des gens répondraient sans doute : frère, amoureux, âme sœur. Mais Melville a une autre réponse : lecteur.


On excuse plus facilement le mal qui nous est fait que celui qu’on inflige. Comment se remettre d’avoir été transformé en bourreau ? 


Pendant des années, c’est ainsi qu’il s’est imaginé les livres qu’il aimait : des lanternes dont la flamme éclaire l’étroit chemin du marcheur. Alors que le monde regorgeait de titres oiseux, on reconnaissait les livres utiles, très simplement, à leur lumière, même sombre, même obscure.


J’ai mis un temps fou à lire Moby Dick, incapable d’en parcourir plus de quelques chapitres à la fois, aussi longtemps qu’Herman Melville a mis à le construire : un an et demi, au cours duquel j’ai écrit ces pages. Autant de temps qu’il en faut au Pequod pour effectuer son funeste tour du monde. D’une certaine façon, ces trois traversées (lecture, écriture, quête) se superposent. Et une quatrième : ces mois où Simon a transpercé ma vie comme une comète lente suivie d’une traînée de feu. 


On ne donne jamais que ce qui nous manque. 


Si Nathaniel Hawthorne n’était pas là, tout proche, Melville aurait cessé d’écrire depuis longtemps. Il se serait contenté d’un assez bon roman d’aventures, une chasse à la baleine, le récit d’un voyage et d’une exploration comme il sait en faire, le genre de livres qui lui ont valu son succès. Mais son roman lui a échappé, quelque chose le lui dicte qui habite hors de lui, son livre est devenu une créature vivante, avec des envies, des soifs, des terreurs et des secrets. Son roman a commencé à rêver à sa place.


Seul, Herman Melville aurait été incapable d’écrire Moby Dick. La preuve, c’est qu’il ne l’a jamais fait avant et ne le fera jamais plus après. Ce roman est écrit non pas par un, mais par deux très grands écrivains. Le livre est né de la combinaison de leurs deux génies : celui que Melville possède en propre, et celui qu’il va puiser chez son ami qui le hante. Dans ses plus belles pages, c’est l’harmonique créée par ces deux voix que l’on entend, un chœur secret.


Peut-être l’insatiable besoin d’expliquer, d’analyser, de disséquer propre à l’espèce humaine vient-il de cette faiblesse constitutive : pas suffisamment d’yeux, trop de cervelle. Trop de ténèbres, pas assez de soleils.


Il écrit à Hawthorne une histoire de cachalot parce qu’il n’existe rien de plus grand qui vive sur terre ou dans l’eau. S’il le pouvait, il choisirait l’océan pour personnage (il l’a presque fait), la tempête qui le ravage, la nuit qui s’abat sur lui, le merveilleux bestiaire des constellations peuplant le ciel. (Il l’a presque fait.)
Écrire, c’est un autre mot pour aimer.


Partout dans Moby Dick s’ouvrent ainsi des fenêtres qui n’ont d’autres raisons d’être que de ménager des passages par où Melville rejoint – invente – Hawthorne. L’encyclopédie : une façon d’arrêter le récit et, par conséquent, le temps. La blancheur, elle-même le contraire du temps : sorte d’éternité humble, une mort vive, le lieu d’où l’écrivain sort de son roman pour entrer dans un poème. Tous ces passages où il est question de frères, de jumeaux, de conjoints, ce ne sont que des suppliques par lesquelles Melville implore Hawthorne de venir le rejoindre, si ce n’est dans le réel, à tout le moins entre les pages de son livre, blanches comme des draps.


À quoi reconnaît-on qu’un livre nous est destiné ? Ce n’est pas toujours en découvrant, comme Nathaniel Hawthorne, une dédicace qui nous est personnellement adressée avant l’incipit. Il faut parfois des chapitres entiers avant que cela se dessine. Il faut quelquefois attendre de tourner la toute dernière page, réaliser que l’on n’est plus la même personne que le jour où l’on a soulevé la couverture, et que c’est le livre qui nous a changé.
On sait qu’un livre a été écrit pour nous quand il pose des questions qui flottaient quelque part juste sous la surface de notre conscience, comme ces formes lumineuses qui dansent en périphérie de notre champ de vision mais qui s’évanouissent quand on s’avise de braquer le regard sur elles. On sait qu’un livre est pour nous quand on se lève la nuit pour savoir ce qu’il a à dire quand il rêve. Un livre nous appartient quand il nous permet d’entendre une voix que l’on ne connaissait pas et qui est la nôtre – fantôme, souvenir, désir. Quand il nous semble depuis toujours faire partie de notre être, et qu’il est pourtant, à chaque page, à chaque phrase, un étonnement, une découverte, un secret qui se révèle et un nouveau mystère qui nous est donné. Quand il élargit notre monde comme une seule fenêtre peut donner à voir l’océan immense – et lorsqu’il fait aussi entrer cet océan en nous, avec ses baleines blanches, ses hollandais volants et ses marées astronomiques.
Un livre nous appartient quand on a la certitude, en le lisant, d’écrire la moitié qui manque ou, plus justement, quand il vient non pas combler mais construire cette part en nous qui toujours reste manquante – rêve, ombre, désir. Un livre nous est destiné quand il nous apprend à écrire notre nom.


Simon me rappelle ces mots de Kafka à son ami Oskar Pollak : « Nous avons besoin de livres qui agissent sur nous comme un malheur dont nous souffririons beaucoup, comme la mort de quelqu’un que nous aimerions plus que nous-mêmes, condamnés à vivre dans des forêts loin de tous les hommes, comme un suicide – un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous. »


« Je crois qu’au fond on écrit pour deux personnes : soi-même, pour rendre le texte absolument parfait ; sinon, merveilleux ; et puis on écrit pour la personne qu’on aime, qu’elle sache ou non lire et écrire, qu’elle soit vive ou morte. » (Hemingway)


Que celui qui ne s’est jamais laissé happer par un livre, jusqu’à en perdre le sommeil et le goût de manger, que celui qui n’a pas souhaité que ce livre se mette à vivre, que son auteur émerge des pages et se mette à lui parler à l’oreille, jusqu’à ne faire de ces deux choses qu’une même créature fabuleuse, un être mi-réel et mi-rêvé, que celui-là jette la première pierre à Herman Melville.


Comment a-t-il pu croire que ce roman suffirait ? Quelle bêtise. On a beau mettre tous les océans, toutes les encyclopédies et la plus grande des créatures de la mer entre plusieurs centaines de pages, elles n’auront jamais la lumière d’une seule luciole, la douceur d’une seule caresse. Mais voilà, dût-il s’échiner pendant encore cent ans dans son bureau, jamais Melville ne parviendrait à fabriquer une mouche à feu ; et mille ans pourraient s’écouler qu’il n’arriverait pas à rassembler le courage qu’il faut pour poser à nouveau la main sur le visage de celui qu’il aime.
Alors il fait comme tous ceux qui ne savent comment vivre : il écrit.


Moby Dick, c’est l’histoire d’un amour qui n’a pas su commencer, et d’un livre qui refusait de finir.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

dimanche 31 août 2025

[Fortier, Dominique] Quand viendra l'aube

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Quand viendra l'aube

Auteur : Dominique FORTIER

Parution : 2022 (Alto)

Pages : 104

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Au cours d’un été d’orages et de tempêtes suivant la disparition de son père, Dominique Fortier tient un carnet où elle explore le pouvoir des souvenirs à nous survivre et à élargir le réel. Elle recense autour d’elle les mystères grands et petits jalonnant nos existences : le fleuve qui coule à l’envers, des oiseaux qui parlent, le brouillard qui se dissipe comme un rideau se déchire, une montre à moitié cassée et assez de questions pour durer toute une vie.

Quand viendra l’aube convoque les voix de François Villon, d’Emily Dickinson et de Rebecca Solnit pour illuminer le deuil. Dans ces pages intimistes, l’auteure des Villes de papier et des Ombres blanches livre un bouleversant témoignage où chatoient mille et une nuances de bleu, couleur de la nostalgie, du manque et du ciel avant le lever du soleil, lorsque les ombres s’estompent et que les fantômes se révèlent pour ce qu’ils sont : des souvenirs qui refusent de mourir à leur tour.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Dominique Fortier construit depuis une quinzaine d’années une oeuvre singulière, au confluent de l’Histoire et de l’imaginaire. Son premier roman, Du bon usage des étoiles, a reçu le prix Gens de mer du festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo, alors que Au péril de la mer a été couronné par le Prix littéraire du Gouverneur général en 2016. Les villes de papier, une plongée dans l’univers de la poète Emily Dickinson, lui a valu le Prix Renaudot essai en 2020 et a été traduit dans une dizaine de langues. Les ombres blanches est son sixième roman.

 

 

Avis :

Si Dominique Fortier a consacré deux livres à Emily Dickinson, c’est que, leurs écrits en attestent, les deux auteurs partagent le même rapport au monde ; la même sensibilité à ses infinies nuances, les plus infimes et fugaces soient-elles ; la même capacité à laisser leurs impressions et leurs sensations sourdre, habillées de mots, pour prendre la forme de fragments de texte aussi délicats que des ailes de papillons. Comme d’autres collectionnent les lépidoptères ou confectionnent des herbiers pour conserver le fragile et l’éphémère, toutes deux capturent les instantanés de leur vie pour leur offrir un abri de papier, et, du même coup, se sauvegarder elles-mêmes.

C’est ainsi que, faisant sienne l’analyse d’un préfacier d’Emily Dickinson :  « Ils montrent, ces poèmes, que ce que l’on appelle poésie est une chose extrêmement rare, et vitale. Quelque chose dont on ne peut se passer pour vivre. Et qui aide à mourir », Dominique Fortier mentionne le pouvoir protecteur et consolateur des mots et de l’écriture, eux qui, depuis la mort de son père, l’aident à se reconstruire et à apprivoiser l’absence. Ecrit dans la parenthèse des aubes d’un séjour en bord de mer, en ces instants où, comme le rêve et le réel, comme le deuil et l’écriture, le ciel et l’océan s’épousent en un trait de lumière encore évanescente à l’horizon, ce court texte assemble ses fragments comme autant de parcelles des émotions de l’auteur, miroitant doucement en ces moments suspendus où la vie prend le temps de se poser et l’âme de s’apaiser.

Semblable au chuchotement têtu des vagues émergeant de l’obscurité mourante, le murmure persistant des mots surgis de l’invisible convoque avec poésie ces mille choses à la fois minuscules et si grandes qui pavent notre existence – souvenirs précieux, modestes moments de bonheur et de communion avec nos êtres chers ou avec la nature –, mais aussi la littérature, au gré de références – de Ronsard à Emily St John Mandel, en passant par William Faulkner, Ferdinand Pessoa ou Marie Darrieussecq – éclairant la nuit comme une constellation d’étoiles.

Très intime, le récit n’est jamais triste. Contemplatif et apaisé, il s’illumine de ces moments de grâce, ici souvent littéraires, qui vous réconcilient avec la vie et son inéluctable fugacité. Difficile de ne pas penser au somptueux Le roitelet de Jean-François Beauchemin, plus philosophique et moins littéraire dans ses références, mais si semblable en esprit. Si cet autre auteur québécois nous offre lui aussi une méditation, peut-être plus aboutie, sur la vie et sur la mort, insistant sur l’étrange cohabitation du corps et de l’âme, sur la puissance consolatrice des liens affectifs et sur les impressionnantes perfections de la nature, Dominique Fortier, en amoureuse des livres qui, de son propre aveu, se pense lectrice avant de se percevoir écrivain et laisse le sens sourdre des mots plutôt que l’inverse, nous enchante plus particulièrement des magnificences poétiques de sa plume et de son érudition littéraire. (4/5)

 

 

Citations :

La pluie sur la fenêtre ce matin brouille la route, la plage et l’océan comme dans une toile pointilliste, morcelant le paysage en mille éclats chacun gros comme une gouttelette. La grève est déserte sauf pour quatre promeneurs intrépides qui avancent contre le vent, de l’eau jusqu’aux chevilles, l’air de naufragés. Les vagues se succèdent, échevelées, pressées de gagner la terre ferme, comme si elles allaient y faire autre chose qu’éclater et disparaître.


Tous ces livres qu’on n’a pas encore lus : autant de continents à reconnaître.


Sentant ses forces décliner, il avait fait promettre à ma mère qu’elle ne ferait pas même paraître d’avis de décès dans les journaux, et elle a respecté ses dernières volontés. Il est disparu comme tombe un arbre dans une forêt où personne n’est là pour entendre : dans un silence assourdissant, un fracas muet, privé d’écho.


Si l’on en croit Boris Cyrulnik, quiconque a côtoyé la mort est condamné à la poésie. Notre mort marche à nos côtés, nous connaissons son visage aussi bien que le nôtre. À certains êtres, elle n’apparaît que dans le grand âge, à d’autres c’est à l’occasion d’une blessure ou d’un accident, lors de la disparition d’un proche. Pour ma part, je n’ai pas de souvenir où elle ne m’accompagne. On entend souvent parler de l’insouciance de l’enfance ; je ne sais pas ce que ces mots veulent dire. D’aussi loin que je me souvienne, ma mort est là.


Je ne pense sans doute pas comme il faut, mais chez moi les mots et les idées ne se présentent jamais séparément ; je n’ai jamais, avant d’écrire, une idée, même floue, même incomplète, de ce que je m’apprête à dire. L’idée apparaît après, une fois que les mots l’ont incarnée. Pour être tout à fait exacte, elle naît probablement en même temps que les mots qui la nomment et sans lesquels elle ne prendrait jamais corps, mais je n’ai pas réellement conscience de participer ni même d’assister à cette naissance, je ne peux que la constater a posteriori, parfois avec une légère surprise, comme si cette idée avait été énoncée par quelqu’un d’autre. Il n’y a pas d’abord une abstraction que le langage viendrait rendre visible ou intelligible ; c’est le langage même qui pense.
Ce que cela veut dire, je crois, c’est que je suis une lectrice bien avant d’être une écrivaine.


William Faulkner :
Écrire, c’est comme craquer une allumette au cœur de la nuit en plein milieu d’un bois. Ce que vous comprenez alors, c’est combien il y a d’obscurité partout. La littérature ne sert pas à mieux voir. Elle sert seulement à mieux mesurer l’épaisseur de l’ombre.


La littérature, écrivait Fernando Pessoa, est la preuve que la vie ne suffit pas. C’est une sorte d’ailleurs absolu, qui n’existe que par ce caractère d’altérité par rapport au présent et au réel auxquels nous sommes enchaînés, et procède à parts égales du souvenir et du rêve. Les livres existent parce que nous avons, pour vivre, farouchement, férocement besoin de la force souveraine – de l’absolue faiblesse – de quelque chose qui n’existe pas.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



  
 


 

mardi 20 septembre 2022

[Fortier, Dominique] Les villes de papier

 


 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Les villes de papier

Auteur : Dominique FORTIER

Parution : 2018 au Québec,
                  2020 en France (Grasset)

Pages : 208

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Qui était Emily Dickinson  ? Plus d’un siècle après sa mort, on ne sait encore presque rien d’elle. Son histoire se lit en creux  : née le 10 décembre 1830 dans le Massachusetts, morte le 15 mai 1886 dans la même maison, elle ne s’est jamais mariée, n’a pas eu d’enfants, a passé ses dernières années cloîtrée dans sa chambre. Elle y a écrit des centaines de poèmes – qu’elle a toujours refusé de publier. Elle est aujourd’hui considérée comme l’une des figures les plus importantes de la littérature mondiale.
 
À partir des lieux où elle vécut – Amherst, Boston, le Mount Holyoke Female Seminary, Homestead –, Dominique Fortier a imaginé sa vie, une existence essentiellement intérieure, peuplée de fantômes familiers, de livres, et des poèmes qu’elle traçait comme autant de voyages invisibles. D’âge en âge, elle la suit et tisse une réflexion d’une profonde justesse sur la liberté, le pouvoir de la création, les lieux que nous habitons et qui nous habitent en retour. Une traversée d’une grâce et d’une beauté éblouissantes.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née à Québec, Dominique Fortier est écrivaine et traductrice. Après un doctorat en littérature française à l’université McGill, elle travaille une dizaine d’années dans le monde de l’édition avant de publier en 2008 son premier roman, Du bon usage des étoiles (Alto, 2008 ; Les Editions de La Table ronde, 2011) lauréat du Prix Gens de mer / Étonnants voyageurs. Elle a reçu en 2016 le Prix littéraire du Gouverneur général, la plus haute distinction littéraire au Canada, pour son roman Au péril de la mer (Alto, 2016 ; Les Escales, 2019).


 

Avis :

D’Emily Dickinson, poète qui, bien malgré elle et à titre posthume, devait devenir l’une des grandes dames de la littérature mondiale, on sait juste qu’elle est née en 1830 et morte cinquante-cinq ans plus tard dans la même demeure du Massachusetts ; que, sans mari ni enfant, elle choisit de vieillir cloîtrée dans sa chambre ; et que de ses centaines de poèmes, elle n’accepta d’en publier que moins d’une douzaine. A partir des traces de papier – lettres et poèmes – laissées par cette femme mystérieuse, ainsi que des innombrables ouvrages publiés à son sujet, Dominique Fortier a librement imaginé sa vie, s’aventurant dans ce monde intérieur qui lui permit tant d’immobiles voyages, elle qui ne quitta sa maison de Amherst, devenue musée depuis, que le temps de son passage au séminaire féminin du Mont Holyoke, où elle fut l’une des rares jeunes femmes de son époque à faire des études supérieures.

Le résultat est un subtil et délicat kaléidoscope d’impressions fines et de détails intimes, qui, bien loin d’une biographie et de seuls faits historiques, donne l’intuition, en mille fugacités dont la superposition finit par composer une image fragile mais persistante, de ce qui aurait pu emplir l’âme-même de cette personnalité si singulière. Au fil des pages, se dessine un être dont la principale raison de vivre semble de se fondre toujours davantage, à force de cultiver son art de l’écriture, dans un monde de papier où tout le reste perd peu à peu de son importance. Ce que son entourage perçoit comme une réclusion de plus en plus marquée, n’est au final qu’une façon pour elle de s’approcher du coeur des choses et de mieux appréhender le monde.

Et, tandis que l’on observe Emily nourrir ses poèmes de ce qui lui tient le plus à coeur - sa maison, son jardin et son coin de nature devenus, au milieu des siens, un condensé du monde, de la vie et de la mort –, pendant que l’on s’émeut de la voir préférer enfouir son œuvre dans le secret de ses tiroirs plutôt que de la soumettre aux exigences conventionnelles des éditeurs et du public, émerge en cette puriste la projection de ce que Dominique Fortier suggère comme idéal de l’écrivain : l’écriture, et rien que l’écriture, dans une quête solitaire et recluse du graal littéraire, à mille lieues des appétences commerciales et narcissiques qui viennent dénaturer l’esprit de création.

Ce petit bijou d’écriture est un enchantement de sensibilité pure, qui vous tient longtemps sous son charme, émerveillé et ravi. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Les fleurs que les enfants ont cueillies l’après-midi reposent dans le panier d’osier. Père prend une pensée entre ses doigts blancs et explique, de sa voix de pasteur :      
— Pour les conserver, il faut d’abord les faire sécher.       
Dans la main de Père, la fleur semble déjà se flétrir. Il la pose et sort l’un des volumes de l’encyclopédie Britannica qui se dressent, en ordre de 1 à 21, sur l’étagère du milieu de la bibliothèque. Il l’ouvre, le feuillette précautionneusement.       
— Après quelques mois, les pages auront absorbé l’humidité de la plante, et vous pourrez la coller dans votre herbier.       
Emily s’émerveille en silence de cela : les livres s’abreuvent à l’eau des fleurs.
 

Sur un portrait réalisé par Otis Allen Bullard, les enfants apparaissent comme autant de variations d’un même individu (la mère ? le père ?), en tout cas, des adultes qui auraient été réduits à des proportions d’enfants : le regard grave, le nez long, le sourire las. Ils sont quasiment interchangeables, à ceci près qu’Austin est vêtu d’un petit costume noir à collet blanc, tandis que les deux fillettes sont habillées de robes (vert d’eau pour Lavinia, une teinte plus foncée pour Emily) au col de dentelle. Ils semblent tous les trois avoir les cheveux très courts, séparés par une raie de côté, mais il se peut que les filles aient plutôt la chevelure lissée vers l’arrière. À un œil moderne – et peut-être à un œil de l’époque aussi –, on dirait une peinture exécutée pour se souvenir de trois petits morts, ou bien qui aurait été réalisée des années après l’enfance du frère et des sœurs, avec pour modèles les adultes qu’ils étaient devenus.       
Car, bien sûr, nous savons que les enfants ont survécu, qu’ils ont grandi, l’un d’entre eux a même eu des enfants à son tour. Peut-être que ce que cette peinture donne à voir, c’est que devenir adulte ne sauve pas l’enfant de la mort.
 

Dans sa chambre il y a un lit, une commode, une petite table et une chaise, et partout des piles de livres. Dans les livres il y a tous les pays du monde, les étoiles du ciel, les fleurs, les arbres, les oiseaux, les araignées et les champignons. Des multitudes réelles et inventées. Dans les livres il y a d’autres livres, comme dans un palais des glaces où chaque miroir en réfléchit un second, chaque fois plus petit, jusqu’à ce que les hommes ne soient pas plus grands que des fourmis.       
Chaque livre en contient cent. Ce sont des portes qui s’ouvrent et ne se referment jamais. Emily vit au milieu de cent mille courants d’air. Toujours il lui faut une petite laine.
 
 
Le Mount Holyoke Female Seminary est une grande construction régulière dont les quatre étages sont percés de fenêtres parfaitement alignées, quatre rangées de haut, seize colonnes de large. Les étages supérieurs, suppose Emily, doivent abriter les chambres des élèves et des professeurs. Sur le toit sont fichées sept cheminées.       
— On dirait des bougies d’anniversaire, vous ne trouvez pas, Père ?       
— Hein ?       
— Les cheminées.       
Il les regarde un instant puis se retourne vers cette curieuse enfant qui ne dit jamais ce qu’on attend d’elle.       
— Mais non, en fait, reprend Emily, elles font plutôt penser aux cheminées d’un paquebot immense qui aurait fait halte juste ici, au milieu de la plaine.       
— Elles font surtout penser que vous ne gèlerez pas en hiver, commente le père en arrêtant les chevaux.


Les arbres du jardin ont perdu leurs feuilles. Tous, sauf un, un jeune érable, au fond de la cour, qui a conservé intacte sa crinière jaune, à laquelle viennent se réchauffer les rayons du soleil. C’est un petit incendie qui brûle là, frémissant au gré du vent, défiant la froidure qui approche, indifférent au présage silencieux des autres arbres dont les branches décharnées ressemblent à des tisons noircis. Les corbeaux s’en tiennent loin, rien ne vient troubler sa splendeur mordorée. L’érable suspend ses lampions à mi-ciel. Qui a besoin des vitraux d’une église quand il a un tel arbre dans son jardin ?


La mariée s’avance, timide. Elle n’a pas l’habitude d’être ainsi le centre d’attention. Le marié ne vaut guère mieux, mais il s’efforce de donner le change. Ils se sont vus peut-être vingt fois avant ce jour, se sont écrit des lettres d’une exquise politesse, rendu des visites embarrassées. Ils ont tous les deux vingt et un ans. Lui est avocat, elle est femme ; elle sera donc femme d’avocat. Et mère, bien sûr. Emily voit le destin de la mariée s’étirer devant elle, tracé d’avance, une ombre portée.


Un après-midi de printemps, il pleuvait si fort que les gouttes en frappant la terre rebondissaient comme des clous et qu’on aurait dit que la pluie venait d’en bas.


Sa journée presque finie, Emily sort au jardin. Les derniers rayons viennent se coucher parmi les feuilles, dans un grand désordre de cuivres, comme si les instruments d’un orchestre silencieux jonchaient le sol, abandonnés par les musiciens. Quelque part non loin quelqu’un fait un feu de branchages, la fumée serpente en un mince filet jaunâtre entre les courges du potager, pansues comme des outres orange, abricot, beurre. Des oies passent dans le ciel, trouant le silence de leurs aboiements, criaillant bruyamment leur passage, puis le calme se referme lentement, comme une blessure se cicatrise. 
 

Les jeunes filles du Mount Holyoke sont devenues des femmes. La grande majorité sont mariées, et parmi celles-ci, presque toutes sont mères. D’après ce qu’en voit Emily, aucune n’a réalisé son rêve de jeunesse, annoncé alors qu’elles étaient assises en cercle dans leurs chemises de nuit blanches, avec la vie devant elles. Personne, sauf elle.       
Il y a longtemps qu’elle habite sa maison de papier. On ne peut pas avoir à la fois la vie et les livres – à moins de choisir les livres une fois pour toutes et d’y coucher sa vie.       
Pas un instant Emily n’envie les citoyennes respectables qui l’entretiennent de la profession de leur époux, de l’aménagement de la nursery, du petit dernier qui tarde à marcher. Ce qu’elle se demande, c’est où sont passées les jeunes filles de ce soir-là, où ont disparu leurs rêves. Comment peut-on changer à ce point et continuer de répondre au même nom ?


Les lieux où l’on a vécu, on continue de les habiter longtemps après les avoir quittés. En marchant devant l’appartement qu’occupaient une amie et sa famille, j’entends encore les cris des enfants. Chaque fois que je passe rue Souvenir, je me retiens pour ne pas aller sonner à la porte du logement du deuxième étage où mon mari et moi avons vécu nos cinq premières années de vie commune, avec Fido le tabby, Vendredi le siamois, Victor le grand danois. Une part de moi est absolument certaine que ce serait un Fred de vingt-cinq ans, visage plus rond, cheveux sans le moindre fil d’argent, qui viendrait répondre. Une autre version de nous continue d’habiter avec Victor le chien un cottage du Inn by the Sea, à Cape Elizabeth. Il y est en ce moment même, couché sur le tapis, le museau entre ses énormes pattes. Il nous attend. Ces différents nous dans différents lieux existent tous à la fois.


En écrivant, elle s’efface. Elle disparaît derrière le brin d’herbe que, sans elle, on n’aurait jamais vu. Elle n’écrit pas pour s’exprimer, quelle horreur, ce mot lui rappelle celui d’expectorer, dans les deux cas le résultat ne peut être qu’un flegme gluant, plein de glaires ; elle n’écrit pas pour se distinguer. Elle écrit pour témoigner : ici a vécu une fleur, trois jours de juillet de l’an 18**, tuée par une ondée un matin. Chaque poème est un minuscule tombeau élevé à la mémoire de l’invisible.       
Elle est de chair, de sang et d’encre. C’est l’encre qui coule dans ses veines, les mots qu’elle trace sont rouge framboise, puisés à même ces fines lignes bleues qui palpitent sous la peau.       
Elle se rappelle ce poète venu en visite au Mount Holyoke, qui expliquait vouloir transcrire sur la page les émotions qui l’habitaient – être exécrable persuadé que son paysage intérieur était à ce point intéressant qu’il conviait les autres à s’y balader pour contempler les plates-bandes et les massifs.       
Il était non seulement incapable de poésie véritable mais, heureux innocent, incapable de voir qu’il en était incapable, semblable à un sourd de naissance qui, ayant vu quelqu’un taper sur le clavier d’un piano, se serait avisé de composer une sonate en appuyant au petit bonheur sur les touches noires et blanches selon une succession plaisante à son œil. Jamais il ne saurait ce qu’il ne savait pas.       
Or cet homme avait des idées, cela se voyait tout de suite, et celles-ci lui importaient plus que tout.       
Il les nourrissait, les organisait, les cultivait, en humait le parfum et pressait les autres de faire de même. Emily écrit sur le monde qu’elle habite, tout en sachant qu’il serait plus beau si personne ne l’habitait.


L’automne n’a pas besoin de nous. Il se suffit dans ses ors et ses bronzes somptueux. Il en a tant qu’il jette ses richesses par terre, dans un grand éclat de rire. Il sait, lui, que l’été est bref et que la mort est longue.


On s’émerveille de ces dernières années passées dans la solitude comme d’un exploit surhumain, alors que, je le répète, on devrait s’étonner qu’ils ne soient pas plus nombreux, les écrivains qui s’enferment tranquilles chez eux pour écrire. Ce qui est surhumain, n’est-ce pas le cirque de la vie ordinaire avec son cortège de futilités et d’obligations ? Pourquoi s’étonner que quelqu’un qui vit d’abord par les livres choisisse de bon cœur de leur sacrifier le contact avec ses semblables ? Il faut avoir une bien haute opinion de soi-même pour vouloir tout le temps être entouré de qui nous ressemble.

 

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