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lundi 3 février 2025

[Lynch, Paul] Le chant du prophète

 





Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Le chant du prophète
            (Prophet Song)

Auteur : Paul LYNCH

Traduction : Marina BORASO

Parution : en anglais (Irlande) en 2023
                  en français (Albin Michel)
                  en 2025

Pages : 240

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

À Dublin, un soir de pluie, deux hommes frappent à la porte d’Eilish Stack. Membres d’une toute nouvelle police secrète – le GNSB –, ils demandent à s’entretenir avec son mari, enseignant et syndicaliste, mais celui-ci est absent. Larry se rend au commissariat dès le lendemain, puis disparaît dans des circonstances troublantes. Tandis que le malaise s’installe peu à peu, Eilish voit son quotidien et celui de ses quatre enfants amputés d’une liberté qu’elle tenait pour acquise. Bientôt l’état d’urgence est déclaré, les rumeurs parlent de camps d’internement…
Prisonnière d’une logique cauchemardesque, jusqu’où devra aller Eilish pour protéger les siens ?
Récompensé par le Booker Prize, Le Chant du prophète saisit, dans un souffle d’une puissance implacable, le basculement progressif d’une société vers l’autoritarisme. Paul Lynch nous fait vivre cette expérience à travers un regard – celui d’une femme – qui nous renvoie à notre propre aveuglement.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1977 dans le Donegal, Paul Lynch est l’auteur de quatre précédents romans, publiés aux éditions Albin Michel : Un ciel rouge, le matin, finaliste du prix du Meilleur Livre étranger ; La Neige noire, lauréat du prix Libr’à Nous, Grace, élu Meilleur Roman de l’année en Irlande, et Au-delà de la mer, lauréat du prix Gens de mer. Il vit à Dublin.

 

 

Avis :

Cela pourrait se passer dans n’importe lequel de ces pays autocratiques dont les habitants fuient en masse les persécutions ou la guerre. Sauf que le roman se déroule quelque part en Occident, un mot par-ci par-là permettant de le localiser en Irlande. En décrivant avec vraisemblance le glissement d’une société comme la nôtre dans la dictature, Paul Lynch pointe nos aveuglements face à la montée des extrémismes populistes en Occident et nous fait vivre de l’intérieur ce cauchemar qui n’arrive pas qu’aux autres : devoir fuir pour sauver sa peau et celle de ses enfants.

C’est en pente douce que s’ouvre le récit. Tandis que le frais élu gouvernement populiste irlandais vient de décréter l’état d’urgence pour mieux mater l’opposition, le mari syndicaliste d’Eilish disparaît après s’être rendu à une convocation de la toute nouvelle police secrète. Entre son travail de microbiologiste, ses quatre enfants – l’un presque adulte, l’autre encore en bas âge – et son père en perte d’autonomie à l’autre bout de la ville, Eilish n’a d’autre choix que de mettre de côté ses angoisses pour gérer comme elle peut un quotidien de plus en plus compliqué.

Mais, la rébellion s’organisant face au régime de terreur grandissante entretenu par le pouvoir en place, bientôt la guerre civile éclate. Enfermée dans le déni et incapable de croire au pire, Eilish s’obstine longtemps à ne rien vouloir lâcher de sa vie d’avant. Jusqu’à ce que tout s’écroule pour de bon, la violence transformant son existence et celle des siens en une descente aux enfers vertigineuse. Ne reste que la fuite pour tenter de sauver les survivants, dans une déroute absolue qui lui fait penser qu’« elle a cessé d’être une personne pour devenir une chose », un pauvre ballot livré à l’encan des passeurs, l’un de ses migrants n’ayant plus que sa vie comme bagage, et encore, rien n’est moins sûr.

L’immense force du roman est son réalisme confondant, alors que, narré du point de vue d’Eilish, autant dire de celui du lecteur tant l’identification fonctionne à plein, il nous immerge dans son histoire comme dans une essoreuse, encore incrédules de basculer d’un quotidien que l’on croyait à l’abri dans nos contrées à une réalité cauchemardesque qui n’en finit pas de tout nous arracher. Rien n’arrive en ces pages qui ne soit perçu au travers du flux de conscience d’Eilish, au fil de pensées et de sensations qui, collant aux évènements, donnent pour rythme au texte celui, de plus en plus erratique, de la respiration du personnage. Ainsi, faits, réflexions et dialogues se mêlent en une onde unique de phrases indifférenciées, tout entières centrées sur les effets concrets de la situation du pays sur la vie ordinaire, matérielle d’abord quand l’essentiel vient à manquer, affective surtout lorsqu’aux côtés d’Eilish, l’on se retrouve seul et impuissant à protéger ceux qu’on aime.

Rares sont les livres qui vous immergent avec une telle force, lecteur et personnage ne faisant plus qu’un et suffocant tous deux dans un réveil cauchemardesque, celui qui succède à l’aveuglement d’une vie si bien tendue autour de ses préoccupations quotidiennes qu’elle n’a rien vu venir de ce qui la menaçait. Avec la montée un peu partout des extrémismes de toutes sortes, les ombres sont pourtant là toutes proches, préfigurant chez nous aussi de fort possibles avenirs sombres. Alors, le sort de ces migrants que l’on pense aujourd’hui venir de mondes qui ne sont pas les nôtres prend soudain une dimension universelle. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

L’histoire, c’est le registre silencieux de ceux qui n’ont pas pu partir, de tous ceux qui n’ont jamais eu le choix, comment partir quand on n’a nulle part où aller, on ne va nulle part quand nos enfants ne peuvent pas obtenir de passeport, on ne va nulle part quand on a les pieds enracinés dans le sol et qu’il faudrait les arracher. 


C’est l’hôpital militaire de Smithfield, il est géré par les forces de défense. Dans le corps d’Eilish, quelque chose glisse en laissant dans son sillage un dépôt nauséeux, elle tousse pour s’éclaircir la voix. Pourquoi mon fils est-il dans un hôpital militaire, qu’a-t-il à faire dans ce genre d’endroit ? La bouche continue de parler parce que la bouche ne sait pas, c’est pour ça qu’elle pose des questions et attend une réponse tandis que le corps parle comme s’il savait depuis toujours, elle se sent au bord du malaise, la voilà assise avec un gobelet dans la main, elle boit un peu d’eau et se lève pour chercher une poubelle, elle tend le gobelet pour que quelqu’un le prenne mais personne n’ose s’approcher, d’un geste rapide sa main exprime sa fureur. Quelqu’un veut bien me l’écrire, le nom de ce putain d’hôpital, et prenez aussi ce gobelet.


Je vous ai entendue parler, tout à l’heure, lui dit-il, j’entends la même chose tous les jours, c’est toujours pareil. Il fléchit le cou en aspirant longuement le tabac, puis relève la tête pour rejeter la fumée de toutes ses forces. Le plus probable, c’est que votre fils soit détenu ici, ils les emmènent dans la section militaire pour les interroger, et après ça, c’est fini, on ne vous dit plus rien, écoutez, je suis obligé de vous parler franchement, il vaudrait mieux que vous alliez vous renseigner à la morgue, c’est ce que je ferais à votre place, ne serait-ce que pour écarter cette possibilité dans l’immédiat. Eilish regarde l’homme sans comprendre. Écarter quelle possibilité ? L’expression torturée sur le visage de l’homme, il tourne les talons et elle lui crie pendant qu’il s’éloigne, qu’est-ce que j’irais faire là-bas, à quoi ça pourrait bien servir ?


(…) le ciel a le corps semé d’ecchymoses (…)


Eilish contemple les flammes dans une sorte de transe, la lueur du feu qui danse devant eux, qui se tend vers les yeux toujours plongés dans le noir, que sont ces gens une fois privés de leurs yeux, que sont-ils lorsque ceux-ci restent aveugles au futur, ces gens piégés entre le feu et l’obscurité ? Paupières baissées, elle voit tout ce qui a été consumé, elle voit tout son amour et le peu qui subsiste, il ne reste qu’un corps, un corps qui n’a plus de cœur, un corps aux pieds enflés qui doit faire avancer les enfants… La femme aux yeux dévastés leur propose de partager sa tente. Il fait froid, ce soir, et la pluie est pour bientôt, dit-elle, vous ne pouvez pas dormir dehors avec ce petit, de toute façon il y a huit places à l’intérieur, la nuit dernière on y a casé douze personnes.


Ben se retourne, mains tendues vers son visage, il se met à pleurer et se calme lorsqu’elle lui caresse la joue. Elle chuchote à son oreille, bien qu’il n’y ait pas de mots pour un enfant aussi jeune, pas d’explication à ce qui a été fait, et pourtant il gardera à jamais la connaissance de choses dont il n’aura pas souvenir, il la portera dans son sang comme un poison.
 
 
La nuit touche à sa fin, les contours du poste britannique s’esquissent un peu plus loin, les barrières en tôle ondulée, les barbelés, la tour de garde et la route qui continue de se dérouler, elle sait qu’une fois cette limite franchie, le poids commencera à se faire sentir, les choses qu’on laisse derrière soi ne disparaissent pas pour autant, bien au contraire, elles ne cesseront de s’alourdir et ils les porteront à jamais sur leurs épaules. 


L’intérieur est bondé, elle n’a pas envie de monter, le chauffeur s’empare de leurs bagages et les pousse vers le véhicule, d’un geste du pouce il leur commande de grimper mais elle est incapable de faire le moindre mouvement, Molly la regarde et l’homme au bouc a l’air exaspéré, il se frotte la bouche avec sa manche avant de leur crier, grouillez-vous, merde. Elle a cessé d’être une personne pour devenir une chose, voilà ce qu’elle pense, une chose qui monte dans le camion avec un enfant dans les bras, Molly à sa suite, elle entend le hayon qui se referme et une étrange plainte qui émane des arbres.


(…) qui d’entre nous aurait pu deviner ce qui nous attendait, apparemment certains l’avaient compris, mais je me suis toujours demandé comment ils en étaient aussi sûrs, ça paraissait tellement inimaginable, tout ce qui s’est passé, jamais je ne l’aurais cru, jamais de la vie, je ne comprenais pas ceux qui décidaient de partir, s’en aller comme ça, du jour au lendemain, en laissant tout derrière eux, en abandonnant leur vie d’avant, tout ce qui faisait leur existence, à l’époque on ne l’envisageait même pas, et plus j’y réfléchis, plus je me dis qu’on ne pouvait rien faire en réalité, vous voyez, on était coincés quand on nous a proposé ces visas, c’est difficile de s’en aller quand on a tant d’engagements et de responsabilités, et le jour où la situation a empiré on n’avait plus aucune marge de manœuvre, ce que j’essaie de vous expliquer, c’est qu’avant je croyais au libre arbitre, si vous m’aviez posé la question avant que tout ça n’arrive, je vous aurais répondu que j’étais libre comme l’air, mais aujourd’hui je n’en suis plus aussi certaine, je doute qu’il existe un quelconque libre arbitre quand on est pris dans quelque chose d’aussi monstrueux, une chose en appelle une autre et, à la fin, cette horreur obéit à sa propre dynamique, on ne peut plus rien y changer, maintenant, je me rends compte que ce que je prenais pour de la liberté n’était qu’une façon de se battre, la liberté, on ne l’a jamais eue. 


Mona prend Ben par la main pour le faire danser, enfin, dit-elle, il faut garder à l’esprit que nous sommes toujours là alors que tant d’autres ont disparu, nous on a la chance de pouvoir espérer un bel avenir, désormais c’est vers lui qu’on doit se tourner, n’êtes-vous pas d’accord, c’est peut-être la seule liberté qu’il nous reste, se projeter dans l’avenir, ça aide à se l’approprier, si on continue à regarder en arrière on se condamne, d’une certaine façon, et on a encore des choses à vivre, regardez mes deux garçons, ils sont le portrait craché de leur père, ils ont la vie devant eux, je compte bien m’en assurer, c’est pareil pour vos enfants, il faut qu’ils vivent aussi…


(…) croire que l’on assistera à la fin du monde n’est que vanité, ce qui s’achève en vérité lors de la catastrophe finale, c’est notre vie et rien d’autre, le chant du prophète dit toujours la même chose, un chant identique répété de siècle en siècle, le tranchant de l’épée, le monde dévoré par les flammes, le soleil qui sombre en plein midi, la furie d’un quelconque Dieu s’incarnant dans la bouche du prophète qui s’emporte contre l’iniquité à abattre, ce n’est pas la fin du monde que chante le prophète mais le sort de certains d’entre nous, autrefois, aujourd’hui ou dans les temps à venir, le sort de certains et non de tous, il dit qu’à chaque moment le monde s’achève en un lieu et nulle part ailleurs, la fin du monde est toujours un événement circonscrit, elle arrive dans votre pays, entre dans votre ville et frappe à votre porte, mais elle n’est pour les autres qu’une vague menace, un bref compte rendu dans un bulletin d’information, l’écho d’événements transformés en récit (…) 




 

Du même auteur sur ce blog :


 

 


 

lundi 2 mai 2022

[Lynch, Paul] Au-delà de la mer

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : Au-delà de la mer (Beyond the Sea)

Auteur : Paul LYNCH

Traductrice : Marina BORASO

Parution : en anglais (Irlande) en 2019
                  en français (Albin Michel)
                  en 2021

Pages : 240

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Muets de saisissement, Hector et lui regardent le monde se recomposer dans une magnificence de couleurs. Comme s’ils étaient les premiers à contempler des ciels pareils. Chacun commence à entrevoir la vérité de l’autre, à deviner qu’ils sont tous les deux pareillement démunis au cœur de la vérité des choses. Et qu’au sein d’une telle immensité, ce qu’un homme porte en son cœur n’a plus guère de poids.

Malgré l’annonce d’une tempête, Bolivar, un pêcheur sud-américain, convainc le jeune Hector de prendre la mer avec lui. Tous deux se retrouvent vite à la merci des éléments, prisonniers de l’immensité de l’océan Pacifique. Unis par cette terrifiante intimité forcée et sans issue, ils se heurtent aux limites de la foi et de l’espoir, à l’essence de la vie et de la mort, à leur propre conscience.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1977 dans le Donegal, Paul Lynch est l’auteur de trois autres romans, publiés aux éditions Albin Michel : Un ciel rouge, le matin , finaliste du Prix du Meilleur Livre étranger ; La Neige noire, lauréat du Prix Libr’à Nous ; et Grace, élu Meilleur roman de l’année en Irlande, et couronné par le Prix des Ambassadeurs de la Francophonie.

 

 

Avis :

Partis en mer malgré un avis de gros temps, le pêcheur sud-américain Bolivar et son jeune compagnon Hector se retrouvent prisonniers de la tempête, puis d’un bateau avarié dérivant sur l’immensité de l’océan Pacifique. Unis dans un tête-tête forcé, les deux hommes organisent leur survie, autant physique que psychologique.

Après une première partie dominée par la tension de l’action, tandis que Hector et Bolivar, que jusqu’ici tout opposait, réunissent leurs forces contre les éléments déchaînés, puis pour assurer les bases de leur survie, le récit se resserre peu à peu sur la confrontation psychologique des deux hommes, et enfin de chacun avec soi-même. Alors que le temps s’allonge et se vide pour les deux Robinsons, désormais rodés quant à leur précaire organisation matérielle, c’est leur mental qui envahit la narration. Et dans la lutte sans merci entre leur volonté et leur désespoir, on assiste à leur mise à nu jusqu’au tréfonds de leur être, et à leur terriblement tardive prise de conscience de ce qui fait le véritable prix de la vie.

Bien plus qu’une histoire de survie, Paul Lynch nous propose, au travers de ce roman métaphorique, une réflexion d’envergure sur la condition humaine. Car l’errance de ces deux hommes perdus dans une immensité déserte, oscillant entre désespoir et foi en leur survie, torturés par la conscience de leurs fautes dans une expiation préalable à une possible rédemption, n’est autre que celle de toute l’espèce humaine. Ainsi l’aveuglement de notre orgueil et de nos égoïsmes s’assortit de nos doutes et de nos peurs face à notre destinée de mortels. Ainsi nous partageons-nous entre, d’un côté, la perception de notre insignifiance, à la fois écrasante et miraculeuse dans une nature immense et incontrôlable qui nous renvoie à notre solitude dans le vide de l’infini, et, de l’autre, notre espoir et notre foi en une possible issue à notre finitude. Enfin, ainsi cherchons-nous le chemin qui donnera un sens à notre existence, celui qui passe par des valeurs universelles transcendant nos individualités.

A la fois poétique et réaliste, aussi profondément juste dans l’exploration psychologique de ses personnages qu’impressionnant dans son évocation des variations infinies de la mer, et surtout doublé d’une portée philosophique et mystique magistralement suggérée, ce roman a tout pour devenir un monument de la littérature. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

L’espoir, ce n’est rien qu’une petite flamme, pense Bolivar. On le nourrit d’une petite chose, et puis d’une autre. C’est ainsi que nous vivons.

Bolivar ne s’en rend pas compte tout de suite. Il a cessé de mesurer le temps par rapport au soleil. Son esprit sombre dans la torpeur. Le temps n’est plus le temps, il reste immobile au lieu de s’écouler. Les jours se succèdent au sein d’un temps figé. Parfois, il lui semble aussi que le temps file sans lui, qu’il le contourne ou passe au-dessus de lui, ou peut-être au-dessous, mais jamais en lui. Il tâche d’y réfléchir rationnellement, à cette chose énorme sur laquelle la pensée, l’action ou la parole n’ont pas de prise. Tu as été séparé du passage du temps, et pourtant il persiste à s’écouler et continuera indéfiniment.

Viennent ensuite des jours où il est habité par une joie de plus en plus intense. Un sentiment jailli de l’intérieur, fait de liberté et de possibles, convoqué par chaque aube brûlante, le monde se relevant de ses cendres pour exister de nouveau. Muets de saisissement, Hector et lui regardent le monde se recomposer dans une magnificence de couleurs. Comme s’ils étaient les premiers à contempler des ciels pareils. La paix qui s’installe entre eux est aussi une forme de compréhension mutuelle. Chacun commence à entrevoir la vérité de l’autre, à deviner qu’ils sont tous les deux pareillement démunis au cœur de la vérité des choses. Et qu’au sein d’une telle immensité, ce qu’un homme porte en son cœur n’a plus guère de poids. Pourtant le cœur irrigue le désir de son sang et Hector ne détache pas les yeux de l’océan. Chaque éclat de lumière est l’espoir d’un bateau en vue. Bolivar, en revanche, repose ses yeux de plus en plus fréquemment. En son for intérieur, il assume l’idée que cette situation pourrait durer toujours. Y a-t-il réellement besoin d’autre chose ? Tu te nourris, tu dors, tu accomplis des tâches simples. C’est maintenant que nous sommes vraiment vivants.

La nuit, Bolivar écoute Hector pleurer.
Le chagrin est une chose informe installée entre eux.
La souffrance, dit-il, est un chien qui te traque partout où tu vas.
 
Tu sais, dit-il encore, il n’y avait rien à faire là-bas, pas l’ombre d’un boulot. J’ai trouvé ça logique de bosser un peu pour eux, juste comme ça – le cartel, je veux dire. Tenter l’expérience, quoi. Ils ont beaucoup de fric, tu sais. Les voitures, les femmes, la belle vie et toutes les bonnes choses. Si tu fais le tour du système, tu comprends qu’il fonctionne contre toi. Son but, c’est de t’empêcher de rester en vie. Un de mes copains s’est retrouvé embringué dans le cartel, et du jour au lendemain ce gars qui disait non s’est mis à dire oui. Il m’a proposé des petits boulots, trois fois rien. Tu vas faire ça, Bolivar, qu’il disait, ça n’engage pas à grand-chose.Surveiller tel ou tel endroit, accompagner un type en jeep. Reconnaître les lieux ici ou là. Filer une raclée à un mec qui n’a pas payé ce qu’il devait – c’est la règle, et tu t’habitues. Plus tard, j’ai commencé à sortir avec eux le soir. J’ai assisté à des trucs. On était dans les collines, une nuit, et j’ai vu un truc en particulier. Ils m’ont donné des ordres. À partir de là, une sale impression a commencé à m’envahir. On aurait dit un poison qui passait lentement dans mes veines. Et il s’est mis à me ronger les os, ce poison. J’en perdais le sommeil, à force. Je ne supportais plus de me regarder en face. Comment est-ce qu’on peut être soi quand on est avec eux ? On cesse d’être soi et on devient eux. Plus moyen de dire non, à la fin, parce qu’à un moment tu leur as dit oui. Que tu répondes oui, non, ou peut-être, c’est du pareil au même, ça vaut toujours pour un oui. Même si tu n’ouvres pas la bouche. Et si tu viens à claquer, c’est qu’ils auront dit oui à ta place. T’as plus que ce mot devant toi, oui. Pourtant, je sentais au fond de moi que je devais dire non, même si ce mot n’existait pas. Je suis parti là où personne ne pourrait me retrouver.À pied, je suis parti, et j’ai marché pendant des jours et des nuits. J’arrêtais pas de répéter dans ma tête : Moi je suis un non, pas un oui. À chaque pas que je faisais je me répétais ça, jusqu’à ce que j’arrive sur la côte sans rien d’autre que les fringues que je portais sur le dos. Enfin, pas tout à fait – j’avais aussi un peu d’argent. Là, au moins, je savais que je pourrais vivre simplement. Un gars et un bateau, c’est simple, oui, et c’est bien comme ça, aucune complication, rien pour hanter tes rêves et t’empêcher de dormir la nuit. Tes journées, c’est la simplicité même, la seule décision que tu dois prendre c’est si tu sors pêcher ou non. Ça me convenait bien, ce genre de vie. C’est pour ça que je suis parti.

L’aveuglement est une forme de vision, tu ne crois pas ? Ne sommes-nous pas aveugles dans nos rêves ? Cela ne nous empêche pourtant pas de voir. Parfois, nous voyons même les choses très nettement. Le rêve te révèle ce que tu crains de regarder en face. La pensée que tu n’oses pas affronter. Combien de gens cherchent la réalité à travers le rêve ? Tu n’as jamais pris la peine de regarder, Gros. Voilà pourquoi je vois la réalité à ta place – les choses que tu te refuses à considérer.

Ce que tu essaies de faire, Gros, ça ne servira à rien. Tu n’as aucun moyen de t’échapper. Une fois qu’un acte est commis, il demeure inscrit à jamais dans ton existence.  

Tu fais ce qui te plaît et tu appelles ça la liberté. Tu emploies ce mot comme si tu en comprenais le sens. La mère de ton enfant – tu lui as appris ce que signifiait ta liberté, non ? La femme maudite par l’homme. Le fruit empoisonné de la matrice. Toutes ces autres femmes dont tu m’as parlé. Tu les as piégées les unes après les autres. Et Rosa, cette pauvre innocente. Tu l’as ignorée jusqu’à ce qu’il ne te reste plus qu’elle. Voilà de quoi se compose ton existence. Le prochain repas, la prochaine bière. Le prochain corps féminin qui partagera ton lit. Es-tu autre chose qu’une somme de désirs et de besoins ?C’est uniquement le corps qui parle en toi. Les pulsions du corps, jamais assouvies, toujours renouvelées. Tu n’es rien de plus que l’expression du corps. De ses pulsions. Ce que je crois, Gros, c’est que si tu n’existes pas, il ne peut y avoir de liberté.

Seul un homme libéré des exigences du corps peut comprendre le sens du mot liberté. Je te le dis,Gros, celui qui choisit de mourir plutôt que de vivre est le seul à comprendre ce qu’est la liberté.

C’est très facile à comprendre, Gros. Qu’est-ce que la vie, sinon la rencontre de notre volonté et de celle d’autrui ? Les réalités élémentaires de l’interaction. Les gestes, les salutations. Les paroles prononcées, qui mènent à la compréhension. Et la compréhension qui implique à son tour certains devoirs et certaines obligations.Ce commerce-là fait partie des lois de l’existence. Toutes ces choses génèrent l’affection, les liens, le dévouement, la loyauté envers les autres. Le sang qui se mêle au sang d’un autre. Mais tout cela, Gros, c’est précisément ce que tu ne donnes pas. Et parce que tu ne le donnes pas, tu ne le possèdes pas non plus. Tu as été ainsi tout au long de ta vie. Déloyal. Inconstant. Faux. Toujours en fuite, courant comme un chien derrière ta volonté. Tu as fui le foyer de ta propre famille. Tu as cherché le réconfort auprès des femmes. Et quel compagnon ont-elles eu, ces femmes ? Il n’y avait qu’un corps dans leur lit. Moi, Gros, je peux t’expliquer ce que ta vie signifie. C’est très simple, vraiment. La réponse se trouve dans ce que tu n’as pas créé. Les gens ont oublié que tu existais. Il n’a pas fallu bien longtemps pour que tu t’effaces de leur mémoire. Pendant un moment, ils se sont signés en regardant la mer. Puis ils se sont détournés, et leur vie a repris comme avant. Tu n’as jamais su toucher le cœur d’un autre que toi, vois-tu. Donc personne ne peut te pleurer. Tu as traversé la vie dans l’insignifiance, Gros.

L’enfer, ce n’est rien d’autre que la honte. Il le découvrira bientôt. Tel sera son destin. Il sera son propre juge. 

C’est par les sensations que la mémoire voit, et non par les yeux. La sensation d’un visage, c’est cela qu’il peut voir. À présent il est auprès d’elle, il l’aide à déplacer le fauteuil. Puis il la soulève dans ses bras et caresse sa peau. Délicatement, il presse sa main sur sa joue et sent le relief des dents. Il lui caresse les cheveux, séparant les mèches du bout des doigts. Il reste ainsi un long moment, les paupières closes et respirant à peine. Quand il retient sa respiration, il sent son souffle à elle, ténu dans sa poitrine. Il peut la tenir contre lui. L’entourant de ses bras, il peut lui parler tout bas à l’oreille. Peau contre peau. Ses yeux, pas tout à fait.  
J’étais parti, chuchote-t-il.
J’étais parti, mais une énorme tempête m’a ramené à toi.

Il hausse les épaules et s’entend murmurer : Ce n’est peut-être pas ma faute. Il réfléchit à cette idée. Peut-être qu’un homme ne mérite pas d’être condamné tant qu’il n’a pas eu à affronter la vérité. Que peut-on savoir de l’heure et des circonstances qui mènent un homme à rencontrer sa vérité ? De la longueur de ce cheminement ? Tout ce qui compte, c’est qu’il finisse par la trouver.

 

Du même auteur sur ce blog :


 


 

samedi 6 avril 2019

[Lynch, Paul] Grace




 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Grace

Auteur : Paul LYNCH

Traducteur : Marina BORASO

Parution : 2017 en anglais, 2019 en français

Editeur : Albin Michel

Pages : 496






 

 

Présentation de l'éditeur :   

Irlande, 1845. Par un froid matin d’octobre, alors que la Grande Famine ravage le pays, la jeune Grace est envoyée sur les routes par sa mère pour tenter de trouver du travail et survivre. En quittant son village de Blackmountain camouflée dans des vêtements d’homme, et accompagnée de son petit frère qui la rejoint en secret, l’adolescente entreprend un véritable périple, du Donegal à Limerick, au cœur d’un paysage apocalyptique. Celui d’une terre où chaque être humain est prêt à tuer pour une miette de pain.
Après Un ciel rouge, le matin et La Neige noire, le nouveau roman de Paul Lynch, porté par un magnifique personnage féminin, possède une incroyable beauté lyrique. Son écriture incandescente donne à ce voyage hallucinatoire la dimension d’une odyssée vers la lumière.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Paul Lynch est né en 1977 dans le Donegal et vit aujourd'hui à Dublin. Son premier roman, Un ciel rouge, le matin (Albin Michel, 2014), a été unanimement salué par la presse comme une révélation et finaliste du Prix du Meilleur Livre étranger. A suivi La Neige noire (Albin Michel, 2015), récompensé par le Prix Libr’à Nous et largement plébiscité par les lecteurs.

 

 

Avis :

1845 en Irlande. Le mildiou anéantit la culture de pommes de terre, base de l’alimentation des paysans. Une terrible vague de famine déferle sur le pays jusqu’en 1852, jetant hors de chez eux des millions de pauvres gens et réduisant la population d’un quart, par l’effet conjugué de l’émigration et des décès.
Lorsque la catastrophe survient, Grace vit déjà très pauvrement avec sa mère et ses petits frères. Ils ne mangent guère à leur faim, et seul le droit de cuissage qu’exerce le propriétaire sur leur mère leur permet de garder leur maison. Quand l’homme se met à lorgner Grace, la mère décide de protéger sa fille en la faisant partir, travestie en garçon. Jetée sur les routes sans ressources, Grace commence une longue errance, en compagnie de son petit frère Colly qui, de diverses façons, la soutiendra indéfectiblement tout au long de leur interminable périple.

Dans des paysages frappés de désolation, Grace va se mêler aux hordes errantes de mendiants, de brigands et d’assassins, et, de son regard d’enfant bien vite devenu femme, découvrir le climat apocalyptique d’une Irlande ravagée par la faim, peuplée de pauvres hères réduits aux pires extrémités pour survivre. Les pas de Grace vont bel et bien lui faire traverser ce qui ressemble à l’Enfer, jusqu’au bout de l’innommable, là où vous ne pourrez plus lire sans frémir d’horreur.
Pourtant, au plus profond du désespoir, au bord de la folie et de l’anéantissement, subsiste chez Grace l’instinct de vie, une capacité à se réfugier dans une autre réalité et à se raccrocher aux plus infimes lambeaux d’humanité.

Aucun récit de la Grande Famine irlandaise ne m’avait fait sombré aussi près de l’atroce réalité. Je referme ce livre avec une sensation prégnante de cauchemar, un peu celle ressentie devant un tableau de Jérôme Bosch. Si cette traversée de l’Enfer m’a parfois semblé un peu longue, elle constitue un très bel hommage à toutes les victimes anonymes et oubliées de cet épisode meurtrier de l’Histoire. (4/5)

 

 

Citations :

Elle oriente le miroir vers sa mère qui sort de la maison avec son châle rouge, et quand elle le jette sur ses épaules, on dirait un pêcheur prenant dans son filet toute la lumière du jour.

Comment les choses ont-elles pu tourner ainsi ? Sa vie semblable à une pierre projetée au loin par une main étrangère.

Un sextuor de pivoines en bouquet près d’une riche demeure, et voilà qu’elles s’écartent pour révéler la septième. Elles ont d’abord comme un air de dédain au spectacle des humbles créatures qui défilent devant elles, et puis elles s’avancent avec un petit balancement approbateur et s’inclinent par-dessus le fatras pourrissant de la palissade, qui pousserait un soupir si elle avait le moyen de s’exprimer.

Les feuilles tremblent doucement. Elles se défont peu à peu de leur lumière, l’abandonnent à la nuit en chuchotant leur détresse, et demain tout recommencera. 

 

 

Le coin des curieux :

La Grande Famine survint en Irlande entre 1845 et 1852, lorsque le mildiou venu du continent anéantit la culture de la pomme de terre, alors aliment de base des paysans, c’est-à-dire de la grande majorité de la population. 
Cette monoculture était la conséquence d’une loi répressive instituée par Cromwell en 1649 après la révolte des catholiques irlandais : interdisant le droit d’aînesse lors de la transmission des terres détenues par les catholiques, elle émietta et fragilisa les exploitations qui se concentrèrent alors sur la culture de la pomme de terre, nourrissante et peu gourmande en espace. Nombre des paysans irlandais n’étaient d’ailleurs pas propriétaires de leurs terres et payaient un loyer à un landlord britannique et protestant.

Face à la famine, le gouvernement britannique ne prit aucune mesure : les ports irlandais continuèrent à exporter des denrées alimentaires, au profit des landlords et des négociants dont l’armée protégea les convois pour l’Angleterre. On vit des landlords expulser leurs métayers incapables de payer leur loyer. L’armée britannique ne partagea pas ses réserves alimentaires, alors parmi les plus importantes d’Europe. L’Angleterre tenta même de bloquer l’arrivée de bateaux de vivres envoyés par le sultan ottoman.


La Grande Famine fit un million de victimes et provoqua l’émigration de près de deux millions d’Irlandais, ce qui eut pour effet de réduire d’un quart la population du pays.
Elle entraîna le déclin de la langue gaélique, symbole de la résistance irlandaise que les Britanniques ne parvenaient pas à éradiquer : jusqu’alors parlée par 90% de la population, elle tomba à 20% en 1860. Aujourd’hui, elle n’est plus parlée dans la vie courante que par 2% des Irlandais.


Une autre conséquence fut une exacerbation du nationalisme irlandais, au travers du mouvement révolutionnaire et nationaliste Jeune Irlande, actif au milieu du XIXe siècle.

 

 

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