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mercredi 11 février 2026

Critique de “Nexus” de Yuval Noah Harari | Lectures de Cannetille

 





J'ai aimé

 

Titre : Nexus

Auteur : Yuval Noah HARARI

Traduction : Daniel FAUQUEMBERG

Parution : en anglais (Etats-Unis) et 
                  en français (Albin Michel) en 2024

Pages : 576

Accès au livre : ISBN 9782226494887  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Depuis cent mille ans, nous, les Sapiens, avons acquis un gigantesque pouvoir. Mais malgré nos découvertes, inventions et conquêtes, nous sommes aujourd’hui confrontés à une crise existentielle inédite. Le monde est au bord de l’effondrement écologique. Les tensions politiques se multiplient. La désinformation abonde. Et nous entrons de plain-pied dans l’ère de l’IA, un réseau d’information qui sera bientôt capable de nous dominer.

Avec ce nouvel ouvrage, Yuval Noah Harari, l’auteur du best-seller mondial Sapiens, revisite l’histoire de l’humanité pour comprendre comment les réseaux d’information ont fait et défait notre monde. Il aborde les choix cruciaux auxquels nous sommes - et serons - confrontés, au moment où l’IA révolutionne la médecine, la guerre, les démocraties, et menace notre existence même.

Nexus est un livre capital pour comprendre comment, en faisant des choix éclairés, il nous est encore possible d’empêcher le pire. 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Yuval Noah Harari est docteur en Histoire, diplômé de l’Université d’Oxford. Aujourd’hui, il enseigne dans le département d’Histoire de l’université hébraïque de Jérusalem et a remporté le « prix Polonsky pour la Créativité et l’Originalité » en 2009 et en 2012. Ses ouvrages Sapiens, Homo Deus et 21 Leçons pour le XXIe siècle sont des phénomènes internationaux qui cumulent 25 millions de ventes dans 50 pays.
 

 

Avis :

Yuval Noah Harari, historien israélien et professeur à l’Université hébraïque de Jérusalem, s’est imposé comme l’un des penseurs contemporains les plus influents grâce à Sapiens, Homo Deus et 21 leçons pour le XXIᵉ siècle. Son oeuvre explore la manière dont les récits, les technologies et les structures symboliques façonnent l’humanité. Nexus s’inscrit dans cette continuité : il propose une synthèse ambitieuse de l’histoire des réseaux d’information, depuis les premiers langages humains jusqu’à l’intelligence artificielle, et interroge la manière dont ces réseaux déterminent nos sociétés, nos croyances et nos futurs possibles.

Le livre retrace l’évolution des systèmes d’information qui ont permis aux humains de coopérer à grande échelle. L’auteur montre d’abord comment les premiers réseaux – langage, mythes, rituels – ont permis aux groupes humains de dépasser les limites biologiques de la communication animale. L’écriture, puis les bureaucraties, les religions et les empires ont ensuite créé des infrastructures informationnelles capables de stabiliser des sociétés complexes. Il insiste sur le rôle des « fictions partagées » – argent, lois, nations, dieux – qui n’existent que parce que nous y croyons collectivement, mais structurent profondément nos comportements.

La seconde partie du livre explore la révolution moderne : imprimerie, médias de masse, Internet, plateformes numériques. Yuval Noah Harari montre comment chaque innovation a transformé la circulation de l’information, redistribué le pouvoir et modifié la manière dont les humains se représentent le monde. Il analyse en particulier la montée des algorithmes et de l’IA comme une rupture majeure : pour la première fois, des systèmes non humains produisent, filtrent et interprètent l’information à une échelle qui dépasse les capacités humaines. Cela ouvre la voie à de nouvelles formes de contrôle, de manipulation et de dépendance, mais aussi à des possibilités inédites de coordination et de création. Le livre se conclut sur une interrogation : dans un monde où les réseaux d’information deviennent autonomes, quelle place reste-t-il pour la liberté humaine, la démocratie et la responsabilité collective ? 

Ouvrage des plus structurés et pédagogiques, Nexus relie des phénomènes très éloignés – mythologie antique, bureaucratie impériale, réseaux sociaux, intelligence artificielle – en un récit remarquablement cohérent. Il propose une vision panoramique qui met en lumière la continuité entre les systèmes d’information du passé et ceux du présent. Yuval Noah Harari excelle à rendre intelligibles des notions complexes, et son approche résolument interdisciplinaire – mêlant histoire, anthropologie, technologie et philosophie – confère à son propos une réelle profondeur.

Mais cette ambition synthétique a aussi ses limites. En privilégiant les grandes lignes au détriment des nuances historiques, Yuval Noah Harari tend à lisser des phénomènes pourtant hétérogènes et à reconduire certains schématismes déjà présents dans ses ouvrages précédents. Son insistance sur les « fictions » comme moteur principal des sociétés humaines, si efficace pour structurer son récit, peut parfois minimiser le rôle des dynamiques matérielles, économiques ou institutionnelles. Quant à sa réflexion sur l’IA, très centrée sur les risques de manipulation, de captation de l'attention et de perte de contrôle démocratique, elle apparaît moins novatrice pour un lecteur familier des travaux récents sur le sujet – notamment Cyberpunk d’Asma Mhalla ou L’Empire de l’ombre de Giuliano da Empoli, qui proposent des analyses plus incisives ou plus originales des architectures de pouvoir numériques.

Nexus s’inscrit enfin dans une longue tradition de réflexion sur les médias et l’information, héritière de Marshall McLuhan –  « le médium est le message » –, de Manuel Castells – la « société en réseaux » – ou encore de Benedict Anderson – les « communautés imaginées ». Yuval Noah Harari reprend ces intuitions mais les étend à l’ensemble de l’histoire humaine, en montrant que les réseaux d’information ne sont pas un phénomène moderne mais une constante anthropologique. Le livre dialogue aussi avec les débats contemporains sur l’IA, la désinformation, la gouvernance algorithmique et la fragilité des démocraties. En ce sens, Nexus peut être lu comme une tentative de fournir un cadre conceptuel global pour comprendre notre époque : un monde où la bataille pour le contrôle de l’information est devenue la bataille pour le contrôle du réel.

En définitive, Nexus prolonge les grandes intuitions de Yuval Noah Harari tout en leur donnant un cadre plus systématique : celui d’une histoire longue des réseaux d’information qui façonnent les sociétés humaines. S’il ne renouvelle pas entièrement les thèses de l’auteur et laisse parfois de côté la complexité des contextes historiques ou matériels, il offre néanmoins une synthèse ample, accessible et stimulante, qui éclaire d’un jour nouveau les enjeux contemporains liés à la circulation, au contrôle et à la production de l’information. À ce titre, le livre s’impose moins comme une rupture que comme un outil conceptuel utile pour penser un monde où la maîtrise des flux informationnels conditionne de plus en plus la maîtrise du politique, du social et du réel lui‑même. Une sorte d’encyclopédie, riche en exemples et en illustrations – mais aussi un peu indigeste – pour se construire un premier panorama sur le sujet avant d’aller l’explorer plus finement auprès de vrais spécialistes. (3,5/5)


dimanche 18 mai 2025

[Da Empoli, Giuliano] L'heure des prédateurs

 





Coup de coeur 💓💓

 

Titre : L'heure des prédateurs

Auteur : Giuliano DA EMPOLI

Parution : 2025 (Gallimard)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

« Aujourd’hui, l’heure des prédateurs a sonné et partout les choses évoluent d’une telle façon que tout ce qui doit être réglé le sera par le feu et par l’épée. Ce petit livre est le récit de cette conquête, écrit du point de vue d’un scribe aztèque et à sa manière, par images, plutôt que par concepts, dans le but de saisir le souffle d’un monde, au moment où il sombre dans l’abîme, et l’emprise glacée d’un autre, qui prend sa place. »
Giuliano da Empoli nous livre le compte-rendu aussi haletant que glaçant de ses pérégrinations au pays de la puissance, de New York à Riyad, de l’ONU au Ritz-Carlton de MBS. Il nous guide de l’autre côté du miroir, là où le pouvoir s’acquiert par des actions irréfléchies et tapageuses, où des autocrates décomplexés sont à l’affût du maximum de chaos, où les seigneurs de la tech semblent déjà habiter un autre monde, où l’IA s’avère incontrôlable… Aucun doute, l’heure des prédateurs a sonné.
L’auteur du Mage du Kremlin les regarde en face, avec la lucidité d’un Machiavel et la hauteur de vue du moraliste.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Giuliano da Empoli, né en à Neuilly-sur-Seine, est un écrivain et conseiller politique italien et suisse. Il est le président de Volta, un think tank basé à Milan, et enseigne à Sciences-Po Paris.

 

 

Avis :

Après Les ingénieurs du chaos et Le Mage du Kremlin qui décryptaient, pour l’un, la stratégie d’affirmation par le chaos des nouveaux leaders populistes, pour l’autre, les ambitions de Poutine, l’ancien conseiller politique italo-suisse Giuliano da Empoli analyse les mécanismes à l’oeuvre dans le désordre mondial savamment entretenu par Trump.

Que se passe-t-il lorsque, ayant fait feu de tout bois – colère des insatisfaits et caisses de résonance numériques – pour déborder la démocratie libérale, l’un de ces stratèges du chaos parvient au pouvoir ? La réélection de Trump sonne l’heure d’une nouvelle ère, quand, d’outil de rébellion, la politique du chaos se fait institutionnelle, le gouvernant exerçant le pouvoir en multipliant les effets de sidération par l’imprévisibilité et l’usage incontrôlé de la force.

Ces nouveaux tyrans sont déjà un certain nombre à graviter dans ce que l’auteur identifie comme un nouveau cercle de prédateurs, parmi lesquels, entre Trump et Poutine, l’on peut citer Nayib Bukele au Salvador, Javier Milei en Argentine ou Mohammed ben Salmane en Arabie Saoudite. Tous ont en commun un comportement « borgien », de Borgia, le Prince qu’observa si cyniquement Machiavel. Au diable éthique et morale, seule compte la conservation du pouvoir.

Alors, à chaque époque les moyens : si les condottières du XVIe siècle profitèrent de l’invention de l’artillerie pour faire primer l’offensive dans un paroxysme de violence précipitant la fin des fortifications de type médiéval, les prédateurs de notre siècle se servent eux aussi de la rupture technologique pour avancer leurs pions. Le pouvoir passe aujourd’hui par les réseaux sociaux et leurs algorithmes, dictateurs et milliardaires de la tech s’empressant d’allier leurs forces dans ce nouvel espace sans règles propice à l’exacerbation de la violence et du chaos.

Convaincu que, bien loin de nous trouver confrontés à quelques événements conjoncturels, nous vivons un vrai changement d’époque et qu’est en train de s’ouvrir « une ère de violence sans limites », d’autant plus dominée par le rapport de forces que l’attaque, cyber ou autre, est redevenue moins coûteuse que la défense, l’auteur nous voit face aux conquistadors de la tech comme les Aztèques face aux conquistadors espagnols. Alors que, comme eux, nous restons incapables de nous décider entre fascination et rejet, notre passivité frise l’inconscience du précipice vers lequel le monde fonce tête baissée.

Avec ses illustrations frappantes tirées de son expérience personnelle au sein des microcosmes politiques, l’élégance toute littéraire de sa plume et ses punchlines en salves, Giuliano da Empoli signe un nouvel ouvrage que l’on aurait aimé moins bref et un peu plus approfondi, mais, en tous les cas, d’une clarté et d’une lucidité saisissantes n’ouvrant guère la porte à l’optimisme. C’est d’un avenir glaçant dont il se fait ici l’oracle. Une lecture éclairante, aussi terrifiante que fascinante, qui ne peut laisser indifférent. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Pris en étau entre ces avis opposés, l’empereur fit ce que les politiques, de tout temps, font dans ce genre de situation : il décida de ne pas décider. Il envoya aux étrangers une ambassade chargée de cadeaux, pour les impressionner par la splendeur de son règne, mais leur interdit de se diriger vers la capitale. Le résultat fut celui qui, de tout temps, a tendance à découler de ce genre d’hésitation : ayant voulu éviter la guerre au prix du déshonneur, Moctezuma eut et le déshonneur et la guerre.


Au cours des trois dernières décennies, les responsables politiques des démocraties occidentales se sont comportés, face aux conquistadors de la tech, exactement comme les Aztèques du XVIe siècle. Confrontés à la foudre et au tonnerre d’Internet, des réseaux sociaux et de l’IA, ils se sont soumis, dans l’espoir qu’un peu de poussière de fée rejaillirait sur eux.


Maintenant, prenez ces trois niveaux : les leaders, les conseillers et les gardes du corps, et multipliez-les par cent quatre-vingt-treize, le nombre de délégations nationales présentes à l’Assemblée générale. Chacune avec l’inébranlable conviction d’être au centre du monde. Même les Tuvalu. Même le Timor oriental. Vous commencerez à comprendre pourquoi les Nations unies ne peuvent pas fonctionner. Mais peut-être aussi pourquoi nous ne pouvons pas nous en passer.


Moins de 10 % des intervenants à l’Assemblée générale sont des femmes. Le patron des Nations unies, António Guterres, l’a déploré une nouvelle fois dans son allocution, mais il est peu probable que la situation évolue à court terme : l’ONU elle-même n’a jamais eu de femme à sa tête. De plus, les hommes qui se retrouvent ici ne sont pas des hommes comme les autres. Si la politique est bien la continuation de la guerre par d’autres moyens, il en découle que cette activité a partout tendance à attirer les caractères les plus violents, ceux qui ne trouvent de sens à leur vie que dans la lutte.


Trois mois avant l’invasion de l’Ukraine, Sourkov, limogé par Poutine quelque temps auparavant, publiait un article dans lequel tout était déjà dit. Toute société, écrivait-il alors, est soumise à la loi physique de l’entropie. Aussi stable soit-elle, en l’absence d’intervention extérieure, elle finit par produire le chaos en son intérieur. Jusqu’à un certain point, il est possible de le gérer, mais la seule façon de résoudre définitivement le problème est de l’exporter. Selon Sourkov, les grands empires de l’histoire se régénèrent en déplaçant le chaos qu’ils produisent hors de leurs frontières. C’est le cas des Romains dans l’Antiquité, c’est le cas – selon l’auteur – des Américains au XXe siècle. Et celui de la Russie, « pour laquelle l’expansion constante n’est pas seulement une idée, mais la véritable raison existentielle de notre histoire ».


Cela dit, en politique, il n’y a pas que la chute qui soit douloureuse : la vérité est qu’on souffre tout le temps. Il faut être fait pour ça. Comme ces poissons abyssaux, habitués à survivre sous la pression de milliers de tonnes d’eau de mer. (…)
Le problème est que ce genre d’existence ne permet pas de métaboliser. La succession des impulsions extérieures est trop ininterrompue, le cerveau a à peine le temps de réagir. Ce n’est qu’une fois l’aventure terminée que le politique a la possibilité de revenir sur ses pas pour en tirer quelques enseignements. S’il en a l’aptitude, ce qui est de plus en plus rare. Et s’il n’a pas explosé, comme la plupart des poissons abyssaux lorsqu’ils remontent à la surface.
 
 
En occupant la Crimée en 2014, Poutine a brisé le tabou, laborieusement construit après la Seconde Guerre mondiale, qui interdisait à un pays de recourir à la force pour modifier ses frontières. L’invasion de 2022 a amplifié le message pour les plus distraits. La guerre est de nouveau à la mode. Les dirigeants qui l’invoquent gagnent les élections. Certains d’entre eux passent ensuite aux actes. Dans les cinq dernières années, les dépenses d’armement ont augmenté de 34 % dans le monde.
Une ferveur guerrière parcourt la planète : elle ne touche pas que les régimes autoritaires. Les États-Unis sont passés de l’ère des négociations âprement disputées entre diplomates à celle de la diplomatie cinétique par la force armée. Au cours des dernières années, l’illusion que la suprématie technologique pourrait prendre la place de l’analyse approfondie des différentes situations locales a transformé le recours aux armes, physiques et numériques, en l’un des premiers ressorts de la politique étrangère, au lieu d’un outil imparfait de dernière extrémité. Dans un tel contexte, les sherpas aux desseins subtils sont devenus une espèce en voie de disparition. Ainsi, depuis toujours, la proportion des diplomates de carrière constituait les trois quarts des nominations d’ambassadeurs américains, le reste des postes étant attribués aux bailleurs de fonds du président. Mais, dès 2017, Donald Trump a inversé le rapport, en nommant une très large majorité de ses soutiens à ces fonctions. Son retour en 2025 va probablement conduire à l’extinction complète des ambassadeurs de carrière.


En Libye, au Proche-Orient, en Ukraine : les bordures du continent qui a fondé sa reconstruction sur la paix ne sont plus qu’un seul champ de bataille. Et chaque jour, la guerre pénètre un peu plus à l’intérieur des frontières de l’Europe. Ces derniers mois, des agents russes sont soupçonnés d’avoir assassiné un transfuge en Espagne, d’avoir incendié des centres commerciaux et des entrepôts dans plusieurs pays, d’avoir placé des colis piégés dans plusieurs avions de transport et tenté de tuer le PDG d’un des plus gros consortiums d’armement allemands. Sans compter les opérations de désinformation à grande échelle qui se transforment de plus en plus souvent en de véritables cyberattaques. Les médias n’ont pas toujours accès à l’ensemble des faits, mais les bureaux de vote de la plupart des pays européens, par exemple, sont systématiquement visés par des attaques informatiques à l’occasion d’élections locales ou nationales.
Cette explosion de violence répond à une logique que les historiens militaires connaissent depuis longtemps. Il y a des phases dans l’histoire où les techniques défensives progressent plus vite que les techniques offensives. Ce sont des périodes où les guerres deviennent plus rares parce que le coût de l’attaque est plus élevé que celui de la défense. À d’autres moments, ce sont surtout les technologies offensives qui se développent. Ce sont des époques sanglantes où les guerres se multiplient, car attaquer coûte beaucoup moins cher que se défendre. (…)
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et tout au long de la guerre froide, la dissuasion nucléaire a rendu prohibitif le coût de toute attaque de grande envergure. Mais l’évolution du cadre géopolitique et les progrès de la technologie ont mis fin à cette phase de relative accalmie : l’attentat contre les Tours jumelles, qui a relancé l’histoire en dépit de sa mort annoncée, a coûté moins d’un million de dollars. Aujourd’hui, un porte-avions qui a coûté dix milliards de dollars au gouvernement américain peut être coulé par deux ou trois missiles hypersoniques chinois à quinze millions. À l’inverse, pour abattre un drone à deux cents dollars lancé depuis le sud du Liban, Israël doit employer à chaque coup un missile Patriot qui en vaut trois millions. Sans parler d’une cyberattaque capable de paralyser une nation entière, dont le coût est quasiment nul.
Ces jours-ci, l’attaque coûte moins cher que la défense. Beaucoup moins. Et le prix continue à baisser. À l’avenir, certains prétendent qu’un seul individu pourra déclarer la guerre au monde entier, et la gagner. Quand on sait qu’un synthétiseur d’ADN capable de créer de nouveaux pathogènes mortels coûte environ vingt mille dollars, soit le prix d’une voiture d’occasion, cette perspective ne semble pas si lointaine. 
 
 
Le Prince est le manuel de l’usurpateur, de l’aventurier qui part à la conquête de l’État. Les leçons que les Borgia de tous les temps peuvent en tirer sont fort nombreuses, mais l’une d’entre elles se démarque de toutes les autres : la première loi du comportement stratégique est l’action. En situation d’incertitude, lorsque la légitimité du pouvoir est précaire et peut être remise en cause à tout moment, celui qui n’agit pas peut être sûr que les changements auront lieu à son désavantage. (…)
Mais pour que le miracle du pouvoir se produise, il ne suffit pas d’une action résolue. Il faut aussi qu’il s’agisse d’un acte irréfléchi, car quelle serait la valeur d’une action qui répondrait simplement à la nécessité ? Ce ne serait guère plus que l’acte d’un technocrate, de l’un de ces fonctionnaires mornes et cruels qui agissent au nom de contraintes supérieures, qu’ils prétendent être les seuls à maîtriser. L’essence du pouvoir réside justement dans le contraire. Goethe raconte l’histoire de ce vieux duc de Saxe, original et obstiné, que l’on pressait de réfléchir, de considérer, avant de prendre une décision importante. « Je ne veux ni réfléchir ni considérer, aurait-il répondu, sinon pourquoi serais-je duc de Saxe ? »


L’apogée du pouvoir ne coïncide pas tant avec l’action qu’avec l’action irréfléchie, la seule à même de produire l’effet de sidération sur lequel se fonde le pouvoir du prince.


Le lendemain de l’élection de Trump, Bukele proclamait sur X : « Quelle que soit votre préférence politique, que vous aimiez ou non ce qui s’est passé, je suis certain que vous ne saisissez pas pleinement la bifurcation de la civilisation humaine qui a commencé hier. » Un mois plus tôt, le candidat républicain débarquait à Erie, en Pennsylvanie, où il lançait une solution au problème de la délinquance juvénile calquée sur celle du Caudillo.


Tant que la compétition politique se déroulait dans le monde réel, sur les places publiques et dans les médias traditionnels, les coutumes et les règles de chaque pays en déterminaient les limites, mais quand il déménage en ligne, le débat public se convertit en une foire d’empoigne où tout est permis et où les seules règles sont celles des plateformes. Ainsi, le destin de nos démocraties se joue de plus en plus dans une sorte de Somalie digitale, un État en faillite à la mesure de la planète, soumis à la loi des seigneurs de la guerre numérique et de leurs milices. 


Ce qui a changé par rapport à il y a huit ans, c’est que le socle sur lequel reposait l’ancien ordre s’est effondré. Si, au milieu des années 2010, les Brexiters, Trump et Bolsonaro pouvaient apparaître comme un groupe d’outsiders, défiant l’ordre établi et adoptant une stratégie du chaos, comme le font les insurgés en guerre contre une puissance supérieure, aujourd’hui la situation s’est inversée : le chaos n’est plus l’arme des rebelles, mais le sceau des dominants. 
 
 
Si, en Occident, la première moitié du XXe siècle avait enseigné aux hommes politiques les vertus de la retenue, la disparition de la dernière génération issue de la guerre a permis le retour des démiurges qui réinventent la réalité et prétendent la façonner selon leurs désirs.
Si l’ancien monde supposait des garde-fous – le respect de l’indépendance de certaines institutions, les droits de l’homme et des minorités, l’attention portée aux répercussions internationales –, tout cela n’a plus la moindre valeur à l’heure des prédateurs.
Dans ce nouveau monde, tous les processus en cours seront poussés jusqu’à leurs conséquences extrêmes, aucun d’entre eux ne sera contenu ou gouverné de quelque manière que ce soit. Pedal to the metal, le pied au plancher des accélérationnistes, devient la seule option possible.


Donald Trump, puisqu’on parle de lui, est une forme de vie extraordinairement adaptée au temps présent. L’un de ses traits, dont ses conseillers, en hommage à une époque désormais révolue, se plaignent encore à voix basse, alors qu’ils devraient s’en gargariser haut et fort, est qu’il ne lit jamais. Non pas des livres, bons pour les musées, ni des journaux, qui sont sur la même voie ; l’internaute le plus naïf n’hésiterait pas à classer l’image d’un Trump installé dans un siège de son jet ou dans un fauteuil à Mar-a-Lago un livre à la main, au lieu d’un écran ou d’un hamburger, parmi les deep fakes les plus farfelues qui se puissent concevoir. La question qui tracasse ses conseillers, alors qu’elle devrait les réjouir, est que Trump ne lit même pas les notes d’une page, voire d’une demi-page, qu’ils lui remettent pour le préparer avant un entretien, en résumant les éléments essentiels de la question à traiter. Ces notes, Trump ne leur accorde pas un seul regard. Ni une page, ni une demi-page, ni une seule ligne. Il ne fonctionne qu’à l’oral. Ce qui représente un défi considérable pour quiconque souhaite lui transmettre la moindre connaissance structurée.
Mais quelle importance, puisque ce qui compte est avant tout l’action, dont la connaissance, comme on le sait, est l’un des pires ennemis. Un environnement chaotique exige des décisions audacieuses qui captivent l’attention du public, tout en sidérant les adversaires.


Trump n’est au fond que l’énième illustration de l’un des principes immuables de la politique, que n’importe qui peut constater : il n’y a pratiquement aucune relation entre la puissance intellectuelle et l’intelligence politique. Le monde est rempli de personnes très intelligentes, même parmi les spécialistes, les politologues et les experts, qui ne comprennent absolument rien à la politique, alors qu’un analphabète fonctionnel comme Trump peut atteindre une forme de génie dans sa capacité à résonner avec l’esprit du temps.


Cambridge Analytica a été balayée par les scandales qui ont suivi le vote du Brexit, mais les plateformes en ligne sur lesquelles se déroule une partie de notre vie publique suivent exactement le même principe : augmenter la température pour multiplier l’engagement. Si la mobilisation des préjugés a toujours été le nerf du combat politique, les réseaux sociaux ont permis de lui donner une dimension industrielle. Partout, le principe reste le même. Trois opérations simples : identifier les sujets chauds, les fractures qui divisent l’opinion publique ; pousser, sur chacun de ces fronts, les positions les plus extrêmes et les faire s’affronter ; projeter l’affrontement sur l’ensemble du public, afin de surchauffer de plus en plus l’atmosphère. 
 
 
Après avoir apporté son soutien à Jair Bolsonaro, à Milei et à Bukele. Après avoir massivement contribué à l’élection de Donald Trump aux États-Unis, Musk s’est tourné vers l’Europe. En Grande-Bretagne, il s’est engagé aux côtés du parti à l’origine du Brexit. Et en Allemagne, auprès de l’AfD, le parti d’extrême droite.
Quiconque imaginerait que cette conduite est une des multiples excentricités d’un milliardaire d’origine sud-africaine commettrait une erreur fatale. La vérité est que la démarche de Musk révèle quelque chose de beaucoup plus fondamental, qui va bien au-delà des préférences d’un seul, quoique surpuissant, seigneur de la tech. Quelque chose qui a des racines bien plus profondes et est destiné à avoir des conséquences bien plus sérieuses.
Les conquistadors de la tech ont décidé de se débarrasser des anciennes élites politiques. S’ils parviennent à leurs fins, le monde de Lindner et de tous ses semblables, les libéraux et les sociaux-démocrates, les conservateurs et les progressistes, tout ce que nous sommes habitués à considérer comme l’axe porteur de nos démocraties, sera balayé.


Les nouvelles élites technologiques, les Musk et les Zuckerberg, n’ont rien à voir avec les technocrates de Davos. Leur philosophie de vie n’est pas fondée sur la gestion compétente de ce qui existe, mais plutôt sur une sacrée envie de foutre le bordel. L’ordre, la prudence, le respect des règles sont frappés d’anathème pour ceux qui se sont fait la main en allant vite et en brisant les choses, selon la devise de Facebook.


Aujourd’hui, nous possédons de plus en plus d’informations et sommes de moins en moins capables de prédire l’avenir. Nos ancêtres vivaient dans des sociétés beaucoup plus pauvres en données, mais ils pouvaient faire des plans pour eux-mêmes et pour leurs descendants. Nous avons de moins en moins idée du monde dans lequel nous nous réveillerons demain matin.


Comme le Dieu de Kierkegaard, l’IA ne peut être pensée en termes purement rationnels. Le seul moyen d’entrer en relation avec elle est de faire un acte de foi. Sa grande promesse est de prévoir, même si on ne comprend pas. Les technologues ne voient pas où est le problème. Puisqu’ils ne s’intéressent ni à l’histoire ni à la philosophie, ils ne se rendent pas compte que leur proposition équivaut à un retour à l’époque d’avant les Lumières, à un monde magique, incompréhensible, régi par l’IA que l’on priera comme les dieux de l’Antiquité.


« Qu’adviendra-t-il de la conscience humaine si son propre pouvoir explicatif est dépassé par l’IA et que les sociétés ne sont plus en mesure d’interpréter le monde qu’elles habitent en des termes qui ont un sens pour elles ? » (Kissinger) 
 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



 


 

samedi 10 mai 2025

[Powers, Richard] Un jeu sans fin

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : Un jeu sans fin (Playground)

Auteur : Richard POWERS

Traduction : Serge CHAUVIN

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2024
                  en français (Actes Sud) en 2025

Pages : 416

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Fille d’un ingénieur canadien collaborant avec le commandant Cousteau, Evie a douze ans lorsqu’elle attrape le virus de la plongée et décide de consacrer sa vie à l’exploration des fonds marins.
Ina, une artiste polynésienne, compose des sculptures avec des déchets plastiques qu’elle glane sur les plages. Peu à peu, une étrange créature prend forme.
Todd et Rafi, deux lycéens américains que tout oppose, cimentent une intense amitié autour du jeu de go ; l’un se perdra dans la littérature, l’autre révolutionnera l’intelligence artificielle.
Avec la virtuosité qu’on lui connaît, Richard Powers met en scène une poignée de personnages à différentes périodes de leur vie, avant de les réunir à Makatea, île du Pacifique ravagée par des décennies d’extraction minière, où se joue la prochaine grande aventure de l’humanité : la construction de villes flottantes.
Mêlant science, écologie et poésie, Un jeu sans fin sonde les mystères de l’océan et les potentialités infinies des nouvelles technologies pour célébrer la beauté et la résilience de la nature.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né à Evanston, dans l’Illinois, en 1957, Richard Powers est l’auteur de treize romans, dont Trois fermiers s’en vont au bal, Le temps où nous chantionsChambre aux échos (National Book Award 2006 et finaliste du Prix Pulitzer), L’Arbre-Monde (lauréat du Prix Pulitzer 2019 et finaliste du Man Booker Prize). Considéré comme l’un des plus grands écrivains contemporains, il vit aujourd’hui en bordure du parc national des Great Smoky Mountains, dans le Tennessee.

 

 

Avis :

Grande voix multi-récompensée de la littérature américaine contemporaine, Richard Powers aime à s’interroger sur les effets de la science sur le vivant. Son quatorzième roman explore l’inventivité de la nature et celle de l’homme dans ce qui fait figure d’un jeu sans fin. Car, malgré les apparences, entre extinction des espèces d’un côté et développement possiblement menaçant des intelligences artificielles de l’autre, la partie n’est pas forcément jouée…

Ile minuscule des Tuamotu en Polynésie française, Makatea se retrouve plus que jamais au coeur de choix cornéliens. Après un demi-siècle d’exploitation à outrance par la France de ses gisements de phosphate, ce bout de terre retombé dans une tranquillité paradisiaque mais impécunieuse est l’objet d’un projet américain de « seasteading », autrement dit d’implantation de villes flottantes échappant à la souveraineté des Etats. L’investisseur est un magnat de la Silicon Valley, Todd Keane, qui, après avoir fait fortune à la tête d’un réseau social, est devenu un pionnier de l’Intelligence Artificielle.

Pendant que les habitants de Makatea débattent de leur avenir, l’homme parmi les plus riches du monde a d’autant plus à coeur de faire aboutir ce projet qu’atteint d’une démence précoce et sachant ses jours comptés, il entend par là renouer avec une amitié perdue. C’est le récit de sa vie, entrepris pour nourrir l’IA censée, un jour peut-être, faire revivre les morts, qui nous fait découvrir le passé, depuis ses liens, quarante ans plus tôt, avec Rafi, un étudiant afro-américain qui partageait sa passion pour le jeu de go - « cette petite allégorie de la création cosmique » tant les coups y sont imprévisibles -  et qui, avant de faire le choix de la littérature et de la poésie, avait eu le temps de lui souffler toutes les bonnes idées qui devaient faire sa fortune.

Plus jeune encore, Todd s’était passionné pour l’océan et celle qui devait en devenir l’égérie : Evelyne Beaulieu, pionnière québécoise de l’océanographie, justement installée aujourd’hui à Makatea et témoin privilégiée de la désertification progressive des espaces sous-marins. Tandis que Todd, fou de technologie, raconte ses divergences croissantes avec Rafi, épris de philosophie, un autre fil narratif déroule une troisième obsession, celle d’Evie qui doit tout sacrifier pour s’imposer dans un monde d’hommes et exercer son métier. Son regard est l’occasion pour le lecteur d’une découverte riche en surprises émerveillées, et bientôt consternées, face à l’incroyable créativité marine de la nature et aux terribles impacts de l’activité humaine.

Ainsi, au travers de l’ambitieuse et passionnante imbrication de tous ses récits pleins de rebondissements et de véritables curiosités naturelles et scientifiques, se développe de la manière la plus crédible qui soit un conte allégorique, un chant puissant et mélancolique sur les beautés d’un monde en cours de disparition. Au lieu de se rejoindre, les lignes de force du récit se repoussent de plus en plus en une tragique incompatibilité semblant déboucher sur la mort. A moins que, dans ce jeu sans fin, ne se produise quelque retournement, en tous les cas, de nouveaux rebondissements, l’ingéniosité de la nature n’ayant pas dit son dernier mot, avec ou sans hommes.

« Chaque île est une pirogue, et la Terre entière est une île, qui vit par la grâce de la créature bleue, immense et lentement tournoyante. » Un livre de grande tenue, capable de brasser autour de personnages toujours crédibles la pleine puissance des thématiques scientifiques, écologiques et technologiques contemporaines pour nous interroger sur le sens de la vie. Avons-nous seulement encore une place dans ce monde aux incroyables beautés ? Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

“Avant qu’on l’annonce publiquement, vous allez devoir vous entraîner à affronter la presse.”
Ses reniflements cessèrent d’un coup, comme une aiguille arrachée à un microsillon. “Il faudra que je parle à la presse ?
— Trente-sept jeunes savants mâles pour une rousse canadienne de vingt-deux ans, coincés ensemble en pleine mer pendant six mois ? Je ne vois pas en quoi ça pourrait intéresser les journaux.”
On était en l’an 1957. Pepsi proposait d’aider la ménagère moderne dans la lourde tâche de rester mince. Alcoa lançait un bouchon de bouteille que même une femme pouvait ouvrir – sans couteau, sans tire-bouchon, sans même un mari !
“Oh, fit Evelyne Beaulieu en baissant la tête. Oui. Bien sûr. Je comprends.”


On était en 1960, et les meilleurs océanographes au monde ignoraient la profondeur moyenne de l’océan. “Disons que c’est entre trois et quatre mille mètres, lança un membre de l’équipage. Et maintenant on étend ça aux trois quarts de la planète.”
Evie dit tout haut ce qu’ils pensaient tout bas. “Et le moindre mètre cube est vivant.” Vivant et vertigineux.
Quelqu’un éclata de rire. “Quatre-vingt-dix pour cent de la biosphère se trouvent sous l’eau !
— Non, quatre-vingt-dix-neuf !”


Elle contempla la houle noire et comprit. Toutes les branches principales de la taxinomie existaient sous les vagues sur lesquelles elle flottait, alors que seules quelques-unes avaient gagné la terre. L’engrenage de la vie continuerait de tourner, d’actionner les rouages de l’évolution, sans se soucier de ce que les humains trafiquaient à la surface. Pour les entités qui vivaient là-dessous, dans un espace aussi sombre et hostile que le cosmos, la vie sur la terre ferme pouvait bien disparaître. Si Khrouchtchev balançait quelques ogives nucléaires à Eisenhower avant la fin de son mandat, provoquant ce que Dulles appelait une “riposte massive”, la vie dans la fosse des Mariannes ne cillerait même pas.


C’était cette intemporalité qui l’avait amenée à une vie en mer. Le soleil et le vent, les courants et les vagues, l’odeur et la couleur changeantes de l’air et de l’eau, l’inclinaison des ombres, le roulis de l’horizon : tout cela, elle avait appris à le lire. Mais, dès que la terre était hors de vue, le temps humain s’effaçait, et avec lui la géographie humaine. Evelyne aimait cela plus que tout ce qu’elle avait pu aimer : la sensation que la planète restait presque inconnue, presque inconnaissable. Qu’elle était au beau milieu de la vie tout en étant nulle part.


Je rappelai Germination et j’empochai les trois quarts de million. C’était plus que suffisant pour démarrer. C’était aussi une somme insensée à rembourser pour un gamin qui n’avait qu’un avenir incertain et zéro sens des affaires. Mais mon père m’avait dit un jour que la valeur d’un homme se mesurait à la somme que les autres étaient prêts à le laisser perdre. Avec un corollaire : le caractère d’un homme se mesurait à la somme qu’il était prêt à faire perdre aux autres.
D’un seul coup, j’avais du caractère à revendre.
 
 
Elle consacra une attention toute spéciale à l’un des plus tonitruants d’entre tous ces braillards, une variété de crevette-pistolet. Il y en avait six cents espèces, mais c’est d’une en particulier qu’elle était tombée amoureuse lors d’un mois passé dans les récifs des îles Salomon. La créature avait des pinces atypiques, dont l’articulation unique rappelait le percuteur d’une arme à feu. La crevette armait ce chien, puis le relâchait pour qu’il s’abatte contre le fermoir de la pince, dans un claquement assourdissant.
Le bruit de ces minuscules crevettes n’a pas d’égal dans les grands fonds, même pas le mugissement des plus grosses baleines. Quand toute une colonie de pistolets se met à claquer de concert, leur chœur a de quoi brouiller le plus sophistiqué des sonars militaires. Le bruit d’une seule crevette est plus fort que le vrombissement d’un réacteur d’avion au bout de la rue. Et l’explosion causée par son claquement de pinces produit une onde de bulles capable d’assommer un gros poisson ou de briser un bocal en verre. Ces bulles contiennent tant d’énergie qu’elles émettent des éclairs lumineux presque aussi brûlants que la surface du soleil.
Mais il y avait autre chose chez la crevette-pistolet qui lui valut une place de choix dans le livre d’Evelyne. Elle raconta comment elle était revenue jour après jour épier l’un des partenariats les plus étranges de l’océan. Elle regardait pendant des heures une crevette s’échiner à creuser un terrier assez grand pour deux familles. Mais l’autre résident de cette copropriété n’était pas une crevette, ni un autre crustacé, ni même un autre invertébré. C’était un gobie, un petit poisson à nageoires rayonnées qui comptait sur sa partenaire pour creuser et entretenir leur antre.
La crevette est une excellente terrassière, mais elle est presque aveugle. Le gobie monte donc la garde devant leur terrier commun et capture à manger pour deux. La crevette ne cesse de vérifier la présence du poisson en l’effleurant de ses longues antennes. Le gobie l’informe de ce qui se passe au-dehors, grâce à un code bien précis de mouvements de nageoire. Au premier signe de danger, le gobie ordonne un repli général dans la forteresse qu’a bâtie la crevette. 


Car chaque île est une pirogue, et la Terre entière est une île, qui vit par la grâce de la créature bleue, immense et lentement tournoyante.


 

jeudi 14 mars 2024

[Azoulai, Nathalie] Python

 

 

 

J'ai aimé

 

Titre : Python

Auteur : Nathalie AZOULAI

Parution : 2024 (P.O.L.)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

« Les machines du monde tournent grâce à des programmes informatiques qu’on appelle le code. Cette révolution technique ressemble à celle de l’électricité à la différence près qu’elle se compose de langages, de grammaires, de traductions, toutes choses qui devraient nous concerner mais dont nous ignorons tout. Je suis une femme, j’ai plus de cinquante ans, je suis écrivain et, malgré tous ces handicaps, je veux apprendre à coder. Je veux comprendre ce qui se passe sous les doigts des jeunes codeurs qui pianotent jour et nuit, font défiler sur leurs écrans noirs des lignes de signes multicolores, véloces, écrites dans notre alphabet mais que nous autres ne décodons pas. Ils sont là, à côté de nous, silencieux et puissants, et nous ne les voyons pas.
Mes proches se moquent de moi, me rappellent que je panique au moindre bug et ils ont raison, alors que faire ? Par où commencer ?
Python est bien le nom d’un langage de programmation mais c’est surtout ici une autofiction écrite comme un conte initiatique, mythologique, au cours duquel je croise Boris, Chloé, Margaux, Enzo, des jeunes gens qui codent et tentent de m’expliquer comment ils font. Je n’y comprends rien, je laisse tomber, je n’ai plus l’âge, je retourne à mes livres, à quoi bon ? Mais Python m’obsède et je m’obstine. Je m’y remets, intriguée par ces bataillons de geeks tournés vers des fonds où ils descendent entre eux, entre hommes. Qui sont-ils ? Que veulent-ils ? Que cachent-ils ?
J’enquête et Python s’écrit en images sur mon mur à coups de visages, de scènes, de mots, de tableaux, de films, comme dans la série Homeland. Et brusquement, le visage de mon suspect affleure. Je remonte le temps, je retrouve Simon qui, le premier, m’a guidée dans le monde des jeunes hommes entre eux, Simon qui planquait ses magazines porno sous mon lit de jeune fille… »

Python est le récit fascinant d’une séduction contrariée pour le « nouveau monde » informatique, son langage, la puissance et la jeunesse qui lui sont associées. L’enquête se fait progressivement plus intime et trouble, jusqu’à révéler une autre séduction.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Nathalie Azoulai est née en région parisienne. École Normale Supérieure et agrégation de lettres. Vit et travaille à Paris. Elle a reçu le prix Médicis en 2015 pour Titus n’aimait pas Bérénice.

 

 

Avis :

Loin de la langue littéraire, une nouvelle élite réécrit le monde en différents langages, informatiques ceux-là, qui ne supportent pas non plus le moindre écart de virgule, mais, contrairement à elle, impactent désormais si bien le quotidien du monde que rien ne semblerait pouvoir encore fonctionner sans eux. Interpellée par cette puissance nouvelle en complet contraste avec la déshérence littéraire moderne – bientôt seules les vieilles dames liront des livres, écrivait récemment Luc Chomarat –, l’auteur est partie à la rencontre de l’univers du code, dans une enquête en territoire inconnu qui, paradoxalement, va la ramener au roman.

Décidée, à cause de son nom et parce qu’il est réputé abordable, à apprendre à coder en langage Python, la narratrice quinquagénaire, alter ego de l’auteur, se cherche des professeurs dans le monde très jeune et masculin des geeks, dos voûtés et capuches rabattues sur le mystère de leurs claviers. Mais, malgré ses efforts pour cadrer son esprit dans la logique binaire de la condition et de la négation censée transcrire en numérique tous les champs possibles du réel, cette apprentie codeuse décalée ne fait que de piètres progrès dans la maîtrise du code. De façon inattendue, ses rendez-vous avec ces jeunes gens bien décidés à impacter le futur la renvoient en fait vers le passé et le souvenir d’une autre attraction contrariée, vécue au temps de sa jeunesse auprès d’un homme qui préférait les hommes.

C’est ainsi que, partie explorer de nouveaux territoires langagiers dénués d’émotion et de poésie, l’auteur frappée par la rigueur extrême de la grammaire du code en même temps que replongée dans ses réminiscences au contact de la jeunesse, voit son récit bifurquer vers l’intimité de l’introspection et de la libido. Possiblement déconcerté, voire un tantinet frustré, par ce changement de pied inattendu, opéré sans préméditation, qui le propulse soudain dans un registre très personnel et bien peu connecté au sujet initial, le lecteur aura pour consolation l’intelligence de réflexions enrichies par cette confrontation ouverte et curieuse à la codification numérique du monde et aux impacts possibles de l’intelligence artificielle sur le langage et l’écriture au sens large.
Entre le monde construit par « le langage informatique, sa précision, sa clarté univoque » et celui, pluriel, « de la littérature qui ne tranche pas », pourquoi ne faudrait-il voir qu’opposition et obligation de choisir ? Ce roman se fait la preuve que le second peut se nourrir du premier, que la poésie peut fleurir partout et que la littérature se doit de se nourrir de la multiplicité des angles et des points de vue.

Indéniablement intelligente et talentueuse, la plume de Nathalie Azoulai suffira-t-elle à convaincre de la complémentarité entre la complexité humaine et l’efficacité de la machine en matière de littérature et d’écriture ? Il faudra pour cela au lecteur beaucoup de souplesse pour l’accompagner sans broncher dans la construction d’un récit faisant si bien le grand écart entre deux sujets - l'un intime, l'autre général - d’intérêt quand même très inégal. (3,5/5)


 

Citations :

Je recommence à lire des blogs [sur le code]. La plupart sont écrits dans un mauvais français, bourrés de fautes, de t et de s mal placés. On peut soutenir une activité cérébrale intense et être illettré. Évidemment, mais au lieu de le déplorer, j’y vois une sorte d’état de fait, comme si les codeurs avaient admis que le langage humain était devenu secondaire. Ils ne font même pas semblant, n’accordent plus rien convenablement, laissent la langue partir à vau-l’eau tandis que l’autre langue, celle qu’ils pratiquent, elle, ne souffre aucune entorse, aucune inexactitude, pas la moindre petite virgule mal placée. Et ça ne dérange personne, même pas moi à vrai dire. Nos deux illettrismes se regardent en chiens de faïence.
 

Quand je l’écoute, je vois du code pousser sous toutes les surfaces du monde, le menu, la table, les banquettes, le zinc, le percolateur, la caisse, le feu rouge à l’extérieur. Le sol devient surface de verre sous laquelle j’aperçois les lignes de code. Je me figure des masses touffues, velues, qui chaque fois que je soulève une chose, une action quotidienne, acheter un billet de train ou une place de théâtre, prolifèrent sous la pierre comme des mousses, des fourmis. Je fais une expérience mentale, je supprime le code comme on éteindrait l’électricité dans le monde entier et tout plonge dans le noir, la faim, le froid. Rien de bucolique ne se profile, aucune vision champêtre, seulement la guerre, la désolation, l’apocalypse.
 

Dans l’iPhone 13, par exemple, 15 milliards de transistors font des billions de calculs par seconde. 
 

Si la grammaire est l’art de parler, le code est l’art de programmer, et programmer, l’art d’expliquer ses pensées à la machine par des signes que les hommes ont inventés à ce dessein…
 

– Python, ajoute-t-elle, s’écrit très rapidement, c’est un atout. En revanche, il s’exécute un peu moins vite que d’autres langages. Il faut toujours arbitrer entre le temps d’écriture et le temps d’exécution.
Cette idée d’exécution me plonge dans des abîmes de réflexion. Qu’un signe produise autre chose que du sens, je n’en reviens toujours pas, même si évidemment je pense aux notes d’une partition qu’on exécute. Et la langue courante ? Et si la littérature s’exécutait, que se passerait-il ? Tous les livres prendraient vie, nous deviendrions les personnages, leurs histoires contamineraient nos existences. La poésie s’exécuterait plus vite que la peinture. La Terre serait instantanément bleue comme une orange. La question du temps m’épate, le code court après la vitesse, pour qu’entre le signe et ce qu’il produit, l’intervalle se réduise, disparaisse, n’existe pas, running code, disent les Anglo-Saxons.
 

Big Data est une masse volumineuse et véloce. Si elle se composait de livres, elle napperait tout le territoire américain et grimperait sur cinquante-deux étages. Si elle se composait de CD, on en verrait cinq colonnes monter jusqu’à la Lune. Certains parlent du déluge de données face auquel il faut dresser une arche, au moins le savoir-faire d’un Noé ou d’un Thésée pour frayer son chemin, contrer cette manne, qu’elle ne nous engloutisse pas, ne devienne pas notre châtiment suprême.
 

Mais j’ai lâché Anna Karénine, je l’ai lu avidement jusqu’à la page 350 et je me suis arrêtée tout net. Je n’arrive pas à le reprendre, je ne peux plus lire que la moitié d’un roman épais. J’entends souvent que les gens n’ont plus le temps pour ça mais si on fait le calcul, ils passent des heures devant des séries, à commencer par moi qui cède à ce loisir paresseux. C’est une question de cerveau, pas de temps, et de motivation, comme si l’idée que les romans ne disent plus le monde s’installait dans nos esprits. C’est une malédiction car le désir d’écrire, lui, ne disparaît pas et augmente même avec l’espérance de vie (après la retraite, les gens ont du temps pour ça). Mais la littérature, elle, a peut-être l’avenir d’un artisanat très rare comme la glyptique ou la plumasserie, bonne à ne plus fournir qu’une clientèle triée sur e volet. Si au moins elle avait le savoir-faire des luthiers, indémodable, indispensable et modeste, mais non, même pas.


 

dimanche 19 novembre 2023

[Banks, Iain M.] L'homme des jeux

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'homme des jeux
           (Cycle de la Culture)
           (The Player of Games)

Auteur : Iain M. BANKS

Traduction : Hélène COLLON

Parution :  en anglais en 1988,
                   en français dès 1992
                   (Robert Laffont)

Pages : 480

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans l'empire d'Azad, le pouvoir se conquiert à travers un jeu multiforme. Jeu de stratégie, jeu de rôle, jeu de hasard, le prix en est le trône de l'Empereur.
Gurgeh est le champion de la Culture, une vaste société galactique, pacifique, multiforme, anarchiste, tolérante, éthique et cynique où le jeu est considéré comme un art majeur.
S'il gagne, la paix sera sauvée entre la Culture et Azad.
S'il perd...

Voici le premier volume de la fameuse série de la Culture qui a renouvelé avec humour et panache le thème de la société galactique. Il sera suivi de L'Usage des armes et de Une forme de guerre.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1954 en Écosse, Iain M. Banks a connu le succès dès 1984 avec son premier roman, Le Seigneur des guêpes. En 1987, il entama en parallèle une carrière d’auteur de science-fiction avec Une forme de guerre, premier opus de son célèbre cycle de la Culture. Grâce à celui-ci, il renouvela le genre du space opera en lui apportant finesse d’esprit, humour anglais, cynisme et ironie politique. Auteur reconnu tant pour ses romans de littérature générale que pour ceux de science-fiction, il était considéré par le Times  comme l’auteur anglais le plus imaginatif de sa génération. Il fut d’ailleurs élu sixième meilleur auteur britannique de tous les temps dans un sondage de la BBC. Iain M. Banks est décédé le 9 juin 2013.

 

 

Avis : 

Que vous soyez familier de la littérature de science-fiction ou complet néophyte, ce très bon deuxième tome du vaste Cycle de la Culture – un space opera dont les épisodes largement indépendants se découvrent aisément dans le désordre ou même individuellement – a tout pour vous captiver : le rythme, l’humour et l’imagination de sa narration, comme la portée politique et philosophique de son propos.

La Culture est une civilisation utopique post-humaniste regroupant à travers la galaxie, souvent à bord de structures artificielles, une société technologiquement avancée composée d’humanoïdes augmentés, d’extra-terrestres assimilés et d’intelligences artificielles conscientes. Anarchiste et égalitariste – les genres y sont interchangeables et les notions de propriété et de pouvoir n’y existent pas –, elle offre à ses habitants une existence quasi illimitée, confortable et hédoniste, dégagée de tout tracas par la prise en charge des contingences, matérielles, politiques et sécuritaires, par des intelligences artificielles bienveillantes. Celles-ci ont notamment la responsabilité sous-jacente, discrètement exercée, des opérations diplomatiques et militaires nécessaires à la stabilité, voire à l’expansion, de la Culture lorsqu’elle rencontre des civilisations étrangères. Cette interface plus ou moins violente est du domaine d’une agence, nommée Contact, dont personne ne sait à vrai dire grand-chose.

Quelle n’est donc pas la surprise de Gurgeh, champion incontesté du jeu sous toutes ses formes au sein de la Culture, lorsque Contact sollicite son aide pour l’étude de l’Azad, un jeu d’une complexité inégalée qui structure l’organisation de l’Empire, une civilisation récemment découverte se caractérisant par un régime dictatorial et violent, aussi profondément sexiste et inégalitaire que dangereusement belliciste et colonialiste. En premier lieu peu enclin à quitter son confort pour un voyage censé durer cinq ans, Gurgeh accepte la mission sous la pression de circonstances désagréables et le voilà bientôt parachuté en plein coeur de l’Empire, étranger désarçonné par des mœurs et des valeurs à l’exact opposé des siennes, ayant fort à faire pour comprendre les règles de l’Azad, cette compétition qui ne restera jamais qu’un jeu pour lui mais qui, a contrario, décide de la place de chacun dans la société de l’Empire. A moins, au trouble grandissant de Gurgeh, que cette partie gigantesque ne revête aussi pour la Culture un enjeu insoupçonné, propre à ébranler bon nombre de ses certitudes…

Pris dans les filets d’un rythme narratif allant crescendo jusqu’au spectaculaire bouquet final, l’on reste impressionné, de la première à la dernière page, par l’envergure et la précision de l’imagination avec laquelle, non sans ironie, l’auteur construit et oppose ses deux modèles de civilisations, l’une a priori idéale, l’autre a fortiori mauvaise, au final les deux faces de notre ambivalence humaine et, à tout bien considérer, pas si binairement différentes. A vivre parmi les Azadiens, ces Barbares qui nous ressemblent tant, nous les humains d’aujourd’hui, Gurgeh lui-même évolue, éprouve malgré lui des sympathies, se sent gagné lui aussi par l’ivresse de vaincre, bien supérieure au simple plaisir de jouer. En même temps, il prend conscience des aspects les plus retors et manipulateurs de Contact, habile à lui faire endosser à son insu le rôle du Cheval de Troie pour dynamiter l’ennemi de l’intérieur. La Culture mène en réalité une guerre qui ne porte pas son nom et, toute libérale qu’elle soit, n’hésite pas à adopter les règles de l’adversaire pour mieux en prendre le contrôle. Destruction pure et simple de sociétés jugées inférieures et colonialisme de la part de l’Empire, ingérence et déstabilisations politiques de la part de la Culture, ce sont autant de pratiques courantes sur cette Terre que dénonce sarcastiquement Iain Banks, renvoyant dos à dos les clans de tout bord, aux mains aussi sales les unes que les autres.

Sur une trame magistralement tissée de suspense et d’ironie par une imagination impressionnante de cohérence et de précision, Iain Banks nous offre une addictive et réjouissante lecture à plusieurs niveaux, propre à séduire n’importe quel lecteur, adepte ou non de science-fiction. (4/5)

 

 

Citations :

Ah ! Comme tout est merveilleux au sein de la Culture, n’est-ce pas, Gurgeh ? Nul n’y meurt de faim ni de maladie, les catastrophes naturelles n’y font jamais de victimes, rien ni personne n’y est exploité. Pourtant le hasard et la chance existent encore, ainsi que les peines de coeur et la joie ; oui, le hasard demeure, l’avantage et le désavantage.
 

Les récits qui se déroulaient au sein de la Culture et décrivaient des situations où « les choses tournaient mal » commençaient généralement ainsi : un être humain perdait son terminal, l’oubliait quelque part ou l’abandonnait délibérément.  C’était une convention ; en d’autres temps, on aurait pris pour point de départ un individu s’écartant du sentier forestier ; plus tard, ç’aurait été la voiture tombant en panne sur une route déserte. Qu’il soit en forme de bague, de bouton ou encore de stylo, le terminal était ce qui vous reliait à tous les individus et à tous les éléments de la Culture. Avec lui, quand on voulait savoir quelque chose ou qu’on avait besoin d’aide, on n’avait, selon le cas, qu’à poser une question ou lancer un appel. (…)
Terminal était synonyme de sécurité.
 

Comme le disait le proverbe : tomber n’a jamais tué personne ; ce qu’il faudrait, c’est ne jamais s’arrêter de tomber.
 

L’ennui, c’est qu’il ne voulait ps perdre. Il ne ressentait aucune animosité personnelle à l’encontre de Bermoiya, mais désirait éperdument sortir vainqueur de cette partie, de la suivante, et de celle qui vendrait ensuite. Il venait seulement de comprendre à quel point l’Azad pouvait être envoûtant lorsqu’on y jouait dans son environnement d’origine. (…) Maintenant, il savait pourquoi ce jeu avait permis à l’Empire de se perpétuer. L’Azad créait en lui-même une soif insatiable de victoires accumulées, de pouvoir, de territoires toujours plus étendus et de domination toujours plus grande. 
 

Ce que vous avez vu ce soir, cela aussi est l’Empire. Et il existe entre les deux visions des tas de choses que je ne puis vous montrer ; toute la frustration qui pèse sur les pauvres comme sur les gens plus aisés, simplement parce qu’ils vivent dans une société où personne n’est libre d’agir selon ses choix. Le journaliste qui ne peut pas écrire ce qu'il sait pourtant être la vérité, le médecin qui ne peut soigner un être souffrant parce que celui-ci n’appartient pas au bon sexe… Un million de phénomènes similaires, jour après jour, des choses peut-être moins mélodramatiques, moins grossières que ce que je vous ai montré ce soir, mais qui n’en font pas moins partie de l’ensemble, des choses qui comptent parmi les manifestations de cette société. Le vaisseau vous a dit qu’un système coupable ne reconnaît point d’innocents. Moi, je dirais que si. Il reconnaît l’innocence d’un petit enfant, par exemple, et vous avez bien vu comment ils se comportent dans ce domaine. En un sens, il reconnaît même le « caractère sacré » du corps… mais pour mieux le violer. Encore une fois, Gurgeh, tout cela peut se ramener à la notion de propriété, de possession ; à l’acte de prendre afin d’avoir. 
 
 
Il plongea son regard dans les yeux de l’étranger.
Et n’y lut rien. Ni pitié ni sympathie, pas trace de bonté ni de tristesse. Oui, il plongea dans ces yeux, et tout d’abord il songea au regard qu’avaient parfois les criminels lorsqu’ils s’entendaient condamner à une mort expéditive. Un regard d’indifférence ; ni désespoir ni haine, mais quelque chose de plus terne et de plus terrifiant. Un regard résigné,  un regard qui disait : plus d’espoir ; un drapeau hissé par une âme qui ne s’en souciait déjà plus.
Mais si ce fut, en ce brusque instant de lucidité, l’image du condamné qui lui vint tout d’abord à l’esprit, Bermoiya sut en même temps qu’elle ne convenait pas. Quelle image aurait pu convenir, cela il l’ignorait. Peut-être était-elle inconnaissable.
Et puis tout à coup, il sut. Et tout à coup, pour la première fois de sa vie, il comprit ce que ressentait les condamnés quand ils le regardaient dans les yeux, lui, Bermoiya.


Vous savez, monsieur Gurgeh, j’ai entendu dire que dans votre « Culture », vous n’aviez pas de lois. Je suis sûr qu’il s’agit d’une exagération, mais il doit tout de même y avoir un peu de vrai là-dedans ; donc je veux croire que vous voyez dans le nombre et la rigueur de nos lois… une grande différence entre notre société et la vôtre. Nous possédons ici un grand nombre de règles, et nous essayons de vivre en accord avec les lois de Dieu, du Jeu et de l’Empire. Mais il y a un avantage à posséder des lois : le plaisir qu’on peut prendre à les enfreindre. Les personnes ici présentes ne sont pas des enfants, monsieur Gurgeh. (…) Règles et lois n’existent que par le plaisir que nous prenons à commettre ce qu’elles interdisent, mais, du moment que la plupart des gens respectent leurs prescriptions la plupart du temps, elles remplissent leur office : l’obéissance aveugle aux lois ferait de nous… ha ! (…) Rien de plus que des robots !


Et de toute façon, l’identité a-t-elle une quelconque importance ? Personnellement, j’en doute. On est ce qu’on fait, et non ce qu’on pense. Seules comptent les interactions (cela n’empêche pas le libre arbitre, non incompatible avec la thèse qui veut que nous soyons définis par nos actes). Et d’abord, qu’est-ce que le libre arbitre ? Le hasard. Le facteur aléatoire. Si l’on admet qu’en dernière analyse l’individu n’est pas prévisible, alors le libre arbitre ne saurait être autre chose. (…)
C’est le résultat qui compte, et non les moyens mis en oeuvre pour l’obtenir (sauf, naturellement, si l’on considère le processus d’achèvement comme une série de résultats en soi). Quelle importance qu’un esprit soit constitué de grosses cellules animales spongieuses fonctionnant à la vitesse du son (dans l’air !), ou de nanomousse étincelante à réflecteurs et structures de cohérence holographiques, le tout agissant à la vitesse de la lumière ?  (…) L’un comme l’autre, ce sont des machines, des organismes qui s’acquittent de la même tâche.
Tout cela n’est que matière commutant l’énergie sous une forme ou une autre.
Commutations. Mémoire. Cet élément aléatoire qui est le hasard et qu’on appelle choix : tous des communs dénominateurs. 
 
 
« Non, la vie n’est pas juste. Pas intrinsèquement. » (…)
« Mais on peut s’efforcer de la rendre juste, reprit Gurgeh. C’est un but qu’on peut se fixer. On peut choisir de tendre vers lui, ou bien s’en détourner. Nous avons opté pour la première solution. Je regrette que vous nous trouviez si répugnants pour cela.
« Le mot ’’répugnant’’ est faible pour décrire ce que je ressens à l’égard de votre précieuse Culture, Gurgeh. Je ne suis même pas sûr de disposer des termes adéquats pour vous dire ce que j’en pense, de cette… Culture. Vous ne connaissez ni la gloire, ni la fierté, ni la notion de culte. Vous détenez un certain pouvoir, je l’ai constaté. Je sais ce dont vous êtes capables… Mais vous n’en restez pas moins des impuissants. Et vous le serez toujours. Les êtres humbles, pitoyables, apeurés, lâches… ceux-là ne durent pas éternellement, aussi terribles et imposantes que soient les machines à l’intérieur desquelles ils rampent. Un jour viendra où vous vous effondrerez ; et ce n’est pas votre batterie d’engins flamboyants qui vous sauvera. Ce sont les forts qui survivent. Voilà ce que nous enseigne la vie, Gurgeh, voilà ce que nous montre le jeu. La lutte pour la suprématie, le combat qui révèle la valeur. » (…)
Que répondre à cet apical ? (…) Que l’intelligence pouvait surpasser la force aveugle de l’évolution et sa tendance à mettre l’accent sur la mutation, la lutte et la mort ? Que la coopération consciente était plus efficace que la compétition sauvage ? Que l’Azad pouvait être tout autre chose qu’un simple combat, si l’on s’en servait pour structurer, communiquer, définir… ? (…)
« Vous n’avez pas gagné, Gurgeh, reprit Nicosar d’une voix basse mais dure, presque un croassement ? Les individus dans votre genre ne gagneront jamais. (…) Vous jouez, mais vous ne comprenez rien à rien, n’est-ce pas? »

jeudi 7 mars 2019

[Oughourlian, Jean-Michel] Le travail qui guérit






J'ai beaucoup aimé

Titre : Le travail qui guérit

Auteur : Jean-Michel OUGHOURLIAN

Editeur : Plon

Parution : 2018

Pages : 106








Présentation de l'éditeur :   

Le psychiatre Jean-Michel Oughourlian s'est immergé dans les extraordinaires " usines apprenantes " de la Fondation Amipi où le travail guérit. L'entreprise est un lieu de production, c'est aussi un lieu où se fabrique l'être humain. Elles sont six, réparties entre Nantes, le Mans, Tours et Cholet. Six usines où sont fabriqués les système de câblages électriques équipant les voitures haut de gamme de PSA et Renault, entre autres. Leur particularité ? Tous leurs opérateurs (700 sur un effectif total de 830 personnes) sont des handicapés mentaux : porteurs de trisomie 21, souffrant d'autisme, de schizophrénie, de retards cognitifs importants, etc.  Pourtant, ils travaillent tous. Ils ont un salaire, des contraintes (les horaires, le rendement, la qualité), en somme une vie professionnelle (et personnelle) normale. Et un objectif : la réinsertion en milieu " classique " (usine, entrepôt, commerce...).  
Son constat ? " L'usine réussit là où la psychiatrie a échoué. A l'hôpital, beaucoup parmi ces opérateurs seraient des légumes. Là, ils progressent. "  C'est le travail qui guérit. L'entreprise est un lieu de production, c'est aussi un lieu où se fabrique l'être humain. Sa dimension n'est pas seulement financière : elle est aussi sociologique. Qu'est-ce que l'intelligence ? Comment le travail des mains peut-il agir sur les neurones et les synapses du cerveau ? Quel rôle tient le mimétisme dans la " normalisation " de ceux que l'on appelle handicapés ? S'appuyant sur des études neurologiques, ce livre est d'abord un récit. L'histoire d'Angèle, d'Antoine ou de Jérémie qui, comme Bernard Vendre, eurent un jour droit à ce verdict terrible : " Débile il est, débile il restera. " Mais débiles, ils ne le sont plus...


Un mot sur l'auteur :

Jean-Michel Oughourlian, né en 1940 à Beyrouth au Liban, est un neuropsychiatre et psychologue, ainsi qu'un écrivain et essayiste, reconnu aussi bien en France qu´aux États-Unis pour sa collaboration avec René Girard — membre de l'Académie française — et ses travaux autour de la théorie du désir mimétique.
Il est actuellement président de l'Association des médecins de l'Hôpital américain de Paris, ainsi que membre d’honneur de l’association Recherches mimétiques, qui a pour objet de structurer la recherche liée à la théorie mimétique issue des travaux de René Girard et d'organiser sa diffusion en langue française.
Humaniste catholique, ambassadeur de l'ordre souverain de Malte auprès de la République d'Arménie, Jean-Michel Oughourlian est engagé dans la lutte contre la précarité, l’exclusion et les maladies menant à la dépendance au travers de la défense de l'intégrité physique, psychologique et spirituelle des individus.
Depuis sa retraite de ses activités cliniques en France, il partage son temps entre ses fonctions diplomatiques et humanitaires en Arménie et de nombreuses conférences dans des universités notamment aux États-Unis. 
(Source : Wikipedia)

 

 

Avis :

Jean-Michel Oughourlian est un psychiatre renommé pour ses travaux de recherche sur la mimétique et pour son engagement contre l'exclusion, notamment celle résultant de maladies handicapantes. Il approuve et soutient ici l'expérience concluante de l'Association AMIPI, qui réussit à rendre à une vie normale des personnes handicapées mentales, en les intégrant dans ses "usines apprenantes". De la même façon que c'est en forgeant qu'on devient forgeron, c'est en leur rendant la confiance en eux et en les plaçant en situation d'apprentissage progressif basé sur la mimétique, que ces usines parviennent à faire progresser et à rendre autonomes des personnes jusqu'alors exclues et reléguées en milieu psychiatrique. 
Au-delà du plaidoyer pour le développement de telles initiatives dans la lutte contre le handicap et l'exclusion, cet ouvrage est aussi une réflexion sur l'avenir de notre société : le développement de l'intelligence artificielle ne va-t-il pas exclure un grand nombre d'êtres humains du travail, donc des apprentissages structurants qui permettent à tout un chacun de développer son intelligence et son identité ? 
Selon l'auteur, la notion de handicap se confond avec celle de l'exclusion : tandis que l'intégration fait d'une personne dite handicapée quelqu'un d'ordinaire, toute exclusion fait d'une personne dite normale une sorte de handicapé pour la société. 
A lire et à diffuser autour de soi pour contribuer à changer le regard sur le handicap, et peut-être aussi, sur le travail. (4/5)