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dimanche 28 janvier 2024

[Hassaine, Lilia] Panorama

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Panorama

Auteur : Lilia HASSAINE

Parution :  2023 (Gallimard)

Pages : 240

Accès au livre : ISBN 9782073035059  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :

« C’était il y a tout juste un an.
Une famille a disparu, là où personne ne disparaissait jamais.
On m’a chargée de l’enquête, et ce que j’ai découvert au fil des semaines a ébranlé toutes mes certitudes. Il ne s’agissait pas d’un simple fait-divers, mais d’un drame attendu, d’un mal qui irradiait tout un quartier, toute une ville, tout un pays, l’expression soudaine d’une violence qu’on croyait endormie. »

Hélène, ex-commissaire de police, reprend du service pour retrouver un couple et leur petit garçon, Milo. Elle rencontre les dernières personnes à avoir été en contact avec eux. Depuis que la France a basculé dans l’ère de la Transparence, ces hommes et ces femmes vivent dans un monde harmonieux, libéré du mal, où chacun évolue sous le regard protecteur de ses voisins. Mais au cours de son enquête, Hélène va dévoiler une vérité aussi surprenante que terrifiante.
À travers cette contre-utopie, c’est le monde d’aujourd’hui que l’auteur interroge. Ce roman haletant montre des êtres en proie à leurs pulsions et à leurs fêlures derrière leur apparente perfection.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Lilia Hassaine a trente et un ans. Elle a déjà publié aux Éditions Gallimard L’œil du paon (2019, Trophée Folio - Elle) et Soleil amer (2021).

 

 

Avis :

Extrapolant à l’extrême nos tendances contemporaines, Lilia Hassaine imagine une crédible contre-utopie, où la dictature de l’ultra-transparence aboutit au triomphe de l’hypocrisie dans une société retranchée derrière les apparences.

Nous sommes en 2049. Depuis que, vingt ans plus tôt, la « Revenge Week » – semaine de la vengeance – a tourné à la révolution sanglante lorsque les victimes de harcèlement, de crimes familiaux et de délits écologiques ont entrepris de se faire justice dans la violence, et que, pour apaiser le pays, le gouvernement a adopté une nouvelle Constitution, la France métamorphosée vit sous le règne de la Transparence, un « pacte citoyen fondé sur la bienveillance partagée et la responsabilité individuelle ». Ceux qui le désirent – précisons : et qui en ont les moyens – peuvent vivre en totale sécurité dans des quartiers transparents, constitués d’habitations de verre qui les livrent au regard bienveillant et protecteur d’autrui. Les autres sont libres de s’entasser en marge, à leurs risques et périls, dans des zones de non-droit – devenues, il faut le dire, de plus en plus défavorisées au fil du temps.

C’est dans l’un de ces quartiers de verre, où ni secrets ni criminalité n’existent plus, qu’à la stupéfaction générale, une famille s’évapore au nez et à la barbe de tous. Ravie de reprendre du service alors qu’elle n’était plus depuis longtemps qu’une « gardienne de protection », une ex-commissaire est chargée d’enquêter. Car, crime il y a bien eu. Et, malgré les déboires de sa propre vie privée et, bientôt, les pressions dans cette société boule de verre propice aux effets de loupe, il va lui falloir faire la part des mensonges et des hypocrisies pour mettre au jour les vérités sordides camouflées sous la perfection affichée.

Captivé par le suspense et par l’original – mais jamais invraisemblable – imaginaire de ce récit habilement construit, dans une langue vive et élégante, entre fable et polar, l’on se retrouve face au miroir, pas si déformant, qu’avec une lucidité critique, l’auteur tend à la société d’aujourd’hui. Montée des populismes, libertés sacrifiées aux obsessions sécuritaires, confusion entre opinion et justice. Vies privées mises en vitrine sur des réseaux sociaux favorisant par ailleurs l’isolement, le conformisme et l’emballement émotionnel au détriment de la réflexion. Vie liquide de l’éphémère et de l’immédiateté, mirage et dictature des apparences dans un monde où tout le monde surveille tout le monde, se compare, aime ou déteste en stigmatisant la différence. Nettoyage des textes de tout ce qui peut paraître incorrect, wokisme : autant de glissements actuels de la société qu’il suffit juste à l’auteur de prolonger pour nous présenter une vision de cauchemar dont il faut bien reconnaître qu’elle paraît à peine dystopique.

C’est un panorama bien inquiétant que nous présente ce roman d’anticipation auquel on n’a aucun mal à croire, tant il reflète de vérités sur les tendances de la société contemporaine. Plus encore qu’une dystopie originale et un polar addictif, ce troisième livre de Lilia Hassaine est un puissant roman social, riche de sens et fort habilement construit. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Aujourd’hui elle a seize ans (...). Pour elle, l’amour est un projet. Pour moi, je le sais désormais, l’amour est une fugue. Au sens musical. Les voix s’accordent un court instant, mélodieuses, puis se séparent, en contrepoint. Je n’ai jamais autant aimé mon mari qu’en son absence. Sa liberté, c’était mon pays imaginaire, celui de mes élucubrations et de mes angoisses. Je l’aimais parce qu’il n’existait pas. Je l’aimais parce que je pouvais le réinventer sans cesse, à chaque printemps de mes journées, le convoquer dans mes songes, le parer de toutes sortes de mystères. Je l’aimais parce que je l’attendais.


Ma fille est une professionnelle du spectacle, et le spectacle, c’est elle. Si elle le pouvait, elle se promènerait avec un lampadaire au-dessus de la tête pour être toujours éclairée à son avantage. Je dois vous paraître rétrograde, mais je suis consciente que ce mouvement a démarré il y a longtemps déjà, quand chaque photo Instagram était une fenêtre sur nos vies. On dévoilait nos intérieurs, nos corps et nos opinions. Très vite, la discrétion a eu l’air d’une affreuse prétention. Refuser de montrer, c’était dissimuler.
Dans la sphère professionnelle, beaucoup d’entreprises avaient déjà aboli les murs. Un être humain isolé dans un bureau représentait un risque : et s’il ne travaillait plus ? Et s’il passait son temps à gérer ses affaires personnelles, ou à jouer à des jeux en ligne ? En abattant les cloisons, les patrons faisaient des économies de surface, mais ils pouvaient surtout savoir qui arrivait à quelle heure, s’assurer que tout le monde était bien occupé à sa tâche et s’éviter deux ou trois affaires de mœurs au passage. Tout cela était présenté comme un gain de convivialité. On est tous ensemble, on est une équipe. La convivialité consistait donc à entendre les conversations téléphoniques de Clara, à subir les bruits de bouche de Michel et à voir Sylvain s’éclipser tous les jours à 11 heures aux toilettes. La société a pris le même chemin. Elle s’est muée en un gigantesque open space.
Les réseaux sociaux ont connu leur apogée au moment de la révolte de 2029. L’avenir était alors au métavers, on nous promettait que l’homme du futur s’échapperait du monde matériel grâce à des casques de réalité virtuelle. Personne n’avait anticipé le scénario inverse : une société où, sans casque ni lunettes connectés, on jouerait chaque jour à être l’avatar de soi-même.


La maison est spartiate. Un vieux frigo, pas de table basse, pas de vitrécran ni de télévision, des fauteuils en cuir craquelé, patiné, une bibliothèque dont je ne peux décrocher mon regard. En ville, elles ont peu à peu disparu des intérieurs. On préfère désormais les tablettes numériques, plus légères, plus pratiques. Surtout, elles permettent de lire la dernière version en date d’un ouvrage : depuis que les auteurs peuvent retoucher leur texte après publication, le livre n’est plus cet objet poussiéreux, figé dans le passé, il évolue, s’adapte à l’époque. Les maisons d’édition ont même recruté des modérateurs professionnels, chargés de retravailler et de nettoyer certains passages à la place de l’auteur. Trois versions d’un même ouvrage (une version brute, pour les universitaires, une version abrégée, pour les impatients, et une version normalisée, pour les plus sensibles) sont aujourd’hui disponibles grâce aux nouvelles tablettes.


Je sais que ce soir David sera là et qu’il fera comme si de rien n’était. Je sais aussi que je ferai comme lui. Je sais le mensonge de nos existences, l’image qu’on veut donner, parce que vivre en dehors du bonheur, c’est déjà être déclassé.
 
 
Moi-même, j’y croyais, je regardais ces photos [influenceuses] avec une pointe de jalousie et pas mal d’envie, ça avait l’air si simple, le bonheur, il suffisait d’aller à l’hôtel Machin, de manger dans tel restaurant, d’acheter telle crème, telle fringue, de payer tel coach, à grand renfort de codes promotionnels. Je regardais la vie des autres défiler et j’en oubliais la mienne, que je trouvais sans intérêt. Je ne pouvais ni consommer, ni même devenir un produit de consommation, comme certaines de mes amies aux parents permissifs. Elles se filmaient dans leur intimité, et plus c’était intime, plus l’algorithme les encourageait à recommencer. Plus elles dévoilaient de morceaux de peau, plus elles devenaient visibles, et plus elles étaient récompensées. Le like est l’équivalent numérique de la croquette pour chiens, me répétait mon père, professeur de philosophie au crâne dégarni. Il m’interdisait tout ça. Je vivais seule avec lui, dans un lotissement pavillonnaire, et je m’ennuyais à en crever. Il me disait : Prends un livre comme il m’aurait dit : Prends un médicament, et il s’imaginait que j’allais l’écouter.
J’avais aimé les livres. Le problème n’était pas que je ne les aimais plus, mais que je ne savais plus comment les faire fonctionner. Il n’y avait pas de bouton latéral, pas de mode veille. Et, même quand je parvenais à me concentrer pendant deux ou trois pages, je sentais mon cœur palpiter d’agacement, les phrases étaient trop longues, trop bavardes, elles ne s’adressaient pas à moi, c’était à moi de faire l’effort de les lire et de les comprendre. Mon smartphone était bien plus puissant, il ne me demandait rien, il anticipait mes désirs, et tout semblait gratuit. Plus tard, j’ai compris qu’il se nourrissait de mon ennui et que j’avais payé tous ces gens de mon temps. J’avais cru les belles parleuses, celles qui se piquaient de sororité et de bienveillance alors qu’elles s’enrichissaient sur le dos de mes complexes d’adolescente.


Je me suis souvent demandé à partir de quel âge on devenait vieux. Peut-être est-ce à partir du jour où l’on met en terre l’un des siens. On peut devenir vieux très jeune. À la mort de mon père, je n’avais que dix-neuf ans. J’ai dépassé cette année l’âge qu’il avait quand il m’a quittée. Ça non plus, on n’y est pas préparé. Les morts ont pour toujours l’âge qu’ils avaient au moment de mourir.


Les enfants ont disparu des rues, ils ne jouent plus au ballon et passent leurs journées avec des casques de réalité virtuelle vissés sur le crâne. Ils partent en vacances dans des paysages éphémères et construisent des châteaux de sable sur des plages virtuelles face à des océans artificiels. Quand ils retirent leurs casques, leurs parents ne leur semblent pas plus réels. Ils ont tout fait pour incarner ce qu’ils rêvaient d’être, physiquement et professionnellement, devenant peu à peu leurs propres avatars. Soyez vous-même en mieux, promet la publicité de la clinique Élite, à Chareau, spécialiste du ravalement esthétique.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

samedi 8 janvier 2022

[Hassaine, Lilia] Soleil amer

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Soleil amer

Auteur : Lilia HASSAINE

Parution : 2021 (Gallimard)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

À la fin des années 50, dans la région de l’Aurès en Algérie, Naja élève seule ses trois filles depuis que son mari Saïd a été recruté pour travailler en France. Quelques années plus tard, devenu ouvrier spécialisé, il parvient à faire venir sa famille en région parisienne. Naja tombe enceinte, mais leurs conditions de vie ne permettent pas au couple d’envisager de garder l’enfant…
Avec ce second roman, Lilia Hassaine aborde la question de l’intégration des populations algériennes dans la société française entre le début des années 60 et la fin des années 80. De l’âge d’or des cités HLM à leur abandon progressif, c’est une période charnière qu’elle dépeint d’un trait. Une histoire intense, portée par des personnages féminins flamboyants.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Née en 1991, Lilia Hassaine est une journaliste française, romancière et chroniqueuse dans l'émission Quotidien de TMC. En 2019, elle a publié un roman fantastique, L'oeil du paon. Soleil mer est son second roman.

 

 

Avis :

Lorsqu’au début des années soixante, Naja quitte l’Algérie avec ses trois filles pour rejoindre son mari Saïd, ouvrier dans l’industrie automobile, son arrivée en France est un désenchantement. Leurs conditions de vie rendent même problématique l’élargissement de la famille au quatrième enfant à naître…

De la création pleine d’espoir des cités HLM à leur ghettoïsation progressive, c’est l’histoire de l’intégration des populations algériennes en France qui défile dans ces pages, en une cascade de désillusions toute entière contenue dans l’oxymore du titre emprunté à Rimbaud. Arrivé le premier, Saïd, le père, est loin d’avoir pu préparer pour les siens une existence aussi séduisante qu’escompté. En mère-courage et au prix d’un impossible secret qui rejaillira, leur vie durant, sur toute la famille, Naja tâche d’élever au mieux ses enfants, sans parvenir à les préserver complètement. Tandis que les filles se voient, en plus, confrontées aux limitations de la condition féminine traditionnelle, tous se retrouvent coincés dans une dualité biculturelle qui les condamne à n’être aux yeux de tous, en France comme en Algérie, que d’éternels intrus sans complète appartenance. Et pendant que leur cité HLM, symbole de confort et de modernité dans les années soixante, se vide peu à peu de ses classes moyennes pour ne bientôt plus regrouper que les déshérités incapables de partir vivre ailleurs, préjugés et déterminisme social génèrent chez les jeunes générations de bien cruelles désillusions.

Construit autour de personnages multiples que l’on perçoit volontiers représentatifs, le récit pose sans candeur ni misérabilisme les questions de l’intégration et des obstacles à l’ascension sociale. La narration résonne particulièrement des difficultés propres aux femmes, qui, entre tradition et modernité, peinent encore davantage à trouver leur place. Pourtant, s’inscrivant bien avant la violence qui enferment les cités sur elles-mêmes aujourd’hui, elle évoque une situation alors encore ouverte sur l’espoir. Ainsi, chacune des trois filles de Saïd et Naja réussit un peu plus à s’émanciper que la précédente, l’accès à l’éducation ouvre de nouvelles portes, et le roman s’achève sur une réconciliation identitaire réussie pour un des fils et pour ses propres enfants.

Relativement courte, la narration épouse le rythme « stroboscopique » d’une succession commentée de flashes photographiques. Placé en observateur extérieur, le lecteur n’y trouvera ni grande émotion, ni intensité psychologique, mais une chronique efficace et pertinente, agréable à lire et pleine de beaux passages. (4/5)

 

 

Citations :

Le cerveau humain est si bien fait qu’il vous console avant les coups. C’est l’expérience du deuil : on souffre après. Au départ, on se représente la belle vie que le défunt a eue, on témoigne, on discourt, on pose. Mais quelques jours plus tard, il n’y a plus que la solitude et le manque.
 

Plus les années passaient, plus le secret s’enfonçait, et on empilait par-dessus des mensonges comme on coule du béton pour combler un trou. Mais les secrets qu’on enterre ne meurent pas pour autant. S’ils n’éclatent pas au grand jour, ils exhalent des vapeurs contre lesquelles on ne peut rien.
 

Ces derniers temps, Ève était particulièrement apprêtée, comme si la maternité lui avait donné plus d’allure encore. Devenir mère l’avait changée en femme. Naja se demandait si on pouvait dire ça d’elle aussi, sans doute pas, elle était invariablement toujours la même. Elle s’était fait la réflexion quelques années auparavant, quand Saïd l’avait emmenée à Orly voir les avions décoller. Avec les enfants, ça leur faisait une sortie le dimanche, pas très loin de chez eux. Elle avait réfléchi à tout cela, comme à une métaphore de sa vie : voir les avions décoller. Observer les mouvements des autres, depuis le tarmac de son existence. Elle songeait qu’elle finirait sans doute ses jours dans la même ville, dans le même HLM, qu’il ne se passerait jamais rien, aucun événement marquant, jamais, et que c’était ce qui la différenciait profondément d’Ève.
 

Naître fille, ça voulait dire devenir la boniche de ses frères, puis celle de son mari, ne jamais jouir d’aucun plaisir, si ce n’est ceux de la bouche, et donc grossir, grossir, grossir, tomber enceinte autant de fois que possible, accoucher sans un bruit, brider ses propres filles, qui reproduiront le même schéma à leur tour : « La féminité est une maladie transmissible. On trimballe les tares de nos mères, et on les refile à nos mômes », répétait souvent Michèle, la voisine. 
 

La chèvre s’est battue jusqu’à l’aube, avant de se faire dévorer comme toutes les autres. C’est le prix de la liberté, vois-tu Amir. Blanquette a bien fait. Mieux vaut une journée de bonheur qu’une vie entière avec la corde au cou.
 

« Mesdames, voici la machine à shampouiner tous les sols ! » Nour demanda à son père pourquoi le démonstrateur disait « mesdames ». « C’est injuste, ça a l’air rigolo de shampouiner les sols… », avant d’ajouter : « Moi, quand je serai grande, je défendrai les droits des hommes. »
 

Je vais te donner un carnet et quelques crayons. Tu n’es pas obligé de parler, tu sais… surtout si tu as des choses à dire. Tu remarqueras, plus tard, que ceux qui parlent le plus sont ceux qui en disent le moins.
 
 
« Papi, pourquoi ça fait pleurer la musique ? » Alors Marcel se mit au piano et joua l’Impromptu no 3 de Schubert. Il lui expliqua la différence entre les tonalités « joyeuses » et les tonalités « tristes »… comment ce morceau, écrit en sol bémol majeur, trouvait sa grâce dans le « bémol » précisément, la petite contrariété, le petit défaut qui donne sa personnalité à un visage. « La joie sans mélancolie, c’est un soleil qui brillerait sans discontinuer… La joie n’est la joie que parce qu’elle joue au funambule au-dessus du vide. La forme musicale de l’impromptu comporte une part d’improvisation. Le pianiste glisse sur le si bémol, et c’est dans ce point de tension, quand on manque de tomber, que le cœur bat plus vite… tu as dû déjà ressentir cela. Quand on se rattrape in extremis à une branche, qu’on évite la chute par un simple réflexe, tout tremble en nous. Voilà pourquoi ça fait pleurer, la musique. Voilà pourquoi j’aime autant le jazz. Parce que le fil du funambule, c’est la corde de notre âme. »


Marcel faisait exprès de lui parler comme à un adulte. Il faisait exprès aussi de ne pas lui proposer de jouer. Il voulait que l’idée vienne de lui, qu’il s’essaye sans demander la permission, comme quand il avait volé les caramels dans la bonbonnière. Quand le désir est irrépressible, la satisfaction est grande. Marcel voulait le surprendre en train d’apprivoiser les notes. Il jugeait que la liberté était le seul moyen de contraindre un homme.


Tu sais, ma seule joie dans le monde des vivants, la seule, c’est de voir mon petit-fils encore quelques années, de le voir devenir qui il est, capitaine de bateau, pianiste ou ce qu’il veut. Ne m’oublie pas, Ève, ne m’oublie pas en pensant que tu as le temps, on croit toujours qu’on a le temps, la vérité c’est que tu n’as jamais le temps pour moi parce que tu en as trop, du temps… la vérité surtout, c’est que j’ai moins de temps que toi. Tu verras quand tu auras mon âge, le temps sera pour toi une espèce protégée, comme les tigres blancs et les éléphants d’Afrique, alors fais-moi ce cadeau… mon petit-fils… de temps en temps…


D’un côté il se disait fier de ses origines et de sa culture, de l’autre il espérait se fondre dans le paysage français. D’un côté il désirait rentrer au bled, de l’autre il rêvait que ses enfants s’intègrent. Il oscillait entre deux pays, entre deux projets, et élevait ses enfants dans la même dualité. La dualité comme identité, c’était déjà une contradiction, il n’existait pas de mot pour dire « un et deux » à la fois. Le langage échouait à décrire sa réalité. Alors devant la faillite de la langue, on le renvoyait à son étrangeté : dans le regard des Français, il était l’immigré ; en Algérie, il s’en était aperçu au mariage de Maryam, il était aussi devenu l’immigré. On ne veut pas de celui qui arrive, on en veut à celui qui nous quitte. Il appartient à un ailleurs, à un espace qu’on tient à distance. Ne pas être « un », c’est être suspecté de duplicité.
 
 
Elles traversaient ensemble la vie quotidienne… mais la vie quotidienne est un décor de théâtre. La vie quotidienne est ce qui vient, par une somme d’habitudes, encadrer nos pensées obscures et nos douleurs secrètes. Faire les courses, le ménage, s’occuper des enfants, autant d’activités qui nous obligent, sans quoi on ne ferait plus rien. Le divertissement nous aide à survivre, car le désespoir est l’état naturel de l’homme. On ment tous.


L’écrivain, c’est celui qui fait de sa vie le réceptacle des secrets, des sentiments profonds. Il se métamorphose sans cesse, voyage de corps en corps, d’âme en âme, dans une quête métaphysique effrénée. Il s’invente pour comprendre l’autre, conscient que cet autre ne montre toujours qu’une partie de son être ; seule la face cachée de la lune l’intéresse. 


Un jour, au cours d’un dîner, il avait présenté Sylvie comme son « amie écrivain ». En rentrant, elle lui avait demandé pourquoi, et il lui avait répondu : « Ce n’est pas un métier, écrivain. C’est un trait de caractère. »


Elle voulait savoir si on pouvait choisir un mari qu’on n’aimait pas, juste pour obéir aux conventions sociales ou aux traditions. Sheila réfléchit un instant, puis elle retira son alliance et la lui passa au doigt : « Le voilà, le précieux sésame. Le mariage, ce n’est pas plus que ça. On en fait tout un flan mais tu sais Sonia, l’amour c’est autre chose. On parle de l’année 68, de la révolution sexuelle, de la libération des mœurs, mais ces idéaux ne sont réservés qu’à une certaine caste. Au fond, qui est libre ? Quelle femme peut aujourd’hui multiplier les relations amoureuses sans être insultée ou moquée ? La Parisienne libertine, la féministe de Saint-Germain, la femme de notable excentrique, pas Mme Tout-le-Monde. Mme Tout-le-Monde, elle doit se marier, faire des enfants, et si elle a désormais le droit de divorcer, Mme Tout-le-Monde a rarement un bon salaire, et donc tout à y perdre. Je crois que le jour où les femmes n’auront plus besoin de se positionner en fonction des hommes, en bien ou en mal d’ailleurs, on aura fait un grand pas. Aujourd’hui, certaines se promènent quasiment nues, affirmant qu’elles font ce qu’elles veulent de leur corps, tandis qu’elles ne pensent qu’à plaire à l’autre sexe – si la nudité était l’insigne du pouvoir, les hommes se baladeraient à poil. Regarde les Clodettes… elles sont libres, personne ne les force, mais elles servent la carrière d’un homme. Elles ont été inventées par l’imagination d’un homme, pour les hommes. Et puis il y a les autres, celles qui crient leur haine du masculin et surjouent la virilité. Dans un cas comme dans l’autre, l’homme est au centre de la réflexion, il est au centre du monde… Moi-même je ne peux m’en empêcher, je ne pense qu’à eux, et c’est en cela que je dis qu’on n’a pas tellement avancé. » Sonia reposa la question, elle espérait une réponse plus personnelle : « Tu me parles d’amour, Sonia. J’aime mon mari, oui, parce que c’est mon mari. »
 
 
Les maisons inhabitées sont des vieux livres, elles témoignent de la vie passée au présent. La maison d’Ève racontait une époque heureuse, couleurs vives, elle racontait la chaleur, coussins en velours,  elle racontait l’amour, fleurs séchées. Désormais, chaque grain de poussière semblait venir d’un sablier comptant les heures passées sans elle, la femme qui avait laissé son empreinte partout, une chemise de nuit sur une chaise, une brosse parsemée de cheveux blonds.


« La virginité est une pomme accrochée à un pommier. Quand la pomme est pourrie, c’est que l’arbre est pourri. » Saïd prononça cette phrase, en ouvrant la porte. Nour était trempée des pieds à la tête, elle avait pris la pluie. Il n’ajouta rien d’autre. Mais quand il aperçut le jeune homme sur sa mobylette, il descendit le chercher, le fit monter et lui posa une seule question : « Si tu veux épouser ma fille, elle est à toi. Si tu n’en veux pas, elle t’écoute. Alors ? » Décontenancé, le jeune homme répondit qu’il l’aimait mais qu’il n’était pas prêt, que leur histoire était trop récente, qu’il devait déjà gagner un peu d’argent, et d’autres choses encore, mais Saïd n’écoutait plus rien. « Tu vois, Nour, quand la pomme est pourrie, personne ne veut plus du pommier. »


Avec Naja et Michèle, elles commentaient le journal de 13 heures, puis regardaient ensemble l’émission Aujourd’hui Madame, destinée aux femmes au foyer. Le thème de ce 1er juillet 1976 était « Le viol, est-ce que ça existe ? ». Un homme répondait : « Ça dépend de leur tenue vestimentaire. C’est leur façon d’aguicher les passants qui fait qu’elles se font violer. » « Est-ce que toutes les femmes ont envie de se faire violer ? » « Je pense, oui. »


Les ruptures violentes donnent souvent des raisons supplémentaires de couper les ponts. Elles attisent la colère et rendent définitif ce qui était encore rattrapable. Le mot de trop, la phrase jetée en l’air, toutes ces réactions brutales ne sont que des tours de l’esprit pour se convaincre soi-même.


L’ex-professeure s’était prise d’affection pour son jeune voisin et l’accompagnait tous les mercredis à la bibliothèque. Elle lui expliquait les pouvoirs magiques des livres et de la littérature : « Peu importe d’où tu viens, peu importe la tête que tu as, si tu connais la correspondance de Flaubert, quelques vers de Rimbaud et la musique de Proust, tu as les passeports diplomatiques de toutes les sociétés et de tous les États. Le seul trait d’union entre les hommes c’est la culture, cette culture qu’on dit élitiste mais qui est universelle car elle a traversé les siècles. Les sonates de Beethoven sont arrivées jusqu’à nous parce qu’il y a dans cet art, comme dans la musique classique arabe ou le chant des oiseaux, une permanence du sentiment, une sorte d’âme supérieure. L’excellence de l’art dépasse les préférences, elle est la caisse de résonance de Dieu… »
 
 
En traversant les grandes artères, ils comprenaient qu’une distance ne se mesurait pas en kilomètres. Celle qui séparait Paris de leur cité leur semblait infinie : les immeubles haussmanniens, avec leurs pierres de taille, leurs garde-corps en fer forgé, avaient été construits pour durer là où, en l’espace de trente ans, les murs de leur cité s’effritaient déjà. Ils voyaient que les bâtiments parisiens les plus décatis conservaient le charme de l’ancien. Ils savaient que ceux-là seraient rénovés, en ce qu’ils constituaient des morceaux d’héritage. Des générations de familles habitaient et habiteront ces murs. Amir et Miloud faisaient partie de la classe des déshérités, ceux dont les logements mêmes sont des invitations au départ. Ils avaient le sentiment par moments de vivre dans un lazaret, une île pour pestiférés. Aucun Parisien ne s’aventurait jamais dans leur banlieue, et moins ils s’y rendaient, plus la distance entre ces deux mondes s’allongeait, entourée de craintes, de fantasmes et de peur.


Avec le temps, on ne sait plus faire semblant. Croire qu’on apprend avec l’expérience est une vue de l’esprit : on apprend surtout à désapprendre, on se débarrasse, on se dépouille.


Naja aimait la France malgré tout. Elle répétait : « L’Algérie et la France sont des sœurs empêchées. Elles n’ont pas réussi à vivre ensemble, mais n’ont jamais su vivre l’une sans l’autre. » Nour ressentait de la colère à l’égard du pays qui lui avait pris son grand-père, qui avait épuisé son père et laissé sa famille croupir dans une banlieue sordide. Sa mère lui répondait toujours : « Rentre en Algérie si tu veux », elle savait très bien que Nour ignorait tout de son pays d’origine, même la langue.

 

 

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