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vendredi 22 mars 2024

[McCann, Colum] American Mother

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : American Mother

Auteur : Colum McCANN

Traduction : Clément BAUDE

Parution :  en anglais en 2023,
                   en français en
2024 (Belfond)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Comment rester debout face à la violence, à l'horreur ? Comment regarder dans les yeux celui qui vous a enlevé ce que vous aviez de plus précieux ? Comment pardonner à l'assassin d'un des siens ? Comment garder espoir quand tant d'atrocités sont commises au nom de la religion ?

Toutes ces questions qui nous assaillent dans une actualité toujours plus tragique, Colum McCann y a été confronté lors de sa rencontre avec Diane Foley. Jour après jour, il l'a accompagnée au procès des bourreaux de Daech et a vu une mère au courage exceptionnel puiser dans sa foi et son humanisme la force d'affronter un de ceux qui ont torturé et décapité son fils, le journaliste américain James Foley.

Plongez dans une enquête vibrante sur les intégrismes religieux à travers l'histoire vraie de cette mère de famille face à l'horreur.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1965 à Dublin, Colum McCann est l’auteur de trois recueils de nouvelles et de sept romans, dont Et que le vaste monde poursuive sa course folle (prix littéraire du Festival de cinéma américain de Deauville et lauréat du National Book Award), et Apeirogon (Grand Prix des lectrices de Elle et prix du Meilleur Livre étranger).

 

 

Avis :

Après Apeirogon et le véridique combat conjoint pour la paix de deux pères endeuillés en Israël et en Palestine, Colum McCann met à l’honneur une autre figure, elle aussi incarnation de l’humanité face à la barbarie, en se faisant la plume de Diane Foley, la mère du journaliste américain James Foley exécuté par l’État islamique après deux ans d’une terrible captivité en Syrie.

En 2012, le journaliste free lance James Foley tourne un reportage en Syrie lorsqu’il est pris en otage par Daech. Pendant deux ans, il est détenu et torturé, et, le gouvernement américain se refusant à négocier avec les terroristes, ceux-ci finissent par le décapiter en diffusant la vidéo dans le monde entier. Horrifié par ces images, Colum McCann décide d’entrer en contact avec les proches de la victime après être tombé sur une photographie montrant le jeune homme plongé dans l’un de ses romans dans un bunker afghan. Il se rend en Nouvelle-Angleterre, dans le Nord-Est des Etats-Unis, là où ont grandi James et ses quatre frères et sœurs et où résident toujours leurs parents. Diane Foley accepte de raconter l’histoire de son fils, sa vocation de reporter de guerre, son enlèvement et sa détention avec d’autres journalistes et des humanitaires ressortissant de divers pays qui, eux, se démèneront pour les faire libérer, l’intransigeance des autorités américaines dans leur refus de céder au chantage, les deux longues années d’attente aboutissant à sa mort – apprise sur Twitter.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Car, pour surmonter l’horreur et le chagrin, Diane Foley se lance alors corps et âme dans un combat qui dure toujours et qui, de Barak Obama à Joe Biden, a complètement transformé la politique américaine à l’égard des otages et des individus emprisonnés de manière injustifiée. Aujourd’hui encore, cette « mère américaine » multiplie les engagements militants. En plus de la Fondation James Foley, elle a notamment cofondé l’association ACOS oeuvrant pour la protection des reporters free lance en zones de guerre. Animée d’une vraie foi, elle décide en 2021 de rencontrer l’un des assassins de son fils, tristement surnommés les « Beatles » parce qu’Anglais, convertis à l’islamisme et devenus soldats de Daech. Colum McCann l’accompagne alors dans son courageux rendez-vous avec cet homme, Alexanda Kotey, condamné à la perpétuité sans procès en échange de certaines obligations, comme celle de rencontrer les familles de victimes qui le souhaitent. Loin de tout esprit de haine et de vengeance, et parce que, pour mieux lutter contre la violence, il est essentiel d’essayer de comprendre, Diane vient pour écouter : « telle est maintenant sa mission. Elle doit écouter. »

Empli de sentiments contradictoires, le récit de l’entrevue est poignant. S’il ne sera jamais nettement question de regrets dans un échange trahissant un degré de sincérité variable chez l’assassin, ce dernier fera preuve d’émotion face à la si digne humanité de cette mère, tout en évoquant son ressentiment contre l’Amérique après des frappes qui tuèrent sous ses yeux l’épouse et le bébé d’un ami. L’homme laissant trois petites filles dans un camp en Syrie – pour quelle enfance ? –, Diane Foley qui, sans être sûre d’avoir tout à fait pardonné, dira ensuite avoir « réalisé que tout le monde était perdant », ira jusqu’à tenter de leur venir en aide…

Rédigée à la première personne pour mieux épouser la voix de cette femme impressionnante de courage et de force morale, cette non-fiction en tout point fidèle à la réalité fait de ce portrait, quasi hagiographique, un hommage appuyé à ces êtres qui, confrontés à la barbarie, trouvent les moyens de l’affronter de toute la force de leur humanité. « Parfois, on sait où est le bien. Parfois, on suit son instinct. Si on ne fait rien, rien ne se fait. » (4/5)

 

 

Citations :

Les plus grandes joies viennent après coup. Avec le temps, les rétroviseurs ont tendance à se nettoyer. J’adore compulser les vieux albums photos. J’aime à rouvrir le passé et à m’y replonger quelques instants. C’est une forme de nostalgie, bien sûr, mais la nostalgie nous fait toucher du doigt le présent. Nous sommes une accumulation de parcours.


Je commençais à me dire qu’une de nos tragédies, en tant que nation, était notre incapacité à comprendre les conflits étrangers. Trop souvent, nous ne cherchons pas à connaître véritablement notre ennemi. Ajoutez à cela un manque d’empathie et une exploitation hasardeuse des renseignements, et vous obtenez la recette d’un pays qui croit bien faire, quand en réalité il me semble souvent qu’on se tire une balle dans le pied.
Apprendre ce que l’on croit déjà connaître est impossible. C’est un résumé de l’Amérique. Nous croyons savoir. Donc nous n’apprenons pas.


En France, apparemment, les choses se passaient comme dans nul autre pays. Les Français se souciaient énormément de leurs otages. Cela faisait l’objet d’un débat national. On montrait presque tous les soirs leurs visages à la télévision. Leurs noms étaient sur les lèvres des écoliers. Je n’en revenais pas. J’étais admirative, voire jalouse, face à un tel soutien.


Jim fut l’un des dix-huit prisonniers occidentaux enlevés par le groupe jihadiste Daech. Les terroristes cherchaient à se faire passer pour une faction parmi d’autres, mais leur véritable identité devenait de plus en plus claire, surtout à mesure que les autres otages revenaient et témoignaient. Daech était dirigé par Abou Bakr al-Baghdadi, autoproclamé calife de l’État islamique. Le noyau du groupe des ravisseurs était constitué de trois jihadistes britanniques que les otages eux-mêmes avaient surnommés « les Beatles ».
Heureusement, je n’ai rien su de tout ça pendant la captivité de Jim. Mais les Beatles étaient impitoyables et cruels. (J’ai connu les détails plus tard, grâce aux otages libérés et aux articles n contrôle très strict sur leurs prisonniers. Ils n’hésitaient pas à avoir recours au waterboarding, à les suspendre au plafond par des menottes ou à se servir de câbles pour les frapper sur la plante des pieds. Ils s’habillaient de noir, portaient cagoules et gants, ne montraient jamais leur visage. Ils parlaient avec un fort accent cockney et étaient les pires idéalistes qui soient : fraîchement convertis à l’islam. En tant que Britanniques, ils haïssaient la Grande-Bretagne. Ils avaient honte de leur pays d’origine. Au nombre de leurs obsessions figuraient Guantanamo, Abou Ghraïb, la guerre contre l’islam et l’occupation américaine de l’Irak. Ils maintenaient leurs prisonniers pieds nus, au cas où ils tenteraient de fuir. Ils leur braquaient des pistolets sur la tempe, leur plaquaient des sabres contre la gorge, se livraient à des simulacres d’exécution pour les terroriser. Parodiant la guerre des États-Unis contre le terrorisme, ils utilisaient une technique de crucifixion : une reconstitution de la torture à Abou Ghraïb, par laquelle on force un homme cagoulé à rester debout, les bras écartés. Pas de clous, pas de croix. Mais des coups, incessants. Des techniques de privation de nourriture cruellement appliquées. Et il y avait le waterboarding.
On a dit que les Beatles étaient furieux que Jim et John Cantlie se soient convertis à l’islam – cela venait réduire leur champ des possibles en matière de torture. En effet, selon la loi islamique, la torture d’un musulman par un autre musulman obéit à des règles strictes, qui doivent être strictement appliquées. La torture des otages avait pour but de les humilier et de renforcer leur sentiment d’impuissance. Les bourreaux voulaient semer la panique. Et le message qu’ils entendaient envoyer ne s’arrêtait pas à la cellule où ils retenaient leurs prisonniers – ils souhaitaient que le monde entier connaisse la panique.
 
 
J’avais vu l’injustice partout. J’avais vu des gens dont la foi s’était brisée. J’avais vu un gouvernement abandonner ses citoyens et laisser les survivants ramasser les débris du naufrage. Des journalistes traités comme de simples poussières. J’avais vu certaines des choses les plus cruelles que des êtres humains peuvent s’infliger entre eux. Et pourtant, derrière tout cela, je savais qu’une ardeur et une bonté illuminaient encore le monde. J’avais rencontré aussi des êtres extraordinairement généreux et compatissants. J’avais aperçu des fissures dans le mur de la bureaucratie. J’avais découvert – et admiré – l’idée selon laquelle on pouvait être optimiste y compris face à la pire des réalités. Rester dans les ténèbres me paraissait lâche et mauvais. Avancer vers la lumière exigerait du courage. Il était beaucoup plus difficile d’être optimiste que pessimiste. L’optimisme existe en dehors de lui-même. Le pessimisme ne fait que se nourrir de lui-même.


Je devais tirer des conclusions de cette épreuve. Il était évident que notre gouvernement devait se ressaisir. Nous devions faire de la libération de tout citoyen américain enlevé ou injustement détenu une priorité nationale. Notre politique des otages américains devait être amendée afin de faciliter leur retour. Le gouvernement devait – à tout le moins – se montrer compatissant et transparent avec les familles. Avec un peu de dignité et de compréhension, on pouvait déjà avancer à grands pas. Il restait tant à faire pour empêcher les prises d’otage. Il fallait élever le niveau de conscience. Il fallait aussi travailler sur la formation préventive à la sécurité, notamment pour les travailleurs humanitaires et les journalistes, toujours plus ciblés.
En d’autres termes, nous devions aider à l’affirmation d’une prise de conscience nationale, aussi bien au sein de notre gouvernement que dans la population. Notre politique des otages, ces dernières années, n’était pas seulement sous assistance respiratoire : elle avait dépassé la cote d’alerte. Et nous avions besoin d’un réceptacle, d’une organisation pour accueillir au moins certaines solutions. Je ne savais pas très bien par où commencer, mais il y avait des précédents. Parmi eux, une association à but non lucratif nommée Hostage UK dont je me suis inspirée.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 




 

jeudi 9 février 2023

[McCann, Colum] Et que le vaste monde poursuive sa course folle

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Et que le vaste monde poursuive
            sa course folle
            (Let The Great World Spin)

Auteur : Colum McCANN

Traduction : Jean-Luc PININGRE

Parution : en anglais (Irlande) en 2009
                  en français (Belfond) en 2013

Pages : 448

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

7 août 1974. Sur une corde tendue entre les Twin Towers s’élance un funambule. Un événement extraordinaire dans la vie de personnes ordinaires.

Corrigan, un prêtre irlandais, cherche Dieu au milieu des prostituées, des vieux, des miséreux du Bronx ; dans un luxueux appartement de Park Avenue, des mères de soldats disparus au Vietnam se réunissent pour partager leur douleur et découvrent qu’il y a entre elles des barrières que la mort même ne peut surmonter ; dans une prison new-yorkaise, Tillie, une prostituée épuisée, crie son désespoir de n’avoir su protéger sa fille et ses petits-enfants…

Une ronde de personnages dont les voix s’entremêlent pour restituer toute l’effervescence d’une époque. Porté par la grâce de l’écriture de Colum McCann, un roman vibrant, poignant, l’histoire d’un monde qui n’en finit pas de se relever.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1965 à Dublin, Colum McCann vit aujourd'hui à New York avec sa femme et leurs trois enfants..
Lauréat des prestigieux prix de littérature irlandaise Hennessy (1992) et Rooney (1994) pour ses nouvelles, il est l’auteur de trois recueils, La Rivière de l’exil, Ailleurs, en ce pays et Treize façons de voir, et de six romans, Le Chant du coyote, Les Saisons de la nuit, Danseur, Zoli, Et que le vaste monde poursuive sa course folle – prix littéraire du Festival de cinéma américain de Deauville, élu Meilleur Livre de l’année par le magazine Lire et lauréat du prestigieux National Book Award – et Transatlantic.
Il est aussi le maître d’œuvre d’Être un homme, qui rassemble soixante-quinze textes d’auteurs majeurs de la scène internationale pour son association, Narrative4, et d’un texte à dimension autobiographique, Lettres à un jeune auteur.
Tous ses ouvrages ont paru chez Belfond et sont repris chez 10/18.

 

Avis :

Le 7 août 1974, le funambule Philippe Petit tend un câble entre les deux tours du World Trade Center et traverse le vide à quatre cents mètres du sol. Un cliché immortalise sa petite silhouette noire posée sur le ciel entre les deux buildings, alors qu’au même instant, un avion surgi dans le champ photographique semble par illusion d’optique annoncer une collision prochaine. Autour de cette image réelle, si clairement métaphorique d’une ville de New York avançant, au bord du gouffre, vers son fatal destin, Colum McCann tisse ses propres fils pour dessiner l’Amérique des années soixante-dix…

Brièvement interrompues, comme en un arrêt sur image, par cette performance incroyablement audacieuse qui fait lever le nez et suspend le souffle des New-Yorkais, les vies au coeur de la fourmilière reprennent bien vite leur cours ordinaire. Toutes sont en quelque sorte aussi des exercices d’équilibristes, chacun cherchant sa voie à tâtons, meurtri, déboussolé, si ce n’est broyé par la machine infernale d’un monde emballé dans son irrépressible course folle. Dans l’enfer du Bronx, un prêtre irlandais, Corrigan, tente désespérément de soulager le sort de marginaux et de venir en aide à deux prostituées, Tillie et sa fille Jazzlyn, destinées à la prison. A l’opposé, dans les beaux quartiers de Park Avenue, pendant que son épouse cherche vainement un exutoire à sa douleur en rencontrant d’autres mères de soldats morts au Vietnam, le juge Soderberg constate, accablé, son impuissance face à l’incoercible marée de la délinquance, du crime et de la corruption.

Colum McCann aime s’emparer d’une image forte et réelle pour déployer ses fresques aux personnages inoubliables, à la croisée de la chronique sociale, du roman historique et de la mise en scène de nos désarrois face à notre absence de prise sur la trajectoire insensée du monde et de nos existences. Après Les saisons de la nuit, il nous plonge à nouveau dans les entrailles grouillantes de la ville de New York, au plus près de ses laissés-pour-compte, entremêlant réel et fiction pour un autre portrait coup-de-poing de l’Amérique. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’une fois entré dans son histoire et saisi par le rythme vibrant de son écriture, aiguisée par sa sobriété, l’on s’y sent au plus profond d’une réalité plus vraie que nature.

L’auteur nous sert encore une fois un roman magistral : d’un fait divers réel et de son expérience au contact des déshérités de l’Amérique, il tire une épopée impressionnante qui en dit long sur les réalités du Nouveau-Monde, mais aussi, sur notre quête de sens dans une société, qui, obsédée par ses priorités matérielles, en néglige les gouffres ouverts au fond de nous par son absurde inhumanité. (4/5)

 

Citations :

Emballé de papier brun, un paquet l’attendait sur ses draps. Je le lui ai jeté. Il a haussé les épaules, passé un doigt hésitant sur la ficelle qu’il a retirée. C’était une nouvelle couverture, une Foxford d’un bleu tendre. La déroulant jusqu’en bas du lit, il a regardé maman en hochant la tête.
Elle lui a caressé la joue de ses doigts repliés.
— Plus jamais, tu m’entends ?
L’incident était clos, mais deux ans plus tard il donnait cette couverture-là encore à un sans-logis, par une de ces nuits glaciales où, sur la pointe des pieds, il descendait l’escalier et filait au bord du canal. Son équation était simple : d’autres en avaient plus besoin que lui, et il acceptait par avance d’être puni. J’ai pris là ma première leçon de ce qu’il deviendrait, de ce que je constaterais plus tard chez les marginaux de New York, putes, rabatteurs et sans-espoir – tous ceux qui s’accrocheraient à lui comme à l’étoile de la miséricorde, plantée au-dessus d’un sac à merde qui porte le nom de monde.


Il aimait les endroits qui manquent de lumière. Les docks. Les asiles de nuit. Les coins de rue aux pavés brisés. Il traînait souvent avec les ivrognes de Frenchman’s Lane et de Spencer Row. Il apportait une bouteille, faisait passer. Lorsqu’elle revenait à lui, il buvait une rasade d’un geste exagéré et s’essuyait la bouche du revers de la main, comme un vrai pochetron. Ils voyaient bien qu’il n’y tenait pas vraiment, qu’il attendait sagement son tour. Je suppose qu’il se croyait à sa place. Les plus rosses se payaient sa tête mais il s’en fichait. Bien sûr qu’ils se servaient de lui : un morveux qui se mouchait dans les chaussures des pauvres. Mais il avait toujours trois sous en poche qu’il voulait bien donner, alors ils l’envoyaient chercher une autre boutanche à l’épicerie, et des cigarettes à l’unité. (…)
Ils ont fini par la lui faire, sa place. Il se glissait dans le paysage, se fondait dans la masse. Il les accompagnait à l’asile de Rutland, se vautrait contre le mur, écoutait leurs histoires : de longues divagations enracinées dans ce qui ressemblait à une tout autre Irlande. C’était pour lui un apprentissage : il s’immisçait dans leur misère comme s’il cherchait à se l’approprier. Il buvait. Fumait. Jamais il ne mentionnait son père, ni à moi ni à personne. Mais l’absent était là comme une évidence. Corrigan le délayait dans une bouteille de sherry, le recrachait tel un brin de tabac qui vous brûle la langue.


Nous avons traversé le South Bronx sous le ciel embrasé. Le couchant avait la couleur d’un muscle, strié de rose et de gris. L’œuvre des pyromanes. Les proprios, m’expliquait Corrigan, pratiquaient couramment l’arnaque à l’assurance. Moralité : des rues entières d’appartements et d’entrepôts abandonnés aux braises.
Des gangs de gamins occupaient les carrefours, où les feux restaient en permanence au rouge. D’immenses flaques d’eau stagnaient devant les bouches d’incendie. Un bâtiment de Willis Street à moitié effondré sur la chaussée. Des chiens errants fouillaient prudemment les décombres. Une enseigne au néon, cramée, se maintenait toute droite. Des camions de pompiers nous ont dépassés, puis deux voitures de flics qui se suivaient de près. Ici et là, des silhouettes émergeaient de l’ombre, des sans-logis avec des caddies pleins de fils électriques. On aurait dit des pionniers sur la route du lointain Ouest, poussant leurs chariots dans les plaines de la nuit.
— Qu’est-ce qu’ils font ?
— Ils pillent les bâtiments. Ils éventrent les murs et ils revendent les câbles de cuivre. Ça leur rapporte vingt cents le kilo, quelque chose comme ça.
 
 
Il était à la source des choses et je le comprenais maintenant : Corr était la lumière qui filtre sous la porte, et cette porte lui était fermée. Il ne s’en échapperait que par bribes et il finirait claquemuré derrière ce qu’il avait percé. Peut-être était-ce entièrement sa faute. Peut-être aimait-il les contradictions, les créait-il lui-même pour la simple raison qu’il ne savait pas vivre sans.


L’esprit prend d’excellentes photos, qu’il [le funambule] met dans un album pour entretenir le désespoir. On découpe proprement les bords, on recouvre de film plastique, puis on range l’album qu’on ressortira des décombres de nos vies.


Mais en définitive il [le funambule] savait que tout dépendait du câble. De lui et du câble. Soixante-quatre mètres de long au-dessus d’un gouffre béant. Les tours étaient conçues pour résister à des oscillations d’un mètre en cas de grand vent. Une violente rafale, un brusque changement de température étaient susceptibles de les faire tanguer. Alors le câble se raidirait et imprimerait des secousses. Un aléa qu’on ne pouvait exclure. S’il marchait, il faudrait résister ou partir en vol plané. Le câble pouvait également se briser, se détacher, et l’un des bouts tranchants décapiter quiconque aurait le malheur de se trouver sur son chemin. Tout devait être étudié avec un soin méticuleux : le tendeur, les moufles, les élingues, l’alignement. On aurait besoin de connaître précisément la résistance des torons. Il voulait une tension de trois tonnes. Mais plus un câble est tendu, plus la graisse a tendance à suinter. Et la graisse est sensible à la chaleur, elle se liquéfie rapidement et ruisselle sur l’acier.


Un de ces trucs qui ne peuvent arriver qu’ici, une de ces journées qui, sortant de l’ordinaire, faisaient oublier la foule des autres. New York dévoilait son âme de temps en temps, elle avait le chic pour ça. C’est une image qui vous agressait, un crime, une horreur, une splendeur, quelque chose de si inattendu que vous hochiez bêtement la tête, bouche bée, incrédule.
Il avait son idée sur la question. Si de tels événements avaient lieu, c’est que cette ville ne s’intéressait pas à l’histoire. L’imprévisible se produisait pour cette raison justement qu’elle se moquait du passé, qu’elle s’immergeait chaque jour dans le présent. New York n’avait pas besoin de croire en elle, comme Londres ou Athènes ; elle ne symbolisait pas le Nouveau Monde, comme Sydney ou Los Angeles. Elle se foutait bien de son rang. Il avait vu un T-shirt avec l’inscription : New York Fuckin’ City. C’était dans un sens comme s’il n’avait jamais existé qu’elle, et il en serait toujours ainsi.
Elle allait constamment de l’avant, qu’importe la veille ou l’avant-veille. Pour ne pas être la femme de Loth changée en statue de sel quand elle s’était retournée vers Sodome. Statufiés, Long Island et le New Jersey.
Il avait souvent dit à Claire que la chronologie s’évanouissait dans les murs. Voilà pourquoi il y avait si peu de monuments. Contrairement à Londres, où l’on trouvait à chaque coin de rue une figure historique, un mémorial, gravés ou sculptés dans la pierre. Il pouvait tout au plus situer une dizaine de statues proprement dites à Manhattan – plantées pour la plupart dans la Literary Walk de Central Park. Mais qui se promenait encore aujourd’hui à Central Park ? À moins d’y aller avec une division blindée, on était mort avant Sir Walter Scott. Personne ne voyait l’utilité de poser sa marque aux grands carrefours, que cela soit Broadway, Wall Street ou autour de Gracie Square. Pour quoi faire ? On ne mange pas les statues. On ne fornique pas avec les monuments. Impossible d’extorquer un million de dollars à un bronze. 


C’était une des raisons pour lesquelles Soderberg pensait que cette marche dans le ciel était un coup de génie. Un monument en soi. Cet homme s’était transformé en statue, en vraie statue new-yorkaise, instantanée, dans les airs au-dessus de la ville. Une statue qui se foutait du passé. Le type était monté au World Trade, avait tendu sa corde entre les Twins, les deux plus hauts gratte-ciel du monde. Rien que ça. Le culot. Le sang-froid. La vision.


Tous les jours une marée nouvelle rapportait les mêmes détritus. La racaille : un mot qu’il [le juge] avait longtemps refusé d’employer. Plus maintenant. Car c’est bien ce que c’était, même s’il lui était pénible de l’admettre. De la racaille. La mer laissait sur la rive un chargement de seringues, de sachets en plastiques, de chemises ensanglantées, de capotes, de morveux en tout genre. Il se tapait la lie de la lie. Les gens supposaient qu’il occupait des fonctions prestigieuses, un paradis de cuir et d’acajou dans les hautes sphères du pouvoir, mais grattez un peu, et derrière c’est le vide. Oui, on obtenait les bonnes tables dans les grands restaurants, et la famille de Claire était absolument ravie. Les gens dressaient l’oreille dans les réceptions, se serraient autour de lui, changeaient soudain de niveau de langue. Pas un avantage à proprement parler, mais c’était mieux que rien. C’était censé être un tremplin aussi, vers la Cour suprême ou une autre promotion mais, pour l’instant, cette porte-là ne s’était pas ouverte. En définitive, c’était tout simplement casse-pieds, prosaïque. Le baby-sitting élevé au rang de bureaucratie. 


À Yale, quand il était encore jeune, bouillonnant, il était sûr de devenir le centre de la terre, d’exercer toute sa vie une vive influence. À vingt ans, tous les gamins croient ça. L’égocentrisme est un attribut de la jeunesse. Oui, l’empreinte qu’on laissera, c’est ça. Les adultes apprennent tôt ou tard. On creuse un petit trou et on se coule dedans. On surmonte de son mieux le temps qui passe. 


Tu regrettes ton fils disparu, tu te réveilles au milieu de la nuit, tu trouves ta femme en pleurs, tu vas à la cuisine te faire un sandwich au fromage et tu te dis, au moins c’est un sandwich au fromage à Park Avenue, ça pourrait être pire, on aurait pu tomber plus bas, voilà ma prime : un soupir de soulagement.


Le tout premier jour, il était arrivé le cœur en fête. Par la grande entrée. Un moment à savourer. Il s’était acheté un costume chez un tailleur chic de Madison Avenue. Une cravate Gucci. Des mocassins à pampilles. Il était plein d’expectative. Au-dessus des portes dorées était gravé à l’extérieur : « The People are the Foundation of Power. » Il s’était arrêté pour bien s’en imprégner. À l’intérieur, le hall n’était que mouvement et confusion. Des maquereaux, des journalistes, des avocats marrons. Des types aux semelles compensées. Mauves. Des femmes qui tiraient leurs enfants derrière elles. Des clochards endormis dans les alcôves des fenêtres. Son cœur s’était serré à chaque nouveau pas. L’espace d’un instant, le bâtiment avait semblé garder quelque chose de sa gloire – les hauts plafonds, les vieilles balustrades en bois, le sol en marbre, mais plus il avançait, plus il défaillait. Les salles d’audience étaient encore pires qu’à son souvenir. Hébété, abattu, il avait erré un moment sans but. Les couloirs étaient pleins de graffitis. On fumait devant les salles d’audience. On marchandait dans les toilettes. Les procureurs avaient des toges trouées. Des flics véreux écumaient les lieux, à la recherche d’un pot-de-vin. Des adolescents se serraient la main selon un curieux rite. Des pères attendaient avec leurs filles défoncées. Des mères pleuraient sur l’épaule de garçons chevelus. Le cuir rouge des portes capitonnées était déchiré, fendu. Les magistrats avaient des cartables déglingués. Comme un spectre, il avait continué tout droit, pris l’ascenseur, tiré une chaise pour s’asseoir à son nouveau bureau. Trouvé un chewing-gum desséché sous le tiroir.


Fermer les yeux, mettre des œillères. Apprendre à perdre : le prix de la réussite.


Tant de chefs d’accusation étaient abandonnés. Les gosses plaidaient coupables, ou on les libérait après la provisoire, pour faire de la place sur les registres. Il avait un quota à respecter. Il rendait des comptes à l’administration. Les crimes étaient commués en délits. Une forme comme une autre de démolition. Il fallait manœuvrer la pelleteuse. On le jugeait sur la façon dont il jugeait : moins il donnait de travail aux collègues à l’étage, plus ils étaient contents de lui. Quatre-vingt-dix pour cent des affaires – même des infractions graves – devaient être classées sans suite. Il la voulait, sa promotion, oui, mais l’idée demeurait qu’il avait revêtu cette toge par-dessus ses belles idées, et que le tissu bon marché les avait absorbées.


(...) il observait ce défilé constant à l’audience et se demandait comment New York parvenait à être aussi répugnante. Une ville qui soulevait ses enfants par les cheveux, violait ses septuagénaires, incendiait le divan des amants, chapardait des confiseries, enfonçait des côtes, laissait des militants pacifistes cracher sur les représentants de l’ordre, des syndicalistes débraillés prendre le pas sur leurs employeurs, et la mafia s’emparait des plages et des promenades, les pères se servaient de leurs filles comme d’un cendrier, les bagarres dans les bars se transformaient en émeutes, des hommes d’affaires respectables urinaient sur les vitrines de Woolworth, on sortait des revolvers dans les pizzerias, des familles entières se faisaient descendre, les ambulanciers avaient le crâne fracassé, les junkies se shootaient sous la langue, les avocats se transformaient en escrocs, les vieilles dames perdaient leurs économies, les commerçants se trompaient dans la monnaie, le maire bidouillait, embobinait, mentait pendant que la ville lentement se réduisait en cendres, prête à s’enterrer de son plein gré dans le crime, le crime, le crime.


Presque tous plaidaient coupable, en échange de quoi ils obtenaient une peine supportable ; ou ils repartaient libres ; ou on leur faisait cracher une amende ridicule, et ils filaient gaiement dehors, d’un pas léger, pour recommencer les mêmes âneries et revenir au tribunal deux semaines plus tard. (…)
Un juge capable de conclure le maximum d’affaires dans le minimum de temps était un héros au Palais. Ouvrez grand les écluses, laissez couler le flot. Quiconque frayait dans le système et jouait un rôle à un quelconque échelon en prenait pour son grade. Les procureurs étaient choqués par les crimes – vols, viols, coups et blessures, homicides. Les jeunes substituts horrifiés par la longueur des listes qu’on leur soumettait. Les huissiers tordaient le nez sur les sentences : on aurait dit des policiers déçus, irrités par la clémence des juges. Les bafouillages énervaient les greffes. Les gens de l’aide juridictionnelle supportaient mal les dysfonctionnements, les embarras, les contretemps. Les délais contrariaient les contrôleurs judiciaires. Les simplifications à outrance crispaient les psychologues. La paperasse faisait râler les flics. Les condamnés contestaient les peines, aussi légères fussent-elles. Et les gars de l’encaissement s’insurgeaient contre le montant ridicule des cautions. Tout le monde était pieds et poings liés, et Soderberg, au beau milieu, devait rendre la justice, faire peser la balance du bon côté.
Le bien, le mal. La gauche, la droite. En haut, en bas. Il se représentait au bord d’un précipice, malade, pris de vertige, les yeux curieusement rivés vers le ciel.


Pourquoi ces filles-là se mettaient-elles toutes seules dans des situations impossibles, il y a longtemps qu’il se le demandait. Il a parcouru les extraits des casiers judiciaires devant lui. Deux carrières tout à fait glorieuses. La plus âgée de ces dames avait été inculpée environ soixante fois, et la plus jeune suivait la même pente : une infraction succédant à une autre, ça irait de plus en plus vite. Il avait vu ça mille fois. C’était comme ouvrir un robinet.


L’amour a cela de particulier qu’il se révèle dans le corps d’un autre.


Cette silhouette habitée, plaquée contre le ciel, une minuscule esquisse devant l’immensité. Un mince fil tendu entre les deux toits et l’avion par-dessus. Ses mains sous le balancier et l’espace au-delà.
La photo a été prise le jour du décès de sa mère, c’est notamment ce qui l’a séduite : le fait, tout simplement, qu’une chose aussi belle ait pu avoir lieu en même temps. Elle l’a trouvée, jaunissante, abîmée, il y a quatre ans dans un vide-grenier à San Francisco. Au fond d’un carton plein d’autres photos. Le monde finit par livrer ses surprises. Elle l’a achetée, fait encadrer et, depuis, elle la suit d’hôtel en hôtel.
Un homme là-haut dans les airs, tandis que l’avion s’engouffre, semble-t-il, dans un angle de la tour. Un petit bout de passé au croisement d’un plus grand. Comme si le funambule, en quelque sorte, avait anticipé l’avenir. L’intrusion du temps et de l’histoire. La collision des histoires. Nous attendons une explosion qui ne se produit pas. L’avion disparaît, l’homme arrive à l’extrémité. Rien ne s’écroule.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



 

mardi 7 février 2023

[McCann, Colum] Les saisons de la nuit

 



Coup de coeur 💓

 

Titre : Les saisons de la nuit
            (This Side of Brightness)

Auteur : Colum McCANN

Traduction : Renée KERISIT

Parution : en anglais (Irlande) en 1999
                  en français (Belfond) en 2007

Pages : 324

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le roman qui a révélé Colum McCann, la superbe évocation d'une famille noire-américaine à New York, tout au long du XXe siècle.

À travers l'extraordinaire portrait d'une famille d'ouvriers américains, du début du siècle à nos jours, Colum McCann impose un univers romanesque d'une rare puissance, et une prose d'une beauté rude et lumineuse.

New York, 1916. Des terrassiers creusent les tunnels du métro sous l'East River. Des noirs, comme Nathan Walker, venu de sa Géorgie natale, des Italiens, des Polonais, des Irlandais… Pendant les dures heures de labeur dans les entrailles de la terre, une solidarité totale règne entre eux. Mais, à la surface, chacun garde ses distances, jusqu'au jour où un accident spectaculaire établit entre Walker et un de ses compagnons blancs un lien qui va sceller le destin de leurs descendants sur trois générations.

Manhattan, 1991. Sous le bourdonnement trépidant de la ville, un certain Treefrog, qu'un secret honteux a réduit à vivre dans ces mêmes tunnels, endure les rigueurs d'un hiver terrible, aux côtés d'autres déshérités réfugiés dans ce monde obscur.

Soixante-quinze ans séparent Nathan Walker de Treefrog, soixante-quinze ans marqués par le racisme, la pauvreté, les tabous sociaux et les bonheurs furtifs. Deux récits, d'abord parallèles, qui vont finir par se rejoindre et s'entrecroiser pour former une seule et même histoire d'amour et de rédemption.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1965 à Dublin, Colum McCann vit aujourd'hui à New York avec sa femme et leurs trois enfants.
Lauréat des prestigieux prix de littérature irlandaise Hennessy (1992) et Rooney (1994) pour ses nouvelles, il est l’auteur de trois recueils, La Rivière de l’exil, Ailleurs, en ce pays et Treize façons de voir, et de six romans, Le Chant du coyote, Les Saisons de la nuit, Danseur, Zoli, Et que le vaste monde poursuive sa course folle – prix littéraire du Festival de cinéma américain de Deauville, élu Meilleur Livre de l’année par le magazine Lire et lauréat du prestigieux National Book Award – et Transatlantic.
Il est aussi le maître d’œuvre d’Être un homme, qui rassemble soixante-quinze textes d’auteurs majeurs de la scène internationale pour son association, Narrative4, et d’un texte à dimension autobiographique, Lettres à un jeune auteur.
Tous ses ouvrages ont paru chez Belfond et sont repris chez 10/18.

 

Avis :

De 1916 à 1991, la même misère crasse règne sur l’envers du décor new-yorkais. Au début du siècle, le terrassier Nathan Walker est embauché au creusement des tunnels ferroviaires sous la ville. Il y risque sa vie dans des conditions innommables, gagnant juste de quoi subsister avec sa famille dans un taudis du Lower East Side. Soixante-quinze ans plus tard, le sans-abri Treefrog vit comme un rat dans un recoin de ces mêmes tunnels, sous Riverside Park, en plein Manhattan. Il est l’un de ces exclus formant à New York une cour des miracles confinée à l’abri des regards, sous la surface indifférente de la ville.

Des milliers de kilomètres de galeries forment les entrailles de New York : tunnels de métro, circuits d’adduction d’eau et canalisations d’égout, réseau de vapeur sous pression chauffant la ville, caves et salles autrefois aménagées en habitations pour les ouvriers qui creusaient ce dédale déployé sur dix-huit niveaux. S’y est progressivement réfugié tout un peuple-taupe, communauté invisible de déclassés clochardisés dont certains n’ont pas vu le jour depuis des années, monde inversé dont la ville en surface n’a bien souvent même pas conscience et où règnent obscurité, froid, peur et désespoir...
 
L’auteur, qui, à vingt-et-un ans, quittait son Irlande natale pour sillonner les Etats-Unis à bicyclette, exerçant mille petits boulots et croisant nombre de marginaux et de laissés-pour-compte, nourrit sa narration d’une expérience humaine qui lui confère authenticité et épaisseur. Transparents héros du quotidien, à réaliser silencieusement des tâches ingrates, souvent physiques, parfois dangereuses, qui, en échange de leur usure, les empêchent tout juste de ne pas sombrer dans une totale précarité ; misérables tombés pour de bon dans le bac à ordures de la société, relégués en des marges dont on détourne le regard : c’est une galerie de personnages méprisés et maltraités que l’écrivain met en lumière dans ce roman, leur redonnant humanité et dignité dans une évocation très largement impressionnante.

Nombreuses sont les scènes choc, à commencer par le spectaculaire accident venu ponctuer, en 1916, l’épique et mortel creusement du tunnel ferroviaire sous l’East River, mais aussi les vertigineuses et insensées acrobaties de ces « hommes-araignées » employés à la construction des gratte-ciel, et enfin, bien sûr, ce dantesque labyrinthe souterrain où, depuis les années soixante-dix, vient se terrer une population croissante de déshérités, réduits à partager l’existence des taupes et des rats. S’y mêlent blancs et noirs ;  hommes, femmes, et même des enfants : tous avalés par la bête monstrueuse que paraît la ville de New York, coincés dans ses viscères enchevêtrés et obscurs pour une existence de pur cauchemar.

Jamais l’on ne s’ennuie dans cette vaste fresque couvrant plusieurs générations d’une même famille pour revenir inlassablement buter, en incessants allers-retours temporels, sur le destin souterrain d’un sans-abri à l’identité mystérieuse. Un livre magistral, reflet d’une réalité sociale qui, en ce qui concerne la frange des déshérités de l’Amérique, ne semble guère avoir progressé depuis un siècle. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Et puis, à huit heures dix-sept, alors que Nathan Walker tourne le dos à la paroi, Rhubarbe Vannucci fait sa première tentative de phrase complète en anglais. Il en est à la moitié de son mouvement avec sa pelle, une épaule levée, l’autre baissée. Sans que Walker le voie, un trou minuscule vient d’apparaître dans la paroi, point fragile dans le lit du fleuve. L’air sous pression s’y engouffre en sifflant. Vannucci attrape un sac de foin pour combler la brèche, mais tout autour la terre part en tourbillon, l’air s’échappe, et l’orifice s’élargit. Au début, il est gros comme le poing, puis comme un cœur et comme une tête. L’Italien, impuissant, voit le jeune Noir projeté en arrière. Walker ne tient pas au sol. Il glisse vers le trou qui s’agrandit, il est aspiré à l’intérieur, sa pelle d’abord, puis ses deux bras tendus, suivis de la tête, jusqu’aux épaules, et là, son corps est arrêté et fait bouchon. Le haut du torse est prisonnier du limon tandis que les jambes sont toujours dans le tunnel. Walker se trouve face à la caillasse et au sable du fleuve. L’air qui s’échappe lui pousse les pieds. Il a les jambes aspirées dans un tourbillon de limon. Vannucci s’approche de la fuite et saisit Walker par les chevilles pour essayer de le tirer vers le bas. Pendant ce temps-là, les deux autres s’avancent, et ils entendent les paroles de l’Italien se répercuter autour d’eux :     
« Air fout l’camp ! Merde ! »


Plus tard, au cinéma, il est obligé de se mettre au fond de la salle et, pendant le film, Le Roman comique de Charlot et Lolotte, les têtes lui cachent les moulinets de la canne de Charlot. L’égalité de l’ombre n’existe que dans les tunnels. Le premier syndicat intégré d’Amérique a été celui des travailleurs sous air comprimé. C’est seulement sous terre, il le sait bien, que la couleur est abolie, que les hommes deviennent des hommes.


Dans le tunnel du chemin de fer, le travail est plus facile que sous l’eau, mais tout aussi dangereux : des hommes y laissent leur vie quand des paquets de dynamite explosent entre leurs mains, leurs corps sont déchiquetés, leurs pouces volent si haut qu’on croirait qu’ils font du stop pour aller au ciel.


Elle s’assied sur les marches de l’escalier de secours, à l’abri des regards. Elle baisse une bretelle de sa robe et lève la tête face au soleil dans l’espoir vain de rivaliser avec son mari quant à la couleur de sa peau. Le patron d’une boutique de la 125e Rue vient de lui refuser d’essayer un chapeau. Il a fait une moue dégoûtée. Il avait entendu parler d’elle : quand on vit avec un nègre, lui a-t-il dit, on le devient soi-même. Il ne voulait pas de cheveux de nègre dans ses chapeaux. C’était pas bon pour le commerce. Il a prononcé ces mots avec l’écume aux lèvres, et son regard s’est durci. « Je veux bien vous en vendre un, a-t-il dit, mais pas question de l’essayer. »


Tu as déjà eu cette impression, lui demande-t-elle pendant qu’il lui masse les épaules, que leurs yeux te déchirent quand tu passes dans la rue ? Tu sais, tu passes et c’est comme s’ils te découpaient en rondelles. Comme si leurs yeux étaient des lames de rasoir.
 
 
Il n’est venu ici qu’une seule fois, dans cette jungle d’acier, à quatre étages de profondeur sous Grand Central, au cœur du cœur de la ville. Les plafonds sont bas, les galeries étroites, le sol miné par le suintement des tuyaux de vapeur. C’est à cause de la chaleur que ce lieu s’appelle la Route de Birmanie – le nom est gribouillé en graffiti à l’entrée grimaçante de ces boyaux. Treefrog sait parfaitement qu’ils sont habités par des hommes et des femmes dont il doit se méfier. Il n’est pas des leurs, il est seulement de passage, lui qui vit encore dans un minimum de lumière. Il les a vus, les vrais damnés. Les uns tapis sous des banquettes jonchées de vêtements, d’autres perchés sur des poutres métalliques, d’autres encore cachés dans des réduits, ou bien terrés sous des canalisations éventrées. Des hommes et des femmes blessés, dans leur lazaret pour sans-abri. Il y a sept niveaux de tunnels en tout – il a entendu parler de meurtres et d’agressions au couteau, là, au fond. 


Il fixe le plafond, son corps est une chambre noire de néant, creuse, vide. Il admet la nécessité du chagrin – si le chagrin s’efface, le souvenir aussi.


Les journées passent avec une lenteur perverse. Même le jour est long à s’éteindre. On dirait qu’un présent éternel remet sans cesse l’avenir à plus tard. Walker prend le temps en horreur. Il tourne la pendule face au mur. Le seul jour qu’il reconnaisse est le dimanche, parce que, par la fenêtre, il voit les gens qui vont à l’office. Il est agacé par leurs dents blanches, leur joie, l’assurance avec laquelle ils tiennent leur bible sous le bras. À les voir marcher ainsi sur la pointe des pieds, on croirait que les gospels les portent déjà. Ils vont à l’église pour faire monter leurs voix vers des cieux impuissants. Chanter leur aveuglement à l’unisson. Dieu n’existe que dans le bonheur, se dit Walker, ou au moins la promesse du bonheur.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 

 

samedi 15 mai 2021

[McCann, Colum] Apeirogon

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Apeirogon

Auteur : Colum McCANN

Traducteur : Clément BAUDE

Parution : en anglais (Irlande) et
                   en français (Belfond) en 2020

Pages : 512

 

 
 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Apeirogon, n.m. : figure géométrique au nombre infini de côtés. 
Rami Elhanan est israélien, fils d’un rescapé de la Shoah, ancien soldat de la guerre du Kippour ; Bassam Aramin est palestinien, et n’a connu que la dépossession, la prison et les humiliations.
Tous deux ont perdu une fille. Abir avait dix ans, Smadar, treize ans.
Passés le choc, la douleur, les souvenirs, le deuil, il y a l’envie de sauver des vies.
Eux qui étaient nés pour se haïr décident de raconter leur histoire et de se battre pour la paix.

Afin de restituer cette tragédie immense, de rendre hommage à l’histoire vraie de cette amitié, Colum McCann nous offre une œuvre totale à la forme inédite ; une exploration tout à la fois historique, politique, philosophique, religieuse, musicale, cinématographique et géographique d’un conflit infini. Porté par la grâce d’une écriture, flirtant avec la poésie et la non-fiction, un roman protéiforme qui nous engage à comprendre, à échanger et, peut-être, à entrevoir un nouvel avenir.
 

 

Un mot sur l'auteur :

Né en 1965 à Dublin, Colum McCann vit aujourd'hui à New York avec sa femme et leurs trois enfants..
Lauréat des prestigieux prix de littérature irlandaise Hennessy (1992) et Rooney (1994) pour ses nouvelles, il est l’auteur de trois recueils, La Rivière de l’exil, Ailleurs, en ce pays et Treize façons de voir, et de six romans, Le Chant du coyote, Les Saisons de la nuit, Danseur, Zoli, Et que le vaste monde poursuive sa course folle – prix littéraire du Festival de cinéma américain de Deauville, élu Meilleur Livre de l’année par le magazine Lire et lauréat du prestigieux National Book Award – et Transatlantic. Il est aussi le maître d’œuvre d’Être un homme, qui rassemble soixante-quinze textes d’auteurs majeurs de la scène internationale pour son association, Narrative4, et d’un texte à dimension autobiographique, Lettres à un jeune auteur. Tous ses ouvrages ont paru chez Belfond et sont repris chez 10/18.
 

 

Avis :

Rami Elhanan est juif israélien, Bassam Aramin palestinien. Tous deux ont perdu leur fille : alors âgée de quatorze ans, Smadar a été tuée en 1997 dans un attentat-suicide perpétré par des Palestiniens. Abir, dix ans, est morte en 2007, abattue par un garde-frontière israélien alors qu’elle était sortie acheter des bonbons. Ils sont aujourd’hui membres de l’organisation Parents Circle-Families Forum, qui réunit des familles palestiniennes et israéliennes endeuillées à cause du conflit israélo-arabe, et qui milite pour la réconciliation et la paix.

Les personnages et les faits sont réels. Le récit nous les fait découvrir en même temps qu’un raisonnement qui, peu à peu, s’impose comme un leitmotiv : pour sortir de l’engrenage sans issue de la violence, Israël n’aurait d’autre choix que de reconsidérer sa politique d’occupation et de tenter de mettre en place une cohabitation égalitaire dans des territoires reconnus communs. L’auteur se fait le relais de ces voix israéliennes, vilipendées comme traîtres par leur opinion publique nationale, qui s’élèvent çà et là, accusant leur gouvernement d’induire la violence au travers d’actions et de comportements profondément injustes pour les Palestiniens. Courageusement, elles se regroupent dans des associations où Israéliens et Palestiniens prônent ensemble le dialogue, pour une meilleure compréhension mutuelle, préalable à toute possibilité de réconciliation.

D’une manière originale, le texte tisse autour de la trame du récit un tissu d’anecdotes et de considérations variées qui, souvent étonnantes mais toujours édifiantes, viennent renforcer le propos. La succession de chapitres, parfois très brefs et d‘apparence hétéroclite, dessine ainsi peu à peu le motif général d’une mosaïque, où se détachent notamment l’effarante ingéniosité humaine dans l’art de la guerre, mais aussi la miraculeuse et fragile variété de la vie qui devrait nous inciter à la protéger. Tout en se montrant parfaitement réaliste et lucide, l’ensemble laisse fleurir l’espoir que l’humanité puisse finir par prévaloir sur les instincts belliqueux. Même si, comme Freud l’écrivait à Einstein dans les années trente, ces derniers ne sont pas prêts de s’éteindre, il existe une chance de les combattre en cultivant les liens émotionnels et en favorisant le sentiment de communauté. Regardez l’Afrique du Sud, l’Irlande du Nord, l’Allemagne, la France, le Japon, et même l’Égypte. Qui aurait cru que ce serait possible ?

Un apeirogon est un polygone au nombre infini de côtés, comme le si complexe conflit israélo-palestinien, mais aussi comme cet ouvrage aux mille facettes, aussi étonnant que bouleversant, qui ouvre avec brio une réflexion pacifiste dont on espère qu’elle essaimera le plus largement possible. (4/5)

 

Citations :

Rami avait un jour entendu dire que, pendant la Seconde Guerre mondiale, des bombes remplies de chauves-souris vivantes furent conçues en vue de mettre le feu au Japon. Chacune des bombes, développées d’abord par l’armée américaine, comportait des milliers de compartiments, immense rayon de miel en métal.           
Un molosse du Brésil était placé dans chaque compartiment avec une minuscule bombe incendiaire attachée à son corps. Les détonations maîtrisées eurent lieu, d’abord, dans des laboratoires et de grands hangars à avions.
Ces bombes devaient être larguées aux aurores par une série de bombardiers à haute altitude : elles seraient lâchées à cinq mille pieds. Il était prévu que les enveloppes s’ouvriraient quelque part au-dessus d’Osaka et que les chauves-souris s’égailleraient dans les airs, une flottille de malheur. Les chauves-souris se réveilleraient de leur hibernation et dériveraient jusqu’à une grande aire urbaine où, au lever du jour, elles se cacheraient dans les avant-toits sombres des maisons, se faufileraient sous les chevrons en bois ou se fraieraient un chemin à l’intérieur des lanternes en papier suspendues, voire passeraient par les fenêtres ouvertes pour se nicher dans les rideaux, jusqu’à ce que leurs retardateurs s’arrêtent.           
À ce moment-là, les bombes – et les chauves-souris elles-mêmes – exploseraient.           
Les maisons japonaises étant principalement construites en bois, en papier et en bambou, on pensait que les chauves-souris enflammées déclencheraient un spectaculaire incendie. (…)
Ce que personne n’admit lors des essais de bombes à chauves-souris était que, quand les molosses du Brésil étaient relâchés dans l’air, ils étaient la plupart du temps encore en état d’hibernation. Ils tombaient des enveloppes des bombes sans se réveiller. Au terme de l’expérience, les savants comprirent qu’ils auraient tout aussi bien pu larguer une cascade de pierres.
 

Le 9 août, trois jours après que la bombe atomique eut été larguée sur Hiroshima, une deuxième bombe devait frapper la ville de Kokura, sur l’île de Kyushu. La cible principale était l’usine Nippon Steel, au cœur de l’effort de guerre japonais. (…)
Les appareils décollèrent par beau temps mais, au moment où ils atteignirent l’île de Kyushu, le ciel était devenu nuageux. Au sol, de fins rideaux de fumée grise s’élevaient de l’usine. (…)
Sweeney reçut l’information selon laquelle il n’y avait pas de nuages au-dessus de Nagasaki. (...)
Souvent, Rami pense à cela : à cause d’un incident de nuage – un petit défaut dans le tissu du temps atmosphérique –, soixante-quinze mille vies furent perdues à un endroit et, par conséquent, épargnées ailleurs.
 
 
C’est une ville qui ne laisse pas de l’étonner : aux devantures des restaurants, il a souvent vu des sacs en plastique roses remplis de pain, laissés là en vertu d’une coutume locale selon laquelle aucune nourriture ne doit être gâchée ou jetée.           
Le pain devant aller d’abord aux nécessiteux, ou aux pauvres, les sacs en plastique sont noués et disposés soigneusement sur le premier mur disponible.
Le plus souvent, les sacs ne sont pas récupérés. La nourriture doit donc être ensuite proposée aux animaux, et il revient traditionnellement aux vieillards de Beit Jala – chrétiens comme musulmans – de s’en aller tôt le matin, par les collines escarpées, pour dénouer délicatement les sacs, l’un après l’autre après l’autre, comme de petits sacs à main roses.
Il n’est pas inhabituel de voir un oiseau fondre pour attraper le pain et, de temps à autre, un sac en plastique rose s’élever dans les airs au-dessus de Beit Jala.


Les nombres amicaux sont deux nombres différents reliés en ce sens que, quand on additionne tous leurs diviseurs stricts – à l’exception du nombre originel lui-même –, les sommes de leurs diviseurs sont égales.           
Les nombres – tels qu’estimés par les mathématiciens – sont considérés comme amicaux parce que les diviseurs stricts de 220 sont 1, 2, 4, 5, 10, 11, 20, 22, 44, 55 et 110, lesquels, additionnés, font 284. Et les diviseurs stricts de 284 sont 1, 2, 4, 71 et 142, dont la somme égale 220.
Il n’y a de nombres amicaux qu’en deçà de 1 000.


A l’été 1932, dans le cadre d’un échange de lettres entre plusieurs intellectuels célèbres, Albert Einstein écrivit à Sigmund Freud. (…)
La question essentielle qu’il souhaitait poser à Freud était celle-ci : estimait-il possible de guider le développement psychologique de l’humanité de façon à la rendre résistante aux psychoses de la haine et de la destruction, libérant ainsi la civilisation de la menace persistante de la guerre ? (…)
Dans sa réponse finale – qui arriva plusieurs semaines après la demande initiale –, Freud se disait flatté qu’on lui pose la question, mais expliquait qu’à son avis il y avait peu de chances que quiconque soit capable de réprimer les tendances les plus agressives de l’humanité. Rares sont les êtres humains, dit-il, dont l’existence s’écoule paisiblement. Il est facile d’infecter l’humanité de la fièvre guerrière, et l’homme a un instinct actif pour la haine et la destruction. Malgré tout, dit Freud, l’espoir de voir la guerre cesser n’était pas une chimère. Il fallait pour cela l’établissement, par consentement collectif, d’un organe de contrôle central qui aurait le dernier mot dans chaque conflit d’intérêts.
En outre, tout ce qui crée des liens émotionnels entre les êtres humains combat inévitablement la guerre. Ce qu’il fallait viser était un sentiment de communauté, et une mythologie des instincts.
 
 
Pour lui, tout tournait encore autour de l’Occupation. Elle était un ennemi commun. Elle était en train de détruire les deux camps. Il ne haïssait pas les juifs, disait-il, il ne haïssait pas Israël. Ce qu’il haïssait, c’était le fait d’être occupé, l’humiliation que cela représentait, l’étouffement, la dégradation quotidienne, l’avilissement. Il n’y aurait aucune sécurité tant que l’Occupation ne cesserait pas. Essayez un checkpoint ne serait-ce qu’une journée. Essayez un mur en plein milieu de votre cour d’école. Essayez vos oliviers défoncés par un bulldozer. Essayez votre nourriture en train de moisir dans un camion, à un checkpoint. Essayez l’occupation de votre imaginaire. Allez-y. Essayez.


Au-dessus de son bureau, il punaisa une phrase de Rumi, le poète persan, dont il se souvenait : Hier j’étais intelligent, et je voulais changer le monde. Aujourd’hui je suis sage, et j’ai commencé à me changer moi-même.


Dans les années 1980, l’endroit où il se vendait le plus de drapeaux israéliens – en dehors d’Israël – était l’Irlande du Nord, où les loyalistes les brandissaient pour défier les républicains irlandais qui avaient adopté le drapeau palestinien : des quartiers résidentiels entiers aux couleurs soit bleu et blanc, soit noir, rouge, blanc et vert.


Aux deuxième et troisième étages des immeubles blancs et carrés, le vent fouette le linge et lui fait faire de la gymnastique, obligeant une chemise blanche à lever les mains en l’air en signe de reddition.
 

La vérité, c’est qu’il ne peut y avoir d’occupation humaine. Ça n’existe tout simplement pas. Ce n’est pas possible. Tout est une question de contrôle. Peut-être faudra-t-il attendre que le prix de la paix devienne exorbitant pour que les gens commencent à comprendre. Peut-être que cela s’arrêtera seulement le jour où le coût sera plus élevé que le profit. Coût économique. Manque de travail. Pas de sommeil la nuit. Honte. Voire peut-être mort. Le prix que j’ai moi-même payé. Ceci n’est pas un appel à la violence. La violence est faible. La haine est faible. Mais aujourd’hui un camp est complètement rejeté sur le bord de la route. Les Palestiniens n’ont aucun pouvoir. Ce qu’ils font est né d’une colère, d’une frustration et d’une humiliation incroyables. On leur prend leur terre. Ils veulent la récupérer. Et cela débouche sur toutes sortes de questions, dont la moindre n’est pas : Que faire, alors, des colons ? Rapatriement ? Échanges de terres ? Compensation généreuse pour les Palestiniens s’étant fait voler leur terre ? Peut-être un mélange de tout ça. Et ensuite, ces colons qui veulent rester là pourraient rester là et devenir des citoyens de Palestine sous le régime de la souveraineté palestinienne, comme les Arabes en Israël. Droits égaux. Droits scrupuleusement égaux. Puis, après une période d’essai, on crée une Europe du Proche-Orient, des États-Unis du Proche-Orient. Les deux camps font des sacrifices. Redéfinissent les raisons pour lesquelles nous tuons et nous mourons. Aujourd’hui, on tue et on meurt pour des choses simples. Pourquoi ne pas mourir pour quelque chose de plus complexe ? Il n’est pas envisageable qu’un camp ait plus de droits que l’autre – plus de pouvoir politique, plus de terres, plus d’eau, plus de tout. Égalité. Pourquoi pas ? Est-ce aussi dément que le vol ? Que le meurtre ?


On doit mettre fin à l’Occupation avant de nous asseoir tous ensemble pour régler le problème. Un État, deux États, pour le moment peu importe – on met fin à l’Occupation et on commence à redonner une possibilité de dignité pour chacun d’entre nous. Dans mon esprit, c’est clair comme de l’eau de roche. Quelquefois, bien sûr, j’aimerais me tromper. Ce serait tellement plus facile. Si j’avais trouvé une autre voie, je l’aurais suivie – je ne sais pas, moi, la vengeance, le cynisme, la haine, le meurtre. Mais je suis juif. J’ai un grand amour pour ma culture et mon peuple, et je sais que dominer, opprimer et occuper, ce n’est pas juif. Être juif, ça veut dire respecter la justice et l’équité. Aucun peuple ne peut dominer un autre peuple et obtenir la paix et la sécurité. L’Occupation n’est ni juste ni soutenable. Et être contre l’Occupation n’est en aucun cas une forme d’antisémitisme.


Je lisais toujours plus de textes sur la non-violence et l’engagement politique. J’ai commencé à me rendre compte que la violence était exactement ce que nos adversaires voulaient nous voir employer. Ils préfèrent la violence parce qu’ils peuvent l’affronter. Ils sont beaucoup plus rodés à la violence. C’est la non-violence qu’il est difficile d’affronter, et ce, qu’elle provienne des Israéliens ou des Palestiniens, ou des deux. Elle les désarçonne.
 

Parfois j’ai l’impression qu’on essaie de prendre l’eau de l’océan avec une petite cuiller. Mais la paix est une réalité. Question de temps. Regardez l’Afrique du Sud, l’Irlande du Nord, l’Allemagne, la France, le Japon, et même l’Égypte. Qui aurait cru que ce serait possible ? Est-ce que les Palestiniens ont tué six millions d’Israéliens ? Est-ce que les Israéliens ont tué six millions de Palestiniens ? Les Allemands, eux, ont tué six millions de juifs, et regardez, aujourd’hui il y a un diplomate israélien à Berlin et un ambassadeur d’Allemagne à Tel-Aviv. Vous voyez, rien n’est impossible.


Il nous faut apprendre à partager cette terre, sans quoi nous la partagerons dans nos tombes.


Dans certaines parties du désert d’Atacama, au Chili, aucune pluie n’a jamais été enregistrée. C’est un des endroits les plus secs de la planète, néanmoins les paysans locaux ont appris à recueillir l’eau qui est dans l’air en suspendant de grands filets afin d’attraper les bancs de nuages en provenance de la côte du Pacifique.            
Quand le brouillard atteint les hauts filets, il forme des gouttes d’humidité. L’eau ruisselle le long des mailles en plastique, passe par de petites gouttières et s’accumule en bas du filet, où le liquide est canalisé dans un tuyau relié à une citerne.            
Partout dans le paysage, de grands poteaux métalliques retiennent les filets sombres face au ciel pâle. Le brouillard est capturé tôt le matin, avant que le soleil brûle les nuages.            
À partir de rien, quelque chose.
Les paysans appellent ces filets des attrape-brouillard.


L’eau dissout davantage de substances que tout autre liquide, même l’acide.


Grâce à des microphones laser, des scientifiques, en Allemagne, ont établi que les plantes et les arbres rejettent des gaz quand ils se sentent attaqués. Ces gaz produisent à leur tour des ondes sonores qui se diffusent à un niveau inaudible, sauf aux appareils les plus sensibles.           
D’après ces scientifiques de l’Institut de physique appliquée de l’université de Bonn, les fleurs émettent un gémissement quand on coupe leurs feuilles, les arbres peuvent se prévenir les uns les autres quand approchent des essaims d’insectes, et l’odeur d’herbe coupée provient d’un système de sécrétion à l’intérieur des brins d’herbe.           
Cette équipe a établi, sur la foi de découvertes antérieures, que les neurotransmetteurs tels que la dopamine et la sérotonine peuvent exister dans les plantes, bien qu’il n’y ait pas trace de neurones ou de synapses dans leurs systèmes sensoriels.
 

Le meurtre n’était pas la faute des kamikazes, dit-elle. Eux aussi étaient des victimes. Israël était coupable. Il avait du sang sur les mains. Netanyahou avait du sang sur les mains. Elle aussi, dit-elle. Elle n’était pas exempte, tout le monde était complice. Oppression. Tyrannie. Mégalomanie. On la vit à la télévision nationale. Des spécialistes affirmèrent qu’elle était encore sous le choc. Rien à voir avec le choc, répondit-elle. Le seul choc était qu’il n’y ait pas plus souvent d’attentats palestiniens. Israël invitait ses propres enfants à se faire massacrer, dit-elle. Autant placer du Semtex dans leurs cartables. Le pays ne serait jamais en paix tant qu’il n’admettrait pas cela. Les journaux conservateurs publièrent des dessins : Nurit dans une salle de classe à l’université, en uniforme de général, et un keffieh autour de la tête. D’après les radios de droite, elle n’était pas une bonne juive, elle s’était fait laver le cerveau, et puis son père était devenu un peacenik, il avait trahi Israël, il avait été l’ami d’Arafat. 


LE GOUVERNEMENT ISRAÉLIEN A TUÉ MA FILLE, Haaretz, 8 septembre 1997. La fille d’un général accuse Israël de meurtre, Yedioth Aharonoth, 9 septembre 1997. La famille d’une victime d’attentat affirme qu’Israël produit les terroristes, Fil info Associated Press, 9 septembre 1997. La mère d’une victime israélienne d’un attentat accuse les dirigeants, Chicago Tribune, 10 septembre 1997. Une mère endeuillée attaque le gouvernement, Jerusalem Post, 11 septembre 1997. UNE MÈRE ACCUSE LA POLITIQUE ISRAÉLIENNE DANS LA MORT DE SON ENFANT, L. A. Times, 11 septembre 1997. Une mère endeuillée accuse Israël, Courier Mail, Queensland, 11 septembre 1997. BIBI A TUÉ MA FILLE, The Sun, 11 septembre 1997. Selon une mère endeuillée, c’est l’oppression qui pousse les extrémistes arabes à la violence, Moscow News, 12 septembre 1997. Une mère accuse Israël de la mort atroce de sa fille, People’s Daily, Chine, 13 septembre 1997. Le malaise national israélien, The New York Times, 14 septembre 1997. L’OCCUPATION EST RESPONSABLE DE LA MORT DE MON ENFANT, Paris Match, 14-21 septembre 1997. « Partez du Liban ! » : le cri d’une mère réveille les Israéliens, Tel Aviv Journal, 19 septembre 1997. « BIBI, QU’AS-TU FAIT ? », Le Monde diplomatique, 1er octobre 1997.


L’architecture des maisons bien équipées de Jéricho est telle qu’elles sont considérées comme introverties – beaucoup de leurs pièces regardent la cour intérieure plutôt que la rue : elles sont tournées vers elles-mêmes.           
Certaines demeures sont surmontées d’un malqaf, ou attrape-vent : une grande tour qui fait face, sur un ou plusieurs côtés, au vent dominant. L’attrape-vent récupère l’air frais, plus dense, et le fait descendre dans le cœur de la maison, où il agit comme un climatiseur. Des récipients d’eau sont parfois placés à l’intérieur du conduit, ou des serviettes mouillées suspendues aux ouvertures du bas, afin d’augmenter l’effet rafraîchissant.           
Dans certains foyers, on peut sentir la fraîcheur immédiate repousser le rideau de chaleur.
 

L’écrivain allemand Goethe disait que l’état d’esprit qu’inspire l’architecture se rapproche de l’effet produit par la musique – que regarder une chose revient à l’entendre. La musique est une architecture liquide, écrivit-il, et l’architecture est une musique fixée.
 

 

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