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vendredi 4 septembre 2026

Critique : "Jaune soleil" de Eric Chevillard | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Jaune soleil " de Eric Chevillard


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Jaune soleil

Auteur : Eric CHEVILLARD

Parution : 2026 (Minuit)

Pages : 160

Accès au livre : ISBN 9782707357663  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

C’était il y a longtemps, au Moyen Âge peut-être ou dans l’enfance, Philéon aimait Godelive, une fille avec le cou très fin et des cheveux jaune soleil. Clodomir aussi était épris d’elle, allait-il falloir se battre ? Aujourd’hui, on se demande surtout ce que monsieur Ristretto, vieil écrivain qui observe le monde avec perplexité depuis la terrasse du café Les Grands Ducs, on se demande bien ce qu’il fait là, au milieu de ces souvenirs.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Éric Chevillard est né à la Roche-sur-Yon (Vendée) en 1964.

 

Avis :

Connu pour son humour absurde, son style décalé et sa manière de dynamiter les conventions littéraires, Éric Chevillard poursuit son entreprise de dérèglement joyeux du réel. Il déploie une écriture joueuse et piquante, qui fait dérailler les évidences et brouille les repères. 

Dédoublé en deux fils narratifs dont le lien est laissé à l’imagination du lecteur, le récit entrecroise, d’un côté, les aventures bravement maladroites de Philéon et Clodomir, garçons aux prénoms d’un autre âge, tous deux épris de Godelive, fillette aux cheveux « jaune soleil » dont l’éclat gouverne leurs jeux et leurs cruautés enfantines ; de l’autre, les réminiscences de Monsieur Ristretto, vieil homme reclus dans une mémoire capricieuse où le présent fait irruption par bribes désordonnées. Entre ces figures se tisse un jeu de correspondances où l’intensité brute et naïve de l’enfance répond à la fragilité vacillante du grand âge, le tout traversé par ce « jaune soleil » auquel, tel un fanal dans la nuit, semblent se raccrocher les ultimes souvenirs du vieillard.

Dans la continuité d’une oeuvre qui n’a de cesse de déjouer les attentes, Éric Chevillard ne raconte pas « une histoire », mais construit une forme narrative où le sens se dérobe, se reforme et se contredit pour mieux refléter le désarroi mémoriel de son protagoniste, à charge pour le lecteur de reconstituer la cohérence d’un récit volontairement dispersé.

Fidèle à elle-même, l’écriture oscille entre fantaisie et mordant. Les scènes d’enfance, renvoyées à des temps immémoriaux par les prénoms médiévaux, mêlent naïveté et rivalité, donnant au récit une tonalité à la fois drôle et féroce tant les garçonnets s’abandonnent à leurs élans chevaleresques absurdement gonflés. À l’inverse, les passages consacrés à Monsieur Ristretto plongent dans un égarement mélancolique, mémoire et repères s’effilochant en une traînée confuse où le présent apparaît comme un bruit parasite dans un système déjà fragile. Cette friction entre les temps fait ricocher le récit, les contingences du réel – parfois sous forme d’observations totalement décalées – éclatant en projections presque sans queue ni tête qui accentuent le sentiment de dérèglement.

Le motif du « jaune soleil » joue alors un rôle central. Éclat de l’enfance, foyer rayonnant autour duquel se cristallisent les restes de mémoire, cette clarté, à la fois vive et vacillante, s’érige en point fixe d’un monde en désordre, dernier repère symbolique dans la dérive du temps. Sous ses airs de fantaisie débridée, le roman explore avec finesse la mémoire, le vieillissement et la manière dont une vie se défait. En multipliant les déraillements et les brèches, le récit prolonge chez le lecteur la solitude cognitive du personnage et, sous l’ironie d’un réel qui se désagrège, fait surgir la cruauté de la décrépitude autant que l’absurdité de l’existence.

Rien ne se livre d’emblée dans ce roman qui refuse toute progression attendue. Il faut y consentir à l’égarement, laisser les fragments dialoguer et accueillir les ruptures comme autant de signaux. Peu à peu, sous le désordre apparent, se dessine une architecture souterraine, portée par un humour constant qui déjoue la gravité du sujet et écarte toute tentation de sérieux. Ouvrage déroutant et exigeant, il n’en déploie pas moins une éclatante maîtrise, où le sens naît précisément du déséquilibre savamment orchestré. Bluffant. (4/5)

 

Citations :

Comme on s’ennuierait dans les églises si ne s’y trouvait Godelive ! Le prêtre profère d’incompréhensibles paroles fort peu fidèles à la réalité des faits désolants auxquels on assiste. Il lit des textes sans rapport avec ce qui fermente et se décompose au fond des cœurs. L’assemblée ne se lève que pour se rasseoir, le prie-Dieu est un tape-cul. Un orgue plombe méthodiquement l’ambiance. La vieille qui chante le plus faux chante aussi le plus fort. On a cloué les mains du Christ pour l’empêcher de se boucher les oreilles. C’est un bien cruel supplice qu’il endure. Ces vils Romains voyaient loin. 


Son caveau de famille est mal entretenu. Et encore, vous n’avez pas vu l’intérieur… Alors on déblaye, on rassemble les planches pourries pour les brûler. Le contenu des trois boîtes éventrées devrait tenir dans une seule, plus petite. C’est au-dehors qu’on va être content. Joie et allégresse ! Réduction de corps. Deux compartiments sont à nouveau disponibles. Il y aurait donc une place encore pour une compagne dans la vie de monsieur Ristretto. Cependant, il semble plutôt envisager la perspective voluptueuse de se coucher là en diagonale comme dans son lit.


Ce fut un colosse, il a maintenant plus de soixante-dix ans. Or ses muscles sont toujours là mais à présent comme des objets tombés dans la doublure d’un manteau, sous la peau devenue trop lâche que distendent et déforment ces masses mouvantes, inégalement réparties. On dirait qu’il porte sur son épaule ou contre son torse, et parfois même traîne derrière lui, un sac de cailloux. Et ce qui est terrible, ce qui est injuste, c’est que cet exercice, ce constant effort, ne raffermit pas sa musculature ancienne, mais emplit son sac de nouveaux cailloux.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
 

lundi 31 août 2026

Critique : "Ca dure une éternité et un jour c'est fini" de Anne de Marcken | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Ca dure une éternité et un jour c'est fini" de Anne de Marcken


J'ai aimé

 

Titre : Ca dure une éternité et un jour c’est fini 
            (It Lasts For Ever And Then It’s Over)

Auteur : Anne de MARCKEN

Traduction : Baptiste RINNER

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2024,
                  en français (Les Corps 
                  Conducteurs) en 2026

Pages : 160

Accès au livre : ISBN 9782073036209  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans un monde où les frontières entre la vie et la mort se sont effacées, une femme sans nom se réveille dans un hôtel délabré. Privée de son bras gauche, cette narratrice est d’un genre particulier, et pour cause : c’est une zombie. Hantée par le souvenir d’une femme aimée jadis, entourée de morts-vivants amnésiques, elle tente de préserver l’éclat de ses souvenirs tandis que la faim – physique comme existentielle – la pousse vers ses propres limites. Guidée par un étrange corbeau, elle décide de se lancer dans un voyage à travers des paysages désolés, pour rejoindre un lieu mystérieux : un bord de mer où elle a autrefois vécu une histoire d’amour. Jusqu’où peut-on aller pour ne pas oublier ? Quand tout s’effrite, que reste-t-il de l’identité, du lien, de l’espoir ? La narratrice devra affronter ses vérités, alors que l’océan l’attend. 
Roman poétique et émouvant, Ça dure une éternité et un jour c’est fini a été la révélation américaine de l’année 2024. Anne de Marcken s’empare d’une figure culte de la pop culture – le zombie – pour en faire une métaphore bouleversante de notre condition humaine et de notre résilience.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Anne de Marcken vit et travaille dans l’État de Washington, aux États-Unis. Son travail a été salué pour son originalité formelle et sa sensibilité poétique. Ça dure une éternité et un jour c’est fini, son premier roman, a été couronné par le Novel Prize et le prix Ursula Le Guin.

 

Avis :

La narratrice est une zombie. Son corps abîmé, ses gestes lourds et sa conscience vacillante forment la réalité immédiate du récit. Elle parcourt un paysage ravagé où les morts-vivants errent comme des silhouettes détraquées. Cette trame, simple et frontale, installe un univers où la vie se délite et où le monde semble se dissoudre.

À mesure que le récit progresse, une autre lecture se fait jour, où la zombification apparaît comme une métaphore de la perte. La narratrice évolue dans une irréalité imprégnée des traces du monde d’avant. Les lieux gardent une vibration ancienne, les objets portent un passé qui continue de peser, et les gestes rejouent une mémoire tenace. Ce goût de deuil et de vide pénètre chaque scène, que la protagoniste traverse comme en flottant, guidée par l’écho de ce qui fut.

Cette errance traduit l'expérience de la petite mort que l’on vit quand l’autre disparaît. La narratrice figure cet état où l’on continue de marcher, une part de soi figée dans un temps révolu. Les indices se multiplient : une sensation taraudante de manque, le souvenir d’une femme aimée qui n’est plus, et un attachement instinctif à un corbeau mort qu’elle garde contre elle à la place du cœur, tel un fragment d’antan qui demeure vivant en son for intérieur. Cet oiseau funèbre incarne le symbole de ce qui survit à la disparition et que l’on porte malgré soi. 

La marche de la narratrice prend alors une dimension intime. En route vers un lieu qu’elle ne nomme pas, son corps mort‑vivant, fidèle à ce qui a compté, reflète une vérité viscérale : elle vit avec une absence qui l’emplit, le décor autour d’elle vidé de sa substance, mais encore traversé par les rémanences du passé. Cette tension crée une atmosphère suspendue entre la vie et la mort, où l’attachement persiste comme une douleur obsédante.

Dans cette progression, le récit s'ancre dans une étrangeté inconfortable, presque malsaine. Les visions macabres se succèdent – corps disloqués, dévorations sanglantes ou scènes de torture dans une tonalité mêlant grotesque et spectral. La lecture est une dérive hallucinée, où tout se corrompt et se défait dans un tourbillon de décomposition et de persistances fantomatiques qui réinvente la thématique du zombie sous une forme sinistrement poétique. Porté par la sensation plutôt que par la narration, le texte se déploie en visions qui surgissent puis se dérobent, sans logique d’enchaînement, dans une pulsation morbide qui transforme la survivance en expérience sensorielle et physique cauchemardesque, n’ayant pour cohérence que son insupportable absurdité. Inclassable, volontiers opaque et glauque, dérangeant, il produit l’effet d’une hypnose trouble, dont on ressort avec la gueule de bois, écœuré et saisi, une trace de fièvre et de vertige sur la peau. Un livre difficile à aimer, rebutant parfois, mais une expérimentation littéraire d'une maîtrise et d'une cohérence impressionnantes, pour dire l'enfer intime du deuil et de la perte. (3,5/5)

 

Citations :

« Mais ton nom n’est pas Carlos, dis-je.  
— Carlos est le nom que j’ai donné à mon nom, dit-il.  
— Tu as l’air d’un Carlos », dis-je.


Il est évident qu’il n’y a pas simplement un début ou une fin. Chaque chose vivante est l’histoire et l’avenir de toutes les choses mortes. Chaque chose morte est l’avenir de toutes les choses vivantes.

 

jeudi 27 août 2026

Critique : "Une Unique lueur" de Fred Vargas | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Une Unique lueur" de Fred Vargas

 


Coup de coeur 💓

 

Titre : Une unique lueur

Auteur : Fred VARGAS

Parution : 2026 (Flammarion)

Pages : 528

Accès au livre : ISBN 9782080160713  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

— Vous avez regardé les photos, Danglard ?
De la scène du crime ? demanda Adamsberg.
— Cela va de soi.
— Et donc ? Cela vous dit quelque chose ? Parce qu’à moi, oui.
— Tiens. Et cela vous raconte quoi ?
— Mais justement, rien. C’est quelque chose que je ne sais pas alors que cela me dit quelque chose. Donc ?
— Aucune idée.
— Faites un effort, nom d’un chien.
— Désolé, commissaire, dit Danglard avec une pointe d’indifférence.
— Bien. Réunion plénière dans quinze minutes. Il nous faut comprendre.
— Comprendre quoi ?
— Mais le quelque chose, commandant. On commence par là.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Médiéviste et titulaire d'un doctorat d'histoire, Fred Vargas est chercheuse en Histoire et Archéozoologie au CNRS. Elle met en scène son personnage Jean-Baptiste Adamsberg, commissaire de profession, qui apparaît pour la première fois dans L'Homme aux cercles bleus, paru en 2005. Le héros est directement inspiré du dessinateur de bandes dessinées Edmond Baudoin. Avec Les Jeux de l'Amour et de la Mort, l'auteure reçoit son premier prix lors du Festival de Cognac en 1986, signant son entrée dans la littérature française. Fred Vargas remporte ensuite et à 5 reprises le Trophée 813, récompensant le Meilleur Roman francophone. Primés à plusieurs reprises, adaptés au cinéma (Pars vite et reviens tard) et à la télévision, traduits dans plus de quarante langues, ses romans policiers sont des best-sellers en France comme en Allemagne et en Italie. Quand sort la recluse, a été publié aux éditions Flammarion en 2017, et 2018 chez J'ai lu, Sur la dalle en 2023. Elle est aussi l'auteure d'essais écologiques, L'humanité en péril (Flammarion, 2019 - J'ai lu, 2020) et Quelle chaleur allons-nous connaître ? Quelles solutions pour nous nourrir ? (Flammarion 2022).

 

Avis :

Après le demi‑pas de côté qu’avait constitué le plus symbolique et occulte Sur la dalle, Fred Vargas replace Adamsberg dans la pure continuité de ses enquêtes. Ce onzième volet retrouve le dispositif typique de la série, porté par une scène inaugurale d’une précision cérémonielle et par la lente remontée d’une intuition que le commissaire peine à formuler. La romancière confirme ainsi la cohérence de son univers, entre dérive perceptive, humour discret et cohésion tacite de ses personnages.

Une jeune femme est retrouvée morte en pleine rue, soigneusement vêtue et entourée d’ancolies dans une mise en scène étudiée. Appelé sur place, Adamsberg perçoit dans ce tableau un infime décalage qu’il ne parvient pas encore à identifier. Tandis que la brigade du 13ᵉ resserre les rangs autour de lui – Danglard avec ses réserves méthodiques, Retancourt en force tranquille, Veyrenc et ses alexandrins, Froissy, Estalère et les autres, sans oublier le chat obèse et paresseux, chacun retrouvant sa fonction dans la mécanique rodée du groupe –, un meurtre ancien vient très vite se superposer au présent. L’enquête se déploie alors entre ces deux scènes, dans la progression lente de cette lueur que seul Adamsberg semble percevoir.

Élaboré comme un jeu de piste minutieux semé de signaux faibles, le récit s’appuie sur une architecture nette qui en souligne la rigueur souterraine et la maîtrise tranquille. Cette construction sans ostentation privilégie les mouvements imperceptibles et la réorientation progressive des indices, chacun ne s’éclairant qu’au moment où il se déplace légèrement dans le champ. L’enquête progresse ainsi par ajustements plutôt que par révélations, les traces s’esquissant, se répondant et se contredisant parfois, avant de s’ordonner dans une logique qui ne cherche ni l’effet ni la surprise. Cette avance égale produit une tension discrète, assise sur la patience du regard et sur la manière dont l’attention se déplace d’un rien. 

L’univers vargasien, solidement installé, se maintient sans rigidité, ses figures récurrentes, bien au‑delà de simples repères sériels, agissant comme des présences stabilisantes dont la complémentarité implicite permet au récit d’évoluer sans heurts, dans une cohésion qui exonère du pittoresque et de la surenchère. Sobrement original et tissé d’un humour feutré, le roman cultive une forme de connivence discrète avec son lecteur, où ce qui prime n’est pas tant la résolution du mystère que le partage d’une ambiance et une lente circulation de l’intuition.

Tandis qu’entre une ombre nervalienne et la silhouette de Lauren Bacall, l’intrigue prend des résonances et une profondeur inattendues, le personnage plus rêveur et déroutant que jamais d’Adamsberg accentue la dimension presque flottante de l’enquête, pourtant maîtrisée de bout en bout, conduite depuis un seuil où le flair domine la logique. Ajoutons la tonalité sans pareille de la langue, parfois truculente dans ses surgissements, imprégnée d’un lyrisme discret et d’une sympathie diffuse pour ses personnages, et c’est avec un plaisir intact que l’on s’immerge dans ce nouvel opus qui porte à son meilleur une formule désormais parfaitement éprouvée. Coup de coeur. (5/5)

 

Citation :

Adamsberg tourna la clef de contact et démarra, se massant d’une main l’estomac. Le café du rude Harold, Harold avec un H, lui avait donné un peu mal au ventre. Il y avait peut-être des tas de saloperies dans ces doses de café-machine. Il haussa les épaules et accéléra. Des tas de saloperies, il y en avait des milliers partout, jusque dans les vers de terre et les fleurs qu’on offre aux femmes pour faire plaisir. Les fleurs, pas les vers de terre. Encore qu’il aimerait bien qu’on lui en offre. Des vers de terre, pas des fleurs. Il les lâcherait dans son jardin pour leur faire plaisir. Aux fleurs, pas aux vers de terre. Puisque les vers de terre sont le plaisir des fleurs, et l’essence de toute vie sur Terre.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

mardi 25 août 2026

Critique : "Le Club des femmes mariées" de Mubanga Kalimamukwento | Lectures de Cannetille

Couverture du roman "Le Club des femmes mariées" de Mubanga Kalimamukwento





Coup de coeur 💓

 

Titre : Le club des femmes mariées 
            (The Shipikisha Club)

Auteur : Mubanga KALIMAMUKWENTO

Traduction : Benoîte DAUVERGNE

Parution : en anglais (Zambie)
                  et en français (L'aube) en 2026

Pages : 392

Accès au livre : ISBN 9782815967310  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Sali est une jeune femme cultivée et indépendante. Pourtant, à vingt-huit ans, elle vit encore chez ses parents – pas par choix. Car dans son pays, la Zambie, surtout quand on est fille de pasteur, on ne vit pas sans un père ou un mari… Des années plus tard, Sali est accusée du meurtre de son époux. Au fil du procès, ce sont trois générations de femmes qui nous sont données à voir : Sali, donc, mais aussi sa mère et sa fille. Qu’attend-on d’elles au juste ? Pourquoi leur statut marital compte-t-il tant ? La jeune fille a-t-elle le droit de rêver à l’amour ou est-ce que, comme sa mère et sa grand-mère, elle n’aura le choix qu’entre subir en silence ou être embarquée dans un tourbillon de violence ? Il y a ici quelque chose d’une Anatomie d’une chute, le sentiment que certains événements sont inéluctables.

À la fois profondément ancré dans la société zambienne et viscéralement universel, ce drame, à la fois familial et judiciaire, questionne les rapports entre hommes et femmes – notamment au sein du mariage –, en interro­geant le coût de la conformité et de la rébellion face aux contraintes culturelles. Un roman aussi subtil qu’intense.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Mubanga Kamalimukwento est une écrivaine et avocate pénaliste zambienne.

 

 

Avis :

Par ailleurs avocate pénaliste, la romancière zambienne Mubanga Kalimamukwento inscrit ses livres dans une veine engagée dénonçant les normes sociales qui pèsent sur la condition des femmes dans son pays. Pour la première fois traduite en français, elle tourne son regard vers l’institution du mariage qui, valorisée sous l’angle de la respectabilité, perpétue en réalité un cadre normatif qui, de comportements attendus en limites intériorisées, maintient les épouses dans une logique d’obéissance et de résignation.

Inauguré par le choc horrifié de l’adolescente Ntashé au procès où sa mère Sali comparaît pour le meurtre de son mari, le récit s’organise en incessants allers‑retours temporels qui éclairent progressivement ce qui a mené au drame. Les chapitres alternent ainsi entre l’audience de 2019 et les années où Sali, encore célibataire puis jeune épouse, tente de se conformer aux attentes sociales que les femmes de son entourage – sa mère Peggy et la nachimbusa, conseillère matrimoniale mêlant héritage traditionnel et discours religieux – s’emploient à lui inculquer, un ensemble de préceptes tacites censés assurer la cohésion du foyer. À mesure que ces séquences se répondent, le roman se recentre sur Sali et la réalité de son vécu conjugal, révélant les tensions, les renoncements et les violences qui ont fini par faire basculer son existence dans l’irréparable.

Tout l’enjeu du livre tient dans sa peinture d’une institution du mariage qui, sous couvert de bonne éducation et d’honorabilité, fait peser sur les femmes une véritable économie de la contrainte. Le roman montre comment ces expectatives – relayées par les femmes elles‑mêmes, garantes d’un ordre qu’elles n’ont pas choisi – produisent un système où l’obéissance s’érige en vertu et la souffrance en horizon silencieux. La parole donnée à Sali, à sa mère et à sa fille révèle la continuité de ces injonctions d’une génération à l’autre, et la difficulté de s’en affranchir lorsque les modèles transmis se présentent comme des évidences morales. Les retours temporels soulignent quant à eux l’écart entre la façade sociale du mariage et la réalité intime qu’elle dissimule : un univers où l’épouse est sommée de shipikisha – « endurer en silence », terme devenu synonyme même de mariage en zambien – tandis que le mari bénéficie d’une impunité structurelle. C’est tout le sens du titre original, The Shipikisha Club, dont la traduction française, qui ajoute de surcroît une résonance « feel good » fort inappropriée, efface ce double sens de contrainte et de résignation.

Du drame judiciaire à une interrogation profonde sur la manière dont les femmes perpétuent elles‑mêmes les normes qui les entravent, le roman, qui doit probablement beaucoup à l’expérience d’avocate pénaliste de l’auteur, dénonce un système où la responsabilité individuelle se dilue dans l’héritage de conventions intériorisées, la violence conjugale procédant d’un ordre social que les épouses apprennent à maintenir autant qu’à subir. Sans aucun doute représentative de bien des affaires réelles en Zambie, cette fiction bouleversante pose la question de la transmission, du consentement forcé et de l’impossibilité de rompre inhérente à un modèle matrimonial qui dissimule, sous ses prétextes de vertu, une mécanique de domination profondément enracinée. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

« Félicitations. Bienvenue au club shipikisha. »
Je roulai des yeux et lâchai un petit rire. J’avais déjà entendu cette menace : se marier, c’était s’enchaîner à une souffrance non dite. Mais elle ne me connaissait pas. Je ne rejoignais pas ce club ; non, je ferais en sorte que mon mariage fonctionne, comme tout le reste.


« Voilà. Maintenant, comprends-moi bien, Sali. Parfois, tu auras de bonnes nouvelles. Comme lorsque tu rapportes un poulet du marché, et que tu es tentée de l’annoncer à tout le monde, enh. De faire étalage de tes bénédictions. Abstiens-t ‘en. Car d’autres jours, tu souffriras ; tu auras l’impression qu’on te tranche la gorge, toi aussi. »
La poule inanimée pendait entre ses mains.
« Garde la bouche fermée, comme ce bec. »
Elle rentra les lèvres pour me montrer.
« C’est de cette façon qu’on construit un mariage solide, compris ? »
Je revis la poule quelques secondes avant sa mort, le bec coincé entre le pouce et l’index de ma nachimbusa.
« Oui », répondis-je en m’imprégnant de ses paroles comme la terre absorbait le sang.


J’avais ri des leçons de ma nachimbusa. Dans ma voiture, j’avais secoué la tête en repensant à celle du fil et de l’aiguille, qui symbolisait la nécessité de souffrir en silence ; et pourtant je la voyais devant moi maintenant, une aiguille à la main, me demandant de coudre mes lèvres. Si je laissais l’écart de conduite de Kasunga me briser, ce serait à moi de supporter la honte. Les fidèles de mon père, les amis de ma mère et les miennes me pointeraient toutes du doigt.
 

dimanche 23 août 2026

Critique : "La dynamique de l'oeuf" de Céline Curiol | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "La dynamique de l'oeuf" de Céline Curiol


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La dynamique de l'oeuf

Auteur : Céline CURIOL

Parution : 2026 (Actes Sud)

Pages : 416

Accès au livre : ISBN 9782330216290  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Ancienne étudiante en philosophie exerçant l’étrange métier de peintre sur cailloux, Léna traverse une période de dépression à la suite du départ de Noé, l’homme avec qui elle espérait fonder une famille. Lors d’une mission artistique dans le mystérieux château de K., elle fera deux rencontres décisives à travers lesquelles elle tentera de guérir ses blessures : l’une avec le roman d’une écrivaine disparue, Féline Furiol, dont le destin rappelle celui de notre héroïne nullipare ; l’autre avec un animal qui la fascine : une poule, prénommée Gilda, dont l’unique activité est de couver ses œufs…
Portrait d’une femme en crise s’interrogeant sur ce qu’elle appelle sa “nature morte”, La Dynamique de l’œuf est aussi une enquête érudite et loufoque sur la figure de la poule dans tous ses états. En convoquant la science et la philosophie, l’art contemporain et la littérature – on y croise l’œuf de Brancusi, le poulet de Ron Mueck, John Berger ou Anna Tsing –, Céline Curiol donne le roman iconoclaste et féministe d’une héroïne qui cherche des réponses sur la maternité et l’origine de la vie en explorant le paradoxe millénaire de la poule et de l’œuf.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Céline Curiol est romancière et essayiste. Diplômée de l'École nationale supérieure des techniques avancées puis journaliste pendant une dizaine d'années à l'étranger, elle enseigne aujourd'hui l'écriture et la communication dans plusieurs grandes écoles. Elle a été pensionnaire à la Villa Médicis en 2023/2024.
Elle est l’auteure de romans et essais dont Voix sans issue (2005), Permission (2007), Exil intermédiaire (2009), L'Ardeur des pierres (2012), Un quinze août à Paris. Histoire d'une dépression (2014), Les Vieux ne pleurent jamais (2016), Les Lois de l'ascension (2021) et Prendre la tangente (2022) parus chez Actes Sud. Elle a traduit plusieurs textes de Paul Auster (Ici et Maintenant, La Pipe d’Oppen). 

 

Avis :

Ingénieur de formation, longtemps journaliste à New York avant de se consacrer à l’enseignement et à l’écriture, Céline Curiol s’empare du vieux paradoxe de l’oeuf et de la poule pour conduire une réflexion originale, érudite et volontiers fantasque sur l’origine, la maternité empêchée et la création. Ce surprenant assemblage de savoirs hétérogènes, d’observations concrètes et d’expériences intimes déroule une série de digressions philosophiques, scientifiques et artistiques qui donnent naissance à un texte d’une brillante cohésion, à la croisée de l’enquête, de la fable, de l’essai et du récit de réparation, centré sur une artiste pleinement consciente qu’elle ne sera jamais mère.

Peintre discrète fragilisée par une rupture, Léna accepte de se rendre dans un château isolé pour y reproduire une fresque Renaissance. Cette mission, en apparence technique, lui réserve une suite de situations inattendues qui l’éloignent de ses repères habituels. Dans ce lieu retiré, aux mains de deux vieux propriétaires lunatiques difficiles à cerner, son esprit se trouve bientôt aimanté par l’obstination de Gilda, une poule qui, en écho à sa propre nulliparité, continue de couver des œufs non fécondés. Dès lors, tout autour devient prétexte à une divagation intérieure qui, partant du concept de l’oeuf, laisse éclore des pensées restées longtemps informulées et, d’expérimentations diverses en réflexions alimentées par la bibliothèque et la conversation, tant érudite que loufoquement poétique, de ses hôtes, fait évoluer ses interrogations et ouvre de nouvelles perspectives.

L’aspect le plus jubilatoire du roman réside sans doute dans l’introduction du livre de chevet de Léna, signé par Féline Furiol, avatar transparent de Céline Curiol. En faisant lire à son personnage un texte qui reprend sa propre voix, l’auteur installe un jeu de miroirs qui rejoue la logique de la poule et de l’oeuf jusque dans la structure du récit. Avec une Léna à la fois lectrice et protagoniste, la pensée dont on ne sait plus si elle émane de la romancière ou de sa créature s’inscrit elle‑même dans une contradiction performative, prolongeant dans la forme la thématique centrale de l’indécidable. Cette façon de placer Léna à la fois du côté de l’oeuf et de la poule fait du paradoxe de l’origine le principe constitutif du livre, transformant une question théorique en expérience sensible. Loin d’un simple jeu conceptuel, cette indécision régit la dynamique de l'ouvrage, irriguant la pensée de Léna, structurant ses associations mentales et imposant une logique digressive qui n’est jamais gratuite. Cette femme qui, ne pouvant donner la vie, se heurte à l’énigme de sa « nature morte », finit par trouver, dans son questionnement sans issue, une sorte de moteur intérieur, un cadre au manque et au non‑accomplissement.

Inlassable dans son besoin de sens, Léna explore tous les savoirs auxquels la conduit son obsession. Philosophie, biologie, création artistique ou anecdotes personnelles : ces matériaux disparates s’amalgament en une construction éclatée, chaque ajout semblant venir éprouver la solidité du précédent. Ainsi s’affine sa compréhension, dans une narration qui restitue une pensée en mouvement, avec ses détours, ses hésitations et ses reprises – une dynamique intérieure qui relève moins de la psychologie que d’un affinement du regard. Le cadre même de son séjour joue un rôle essentiel. L’isolement, l’imprévisibilité des hôtes et le travail sur la fresque contribuent à un environnement légèrement décalé, propice à l’émergence de micro‑événements. Point n’est besoin ici de péripéties : tout repose sur les variations de perception, dans un travail sur la nuance, l’inflexion et le détail qui déplace une idée. Moins un symbole qu’un point de friction entre le réel et l’intime, la poule Gilda est l’élément qui oblige Léna à regarder autrement ce qu’elle croyait avoir réglé. La réflexion sur la maternité empêchée mûrit sans aucun discours direct, la nulliparité colorant la pensée, infléchissant le comportement et rendant saillants certains détails plutôt que d'autres. Ainsi se réoriente une vie, sans rupture spectaculaire, par une sorte de maturation lente mais tenace, qui trouve partout ses résonances. 

Érudit mais accessible, profondément original, fantaisiste et souvent drôle, ce livre, qui mêle souvenirs, digressions encyclopédiques, références artistiques et scientifiques avec la fausse spontanéité d’un jardin anglais, cache dans le joyeux désordre de sa pensée en mouvement une construction très étudiée, chaque tesselle du récit placée avec minutie. Cette architecture virtuose, où la richesse des savoirs se fond dans l’élan vital de la narration, sert d’écrin à une exploration de l’intime qui avance sans bruit, au gré des modulations du réel et des déplacements imperceptibles de la conscience, jusqu’à l’éveil d’un féminisme discret autour du mythe de la maternité. Par sa manière d’articuler une forme hybride – libre en apparence, rigoureusement pensée dans son agencement –, le livre fait écho à l’esthétique du Chimère de Julie Wolkenstein, et trouve aussi une résonance plus lointaine avec le Moon Tiger de Penelope Lively, partageant cette façon de laisser le récit se déployer par fragments, autour d’un noyau intime qu’on ne perçoit qu’au travers d’un halo. (4/5)

 

Citations : 

Nous, humains, qui ne percevons pas même notre propre croissance, peinons à éprouver cette lenteur qui génère le résultat sensible d’une modification insensible. Et c’est cela, je crois, que je cherche en peignant : un geste incarné au point d’en paraître involontaire…


Pour ma défense, je dois dire qu’il m’a toujours été difficile de considérer les mots comme de justes signes : dès leur esquisse, ils se gorgent de sons, de tonalités, s’enrobent de textures et de dimensions, déploient gorges et défilés, champs de force et sensualités, se remplissent de reliefs, reflets, revers, acquérant une matérialité qui me fait confondre leur corps avec le mien, et qui les rend impropres, quand ils empruntent ma voix, à une communication exempte de doute et de désir. Toujours, mes mots s’amassent autour d’une présence qui cherche à me ressembler à l’instant où elle prétend me rassembler.


Ainsi s’éteignit mon courage. Puisque je n’atteindrais jamais les sommets, mieux valait ne pas me lancer dans une aventure d’écriture qui allait m’épuiser : j’avais si peur de paraître médiocre. Et comme on le sait, c’est la croyance en ses propres potentiels qui fonde la volonté. Ne pas croire, c’est déjà donner raison à la défaite pour ne citer que James.


Nous aurions pu nous installer à la terrasse d’un café, je l’avais proposé mais il avait dit, c’est mieux là, et j’avais obtempéré sans insister, posant le premier d’une longue série d’assentiments, un précédent dont le pli trop vite pris ne deviendrait manifeste que lorsqu’il serait par trop préjudiciable. La formule de toute relation intime se détermine en quelques heures, voire journées, d’une façon plus immédiate et subreptice que nos consciences, avides de maîtrise, ne l’admettent. Je sais aujourd’hui que s’instaurent, entre deux personnes, des modes de décision et de discussion, des tempos et des prédominances le plus souvent invariables. C’est le long de ces lignes de force tracées d’emblée que la relation se déploie ; et c’est aux positionnements que chacun consent à y adopter que celle-ci tiendra. À peine dissipé le sentiment de découverte, déjà des modalités d’exécution s’imposent.


Le kitsch, c’est ce qui fait semblant d’être autre chose que ce qu’il est en réalité. Telle cette phrase, qui fait semblant d’être mienne, alors qu’elle est en réalité celle de Nikolin rapportée par Ida inventée par Olga Tokarczuk dont il me plaît toujours de relire l’extrapolation – ou est-ce celle d’Ida ou celle de Nikolin ? – sur l’amour, sans doute parce qu’elle me console. Tout amour tient du kitsch. Il n’existe pas de nouvelles formes pour exprimer l’amour, car elles ont toutes été utilisées un nombre incalculable de fois. Et parce qu’il n’y a pas de nouvelle forme, il n’y a donc pas d’amour.


Chez les mammifères, les symbiotes d’origine microbienne sont acquis au moment de la naissance, lors du passage par le vagin, puis par contact des muqueuses entre mère et petit. Contrairement à ce qui s’est longtemps enseigné, le patrimoine génétique contenu dans l’ADN des cellules eucaryotes n’est pas le seul à être transmis de génération en génération : le génome des symbiotes l’est aussi. De sorte qu’il intervient encore dans le développement et le fonctionnement des petits de l’hôte !
De fait, selon Margulis, il n’existe, d’un point de vue biologique, aucune entité autonome, circonscrite, qui pourrait a priori servir de support à un self (soi) autonome. Le sujet est dynamique et dépend du contexte40, d’alliances à d’autres espèces qui, s’incorporant à lui, en modifie la substance même. L’œuf amorce la question de l’individualité et de ses limites. Interroger l’œuf, c’est interroger les contradictions inhérentes à toute existence pensée comme propre – intouchable et intouchée… Car l’œuf est inclusion et altérité – inclusion dans une lignée et altérité issue d’une hérédité. C’est la condition indispensable à la vie : l’immersion dans un corps autre qui ne le soit pas tout à fait – l’œuf et la poule entretenant un rapport d’endosymbiose temporaire…”
 
 
C’est penser qui me vient à l’esprit mais je ne suis pas dupe. Le verbe fait partie de ces façons de parler, taillées comme des voussoirs qui finissent par imposer des arcs de démarcation dont l’élancement retombe souvent assez loin de la vérité, voire s’empâte en grossiers abus de langage. Il faudrait d’abord établir si penser convient à une poule ou, à l’inverse, savoir quels processus désigneraient penser chez cet être vivant – peut-il désigner autre chose qu’un enchaînement de signaux perceptifs et d’actions, soutenus par des séries de réactions chimiques et électriques ?


La signification surgit des écarts ; c’est de cette façon que le langage vit quand d’entre les mots jaillit sa portée phénoménale. Si j’ai abandonné l’écriture, c’est à cause de cela, je crois. À cause de la difficulté à écrire dans une langue commune qui soit aussi langage singulier.


L’œuf a la particularité de ne pouvoir être recollé, réparé ou remisé. Brisé, il l’est une fois pour toutes. Un avertissement quant à la fragilité de tout ce qui se veut vivant. Une personnification de l’irréversibilité.


Raccrochant, dépitée, je me suis rappelé que Diderot, déjà en son temps, avait émis une troublante hypothèse : la morale que nous appliquions aux animaux dépendait d’un rapport de taille. C’est dire qu’étant plus petit, le poussin, plus que le cheval par exemple, pouvait être tué avec moins de scrupules… et la fourmi, avec très peu ! La morale, ainsi posée, devenait affaire de perceptions sensorielles (…)


A six ou sept ans, il va sans dire, m’était inconnue l’existence des poules ménagères, ces femmes dévolues à une domesticité sanctifiée auprès d’un homme auquel elles se sont liées par amour ou nécessité pécuniaire, quand bien même les deux ne concordent pas au sein de l’institution du mariage. Dès lors, l’homme voit, dans sa poule ménagère, un élément essentiel au rythme de ses journées, de son existence même, indispensable au maintien d’une routine concrète et tranquille, différant en cela, et de façon fondamentale, des dindes passagères, rencontrées et baisées de façon sporadique et joyeuse, car, ainsi que tout bon catholique le sait, la dinde représente l’exceptionnel – Noël ! –, un hors-d’œuvre hors-cadre qui dès lors qu’il prend une allure trop régulière ou familière doit être quitté. À cause d’une législation qui interdit, en Europe, la polygamie, toute dinde ne peut donc que rarement accéder au statut de poule.


Souvent, ce sont les plus austères qui, lorsqu’ils s’autorisent enfin à parler, livrent trop bien ficelé un drame qu’accompagne un lourd échafaudage d’affreuses fatalités, se condamnant à demeurer l’esclave des représentations que l’on se fera dès lors d’eux.


Une duplication artificielle, une vulgaire reproduction réalisée par une artisane-ouvrière, une copiste-néophyte mais ceci, je ne le dis pas. Pourtant, si jamais je n’ai voulu me qualifier d’artiste, c’est au cours de cette dernière semaine que je me suis sentie le devenir, prête à le revendiquer pour la première fois de ma vie. Mais voilà, j’ai perdu mon grand œuvre ! Tout ce que j’en conserverai est une certitude, aussi indéfectible pour l’heure que mon souffle : toute artiste ne cherche à reproduire que ce qu’elle se sent capable de travestir.


All art is still life. Quelqu’un, sur un autre continent, l’avait un jour proclamé. À moins que c’eût été Féline Furiol – mais je ne vois pas pourquoi elle se serait exprimée en anglais. Tout art n’est que vie immobile ; tout art n’est que nature morte, si l’on considère qu’une œuvre, dès lors qu’elle est achevée, n’évolue plus. 
 
 
Au moins, j’espère que vous aurez compris, Léna : la naissance des monstres n’est pas imputable à la nature. Dans le monde des hommes, les dérives, dès lors qu’elles sont perçues comme telles, prennent une dimension morale, contraire à cette nature. Alors la culpabilité échoit à celui ou celle qui ne ressemble pas au reste, non conforme à ce que l’on a l’habitude d’estimer courant, acceptable. Toujours ce que l’on ne reconnaît pas devient coupable. Aussi, l’humanité a fini par concevoir que seul l’anéantissement des monstres garantirait l’harmonie du monde… 

 

Vous aimerez aussi : 

 
WOLKENSTEIN Julie : Chimère
LIVELY Penelope : Moon Tiger 
 

 

 

lundi 27 juillet 2026

Critique : "La bagarre" de Lauren Groff | Lectures de Cannetille

 

Couverture de "La bagarre" de Lauren Groff


J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La bagarre (Brawler)

Auteur : Lauren GROFF

Traduction : Carine CHICHEREAU

Parution : en anglais (Etats-Unis) 
                  et en français (L'Olivier) en 2026

Pages : 258

Accès au livre : ISBN 9782823624137  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« En tout être humain il y a à la fois un animal et un dieu qui se livrent une lutte à mort. »
La vie est un combat souvent invisible. La famille, l’amour ou l’amitié sont des lieux de joie autant que d’adversité, où tout peut basculer dans un cercle infernal. Les neuf nouvelles de La Bagarre sont traversées de personnages tiraillés entre leurs bonnes intentions et ce qui vient les parasiter.
Comment conquérir une place à soi quand le monde entier vous enjoint d’attendre et de contenter les autres ? Des années 1950 à nos jours, de la Nouvelle-Angleterre à la Floride, Lauren Groff explore les chemins accidentés de l’existence, en particulier celle des femmes.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1978, Lauren Groff est notamment l’auteur des Monstres de Templeton et d’Arcadia (Plon, 2010 et 2012). Les Furies (l’Olivier, 2017), livre préféré de Barack Obama en 2015, a connu un immense succès aux États-Unis, et un extraordinaire accueil critique et public en France (100 000 exemplaires vendus, toutes éditions confondues).

 

Avis :

Connue pour ses romans écoféministes tels que Matrix ou Les terres indomptées, Lauren Groff assemble cette fois un bouquet de nouvelles qui déclinent, en autant de variations, la tension entre forces sociales et aspirations individuelles. Scrutant la manière dont la violence, souvent diffuse, parfois ouvertement masculine, déforme les parcours, elle fait de chaque récit le théâtre d’un affrontement, discret mais constant, où les personnages tentent de préserver une part de liberté face à un monde qui la leur conteste. La densité du format court et l’acuité du regard aiguisent la mise en évidence de la persistance des structures patriarcales et de la puissance de résistance nichée dans les gestes les plus ordinaires.

Une mère fuyant un mari violent, une jeune femme héritant de la charge d’un frère handicapé, ou encore des amies au chevet d’une mourante : les protagonistes, essentiellement féminins et confrontés à des choix qui engagent leur place, leur dignité ou leur survie, évoluent dans des situations où le quotidien se retrouve insensiblement mis sous tension. Habile à saisir ces instants fatidiques où un rôle imposé, une responsabilité écrasante ou une relation asymétrique révèle la fragilité d’une vie, Lauren Groff s’attache à peindre l’instinct de préservation qui surgit alors, cette vigilance intérieure permettant de tenir malgré tout. Bousculé, chacun de ces destins se met en quête, parfois à tâtons, d’une issue – espace de respiration, déplacement minime ou refus discret – qui suffit à infléchir le cours des choses et à maintenir vivante la possibilité d’une liberté.

L’assemblage de ces trajectoires meurtries souligne la cohérence d’un univers littéraire moins soucieux de l’événement spectaculaire que des forces souterraines à l’oeuvre dans nos vies. Tout ici suggère ce qui travaille les êtres en profondeur : la peur, la lassitude, la colère rentrée, mais aussi une énergie têtue qui refuse la soumission. Précise sans sécheresse, tendue sans emphase, l’écriture capte ces fêlures décisives, ces instants de bascule où se joue secrètement l’essentiel. D’autant plus implacable que brève, chaque nouvelle offre la vue en coupe d’une existence, et avec elle l’image d’un horizon plombé par un patriarcat encore pesant. Pourtant, loin d’un constat figé ou résigné, Lauren Groff laisse surgir une capacité de résistance qui, même infime et fragile, déjoue l’inertie du monde et ouvre la possibilité d’un autre rapport au réel.

Avec leurs silhouettes de femmes cabossées mais refusant la défaite, ces miniatures déploient en filigrane une exploration résolument féministe et politique des liens familiaux, amoureux et amicaux. Toutes ces trajectoires prises dans l’étau des contraintes sociales révèlent une humanité qui, silencieuse et souvent aveugle, avance pourtant portée par un instinct de survie plus tenace qu’il n’y paraît. Ciselés tant sur le fond que sur la forme, ces récits ouvrent chacun une perspective vertigineuse dans un dénouement souvent elliptique d’une grande force émotionnelle. Et, en pensant à ces courants de lave souterrains qui, un jour, par résurgence discrète ou par brusque déflagration, finissent par trouver une issue, l’on se prend à imaginer l’émergence féminine et sociale, encore inattendue, que ce recueil semble interroger. (4/5)

 

Citations :

Elle avait beau être aussi grande que moi, c’est-à-dire plutôt grande pour une femme, je voyais en elle une enfant étrangement vieillie. Ses cheveux noir de jais grossièrement coupés au carré étaient retenus d’un côté par une barrette en plastique, elle avait un visage rond, dont la peau, pourtant, s’était ridée en une carte topographique. Elle avait les yeux enfoncés, leur emplacement vaguement annoncé par l’eye-liner qui tombait en miettes sur ses joues. Son cou était extrêmement long et son corps enflait en descendant depuis ses épaules fragiles, pour reposer sur deux colonnes violettes dépourvues de chevilles, débordant d’une paire de pantoufles en faux cuir verni et craquelé.


À certains moments de notre vie, le sentiment que nous avons d’être une bonne personne est si fragile que nous nous construisons des défenses élaborées pour nier la possibilité que nous puissions être bien pires que nous le redoutons. J’ai fini par croire que j’avais une intention secrète, terrée au cœur même de mes agissements, si petite et si obscure que je prétendais ne pas la voir ; même dix ans plus tard, je n’avais toujours pas ouvert les yeux. C’est aujourd’hui seulement, à présent que je sais confusément que je suis bonne et mauvaise à parts égales, que je peux l’entrapercevoir, et encore.


Dans cet appartement clair, sur un autre continent, où je suis seule à présent, je me suis réveillée avec surprise dans la lumière et la paix, m’émerveillant que la beauté puisse apparaître si soudainement, après une obscurité tellement profonde que je l’avais crue définitive. La grâce est un don qui ne se mérite pas, mais qu’on vous offre quand même. Dans ces collines, je ressens enfin de nouveau ce désir profond, non pas tourné vers quelque chose en particulier, mais vers la satisfaction folle de me sentir pleinement moi-même que j’ai connue pour la première fois dans cette petite maison couverte de mousse et de fougères, à l’ombre du chêne, où la liberté me submergeait. Parfois, lorsque je ne fais rien d’autre qu’écouter les oiseaux qui nichent dans les fissures du château tout proche, je songe qu’aux alentours, dans la campagne, il existe une constellation d’églises remplies de madones, de peintures, de fresques, de sculptures. Il y a là mille madones montrant mille visages différents. Chacune revêt celui d’une femme mortelle particulière que l’artiste aimait. Et dans chacune de ces femmes, l’animal a brièvement été vaincu par le dieu qui vivait en elle.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

jeudi 23 juillet 2026

Critique : "Court-circuit" de Wolf Haas | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Court-circuit" de Wolf Haas

a

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Court-circuit (Wackelkontakt)

Auteur : Wolf HAAS

Traduction : Rose LABOURIE

Parution : en allemand (Autriche) en 2025,
                   en français en 2026 (Flammarion)

Pages : 272

Accès au livre : ISBN 9782080499875  
                           en librairie

 

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Franz Escher attend l’électricien. Il y a un faux contact dans sa prise. Pour tuer le temps, il se plonge dans un livre sur Elio Russo, ancien mafioso devenu témoin protégé. Elio Russo est en prison et attend d’être exfiltré. Ayant trahi les siens, il craint pour sa vie et, incapable de fermer l’œil, il se met à lire en pleine nuit. Son livre parle d’un certain Franz Escher. Qui attend l’électricien. Il y a un faux contact dans sa prise.
Court-circuit est un feu d’artifice narratif : à la manière des illusions de M. C. Escher, deux histoires sans aucun rapport à première vue s’entremêlent, au fil des pages, en une valse étourdissante qui nous électrise et nous tient en haleine jusqu’au court-circuit final.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Wolf Haas est né en 1960 à Maria Alm dans les Alpes de Berchtesgaden et vit à Vienne. Il a publié de nombreux romans, et a notamment signé une série de polars. Son oeuvre a été récompensée par le prix de littérature de Brême, le prix Wilhelm Raabe, le prix Jonathan Swift et le prix Erich Kästner.

 

Avis :

Connu pour la construction ludique et l’humour noir de ses polars, l’écrivain autrichien Wolf Haas poursuit ses expériences littéraires avec la mise en abyme de deux récits qui, renvoyant l’un vers l’autre par un astucieux jeu de miroirs, produisent un bouclage fictionnel aux allures de ruban de Möbius. Ce court-circuit narratif, où chaque histoire alimente et reflète l’autre, installe une circularité troublante qui brouille progressivement les frontières entre lecture, narration et réalité, jusqu’à faire du titre non seulement un motif thématique, mais le principe même d’organisation du roman. 

Pendant qu’un électricien répare chez lui une prise défectueuse, Franz Escher entame une lecture dont le protagoniste, Elio Russo, mafioso repenti en attente d’exfiltration dans le cadre d’un programme de protection des témoins, ouvre quant à lui un livre relatant la vie d’un certain Franz Escher. L’histoire que chacun se met à dévider par un bout sans se connaître se tend alors comme un fil narratif partagé, où l’avancée de l’un semble infléchir le destin de l’autre. Ce jeu de lectures croisées, qui fait progresser l’intrigue en même temps qu’il la dédouble, construit peu à peu un lien fictionnel si étroit que chacun se retrouve entraîné par le récit qu’il lit, comme si la fiction, en se refermant sur elle-même, finissait par imposer sa logique au réel. 

Au-delà de l’exercice de style bluffant et jubilatoire qui suffirait déjà à hypnotiser le lecteur, le roman montre comment la fiction agissante reconfigure les trajectoires des personnages et, par ricochet, la perception que l’on a de leur réalité. Ce double récit en miroir interroge la performativité de la narration, plus précisément la manière dont elle fait émerger un sens en perpétuelle mutation, qui se déplace et se reconfigure au gré des renvois internes. Plutôt que d’installer des certitudes, elle instaure un mouvement continu où chaque élément narratif semble se redéfinir à mesure qu’il apparaît. Le livre se lit alors comme une démonstration ludique de ce que peut la littérature lorsqu’elle se prend elle-même pour objet, révélant que le « court-circuit » annoncé par le titre est en vérité une manière de déjouer les attentes du lecteur autant que les conventions du récit linéaire, et de rappeler que toute histoire, même la plus réaliste en apparence, repose sur un équilibre fragile entre invention et croyance.

L’ingéniosité de sa construction électrise ce roman‑puzzle qui, circulant d’échos en reprises au fil de circonvolutions incessantes, ne perd jamais sa fluidité ludique. À mesure que les deux récits se répondent, s’installe une atmosphère étonnante, où la gravité des situations combinée à un humour discret, volontiers absurde, instille un plaisir de lecture aussi troublant que jubilatoire. Jouant à déplacer les repères et à brouiller la frontière entre sérieux et fantaisie, la narration, d’une malice parfaitement maîtrisée, fascine et réjouit de bout en bout. Coup de coeur. (5/5)

 

mardi 21 juillet 2026

Critique : "Cathédrale" de Tarik Noui | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Cathédrale" de Tarik Noui





J'ai aimé

 

Titre : Cathédrale

Auteur : Tarik NOUI

Parution : 2026 (Actes Sud)

Pages : 336

Accès au livre : ISBN 9782330215880  
                           en librairie

 

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Une nuit, dans la cité déchue d’Enoch, un garçon noir issu des quartiers miséreux est pris pour cible par la police. Corban Khôl ne souhaitait pourtant qu’une chose : découvrir la construction en cours de "la plus grande cathédrale du monde".
Quelques mois plus tard, alors que des nuées de corneilles se sont abattues sur les rues, Sarah Stavisky, une jeune étudiante a priori sans histoires, disparaît. Jonathan Lamm, affecté à l’enquête, sait qu’il doit faire vite : semant des cadavres sur son passage, la pègre pourrait bien être elle aussi à la recherche du coupable…
Tarik Noui signe ici un grand roman noir sur une humanité qui contemple sa propre fin et tente à toute force d’y échapper. Entre ténèbres et éclat, au cœur d’une ville qui dévore ses enfants : un lieu en devenir où tous pourront réclamer leur part de pardon. Mais, en enfer, rares sont les innocents, et rares ceux qui n’obéissent qu’à une seule loi.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1973, Tarik Noui est l’auteur de plusieurs romans et de nombreuses fictions pour France Culture. Il est également scénariste pour le cinéma et la télévision.

 

 

Avis :

Scénariste et écrivain reconnu pour son goût du noir, Tarik Noui ancre Cathédrale dans Enoch, ville imaginaire dont la géographie sociale, entre pauvreté, violence et assignations, prolonge directement son propre vécu de jeunesse en banlieue défavorisée. Flic, repenti, dealer ou parrain, ses personnages affrontent tous la même interrogation : comment se défaire de la faute dans un monde qui ne laisse aucune échappatoire. Cristallisant la tension entre déterminisme social et espoir d’un miracle, le surgissement d’une cathédrale en chantier au beau milieu de cette déliquescence fait figure de signe paradoxal, à la fois irruption du merveilleux et promesse fragile de rédemption que l’ordre urbain s’emploie à étouffer.

Un adolescent noir de la trashbelt, venu braver les frontières invisibles d’Enoch pour apercevoir le chantier, est laissé pour mort par les « loups », ces policiers qui veillent à maintenir chacun à sa place. Des années plus tard, une jeune femme disparaît inexplicablement. Ces deux implosions à peine remarquées dans le tumulte de la ville déclenchent pourtant des secousses souterraines dans l’existence d’une poignée de protagonistes : Jonathan, flic hanté par ses renoncements ; Paul, repenti en quête d’amendement ; Eton, dealer modelé par les logiques qu’il voudrait fuir ; et Igor, parrain vieillissant dont l’autorité se délite. Leurs trajectoires, que tout semble opposer, s’entrechoquent dans un récit où chaque tentative d’échapper à l’emprise sociale révèle la force des mécanismes qui les retiennent captifs.

Peu importe l'enquête, au final très discrète, l'originalité du roman tient à l'atmosphère de malaise, de désespoir et d'oppression qui asphyxie une cité en voie de décomposition avancée. Monde où institutions, criminalité et abandon politique participent d’un même mouvement d’effondrement, Enoch apparaît comme un organisme malade, une ville tentaculaire dont chaque recoin reconduit la violence et l’injustice, et où la frontière entre ordre et chaos s’est depuis longtemps effacée. Cette impression de dégénérescence est appuyée par une écriture tendue, rythmée, incantatoire, qui entretient la sensation de suffocation. 

Dans ce paysage dévasté, la cathédrale en construction concentre toutes les ambivalences. Monument de démesure dans une cité à l’agonie, mais aussi frêle espoir d’élévation, elle évoque une sorte de Tour de Babel inversée, édifiée non pour défier le ciel mais pour masquer la déroute d’une ville qui ne croit plus en rien. Projet pharaonique dans un monde à bout de souffle, elle incarne les illusions de grandeur d’un pouvoir déconnecté, les fantasmes mystiques de groupes marginaux et les projections contradictoires d’habitants en quête de sens. Comme la Babel biblique, elle attire, divise et affole, sauf qu'en lieu et place d'une punition divine, la confusion naît ici du chaos social, de la stratification d’Enoch et de l’incapacité collective à produire un horizon commun. Cette dimension symbolique entre gouffre et promesse achève de souligner les ténèbres d'un univers de fin de civilisation où errent des êtres en perdition, pris dans une mécanique sociale inextricable.

L’on referme ce récit presque aussi dérouté que ses personnages. Si la maîtrise stylistique de Tarik Noui, la puissance de son imaginaire urbain et la cohérence implacable de son univers forcent l’admiration, l’inconfort l’emporte face à une noirceur poussée jusqu’à la saturation, à des figures parfois outrancières et à des visions hallucinées d’une ville livrée à ses démons. Aucun espace de respiration ici : seulement un monde poisseux où la violence systémique écrase toute entreprise d’émancipation et condamne d’office à l’échec. A l'opposé de l'apaisement ou de la consolation, le roman tend un miroir grossissant, presque dystopique, à une société contemporaine minée par les fractures sociales, l’abandon politique et la montée des radicalités – un reflet déformé, certes, mais dont les contours résonnent avec une inquiétante familiarité. (3,5/5)

 

 

Citations :

Depuis sa voiture garée sous une arche en béton brut éclatée par endroits, Jonathan observait les gamins. Il leur trouvait le même regard bovin que leur paternel. Rejetons débiles élevés pour accompagner leur père aux matchs. Comme lui, ils avaient appris à beugler pour soutenir leur équipe. Ils ressentaient déjà cette excitation à dire des saloperies à l’adversaire. Et, plus tard, ils seraient ces adolescents brutaux qui iraient casser d’autres adolescents tout aussi idiots, jusqu’à se laisser pousser le ventre à la bière bon marché. Et ainsi de leurs propres rejetons. — Si tu n’as pas de miroir, engendre des monstres pour contempler ta monstruosité.


Igor Niev arrêta sa BMW noire aux abords du stade. Il n’y avait pas de match ce soir-là. Et, autour de l’enceinte, la même faune à errer entre les ombres et les lumières du bâtiment colossal. Sous l’une des voûtes s’étaient installés quelques groupes de sans-abri. Ils avaient fabriqué, avec les déchets de la ville, une forme larvaire de camp dans lequel ils vivaient. Une dizaine d’hommes et deux femmes se tenaient debout devant un maigre braséro. Les flammes lançaient des étincelles qui éclairaient un instant des visages fous. Ils avaient, autour de ce feu reconstitué, la condition éternelle des humains : la lumière sur leur face mais le dos aux ténèbres. Retour à la grotte.