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mercredi 16 décembre 2020

[Cummins, Jeanine] American Dirt

 


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : American Dirt

Auteur : Jeanine CUMMINS

Traductrices : Françoise ADELSTAIN
                          et Christine AUCHE
 

Parution : en anglais (USA)
                   et en français en 2020

Editeur : Philippe Rey

Pages : 544

 

 

   

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Libraire à Acapulco au Mexique, Lydia mène une vie calme avec son mari journaliste Sebastián et leur famille, malgré les tensions causées dans la ville par les puissants cartels de la drogue. Jusqu’au jour où Sebastián, s’apprêtant à révéler dans la presse l’identité du chef du principal cartel, apprend à Lydia que celui-ci n’est autre que Javier, un client érudit avec qui elle s’est liée dans sa librairie… La parution de son article, quelques jours plus tard, bouleverse leur destin à tous.

Contrainte de prendre la fuite avec Luca, son fils de huit ans, Lydia se sait suivie par les hommes de Javier. Tous deux vont alors rejoindre le flot de migrants en provenance du sud du continent, en route vers les États-Unis, devront voyager clandestinement à bord de la redoutable Bestia, le train qui fonce vers le Nord, seront dépouillés par des policiers corrompus, et menacés par les tueurs du cartel…

Porté par une écriture électrique, American Dirt raconte le quotidien de ces femmes et de ces hommes qui ont pour seul bagage une farouche volonté d’avancer vers la frontière. Un récit marqué par l’instinct de survie de Lydia, le courage de Luca, ainsi que par leur amitié avec Rebeca et Soledad, deux sœurs honduriennes, fragiles lucioles dans les longues nuits de marche…
Hymne poignant aux rêves de milliers de migrants qui risquent chaque jour leur vie, American Dirt est aussi le roman de l’amour d’une mère et de son fils, qui au cœur des situations tragiques ne perdent jamais espoir. Un livre nécessaire à notre époque troublée.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Jeanine Cummins vit à New York avec son mari et leurs trois enfants. Elle a publié trois romans, dont American Dirt est le premier traduit en français.

 

 

Avis :

La narratrice Lydia, libraire à Acaculpo, voit sa vie voler en éclats lorsqu’un article publié par son mari journaliste déclenche les sanglantes représailles du cartel de la drogue qui vient d’asseoir son emprise sur la ville. Contrainte à une fuite éperdue avec son fils de huit ans, elle se joint aux migrants qui traversent le pays pour tenter de rejoindre les Etats-Unis : un périple aux mille dangers souvent fatals…

Diaboliquement haletant, le récit jette d'emblée et sans répit le lecteur dans un état d'angoisse proche de la paranaoïa. Dans un Mexique décrit comme corrompu et transi par la peur des violences et des meurtres orchestrés par des organisations mafieuses toutes puissantes, il semble impossible d’échapper à des tueurs qui disposent de complicités dans tous les rouages de la société. C’est dans une terrifiante chasse à l’homme que nous entraîne l’auteur, pimentant à l’extrême un road trip déjà immensément périlleux pour les migrants « ordinaires ».

Tremblant ainsi particulièrement pour la vie des deux personnages principaux, nous voici embarqués aux côtés de ceux qui ont tout perdu et qui, en provenance de tout le sud de la péninsule américaine, tentent de gagner el norte. Ce sont spécialement les femmes que le récit nous fait côtoyer, nous les montrant doublement exposées aux violences dans un pays où l’on ne compte plus leurs disparitions. Meurtres, viols, rackets, mais aussi les émouvants coups de pouce de la solidarité, jalonnent un parcours dont les temps forts sont les périlleuses étapes à bord de la bestia, ce train de marchandises pris en marche par les clandestins, et la redoutable traversée à pied du désert du Sonora, en compagnie d’un coyote payé à prix d’or.

La parution d’American Dirt aux Etats-Unis a soulevé une polémique sur la légitimité d’une New Yorkaise blanche à écrire sur la souffrance des migrants. Taxé d’appropriation culturelle, cet ouvrage à gros budget est accusé de faire de l’ombre aux authentiques auteurs latino-américains qui, faute d’armes commerciales aussi puissantes, peinent à faire entendre leur voix et celles des migrants. On lui reproche aussi de convoyer une image partiale et dépréciatrice du Mexique, imaginée depuis le côté le plus confortable du mur. Il est vrai que le roman a fait le choix de ne pas lésiner sur le sensationnel susceptible de renforcer la tension dramatique, amplifiant notamment les épreuves de ses personnages au moyen d’une intrigue, bien menée mais tout à fait improbable, entre Lydia et le chef du cartel. Diablement efficace quant à son suspense addictif, cet aspect de l’histoire semble davantage motivé par l'envie de distraire le lecteur que par une quelconque préoccupation politique ou humanitaire. Quelques « inconvenances » dans la promotion américaine du livre peuvent également renforcer l’impression d’un livre plus commercial qu’engagé. Malgré tout, je ne pense pas ressortir de cette lecture avec une pire image du Mexique qu’après avoir lu le très fiable et terrible 2666 de Roberto Bolaño. Manifestement documenté et bien mené, ce très prenant American Dirt ne peut, à sa manière, que contribuer à sensibiliser un plus large public à l’enfer des migrants latinos qui tentent de rejoindre les Etats-Unis, puis d'y rester. C’est en tout cas le roman le plus haletant que j’aie lu depuis longtemps. Coup de coeur. (5/5)


Citations :  

Le taux d’affaires criminelles non résolues au Mexique dépasse les quatre-vingt-dix pour cent. L’existence d’une policía en tenue constitue un contrepoids illusoire à l’impunité réelle du cartel. Lydia le sait. Tout le monde le sait.

Le bus longe les bas-côtés aux arbres tordus et les parois rocheuses désolées aux allures de cicatrice là où la route fend le paysage, et Lydia se rend compte qu’ils ont déjà atteint Ocotico. Elle prie pour qu’il n’y ait pas de barrage entre ici et Mexico, mais elle sait que c’est impossible. Avant même la chute d’Acapulco, les barrages routiers dans le Guerrero, comme dans la majeure partie du pays, étaient devenus une menace. Montés par des gangs, des narcotraficantes ou des policiers (qui peuvent aussi être des narcos) ou des soldats (également peut-être des narcos), ou, récemment, par des autodefensas, qui sont des milices organisées par les habitants de certaines villes pour se protéger des cartels. Lesquelles autodefensas peuvent être aussi, bien entendu, des narcos.

Les traumatismes attendent le calme pour se manifester. Lydia se fait l’effet d’un œuf fêlé et ne sait pas si elle est la coquille, le jaune ou le blanc.

Les mots, quel que soit l’amour qu’on leur porte, sont parfois totalement insuffisants.

Au loin, derrière cette colline, se dresse une centaine d’autres collines, et probablement encore une centaine derrière elles, qu’ils ne voient pas parce qu’elles s’étagent, de plus en plus hautes, de plus en plus aiguisées et redoutables. Le soleil les fend d’éclairs d’une luminosité folle. Les pentes sont couvertes d’herbes dorées couchées par le vent, de plantes épineuses et d’arbres rabougris. Il y a partout d’énormes rochers, rivés aux failles, perchés sur des saillies branlantes, rassemblés dans des creux comme des familles inflexibles. Certains rochers sont si gigantesques qu’ils font paraître naines les collines qu’ils dominent. Au-dessus d’eux, le ciel impitoyable véhicule des nuages qui modifient la lumière, s’amusent à jouer des tours, rendant impossible de jauger les distances mais ne recouvrant jamais le globe brûlant et implacable du soleil.

vendredi 1 mai 2020

[Pyun, Hye-Young] Le jardin





Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Le jardin (홀 The Hole)

Auteur : Hye-Young PYUN

Traductrices : Yeong-Hee LIM et Lucie MODDE 

Parution : en coréen en 2016,
                en français en 2019 chez Rivages

Pages : 300

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Oghi, paralysé après un accident de voiture ayant causé la mort de sa femme, se retrouve enfermé chez lui sous la tutelle d’une belle-mère étrange. Cette dernière s’obstine à creuser un immense trou dans le jardin entretenu autrefois par sa fille, afin, dit-elle, de terminer ce qu’elle avait commencé.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Hye-young Pyun est née en 1972 en Corée. Elle a fait ses débuts littéraires en 2000 en remportant le concours de nouvelles du Seoul Shinmun. Son œuvre, caractérisée par une imagination insolente, a été récompensée par les prix littéraires les plus prestigieux en Corée et a été traduite dans de nombreux pays. Le Jardin a reçu le prix Shirley Jackson aux États-Unis et figurait parmi les dix meilleurs thrillers de l’été selon le Time Magazine.

 

 

Avis :

Complètement paralysé après un accident de voiture qui a coûté la vie à son épouse, ne s’exprimant plus que par battements de paupières, Ogui, la quarantaine, est finalement renvoyé à son domicile après une longue hospitalisation. Sa belle-mère, son ultime parente, s’installe chez lui. Insidieusement, au rythme des étranges comportements de la vieille femme, qui s’active notamment à creuser un vaste trou dans le jardin, s’installe un huis-clos étouffant et inquiétant…

J’ai été littéralement happée par cette terrible histoire qui s’ouvre sur le réveil d’Ogui après un long coma. Peu à peu lui revient la mémoire des événements qui ont mené à son funeste accident, un enchaînement de souvenirs qui finissent par dessiner le portrait de cet homme et la nature de ses relations passées avec son épouse, ses beaux-parents et ses collègues. Ogui a jusqu’ici mené une existence ordinaire, plutôt centrée sur lui-même et ses ambitions, ni pire ni meilleure qu’une autre, mais l’on comprend graduellement, au fil de ses réminiscences, ce que lui semble incapable de percevoir : son entourage a sans doute des raisons de le considérer d’un œil pas forcément bienveillant, et de ne pas compatir si spontanément à son sort actuel…

Dès lors, le malaise ne fait que se préciser, Ogui prenant conscience des impalpables menaces qui le cernent, lui qui se retrouve désormais dans une situation de totale dépendance et d’impuissance à se défendre si besoin. Dépossédé de son corps, réduit à une passivité physique qui l’oblige à subir son environnement sans recours, Ogui réalise qu’il risque de perdre aussi son statut d’être humain tout court, chacun pouvant désormais le traiter à sa guise, comme un vulgaire objet, en vérité plutôt répugnant.

Nous faisant vivre de l’intérieur l’enfermement d’un homme dans la prison qu’est devenu son corps inerte, à la merci d’un entourage désormais tout puissant sur son sort, ce récit réussit à instaurer un climat hautement angoissant et à faire frémir le lecteur dans un crescendo de tensions au dénouement implacable : la force des mésententes et des malentendus familiaux est décidément sans équivalent ! Grand coup de coeur. (5/5)


 

Parmi la littérature coréenne sur ce blog :

 

La Ronde des Livres - Challenge 
Multi-Défis du Printemps 2020

samedi 12 octobre 2019

[Andrea, Jean-Baptiste] Cent millions d'années et un jour





 

Au-delà du coup de coeur 
💓💓💓

Titre : Cent millions d'années et un jour

Auteur : Jean-Baptiste ANDREA

Année de parution : 2019

Editeur : L'Iconoclaste

Pages : 308






 

 

Présentation de l'éditeur :

1954. C’est dans un village perdu entre la France et l’Italie que Stan, paléontologue en fin de carrière, convoque Umberto et Peter, deux autres scientifiques. Car Stan a un projet. Ou plutôt un rêve. De ceux, obsédants, qu’on ne peut ignorer. Il prend la forme, improbable, d’un squelette. Apatosaure ? Brontosaure ? Il ne sait pas vraiment. Mais le monstre dort forcément quelque part là-haut, dans la glace. S’il le découvre, ce sera enfin la gloire, il en est convaincu. Alors l’ascension commence. Mais le froid, l’altitude, la solitude, se resserrent comme un étau. Et entraînent l’équipée là où nul n’aurait pensé aller.

De sa plume cinématographique et poétique, Jean-Baptiste Andrea signe un roman à couper le souffle, porté par ces folies qui nous hantent.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jean-Baptiste Andrea est né en 1971. Il est réalisateur et scénariste. 
Ma reine est son premier roman.


Avis :

Juillet 1954. Les récits d’un vieil homme aujourd’hui décédé ont convaincu Stan, paléontologue français d’une cinquantaine d’années, qu’un exceptionnel spécimen de squelette de dinosaure est caché dans une grotte, à proximité d’un glacier du massif des Dolomites, entre France et Italie. Se basant sur les maigres indices en sa possession, il entraîne trois hommes : son meilleur ami et scientifique Umberto, l’assistant de ce dernier, Peter, et un guide de haute montagne, Gio, dans une expédition de plusieurs semaines dont il espère enfin le couronnement de sa carrière.

Quel enchantement que ce livre ! C’est d’abord la beauté de l’écriture, le juste choix des mots, la poésie et l’humour des tournures, qui sautent aux yeux dès les premières pages. Puis, très vite, on se retrouve en apnée, embarqué dans une aventure dont l’issue dépendra autant des lois de la haute montagne, que des personnages venus dans cet implacable et dangereux huis-clos chargés des fantômes de leur passé.

Le récit, court et intense, est mené avec une efficace sobriété, dans un impitoyable enchaînement dont la fatalité et l’ironie se retrouvent jusque dans le titre, et où l’émotion, embusquée au plus profond des protagonistes, finira par prendre le lecteur à la gorge.

Récit d’aventure faisant la part belle à la montagne, cette histoire est aussi celle de la poursuite d’un rêve, le rêve de l’enfant blessé par la vie que fut Stan, et que l’adulte qu’il est devenu tentera finalement de réaliser à tout prix. Car quelle est la plus grande folie : perdre le sens de son existence en renonçant à ses rêves, ou risquer sa vie pour les réaliser ? Un livre coup de foudre, bien au-delà du coup de coeur. (6/5)


Citations :

Si tout commence souvent par une route, j’aimerais savoir qui a fait la mienne si tortueuse.

C’est un pays où les querelles durent mille ans. La vallée s’y enfonce, s’égare comme un sourire de vieillard. Tout au fond, pas loin de l’Italie, un cyprès immense cloue le hameau à la montagne. Les maisons font cercle, se bousculent et tendent leurs tuiles brûlantes pour le toucher. Les ruelles sont si étroites qu’on s’écorche les épaules à les parcourir. Ici, la place est rare et la pierre la convoite. À l’homme, elle ne laisse que des miettes.

Les seuls monstres là haut, sont ceux que tu emmènes avec toi.  

Le sentier s’est tari. Il ne coule maintenant plus qu’un filet de cailloux sous nos pieds, parfois entrecoupé d’une orgie de racines. La vallée se resserre, sa verticalité s’aggrave. On n’entend presque plus la rivière. Au-dessus de nos têtes, les épicéas disputent une course au ciel contre les falaises de granit. Leur arrogance dans la défaite, voilà ce qui fait la noblesse de ces arbres. La chaleur est revenue, plus intense encore, elle bourre le défilé d’une étoupe incandescente.

Le feu s’est endormi, bercé par ses craquements. Gio le ranime d’un coup de pied, l’éperonne d’une demi-bûche. Le feu sursaute, ça va, ça va, il est réveillé, danse la tarentelle d’un bois à l’autre.


Un glacier, de près. C'est un spectacle qu'il faut avoir vu une fois dans sa vie : la Terre bâille une langue énorme, crevassée, se lèche avec curiosité et attrape au passage, si elle y parvient, les alpinistes qui osent s'y risquer. Plus d'une histoire s'est effondrée là, dans un grand craquement bleu, dans le silence dur de cette mer sans poissons. 

J’ai la gentillesse ébouriffée des abeilles, je pique parfois sans m’en rendre compte la main qui approche, parce que je crois par habitude qu’elle va m’écraser. 

Je suis à cet instant charnière de la vie d’un homme, le point du fou, celui où plus personne ne croit en lui. Il peut reculer, une décision dont tout le monde, sans exception, louera la sagesse. Ou aller de l’avant, au nom de ses convictions. S’il a tort, il deviendra synonyme d’arrogance et d’aveuglement. Il sera à jamais celui qui n’a pas su s’arrêter. S’il a raison, on chantera son génie et son entêtement face à l’adversité. C’est l’heure grave de ne plus croire en rien, ou de croire en tout.

La troisième étape de l’hypothermie, la voilà. (...). Déshabillage paradoxal. Les muscles se relâchent, le sang revient d’un coup à la périphérie du corps. Sensation de chaleur intense. Sa température vient de tomber à vingt-huit degrés et la victime se dénude. Elle meurt de chaud alors qu’elle meurt de froid. C’est le royaume des hallucinations, les grands rêves d’opium du coma. À ce stade, il est déjà trop tard, l’esprit trop loin de lui-même pour espérer revenir.


J’en veux à tout ce blanc, ce blanc de neige qui nous rend fous et égare tout, hommes et bêtes. J’ai beau savoir qu’un prisme révélerait les couleurs qui s’y terrent, j’ai beau me répéter que ce blanc est une larve d’arc-en-ciel, décidément, je ne peux pas lui pardonner. Je suis coupable, oui, coupable de nous être crus capables de lui tenir tête.  

Hier soir, la solitude m’a rattrapé (…) Devant mon feu, j’ai pris conscience de ce que c’était que d’être seul. C’est une pression physique. L’air qui pousse pour m’écraser, l’univers tout entier qui me fait sentir à quel point je suis mesquin, inutile, une main sur mon visage qui m’impose le silence et m’empêche de respirer. On me répliquera qu’on peut être seul au milieu d’une foule. Foutaises. Je rêve de foule.  

Maintenant je sais. Je sais à quoi ressemble l'hiver dans ces montagnes. C'est une locomotive. Une machine furieuse, un délire d'étincelles qui danse sur ses rails, un rire d'acier à l'horizon. Elle hurle, elle se cabre, elle tire en bondissant son cargo de fonte. Je parle bien sûr de l'hiver pur, pas de la saison câline qui effleure chaque année nos existences de plaines et de villes. Je parle d'un dieu vorace dont la colère rabote les cimes et ponce les crêtes. Il donne de l'audace aux glaciers et souffle, perché sur ses montagnes, son mépris pour la vie. Il est destruction. Il est beauté à couper le souffle. 

Je déploie mes doigts devant mes yeux. La crasse, les cals, les rides et les blessures. Laquelle de ces lignes est ma ligne de vie ? On m’a parlé autrefois d’un aventurier qui, trouvant la sienne trop courte, l’avait prolongée d’un coup de couteau. Pour gagner quoi ? Couteau ou pas, on arrive vite à court de paume. Rallonger sa ligne de vie, quelle idée. Nos mains sont trop petites pour retenir quoi que ce soit d’important.


Il faut peu de chose pour tuer une étoile. Il suffit d’un réverbère.


Du même auteur sur ce blog :

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dimanche 28 juillet 2019

[Norek, Olivier] Entre deux mondes






 

Coup de coeur 💓

Titre : Entre deux mondes

Auteur : Olivier NOREK

Année de parution : 2017

Editeur : Michel Lafon

Pages : 413






 

 

Présentation de l'éditeur : 

Ce polar est monstrueusement humain, "forcément" humain : il n'y a pas les bons d'un côté et les méchants de l'autre, il y a juste des peurs réciproques qui ne demandent qu'à être apaisées. Bouleversant.

Fuyant un régime sanguinaire et un pays en guerre, Adam a envoyé sa femme Nora et sa fille Maya à six mille kilomètres de là, dans un endroit où elles devraient l'attendre en sécurité. Il les rejoindra bientôt, et ils organiseront leur avenir.
Mais arrivé là-bas, il ne les trouve pas. Ce qu'il découvre, en revanche, c'est un monde entre deux mondes pour damnés de la Terre entre deux vies. Dans cet univers sans loi, aucune police n'ose mettre les pieds.
Un assassin va profiter de cette situation.
Dès le premier crime, Adam décide d'intervenir. Pourquoi ? Tout simplement parce qu'il est flic, et que face à l'espoir qui s'amenuise de revoir un jour Nora et Maya, cette enquête est le seul moyen pour lui de ne pas devenir fou.

Bastien est un policier français. Il connaît cette zone de non-droit et les terreurs qu'elle engendre. Mais lorsque Adam, ce flic étranger, lui demande son aide, le temps est venu pour lui d'ouvrir les yeux sur la réalité et de faire un choix, quitte à se mettre en danger.



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Engagé dans l'humanitaire pendant la guerre en ex-Yougoslavie, puis capitaine de police à la section Enquête et Recherche de la police judiciaire du 93 pendant dix-huit ans, Olivier Norek est l'auteur de la trilogie du capitaine Coste (Code 93, Territoires et Surtensions) et du bouleversant roman social Entre deux mondes, largement salués par la critique, lauréats de nombreux prix littéraires et traduits dans près de dix pays. 
Il a aussi publié Surface, qui nous entraîne dans une enquête aussi déroutante que dangereuse. Un retour aux sources du polar, brutal, terriblement humain, et un suspense à couper le souffle.


Avis :

2016. Adam, policier de son état, fuit la Syrie pour des raisons politiques : il a d’abord dû faire partir sa femme et sa fille en catastrophe, après leur avoir donné rendez-vous à Calais, où elles doivent l’attendre dans le quartier des femmes de la «jungle». Mais lorsqu’il y arrive à son tour, aucune trace de Nora et de Maya. Au bord du désespoir, confronté à la violence quotidienne de cette zone de non-droit qu’est le camp, il survit tant bien que mal en prenant sous son aile un petit garçon soudanais, seul et livré au pire, et en établissant un lien mi-amical, mi-professionnel avec Bastien, qui vient d’intégrer les forces de police de la ville. Pour le Français, la découverte de la situation de blocage à Calais et de son rôle impossible de maintien de l’ordre, est un choc déstabilisant qui va le pousser à prendre des décisions difficiles et dangereuses, dictées par sa conscience.

Aux atrocités vécues par Adam en Syrie et par Kilani au Soudan, au sort souvent tragique imposé aux migrants par des passeurs sans foi ni loi, répondent les terribles et dangereuses conditions de vie au sein de la jungle de Calais où la police ne pénètre jamais, l’impasse dans laquelle se retrouvent les migrants prêts à tout pour franchir la Manche, le désarroi des Calaisiens qui voient leur ville péricliter et son activité économique menacée, l’action sisyphéenne des associations humanitaires, le malaise des forces de l’ordre locales qui, impuissantes, ne peuvent que, jour après jour, tenter de protéger le trafic roulier pris d’assaut par des hordes aux abois.

Le titre est éminemment bien choisi. Il traduit à lui seul le dramatique surréalisme de ces vies de migrants, indéfiniment coincées dans un infernal entre-deux, comme suspendues dans des limbes sans issue régies par la seule loi meurtrière du plus fort, et où ne subsistent que misère, violence, désespoir et folie. Derrière l’intrigue policière se profile un véritable roman de société, où apparaissent tour à tour les points de vue de tous les protagonistes, sans parti-pris ni stigmatisme, dans un récit documenté, étayé par un an d’enquête, et où rien n’est inventé.

Chacun se retrouvera dans la honte et l’impuissance des personnages décrits sans complaisance ni sentimentalisme, dans toutes leurs ambiguïtés, leurs doutes et leurs failles. Comment ne pas frémir ni s’horrifier, et en même temps se sentir dépassé, par ce récit d’une actualité toujours brûlante, car, si la jungle de Calais a été démantelée, le problème des migrants est resté entier, simplement morcelé en une foule de petites jungles moins visibles.

Ce roman coup de poing à la lecture hallucinante et perturbante est avant tout un état des lieux, une photographie objective d’un problème de société resté sans solution, mais qui ne peut que peser sur nos consciences. Coup de coeur. (5/5)



Citations :

Le flux des migrants ne s’est pas arrêté avec la fermeture du camp de Sangatte en 2003. Il s’est évidemment poursuivi, sans plus nulle part où les accueillir, et avec toujours la même volonté de passer en Angleterre. Et donc, de rester pas loin des ports pour traverser la Manche. Résultat, ils se sont mis à squatter chaque maison vide, chaque immeuble abandonné, les jardins, les parcs, les ponts et c’est vite devenu invivable. Alors il a fallu trouver un endroit pour les parquer. Le long de la côte, à l’écart du centre-ville, entre une forêt et les dunes, il y avait un ancien cimetière qui jouxtait une décharge. L’État a fait place nette à coups de bulldozer et on a invité les migrants à s’y installer il y a un an de ça. Au début, ils sont arrivés discrètement, une petite centaine de curieux tout au plus, puis l’info a traversé la planète et ils sont venus par milliers. La Jungle était née.
 – C’est légèrement inapproprié. Qui a trouvé le nom ?
 – N’y voyez pas de racisme, ce sont les migrants iraniens eux-mêmes. Quand ils sont arrivés sur place, ils ont vu un morceau de forêt, alors ils ont appelé l’endroit «la Forêt». En langue perse, jangal. Ici, on a entendu «jungle», prononcé à l’anglaise. Un simple quiproquo. Ensuite, ils y ont été consciencieusement oubliés. Mais pas par tout le monde. Les médias se sont emparés du sujet et bientôt, Calais n’était plus une des villes trésors de la côte d’Opale, mais celle des migrants et du problème de leur accueil. Le tourisme s’est cassé la gueule en un temps record, même les Anglais hésitent à venir depuis que leurs tabloïds parlent de guerre civile. L’immobilier a perdu près de quarante pour cent et les magasins se sont mis à fermer. Notre plus grosse économie et notre vivier d’emplois ici, c’est notre port. Dix millions de passagers par an traversent la Manche via Calais et c’est aussi le premier port d’Europe pour le trafic roulier.
 – Ce sont des bateaux cargos qui chargent les camions vers l’Angleterre, précisa Erika à l’attention de Bastien qui n’avait rien d’un marin. 
– Mais les chauffeurs routiers sont morts de trouille et les sociétés de transport cherchent d’autres ports pour éviter Calais.
– Juste à cause des migrants ? s’étonna Bastien.
Lizion lui adressa un regard de biais, comme s’il avait mal évalué l’ampleur de ses lacunes. Sa voix se fit presque condescendante.
– Vous savez comment ils essaient de monter dans les camions tout de même ? Les assauts sur les poids lourds. Les agressions de chauffeurs. Les accidents provoqués comme des attaques de diligence. Les barrages et les incendies sur l’autoroute. Ça vous parle ?
 

– Bon, je crois qu’on est d’accord pour dire que tous ces types dans la Jungle fuient la guerre ou la famine. On n’est pas sur une simple migration économique mais sur un exil forcé. Ce serait un peu inhumain de leur coller une procédure d’infraction à la législation sur les étrangers et de les renvoyer chez eux. On passerait pour quoi ? Mais d’un autre côté, c’est plutôt évident que personne ne veut se soucier de leur accueil puisqu’on les laisse dans une décharge aux limites de la ville. Alors on leur a créé le statut de « réfugiés potentiels ».
– C’est la première fois que j’entends ça, concéda Bastien en enfournant un euro dans la machine à café du palier.
– Cherchez pas, ça n’existe nulle part ailleurs et dans aucun texte de loi. C’est du fait maison Calais, spécialité locale. En gros, avec ce statut bâtard, on ne peut pas les interpeller. Logique, si on refuse de les intégrer à la France ce n’est pas pour les faire rentrer dans le système judiciaire. Mais on ne leur donne pas non plus la qualité complète de réfugiés, sinon, il faudrait s’en occuper. Donc avec cette appellation de réfugiés potentiels, ni on ne les arrête, ni on ne les aide. On les laisse juste moisir tranquilles en espérant qu’ils partiront d’eux-mêmes.


Leur but, c’est Youké, comme ils disent. United Kingdom. L’Angleterre. Ils restent persuadés que le travail au black y est intarissable et que les statuts de réfugié s’y distribuent comme des bons points.
– Et ce n’est pas le cas ?
– Il y a cinq ans peut-être, mais avec le Brexit, l’Angleterre s’est renfermée. Contractée même. Comme tous les pays riches qui n’ont qu’une seule trouille, c’est de voir l’autre partie du monde venir se décrotter les pompes sur leur paillasson. Quoi qu’il en soit, même si l’intégration là-bas est plus compliquée qu’avant, reste que pas mal de réfugiés ont réussi le passage. Donc les nouveaux aussi ont envie de retrouver leur famille.
– Mais s’ils la veulent, leur Angleterre, de quel droit on les retient ici ?
– Les accords du Touquet, lieutenant. Le texte place la frontière de l’Angleterre en France à Calais, et pas à Douvres. Et pour que ça reste comme ça, les British paient cher. Dernièrement, plus de vingt millions d’euros rien que pour mettre en place toute la ligne de barbelés qui protège la nationale et l’autoroute des attaques de migrants.
– C’est insensé, s’offusqua Bastien.
– Ouais. Les migrants fuient un pays en guerre vers lequel on ne peut décemment pas les renvoyer, mais de l’autre côté, on les empêche d’aller là où ils veulent. C’est une situation de blocage, on va dire.
 

Un genou au sol, Cortex comptabilisait les grenades lacrymogènes. Si Bastien avait déjà utilisé ce type de munitions, il n’en avait pourtant jamais vu autant. Il devait y en avoir environ deux cents, bien alignées, ordonnées, comme un essaim de guêpes prêtes à piquer. 
– Vous êtes sûrs que ça va être nécessaire ou c’est juste pour m’impressionner ? 
– Vous avez compris que les migrants, on n’a pas vraiment le droit de les interpeller, insista Passaro. Ou plutôt, ça n’arrange personne. Donc le seul job, c’est de les éloigner de l’autoroute pour qu’ils ne montent pas dans les camions ou agressent les chauffeurs. 
– On passe nos soirées à les allumer comme des lapins, poursuivit Cortex. C’est de la chasse, rien de plus, sauf qu’on ne ramène pas le gibier. On tire tellement de grenades lacrymo qu’elles arrivent toutes les semaines par palettes. Il y en a plus à Calais qu’à la réserve nationale du RAID. D’après le commissaire, on en a claqué pour près de deux millions d’euros en une année. Et pour zéro interpellation. Juste pour sécuriser la route vers le ferry ou vers le tunnel sous la Manche.


La violence est partout puisque la pauvreté est immense. Tu ne peux pas mettre ensemble près de dix mille hommes, venant des pays les plus dangereux de la Terre, quasiment enfermés, tributaires de la générosité des Calaisiens et des humanitaires, sans autre espoir qu’une traversée illégale, et croire que tout va bien se passer. Des morts, il y en a toutes les semaines. Les No Border les traînent aux limites de la Jungle, devant les CRS, mais parfois ils sont simplement enterrés entre les dunes et la forêt. Si un jour ils rasent la Jungle, il ne faudra pas creuser trop profond.

 
J’ai lu sur internet qu’on avait 208 fois plus de chance de gagner au loto que de naître en bonne santé, dans un pays démocratique et en paix, avec un toit sur la tête.


Du même auteur sur ce blog :











 


samedi 13 juillet 2019

[Dhainaut, Jean-Marc] Les galeries hurlantes






Coup de coeur 💓

Titre : Les galeries hurlantes

Auteur : Jean-Marc DHAINAUT

Année de parution : 2019

Editeur : Taurnada

Pages : 224







 

 

Présentation de l'éditeur : 

Karine, dix ans, joue avec un ami imaginaire. Tout ce qu'elle sait, c'est son âge et qu'il n'aime pas Alan Lambin, le spécialiste en paranormal que son père, désemparé et dépassé par une succession de phénomènes étranges, a appelé à l'aide.
Et si l'origine de tout cela se trouvait dans les anciennes galeries minières existant toujours sous ce village du Nord ? Le seul moyen d'accéder à ce dédale oublié de tous serait les sous-sols d'un hôpital abandonné et hanté par le souvenir de tous ceux qui y laissèrent leur vie, un matin d'hiver, treize ans plus tôt.



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jean-Marc Dhainaut est né dans le Nord de la France en 1973, au milieu des terrils et des chevalements. L'envie d'écrire ne lui est pas venue par hasard, mais par instinct. Fasciné depuis son enfance par le génie de Rod Serling et sa série La Quatrième Dimension, il chemine naturellement dans l'écriture d'histoires mystérieuses, surprenantes, surnaturelles et chargées d'émotions. Son imagination se perd dans les méandres du temps, de l'Histoire et des légendes. Il vit toujours dans le Nord, loin d'oublier les valeurs que sa famille lui a transmises.

Retrouvez mon interview de Jean-Marc Dhainaut.


Avis :

Merci aux Editions Taurnada et à PartageLecture de m’avoir fait découvrir ce livre dans le cadre de leur partenariat.

Alan Lambin, enquêteur spécialiste du paranormal, est appelé au secours par une famille du Nord de la France, épuisée par les phénomènes étranges qui perturbent sa vie quotidienne. D’abord dubitatif, Alan découvre peu à peu l’histoire de ses hôtes, ce qui l’oriente très vite vers un ancien hôpital des houillères, construit sur des galeries minières aujourd’hui désaffectées. Pendant qu’il mène son enquête, un autre sujet ne cesse de le tarauder : restée en Bretagne, sa compagne Mina est tombée malade, atteinte d’un mal bizarre et inquiétant.

Moi aussi un peu dubitative au début, je me suis d'emblée retrouvée embarquée, sans plus de réticence, dans cette histoire angoissante construite avec une habileté retorse. Il est impossible de lâcher ce récit où le suspense ne cesse d’aller crescendo, réservant de multiples surprises pour de bon totalement inattendues, en particulier dans la dernière partie.

C’est donc avec brio que l’auteur se joue de nos peurs et de nos tremblements, s’amusant à nous leurrer pour mieux nous ficeler dans notre angoisse, relançant sans cesse le suspense quand le souffle commençait à nous revenir.

Tétanisée de peur j’ai été, bluffée je suis restée, mais j’ai aussi à plusieurs reprises ressentie une certaine émotion tandis que vivants et disparus peinaient à se séparer. La douleur des personnages rend parfois l’écriture assez poignante, en particulier lorsque ressurgissent les drames passés de cette cité minière : le lecteur se retrouve piégé dans l’obscurité des galeries souterraines, tandis qu’en surface, son angoisse se mêle à celle des femmes, semblables à ces épouses de pêcheurs guettant le retour d’un bateau manquant à l’appel.

On retrouve d’ailleurs dans ce livre deux thèmes chers à l’auteur : le Nord de la France, dont il est originaire et dont il nous fait partager sa fierté d’appartenance, mais aussi la Bretagne et ses légendes.

Ce roman fantastique est une très bonne surprise qui vous fera autant frémir qu’il vous serrera le coeur, qui vous piégera et vous baladera sans répit, tout en rendant hommage aux mineurs de fond et à leurs familles qui payèrent un si lourd tribut à leur profession. Coup de coeur. (5/5)


Le coin des curieux :

Plus importante catastrophe minière en Europe et deuxième au monde après celle de Benxi en Chine en 1942, la « catastrophe de Courrières » eut lieu entre Courrières et Lens, le 10 mars 1906, et fit officiellement 1 099 morts, sans doute plus en raison des mineurs « irréguliers » non recensés.

Une des causes indirectes serait un feu de mine, déclenché les jours précédents dans une vieille galerie, peut-être par la lampe d'un mineur ou par l'échauffement spontané du gisement. Pour tenter d’étouffer l’incendie, on édifia plusieurs barrages consécutifs, d’abord de terre et de cailloux, puis en maçonnerie, ce qui a pu favoriser un phénomène de contre-explosion, soit l’explosion de fumées lorsque l’air est à nouveau rentré en contact avec l’atmosphère confinée chargée en gaz.

Un délégué des mineurs demanda une interruption sécuritaire de l’exploitation du charbon jusqu’à l’extinction du feu. Il ne fut pas écouté : au moment de l’explosion, près de 1800 mineurs se trouvaient dans les fosses, à une profondeur de presque 350 mètres.

L'explosion initiale souleva la poussière de charbon et la flamme parcourut 110 kilomètres de galeries en moins de deux minutes. Elle fut donc immédiatement suivie d’un coup de poussier beaucoup plus dévastateur et meurtrier. La chaleur de l’explosion transforma les galeries en fournaise, la déflagration balaya tout sur 110 kilomètres, rendant inutilisables plusieurs cages et projetant des débris et des chevaux jusqu’à dix mètres de haut à l’extérieur de la fosse, des gaz toxiques emplirent les galeries.

Accusée d’avoir privilégié le sauvetage des infrastructures à celui des hommes, la compagnie minière fut très critiquée dans sa gestion de la crise : on abandonna la recherche de survivants trois jours après l’explosion, pendant qu’une partie de la mine était condamnée pour étouffer l'incendie et préserver le gisement. Vingt jours après l'explosion, treize rescapés réussirent à retrouver la surface par leurs propres moyens après des kilomètres d’errance dans l’obscurité, un quatorzième fut retrouvé encore quatre jours plus tard. S’ensuivirent une crise politique et un mouvement social qui déboucha sur l'instauration du repos hebdomadaire en France.

La catastrophe a eu lieu vingt ans après la parution du roman Germinal d'Émile Zola, quatre ans après la mort de l’écrivain.
Une nécropole abrite dans une fosse commune les corps de 272 mineurs non identifiés. Lors du centième anniversaire de la catastrophe a été aménagé un « parcours des rescapés », entre la nécropole et l'ancienne fosse dont sont ressortis les 13 survivants plus de deux semaines après l’explosion : sur un kilomètre, 21 bornes relatent les événements qui suivirent en surface, et la survie des rescapés dans les galeries.

samedi 29 juin 2019

[Dieudonné, Adeline] La vraie vie






Grand coup de coeur 💓💓

Titre : La vraie vie

Auteur : Adeline DIEUDONNE

Année de parution : 2018

Editeur : L'Iconoclaste

Pages : 270







 

 

Présentation de l'éditeur : 

Chez eux, il y a quatre chambres. Celle du frère, la sienne, celle des parents. Et celle des cadavres. Le père est chasseur de gros gibier. Un prédateur en puissance. La mère est transparente, amibe craintive, soumise à ses humeurs.

Avec son frère, Gilles, elle tente de déjouer ce quotidien saumâtre. Ils jouent dans les carcasses des voitures de la casse en attendant la petite musique qui annoncera l’arrivée du marchand de glaces. Mais un jour, un violent accident vient faire bégayer le présent. Et rien ne sera plus jamais comme avant. 

La vraie vie est un roman initiatique détonant où le réel vacille. De la plume drôle, acide et sans concession d’Adeline Dieudonné jaillissent des fulgurances. Elle campe des personnages sauvages, entiers. Un univers à la fois sombre et sensuel dont on ne sort pas indemne.



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Adeline Dieudonné est née en 1982. Elle habite Bruxelles. Dramaturge et nouvelliste, elle a remporté grâce à sa première nouvelle, Amarula, le Grand Prix du concours de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Elle a publié une nouvelle, Seule dans le noir aux éditions Lamiroy, et une pièce de théâtre, Bonobo Moussaka, en 2017. La vraie vie est son premier roman.



Avis :

Dans cet ordinaire pavillon de lotissement, la narratrice et son petit frère Gilles, dix et six ans, vivent entre une mère battue et un père violent, fanatique de chasse et d’armes à feu. Un effroyable accident vient soudain perturber encore davantage le quotidien des deux enfants. Pendant les cinq ans qui vont suivre, la tension ne va faire que s’intensifier, jusqu’au dénouement que l’on se prend à redouter tout au long du récit.

Court et efficace, cet implacable thriller vous happe dès le début dans une lecture en apnée. Le style au vitriol saisit d’autant plus qu’il contraste avec les vestiges de naïveté des enfants, vous bousculant constamment entre candeur et horreur, attendrissement et cauchemar, vous l’adulte qui pensez voir, mieux que la jeune narratrice, se profiler une inéluctable catastrophe.

En attendant l’explosion, l’angoisse vous empêchera de lâcher ce livre, au fil du terrible apprentissage d’une enfant vite mûrie, qui comprendra très tôt que, face aux épreuves, elle devra trouver elle-même la force de prendre en main sa vie.

Voici un premier roman fracassant, dur et tendre, aux personnages forts et à l’intrigue haletante, dans une langue incisive et percutante qui vous fera guetter le prochain ouvrage de l’auteur. Grand coup de coeur.




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Challenge 2019/2020

lundi 25 mars 2019

[Collette, Sandrine] Six fourmis blanches






 

J'ai beaucoup aimé

Titre : Six fourmis blanches

Auteur : Sandrine COLLETTE

Editeur : Denoël

Parution : 2015

Pages : 288




 

 

Présentation de l'éditeur :   

Le mal rôde depuis toujours dans ces montagnes maudites. Parviendront-ils à lui échapper?
Dressé sur un sommet aride et glacé, un homme à la haute stature s’apprête pour la cérémonie du sacrifice. Très loin au-dessous de lui, le village entier retient son souffle en le contemplant.
À des kilomètres de là, partie pour trois jours de trek intense, Lou contemple les silhouettes qui marchent devant elle, ployées par l’effort. Leur cordée a l’air si fragile dans ce paysage vertigineux. On dirait six fourmis blanches…
Lou l’ignore encore, mais dès demain ils ne seront plus que cinq. Égarés dans une effroyable tempête, terrifiés par la mort de leur compagnon, c’est pour leur propre survie qu’ils vont devoir lutter.

 

 

Avis :

Les montagnes d’Albanie effraient toujours les habitants de ses vallées reculées : les superstitions ont la vie dure et continuent à faire vivre Mathias, le sacrificateur de chèvres auquel chaque famille à recours pour conjurer l’Esprit du Mal. Ce sont ces mêmes montagnes qu’a décidé de rejoindre un groupe de six Français, que leur guide attend pour un trek de quelques jours sur les pentes enneigées. Ils n’ont encore aucune idée de l‘enfer qui les attend.

Le récit alterne entre l’histoire de Mathias et les aventures des randonneurs jusqu’à ce qu’elles se rejoignent, dans un crescendo dramatique aux multiples rebondissements. Dans ce décor grandiose mais hostile, les faiblesses humaines s’exacerbent dès qu’il est question de la vie et de la mort. Et c’est bien un combat à mort qui s’engage, dans une blancheur glaciale et oppressante : alors que l’expédition comprend bientôt que les conditions météorologiques ne sont pas le seul obstacle à leur survie, Mathias, lui, doit faire face à la vindicte impitoyable de la vengeance à l’Albanaise.


Le suspense happe le lecteur dans un tourbillon de neige, de sang et de peur, au fur et à mesure que les phrases courtes et percutantes instillent un rythme où l’angoisse ne connaît aucune trêve, jusqu’à l’ultime et surprenant dénouement.


Ce thriller impeccablement mené m’a subjuguée de la première à la dernière ligne. Toutefois, en raison de quelques invraisemblances, il m’a semblé moins réussi que l’excellent Animal, qui, avec un certain nombre d’ingrédients similaires, avait été pour moi un immense coup de coeur. (4/5)


Le coin des curieux :

Les sacrifices animaux perdurent bel et bien dans certains coins des Balkans : ainsi, en Mai, à Babaj i Bokesle au Kosovo, des milliers d’Albanais célèbrent une fête ancestrale destinée à saluer la fin de l’hiver et l’arrivée de la belle saison. Afin d’infléchir favorablement le destin, pour éloigner le Mal, obtenir une guérison ou la fertilité, on y sacrifie des moutons par dizaines, pendant que les familles viennent s’incliner sur la tombe d’un derviche local mort il y a deux siècles et demi.


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jeudi 21 mars 2019

[Collette, Sandrine] Animal






 

Coup de coeur 💓💓💓

Titre : Animal

Auteur : Sandrine COLLETTE

Editeur : Denoël

Parution : 2019

Pages : 288








Présentation de l'éditeur :

Humain, animal, pour survivre ils iront au bout d’eux-mêmes. Un roman sauvage et puissant.
Dans l’obscurité dense de la forêt népalaise, Mara découvre deux très jeunes enfants ligotés à un arbre. Elle sait qu’elle ne devrait pas s’en mêler. Pourtant, elle les délivre, et fuit avec eux vers la grande ville où ils pourront se cacher.
Vingt ans plus tard, dans une autre forêt, au milieu des volcans du Kamtchatka, débarque un groupe de chasseurs. Parmi eux, Lior, une Française. Comment cette jeune femme peut-elle être aussi exaltée par la chasse, voilà un mystère que son mari, qui l’adore, n’a jamais résolu. Quand elle chasse, le regard de Lior tourne à l’étrange, son pas devient souple. Elle semble partie prenante de la nature, douée d’un flair affûté, dangereuse. Elle a quelque chose d’animal. Cette fois, guidés par un vieil homme à la parole rare, Lior et les autres sont lancés sur les traces d’un ours. Un ours qui les a repérés, bien sûr. Et qui va entraîner Lior bien au-delà de ses limites, la forçant à affronter enfin la vérité sur elle-même. 
Humain, animal, les rôles se brouillent et les idées préconçues tombent dans ce grand roman où la nature tient toute la place.

 

 

Avis :

Harponnée dès les premiers mots, assommée par les derniers, je ne me souviens pas avoir lu un livre aussi haletant et captivant. Tout au long de l’intrigue, on se cesse de se demander où l’auteur nous emmène. Les rebondissements sont multiples, et si l’on est conscient de se diriger vers un inéluctable auquel il est constamment fait allusion, on se demande bien lequel.

L’écriture, toute en phrases courtes et trépidantes, entraîne le lecteur dans une course, ou plutôt une chute, effrénée. Lior, cette étrange jeune femme aux instincts de sauvageonne, laisse très vite entrevoir l’existence d’une faille dans sa personnalité et son passé. Elle va nous emmener à sa suite dans une succession d’épisodes qui ont tous en commun la quête éperdue de son passé, et qui la dirigeront tout droit dans l’oeil du cyclone, au fond de sa mémoire engloutie, dans le gouffre creusé par son enfance et resté béant malgré toutes ses tentatives de vie normale.

Thriller magistral où la tension ne se relâche jamais, cette histoire où on ne sait plus qui est le chasseur ou le gibier, l’homme ou l’animal, est la terrible illustration de l’immense difficulté de se construire dans l’ignorance de ses racines, surtout lorsqu’elles ont été traumatisantes : les failles intérieures peuvent devenir de véritables trous noirs, qui absorbent tout sur leur passage, dans une folie irrépressible qui laisse l’entourage impuissant.

Il faut absolument lire ce livre d’aventure qui vous prendra aux tripes et vous emmènera au plus proche de la misère et de la nature, dans les bidonvilles, la forêt du Kamtchatka et la jungle népalaise, où survie rime parfois avec sauvagerie et cruauté.
J’avais adoré Il reste la poussière. Cette fois, Animal vient se classer parmi mes lectures les plus marquantes. Je vais m’empresser de me procurer les autres livres de Sandrine Colette, passés et à venir. Très grand coup de coeur.



Citation :

Dans les contes, se dit Hadrien depuis sa somnolence, les personnages n’ont de cesse d’échapper aux monstres qui peuplent la nuit et les bois. Lior, elle, leur court derrière. Elle entre dans les collines obscures, écarte les lianes et les ronces, écoute les bruits vers lesquels elle se précipite en silence – grognements, râles, déchirements. Pourquoi, nom de Dieu, pense Hadrien. Pour voir. Pour éprouver l’effroi. Pour essayer encore une fois de croire que, lorsqu’on les a tués, les monstres ne renaissent pas, nulle part, ni dans la forêt ni dans la tête. 


Le coin des curieux :

Le Népal n'est pas qu'un pays de montagnes, froid et sec. Il y existe aussi une zone de collines tempérées et une plaine subtropicale, où la jungle est peuplée de tigres. 
Sur les dix dernières années, la population de tigres au Népal a d'ailleurs doublé, résultat du programme de conservation de ces animaux, soutenu par le WWF et Leonardo DiCaprio. Si l'on peut s'en réjouir, la promiscuité résultant du grignotage progressif des terres sauvages par l'homme n'est pas sans créer des conflits, les fauves s'attaquant parfois au bétail domestiqué dont dépend la survie de nombreuses communautés.
Il y a parfois des victimes humaines, notamment en Inde, mais pas toutes accidentelles. En 2017, au Nord-Est de l'Inde, à la frontière népalaise, les autorités ont relevé une concentration anormale de personnes, toutes âgées, tuées par des tigres  : il semblerait que des familles très démunies aient sacrifié leurs aînés pour toucher de l'argent de l'Etat en réparation du drame.


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