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jeudi 19 février 2026

Critique de "Où les étoiles tombent" de Cédric Sapin-Defour | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Où les étoiles tombent" de Cédric Sapin-Defour



J'ai aimé

 

Titre : Où les étoiles tombent

Auteur : Cédric SAPIN-DEFOUR

Parution : 2025 (Stock)

Pages : 400 

Accès au livre : ISBN 9782234097001  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le vendredi 12 août 2022, au bout d’une vallée étincelante dans la province de Bolzano, un couple affranchi de toute contrainte s’envole l’un à la suite de l’autre, en parapente. Cédric et Mathilde, deux passionnés de montagne, ont mille fois fait le geste de se jeter dans l’air pur. Cédric se tourne, il ne voit plus Mathilde. Dans le halètement des minutes incertaines le menant jusqu’au lieu de la chute, seules des questions. A-t-elle survécu ? Que faire ?

Découpé en scènes à suspense, ce récit qui vous saisit à la gorge est roman-vrai d’un couple à l’unisson de son désir de liberté et mémoire d’une reconstruction qui prendra plusieurs années. Mathilde doit tout réapprendre. C’est une page blanche que l’amour imbibe, sur laquelle s’écrit une existence à réinventer et qui nous interroge. Tandis que l’autre renaît, qu’est-ce qui meurt en soi ? Comment ensemble se reconstruire ? Ode à la beauté de l’instant, ce livre puissant est avant tout un hymne à la vie.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Cédric Sapin-Defour vit en montagne et la parcourt. Il est l’auteur, entre autres, de Son odeur après la pluie, qui fut l’événement littéraire de l’année 2023, traduit dans de nombreux pays, adapté en bande dessinée, au théâtre et en cours d’adaptation au cinéma.

 

Avis :

Écrivain, alpiniste et professeur d’EPS révélé au grand public par Son odeur après la pluie, Cédric Sapin‑Defour avait jusqu’ici écrit la montagne comme un espace de jeu, de réflexion ou de style. Ce nouvel ouvrage voit ce cadre familier se fissurer, et la montagne, jusque‑là territoire d’élan, devenir le lieu d’un basculement. Confronté au dramatique accident qui a frappé sa compagne, l’auteur délaisse la distance contemplative pour un récit plus direct et vulnérable, où l’expérience intime prime sur la métaphore. Il en résulte un texte qui, sans renier les thèmes qui traversent son œuvre, les expose à l’épreuve du réel et leur confère une gravité nouvelle.

Le récit s’ouvre sur l’accident de parapente qui brise soudain le quotidien du couple et plonge l’auteur dans l’angoisse d’une attente terrible et interminable. Cédric Sapin‑Defour suit alors, presque au fil des heures, le parcours de Mathilde : l’intervention des secours, l’hôpital, les diagnostics qui se précisent, les gestes de survie, puis les premiers pas d’une reconstruction incertaine. Le livre alterne entre la sidération des débuts, les détails concrets de la prise en charge médicale et les moments minuscules qui, malgré tout, continuent de tenir une vie debout. À travers cette chronologie resserrée, l’auteur interroge ce que l’épreuve fait au corps, au couple et à la manière de regarder le monde, composant un récit tendu entre fragilité et résilience.

D’une sincérité bouleversante, le texte se tient au plus près du journal et des notes prises au fil des jours, restituant avec une grande fidélité la peur, l’attente et le temps suspendu. Cette immersion crée une tension réelle, presque physique, mais finit aussi par engendrer une certaine lassitude : rivée au quotidien intime, la narration s’étire parfois en longueurs et n’épargne pas quelques détails très triviaux. Surtout, ce choix de l’immédiateté cantonne le livre au registre du témoignage, avec les limites que cela implique – peu de recul, une temporalité essentiellement linéaire et, de manière presque dérangeante, une focalisation très marquée sur le ressenti de l’auteur, tandis que celui de Mathilde demeure largement en retrait, presque absent.

De cette perspective émergent deux impressions majeures : Cédric Sapin‑Defour fait de son récit un touchant hymne à l’amour, porté par une tendresse et une loyauté qui irriguent chaque page. Mais cette célébration, dans ce qui ressemble parfois à une démonstration un peu appuyée, s’accompagne d’une tonalité étonnamment positive, comme si l’auteur cherchait à contrebalancer les aspects les plus larmoyants de l’épreuve par un optimisme volontariste. Par instants, cette orientation en viendrait presque à frôler la rhétorique du développement personnel, tel un fard lumineux destiné à atténuer les zones d’ombre du vécu.

En choisissant de rester au plus près de l’épreuve, Cédric Sapin‑Defour compose un récit sincère, mais qui émeut autant qu’il enferme, parfois, dans son propre matériau. On y lit la fragilité, l’amour, la peur, la volonté de tenir – autant d’éléments qui donnent au texte sa puissance –, mais aussi une forme de transparence brute qui laisse peu d’espace à la mise en perspective. Reste un ouvrage honnête, vibrant, qui touche par ce qu’il dit de la vulnérabilité humaine, même s’il ne parvient pas toujours à dépasser le cadre étroit du témoignage dont il se réclame. (3,5/5)

 

 

Citations : 

Nous menions la vie dont nous rêvions, nous errions dans les montagnes d’Europe à chercher ce que nous n’avions pas. Nous n’habitions nulle part, nous traversions. Partout nous ne faisions que passer, ce qui est assez lâche mais fiable en matière de bonheur. Nous allions de découverte en découverte, de petite chose en petite chose, une attirance farouche pour ces endroits où il n’y a rien à voir. Un classique pour un couple au mitan confortable de sa vie qui entreprend l’inventaire de ses richesses et de ses manques et parvient à la conclusion que les seules fortunes valables sont le temps et la liberté d’en disposer. Nous nous étions délestés de nos possessions jusqu’aux centaines de livres bien alignés, nous avions dit au revoir à nos carrières de profs de gym, soldé nos crédits, nous avions dit non aux mots d’ordres : accumuler, briller, réussir, prévoir. Et fait le choix d’une vie grassement nomade. Certains nous disaient audacieux, oubliant que seuls ceux ayant beaucoup peuvent s’offrir l’exploration du peu. Nous, nous ne parlions pas d’audace. Mener cette vie nous suffisait.


Je ne sais pas quoi penser des habitudes, elles resserrent, elles remplissent mais, en cachette, elles conspirent au manque. 


Vivre dans un van, c’est se convertir à l’origami, on ne fait que plier, déplier et replier : les matelas, les cartes et les corps.


Que les conditions de la nature fixent le programme de nos jours est plaisant, cela suppose de dialoguer avec un autre qui décidera plus fort que nous, de croire en l’espoir et d’accepter le refus. Il paraît qu’un jour cela cesse et que tous les vieux alpinistes, marins et autres enfants élevés en plein air en ont assez de scruter les bulletins météo ou l’éclat des étoiles pour savoir quoi faire de leur vie ; ils se satisfont de découvrir le jour comme il vient et de faire avec, ainsi on n’est jamais déçu. C’est peut-être ça, la vieillesse, être las d’espérer. C’est peut-être ça, la sagesse, se féliciter du réel.


Une journée, c’est comme un tracé d’électrocardiogramme, s’alternent des pics et des pauses, des creux volontiers et on recommence ; quand tout se dresse ou s’aplanit, c’est inquiétant.


Tu me demandes : « Et Loulou ? » Je n’ose pas te dire que notre chien est mort il y a cinq ans mais je te le dis, il ne peut y avoir d’autres consolations que la vérité et dans tes demandes à venir, on ne pourra pas échapper aux nouvelles tristes. « Non, pas Loulou, le livre Loulou. » T’est revenu en mémoire que j’écris sur lui alors que le reste, de la couleur de notre fourgon au village où nous habitons, de l’Italie où nous sommes à ton métier de prof, tu n’as plus rien en tête. 
– On verra plus tard. 
– Non, maintenant, c’est important. 
Si tu le dis, c’est que c’est vrai. 
Le soir, je ressortirai mes carnets et j’effacerai mon mail d’abandon aux éditeurs. Les livres, je m’en doutais, peuvent sauver une vie. J’ignorais qu’ils faisaient ça avant même d’exister.


C’est ce que ces maudits accidents, en plus de briser les corps, ont de violent : ils séparent les êtres au moment où ils ont le plus besoin de se tenir l’un près de l’autre.


Il exaspérait ma vie, désormais je le chéris. Je le cherche, je le charge, j’inspecte le bon état de sa coque, je frotte son écran, je m’assure de sa présence dans ma poche cent fois par heure, je ne me sépare jamais de son chargeur, je scrute des prises partout où je me trouve, je m’esquinte les yeux dans ses icônes de charge et de réseau. Il est celui qui me parle le plus de toi, il est ma balise devenu. De temps à autre, je me regarde faire et je ne reconnais pas cette tête penchée sur l’écran, moi qui riais de cette anatomie de la capitulation. C’est un premier pas dans la valse des certitudes qui ne sont, je le découvre, que des habits de fête. Quand la vie se dégrade, on s’en déplume. Les convictions, c’est autre chose, elles, c’est la peau.
 
 
À la terrasse de l’auberge, c’est l’heure du café ou déjà de la bière. La plupart des clients sont accoudés à la rambarde, les yeux tournés vers le ciel et l’hélicoptère reparti. Aux confins de l’Alto Adige, il y aura toujours des inconnus pour examiner notre mort. Tu leur as offert leur animation du matin ; ce soir, de retour en ville, ils en parleront encore et se féliciteront de ne prendre aucun risque. Surtout, qu’il ne leur arrive rien. Les certitudes, il suffit du malheur des autres pour les arroser et elles poussent toutes seules. 


Les poètes ne répondent jamais aux questions, ils sont là pour que jamais nous ne prenions ce pli mortel de ne plus nous en poser.


Mais à 1 heure du matin, après quelques pas dehors, j’ai eu la vision de l’amour comme une planète. Arrive un moment où vous scrutez à ce point le ciel qu’il vous parle. Les autres sentiments, l’admiration ou celui que vous voulez, sont en réalité ses satellites, ils lui tournent autour telles des lunes, alternent leur passage, veillent sur l’astre central, lui confèrent ses brillances et le protègent des pluies noires. Mais ils ne le composent pas, ils le révèlent. L’amour, lui, existe à part, servi par le mouvement des autres mais fait de lui seul. S’il meurt, il le fera tout seul.


Je te demande par des chemins détournés si ces visites te font du bien. « Ça dépend. » Je reçois des dizaines de message de compagnons programmant la leur, nous sommes riches d’eux, d’autres meurent de solitude et d’aucune épaule sur laquelle poser leur tristesse, d’aucun rire dans lequel s’abîmer. Mais une région de moi dit que l’on peut aussi pâtir du monde et de ses gestes estimables. De cette manière qu’ont certains d’entrer dans la peine des autres sans s’essuyer les pieds. Je ne sais pas encore qui ni comment mais je le ressens : certains seront à tel point à côté de la plaque qu’ils te causeront du mal. C’est à moi que va revenir, et pour des mois, le rôle de trieur, de modérateur et pour les plus insistants celui de menteur et de videur. Je ne l’ai pas encore vécu, je ne saurais dire ce que seront les manques ou les outrances mais ça arrive et rien de l’intensité des relations passées ne saura nous l’annoncer.


Ils seront couverts de leurs certitudes, de leurs projections et ne sauront s’en dévêtir. La visite se déroulera comme ils imaginaient qu’elle se déroulerait. Ils nous donneront des leçons d’optimisme forcené ou ils s’effondreront, revendiquant leur part supérieure de chagrin et leurs pleurs comme offrande. Ils n’attraperont rien dans la chambre qui pourrait infléchir leur ligne droite. Et face à ces oublis de l’autre, aussi camouflés soient-ils, aussi chaleureuse soit leur source, aussi charitable soit leur fin, je n’aurai ni patience ni indulgence. Dire non à la bonté est un geste contre nature mais il peut soutenir les vies fragiles.


Nous nous arrêtons en freinant fort, les essieux grincent toujours, on distribue de la poussière à toute la terrasse. Les clients m’observent, leur histoire tient un personnage, ils me plaignent muettement et je les crois sincères. On m’avait décrit cette sensation de l’accidenté, le regard des autres vous place au centre du monde et vous, vous n’y êtes déjà plus.


Dans nos vies, quoi que l’on prétende, la grande part, environ quatre-vingt-quinze pour cent, c’est le sort qui en décide. Ça commence au premier cri. Nous ne faisons que voguer de parcelle en parcelle de l’existence, la fortune, bonne ou mauvaise, ordonne ses azimuts. Mais une fois échoués, il reste un espace ténu où nos actes convaincus peuvent contrer l’inexorable et infléchir la suite. Sur cet îlot, un des pouvoirs, c’est la pensée et les mots précis qu’on lui associe. Ils peuvent jusqu’à modifier la vie, on ne mesure pas leur puissance. Parmi eux, il y a le temps et l’usage qu’on en fait. L’imparfait n’a rien à faire ici, je ne lui concède aucun centimètre. Présent, futur, présent, futur, voilà tout. J’inviterai le passé pour un seul de ses charmes, me souvenir de ce qu’il adviendra de nouveau.


C’est toujours comme ça, les larmes, on les retient fermement et il suffit qu’on vous propose un peu d’amour pour tout lâcher.  
 
 
On t’annonce la venue prochaine d’une diététicienne, d’une psychologue et d’autres spécialistes. Chacun se présente par son prénom et son sourire. On ressent qu’ils ont l’habitude des compagnonnages au long cours et que leur rapport aux jours, aux semaines et aux mois s’est construit au rythme des corps décideurs : tenter d’agir sur le temps mais ne pas prétendre en faire l’économie. Comme s’il était leur pire ennemi et leur plus fidèle allié.


C’est cela voyager, c’est s’ébahir de l’ordinaire des gens.


Si tu avances quelques mètres en déambulateur, le reste du temps tu te déplaces encore en fauteuil. Dans la clinique et surtout dans La Tronche quand, le week-end, nous sortons boire un café. Dans ce coin plein d’hôpitaux, bien d’autres sont en réparation, les gens d’ici pourraient s’y être habitués. Pourtant, deux fois sur trois, ils font pareil : leurs yeux qui n’avaient rien à faire se fixent sur cette femme si jeune et pensent la pauvre. Puis, sur eux, cette moue de pitié qui compatit, tout en craignant la contagion. Quand je les fixe à mon tour, leur tête tourne d’un coup d’un cran comme celle des poules. Avant, nous étions comme les autres.


Je me sens seul. Les accompagnants sont seuls. Boire un café seul, dormir seul, se balader seul, tout ça ne vaut pas grand-chose. Je sais que chez certains, rien n’est plus populaire que jurer son bonheur d’être seul. Ils n’ont jamais essayé mais ils adorent, oubliant que les véritables solitudes sont subies, durables et sans écoute. Je sais qu’entre hommes accoudés au mess des prétentions, les mécaniques roulent mieux si l’on brame son ennui d’avec bobonne. Essayez l’autre voix. Attendez une troisième mi-temps, attendez que l’on frappe fort sur le zinc et dites comme votre femme vous manque. Tous les autres riront, si vous insistez, riront de vous. Toi, tu me manques. Et je t’attends. La vie m’enseigne qu’aimer, c’est surtout ça.


Seul, on remarque plus mais il manque un reflet. Pour être heureux, il me suffit d’une chose : être avec toi. Ce n’est pas beaucoup mais c’est immense. Au point que je me demande s’il est bien raisonnable que la texture de sa propre vie dépende à ce point d’un autre que soi.


Ce qui me soucie davantage, c’est l’utilisation mécanique de ces cinq mots. Pour toute déconvenue, de la plus futile à la plus dégradante, s’il ne s’agit pas de mourir,voilà ce qui sort du cœur puis de la bouche : ce n’est pas grave. Directement, sans plus passer par la pensée. Le plus souvent, comme pour cette affaire de tirs au but, ça va de soi. D’autres fois, il se joue des pertes plus profondes, la vie est intègre mais elle est abîmée et toujours : ce n’est pas grave. Quand plus rien ne l’est, c’est un détachement tel qu’on dirait une débâcle. Considérer que rien n’est grave dès lors que la vie se poursuit, se tient-on là du côté de la sagesse ou de la reddition, je ne suis pas de taille pour répondre. Et ces cinq mots venus de Pavlov me semblent justement à nos côtés pour ne pas que nous nous la posions.


Cyrielle fut la première à mettre des mots sur leurs craintes ; venant juste d’apprendre, les internes expliquent mieux et ne sont pas lassés de le faire. Elle m’a dit syndrome frontal. Notamment après un choc, le cerveau souffre et dérègle l’être qui l’héberge. Ça se traduit de mille façons. Par un tas de mots rares et leur a privatif : aboulie, apathie, anosognosie… Ou par de l’excès : impulsivité, moria, hyperémotivité… Il n’y a pas de lien entre avant et après : des doux deviennent durs, des secs se mettent à aimer, des généreux se replient. Celui qui change ne le sait pas mais pour les autres autour, c’est souvent trop. Rarement la vie s’embellit. L’être médian qu’on a connu s’est éclipsé. L’idée qu’un individu ne soit plus tempéré est séduisante car on en crève, d’être tiède, mais les médecins, eux, le savent : à vivre tous les jours, les trop-pleins et les vides deviennent invivables et cette charmante évaporation de l’être familier fait céder jusqu’au plus aimant. Quelques mois auparavant, on priait tous les dieux pour ne pas le perdre. Il est revenu mais il nous manque. C’est une disparition à retardement et, pour survivre, on se dit que c’est un autre qu’on quitte.


Accompagner, c’est une affaire très précise, on donne à l’autre de l’élan, on donne de l’élan et si l’on insiste, on le pétrifie. Ça se joue à quelques jours, à quelques mots.  
 
 
Quand je remontais le sentier dans la forêt, quand tu as ouvert les yeux à Bolzano, quand tu t’es tenue debout dans l’eau, heureusement, nous ignorions. Ce qu’il restait de batailles. Cet océan à écoper. Tout ce par quoi, espoirs et désillusions, nous allions passer. Sinon quoi ? Sinon rien. Nous aurions poursuivi mais tellement plus désabusés que nous ne serions pas allés si loin. Car l’espérance est une donnée fatigable. 


 

vendredi 19 décembre 2025

[Brasseur, Diane] L'accouchement

 




 

J'ai beaucoup aimé

Titre : L'accouchement

Auteur : Diane BRASSEUR

Parution : 2026 (Allary Editions)

Pages : 256

Accès au livre : ISBN 9782370735911  
                           en librairie






 

Présentation de l'éditeur :  

 « Quelques jours avant mon accouchement précipité, alors que je ne lui avais pas parlé de mes maux de ventre, mon père m’a envoyé la carte postale d’un ange peint en rouge, rigolo et inquiétant comme un gribouillage d’enfant. Ange gardien, le titre du tableau était écrit au verso, à côté de ces mots tendres : “Ce petit ange vient dire bonjour au petit bonhomme à venir.” C’était un mois et demi avant mon terme, le cachet apposé par la poste fait foi. Par quelle étrange prémonition mon père a-t-il été frappé ? »

Pour son quatrième roman, Diane Brasseur renoue avec la veine intime de son premier livre, Les Fidélités. D’une écriture clinique et puissamment romanesque, elle fait le récit d’un événement aussi ordinaire qu’extraordinaire : la mise au monde d’un enfant.



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Diane Brasseur est romancière et scripte pour le cinéma. Elle est l’auteure de trois romans publiés chez Allary Éditions : Les Fidélités, traduit dans 8 pays, Je ne veux pas d’une passion et La Partition.



Avis :

Après deux premiers romans consacrés aux dilemmes amoureux, puis un troisième ancré dans sa mémoire familiale, la romancière et scripte de cinéma Diane Brasseur s’engage cette fois dans une veine autobiographique. L’accouchement retrace avec intensité les dernières semaines d’une grossesse compliquée par une prééclampsie, une expérience qui aurait pu basculer vers le drame. Loin de tout pathos, elle adopte une écriture précise, presque chirurgicale, qui déroule chaque instant avec la rigueur d’un compte à rebours et installe une tension dramatique digne d’un roman à suspense. 

Le récit s’ouvre sur une inconscience, les premiers signes de la prééclampsie glissés sous les radars laissant la narratrice rêver encore à son scénario idéal de naissance. Pour le lecteur, en revanche, chaque détail est déjà une alerte qui assombrit l’horizon. L’écriture, avec ses phrases brèves et ses chapitres resserrés, bat comme un cœur affolé et scande l’attente heure après heure. Peu à peu, le texte se transforme en une marche inexorable vers l’orage. 

En épousant la chronologie des faits sans introspection, Diane Brasseur restitue la stupeur de l’épreuve. Privée d’anticipation, elle avance à l’aveugle dans l’inconnu, cherchant à conjurer sa peur par des signes et des superstitions. Mise en mots d’une expérience intime, son récit est aussi une manière d’affronter la fragilité du corps et la violence du réel.

Ce texte aurait pu se réduire à un simple témoignage. Pourtant, en choisissant l'urgence et la sidération plutôt que le recul et l’analyse, Diane Brasseur dépasse ce cadre. Sa rigueur dessine en creux tout ce qui n’est pas dit : les variations émotionnelles, la relation au corps médical, la confrontation à la douleur et à la peur. Le livre rappelle ainsi, avec la force du choc, les réalités physiques et les risques de la maternité, escamotés derrière une perception idéalisée – marketée même – de la naissance. On nous promet des échographies glamour, des accouchements transformés en spa, des berceaux design assortis au salon et des récits calibrés pour Instagram. Face à ce mirage publicitaire, Diane Brasseur oppose la vérité nue du corps qui vacille et de la peur qui s’installe, révélant une vulnérabilité humaine que nous préférons oublier.

En partageant la bascule d’un rêve en cauchemar, ce récit personnel rappelle que toute existence se confronte tôt ou tard à sa fragilité. Mais si l’épreuve impose sa brutalité, elle ouvre aussi sur une issue lumineuse : la naissance advient, et avec elle la possibilité de transformer la peur en force et l’expérience en parole. Un livre écrit comme pour reprendre une respiration coupée, exprimant – derrière le soulagement d’une fin heureuse –  la sidération d’être rappelé, en plein rêve de bonheur, à notre condition humaine. (4/5)
 
 
 

Lisez ici mon interview de Diane Brasseur. 




Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

jeudi 27 février 2025

[Develey, Alice] Tombée du ciel

 



 

Coup de coeur 💓 

 

Titre : Tombée du ciel

Auteur : Alice DEVELEY

Parution : 2024 (L'Iconoclaste)

Pages : 399

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Alice a quatorze ans quand elle est internée dans un hôpital. Elle découvre un autre langage, un autre monde fait de blouses blanches et d'insomnies.
Comment tombe-t-on malade à cet âge ? Qu'est-ce qui peut conduire un enfant à cesser de s'alimenter ? Entre ces murs où elle subit des traitements révoltants, Alice rencontre d'autres filles comme elle, tombées du ciel. Elle décide de raconter ces vies minuscules dans un cahier. Écrire devient un moyen de ne pas oublier, et surtout de résister.
Tombée du ciel est un roman d'amitié, d'adolescence et de révolte.

 

Un mot de l'éditeur l'auteur : 

Alice Develey est journaliste au Figaro littéraire et créatrice de la rubrique La langue française sur le site du Figaro depuis 2016.

 

Avis :

« Je vais mourir dans une cellule d'unité psychiatrique, et il faut qu'on comprenne pourquoi. » Aujourd’hui journaliste littéraire, Alice Develey puise dans sa propre expérience pour raconter, dans un premier roman où perce la colère, la descente aux enfers d’une adolescente anorexique, hospitalisée dans des conditions traumatisantes.

A quatorze ans, Alice est un peu gothique, passe sa vie dans les livres pour oublier le divorce de ses parents et trompe sa solitude avec Sissi, une voix méchamment autoritaire qui s’est installée dans sa tête et qui l’encourage dans ce qui est devenu une obsession, perdre gramme après gramme, quitte à ne plus se nourrir que de pommes. Elle qui ne se sent pas malade, et certainement pas encore assez maigre, ne comprend pas pourquoi elle se retrouve hospitalisée, soumise à l’autorité de soignants prêts à tout pour la faire manger et la remplumer.

Commence pour l’adolescente un long dévissage vers le fond toujours plus abyssal de l’enfer. Tout au renflouage du corps de la jeune fille, le personnel médical indifférent aux causes de son problème use tour à tour, par calibre croissant faute de résultats – Alice a maintenant cessé toute alimentation et, prolongeant les violences subies, s’est mise à se mutiler toujours plus gravement –, des seules armes à son arsenal : punitions et coercition. Entre gavage par sonde, camisole chimique, mise à l’isolement et même ligotage sur son lit, Alice s’est mise à faire la navette entre le service des anorexiques et l’étage des postaigus en pédopsychiatrie.

Dans son naufrage au bout de l’incompréhension, de la violence et de la souffrance, Alice s’attache à ses semblables, camarades d’infortune qu’elle voit néanmoins partir une à une. Qu’est-ce qui l’empêche, à son tour, d’avoir envie de réintégrer le monde des vivants ? « Je n’ai pas peur de mourir, c’est vivre qui m’effraie ». Alors que Sissi l’insulte et la fait se sentir monstrueuse – « tu es une plaie, l’échec de tes parents, un boulet », « ta mère t’a jamais aimée, t’es qu’un poids, un énorme poids » –, la jeune fille s’est convaincue que seul le suicide pourra mettre fin à son calvaire.

Auparavant, plus que jamais étreinte par cette haine et cette colère qu’elle a pris l’habitude de retourner contre elle-même, « parce qu’à la fin il ne reste plus que ça, des mots » et parce « qu’on oublie ceux qui parlent pas », elle entreprend avec rage de jeter son histoire sur les pages d’un cahier. Et c’est ce journal, miroir d’un combat entre une intelligence âprement aiguisée et une force intérieure si obscure que les mots demeurent souvent impuissants à l’appréhender, qui donne sa forme à un récit d’une puissance et d’une justesse qui doivent tout à l’authenticité et à la profondeur du vécu.

Seize ans plus tard, la douleur et la colère d’Alice Develey sont toujours assez vives pour crever les pages de cette autofiction au langage sans détour, transpirant une impuissance violente et désespérée qui vous prend à la gorge et ne vous lâche plus. Retour sur une expérience largement indicible, ce texte est gros des questionnements qui continuent à assaillir l’auteur. Ici affleure la violence d’attitudes familiales comme une hypothèse contributive d’une profonde angoisse affective. Là sourdent l’accablement et la révolte face au cruel manque de moyens qui fait verser dans la maltraitance les services hospitaliers affiliés à la psychiatrie. Au final, ce cri revenu des enfers s'avère un témoignage inestimable, autant indispensable pour mieux se représenter les réalités de l’anorexie, que porteur d’espoir pour tous ceux qui se sentent aujourd’hui isolés dans un semblable cauchemar. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

Toutes les semaines, elle jetait du sel sous notre paillasson. Un jour, elle disait que c’était pour « chasser les mauvais esprits », le lendemain, « pour nous protéger du mauvais œil », alors que je la surprenais cette fois-ci à canarder la fenêtre et les volets. J’étais peut-être pas plus grande que le vélo d’appartement, mais je comprenais tout parfaitement. Maman croyait dès qu’elle angoissait. Et les parents qui mettaient leurs gosses au cours de cathé étaient pas différents. Suffisait de voir leur dos voûté et leurs doigts bouffés par leurs dents. La croyance n’a rien à voir avec l’amour, mais avec la peur. On croit parce qu’on est humain. Quelque chose nous manque et nous lui donnons un nom. Certains l’appellent Dieu, maman, c’est le gros sel.


Beaucoup d’enfants que je croise dans les couloirs semblent heureux d’être malades. D’une certaine façon, la douleur les élève. Les enfants qui souffrent ne font plus vraiment partie du monde des vivants. Ils ont leur propre soleil, leur propre temps. Ils sont intouchables, vénérables. On les regarde avec ce respect propre aux choses qui nous dépassent, dans leur art et leur secret. Les parents, à leur chevet, se mettent tous à genoux. Ils doivent penser que dans toute part d’insaisissable se cache la trace d’un dieu et ils se mettent à l’invoquer. Qu’ils soient athées ou non, la maladie devient leur religion. 


Midi sonne. Je regarde les filles manger du pain. C’est curieux, je me dis. En dehors de la maladie, qui sommes-nous ? Nous vivons les unes à côté des autres et nous ne savons rien les unes des autres. D’où viennent-elles ? Est-ce qu’elles ont des frères et sœurs ? De quelle couleur sont leurs yeux ? D’un commun accord silencieux, nous avons considéré que ces informations n’avaient aucun intérêt. Mais ça me peine. On remplacerait Louise par Pia et Pia par Louise, je ne le verrais pas. Les mots sont toujours les mêmes. Même voix. Même sourire. « Ça va ? Oui, et toi ? Oui. » Et je me fais cette affreuse impression de vivre tous les jours le même jour. Il faut croire qu’à l’hôpital il n’y a que le présent qui compte. Mais le problème de ce temps, c’est qu’on ne peut pas vivre dedans.


Récemment encore, je jouais à mourir. Je m’inventais un monde dans lequel on m’aurait aimée. On m’aurait aimée parce que la mort, comme un torchon, permet d’effacer la plus tenace des crasses. Et je suis une tache. L’erreur de mes parents. Ce n’est pas moi qui le dis. Quand je suis née, papa et maman ne s’aimaient plus. Ils avaient eu leurs années de joie, leurs photos et leurs albums. Celui d’Armand était épais comme un dictionnaire. On y voyait Armand en costume de chevalier, Armand à la piscine, Armand sur la balançoire, Armand dans sa salopette. Ils avaient bien eu cinq ans pour s’aimer. Et puis… La colère était venue habiter chez eux. Ils ne savaient plus se parler. Maman m’a dit qu’elle était tombée enceinte de moi pour essayer de sauver notre famille. Ça n’a pas marché. Quand elle a divorcé et qu’elle a fait les cartons, mon album était encore tout petit, si petit… Je suis l’enfant de l’échec. Essayez donc de vivre avec ça.


« Tu sais que je fais tout ça pour que tu retrouves ta vie. »
Rebecca voudrait que je sorte et elle m’enferme.
« Tu as envie de revoir tes amis, non ? »
Elle m’enlève le peu que j’avais pour m’obliger à le retrouver.
« Pense à ton avenir… »
Je n’appartiens plus à ce monde-là.
Survivre.
C’est pire que la mort.
 
 
Comment peut-on me gaver ? Je suis déjà énorme ! Sissi a raison. Je suis un tas ! Un tas de boue ! Je me mords les mains au sang. Comment Rebecca peut-elle ignorer que la sonde va me faire souffrir, alors que je serais prête à vendre père et mère pour perdre 30 grammes ? Comment peut-elle me déchirer, mettre d’un côté le corps et de l’autre l’esprit, comme si j’étais deux ? L’hôpital renforce cette scission qu’a créée l’anorexie, alors qu’il devrait justement combler cette faille, cette fissure, s’y couler comme du béton pour les réunir et les réconcilier. Mais Rebecca doit soigner mon corps, elle n’est pas là pour prendre soin de moi.


J’ai rêvé ma mort comme les grands romantiques, et avec une certaine jouissance, imaginant les regrets et la souffrance que j’allais causer. Le suicide, c’est jouer sur une scène de théâtre devant une salle vide. On espère toujours que quelqu’un va venir. C’est ce que je pensais, mais la mort réelle n’est pas belle. Qu’est-ce que ça m’a fait quand Rebecca m’a dit que je risquais la crise cardiaque ? que j’avais une péricardite ? que j’avais bloqué ma croissance et que je ne grandirais plus jamais ? que j’aurais des os de vieux à vingt ans ? que mes dents resteraient jaunes ?  
De la colère.
Une immense colère.
Une immense colère bleue.


Le cœur retient tout. Il doit y avoir une sorte de trappe sous le plancher de l’aorte, où l’on enferme les mauvais souvenirs mais qui parfois, à cause d’un mauvais coup, d’un mot ou d’une odeur, s’ouvre et relâche les traumatismes comme des bêtes sauvages.


Il n’y a que les cons pour juger la beauté de la langue… Ils voudraient que les mots soient lisses, bien douillets, bien proprets, comme l’eau d’un bain. Que tout soit propre surtout. Trop gentil. Trop mignon. Ils voudraient que rien ne dépasse, pas d’éclaboussures, pas de ratures. Bien sûr que l’écriture est dégueulasse. C’est un charnier, un monceau de cadavres ! Une fosse commune ! C’est l’eau dans laquelle on s’est lavé. Il faut que ça sente la sueur, la crasse. Chaque phrase doit être un accouchement. Des draps blancs devenus rouges. Une douleur. On n’écrit pas en pensant. Et ceux qui disent le contraire écrivent avec du savon. On ne maîtrise rien. On ne sait pas comment les mots sortent. C’est un cri. Un vol. Un rapt. Toute écriture est une blessure. Soit on la cicatrise, soit on la creuse. Mais c’est toujours dans le sang qu’on plonge la plume. La beauté ne surgit qu’à cette condition-là. Parce que la beauté est un mémorial. Dieu nous a donné le temps et le temps nous a donné la mort. Et quand la beauté surgit, que les heures sont suspendues, nous le tuons à notre tour. Toute écriture est une lutte contre la mort.


Le temps ne guérit pas les blessures, il leur donne juste une autre profondeur. Et les cicatrices sont des trous dans lesquels il est si facile de retomber.
 
 
Je m’assieds en tailleur devant la fenêtre, je sors l’aiguille de son étui, une petite épée de 5 centimètres, l’éclat d’un éclair, je l’admire un instant, retrouvant dans la douceur du métal le souvenir d’heures rouges dans ma chambre, avant de la faire glisser doucement sur mon mollet gauche. Il faut voir l’élégance de ce geste. La coupe comme un coup d’aile. Brusquement, par la volupté, je reprends corps avec cette région de moi-même. La souffrance est un territoire bien étonnant quand on commence à l’explorer. Les coups secs ont tendance à créer une fente, une bouche à la langue jaune de graisse. En plus d’être répugnantes, ces plaies ne sont pas douloureuses. Elles n’ont aucun intérêt sauf si l’on a envie d’atteindre une artère et de se tuer. Mais souffrir !
Souffrir demande du temps. Plus la coupe est lente, plus elle est douloureuse. Quand la souffrance monte, on ne se contente plus d’habiter son corps, on en prend possession. On voit comment il réagit, on interagit avec lui, on devient deux.


D’abord, l’anorexique ne refuse pas de manger. Elle ne ressent pas la faim, ce qui est bien différent. Or voilà l’une des mauvaises conceptions qu’on se fait d’elle : l’anorexique ne veut pas se nourrir. Comme si cette décision lui appartenait. L’anorexique ne décide pas de se priver de nourriture, elle ne fait pas de régime, elle ne fait pas. Elle se défait. L’anorexique n’est pas dans la privation mais dans la disparition. Il faudrait s’imaginer ce qui lui arrive comme un mauvais film d’horreur. L’anorexie prend possession d’elle. Quand l’anorexique parle, c’est l’anorexie qui répond. Quand l’anorexique ne mange pas, c’est l’anorexie qui le lui interdit. Bizarrement pourtant, on dit souvent que l’anorexique chercherait ce qui lui arrive. Elle serait non seulement responsable, mais coupable de se laisser mourir de faim. Après tout, dans une société de consommation aussi décadente que la nôtre, où il semble plus facile de crever obèse que la peau sur les os, l’anorexique paraît bien indécente. Mais pourquoi lui faire ce procès ? Il ne viendrait à l’esprit de personne de reprocher à un cancéreux d’avoir attrapé un cancer. Pourquoi serait-ce le cas avec une anorexique ? Ça ne se décide pas de tomber malade.


Au fond, je ne sais pas ce qu’est l’anorexie, mais je sais ce qu’elle n’est pas. Elle n’est pas un problème de nourriture. L’anorexique ne fait que ça, bouffer. Toute la journée, elle en parle. Manger, ne pas manger. Croquer, couper, gaspiller. Elle a du vomi à la place des idées, des grumeaux de pommes et de pâtes dans le cerveau. L’anorexique bouffe ses émotions. Elle procède avec elles comme avec une araignée, elle les tue. L’anorexique déteste ce qu’elle est au plus profond de sa chair, elle déteste ce corps qui lui rappelle qu’elle ressent malgré elle. Alors elle se venge, elle sait exactement ce qu’il lui faut pour se faire souffrir. La nourriture est un prétexte. C’est pour ça que l’anorexique est fascinée par les malades. Elle voudrait voler des maladies. Elle voudrait prendre leur douleur. Rien d’humaniste là-dedans. L’anorexique est égoïste. Quand elle voit un cancéreux famélique, elle ne ressent aucune pitié, tout ce qu’elle se dit c’est « Et moi ? ». Elle ne voit ni la peur ni la mort sous la peau, mais les os, le squelette. C’est son porno à elle.


L’anorexique veut toujours plus, prisonnière éternelle de son insatisfaction. De fait, elle n’est jamais assez maigre. Elle ne compte pas son poids en kilos mais au gramme près. Elle mourrait pour en perdre trois. Et bien sûr, dans ce décompte morbide, elle jalouse, déteste même, toutes celles qui sont plus rachitiques qu’elle. Vêtements, prises de sang, plateaux-repas… Les anorexiques se comparent tout le temps. Elles alternent comme ça entre dissimulation et exhibition, en jogging ou en legging, les yeux qui mesurent et qui pèsent. C’est pour cette raison que les regrouper au sein d’un même service est au mieux stupide, au pire criminel. 


Les anorexiques veulent mourir devant un miroir. Elles aiment tellement se détester qu’elles voudraient se voir crever. Toutes des Narcisse, toutes des obsédées de l’eau et du métal. Tout ce qui peut réverbérer l’œil et le mal.


C’est presque du théâtre. On rejoue les mêmes dialogues. Mais qui est l’auteur ? Qui a inscrit ces répliques au script ? Le corps féminin grandit dans l’empêchement. Il faut se restreindre. Être dans la mesure. La bonne mesure, le bon poids, la bonne couture. Si on dépasse cet équilibre fragile, on devient autre chose qu’une femme. Tout ça, ce n’est pas moi qui le dis, mais le regard des gens. Suffit de voir comment on culpabilise un gros qui bouffe une pâtisserie en public. Je ne sais pas si ce phénomène est conscient. Si on peut l’empêcher. Mais d’après ce que je vois, nous ne pensons pas, nous sommes pensés.


L’anorexie est un mal qui ne naît pas de l’image mais de l’œil. Il a besoin de l’autre et de son regard pour souffrir. L’anorexie est une maladie de l’autre. C’est la peur de ne pas être ce qu’il faut, ou plutôt la peur de voir ce que l’anorexique est : imparfaite. Elle a un problème avec ce qu’elle est. Ce n’est pas tant qu’elle ne supporte pas son corps, elle ne supporte pas d’être un corps. Le problème, ce n’est pas son rapport à la nourriture, mais son rapport au temps.


L’anorexique veut être Dieu. Oui voilà, en chaque anorexique se cache un Dieu contrarié. Elle veut contrôler tout ce qui la dépasse. Or, ne pouvant changer le monde, elle change le sien. L’anorexie est sa guerre intérieure, sa révolte contre l’absurde. Elle croit qu’elle peut infléchir son destin, son histoire, elle croit qu’elle peut faire péter la langue, tout réécrire, la vie, la mort, elle se vide de son langage, plus de mots, que du silence, elle se purge de son âge pour ne plus grandir, ne plus vieillir, elle se vidange le ventre, retour à l’intérieur. L’anorexie, c’est l’explosion d’une étoile.


Est-ce qu’il vaut mieux se rappeler ou s’oublier ?
Je crois que je préfère le passé à l’avenir. Les souvenirs sont du côté des certitudes. L’après, on peut que le regretter…


Souvent, on entend dire qu’on fait des enfants pour se prouver qu’on s’aime, transmettre une histoire, une famille, un sang. Mais tout ça c’est des conneries. Un enfant, c’est des fleurs sur une tombe.


Je vais mourir. Je me répète ça avec l’étrange réflexion que je n’ai plus peur. La peur, c’est quand on a encore de l’espoir.


Les romans, c’est la place des perdants. C’est le lieu de ceux qui n’existent pas. Lire, c’est devenir personne. « Être partout, rester nulle part. »
 

 


 

lundi 2 janvier 2023

[Ackerman, Elliot] En attendant Eden

 



Coup de coeur 💓💓

 

Titre : En attendant Eden (Waiting for Eden)

Auteur : Elliot ACKERMAN

Traduction : Jacques MAILHOS

Parution : 2018 en anglais (Etats-Unis)
                  2019 et 2022 en français
                  (Gallmeister)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Mary veille sur son mari Eden tous les jours depuis trois ans. Mutilé en Irak, il est cloué sur un lit d’hôpital, emmuré dans son corps. Leur fille Andy grandit dans cette chambre, entre un père coincé entre la vie et la mort et une mère qui espère malgré tout. Un jour de Noël, Eden semble soudainement réagir aux signaux du monde extérieur. Mary est persuadée qu’elle seule peut interpréter les paroles silencieuses de son mari et décider de son destin. Cependant, certains secrets de leur mariage resurgissent, et elle devra y faire face. 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Elliot Ackerman est né en 1980 à Los Angeles. Après des études de lettres et d'histoire et l'obtention d'un master en relations internationales, il s'engage en 2003 dans le corps des marines. Il y passe huit ans et effectue, en tant que membre des forces spéciales, cinq missions en Afghanistan et en Irak. Il est récompensé par le Silver Star et le Purple Heart, ce qui fait de lui l'écrivain le plus décoré de sa génération. À son retour à la vie civile, il continue de s'occuper de politique étrangère et de relations internationales. Il travaille notamment à la Maison Blanche de 2012 à 2013 et est membre à vie du Council on Foreign Relations. Désormais journaliste et écrivain, il partage son temps entre New York et Washington D.C. Il a été finaliste du National Book Award en 2017.

 

Avis :

Après avoir sauté sur une mine en Irak, le soldat Eden a, contre toute attente, survécu à ses blessures. Son état est tel que le narrateur n’est que soulagement de ne pas en avoir réchappé pour sa part. Cela fait maintenant trois ans que son épouse, parfois accompagnée de leur toute petite fille qu’il n’a pas eu le temps de connaître, lui rend quotidiennement visite à l’hôpital, où ce qu’il reste de lui respire, branché à des machines. Contre l’avis de tous, et même d’Eden comme semble l’indiquer la seule façon qu’il ait trouvée pour tenter de communiquer, Mary ne peut se résoudre à le laisser enfin partir.

La vie est-elle toujours préférable à la mort ? D’ailleurs, est-ce bien encore une vie que ces quelques lueurs de conscience cauchemardesque, prisonnière de ce qui n’a plus d’un corps que quelques fonctions vitales, de surcroît assistées, torturée par des terreurs délirantes et inextinguibles ? C’est un ancien ami et frère d’armes qui exprime son avis d’outre-tombe, observant le désespoir d’Eden et l’obstination de Mary avec la clairvoyance d’un témoin suffisamment proche pour connaître leur passé et décoder leur psychologie. Bien placé pour comprendre et nous faire concevoir « de l’intérieur » l’innommable calvaire qu’endure Eden et pour décrypter les signaux de détresse absolue que ce mort-vivant s’évertue à adresser d’une manière éperdue à un entourage incapable de l’entendre, personne mieux que lui ne peut en même temps pénétrer les dévorants motifs de culpabilité qui rendent Mary incapable de prendre l’irrémédiable décision qui semble pourtant s’imposer.

Alors, empli d’une impuissante compassion, il raconte l’engrenage et l’emprise de la peur, la peur qui, même entre les missions, corrompt la vie de couple et toute projection d’avenir, sans que pour autant le choix de décrocher paraisse même une option envisageable. C’est comme accroc à une drogue qu’Eden se réengage malgré lui, mettant un peu plus en danger un ménage qui, malgré l’amour, menace de partir en quenouille. Quand une presque dépouille est rendue à l’épouse, la précipitation d’un composé toxique d’amour, de mauvaise conscience et de loyauté repentante cimente le malheur dans un sarcophage de pénitence. C’est ainsi qu’Eden, Mary et leur petite Andy se retrouvent coincés dans une impasse aussi funeste qu’insupportable, les remords devenus scrupules intempestifs bloquant la porte de sortie que chacun n’aspire pourtant qu’à prendre.

Un roman tout en pudeur et en ellipses qui, en étonnamment peu de pages, vous cloue sans voix sous le coup de son impeccable et implacable tir en plein coeur. (5/5)

 

 

Citations :   

Au chevet d’Eden, les deux infirmières tenaient une veille. La plus âgée était postée à la tête de son lit. Elle massait la poche de sang. La plus jeune était postée près de son flanc. Elle maintenait la grosse aiguille en place, serrée contre sa peau. À l’intérieur de lui, la pointe en biseau de l’aiguille s’accrochait à l’unique veine étroite comme un varappeur suspendu à une vire avec seulement deux doigts.
 

Entre leurs tournées, les médecins et infirmières plus âgés parlaient à voix basse du gars du quatrième étage si grièvement brûlé que c’était un miracle qu’il eût survécu. Ils parlaient toujours vite quand ils parlaient de lui, murmurant au-dessus de leurs cafés, serrés les uns contre les autres dans un ascenseur. Ils disaient toujours la même chose : c’était le gars le plus grièvement brûlé des deux guerres réunies, je suis pas sûr que je voudrais qu’on me garde en vie dans cet état, ce n’est qu’une question de temps. Ces mots-là, ils les disaient tous : une question de temps. Et nom de Dieu comme c’était vrai. Pour mon ami, c’était une question de jours, de semaines, de mois, d’années, à rester allongé dans ce lit sans avoir le droit de mourir.
 

Sur la voie rapide, tout était silencieux. Les lignes discontinues délimitant les voies filaient vers elles en une pulsation saccadée, réfléchissant la lumière de leurs phares. Les panneaux vert et blanc de l’autoroute passaient au-dessus d’elles, en un rythme apaisant comme des vagues qui se brisent. Mary pensait à son époux, et au mot imminent, et peut-être que quand ce serait fini, quand il ne serait plus là, les choses pourraient s’améliorer pour elle et la fillette.  
Elles recommenceraient, et ce serait une bonne chose.  
La mort de son époux serait une bonne chose.  
Elle sentit l’infidélité de cette pensée passer entre ses jambes puis remonter dans son ventre d’une manière qu’elle avait, je le savais, déjà ressentie au moins une fois auparavant.
 

Elle n’avait qu’à le laisser.  
Toute la souffrance cesserait. Personne ne saurait que c’était elle qui avait fait cela. Et que tuerait-elle ? La masse de chair qui se trouvait devant elle n’était pas un époux, ce n’était certainement pas le célèbre BASE Jump, tout cela avait pris fin en un éclair trois ans auparavant sur une route dans la vallée du Hamrin. Elle n’était même pas sûre que le fait de laisser ce téléphone ici pouvait s’appeler tuer. Les événements en cours suivraient tout simplement leur cours.  
Mais elle ne le pouvait pas.  
Si elle avait eu en elle ce qu’il fallait pour ça, elle l’aurait fait depuis longtemps. Alors elle se leva, lissa le devant de son chemisier et prit quelques respirations.  
— D’accord, dit-elle en le haïssant de cette haine hachée que l’on réserve aux personnes que l’on aime réellement.
 
 
Eden ignorait qu’il rappelait à Gabe ses amis, des gars d’une autre guerre, au cours de laquelle il avait commencé à apprendre à réparer les hommes. Pas par des réparations permanentes, mais par des petits rafistolages qui achetaient à l’homme le temps dont il avait besoin pour embarquer dans un hélicoptère et s’envoler vers un lieu où les vraies réparations pourraient se faire. Dans sa guerre, Gabe avait appris presque tout ce qu’il y avait à savoir sur comment acheter du temps à un corps démoli. Massage cardiaque, agent coagulant, garrot, intubation nasotrachéale, tout ce vocabulaire des instants sauvegardés. Au fil des années de la guerre de Gabe, et plus tard, il avait vu les minutes qu’il avait achetées pour ses amis se transformer en des peines de trop nombreuses heures, trop nombreux jours, trop nombreux mois. Il ne tarda pas à apprendre qu’en matière de temps l’ennemi n’était pas le manque, c’était l’excès. Parce qu’au bout du compte, c’était le temps qui transformait les fractures de tous ses amis en cassures. Et pour ses amis, les moments compris entre leur sauvetage et leur fin devenaient une liste de tourments causés par lui.  
Désormais, tout ce que Gabe espérait offrir, c’était de la rapidité.


 

jeudi 16 janvier 2020

[Martin, Nastassja] Croire aux fauves






J'ai beaucoup aimé

Titre : Croire aux fauves

Auteur : Nastassja MARTIN

Année de parution : 2019

Editeur : Gallimard

Pages : 152






 

 

Présentation de l'éditeur :

«Ce jour-là, le 25 août 2015, l'événement n'est pas : un ours attaque une anthropologue française quelque part dans les montagnes du Kamtchatka. L'événement est : un ours et une femme se rencontrent et les frontières entre les mondes implosent. Non seulement les limites physiques entre un humain et une bête qui, en se confrontant, ouvrent des failles sur leurs corps et dans leurs têtes. C'est aussi le temps du mythe qui rejoint la réalité ; le jadis qui rejoint l'actuel ; le rêve qui rejoint l'incarné.»


Un mot sur l'auteur :

Nastassja Martin est une anthropologue française spécialiste des populations arctiques. A 23 ans, elle part vivre deux ans chez les Gwich’in, un peuple de chasseurs-cueilleurs du nord-est de l'Alaska. Elle raconte cette expérience dans Les âmes sauvages, paru en 2016.» 


Avis :

En 2015, lors d’une mission anthropologique chez les rares nomades Evènes subsistant encore des rennes au Kamtchatka, l’auteur partie seule en forêt est attaquée par un ours : le fauve lui emporte la moitié du visage avant de s’enfuir, lui laissant miraculeusement la vie sauve. S’ensuivra pour la jeune femme une longue et douloureuse reconstruction physique, mais aussi une vaste introspection sur les raisons et l’impact de cette fulgurante collision entre l’humain et l’animal.

L’on reste d’abord sans voix devant l’inimaginable et terrible mésaventure de cette femme : une épreuve atroce, à l’issue improbable, suivie d’un parcours médical à faire froid dans le dos, à la merci de la brutalité d’un petit hôpital russe d’un autre âge, mais aussi, très ironiquement, des failles des plus grands établissements de santé français. L’on devine ensuite la tornade qui a dû s’emparer du psychisme de cette survivante, l’énorme travail sur soi pour parvenir à passer le cap, concrétisé par ce livre posé, réfléchi, plein de la maturité et de la sagesse de qui a déjà vécu cent vies.

C’est avec toute son expérience d’anthropologue, son ouverture d’esprit et sa conscience de la complexité des êtres que l’auteur envisage l’enchaînement de faits qui l’ont menée à ce face-à-face avec un fauve. Sans jamais trancher, elle ouvre une à une des hypothèses issues de différentes cultures, explorant aussi bien la psychanalyse, le chamanisme ou l’animisme. Cela l’amène avant tout à mieux se connaître, à comprendre ce que cet ours lui a pris et lui a donné en échange. Cela finit par nous faire réfléchir à notre avenir d’humains sur une planète au bord de la ruine, où l’anthropologue met en lumière ce que nous sommes en train de perdre : les mythes anciens, l’harmonie avec la nature et l’équilibre entre les espèces vivantes, les espaces de liberté et de vie sauvage…

Cette méditation, au texte parfois exigeant et toujours lucide, se lit avec d’autant plus d’intérêt qu’elle accompagne le récit sincère et sans complaisance d’une authentique expérience de terrain, où transparaissent l’estime et l’amitié d’hommes et de femmes au mode de vie en voie de disparition, et en l’avenir desquels, pourtant, l’on aimerait bien pouvoir croire encore. (4/5)


Citations : 

Elle me scrute d’un regard qui se veut aimable et plein de bonne volonté. Mais vraiment, comment vous sentez-vous ? insiste-t-elle. Un silence, puis elle reprend. Parce que, vous savez, le visage, c’est l’identité. Je la regarde, ahurie. Les pensées s’entrechoquent dans ma tête, qui subitement surchauffe. Je lui demande si elle prodigue ce genre d’informations à tous les patients du service maxillo-facial de la Salpêtrière. Elle hausse les sourcils, déconcertée. Je voudrais lui expliquer que je collecte depuis des années des récits sur les présences multiples qui peuvent habiter un même corps pour subvertir ce concept d’identité univoque, uniforme et unidimensionnel. Je voudrais aussi lui dire tout le mal que cela peut faire, d’émettre un tel verdict lorsque, précisément, la personne qui se trouve en face de vous a perdu ce qui, tant bien que mal, reflétait une forme d’unicité, et essaie de se recomposer avec les éléments désormais alter qu’elle porte sur le visage.

Je crois qu’enfants nous héritons des territoires qu’il nous faudra conquérir tout au long de notre vie. Petite, je voulais vivre parce qu’il y avait les fauves, les chevaux et l’appel de la forêt ; les grandes étendues, les hautes montagnes et la mer déchaînée ; les acrobates, les funambules et les conteurs d’histoires. L’antivie se résumait à la salle de classe, aux mathématiques et à la ville. Heureusement, à l’aube de l’âge adulte, j’ai rencontré l’anthropologie. Cette discipline a constitué pour moi une porte de sortie et la possibilité d’un avenir, un espace où m’exprimer dans ce monde, un espace où devenir moi-même. Je n’ai simplement pas mesuré la portée de ce choix, et encore moins les implications qu’allait entraîner mon travail sur l’animisme. À mon insu, chacune des phrases que j’ai écrites sur les relations entre humains et non-humains en Alaska m’a préparée à cette rencontre avec l’ours, l’a, en quelque sorte, préfigurée.

Cela fait quelques jours que nous sommes arrivés à Tvaïan, je m’applique à ne rien faire, je voudrais même essayer d’arrêter de penser. Ce matin, je me dis qu’il faut surtout que je cesse de vouloir – comprendre guérir voir savoir prévoir tout de suite. Au fond des bois gelés, on ne « trouve » pas de réponses : on apprend d’abord à suspendre son raisonnement et à se laisser prendre par le rythme, celui de la vie qui s’organise pour rester vivants dans une forêt en hiver. J’essaie de trouver en moi un silence aussi profond que celui des grands arbres dehors qui se tiennent immobiles et verticaux dans le froid. J’ai fait demi-tour, volte-face. Je suis revenue sur mes pas comme les zibelines dans la neige lorsqu’elles dupent leur poursuivant. Je ne sais pas où je vais, peut-être nulle part, je suis dans une tanière et ça me suffit. Je prends la mesure de l’immensité autour et des minuscules gestes du quotidien à l’intérieur, expression d’une patience infinie, propre aux humains qui se tiennent au chaud en attendant l’explosion du printemps.


Chaque jour Daria hache de la viande de renne pour moi, extrait la moelle des os, me donne des lamelles de foie cru (pour la digestion) de cœur cru (pour la guérison) de poumon (pour la respiration). Elle m’a aussi servi un verre de sang chaud (pour la force) lorsque nous avons tué le renne. Je suis plus vulnérable que je ne l’ai jamais été entre ces murs, et c’est précisément pour cela qu’aujourd’hui je vois. La sobre beauté de leurs allées et venues journalières ; la nécessité du moindre de leurs mouvements ; la discrétion dont ils font preuve entre eux et à mon égard. Je me laisse enfin porter par cette logique de vie routinière ; j’ai l’impression de découdre un à un les pas qui m’ont menée dans la gueule d’un fauve.

Daria est une guerrière, une vraie. À Tvaïan, la vieille idée selon laquelle les hommes chassent et les femmes cuisinent est un leurre absolu, une jolie fiction d’Occidentaux qui peuvent dès lors être fiers de l’évolution de leur société et du dépassement des présumés rôles genrés. Ici, tout le monde sait tout faire. Chasser, pêcher, cuisiner, laver, poser des pièges, chercher de l’eau, cueillir des baies, couper du bois, faire du feu. Pour vivre en forêt au quotidien, l’impératif est la fluidité des rôles ; le mouvement incessant des uns et des autres, leur nomadisme journalier implique qu’il faut pouvoir tout faire à tout moment car la survie concrète dépend des capacités partagées lorsqu’un membre de la famille s’absente.

La première chose à dénouer, avant le pourquoi de ma fuite hors de la forêt cet été-là, c’est le comment de ma fuite hors de mon propre monde vers la forêt, quelques années en arrière. Une pensée assez triviale me trotte dans la tête depuis longtemps : personne n’a écouté Antonin Artaud qui pourtant avait raison. Il faut sortir de l’aliénation que produit notre civilisation. Mais la drogue, l’alcool, la mélancolie et in fine la folie et/ou la mort ne sont pas une solution, il faut trouver autre chose. C’est ce que j’ai cherché dans les forêts du Nord, ce que je n’ai que partiellement trouvé, ce que je continue de traquer.
(…)
Combien de psychologues me prendraient pour une folle, si je leur disais que je suis affectée par ce qui se passe hors de moi ? Que l’accélération du désastre me pétrifie ? Que j’ai l’impression de ne plus avoir prise sur rien ? Ah, voilà donc la raison qui vous pousse à vous accrocher aux montagnes ! Oui, et là où ça devient grave, c’est que même la montagne s’effondre. Faute de cohésion, à cause de la glace qui fond, faute à la canicule. Les prises cassent, les rochers tombent, voilà la réalité. 

(...)
Cela aurait été si simple, si mon trouble intérieur se résumait à une problématique familiale irrésolue, à mon père disparu trop tôt, aux attentes insatisfaites de ma mère. Je pourrais dès lors « résoudre » ma dépression. Mais non. Mon problème, c’est que mon problème n’appartient pas qu’à moi. Que la mélancolie qui s’exprime dans mon corps vient du monde. Je crois que oui, il est possible de devenir « le vent qui souffle à travers nous », comme disait Lowry. Et qu’il est commun de ne pas en revenir, comme lui, comme tant d’autres. J’ai rejoint les Êvènes d’Icha et j’ai vécu dans la forêt avec eux pour une raison bien en deçà de celle d’une recherche comparative. J’ai compris une chose : le monde s’effondre simultanément de partout, malgré les apparences. Ce qu’il y a à Tvaïan, c’est qu’on vit consciemment dans ses ruines.
 


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jeudi 24 octobre 2019

[Mas, Victoria] Le bal des folles






 

J'ai beaucoup aimé

Titre : Le bal des folles

Auteur : Victoria MAS

Année de parution : 2019

Editeur : Albin Michel

Pages : 256






 

 

Présentation de l'éditeur :

Chaque année, à la mi-carême, se tient un très étrange Bal des Folles. Le temps d’une soirée, le Tout-Paris s’encanaille sur des airs de valse et de polka en compagnie de femmes déguisées en colombines, gitanes, zouaves et autres mousquetaires. Réparti sur deux salles, d’un côté les idiotes et les épileptiques ; de l’autre les hystériques, les folles et les maniaques. Ce bal est en réalité l’une des dernières expérimentations de Charcot, désireux de faire des malades de la Salpêtrière des femmes comme les autres. Parmi elles, Eugénie, Louise et Geneviève, dont Victoria Mas retrace le parcours heurté, dans ce premier roman qui met à nu la condition féminine au XIXe siècle.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Victoria Mas a travaillé dans le cinéma. Elle signe avec Le Bal des folles son premier roman.


Avis :

En cette fin de 19ème siècle, les connaissances psychiatriques sont balbutiantes. A la Salpétrière, où sont enfermées diverses femmes qualifiées à tort ou à raison de folles, le professeur Charcot multiplie les expérimentations. Parmi elles, un bal annuel, dit le Bal des Folles, où se presse un Tout-Paris voyeur en mal de sensations. Pour les pensionnaires, les préparatifs sont synonymes d'une grande excitation, mais l'événement ne va pas se dérouler comme prévu pour tout le monde. 

A cette époque où le terme folie englobe tout ce qui effraye ou dérange, comme l'épilepsie, l'hystérie, la dépression, le traumatisme, ou même des comportements simplement jugés inappropriés pour une femme, la frontière avec la normalité est bien ténue, et il suffit de vraiment peu de choses, comme la simple volonté d'un père ou d'un mari, pour se retrouver recluse à vie entre les murs de l'asile. 

Entre condition féminine, perception de la folie par contraste avec une certaine idée de la conformité sociale, expérimentation médicale et dignité humaine, enfin abus de pouvoir sur personnes assujetties, Victoria Mas a choisi une thématique historique qui ne peut laisser indifférent. La curiosité du lecteur se retrouve par ailleurs aiguillonnée par la tension maintenue tout au long du récit, qui, porté par une écriture agréable et fluide, coule jusqu'à son dénouement sans que fléchisse le plaisir de lecture.

On peut certes regretter que l'ensemble laisse une certaine impression de facilité et de superficialité : les personnages ne sont guère qu'esquissés, et l'histoire d'Eugénie et de Geneviève paraît au final très romancée et assez improbable. Elle est malgré tout suffisamment jolie et bien tournée pour que ces reproches restent au second plan et vous fassent, comme moi, juste passer de peu à côté du coup de coeur. Voici en tout cas un premier roman qui donne envie de découvrir les futurs ouvrages de son auteur. (4/5)


Citations :

Le début du siècle [19ème] laissa percer une lueur d’espoir : des médecins un peu plus appliqués prirent en charge le service de celles qu’on ne se lassait pas de nommer « les folles ». Des avancées médicales émergèrent ; la Salpêtrière devint un lieu de soins et de travaux neurologiques. Une toute nouvelle catégorie d’internées se forma dans les différents secteurs de l’enceinte : on les nomma hystériques, épileptiques, mélancoliques, maniaques ou démentielles. Les chaînes et les haillons laissèrent place à l’expérimentation sur leurs corps malades : les compresseurs ovariens parvenaient à calmer les crises d’hystérie ; l’introduction d’un fer chaud dans le vagin et l’utérus réduisait les symptômes cliniques ; les psychotropes – nitrite d’amyle, éther, chloroforme – calmaient les nerfs des filles ; l’application de métaux divers – zinc et aimants – sur les membres paralysés avait de réels effets bénéfiques. Et, avec l’arrivée de Charcot au milieu du siècle, la pratique de l’hypnose devint la nouvelle tendance médicale. Les cours publics du vendredi volaient la vedette aux pièces de boulevard, les internées étaient les nouvelles actrices de Paris, on citait les noms d’Augustine et de Blanche Wittman avec une curiosité parfois moqueuse, parfois charnelle. Car les folles pouvaient désormais susciter le désir. Leur attrait était paradoxal, elles soulevaient les craintes et les fantasmes, l’horreur et la sensualité. Lorsque, sous hypnose, une aliénée plongeait en crise d’hystérie devant un auditoire muet, on avait parfois moins l’impression d’observer un dysfonctionnement nerveux qu’une danse érotique désespérée. Les folles n’effrayaient plus, elles fascinaient. C’est de cet intérêt qu’était né, depuis plusieurs années, le bal de la mi-carême, leur bal, l’événement annuel de la capitale, où tous ceux qui pouvaient se vanter de détenir une invitation passaient les grilles d’un endroit autrement réservé aux malades mentales. Le temps d’un soir, un peu de Paris venait enfin à ces femmes qui attendaient tout de cette soirée costumée : un regard, un sourire, une caresse, un compliment, une promesse, une aide, une délivrance. Et pendant qu’elles espéraient, les yeux étrangers s’attardaient sur ces bêtes curieuses, ces femmes dysfonctionnelles, ces corps handicapés, et l’on parlait de ces folles des semaines après les avoir vues de près. Les femmes de la Salpêtrière n’étaient désormais plus des pestiférées dont on cherchait à cacher l’existence, mais des sujets de divertissement que l’on exposait en pleine lumière et sans remords.


Entre l’asile et la prison, on mettait à la Salpêtrière ce que Paris ne savait pas gérer : les malades et les femmes.  


Mais la folie des hommes n’est pas comparable à celle des femmes : les hommes l’exercent sur les autres ; les femmes, sur elles-mêmes.


Personne n’aime mieux les salles d’examen que les médecins eux-mêmes. Pour ces esprits pétris de science, c’est ici que les pathologies se découvrent, que le progrès se fait. Leurs mains jouissent de faire usage d’instruments qui terrifient ceux sur qui ils s’apprêtent à les utiliser. Pour ceux-là, ceux contraints de se mettre à nu, ce lieu est fait de craintes et d’incertitudes. Dans une salle d’examen, les deux individus qui s’y trouvent ne sont plus égaux : l’un évalue le sort de l’autre ; l’autre croit la parole du premier. L’un détermine sa carrière ; l’autre détermine sa vie. Le clivage est d’autant plus prononcé lorsqu’une femme passe les portes du bureau médical. Celle-ci offre à l’examen un corps à la fois désiré et incompris par celui qui le manipule. Un médecin pense toujours savoir mieux que son patient, et un homme pense toujours savoir mieux qu’une femme : c’est l’intuition de ce regard-là qui rend aujourd’hui anxieuses les jeunes femmes attendant leur évaluation.



Pour ces bourgeois, fascinés par les malades qu’ils ont l’occasion, une fois dans l’année, de côtoyer de près, ce bal vaut toutes les pièces de théâtre, toutes les soirées mondaines auxquelles ils assistent habituellement. Le temps d’un soir, la Salpêtrière fait se rejoindre deux mondes, deux classes, qui, sans ce prétexte, n’auraient jamais de raison, ni d’envie, de s’approcher.



Là résidait la différence entre le factuel et la fiction : avec le premier, l’émotion était impossible. On se contentait de données, de constatations. La fiction, au contraire, suscitait les passions, créait les débordements, bouleversait les esprits, elle n’appelait pas au raisonnement ni à la réflexion, mais entraînait les lecteurs – les lectrices, surtout – vers le désastre sentimental. Non seulement Geneviève n’y voyait aucun intérêt intellectuel, mais elle s’en méfiait. Aucun roman n’était donc autorisé dans le quartier des aliénées : il ne fallait pas prendre plus de risque à exciter les humeurs.



Ces gens qui l’ont jugée, qui m’ont jugée moi… leur jugement réside dans leur conviction. La foi inébranlable en une idée mène aux préjugés. T’ai-je dit combien je me sentais sereine, depuis que je doute ? Oui, il ne faut pas avoir de convictions : il faut pouvoir douter, de tout, des choses, de soi-même. Douter.