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mercredi 1 juillet 2026

Critique : "Vorace" de Malgorzata Lebda | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Vorace" de Lebda Malgorzata

a

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Vorace (Lakome)

Auteur : Malgorzata LEBDA

Traduction : Lydia WALERYSZAK

Parution : en polonais en 2023,
                   en français en 2026 (Noir sur Blanc)

Pages : 272

Accès au livre : ISBN 9782889831661  
                           en librairie

 

 

   

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Prix Empik 2023 de la découverte littéraire de l’année en Pologne
Finaliste du prix Niké 2024, qui récompense le meilleur livre polonais

Traversée par les grands questionnements, les émotions et les douleurs de notre temps, une jeune femme retourne dans le village de son enfance pour prendre soin de sa grand-mère mourante. Avec son amie Ann, qui est une étrangère, elle s’applique à réchauffer le corps et l’esprit de cette femme âgée dont elle vient : gratter, masser, nourrir la peau, apaiser les douleurs, tout en ravivant les souvenirs et l’émerveillement devant le monde. Lire des poèmes, des descriptions d’oiseaux, et, le plus possible, accueillir le vivant, les plantes, les insectes, les petits et les grands animaux, jusque sur le lit. De son côté, le grand-père s’affaire à réparer la maison, qui est un autre corps malade, lui aussi marqué par le passage du temps, lui aussi susceptible de se raconter.
Aux abords du village de Maj, il y a des champs, des renards, des étourneaux, des forêts dans le vent et la neige, et il y a un abattoir industriel qui ne s’arrête jamais.
Avec ce premier roman salué de toutes parts, la poétesse Małgorzata Lebda nous conduit dans la région des Beskides. Elle y dépeint les saisons changeantes, la lumière, les corps, la transmission de femme à femme, l’amour et la beauté fragile de l’existence.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Małgorzata Lebda est écrivaine, chercheuse, photographe et ultra-marathonienne (en 2021, elle a couru 1 113 kilomètres le long de la Vistule dans le cadre d’un projet d’activisme poétique intitulé « Lire l’eau »). Née en Pologne en 1985, elle a publié huit recueils de poèmes pour lesquels elle a reçu quantité de prix. Vorace, son premier roman, a été salué en Pologne comme la « découverte littéraire de l’année ». Avec Dunaj. Chyłe pola (2025), elle est honorée par le prix Kościelski, comme avant elle Mrożek, Stasiuk et Tokarczuk. 
Małgorzata Lebda vit avec des êtres humains et non humains dans la région montagneuse des Beskides.

 

Avis :

Avec pour thèmes l’usure du temps, la maladie et le deuil, ce premier roman polonais très remarqué transpose dans la fiction la vitalité prédatrice de la nature qui imprégnait déjà les poèmes de Małgorzata Lebda. Renvoyant dès le titre à cette dynamique de dévoration multiple, le récit déploie un univers où les forces biologiques, émotionnelles et paysagères obéissent à un mouvement d’érosion, d’appétit et de transformation.

Accompagnée de son amie d’enfance Ann, la narratrice revient dans son village natal pour veiller les derniers jours de sa grand‑mère, figure centrale dont la lente disparition aimante tout le récit. Tandis que, dans une sorte de réflexe instinctif, le grand‑père s’acharne à réparer et renforcer l’habitation – comme si consolider autour pouvait conjurer l’effondrement intérieur du corps malade –, les deux jeunes femmes prennent soin, en silence, de leur aînée. Leur intimité fusionnelle s'organise comme une barricade fragile au coeur d’un cadre rural pressuré de toutes parts : la nature proche, d’une vitalité à la fois somptueuse et maléfique, peuplée de créatures aussi merveilleuses que carnassières et animée d’une force vengeresse qui multiplie les glissements de terrain comme pour engloutir le village, répond aux prédations humaines, plus brutales encore, qui hantent l’abattoir voisin, omniprésent avec ses longues coulées de sang, ses remugles et les cris des bêtes promises à la mort. L’ensemble campe un théâtre oppressant où la voracité du monde, animale, tellurique et humaine, fait écho à celle de la maladie.

Situé dans les Beskides, chaîne montagneuse du sud de la Pologne dont Malgorzata Lebda est originaire, le roman puise dans ce territoire rude et forestier une puissance archaïque qui déborde largement le simple cadre géographique. Ces montagnes, faites de vallées encaissées, de forêts denses et de sols instables, forment un écosystème où la nature apparaît à la fois nourricière et menaçante, et où l’humain, jamais maître, reste exposé à des forces plus anciennes que lui. Dans cette configuration où les corps, les lieux et les forces naturelles semblent céder à une même logique insatiable, la narration transcende la chronique du deuil pour observer comment la vie se resserre autour de ce qui la ronge. Le prisme de la maladie contaminant l'entour et le paysage en même temps que les gestes et le relationnel, la nature, d'une vitalité traversée de pulsions destructrices, agit comme une présence souveraine, impitoyable dans la manière dont ses secousses souterraines font écho aux violences de l’abattoir – incarnation répugnante de la rapacité humaine. De cette porosité mortifère naît une tension narrative qui instille peu à peu un malaise face à un monde où tout mute, se dégrade et finit par périr, la vie réduite en menace et en sursis. Ainsi se dessine une vision âpre et charnelle de la fragilité du vivant où, du corps rongé par le cancer au sol qui s'effondre, rien n'échappe à la dramaturgie de l’usure et de la résistance.

Avec la force de son imaginaire, la densité travaillée de sa langue et sa façon de faire dialoguer finitude, violence et paysages millénaires, le livre se distingue autant par son écriture sensorielle, héritée de la poésie, que par sa capacité à incarner la nature en une puissance mythique, souffrante elle aussi, parfois hostile dans sa luxuriance étrange, miroir de la maladie et du vivant. Cette originalité formelle, frôlant la surcharge symbolique dans une atmosphère suffocante qui écrase presque l'intrigue et les personnages, désarçonne par son opacité et sa noirceur, tant le récit privilégie la vibration du monde à l’avancée narrative. Pourtant, ce roman de femmes et de transmission sororale, qui fait de la maison un refuge où circulent savoirs, entraide et gestes de soin comme langage face à la lourde présence de la mort, déploie une émotion d'autant plus touchante que totalement retenue et muette. Au croisement de l’attention minutieuse aux corps et de la violence du monde qui les entoure, se révèle une expérience de deuil où, dépassant le drame, se rejouent les liens, les héritages et la persistance têtue de la vie. (4/5)
 

samedi 7 juin 2025

[Rozycki, Tomasz] Les voleurs d'ampoules

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les voleurs d'ampoules
            (Złodzieje żarówek)

Auteur : Tomasz Rozycki

Traduction : Isabelle MACOR

Parution : en polonais en 2023
                   en français en 2025
                   (Noir sur Blanc)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Habitant au dixième et dernier étage d'une barre d'immeuble, chef-d'œuvre d'architecture brutaliste à l'époque du communisme tardif, Tadeusz s'est vu confier par son père une tâche difficile : aller porter un précieux, un miraculeux paquet de café en grains à M. Stefan, le seul voisin à posséder encore un de ces vieux moulins à manivelle.
L'expédition n'est pas facile, il faut s'aventurer tout au bout du couloir, qui fait plus de cent mètres et qui est toujours sombre, parce que les locataires ne cessent d'y voler les ampoules.
À la faveur de cette odyssée, Tomasz Różycki nous raconte le quartier de son enfance, avec ses monstres, ses demi-dieux, ses ragots, ses petites affaires et ses exploits de légende. Ithaque ? C'est un appartement de 35 m2 que Tadeusz habite avec ses frères et sœurs et leurs parents.
De même que la mémoire de l'auteur, ce long chemin obscur a tout du labyrinthe. Dans une prose tantôt lyrique, tantôt clinique, avec autant d'humour que de goût pour la rêverie, ce panorama d'une enfance au crépuscule de l'époque communiste est un enchantement.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Tomasz Różycki (né en 1970) est un poète polonais de grand renom, lauréat notamment du Prix de la Fondation Kościelski. Après des études de philologie romane à l’université Jagellonne de Cracovie, il enseigne la littérature et la langue françaises à l’université d’Opole. Il a traduit en polonais des œuvres de Stéphane Mallarmé, Arthur Rimbaud et Victor Segalen. Les Voleurs d’ampoules, son premier roman, lui a valu en 2023 le prestigieux Prix Grand Continent.

 

Avis :

Le Prix de la revue Le Grand Continent l’ayant choisi en 2023 pour promouvoir sa diffusion en cinq langues européennes, il nous est donné de découvrir en français l’un des derniers ouvrages du poète, essayiste et traducteur polonais Tomasz Rozycki, couronné il y a une vingtaine d’années du prestigieux Prix littéraire de la fondation Kościelski – le  « Nobel polonais des écrivains de moins de quarante ans ».

D’inspiration autobiographique, ce roman raconte, au travers de la fantaisie imaginative d’un jeune garçon, la vie dans un immeuble en Pologne à la fin de l’époque communiste. Ce jour-là, l’anniversaire du père coïncide avec une sorte de miracle. Après s’être relayée dès l’aube dans la queue devant l’hypermarché Megasam, la famille a réussi à se procurer ce dont elle avait depuis longtemps oublié le goût : un paquet de café en grains. Chargé de le porter chez M. Stefan, un voisin encore en possession d’un moulin à manivelle, le narrateur Tadeusz doit traverser la centaine de mètres de coursive puante, parcourue de courants d’air et peuplée de diverses bestioles réelles ou imaginaires qui, de buanderies en débarras ayant depuis longtemps perdu leurs ampoules électriques, parcourt sous les toits toute la longueur de leur barre d’immeuble.

Débute une aventure dont chaque pas en début de chapitres se retrouve le prétexte de digressions que le regard innocent mais affûté du garçon permet à l’auteur de charger d’un humour grinçant. Peu à peu se dessine, sur la grisaille d’un quotidien marqué par la pénurie, le mensonge des autorités et la peur de l’arrestation arbitraire, un formidable réseau de solidarité et de débrouillardise. Privés de tout ou presque, ces gens ont malgré tout conservé ce que rien ni personne n’aura pu leur prendre : leur dignité et leur humanité. C’est ainsi que, de longue et aventureuse traversée d’un couloir, le roman se fait métaphore de l’histoire d’un pays, voire même de toutes les populations d’Europe de l’Est.

Malgré ça et là quelques longueurs et imperfections de traduction, une lecture pleine d’humour et de poésie pour une ode à l’enfance, en même temps qu’une évocation sans aigreur ni nostalgie de la Pologne communiste. (3,5/5)

 

Citations :

(…) elle s’occupait de toutes sortes de papiers de la plus haute importance, dans un grand bâtiment, au département de la mise en application des procédures, où, pour entrer, il fallait d’abord déposer une demande écrite puis essayer d’obtenir la série adéquate de tampons. Et puisque ces tampons reposaient dans son tiroir, elle n’avait pas à craindre un afflux de demandeurs. On ne savait pas exactement ce qu’elle faisait, assise à son bureau avec sa petite pile de papiers, à côté de ses collègues du même genre, occupées aux mêmes tâches – sans doute ne savait-elle pas elle-même précisément en quoi consistait son travail dans l’institution.


De cette époque, je me souviens parfaitement comment un jour d’hiver quelqu’un est mort dans le magasin après plusieurs heures d’attente, debout dans la queue pour l’un des étalages. On avait recouvert le mort de journaux et on l’avait placé sur le parapet dans l’attente des secours, qui étaient arrivés plus d’une heure après et, ayant constaté le décès, avaient disparu. Ensuite, une patrouille de police était venue pour vérifier l’identité du cadavre, puis elle avait surveillé les gens de loin, depuis la voiture garée de l’autre côté de la rue, comme l’a affirmé Stefan – peut-être soixante-dix, bon, tout au plus cent mètres plus loin. Le magasin était chichement éclairé, mais on voyait de loin le cadavre qui gisait depuis longtemps sur le parapet, tout près des vitrines. Et pendant ce temps, à côté, une immense file d’attente de plusieurs centaines de personnes s’avançait sans émotion à un rythme de tortue vers le comptoir où, à l’instant, on venait d’apporter un chargement de beurre et de charcuterie. Tous, se balançant d’un pied sur l’autre, soupiraient quand ils se retrouvaient près du cadavre, ou bien ils l’ignoraient, poursuivant leurs querelles, en s’envoyant : « Monsieur, vous n’étiez pas à cette place », ou bien : « Madame, vous allez où en poussant comme ça ?! » Les employés de la morgue ou d’une entreprise de pompes funèbres étaient arrivés très tard et avaient enfin emporté le défunt, libérant la place sur le parapet où pouvaient désormais s’appuyer les plus âgées des propriétaires de jambes enflées et de varices, fatiguées par une attente de plusieurs heures. Le magasin continuait de fonctionner, la file était là, les gens avaient besoin de beurre et de saucisson. Malgré la distribution des tickets, la marchandise était incroyablement difficile à se procurer, il fallait parfois faire la queue jour et nuit pour obtenir la ration mensuelle prévue pour chaque citoyen. 1 000 grammes de farine, 500 grammes de sucre, 250 grammes de bonbons, 1 000 grammes de céréales, six paquets de cigarettes, 375 grammes de graisse, 100 grammes de lessive, 100 grammes de produits chocolatés, 300 grammes de bœuf/veau avec os, une bouteille d’alcool, du coton et éventuellement du papier toilette en échange de vieux papiers. Le système d’attribution des tickets de rationnement a eu pour conséquence le marché des tickets. Le change ressemblait à ceci : contre trois tickets de cigarettes, on pouvait obtenir une bouteille de vodka, et contre des tickets de sucreries et de tabac, deux bouteilles même. La ration de chaussettes pouvait être échangée contre un ticket de rationnement de bœuf avec os, éventuellement contre deux paquets de café ou deux savons. Parfait, sauf que le café ne faisait son apparition que rarement dans les magasins. Les plus chers étaient les coupons d’essence et les alliances de mariage (les rations de farine et de riz étaient les moins bien cotées). On faisait la queue – principalement pour la viande, qui ne se présentait pas souvent – et ce, dès la nuit noire. Le premier se plaçait dans la file à quatre heures du matin, ensuite arrivait la grand-mère pour la relève, car celui-ci allait au travail, puis les enfants rentraient de l’école et remplaçaient la grand-mère, et au moment culminant apparaissait la mère, venue pour faire les courses au comptoir même. La file de plusieurs heures ondulait le long du bâtiment du Megasam, parfois elle allait plus loin, traversait la pelouse pour atteindre l’arrêt d’autobus proche. Les passagers qui arrivaient en autobus, l’ayant aperçue de loin par les vitres, descendaient fréquemment, alertés, pour s’enquérir de l’arrivage – la vue d’une longue file éveillait l’espoir de quelque chose de particulièrement rare et raffiné, comme par exemple le coton hygiénique ou le papier toilette. 


Car en général le lecteur ne voit rien hormis lui-même, ou bien éventuellement le monde représenté et les héros du monde représenté, c’est-à-dire les soi-disant protagonistes. Bah, plus le lecteur se voit lui-même, plus il fait l’éloge du livre : Brillant ! cela parle de la vraie vie ! ou bien : Parfaite construction, ça vous emporte.


 

dimanche 17 décembre 2023

[Tuszynska, Agata] Le jongleur

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le jongleur (Żongler)

Auteur : Agata TUSZYNSKA

Traduction : Isabelle JANNES-KALINOWSKI

Parution :  2022 en polonais,
                   2023 en français (Stock)

Pages : 568

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

« Prénom ? Roman, Romain, Romouchka, Émile.
Nom de famille ? Kacew, de Kacew, Gari, Gary, Ajar, Sinibaldi, Bogat. 
Lieu de naissance : Wilno, Koursk, Moscou, steppes russes, en 1914, en mai, en décembre, dans l’après-midi… »
 
Difficile de mettre de l’ordre dans la biographie hors norme de Romain Gary, unique auteur à avoir reçu deux fois le Prix Goncourt (pour Les Racines du Ciel et La Vie devant soi), diplomate, scénariste, pilote de guerre, voyageur. Homme célèbre qui s’est suicidé en 1980 après une carrière littéraire fulgurante. Mystificateur. Enfin, illusionniste qui jonglait avec les faits et les inventions, avec ses histoires et celles qu’il entendait, créateur infatigable de son opus magnum : sa propre biographie.
 
Seule Agata Tuszyska, l’autrice de Wiera Gran l’Accusée et de La Fiancée de Bruno Schulz pouvait relever ce défi ! Elle se met en scène, enquête pour chercher la vérité, tente de dévoiler les nombreux portraits de son personnage et engage avec lui un dialogue tout en essayant de résoudre les mystères de l’identité juive de l’auteur de La Promesse de l’aube et de la sienne. Elle évoque sa mère dominatrice et fascinante, Nina Owczyska, leur séjour de plusieurs années à Varsovie dans les années 1920, la route pour Nice, les deux mariages tempétueux de l’écrivain (dont celui avec la star de Hollywood Jean Seberg), sa carrière artistique et celle de diplomate. Elle raconte sa faiblesse pour les pseudonymes, les destins parallèles et le jeu. 
Dans Le Jongleur, Agata Tuszyska peint un portrait unique de Romain Gary, et montre comment son personnage va au-delà des limites de la pirouette artistique et des responsabilités humaines. Jongler devient ainsi la métaphore de l’art.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Agata Tuszyska est née en 1957 à Varsovie. Romancière, poète, biographe, ses œuvres ont été saluées par la critique internationale ainsi que par ses pairs, notamment Paul Auster. Elle est notamment l’autrice des Disciples de Schulz, Singer, paysages de la mémoire, Exercices de la perte, La fiancée de Bruno Schulz, Wiera Gran l’Accusée, Une histoire familiale de la peur et Affaires personnelles.

 

 

Avis :

Toute sa vie, Romain Gary aura brouillé les pistes, reconstruisant sans cesse son personnage, accumulant les affabulations, se dédoublant en multiples identités, faisant en définitive de son existence un véritable matériau créatif, malléable, sublimable jusqu’à l’oeuvre d’art. Jusqu’à s’y perdre aussi, pris à son propre piège. L’universitaire, journaliste et écrivain polonaise Agata Tuszynska, connue pour ses biographies et ses récits d’inspiration autobiographique, évoque le parcours de ce « jongleur » d’exception, aviateur et Compagnon de la Libération, diplomate et écrivain aux deux prix Goncourt, dans un récit documenté où se mêlent des éléments de sa propre histoire.

Roman Kacew, Romain Gary, Fosco Sinibaldi, Shatan Bogat, Emile Ajar : le romancier s’est si bien démultiplié pour mieux se réinventer qu’il a fini par se retrouver menacé par son propre double. Bien avant ce summum de la mystification, il n’avait cessé de réécrire ses différents rôles, se choisissant une ascendance tartare et une filiation avec le comédien et réalisateur russe Ivan Mosjoukine, s’affirmant demi-juif seulement et fils unique sans père. D’ailleurs, qui ne connaît l’amour follement fusionnel, au coeur de La promesse de l’aube, qui l’unit si exclusivement à sa mère ? Pourtant, l’écrivain avait bel et bien des demi-frères et sœur, dont il ne parla jamais : Walentyna et Pawel, issus des secondes noces de son père Leïb Kacew et morts adolescents en déportation, mais aussi Josef, enfant d’un premier mariage de sa mère Mina, et qui, lorsque Roman avait huit ans, vécut un an sous leur toit, à Wilno en Pologne – aujourd’hui Vilnius en Lituanie.

Rendue particulièrement sensible, par ses propres origines et par les silences de sa mère rescapée du ghetto de Varsovie, au vécu du jeune Roman, sauvé quant à lui par leur départ pour Nice, sa mère et lui, en toute fin des années 1920, Agata Tuszynska a fouillé les archives, parcouru les lieux sur les traces de l’enfant, du jeune homme, puis de l’homme et des siens. Avec autant de méthode que d’empathie et de finesse, elle lève les zones d’ombre, rectifie les mensonges et les omissions tous révélateurs de vérités psychologiques profondes, reconstitue dans toute sa complexité la personnalité de Gary, ses formidables ressorts en même temps que ses failles et blessures. Loin de la biographie distanciée, son récit la voit s’impliquer personnellement, s’adresser à l’écrivain comme si elle lui tendait le miroir qui le dévoilait conteur de son propre mythe, enfin en dresser un portrait sans concession, débarrassé de sa sublimation romanesque. Toujours, dans cette narration, le parcours de Gary apparaît marqué à l'encre indélébile de l'Histoire, plus précisément, - et c'est là que le vécu de l'auteur contribue à sa perspicacité - à jamais infléchi par la déflagration de la Shoah et par ses répercussions sans fin sur la mémoire et la manière d’être des survivants et de leurs descendants.

A la fois très personnel et solidement étayé par un important travail d’enquête et de documentation, le regard hautement empathique d’Agata Tuszynska fait place nette des idées reçues pour un portrait réaliste, en tout point fascinant, d’un homme qui, non content de son destin déjà exceptionnel, s’attacha constamment à le réécrire. (4/5)

 

 

Citations :

Miłosz a passé sa vie à se battre pour ne pas perdre sa maison spirituelle. La mythologie de ses plus jeunes années l’a fortement marqué. Plus il était éloigné de la terre de son enfance, en Californie par exemple, plus il cherchait un lien avec son être ancien, celui de Szetejnie et de Wilno. D’où cet attachement à la langue polonaise. Il s’y installait comme dans une forteresse et remontait le pont-levis. Peu importe ce qui se passait autour. Il était chez lui.
Roman Kacew ne possédait pas ce genre de berceau. Est-ce pour cette raison qu’il erra de par le monde sans jamais trouver de répit ?
Il connaissait le yiddish, mais il ne savait pas lire le livre du monde. Ou bien ne le voulait-il pas. Il a éludé les histoires de famille, sa mère devait lui suffire et compenser pour toutes celles-là. Dans ses récits, il n’y a ni tantes, ni oncles, ni cousines ni cousins, pas de grands-mères, il n’y a aucun signe de tous ces bubbe meises, ces histoires juives qu’on raconte à la maison et qui deviennent des légendes. Qui aime quoi, qui fait quoi, qui lit quoi, qui a envie de quoi…  
Pas non plus de grands-parents qu’il devait pourtant connaître, aucune femme à part sa mère. C’est en elle qu’il a enfermé tout son bagage émotionnel. Ce qui est frappant, c’est cette absence totale de curiosité pour le passé familial. Comme s’il s’en fichait, comme s’il venait de nulle part.
 

Roman admirait ce casse-cou qui pouvait en même temps jongler avec huit balles, se raser, taper des pieds et siffler une chanson à la mode. Les descriptions de ses représentations virtuoses remplissent les pages de ses livres. Dans plusieurs variantes brillantes. Trop nombreuses, peut-être ? « Le grand Rastelli, un pied sur un goulot de bouteille, fait tourner deux cerceaux sur l’autre pied replié derrière lui, tout en tenant une canne sur son nez, un ballon sur la canne, un verre d’eau sur le ballon, et jonglant en même temps avec sept balles. »
Mais cela allait au-delà de l’émerveillement devant tous ces cerceaux, ballons et balles en mouvement. Gary a fait de Rastelli un symbole du talent artistique, de l’art en général. Écrire était pour lui un moyen d’approcher cette perfection. Toute son œuvre témoigne d’une fascination pour le monde des magiciens et des jongleurs. Il adorait les clowns, les bouffons, les illusionnistes, les mangeurs d’étoiles de toutes sortes, les magiciens qui transforment le réel banal en irréel coloré. Le terme « jongler » prenant parfois plusieurs nuances. Pendant des années il est allé à leur recherche, pour les décrire, convaincu qu’ils étaient les détenteurs du secret de la perfection. Tout comme eux, il voulait se défaire des lois de la nature. Donner aux autres un sentiment d’illusion et leur permettre de croire à l’impossible. À une fiction créée avec aisance.
 

Pour Gary, il était dorénavant question de la balle supplémentaire (...). Rastelli était un maître, mais comme tout ce qui est humain il était contaminé par l’imperfection et condamné à l’échec. Pour l’auteur, le jongleur n’était pas mort du fait d’un hasard idiot mais du profond désespoir de n’avoir jamais pu saisir encore une autre balle. La seule qui comptait réellement pour lui. Celle qui offrait un passeport pour la perfection. Il a souvent dit que s’il avait pu percer le mystère de Rastelli, il aurait peut-être évité de nombreuses catastrophes. Encore une fausse piste. Car est-ce là un grand secret ?  
Le jeune Roman adolescent a encore le temps de se poser les questions ultimes. Celles qui peuvent mener au désespoir. La balle insaisissable est le fondement de l’art, la route vers l’excellence. La septième ? La huitième ? Peu importe. Ce qui importe, c’est que ce soit la dernière. Car peut-on vivre en ayant atteint la limite de ses capacités ? Cela en vaut-il la peine ?
Et cette dernière balle ne se cache-t-elle pas dans le barillet d’un revolver Smith & Wesson ? Il connaissait le polonais, et comme en français, le mot balle (kula) est synonyme de projectile.
 
 
Ce n’est que des années plus tard qu’il comprendrait cette triste vérité connue des adeptes de l’écriture. Le nombre de pages ne garantit rien. Pire – le succès, la gloire ne garantissent rien. Les simulacres et les masques d’écrivain non plus. Tout aussi audacieux et bigarrés soient-ils. Au bout du compte on reste devant son bureau et sa feuille de papier, devant ses balles de jonglage – seul.
Pouvait-il prévoir qu’un jour dans sa vie d’adulte, d’écrivain, il dirait que la création était un subterfuge qui lui permettait d’échapper au poids insupportable de l’existence, à la mort qui nous renvoie à notre être terrestre ?


Nos succès n’existent et n’ont une force réelle que dans les yeux de nos proches.


Le kaléidoscope est un souvenir d’enfance. Je ne savais pas qu’il deviendrait un jour un modèle philosophique de perception de la mémoire et du passé. La révélation que tout n’est ni plus ni moins qu’un agencement de miroirs en triangle. Une illusion d’optique. Un chatoiement. Une vision trompeuse basée sur les émotions du moment. Réelle juste au présent. Ni avant, ni après. La raconter, c’est du passé, une fiction. C’est-à-dire une invention.


Il traitait la vérité d’une manière particulière. Il ne respectait pas ses principes, préférant en décliner les variantes. Au rythme de son propre manège. Selon les règles du jonglage, car pour lui tout art s’y apparentait.
Il l’évoqua plusieurs fois. Dans des entretiens et dans sa prose : « Je dis ce qui me plaît, je crée ce que je veux, j’invente avec l’abandon de la sincérité la plus complète, dans la fidélité scrupuleuse à moi-même. » S’il y a çà et là du mensonge, c’est par souci de la vérité.
Dans ses livres, il fait l’éloge de l’illusion, pas de la vérité. Comme dans une légende. Peut-être parce que la fiction contient des vitamines stimulantes. Elle est plus intéressante racontée avec talent. Elle satisfait le besoin infantile de miracle, essentiel dans son histoire.
Truman Capote avait la même tendance. « Ne laissez jamais la vérité gâcher une bonne histoire », disait-il. Pour certains, c’est le b.a.-ba de la puissance littéraire.


Des années plus tard il écrira que la haine contre les Allemands l’avait quitté. Il examina le fondement du côté inhumain du nazisme. Il fallait reconnaître pour le bien de tous : « ce côté inhumain fait partie de l’humain. Tant qu’on ne reconnaîtra pas que l’inhumanité est chose humaine, on restera dans le mensonge pieux. »
Il disait que c’était un hasard si cela avait été le tour des Allemands. Il considérait que d’autres nations pourraient prendre la relève une fois le nazisme chassé. « Et si le nazisme n’était pas une monstruosité inhumaine ? S’il était humain ? S’il était un aveu, une vérité cachée, refoulée, camouflée, niée, tapie au fond de nous-mêmes, mais qui finit toujours par resurgir ? »  
« On ne va pas discuter pour savoir si c’est “eux”, “moi”, “je”, “les nôtres” ou “les autres”, mon vieux. C’est toujours nous. » 


Il avait coutume de dire : « Il n’est pas bon d’être tellement aimé, si jeune, si tôt. Ça vous donne de mauvaises habitudes. On croit que c’est arrivé. On croit que ça existe ailleurs, que ça peut se retrouver. On compte là-dessus. On regarde, on espère, on attend. Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. On est obligé ensuite de manger froid jusqu’à la fin de ses jours. Après cela, chaque fois qu’une femme vous prend ans ses bras et vous serre sur son cœur, ce ne sont plus que des condoléances. On revient toujours gueuler sur la tombe de sa mère comme un chien abandonné. Jamais plus, jamais plus, jamais plus. […] Il n’y a plus de puits, il n’y a que des mirages. Vous avez fait, dès la première lueur de l’aube, une étude très serrée de l’amour et vous avez sur vous de la documentation. Partout où vous allez, vous portez en vous le poison des comparaisons et vous passez votre temps à attendre ce que vous avez déjà reçu. Je ne dis pas qu’il faille empêcher les mères d’aimer leurs petits. Je dis simplement qu’il vaut mieux que les mères aient encore quelqu’un d’autre à aimer. Si ma mère avait eu un amant, je n’aurais pas passé ma vie à mourir de soif auprès de chaque fontaine. »


« Je l’ai rencontré une ou deux fois, mais je ne l’aimais pas. Il était profondément névrosé. Il a joué le dur toute sa vie, mais Dieu seul sait ce qu’il cachait à l’intérieur, quelle angoisse. Il avait bâti tout son personnage sur le machisme, mais je crois bien que la vérité était très différente. » Gary décrit là Hemingway. Ou bien lui-même ? Possible, car cela pourrait s’adapter à n’importe quel personnage distingué des dieux. « On peut être un très grand écrivain et un assez pauvre type… Car on met le meilleur de ce qu’on est dans son œuvre et on garde le reste pour soi-même… »


Il ne comprenait pas cette curiosité pour la vie privée des créateurs. Selon lui, cela prouvait un manque d’intérêt pour l’art. « Quand j’ai faim, disait-il, je ne vérifie pas la biographie du boulanger. »
« Finalement, qu’est-ce qu’un artiste ? » se demandait-il. Il répondait avec un aplomb immuable : « Son œuvre. » Il voulait qu’on ne juge que ses livres. Comme s’il matérialisait en mots tous les biens qu’il possédait.


Pulsion, voir le monde, plaisir du changement. Pour lui, c’était l’amour de la vie, pas du donjuanisme. Il jurait ne pas se lasser de la découverte. Affamé, glouton, acharné. Il absorbait la vie, jamais rassasié. Encore un personnage, encore une rencontre. Il écrivait aussi pour devenir quelqu’un d’autre. Vivre une autre histoire que la sienne. Se libérer de lui-même.
On aurait dit qu’il cherchait à trouver et à fuir simultanément sa propre image dans le miroir. Multipliant les visages, les angles, les reflets jusqu’à la fragmentation.


Selon lui, écrire c’était fuir le monde. Il s’enfermait de longues heures dans son cabinet pour être vraiment lui-même, comme il le disait. Il n’était « heureux » – définition du bonheur à utiliser avec précaution – que lorsqu’il invoquait des personnages littéraires. Il leur donnait l’ordre de vivre et d’aimer. Dans sa prose, ils y parvenaient parfois. Il se sentait en sécurité dans les destins étrangers. Dans le sien, moins.


Le silence entourait la judéité tout autant en Israël qu’aux États-Unis où se trouvaient la plupart des survivants. Le jeune État préférait les mythes fondateurs héroïques et les Américains voulaient eux aussi regarder vers l’avenir, pas derrière eux où s’agitaient les spectres effrayants de la guerre. On parlait, d’ailleurs de manière générale, d’Holocauste ou d’Extermination.
Le terme « Shoah » n’existait pas. C’est Claude Lanzmann qui l’employa, à la surprise de beaucoup de gens, en 1985, intitulant ainsi son célèbre documentaire. Gary fut un des premiers à faire entrer le thème de l’extermination des Juifs dans la littérature française. Avec Elie Wiesel, Anna Langfus, Piotr Rawicz. Sa voix est pourtant différente. Pas de larmes ou de demande de pitié, pas de chagrin ni de souffrance des victimes. Mais plutôt un rire bruyant, un humour sardonique, de la provocation cynique.
Il traitait l’humour comme une « façon habile de désamorcer le réel au moment même où il va vous tomber dessus ». Il lui devait ses « seuls instants véritables de triomphe sur l’adversité. » Il disait : « Le comique a une grande vertu : c’est un lieu sûr ou le sérieux peut se réfugier et survivre. » Ses personnages le pratiquaient. Lui beaucoup moins. Pourtant il reconnaissait sa capacité à vaincre le désespoir.
Il dit aussi : « C’est comme ça : vous marchez dans les villes allemandes – et aussi à Varsovie, à Łódź et ailleurs – et ça sent le Juif. Oui, les rues sont pleines de Juifs qui ne sont pas là. C’est une impression saisissante. » Les morts dominent les vivants.


Les nazis étaient des humains, insistait-il. Il faut regarder la vérité en face. Ou bien dans le miroir ? « Les nazis étaient humains, et ce qu’il y avait d’humain en eux, c’était leur inhumanité. »


Gary a rendu visite au créateur de l’inspecteur Maigret en Amérique, ils ont passé quelques jours ensemble. Je ne sais pas s’ils purent évoquer les questions masculines essentielles, ils étaient en compagnie de leurs femmes. Je ne sais pas si cette rencontre prit la forme d’un combat de coqs pour savoir qui avait la plume la plus puissante. Ils ont dû s’accorder sur le fait que les relations affectives avec les femmes affaiblissent la force créatrice. Simenon avait accusé sa maîtresse Joséphine Baker de le distraire dans son travail et d’avoir réduit sa production littéraire d’au moins douze romans en un an (!). On dirait une blague, mais c’est un fait, unique en son genre.


Des années plus tard, aujourd’hui, beaucoup de ses lecteurs penseront que Gary a réussi son stratagème, qu’il a ridiculisé les imbéciles qui à coups de sentences littéraires condamnaient les vrais écrivains au néant. D’un côté ce n’est pas faux. Un écrivain « terminé » a vu son livre récompensé par le jury du prix Goncourt. Et ceux qui ne tarissaient plus d’éloges pour Ajar sont ceux-là mêmes qui traînaient Gary dans la boue. Mais d’un autre côté, ce Gary/Ajar victorieux sortait de chez lui avec un revolver dans la poche de son manteau. (Même si le barillet de son Smith & Wesson était toujours vide.) À Paris comme à Genève. Il avait tellement peur de tout. De se faire aborder, insulter, attaquer.


Les critiques qui lui avaient fait une « gueule » (comme chez Gombrowicz), qui l’avaient catalogué une fois pour toutes sans avoir même touché un de ses livres – voilà la première raison de la création d’Ajar. (…)
La deuxième raison était sûrement plus sérieuse – la tentation protéenne de multiplicité, d’être soi-même dans plusieurs personnes, bouger, jongler. Le charme revigorant de la nouveauté. De nouveaux livres et si possible au passage une nouvelle vie.


« J’assistais en spectateur à ma deuxième vie », reconnaissait-il avec fierté. « Aucun des critiques n’avait reconnu ma voix et pourtant c’était la même sensibilité. » C’est étrange, lui qui ne se faisait aucune illusion quant aux aptitudes intellectuelles et morales des critiques parisiens, il courait pourtant après leur reconnaissance. Malgré son succès aux États-Unis et dans le monde entier, d’ailleurs.


 

dimanche 14 mai 2023

[Bednarski, Piotr] Un goût de sel

 


 

J'ai aimé

 

Titre : Un goût de sel (Rejsy po arcydzielo)

Auteur : Piotr BEDNARSKI

Parution : 2006 en polonais,
                  2008/2014 en français (Autrement,
                  Le Livre de Poche)

Pages : 168

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

S’engager comme matelot pour découvrir le monde, comprendre les hommes, et écrire un chef-d’oeuvre : tel est le projet de Petia. Le petit garçon des Neiges bleues a survécu à la perte de ses parents morts au Goulag. Les années ont passé, son exil forcé en Sibérie a pris fin, et il est revenu en Pologne. Mais à vingt-quatre ans, Petia choisit de quitter une seconde fois sa patrie. De port en port, de nouvelles aventures l’attendent, avec leur lot d’indifférence et de cruauté, mais également de rencontres qui lui donnent la force de continuer à croire en l’humanité. Par-delà les frontières, avec l’écriture pour tout viatique, le jeune homme poursuit sa quête d’une patrie spirituelle.

Le second récit autobiographique, bouleversant, de l’auteur des Neiges bleues.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Piotr Bednarski est né en 1934 à Horeszkowce, une ville de la Pologne orientale envahie par les Soviétiques en septembre 1939. Déporté en Sibérie avec les siens durant la guerre, il sera le seul rescapé de sa famille. Rentré en Pologne, il suit une formation d’instituteur, mais sa passion de la mer le détourne de l’enseignement : il passera toute sa vie professionnelle dans la marine marchande. Piotr Bednarski est l’auteur de nombreux romans, de nouvelles et de poèmes ; Les Neiges bleues est son premier roman traduit en français.

 

Avis :

Après Les Neiges bleues qui relatait avec une extraordinaire poésie son enfance en Sibérie, où sa famille polonaise avait été déportée en 1939, Piotr Bednarski poursuit sa narration autobiographique avec la réalisation de son rêve de toujours : devenir marin. Il a désormais vingt-quatre ans. Ses parents sont morts en exil et c’est avec ses grands-parents qu’il est revenu dans les Marches de l’Est, cette partie orientale de la Pologne attribuée à l’Ukraine et à la Biélorussie en 1945. Lui qui, depuis ses cinq ans, a d’abord vécu déplacé avant que ce ne soit le déplacement des frontières qui fasse de lui un étranger sur sa terre natale, a décidé de partir encore, appelé par le vent du large.

Il ira d’engagement en engagement, de chalutiers en cargos, goûter le sel de la vie en même temps que celui de la mer. Son apprentissage commence dans la violence, quand l’équipage de son premier bateau se croit maudit par la présence à bord du Juif qu’il est. Ce ne sera donc pas seulement à la rudesse de la vie en mer, avec ses campagnes de six mois à rendre fou entre tempêtes infernales, brouillards et icebergs, prisonnier d’« un camp de travail d’où on ne s’échappe pas, à moins de mourir » - et en effet, omniprésente, la mort n’y pardonne pas la moindre erreur -, avec ses escales noyées dans l’alcool pour boucher « les trous béants, ouverts par la réalité » et se « garder de la folie », mais également au tout aussi cruel et dangereux commerce des hommes - et des femmes -, que, dans le huis clos de la vie à bord, et de port en port, Petia va devoir se frotter.

Toujours au fil de courts chapitres stroboscopiques qui, en moins de deux cents pages, réussissent à brosser un tableau d’ensemble d’une impressionnante densité, la langue magnifique de poésie de Piotr Bednarski nous entraîne dans quelques bas-fonds des comportements humains qui ne parviennent pas à obscurcir la part la plus lumineuse de l’humanité à laquelle il s’accroche. Il y a d’abord la formidable affection qui le lit à ses grands-parents, touchants dans la simplicité de leur sincérité et dans leur dignité de personnages meurtris ; puis quelques liens forts d’amour, de solidarité et d’amitié ; enfin, d’une façon qui pourra déconcerter, une très présente quête spirituelle qui vient peupler la vie de Petia, en particulier quand l’alcool ou la fièvre s’en mêlent, de rêves mystiques et de conversations avec anges et démons.
 
Si les immenses qualités de plume de l’auteur et l’intensité de ses pérégrinations maritimes rendent cette lecture aussi fascinante qu’agréable, ses divagations mystiques ont chez moi suffisamment rompu le charme pour qu’hélas, la magie des Neiges bleues fonde quelque peu sous l’effet du sel contenu dans ce second volet. Un goût de sel n’en reste pas moins un grand livre, empli d’un indéniable talent. (3,5/5)

 

 

Citations : 

Une maladie rongeait grand-père. (…)
Une fois, après le déjeuner, il me confia que pendant ses périodes de maladie il voyait chaque homme dans toute sa beauté, en totalité, jusqu’à la moelle des os. Et il voyait aussi les pensées. « Ce n’est pas une vue réconfortante. Aucune bête n’est aussi astucieuse, cruelle et inhumaine que l’homme. À voir l’âme humaine, on est pris de peur. Dans le décompte final, l’homme ne pèsera rien. »


— Quand nous sommes revenus de l’exil, on se moquait de mon accent chantant, on me bousculait. Jusqu’à la fin des études j’étais pour tout le monde un bolchevik, et jusqu’à ce jour on me surnomme le Moscovite, comme si les Marches n’étaient pas en Pologne.      
— Nos Marches, elles n’existent plus. On nous enterrera dans une terre étrangère. On nous a dispersés par le monde comme l’ivraie au milieu des blés. Tu es mal ici – comme moi d’ailleurs –, alors il te faut partir, sinon ta vie serait gâchée. Or, la vie est brève ; alors fais attention à ce que tu fabriques. Tu es né pour mourir, mais entre les deux il te faut changer en toi des choses, t’améliorer, et en même temps améliorer le monde – tu es né pour ça. Nous ne naissons pas pour la mort seulement, mais contre elle et pour la contrarier, pour s’amender, pour ne pas mourir tout entier. Traite chaque jour comme le premier jour, et essaie de ne jamais te sentir vieux.


En regardant le grand-père Teo on avait l’impression qu’un personnage de Michel-Ange avait quitté, par un moyen connu de lui seul, la fresque de la chapelle Sixtine pour partir dans le monde. À moi, il m’avait dit qu’il avait été le fruit de sa propre imagination, celle qui contient tout – à condition de la comprendre, d’avoir le don de se retrouver dans ses labyrinthes et dans ses passages périlleux.


Tu pars dans le vaste monde, fiston, pour aller du monde oriental vers le monde occidental, du royaume du mal vers le royaume d’un mal différent. Ne crains rien, mais fais attention à ceux qui ont des yeux de plomb. Ce sont des démons. Pars, vogue à la recherche de ta Toison d’or. Tu vas, toi aussi, lutter contre Dieu. C’est dans la nature de l’homme. Tu dois Lui reprocher tout, jusqu’au caillou qui dans ta chaussure blesse le pied. Souviens-toi, tu es fait de la même matière que Lui. Ne te laisse jamais intimider. La Toison d’or est cachée en toi-même. Tu vas la trouver, tu vas t’étonner au point d’en faire le chef-d’œuvre dont tu rêves. 


Six mois d’Atlantique nord, avec ses tempêtes effrayantes, ses brouillards et ses icebergs – de quoi vous rendre fou. Un chalutier n’est pas un bateau de plaisance ni même un porte-conteneurs, c’est un camp de travail d’où on ne s’échappe pas, à moins de mourir. La mer sans soleil, le temps sans calendrier. Et autour, sur des centaines de milles, tout guette la moindre erreur pour donner la mort. 
 

Le vent forcissait, aussi bien les nuages que la météo à la radio ne promettaient ni paix ni accalmie, mais le filet plongea de nouveau et le chalutier recommença comme un bagnard à labourer les vagues que couvrait déjà la blancheur de renoncules printanières. Le vent s’emparait de brassées de ces fleurs, arrachait leurs pétales pour les transmuer en particules de brume.      
Toute tempête est majestueuse. Et effrayante, comme le feu dans le Sinaï. J’avais eu l’occasion de voir des icônes orthodoxes et d’éprouver leur magie ; la mer me faisait un effet semblable. J’avais souvent l’impression que le chalutier, comme le char de feu du prophète Élie, nous emportait au ciel.      
J’avais vingt-quatre ans et ne craignais rien hormis Dieu ; la tempête était pour moi une sorte d’aventure, une épreuve, elle révélait une réalité sans cesse changeante et elle m’exprimait aussi. La mer m’enivrait. Je l’aimais d’un amour au premier regard. Chaque voyage était comme la sortie d’Égypte et l’errance dans le désert. Aucun amour n’est simple, mais l’amour de la mer est le plus difficile. C’est un défi, une épreuve. Elle est belle et tendre, cruelle et inflexible. Elle octroie généreusement le ciel, mais fait aussi cadeau de l’enfer. Et si on la néglige, elle tue.


À trois heures du matin je passai la barre au bosco. Les projecteurs éclairaient la mer des deux bords du bateau. La beauté de l’eau arctique se muait en éclaboussures, en creux et en collines écumeuses. On n’y trouvait pas la caresse de la terre. L’océan ne connaît pas la tendresse, il est comme un puissant animal qui guette la moindre faute de l’homme pour le dévorer. Il exploite chaque faux pas, il se glisse dans toute fissure pour que son sel soit plus proche du sang de la vie humaine. Peut-être garde-t-il la mémoire de l’homme, la mémoire du fait que nos très lointains ancêtres le trahirent pour la terre, qu’ils préférèrent la verdure de l’herbe et le bleu du ciel. Oui, ils le trahirent, or on ne pardonne pas une trahison, elle fait mal jusqu’à la mort. L’océan vit, et se souvient. 


J’avais goûté de la gnole en Russie quand j’avais à peine cinq ans, l’ivresse ne m’était pas étrangère et parfois même – indispensable. L’alcool était comme de la glaise avec laquelle je bouchais les trous béants, ouverts par la réalité, il m’aidait à me garder de la folie.


Cela avait toujours été une joie pour moi de partir naviguer. La mer recèle tant de promesses, de quoi assouvir toutes les imaginations.      Elle est comme la religion ; plus ardemment on prie, mieux on se rend compte qu’on n’arrivera jamais au bout, qu’un horizon ouvert et illimité sera toujours devant. Et là-haut, derrière cette limite, il y a Dieu. Peut-être est-ce pour cette raison que tant de mystiques créent leur langue particulière. En mer, des hommes dotés de telles possibilités, on les appelle des benêts. J’étais un de ceux-là.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
Les Neiges bleues
 

 


 

vendredi 12 mai 2023

[Bednarski, Piotr] Les neiges bleues

 


 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Les neiges bleues
            (
Blekitne Sniegi)     

Auteur : Piotr BEDNARSKI

Traduction : Jacques BURKO

Parution : 1996 en polonais,
                   2004 en français (Autrement)

Pages : 144

 

 

 

 
 

 

Présentation de l'éditeur : 

Comme toujours de malheur, le gel arriva sans prévenir. Il suffit d’une seule nuit pour qu’il ouvrît son portail d’argent et semât soigneusement partout ses graines mortifères. Une oreille sensible pouvait percevoir un chuchotis comme celui du blé qui glisse dans la goulotte d’un moulin. Ceci signifiait que la température était tombée en dessous de moins quarante degrés. La neige se fit bleue et la limite entre terre et ciel s’estompa. Le soleil, dépouillé de sa splendeur et privé de son éclat, végétait désormais dans une misère prolétarienne. Le froid vif buvait toute sa chaude et vivifiante liqueur – désormais seuls le feu de bois, l’amour et trois cents grammes quotidiens d’un pain mêlé de cellulose et d’arêtes de poisson devaient nous défendre contre la mort.

Au cœur du système répressif soviétique des années 40, dans l’antichambre du Goulag, un petit garçon de huit ans tente, malgré les épreuves, de garder l’allégresse naturelle à l’enfance. Sur une terre froide et austère avec le Goulag pour seul horizon, certains lisent la Bible en cachette et ne se résignent pas à l’Enfer. Malgré une vie rythmée par les morts, les disparitions, les emprisonnements, le jeune Petia, condamné à devenir adulte avant d’avoir dix ans, va découvrir un terrain de jeu nécessaire et absolu où pousse une des plus belles fleurs de l’espoir : la poésie.
 

 

Un mot sur l'auteur : 

Né en 1934, Piotr Bednarski est déporté en Sibérie avec les siens lorsque la Russie envahit la Pologne en 1939. Seul rescapé de sa famille, il rentre en Pologne après la guerre, suit une formation d'instituteur, mais passionné par la mer, fait toute sa carrière dans la marine marchande. Il est l'auteur de nombreux romans, nouvelles et poèmes. Les Neiges bleues est son premier roman traduit en français.

 

 

Avis :

Comme des milliers d’autres Polonais lorsqu’en 1939 les Soviétiques envahissent l’Est de leur pays, l’auteur, alors âgé de cinq ans, est déporté en Sibérie avec toute sa famille. Son père est envoyé au Goulag, dans l’un des terribles camps de la Kolyma, cette région de l’Extrême-Orient russe transformée par le travail forcé en un centre majeur d’extraction minière, notamment aurifère. L’enfant, sa mère et sa grand-mère, sont relégués dans une petite ville, située dans la taïga sur le trajet du Transsibérien.

Semblant de petites nouvelles indépendantes, les courts chapitres se succèdent en autant de tranches de vie pour former la trame d’un quotidien inscrit dans un monde singulièrement à part. Dans ces confins écrasés de froid, où l’on manque d’autant plus de tout, en particulier de nourriture, que la guerre bat son plein, un assemblage hétéroclite d’exilés assignés à résidence, pour la grande majorité les membres de familles de prisonniers politiques, tente tant bien que mal de survivre. Le froid, la faim, mais aussi la menace permanente du NKVD qui, à tout moment, peut arbitrairement trancher le fil des existences, marquent leur dur ordinaire, où brutalité et duplicité côtoient entraide et générosité pour espérer gagner quelque temps sur la mort qui frappe à une cadence infernale.

La narration est menée par un petit garçon de huit ans, bien conscient de ce que la survie peut nécessiter de fausseté et de compromission, mais qui n’en aborde pas moins la vie avec la spontanéité et la fraîcheur de l’enfance. Les épisodes qu’il relate dessinent peu à peu un tableau d’ensemble, à plus forte raison terrible et impressionnant, qu’ils sont tous extraits d’une réalité pour lui banale, et que tout y a l’accent d’une histoire vécue. Aussi effroyable soit-il, le récit ne laisse jamais la place au désespoir, et s’éclaire plutôt de précieux éclats d’amour et d’amitié, de sincérité brute et passionnée, de foi pure et touchante - pépites d’humanité tranchant sur leur gangue de noirceur, et qui, au fil d’une écriture d’une magnifique simplicité baignée de poésie, ensorcellent le lecteur coeur et âme.

Un livre superbe, aussi marquant qu'émouvant, pour une plongée à hauteur d’enfant dans une période terrible de l’histoire russe. Très grand coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :  

Pour la plupart, nous étions des personnes déplacées ; moi, j’étais un relégué. Mais la différence, entre les relégués et les libres n’était connue que des organes du NKVD. Nul ne connaissait ses propres droits. Et personne ne posait jamais de questions sur rien, de peur de finir dans un camp.      
Cela m’intriguait. Je ne pouvais saisir la frontière exacte entre les détenus, les relégués et les persécuteurs, si bien qu’un jour, oubliant les risques, je demandai dans la rue au principal plénipotentiaire du NKVD pourquoi les détenus étaient gardés par des militaires, et pas nous, les écoliers. Puisque quatre-vingts pour cent de notre bande, moi y compris, nous étions fils d’ennemis du peuple travailleur.      
Il devait être de bonne humeur, peut-être venait-il de s’octroyer cent grammes de gnôle, car il m’ébouriffa les cheveux et me dit, en se penchant :      
— Ils sont plus importants. Ils se sauvent tout le temps.      
— Mais pour aller où ? On ne peut pas se sauver d’ici…     
— Ils le savent, mais ils veulent mourir libres. Ils s’imaginent que la liberté commence derrière la porte. Quels imbéciles !
 

J’ignorais encore que si un homme désire quelque chose de tout son cœur, jusqu’au tréfonds de lui-même, s’il croit que le non-accomplissement de son désir signifierait sa mort inévitable, alors un miracle arrive. Sans rime ni raison, il tombe sur quelque chose qui rend la réalisation de son rêve possible. 
 

Lors de l’heure d’éducation civique, on nous demanda comme d’habitude ce que nous voudrions devenir plus tard. La petite bande à laquelle j’appartenais constituait un groupe de choc, chacun de ses membres voulait être soit marin, soit aviateur. La profession de géologue, prospecteur de trésors, était également tolérée, selon les paroles du chant « Sur la terre, dans le ciel et en mer. ».      
Ce fut Sachka Sverdlov que le sort désigna cette fois. La réponse de Sachka ne fut pas banale, il nous surprit, nous ramena au ras du sol. Le plus simplement du monde il déclara qu’il aurait aimé devenir une miche de pain, parce que le pain, lui, n’a jamais faim, et puis chacun aime le pain.      
La bande bouillonna. On regardait Sachka comme un traître, on lui en voulut d’avoir dit ce que nous essayions de dissimuler. Car chacun de nous pensait sans cesse au pain et aspirait à en avoir à satiété. Nos rêves étaient remplis de pain. 
 

(…) ma mère en un mot n’avait peur de rien. Elle avait l’habitude de dire : « Tout va mal, mais nous sommes en vie ; et si ça empire encore, nous survivrons quand même. »
 

L’amour pousse les hommes à faire le bien comme le mal. Les hommes bons accomplissent des exploits étonnants, les méchants font simplement le mal. Il est difficile d’appeler amour le sentiment que les fourbes staliniens portaient à ma mère, cependant je n’ai pas le droit de nier que leur passion venait du cœur. Les dénonciations contre Beauté étaient écrites par des hommes qui l’aimaient, et jetées au panier par d’autres qui s’usaient aussi les yeux à la regarder. Qui lui confessaient ensuite leurs nobles exploits. Ma mère ne savait pas qui écrivait et qui détruisait les dénonciations. Chacun d’eux finissait par faire l’un et l’autre. Le cercle se refermait.
 
 
Ils étaient assis côte à côte, n’écoutant qu’eux-mêmes, comme les premiers êtres humains à qui auraient été donnés la vie et le paradis. L’enfer régnait tout autour, l’enfer de la guerre, l’enfer du goulag, une géhenne de faim et de dénonciations, mais eux, ils étaient au paradis, dans une Arcadie humaine – donc fragile – mais indubitable, là où l’on atteint le fond des cœurs, où l’on entrevoit le sens de la vie.


Les ténèbres furent le cauchemar de mon enfance.      
Les ténèbres et aussi Staline. Je supportais mieux les ténèbres : elles avaient un début au crépuscule, et une fin à l’aube, et elles n’avaient pas toujours l’opacité des ténèbres bibliques. Tandis que Staline, ce voyeur génial, était partout. À tous les coins de rue, sur toutes les affiches, jusque dans nos rêves. Le guide, le timonier, le père. Souvent, j’essayais de le fixer en pleine lumière pour vaincre ma phobie. En vain. La terreur ne me lâchait pas l’âme.      
Il n’était pas beau, je ne trouvais nulle chaleur ni dans ses yeux ni dans ses traits ; cependant il m’était moins repoussant que le visage de Hitler. J’avais néanmoins la sensation qu’il répandait la lèpre ; mon instinct me le suggérait. Là était probablement la source de ma peur. Staline était mortifère, il répandait la mort. Il détruisait la vie, et moi, j’avais une telle envie de vivre ! En dépit de ma misère, en dépit de la faim. À tout prix, voir le ciel bleu, les oiseaux insouciants, l’herbe éternelle. Je me précipitais toujours dans les maisons où un enfant venait de naître. Regarder un nouveau-né m’était une grande émotion, voire une révélation. On me laissait entrer partout, toucher le petit de l’homme, on disait que j’avais un bon toucher, un bon regard. J’accourais voir les nouveau-nés par crainte de Staline. Je quêtais auprès d’eux le courage et la consolation, car la vue de ces êtres vulnérables et fragiles m’apportait un tel sentiment de sécurité que parfois je cessais de croire à la mort.


En ces années-là, avoir son père à la maison, ne serait-ce que pour quelques jours, était un événement considérable et heureux. Les pères, les hommes en général, étaient guettés par deux vampires : Staline et Beria. Le premier les envoyait au front, le second les emmenait au goulag. Nous, nous étions abandonnés à nos mères, à ces esclaves sans précédent dans l’histoire, à ces mères grâce auxquelles le système stalinien pouvait perdurer. 


Les officiers et les soldats de l’armée polonaise faits prisonniers par les Soviétiques en septembre 1939 furent pour la plupart envoyés au goulag, beaucoup d’officiers furent fusillés. Mais lorsque Hitler attaqua en 1941 l’Union soviétique, une amnistie fut déclarée et ces militaires formèrent une armée polonaise sous la direction du général Anders. Par ressentiment contre les Soviétiques, cette armée refusa de se battre aux côtés des Russes et quitta l’URSS en passant par l’Iran et la Palestine, pour aboutir sur le front italien, aux côtés des alliés occidentaux. 


Durant la pénurie de la guerre, faute d’enveloppes, on développa en Russie une technique de pliage des lettres en triangle, la face écrite à l’intérieur, la face externe servant à inscrire l’adresse. Une astuce du pliage maintenait sans colle l’ensemble fermé – mais facile à ouvrir, y compris par la censure.
 
 
Sa prophétie se réalisa : la Sentinelle se suicida le lendemain. Son ardeur révolutionnaire des années passées avait fini par porter ses fruits. Notre conscience note tout, chaque action, et personne n’y peut échapper. La Sentinelle avait toujours répété : « Ce que tu as fait aux autres, il faut te le faire à toi-même – si tu n’as pas de pouvoir. Car le pouvoir permet de tuer sans fin et puis d’oublier ses péchés. »
 

Comme toujours le malheur, le gel arriva sans prévenir. Une seule nuit lui suffit pour ouvrir son portail d’argent et semer soigneusement partout ses graines mortifères. Une oreille sensible pouvait percevoir un chuchotis comme celui du blé qui glisse dans la goulotte d’un moulin. Cela signifiait que la température était tombée en dessous de moins quarante degrés. La neige se fit bleue et la limite entre terre et ciel s’estompa. Le soleil, dépouillé de sa splendeur et privé de son éclat, végétait désormais dans une misère prolétarienne. Le froid vif buvait toute sa chaude et vivifiante liqueur – désormais seuls le feu de bois, l’amour et trois cents grammes quotidiens d’un pain mêlé de cellulose et d’arêtes de poisson devaient nous défendre contre la mort. 


Les portes verrouillées furent ouvertes et nous eûmes la permission d’aller chercher de l’eau bouillante. C’était le matin. Les collines proches, couvertes d’une forêt de mélèzes, brillaient pareilles aux boucles d’une barbe de patriarche. Juste au-dessus des arbres flamboyait le soleil, comme un boutefeu tartare. Je contemplai les lointains enneigés avec un étonnement sans bornes. Qu’était-ce donc ? Dans mon dos, l’enfer du wagon de déportation, avec son trou de cloaque et ses châlits en bois brut, et devant moi la merveille hivernale de la création divine. Je sautai à terre et, oubliant tout, je partis droit devant, léger, heureux, libre. Je n’entendais plus rien : ni les cris des convoyeurs m’enjoignant de revenir ni les coups de feu. La chute dans la neige durcie me fit revenir à la réalité : on m’avait plaqué au sol. Je boulai et me retrouvai sur le dos ; mon regard se fixa sur une étoile rouge. La baïonnette d’un fusil visait ma poitrine. Je n’apercevais ni silhouette ni visage, rien que l’étoile rouge et la baïonnette. Cette vue fut effrayante au point de me faire perdre connaissance. C’est dans le wagon que je revins à moi. La nouvelle de la perte de mon grand-père m’acheva : j’étais la cause de sa mort car, après la sommation du garde pour me faire revenir, le grand-père Théodore avait sauté pour m’arrêter – ce qui avait été considéré comme une tentative de fuite.


Or la température extérieure était tombée jusqu’à moins trente-cinq degrés. S’il n’y avait pas eu l’orphelinat, les cours, à l’école auraient probablement été suspendus. Ou peut-être pas, car en ces temps-là une journée sans travail passait pour du sabotage. Et le sabotage coûtait cinq ans de camp au minimum. Tout le monde le savait, et chacun se rendait compte de ce que signifiait passer cinq années de sa vie au goulag. C’était sans doute la raison pour laquelle les cours dans notre école avaient été maintenus. 


Seul un être humain peut survivre aux camps de Kolyma. Aucun animal ne pourrait subsister dans ces conditions. La Kolyma, c’est le vrai cœur du communisme. 
 
 
(…) en Russie soviétique un homme ne pesait pas plus qu’un moustique, surtout quelqu’un qui avait franchi l’Oural en venant de l’ouest. Ceux-là pouvaient disparaître sans laisser de trace, et souvent ils disparaissaient ainsi.


Depuis six mois, Sacha était l’homme à tout faire de l’orphelinat. Il n’avait plus de pied gauche, ni d’avant-bras gauche, amputé au coude. À la fin de sa condamnation de cinq ans à la Kolyma, on l’avait classé parmi les invalides. Il avait travaillé dans une mine d’or, en première ligne, à l’abattage, là où cent grammes d’or se payaient d’une vie humaine. Cependant on ne parvenait pas toujours à enterrer tout le monde dans le permafrost comme le voulait le plan. L’être humain est parfois étonnant de résistance. On ne libérait pourtant pas les déchets humains de la Kolyma, ceux qui n’étaient pas morts au bout du temps réglementaire. C’eût été gênant de montrer au monde de pareilles choses. Sacha lui-même considérait qu’on l’avait laissé partir par erreur. Il avait été versé dans un groupe de volontaires à qui les « organes » avaient permis d’aller au front. On ne le débusqua qu’à Irkoutsk, au moment de répartir les hommes dans les unités combattantes. Quelqu’un s’aperçut enfin de son invalidité. Son dossier fut réexaminé et transmis au NKVD. Là, le responsable, un vieux de la vieille, en siffla d’étonnement lorsqu’il feuilleta les actes de son dossier. Pour des raisons qu’il fut le seul à connaître, la situation l’amusa.      
— Les erreurs peuvent faire des miracles, dit-il à Sacha. Mais puisque tu as réussi à arriver jusqu’à moi, tu resteras avec moi. Ou plutôt, non. Tu vas aller là où je suis né.      
Et c’est ainsi que Sacha apparut dans notre bourgade, où cinquante ans plus tôt était né le plénipotentiaire du NKVD d’Irkoutsk, un descendant, paraît-il, d’exilés polonais. Au début, les jours de Sacha n’étaient pas des plus tranquilles. Il se sentait traqué en permanence et vivait comme sur des charbons ardents. Mais combien de temps peut-on vivre ainsi ? Sacha le comprit et, au bout d’une semaine ou deux, cessa de se tracasser pour le présent, et cent fois plus encore pour l’avenir. Il décida d’être lui-même. Il cessa donc de croire que quelqu’un allait venir pour l’emmener dans un camp pour invalides, là où l’aveugle travaille en équipe avec le cul-de-jatte, le sourd avec le manchot, où il faut se mettre à cinq pour compter deux jambes et trois bras, mais où chacun doit néanmoins fournir la norme de travail – avec ses mains, avec ses pieds, et s’il le faut avec ses dents. 


Avec prudence, je compris que, moi aussi, on m’avait envoyé en Sibérie pour que je meure plus tôt qu’à mon tour, que j’étais là par un caprice des forces du mal. Dans notre bourgade, les autochtones se comptaient sur les doigts des deux mains. Comment des mortels pouvaient-ils condamner ainsi d’autres mortels ? Je n’arrivais pas à comprendre. Que pouvaient sentir ceux qui nous avaient envoyés ici, et ceux qui nous y gardaient ? J’avais envie de le demander au pépé ou à Sachka, mais sans doute n’en savaient-ils pas plus que moi. On sait très peu de chose sur ce qui est essentiel. 


En Russie, il n’y a que les oiseaux de libres.
 
 
Mon grand-père, ils l’ont fusillé aussi. Il était pope. Moi aussi, ils me règleront mon compte un jour. Et le tien aussi, répondit Dovjenko froidement. À moins que tu te mettes à dénoncer. Ou tu vas au goulag ou tu dénonces. Il n’y a pas d’autre choix.


Les tenailles soviétiques arrachaient régulièrement l’un d’entre nous. Nous ne possédions rien hormis notre incertitude ; pourtant, en dépit de l’adversité, nous nous soutenions, nous nous donnions du courage les uns aux autres. 


Le cœur humain relève d’un monde différent, les lois qui le régissent ne sont pas des lois d’ici-bas et nul n’a le pouvoir d’apaiser un cœur qui ne veut s’apaiser de lui-même.


Je me retrouvais seul, j’étais devenu un de ces innombrables gosses sans parents dont le destin n’intéressait personne, hormis peut-être les orphelinats, ces espèces d’hybrides de consigne anonyme et d’usine de dressage idéologique pour mineurs.

 

 

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