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mercredi 18 octobre 2023

[Murat, Laure] Proust, roman familial

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Proust, roman familial

Auteur : Laure MURAT

Parution : 2023 (Robert Laffont)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Toute mon adolescence, j'ai entendu parler des personnages d'À la recherche du temps perdu, persuadée qu'ils étaient des cousins que je n'avais pas encore rencontrés. À la maison, les répliques de Charlus, les vacheries de la duchesse de Guermantes se confondaient avec les bons mots entendus à table, sans solution de continuité entre fiction et réalité. Car le monde révolu où j'ai grandi était encore celui de Proust, qui avait connu mes arrière-grands-parents, dont les noms figurent dans son roman. 
J'ai fini, vers l'âge de vingt ans, par lire la Recherche. Et là, ma vie à changé. Proust savait mieux que moi ce que je traversais. il me montrait à quel point l'aristocratie est un univers de formes vides. Avant même ma rupture avec ma propre famille, il m'offrait une méditation sur l'exil intérieur vécu par celles et ceux qui s'écartent des normes sociales et sexuelles. 
Proust ne m'a pas seulement décillée sur mon milieu d'origine. Il m'a constituée comme sujet, lectrice active de ma propre vie, en me révélant le pouvoir d'émancipation de la littérature, qui est aussi un pouvoir de consolation et de réconciliation avec le Temps.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Historienne, écrivaine, professeure de littérature à l’Université de Californie à Los Angeles, Laure Murat est l’autrice, entre autres, de La Maison du docteur Blanche, prix Goncourt de la biographie (Lattès, 2001), Une révolution sexuelle ? (Stock, 2018), et Qui annule quoi ? (Seuil, 2022). Elle écrit depuis des années sur l’œuvre de Marcel Proust et a contribué aux catalogues des expositions du musée Carnavalet et de la Bibliothèque nationale de France en 2022.

 

Avis :  

Née princesse Murat, du croisement de la noblesse d’empire – le maréchal Murat fut nommé roi de Naples par son beau-frère Napoléon – et de la noblesse d’Ancien Régime – le duc de Luynes compta parmi les favoris de Louis XIII –, l’auteur fut contrainte à ses vingt ans de rompre avec sa famille et l’étroitesse de ses codes aristocratiques pour vivre son homosexualité au grand jour. Aujourd’hui enseignante universitaire en Californie, connue pour ses essais et biographies sur la psychiatrie, la littérature et le troisième sexe, et plus particulièrement pour ses multiples études consacrées à Marcel Proust, elle passe pour la première fois à l’écriture autobiographique, le regard finement critique de « ce petit journaliste », que sa grand-mère plaçait avec condescendance en bout de table, l’amenant à passer au crible sa vie, sa famille et ce « monde de formes vides » qu’est l’aristocratie française.

« Toute mon adolescence, j’ai entendu parler des personnages de la Recherche, persuadée qu’ils étaient des oncles ou des cousines que je n’avais pas encore rencontrés. » Proust procédant par insertion de noms inventés à l’intérieur de vraies généalogies, Laure Murat se retrouve en effet des ancêtres communs avec le duc et la duchesse de Guermantes. Par un effet miroir proprement saisissant, la voilà qui découvre, dans cette œuvre qui n’a pas fini de la fasciner, tout ce qu’elle a toujours vécu d’expérience sans jamais en avoir clairement conscience. La lecture de Proust est une révélation. Elle lui ouvre les yeux sur la vanité d’un monde en perpétuelle représentation, « un théâtre qui ne ferme jamais », tout entier consacré à la mise en scène de sa distinction. En vérité, l’aristocratie n’a plus comme preuve de son statut d’élite que la seule forme creuse modelée par un corset de codes et de normes.

Tenir son rang en est le maître-mot, et l’affection se devant d’être « désincarnée, toujours distante » pour une dignité et des apparences toujours sauves, cela donne des scènes, parfois drôles, souvent d’une confondante cruauté. « ‘’On ne pleure pas comme une domestique’’, répétait mon arrière-grand-mère, que la haine de l’effusion avait poussée à donner un bal à la mort d’un de ses fils. » « ‘’Avec les enfants, chérie, il faut être in-di-ffé-rent, c’est cela, le secret. In-di-ffé-rent’’, avait recommandé ma mère de sa voix douce à ma sœur, qui lui demandait un jour conseil à propos de l’éducation de sa fille aînée. » Et comme il n’y a pas pire que de briser le code, l’auteur qui, à vingt ans, prétend sortir son homosexualité du placard, s’attire d’office une éviction violente. « ‘’Tu incarnes à mes yeux l’échec de toute une éducation morale et spirituelle’’, et : « ‘’Pour moi, tu es une fille perdue.‘’ Je l’ai vue pleurer pour la première fois. C’est cela, surtout, que ma famille m’a le plus reproché : tu as fait pleurer ta mère en public. Comme une domestique. »

Loin de l’évocation plaintive ou revancharde d’un monde fermé qui l’a exclue, le récit de Laure Murat, assis sur une lecture éblouissante de l’oeuvre de Proust, impressionne par l’intelligence et l’acuité de ses analyses. Sa narration est celle d’un choc littéraire, aboutissant à une compréhension de sa propre vie et à une libération. « Proust (…) élaborait sous mes yeux le mode d’emploi des créatures que nous étions. Il mettait en mots et en paragraphes intelligibles ce qui se mouvait sous mes yeux depuis que j’étais née. » « Ma lecture de la Recherche m’a délivrée des faux-semblants attachés à l’aristocratie de mes origines, m’a instaurée en tant que sujet (…) et, plus que tout, m’a ouverte au réel. »  
 
Elle l’a aussi instituée universitaire, pour la grande chance de ses étudiants, mais aussi de ses lecteurs, qui apprécieront la clarté de sa démonstration en même temps que la qualité de sa plume. Dire que Gallimard avait refusé le manuscrit de Du côté de chez Swann en l’assortissant de ce commentaire lapidaire : « Trop de duchesses ! » A vrai dire, si elle bénéficie d’une « glose exponentielle », avec seulement quelque 5000 nouveaux lecteurs chaque année, l’oeuvre proustienne reste finalement très peu lue. « Plébiscité, encensé, revendiqué comme le plus grand écrivain du XXe siècle, Proust subit le sort des artistes fétichisés, dont la reconnaissance et le prestige sont inversement proportionnels au succès commercial. » Avec une avocate telle que Laure Murat, justice lui est passionnément rendue. (4/5)

 

Citations : 

Les usages de l’aristocratie relèvent pour l’essentiel, comme dans tout milieu, de codes tacites. Leur spécificité est de se prévaloir du temps, ce temps long de l’histoire, qui trace, enregistre, accumule un savoir immémorial sur l’art de la performance sociale. Prétendre à l’antériorité, ce n’est pas seulement se passer de ratification, mais s’assurer la maîtrise du récit. De cette grande machinerie de la sociabilité, aucun rouage ne doit se voir. (…) L’invisibilité fonde l’illusion d’un monde parfait, miracle perpétuel et désincarné ; elle en est la condition silencieuse, la clé de voûte.
 

Dès le plus jeune âge, j’ai pris l’habitude, à la fois inconsciente et suggérée, de détecter et d’interpréter les indices tacites qui forment l’équilibre des situations en société. Personne ne me les a appris ni expliqués, même si tout le monde s’attendait à ce que je les repère et les enregistre. Demande-t-on aux animaux comment ils ont assimilé les lois de la jungle ? Il s’agit de sentir comment se crée ou se défait une ambiance, de pénétrer l’art de relancer une conversation ou d’en dévier le sujet d’un mot. Cet entraînement muet, qui consiste à écouter et regarder, à lire les visages et humer les climats, à imiter et répéter sans consignes, a forgé en moi une conviction profonde qui est peut-être au fondement de n’importe quelle éducation : ce qui se transmet vraiment ne s’enseigne pas.
Et cela, peut-être superlativement dans l’aristocratie. Tout se joue entre les lignes, à capter, surprendre, intercepter les signes subliminaux de l’effacement, dans une vie où tout effort doit être radié, toute passion dissimulée, toute souffrance tue, selon une orthopédie mentale aux règles non écrites. On ne parle jamais de soi, on ne fait pas de vagues, on évite les sujets qui fâchent car « c’est assommant », et il est impensable de montrer quelque émotion en public. La joie et la peine, l’excitation et la douleur, l’enthousiasme et la mélancolie sont affaire de classe. « On ne pleure pas comme une domestique », répétait mon arrière-grand-mère, que la haine de l’effusion avait poussée à donner un bal à la mort d’un de ses fils, engagé volontaire tombé pour la France en 1916, à l’aube de son vingtième anniversaire. Caricatural, ce sinistre exemple pourrait presque avoir valeur de principe dans la nécessité à convertir tout mouvement sensible, jusqu’à la plus intime catastrophe, en exercice de style.
 

Un monde où tout se tient et où tout le monde se tient. Tenir, tenir son rang, c’est le verbe étalon, qui s’applique à la langue, à laquelle on demande d’abord de la tenue, comme on est censé savoir tenir son cheval. Se tenir, le regard fixé sur l’horizon immuable des rituels, a une vertu majeure : s’abstenir de penser. Mal se tenir, au propre comme au figuré, confine au sacrilège. Combien de fois n’ai-je pas obéi à ce rappel à l’ordre, traduit par un regard noir qui se passait de commentaires : « Tiens-toi ! » Comprendre : tiens-toi droite et reste à ta place. Comme une table bien dressée où l’on évitera de mettre les coudes, à côté de couverts équidistants. Cette technique du corps et du maintien postural exige à mots couverts un peu plus que de la tenue : de la retenue, voire de la rétention, jusqu’à de la réticence à se mêler au monde extérieur. C’est une mécanique des comportements, dont la pratique est fondée sur le refoulement.
 

La véritable vocation de la stylistique aristocratique consiste à convaincre « les autres » de la légitimité d’un pouvoir intact, comme si la Révolution française n’avait jamais eu lieu, et de justifier le forfait du privilège. Privilegium ou privata lex, la loi privée, l’exception juridique accordée à une élite, dans un système où la naissance fonde les inégalités. Sauf que cette élite, défaite après la guerre de 14 – et c’est l’un des thèmes majeurs d’À la recherche du temps perdu –, n’a plus rien aujourd’hui à offrir que des titres désuets et un blason qui s’étiole. Sans l’argent qui autorise le maintien d’un patrimoine et d’un mode de vie somptueux, l’aristocratie n’est rien. Rien, qui danse sur du vide.
 
 
À la manière d’un amputé qui, longtemps après l’opération, sent toujours son membre fantôme, le monde familial de mon enfance vivait figé dans la conscience intacte de sa supériorité sociale. Étymologiquement, aristocratie signifie le « pouvoir des meilleurs ». Admettre que la noblesse avait perdu son prestige et ne constituait plus l’élite, c’eût été céder à l’inimaginable : l’aveu d’un déclassement. Il ne suffisait donc pas de se tenir, il fallait désormais maintenir coûte que coûte un univers, un décor, un mode d’existence devenus étrangers aux réalités contemporaines et sans rapport avec le siècle.


Le déclin de l’aristocratie depuis la Révolution française a été d’une lenteur record. Alors qu’elle aurait dû s’éteindre à l’avènement de la IIIe République, elle a jeté tous ses efforts dans le maintien de son train de vie et de la pantomime mondaine qui l’accompagne, artefacts destinés à persuader la société de son intemporelle prospérité. Sa survie doit tout à l’esthétique – car c’en est une – des manières et de la mondanité. Et si la performance aristocratique est plus visible, plus tangible, au temps de Proust qu’à l’époque de Saint-Simon, c’est précisément parce que la noblesse a entre-temps perdu la main au profit de la bourgeoisie industrielle et financière et qu’elle sur-joue, par compensation, la comédie du pouvoir, dans un interminable chant du cygne. Ce que j’ai vécu un demi-siècle après la mort de Proust, c’est l’écho mourant de cette Belle Époque, le lointain souvenir d’une obsession formelle qui refusait de disparaître, parce qu’elle entretenait la fiction de notre grandeur.


Lorsque, encore adolescent, mon père comprit en lisant À la recherche du temps perdu que sa grand-mère avait connu Proust, il la pressa de questions. « Ah oui, répondit-elle évasivement, ce petit journaliste que je mettais en bout de table… » Il ne put rien en tirer de plus. Noblesse de robe ou d’épée, d’Ancien Régime ou d’Empire, l’aristocratie n’a rien saisi de la grandeur de Proust. Précisons tout de même qu’en 1904, année de la première visite de Proust, personne n’est en mesure de deviner le génie de l’auteur de la Recherche, qui n’a alors publié qu’un recueil de nouvelles, Les Plaisirs et les Jours (1896), et vient de sortir une traduction annotée de la Bible d’Amiens de Ruskin. Ni Gide ni Colette, agacés à la même époque par ce mondain érudit et cérémonieux qui commettait des articles au Figaro, n’auront plus de prescience. Et cet aveuglement persistera jusqu’au fameux refus par Gallimard du manuscrit de Du côté de chez Swann, assorti de ce commentaire lapidaire : « Trop de duchesses ! »


Dans les années 1950, à l’époque où les feux de la Belle Époque étaient éteints depuis longtemps, Joseph était devenu l’inamovible gardien du temple, qui continuait d’officier à chaque « dîner du samedi », réunion de quelques fidèles. Un soir, chargé d’un immense plateau, il s’était pris les pieds dans le tapis, renversant les tasses en porcelaine de Sèvres, et en se redressant avait déclaré : « Eh bien voilà, le café est servi. » Une autre fois, alors qu’il annonçait le dîner, la maîtresse de maison lui fit remarquer qu’il manquait un invité. Il n’en tint aucun compte et rétorqua : « Il n’avait qu’à être à l’heure » – poussant quelques instants après le retardataire à sa place en lui rappelant à voix haute : « Le dîner est à huit heures et demie précises. » Joseph avait ses têtes et supportait mal la critique. Les plats arrivaient tièdes. Ce qui avait fait s’exclamer un vieil habitué, Jean de Castellane, en se voyant proposer du champagne : « Ah, enfin quelque chose de chaud ! » 


De la chronique mondaine à laquelle elle avait été honteusement réduite, la Recherche s’élevait, fabuleuse, dense et tournoyante comme une spirale qui m’évoquait la tour de Babel de Brueghel l’Ancien, cette tour ouverte sur le monde et la nature, bâtie sur une masse rocheuse où s’intègre l’architecture, où à chaque étage une multitude de personnages, détails minuscules ramenés à l’échelle, vaquent à leurs occupations. Non seulement ce monument littéraire n’était pas le fort imprenable dont on m’avait menacée, mais il formait l’espace intelligent qui invitait à tourner sans fin, entrer, sortir, grimper, redescendre, emprunter tous les escaliers et arpenter tous les couloirs du Temps. Ce livre immense m’enchantait comme un kaléidoscope dont chaque mouvement révèle des figures et des combinaisons insoupçonnables, des mondes infinis.
Il m’autorisait, surtout, à relire le réel sous un autre jour. L’énorme supériorité de Proust par rapport à une classe sociale infatuée et inculte m’a saisie de façon inoubliable, en me révélant la plus libératoire des identifications symboliques, qui se vérifierait à toutes mes relectures : les gens qui m’entouraient étaient, stricto sensu, des personnages de Proust. Et ce qui achevait de m’en convaincre, c’est qu’ils ne s’en rendaient même pas compte.


Si bien qu’il n’est pas si extravagant de se trouver une parenté avec le duc et la duchesse de Guermantes lorsqu’on sort de ce milieu par ailleurs si endogame, qui adore exercer sa compétence à se repérer sans efforts dans la forêt généalogique, pour une raison très simple : l’aristocratie est le seul milieu social dont les membres peuvent quasiment tous revendiquer les racines (ou se rattraper aux branches) d’un même arbre pluriséculaire. C’est même sa particularité : constituer une classe minuscule en même temps qu’une immense famille unie, fût-ce au énième degré, par les liens du sang. En enchâssant à plaisir plusieurs de ses personnages dans des généalogies existantes – ainsi d’Hannibal de Bréauté (nom inventé), fils d’une Choiseul et petit-fils d’une Lucinge (noms attestés), ou du duc de Guermantes (nom éteint et « relevé » par le romancier), petit-fils d’une La Rochefoucauld (nom existant) –, Proust était le premier à introduire d’autres possibles dans le système impeccablement réticulé où j’étais née.


Proust n’évoque pas des figures aux faits et gestes remarquables. Il instrumentalise des noms titrés à valeur de signes. Des silhouettes provisoires, des figurants dont le patronyme enferme une essence où le Temps s’est accumulé.


Pour une raison que je ne m’étais encore jamais formulée : la caractéristique principale des gens du monde est d’être constamment en représentation. Il n’y a jamais de relâche dans le spectacle mondain. La façon de s’habiller, de parler, d’être, de manger, de marcher, de dire bonjour, de remercier, de signifier est en permanence sous le contrôle d’un œil au regard fixe, comme la conscience dans le poème de Victor Hugo – « L’œil était dans la tombe et regardait Caïn ». C’est celui de l’Histoire, dont il convient d’être digne. Ce phantasme, ou cette vue de l’esprit, est d’une autorité redoutable, a fortiori dans une famille où l’on s’est illustré sur le champ de bataille. « Il faut bien te persuader, écrivait le quatrième prince Murat à son fils à la chute du Second Empire, que tu as un nom qui est bien lourd à porter et que ce qui serait considéré comme très bien chez tout autre, ne te sera compté que comme passable. » Même les relations censément les plus simples sont marquées par l’idée – en partie inconsciente – d’appartenir à une caste modèle, qui exige d’être toujours à la hauteur et de montrer l’exemple. C’est un jeu de rôles permanent. Un aristocrate jouera l’aristocrate dans la moindre de ses actions, en remerciant un serveur, en saluant une connaissance, en se montrant généreux ou distant. L’aristocrate est, par excellence, quelqu’un qui se prend pour un aristocrate.


Comme le garçon de café, l’aristocrate « joue avec sa condition pour la réaliser ». Mais la différence, et elle est fondamentale, c’est qu’une fois son service terminé, le garçon de café dépose son tablier et retourne à la vie ordinaire – « Vous pouvez éteindre votre téléviseur et reprendre une activité normale », disaient les Guignols de l’info. L’aristocrate jouera l’aristocrate jusque dans son sommeil. Son rôle est comme la tunique de Nessus : il lui colle à la peau. Le garçon de café, le tailleur, le commissaire-priseur, autres exemples pris par Sartre, peuvent changer de métier et donc de mimiques professionnelles. L’aristocrate est incapable de changer de rôle. Car il a été éduqué dans le mimétisme. S’en défaire, cela reviendrait – croit-il – à changer la nature profonde de son être, comme si la noblesse était une partition inscrite dans les gènes à interpréter tous les jours. Il n’y a pas plus aliéné que l’aristocrate.


Proust nous dit : « Être grande dame, c’est jouer à la grande dame, c’est-à-dire, pour une part, jouer la simplicité »
C’est aussi, et peut-être surtout, jouer le naturel. La princesse de Guermantes, qui, lorsqu’elle reçoit, passe d’un groupe à l’autre dans son salon, comme guidée par l’improviste, est une artiste en la matière, puisque en trois quarts d’heure elle a réussi à faire comme par enchantement le tour de tous ses invités. La facilité déconcertante qu’elle montre à cet exercice a pour but, dit le narrateur, « de mettre en relief avec quel naturel “une grande dame sait recevoir” ». Autrement dit, le naturel ainsi joué n’a pas pour objectif de se faire oublier et d’être pris pour authentique. Il vaut au contraire pour sa mise en scène. Proust est sans conteste celui qui a pointé avec le plus d’acuité et de lucidité cette perversité très caractéristique du comportement aristocratique, qui n’aime rien tant que mettre subrepticement en spectacle sa discrétion, son naturel, sa modestie, sa simplicité, voire sa générosité, ruinant ainsi le principe intrinsèque à toutes ces qualités, quand la « vraie » noblesse eût été de les rendre indécelables et d’effacer toutes les coutures dans le montage d’un geste ou d’une pensée altruistes. Cette faiblesse pour le spéculaire contribue pour une large part à ce que Proust estime être, à raison, la vulgarité de l’aristocratie.


Alors que le duc de Guermantes fait mille signes au narrateur pour qu’il s’approche d’un petit groupe formé autour d’une tête couronnée, ce dernier, au lieu de répondre à l’invitation, s’incline profondément, et poursuit son chemin. Il tirera de ce salut et de cette réserve un bénéfice considérable – la duchesse de Guermantes rapportera l’épisode avec délice à la mère du narrateur. Car il a compris sa place, qui n’était pas parmi les grands de ce monde, contrairement à ce que le duc semblait suggérer. Il a marqué sa reconnaissance au duc, lui laissant le temps de mettre sa générosité en spectacle, et s’est effacé, comme il le lui était en réalité demandé. Ou comment se montrer accueillant envers un bourgeois pour mieux l’exclure du cénacle – puis lui faire savoir combien sa compréhension a été appréciée en haut lieu.


De ma mère, jamais un baiser, dont elle exécrait jusqu’à l’idée même. Ce régime ne m’était pas réservé. Elle était sous ce rapport, et sans doute sous ce rapport exclusivement, d’un égalitarisme sans défaut, au point de tous nous tenir à distance d’un simple geste d’avertissement, avec la main préventive du policier arrêtant la circulation, comme s’il y avait autour de son corps une ligne invisible à ne jamais franchir. Rarement un mot plus haut que l’autre, aucune colère spectaculaire. Rien. Rien du tout. L’absence, le vide, purs, qui avaient la dureté transparente d’un mur de cristal, lisse et sans aspérité ; une paroi impeccable, qui permettait de se voir mais jamais de se toucher. « Avec les enfants, chérie, il faut être in-di-ffé-rent, c’est cela, le secret. In-di-ffé-rent », avait recommandé ma mère de sa voix douce à ma sœur, qui lui demandait un jour conseil à propos de l’éducation de sa fille aînée. Comme j’assistais à cette conversation, je lui avais fait remarquer qu’elle donnait ce conseil à sa fille, accessoirement en ma présence, et que cela éclairait d’une lumière singulière sa propre expérience de la maternité. Elle balaya ma remarque d’un mouvement d’impatience, l’air de dire « vous êtes vraiment trop susceptibles », et sortit de la pièce. Le dernier mot, le dernier geste, elle y tenait beaucoup.


La famille, aristocrate ou non, n’exclut personne tant que les choses ne sont pas dites. Quelle ne fut pas ma surprise à l’époque de constater que l’immense majorité de mes ami·es gay, né·es dans les années 1950 et 1960, assumant ouvertement leurs préférences dans la vie courante, n’avaient jamais abordé explicitement le sujet avec leurs parents. L’une avait pu venir à des réunions familiales avec sa compagne sans autre forme d’explication, un autre écrire des livres sur l’homosexualité et militer publiquement, mais sans jamais évoquer la question de leur vie amoureuse, si banale pour n’importe quel·le hétérosexuel·le. Quel besoin de dire quoi que ce soit, puisque c’est évident ? ai-je souvent entendu de la part de gens que le sujet contrariait. Quelle obscure nécessité alors à la taire obstinément, cette fameuse évidence, inaccessible et comme barrée à la parole ? C’est l’ultime et perverse victoire de la société et de ses institutions : prolonger la loi du silence jusque dans l’apparente acceptation, ou plutôt articuler la tolérance à la persistance du mutisme imposé.


Anatole France prétendait : « La vie est trop courte. Proust est trop long. » Ânerie intégrale, et fielleuse. J’ai toujours pensé l’inverse. La vie est trop longue et la Recherche trop courte. Le roman fait trois mille pages, soit cent trente heures de lecture en deux mois, selon de savants calculs. Impensable, vraiment ? Personne n’est obligé de lire Proust. Mais tout le monde perd à l’ignorer. On le lira à vingt ans, trente, quarante, soixante ans. Peu importe. Comme les rencontres amoureuses, la lecture de la Recherche attend son heure. Elle ne peut en aucun cas être forcée. C’est la lecture consentie par excellence. Et donc celle qui procure les plus grands plaisirs.


« Monsieur le duc de Luynes, Château de Luynes, à Luynes », disait le libellé des enveloppes qui jonchaient son bureau. Je suis le duc, la terre et le fief, le domaine naturel et l’espace politique. Territoire, nom, origine, tout était collé. Depuis la nuit des temps jusqu’à celle du tombeau.


 

samedi 11 juin 2022

[Lapierre, Alexandra] Belle Greene

 

 

 

 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Belle Greene

Auteur : Alexandra LAPIERRE

Parution : 2021 (Flammarion)

Pages : 544

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

New York, dans les années 1900. Une jeune fille, que passionnent les livres rares, se joue du destin et gravit tous les échelons. Elle devient la directrice de la fabuleuse bibliothèque du magnat J.P. Morgan et la coqueluche de l’aristocratie internationale, sous le faux nom de Belle da Costa Greene. Belle Greene pour les intimes. En vérité, elle triche sur tout. Car la flamboyante collectionneuse qui fait tourner les têtes et règne sur le monde des bibliophiles cache un terrible secret, dans une Amérique violemment raciste. Bien qu’elle paraisse blanche, elle est en réalité afro-américaine. Et, de surcroît, fille d’un célèbre activiste noir qui voit sa volonté de cacher ses origines comme une trahison.
C’est ce drame d’un être écartelé entre son histoire et son choix d’appartenir à la société qui opprime son peuple que raconte Alexandra Lapierre. Fruit de trois années d’enquête, ce roman retrace les victoires et les déchirements d’une femme pleine de vie, aussi libre que déterminée, dont les stupéfiantes audaces font écho aux combats d’aujourd’hui.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Alexandra Lapierre s’attache à mettre en lumière les destins inouïs de femmes oubliées par l’Histoire. Elle est notamment l’auteur de Fanny Stevenson, Grand Prix des Lectrices de Elle ; d’Artemisia, Prix XVIIe siècle et « Book of the Week » de la BBC ; de Je te vois reine des quatre parties du monde, Prix Historia du meilleur roman historique ; et de Moura, Grand Prix de l’Héroïne Madame Figaro. Ses livres sont traduits dans une vingtaine de pays.

 

 

Avis :

Belle et les siens ont beau avoir la peau blanche, ils descendent d’une famille afro-américaine et sont censés se soumettre aux lois ségrégationnistes américaines. Pour y échapper, la mère de la jeune fille décide de changer d’identité à sa séparation d’avec son mari, célèbre activiste noir, et adopte en 1903 le faux nom de da Costa Greene. Désormais officiellement blanche, Belle Greene s’investit dans sa passion pour les livres rares et devient la directrice de l’extraordinaire bibliothèque du richissime et puissant J.P. Morgan, qu’elle compte bien rendre la plus importante au monde. Son habileté et les millions de dollars de son employeur lui permettent d’enrichir considérablement la collection, la plaçant, elle, au centre du commerce international de l’art et lui permettant d’occuper une position très en vue au sein de la haute société américaine et européenne. Rien n’est simple pourtant : la moindre indiscrétion sur ses véritables origines pourrait lui coûter très cher….

Alexandra Lapierre a mené l’enquête pendant trois ans, rassemblant une impressionnante documentation, pour nous raconter, avec le plus grand souci de la vérité, l’incroyable parcours de cette femme. Fascinante entre toutes, la réalité de Belle Greene dépasse largement la fiction et ne cesse d’ébahir le lecteur tout au long d’une narration fluide et vivante, qui transforme cette biographie, exacte en tout point, en un passionnant et très agréable roman. Dire que cette histoire aurait pu disparaître à jamais, Belle emportant son secret dans la tombe, si une vieille malle abandonnée dans un grenier n’avait, plus d’un demi-siècle plus tard, permis d’établir, une fois pour toutes, la vérité. Une vérité que d’aucuns auront parfois soupçonné sans preuve, faisant trembler Belle et les siens, et causant au final un drame d’une cruauté effarante. C’est par cette catastrophe que s’ouvre le récit, avant de retracer par le début une histoire qui aurait pu largement passer pour rocambolesque, si elle n’était totalement avérée.

Huit générations d’esclaves communément abusées par leurs maîtres ont donné naissance à de nombreux métis, dont certains sans trace visible de sang noir. Pour ceux-là, que leur métissage renvoyait pourtant officiellement à une identité noire et exposait aux lois ségrégationnistes américaines qui prévalurent jusqu’en 1964, la tentation existait de ne pas se déclarer comme personnes de couleur, et de basculer dans une clandestinité qui pouvait leur coûter la vie si elle venait à être découverte. C’est ce choix impensable qui a permis à Belle, non seulement d’échapper à la ségrégation raciale, mais aussi de se lancer dans une carrière impressionnante, qui devait faire d’elle l’une des femmes d’affaires les plus puissantes au monde.

Aussi brillantes soient-elle, cette réussite et cette formidable revanche – même si secrète - sur le racisme de l’époque ont coûté à Belle le douloureux reniement d’une part d’elle-même et son ralliement au camp de ceux qui opprimaient ses semblables. Cette trahison la coupait notamment définitivement de son père, premier Afro-Américain à sortir diplômé d’Harvard et militant actif de la cause noire. Elle lui faisait repousser le risque de mettre au monde un bébé noir. Elle la condamnait à la peur et au déchirement d’une irrémédiable imposture, et fabriquait pour sa famille une bombe à retardement aux effets particulièrement tragiques et bouleversants.

Si Alexandra Lapierre a coutume de nous faire découvrir d’exceptionnelles figures de femmes, pourtant méconnues, Belle Green est à mes yeux la plus fascinante et la plus émouvante. Ce livre où tout est véridique et parfaitement documenté se dévore avec autant d’étonnement que d’émotion, au fil d’une lecture aussi agréable qu’intéressante. A ne pas manquer. (5/5)

 

 

Citations :

Le lecteur n’est pas sans savoir que pendant les deux siècles et demi que dura l’esclavage aux États-Unis, les maîtres abusèrent couramment de leurs esclaves, donnant naissance à des enfants métis, qui restèrent esclaves. Ces métissages, qui se poursuivirent sur plus de huit générations, donnèrent naissance à toute une population d’esclaves aux traits « caucasiens », aux cheveux lisses et à la peau claire. Lors de l’abolition de l’esclavage en 1865, rien dans leur apparence physique – ou presque rien – ne les distinguait de leurs propriétaires blancs. À la fin de la guerre de Sécession, toujours en 1865, la loi américaine accorda le droit de vote et l’égalité civique aux anciens esclaves. Mais douze ans plus tard – et jusqu’en 1964, lors de la signature des Civil Rights Acts –, la loi revint sur ces droits et divisa la population en deux groupes dans tous les recensements : white or colored. Elle obligea les métis à se déclarer comme noirs, selon la « règle de l’unique goutte de sang », qui stipulait qu’un seul ancêtre africain suffisait pour faire une lignée de « gens de couleur ». En cette période du XXe siècle où la ségrégation et les persécutions contre les Noirs sévissaient plus violemment que jamais, les métis qui pouvaient être pris pour des Blancs se trouvèrent confrontés à la tentation de transgresser la loi, de basculer dans la clandestinité, et de franchir au péril de leur vie la barrière de couleur.  Se faire passer pour blanc quand on était légalement noir portait un nom qui n’a besoin d’aucune explication outre-Atlantique : The Passing.
 

En dépit de ses cheveux blonds, de ses yeux bleus et de sa peau claire, Robert M. Leveridge est noir. Et sur ce point, les États-Unis ne plaisantent pas. D’après la loi, un seul ancêtre africain – qu’il remonte à de lointaines générations ou à une parentèle récente –, un seul suffit pour donner naissance à une lignée de gens de couleur qui doivent se déclarer comme tels. Une goutte de sang noir, une seule goutte de sang noir dans les veines, fabrique à jamais des « nègres ». C’est l’implacable One-Drop Rule, la « règle de la goutte unique », avec son cortège de ségrégations, de discriminations et de persécutions raciales.
 

Si loin, ces douze années après la fin de la guerre de Sécession, où les Blancs avaient « tenté l’expérience » de l’intégration, et concédé aux hommes de couleur le droit de vote et l’égalité civique. Douze années entre cette époque pleine d’espoirs, cette période dite de la « Reconstruction », et les abominables lois Jim Crow de 1877, avec leurs cortèges d’atrocités.  Interdiction aux Noirs de monter dans les mêmes trains que les Blancs, de boire aux mêmes fontaines, d’utiliser les mêmes toilettes, de fréquenter les mêmes lieux publics, les mêmes restaurants, les mêmes théâtres et, bien sûr, les mêmes universités.  
La reprise en main des États du Sud par les Conservateurs avait entériné ce retour en enfer. Et le Nord n’avait pas bougé, arguant que l’unité du pays et la réconciliation nationale étaient à ce prix. L’amendement à la Constitution des États-Unis, qui en 1870 avait garanti le droit de vote à tous les citoyens mâles, sans distinction de race, avait été abrogé purement et simplement par la Cour suprême quelque temps plus tard. Au même moment, à Washington, le Congrès refusait de voter des lois contre le lynchage. Et pour cause ! Les élections de 1877, qui s’étaient déroulées dans la violence et la corruption, avaient donné le pouvoir aux réactionnaires sudistes.
 
 
— À ce stade, la seule voie de salut est de franchir la ligne qui nous sépare des Blancs !  
— C’est un abominable péché que de voguer sous de fausses couleurs et de travestir son âme… Un abominable péché pour un homme de couleur que de se faire passer pour blanc. 
— Mais de se faire passer pour un Noir quand on est blanc ? ironisa Geneviève.  
— De quoi parles-tu, ma fille ?  
— Du fait que je ne me sens pas et que je ne me suis jamais sentie noire !  
— Comment, jamais sentie noire ?  
— En tant que femme de couleur, je suis obligée de me considérer comme une Noire et d’accepter de ne pas être traitée comme un être humain… Or, physiquement, je suis blanche. Je ne vois donc pas pourquoi je devrais vivre et mourir comme un chien.  
— En abandonnant ton peuple, tu te perds toi-même !  
— Je suis la seule personne, absolument la seule, capable de déterminer ma place en ce monde. J’exige qu’on m’accepte sur cette base. Et je refuse que quiconque me dicte qui je suis, ou qui je devrais être.  
— Ma petite, beaucoup plus qu’une histoire de couleur, être noire, c’est partager les mêmes expériences, les mêmes souvenirs, les mêmes plaisanteries, les mêmes histoires, les mêmes chansons. J’en ai connu, moi, des jeunes qui ont voulu passer de l’autre côté de la ligne, comme tu dis. Ils n’ont eu ensuite qu’un désir : revenir en arrière, retourner chez eux.  Seulement c’était impossible. Comme eux, tu connaîtras la nostalgie, tu connaîtras la solitude, tu connaîtras le regret.  
— Le regret d’être constamment humiliée ? Le regret d’être rejetée ? Le regret d’être persécutée ? Le regret d’être brûlée vive ou lynchée ? Tu ne te rends pas compte de ce qui se passe en dehors du quartier ! Si Russell devait entrer comme Noir dans une école d’ingénieurs, ses camarades lui réserveraient le même sort qu’à l’étudiant de Rick. Souviens-toi : c’était un garçon brillant qu’il avait fait accepter à West Point. Ses condisciples l’ont attaché à son lit, lui ont tailladé le visage et coupé les oreilles. Et ses professeurs, qu’ont-ils dit ? Ils l’ont accusé de s’être mutilé lui-même, pour ne pas passer ses examens et risquer de les rater. Qu’ont-ils fait ? Ils l’ont jugé devant une Cour martiale, dégradé et expulsé. Voilà ce qui attend mes enfants.


— Nos racines sont plus fortes que toutes les persécutions. Et plus fortes que toutes les prétendues réussites de ceux qui tentent de passer du côté des bourreaux.  
— Quelles racines ? Nous descendons autant des Blancs que des Noirs !  Pourquoi une seule goutte de sang noir l’emporterait-elle sur le reste ?  
— C’est la loi.  
— Quand une loi est inique, on la transgresse !  
— Tu ne m’as pas comprise, riposta Hermione d’une voix vibrante. Ce qui l’emporte sur le reste, c’est la fidélité à la mémoire de tes aïeux, ce qui l’emporte sur le reste, c’est le respect de ton histoire. Seule la fierté du passé garantit l’honneur de l’avenir…
 
 
Ici, à New York, la ségrégation pouvait bien ne pas être légalement déclarée, elle s’exerçait partout. Et si quiconque, dans une cafétéria, avait eu l’idée de demander à Russell et à Belle leurs papiers, où figurait l’estampille colored, ils n’auraient pas été servis. Ou avec tant de mauvaise grâce qu’ils auraient été contraints d’en sortir.  Jusqu’à présent, ni Geneviève ni aucun de ses enfants ne s’étaient officiellement déclarés blancs. Depuis leur arrivée à New York – dix ans plus tôt –, ils se contentaient de se taire. Keep your damned mouth shut, dans le vocabulaire argotique de Belle. Ne rien dire. Mentir par omission.  
Mais tous ici savaient que, s’ils voulaient continuer à ne pas patauger dans le caniveau quand les Blancs marchaient sur les trottoirs, continuer à essayer des bottines dans les magasins et non dans les arrière-boutiques, à éviter les coups de coude et les crachats dans les queues du tram, le silence sur leurs ancêtres ne suffirait pas longtemps à tromper leur monde. Et tous rêvaient de sauter le pas en falsifiant leurs actes de naissance et en s’inventant une fausse identité.


— Je n’ai pas encore évoqué le plus important. Ce qui va compter dans l’avenir… Les enfants, justement. Si nous sommes blancs, nous épouserons des Blancs et nous aurons des bébés blancs. Mais…
— Mais, coupa sa mère, vous pourriez aussi avoir des bébés noirs. Tu le sais très bien. Cela peut sauter une génération, tout comme se produire au sein d’une même fratrie. Regardez votre oncle Mozart et votre oncle Bellini. L’un a l’air blanc. L’autre est noir. Que se passerait-il si l’un d’entre vous donnait naissance à un bébé de couleur ?
— Il trahirait tous les autres.  
— C’est la raison pour laquelle nous avons fait le serment de n’avoir jamais d’enfants, appuya Ethel.


Franchir la barrière de couleur lui semblait soudain si facile. À la portée de n’importe qui ! Sa mère avait certes suivi ses instructions, et bien fait les choses. Belle n’aurait cependant jamais imaginé qu’elles pourraient accomplir le grand saut avec autant de souplesse. Pourquoi les gens de couleur ne l’osaient-ils pas davantage, quand ils étaient assez blancs pour le tenter ? Au fond, Dieu seul savait s’ils n’étaient pas plus nombreux qu’on ne le supposait. La pratique était connue. Un mot la résumait, sans besoin d’autre précision : le Passing. Ce délit, ce crime du Passing, pouvait conduire à la potence, une menace qui en freinait plus d’un. Belle avait entendu parler de ces lynchages atroces où l’on aspergeait d’essence une femme noire avant de la brûler vive, l’accusant de s’être fait passer pour une Blanche et d’avoir épousé un Blanc. Quant au traitement qui attendait son frère Russell s’il était démasqué après avoir couché avec une Blanche…


« Le danger, ce ne sont pas les Blancs et leurs préjugés imbéciles. Ni les Noirs, et leur condamnation implicite. Le danger, c’est ma peur. L’ignoble peur qui engendre mes erreurs de jugement et ma lâcheté ! » (…)
« Un homme est de peu de poids tant qu’il n’a pas tout osé » : l’adage de Robert Louis Stevenson la hantait. Elle se jura, ici et maintenant, que cette nuit était la dernière où elle gâchait sa chance et se privait d’un plaisir. La dernière où la peur la forçait au renoncement. 
Dorénavant, elle prendrait tous les risques, sans se soucier des conséquences.
 
 
If you dream, dream big.


En cette fin d’année 1910, les millionnaires américains avaient compris que se constituer une bibliothèque était aussi nécessaire à leur statut social qu’amonceler des œuvres d’art dans leurs palais de marbre, à Newport ou sur la Cinquième Avenue ; que posséder des manuscrits, des incunables, et des éditions rares était un signe de richesse plus subtil que des tableaux de maîtres ; que les livres pouvaient devenir des placements aussi prestigieux, aussi lucratifs – qu’une peinture. Après les marquises de Boucher et les commodes Louis XV, la bibliophilie devenait le terrain de chasse des magnats du charbon, de l’acier, du sucre et des chemins de fer.


— Je reconnais que tu as obtenu ce que peu de personnes sans naissance et sans fortune peuvent acquérir, dit-il d’un ton las. Et de surcroît, tu l’as obtenu en étant une femme… Je salue ta force. Je la vénère, même, car elle devrait te permettre de supporter ce que ton peuple endure chaque jour. En clamant tes origines, tu démontrerais au monde de quoi une femme noire est capable. Alors, tu incarnerais la lutte pour la liberté. Tu participerais à cette œuvre glorieuse. Tu ferais l’Histoire… Il revint lentement s’asseoir à son bureau… J’ai peut-être raté ma vie, comme tu le dis, soupira-t-il, mais j’ai choisi la meilleure part. Toi, tu as opté pour le petit côté de la lorgnette : une réussite individuelle. Moi, j’estime que le vrai combat, le vrai progrès, consiste à s’élever en tant que personne de couleur. Cette personne-là construit non seulement l’histoire du peuple noir, mais celle de l’humanité.  
— En un mot, résuma-t-elle avec aigreur, tu appartiens à la catégorie des hommes qui changent le monde, et moi à celle de ceux qui réussissent.  
— C’est toi qui l’as dit. Changer le monde. Car sinon, comme Ésaü qui perd son âme en vendant son droit d’aînesse contre un plat de lentilles, on choisit la part la moins digne. Si tu parviens à t’en contenter, tant mieux… Oui, si tu réussis de cette façon à vaincre la peur, si tu te sens libre, enfin libre : tant mieux. 

 

Du même auteur sur ce blog :

 


 

lundi 28 décembre 2020

[Duquesnoy, Isabelle] La redoutable veuve Mozart

 


 

 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : La redoutable veuve Mozart

Auteur : Isabelle DUQUESNOY

Parution : 2019 (Editions de la Martinière)

Pages : 304

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Wolfgang Amadeus Mozart était un génie.
Mort ruiné, enterré sans grande pompe, il aurait pourtant pu sombrer dans l'oubli... Si Constanze Mozart ne l'avait pas adoré au point de sacrifier leurs propres enfants à la gloire de son défunt mari. Si elle ne lui avait pas survécu pendant cinquante-et-un ans, bataillant jour et nuit pour la postérité de son œuvre. Si elle n'avait pas gratté la terre à mains nues pour retrouver son squelette, ni rebaptisé son jeune fils « Wolfgang Mozart II » pour le produire dans toutes les cours d’Europe…
Le deuil de Constanze révéla une femme d’affaires intransigeante, un caractère hors norme : une veuve redoutable. Voici le destin extraordinaire et romanesque d’une femme d’une grande modernité.

Après la publication du très remarqué L’Embaumeur, lauréat de deux prix, Isabelle Duquesnoy revient avec un nouveau roman érudit et jubilatoire. Fascinée par la figure de Constanze Mozart, elle y a travaillé vingt ans.  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Isabelle Duquesnoy est restauratrice d'art et écrivain. Elle vit entre la Basse-Normandie et la Corse. Elle est l'auteure de L'Embaumeur (La Martinière, 2017) et des Confessions de Constance Mozart (Points).

 

 

Avis :

Lorsque Mozart meurt en 1791, laissant une œuvre boudée par Vienne et une montagne de dettes, sa veuve Constance réagit en femme de tête avec une obsession : retrouver l’aisance et prendre sa revanche sur le mépris autrichien. Pendant un demi-siècle, elle s’activera à la postérité du musicien, valorisant son œuvre, travaillant à la reconnaissance de la propriété intellectuelle, impulsant la création de musées, fondations et monuments, encourageant le commerce d’objets à son effigie. Se révélant une redoutable femme d’affaires, elle assurera sa fortune et le succès posthume de Mozart, se montrant par ailleurs impitoyable pour ses deux fils, écrasés par la comparaison avec leur père…

Wolfgang et Constance Mozart ont déjà inspiré à Isabelle Duquesnoy plusieurs romans et films-documentaires qui lui ont valu la reconnaissance d’une expertise certaine sur le sujet. Elle nous fait découvrir ici le musicien sous un angle original, au travers des commentaires de sa veuve Constance sur leur vie commune, dans un long entretien apocryphe avec l’aîné de leurs deux fils encore vivants. La parfaite connaissance de l’auteur, tant de la vie de Mozart et de sa correspondance, que des plus fins détails historiques de l’époque, donne, non seulement un récit d’une véracité sans faille, mais aussi des personnages saisissants de vie et de profondeur, dans une narration aux mille précisions piquantes et souvent surprenantes.

Se dessine peu à peu le portrait d’une femme de caractère, autoritaire et astucieuse en affaires, qui sut retourner à son avantage une situation devenue critique et assurer à Mozart d’entrer à jamais dans la postérité. Impressionnante d’énergie et d’habileté, Constance apparaît aussi redoutablement vindicative et rancunière. Gare à ceux qu’elle trouva en travers de sa route : elle eut pour eux la dent particulièrement dure. Sacrifiés à son ambition, ses fils en ont eux aussi fait les frais, et l’on frémit au fil des pages des rigueurs de sa tendresse et de la dureté de ses propos.

J’avais été enchantée par L’embaumeur. La redoutable veuve Mozart renouvelle mon enthousiasme. Isabelle Duquesnoy excelle à distiller avec le plus grand naturel son immense culture historique, qui fait de ses récits des lectures passionnantes et des rencontres inoubliables avec des personnages littéralement ressuscités sous sa plume. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

– Une domestique recevait 12 florins par an de salaire. Les dettes du couple Mozart en 1791 s’élevaient donc à deux cent cinquante années d’un salaire de serviteur ;
– une robe de dame, ornée de quelques fioritures, coûtait 100 florins ; pour s’en offrir une, la domestique des Mozart devait économiser l’intégralité de son salaire durant neuf ans. C’est pourquoi les vêtements, les perruques et les souliers des défunts étaient revendus. Les boutiques de prêt-à-porter n’existaient pas ; seules les personnes aisées pouvaient se faire confectionner des vêtements par une couturière, copiant les modèles représentés dans les revues de mode. Très influente, la mode française était suivie en Europe, mais de façon moins changeante ; ce qui n’était plus en vogue à Paris pouvait l’être encore à l’étranger durant plusieurs années.

Dans la matinée, un employé administratif que Trou du Cul avait fait mander s’avança vers toi tandis que je me précipitais, les bras écartés pour lui barrer le passage.
– Ne touchez pas à mes enfants !
– Madame, personne ne vous les retirera, répondit l’homme avec patience. Du moins jusqu’à ce que l’aîné ait atteint ses sept ans.
– Et après ? m’inquiétai-je, comme une folle que l’on menace de l’asile. L’inconnu se frotta le menton et s’adressa à toi.
– Quel âge as-tu, mon petit Carl ?
Tais-toi ! t’ordonnai-je. Ne réponds pas ! L’homme sourit un peu.
– Vous savez bien qu’il est interdit à une femme seule d’élever un garçon au-delà de cet âge. Il devra être confié à un homme, qui s’occupera de son éducation afin d’en faire un adulte sans vice.
Le vice était une obsession de cette époque, comme si les mères étaient responsables des mœurs de leurs fils. Dès qu’un père mourait, les garçonnets risquaient de tourner invertis ! Tu comprends, nous étions jugées inaptes à faire de vous de vrais hommes, il fallait donc vous sauver de nos griffes. Moi, je connais un père qui a transformé son garnement en imbécile, et cela ne l’a pas empêché de préférer la compagnie des garçons. Le père a respecté la loi, mais son chérubin risque la prison à la première dénonciation.
(…)
– Serai-je obligée de me remarier pour que vous me laissiez élever mes deux fils sans limite d’âge ?
 – Non, répondit l’homme. Il suffira de leur octroyer un tuteur, mais l’aîné devra vivre chez lui.
 
Un nouveau dentiste a lancé une mode épouvantable dis-je. Il arrache les dents blanches des jeunes ramoneurs pour les planter ensuite dans la bouche des nobles, peu regardants sur le prix. Ainsi est-il courant de croiser des vieillards souriants et de jeunes montagnards la bouche rentrée en dedans comme de vieux singes.

Puisque Vienne laissait crever ses artistes dans le dénuement, j’étais déterminée à faire en sorte que Wolfgang ne tombât jamais dans l’oubli. Je souhaitais que Vienne se morde les doigts d’avoir laissé Papa sans un florin devant lui ! Et s’il le fallait, j’étais prête à bâtir de mes propres mains une statue à son effigie, à dessiner les plans d’un musée à sa gloire. Ah, ce Requiem achevé m’insufflait une énergie qui me surprenait moi-même ! Quant à Salzbourg et toute sa race, je gardais en mémoire que Wolfgang haïssait cette ville jusqu’à la frénésie.

Dieu sait si le comité de la ville a tout tenté pour ralentir mes projets… Ce grand carré que tu vois là, dont on a ôté les pavés, sera l’endroit exact de la statue de bronze de ton père. On m’a montré le projet : il sera majestueux, quatre mètres de hauteur. Vêtu de ses habits favoris, il tiendra une plume dans sa main droite et une feuille de partition déroulée dans la gauche. Une longue cape, retenue à l’épaule par une houppette, lui sera drapée autour de la taille à la manière romaine. J’avais prédit qu’il reviendrait dans sa ville natale en vainqueur, alors j’ai exigé que son pied soit posé sur un rocher… Chacun interprétera ce caillou comme il le voudra ; les amateurs d’art y verront une astuce pour l’esthétique de sa posture, mais ceux qui me connaissent sauront que j’ai voulu représenter Salzbourg, écrasée par l’immortalité de Mozart.

En moins de trois mois, ma condition était passée de l’indigence à l’aisance. Tu avais probablement flairé cette aubaine, car c’est à ce moment-là que tu commenças à réclamer des habits neufs et des jouets à la mode, comme ce stupide yo-yo qu’on nommait « émigrant ». À l’âge où ton père se produisait en public et embrasait les cours, tu te contentais d’une roue qui monte et qui descend de sa ficelle… Il y a des comparaisons qu’il vaut mieux taire, quand on ne veut pas se rouler dans le burlesque.

Giacomo se disait honoré que sa chienne ait été engrossée par le compagnon de Mozart ; il conserverait un chiot pour lui, ainsi qu’un autre pour moi. S’ensuivaient d’infinies descriptions de chaque jeune, accompagnées d’un dessin montrant bien l’emplacement des taches de brun et noir qu’ils portaient sur le dos. Il me suppliait de décider promptement mon choix, car la filiation de cette portée lui attirait de nombreuses demandes. « Chacun veut ici avoir un descendant du grand Mozart ! »
Je lui proposai de relever pour moi le plus goinfre et le plus joueur des petits et de l’offrir à la personne de son choix, avisant bien celle-ci qu’il s’agissait d’un chiot de Wolfgang Mozart, portant les mêmes traits de caractère que lui ! Tu vois, rien que l’idée d’un descendant ou d’un proche de ton père mettait le monde en transe. Cet engouement fut si rapide après sa mort que je ne parvenais pas à me raisonner : c’était injuste qu’il n’ait jamais profité – oh ! quelques mois seulement ! – de cette reconnaissance internationale.
 
  

 

Du même auteur sur ce blog :

 


dimanche 31 mai 2020

[Lequiller, François] Amaïké






J'ai aimé

 

Titre : Amaïké

Auteur : François LEQUILLER

Editeur : Eurocibles

Année de parution : 2020

Pages : 470

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Nous sommes en 1872. Deux mondes séparés par l’immense océan Atlantique vont se dessiner peu à peu sous vos yeux. D’un côté, le monde étonnant, animiste, brutal et tragique des Indiens « mapuches » de la pampa argentine, au pied de la Cordillère des Andes. De l’autre, le monde aux traditions séculaires des paysans et des hobereaux de la Manche qui se transforme sous l’influence de la IIIe République et de la révolution industrielle. Vous allez frémir pour le sort d’une très jeune héroïne indienne plongée dans les guerres d’une violence inouïe au sein de l’Argentine conquérante et sans pitié des années 1870. Vous allez vivre la lente évolution de la personnalité d’un jeune aristocrate du pays de Coutances qui veut se défaire des préjugés de sa caste et du destin tout tracé qu’on lui prépare. Par quel miracle, deux histoires parallèles qui, comme des droites en géométrie, ne devraient jamais se croiser, vont finir par le faire ? Qui va être le trait d’union entre elles ? Ce roman d’amour, historique, très documenté, au style fluide et inspiré de faits réels, se lit comme un conte de fées pour adultes.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

François Lequiller est un statisticien-économiste, qui, après avoir fait une carrière dans l’administration économique française, a été en poste dans plusieurs organisations internationales et, à ce titre, a roulé sa bosse en Afrique, en Europe et aux États-Unis. Il est marié et a deux enfants. Il y a vingt ans, le destin l’a conduit à acheter une maison dans un hameau du Cotentin, entre Coutances et Granville. Depuis, cette région est devenue son pays d'adoption. Il a raconté dans sa première trilogie, Le Pont de la Roque, les aventures d'Isabelle Colas, son héroïne inspectrice de police. Dans sa deuxième trilogie, Les Dunes du Cotentin, il a relaté l'extraordinaire saga de la famille Marie, avec laquelle il nous a fait traverser le XXe siècle. Avec Amaïké, il nous plonge, en plein XIXe siècle, dans un récit qui relie étonnamment la douce contrée du Cotentin et la sauvage pampa argentine.

Retrouvez ici mon interview de François Lequiller.


 

Avis :

A la fin des années 1870, après le massacre de son clan lors de la conquête des terres sous domination mapuche par l’armée argentine, la très jeune Amaïké est adoptée par l’ambassadeur de France à Buenos Aires. A l’adolescence, elle viendra parfaire à Paris l’éducation de jeune aristocrate française qu’elle est devenue, et finira par rencontrer l’amour en la personne de Constantin de Mareuil, descendant d’une noble famille de la Manche, qui l’épousera envers et contre tous les préjugés.

François Lequiller s’est inspiré de l’histoire vraie de l’amérindienne mapuche Lokoma, relatée en 1886 par Emile Daireaux, explorateur et journaliste français originaire de la Manche. Il a laissé libre cours à son imagination pour nous emmener dans sa version largement romancée, qui, sérieusement documentée et servie par la fluidité de sa plume, offre un moment de lecture agréable et captivant.

Au global très idyllique, puisque le récit choisit de nous charmer par une interprétation très positive de cette histoire, abordant assez discrètement le déchirement qui a sans doute longtemps torturé cette amérindienne violemment coupée de son identité première, tout comme l’ostracisme auquel elle a indubitablement souvent dû être confrontée, ce roman prend des allures de conte merveilleux, où l’on s’immerge tour à tour, avec le même plaisir, dans la pampa argentine ensanglantée par ses terribles guerres génocides, et dans le paisible bocage manchot que connaît si bien l’auteur.

Le versant sud-américain du roman est l’occasion de découvrir des événements historiques parfois surprenants - comme la construction des 374 kilomètres de la Tranchée d’Alsina, ordonnée par le ministre argentin du même nom pour servir de limite aux territoires non conquis et empêcher les vols de bétail -, en tout cas profondément dramatiques puisque la Campagne du Désert du général et futur président Julio Argentino Roca fut lancée dans l’intention d’exterminer les populations autochtones. Le roman s’attache aussi à restituer des éléments du mode de vie mapuche, dans une évocation crédible à un détail près : je ne suis pas sûre que le jeune Nahuel ait répugné autant à certaines pratiques de chasse, sans doute tout à fait naturelles pour un enfant amérindien de l’époque ?

J’ai pris grand plaisir à cette lecture au charme certain, agréablement souligné par les jolies aquarelles d’Elisabeth Lequiller. Ce livre est une invitation réussie au voyage, historique, géographique et culturel, et une interprétation personnelle plutôt enchanteresse d’une histoire véridique d’un grand intérêt. (3/5)

Un grand merci à François Lequiller pour le privilège de son service presse.

 

Citations :

"Toute tentative violente de faire pénétrer les mœurs européennes entraînera la ruine de ceux qui s’y sacrifieront, sans avancer d’une heure la conquête des territoires pampéen et patagonien, qui, l’Indien disparu, resteront dépeuplés et ne seront pas conquis, faute d’offrir à la race blanche les conditions d’habitat qu’elle exige. Mince profit, qui ne saurait excuser la destruction d’une race humaine qu’il serait injuste autant que nuisible d’arrêter dans l’accomplissement de sa destinée". (La Revue des Deux Mondes, 1878)

La lune était pleine et éclairait la plaine infinie d’une lueur blafarde. Au loin, vers le sud, il y avait comme des millions de grains de givre. C’était le sel de la lagune, résidu de l’évaporation sous les rayons torrides du soleil de la veille, qui s’était déposé sur le sol et que les faibles rais de la lune suffisaient à faire briller comme des diamants. Ranco Cura, qui guidait le cortège de chevaux, avait choisi de passer par ce chemin perdu. A gauche comme à droite d’une piste invisible bordée d’une boue noirâtre exhalant une odeur fétide, on pouvait facilement se perdre. En saison humide, quand les pluies tombaient en cataracte, des troupeaux entiers pouvaient s’enliser dans les fondrières et carrément disparaître. On racontait qu’il y avait un endroit où seules apparaissaient des milliers de paires de cornes tandis que les vaches, les bœufs et les taureaux qui les portaient étaient dessous, entièrement recouverts de boue et momifiés.

 

Du même auteur sur ce blog :

vendredi 15 mai 2020

[Sackville-West, Vita] Au temps du roi Edouard




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Au temps du roi Edouard
           (
The Edwardians)

Auteur : Vita SACKVILLE-WEST

Traductrice : Alice TURPIN

Parution : en anglais en 1930,
                en français en 1933 chez Grasset,
                en 2012 chez Livre de Poche

Pages : 264

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

« Margaret prétend qu'elle veut épouser un peintre, dit Sylvia, en regardant sa fille avec compassion. — Quoi ! s'écria la duchesse, un peintre ? Quel peintre ? A-t-on jamais entendu chose pareille ? La fille de lady Roehampton épouser un peintre ? Mais non, mais non... Vous épouserez Tony Wexford, et nous verrons après ce qu'on pourra faire pour le peintre », ajouta-t-elle, en lançant à Sylvia un coup d'œil rapide. Dans cette chronique grinçante de l'aristocratie anglaise du début du XXe siècle, Vita Sackville-West fait craquer sous les passions le vernis des bonnes manières.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Vita Sackville-West (1892-1962) fut amoureusement liée à Violet Trefusis, qu’elle connut dès l’enfance, et amie intime de Virginia Woolf. Écrivain prolifique (poèmes, biographies, manuels sur l’art du jardin, journaux, récits de voyage…), elle a signé recueils de nouvelles et romans dont le plus célèbre, Au temps du roi Édouard (1930), fait revivre avec grâce le monde de la haute aristocratie anglaise au début du XXe siècle.

 

 

Avis :

L’ère victorienne s’achève au tout début du vingtième siècle, avec le couronnement du roi Edouard VII en 1902 : encore très attachée aux sévères conventions de l’étiquette, l’aristocratie anglaise commence avec circonspection à sentir le souffle d’un vent nouveau, n’osant s’autoriser de libertés que soigneusement cachées derrière les apparences les plus traditionnellement respectables. Le jeune Sébastien, oscillant entre ordre ancien et émancipation moderne, se retrouve au coeur de déchirements sentimentaux où l’hypocrisie et la vanité pourraient bien l’emporter sur l’amour.

L’apprentissage de Sébastien n’est que le prétexte d’une virulente critique de la société édouardienne, que Vita Sackville-West connut durant son enfance : bien loin de se douter que l’ordre établi sera bientôt balayé par la première guerre mondiale, l’aristocratie britannique de l’époque s’accroche bec et ongles à la tradition, qui lui permet sans grande contrepartie de maintenir son prestige et ses privilèges, selon un mode de vie immuable hérité « du temps des Deux Roses ». L’auteur n’est pas tendre pour ses congénères et dénonce la mesquinerie quotidienne d’une coterie qui s’observe et dénigre impitoyablement le moindre travers derrière sourires et flatteries, la tartuferie morale d’adultères appliqués, envers et contre tout, à laisser sauve la façade de mariages respectables, tout comme l’hypocrisie sociale d’un paternalisme d’abord soucieux de préserver à son avantage une hiérarchie de classes inchangées depuis des siècles.

La plume acérée et sarcastique dessine les personnages et restitue leur contexte avec une précision et un réalisme qui donnent au lecteur l’impression d’évoluer dans leur quotidien. La lecture est fluide et passionnante, et amène à s’interroger sur la personnalité de l’écrivain : tandis que l’on est tenté d’imaginer Vita jeune se profiler sous les traits de Viola, la soeur de Sébastien, seule dans cette histoire à porter un regard lucide sur son milieu et à avoir le courage de s’affranchir de son hypocrisie, l’on ne peut également que sourire en se rappelant le conformisme social dont l’auteur fit preuve en menant sa vie amoureuse, homosexuelle et mouvementée, sous les apparences d’un mariage rangé. (4/5)

 

 

Citations :

Ce qui était inquiétant chez Sébastien, c’est qu’il n’avait jamais d’idées définitives sur aucun sujet. En un mot, il n’avait pas d’opinions, mais des humeurs, dont l’intensité dévastatrice n’égalait que la brièveté.

Viola regarda ce visage enfantin et troublé. Elle aurait voulu dire à Margaret : « Très bien, si vous voulez la vérité, la voilà. La société dans laquelle vous vivez est faite de gens à la fois dissolus et prudents. Ils veulent s’amuser sans renoncer à leur situation. Ils ont un certain vernis, mais au fond, ils ne comprennent que ceci : qu’ils ont besoin d’argent, qu’ils doivent se montrer dans certains endroits, avec certaines gens. Bien qu’ils tendent à n’être que des fantoches, il y a encore chez eux un coin d’humanité et ils s’accordent quelques histoires d’amour artificielles ou, parfois, trop vraies. Quoi qu’il arrive, il faut d’abord penser à ce que dira le monde, et cette hypocrisie fait des êtres vils et médiocres. De plus ils sont envieux, malveillants et vénaux, froids et arrogants. Quant à nous, leurs enfants, ils nous laissent dans une ignorance complète de la vie, nous inculquant seulement les idées auxquelles nous devons nous soumettre, et ils nous traitent avec une sauvage cruauté si nous manquons de nous y conformer. »

 

La Ronde des Livres - Challenge 
Multi-Défis du Printemps 2020

mardi 3 décembre 2019

[Wodehouse, Pelham Grenville] Merci, Jeeves






J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Merci, Jeeves (Thank You, Jeeves)

Auteur : P.G. WODEHOUSE

Traductrice : Benoît de FONSCOLOMBE

Parution : 1934 en anglais,
                1982 en français (10/18)

Pages : 301

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Bertie Wooster, jeune aristocrate londonien, s'est pris de passion pour le banjo. Cette nouvelle lubie est loin de plaire à Jeeves, son fidèle majordome, et encore moins à ses voisins exaspérés. Contraint de déménager, Bertie se retire avec son instrument chéri dans un cottage de la campagne anglaise, chez son ami le baron Chuffnell. Les choses se compliquent quand le jeune homme y retrouve son ex fiancée, Pauline, dont Chuffnell est tombé fou amoureux. D'imbroglios en quiproquos, la situation déjà fort embarrassante dégénère. Heureusement, Jeeves veille au grain et sauvera, comme toujours, Wooster de la catastrophe...

Humour british et loufoquerie sur fond de vieille Angleterre où la campagne est loin d'être bucolique : un opus à consommer sans modération.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Pelham Grenville Wodehouse (1881-1975) est un auteur britannique, devenu toutefois citoyen américain en 1955. Il fut employé de banque à Hong-Kong, journaliste à Londres, auteur de théâtre et de comédies musicales aux Etats-Unis où il passa, ainsi qu’en France, une bonne partie de sa longue vie. Son univers romanesque reste exclusivement celui d’une haute société britannique d’avant guerre, avec des personnages devenus les piliers d’aventures extravagantes, parmi lesquels défilent dans le plus grand désordre Bertie sous haute protection de son valet Jeeves, lord Emsworth en son château de Blanding, l’Oncle Fred et son neveu Pongo, ou Mr Mulliner scotché à son bar. Wodehouse a écrit soixante-dix romans et vingt recueils de nouvelles.

 

 

Avis :

Dans les années trente, Bertie Wooster, jeune aristocrate britannique, est contraint de déménager chez un ami à la campagne pour s’adonner librement à sa passion du banjo sans gêner ses voisins. Sa situation ne va toutefois pas tarder à devenir très compliquée, au fil d’imbroglios et de quiproquos en chaîne, où il ne devra son salut qu’à l’ingéniosité et au sang-froid de son imperturbable et fidèle majordome Jeeves.

Cet épisode des loufoques aventures des aristocratiques personnages wodehousiens n’a pas fait exception : dans la plus pure veine de l’humour britannique de l’auteur, les situations et le style n’ont pas manqué de me faire franchement rire à plusieurs reprises. Ne cherchez rien de transcendant dans cette histoire, vous n’y trouverez qu’une accumulation de péripéties toutes aussi improbables les unes que les autres, mais narrées avec un irrésistible sens du comique et une plume au charme délicieusement suranné.

Si vous ne connaissez pas encore les vaudevilles de Wodehouse, ou si vous hésitez entre les nombreux titres de l’auteur, ouvrez celui-ci sans hésiter : un excellent et réjouissant moment vous attend avec cet antidote à la morosité. Cela fait du bien de s’offrir une petite pinte de rire, qui plus est servie par une belle plume. (4/5)



La Ronde des Livres - Challenge 
Multi-Défis d'Automne 2019