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samedi 6 juin 2026

Critique : "Nous nous verrons en août" de Gabriel Garcia Marquez | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Nous nous verrons en août" de Gabriel Garcia Marquez


J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Nous nous verrons en août
            (In agosto nos vemos)

Auteur : Gabriel GARCIA MARQUEZ

Traduction : Gabriel LACULLI

Parution :  en espagnol (Colombie)
                   et en français
(Grasset)
                   en 2024                

Pages : 144

Accès au livre : ISBN 9782246836322  
                           en librairie

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Nous nous verrons en août est le roman inédit de Gabriel García Márquez, prix Nobel de littérature en 1982. Cette sortie mondiale est un événement éditorial majeur qui advient une dizaine d’années après la disparition de l’écrivain colombien, en 2014.
 
Chaque seize août, Ana Magdalena Bach prend un ferry pour se rendre sur une île des Caraïbes où est enterrée sa mère. Malgré la splendeur d’une lagune peuplée de hérons bleus, elle se contente de déposer un bouquet de glaïeuls sur sa tombe, ne passe qu’une nuit dans le vieil Hotel del Senador et retourne chez elle avec le bac du lendemain. Mais l’été de ses quarante-six ans, ses habitudes sont bouleversées. Le soir du seize août, Ana Magdalena remarque un homme qui finit par lui offrir un verre sur un fond de boléro. Lorsqu’elle se retrouve avec lui dans sa chambre, elle réalise que c’est la première fois qu’elle trompe son mari Domenico.
Prise pour une prostituée par cet homme dont elle ne connaît même pas le nom, Ana Magdalena repense sans cesse à lui. Enfin de retour sur l’île, le seize août suivant, Ana Magdalena ne retrouve pas son amant. Débute néanmoins une nouvelle phase de sa vie où chaque été, elle connaîtra une nouvelle aventure. De l’évêque en vacances au tueur en série en passant par l’ami d’enfance, Ana Magdalena multiplie les rencontres estivales tout en laissant son mariage partir à vau-l’eau. Lorsqu’elle comprendra la raison pour laquelle sa mère a choisi ce coin des Caraïbes comme ultime demeure, cette spirale érotique pourra-t-elle enfin se terminer  ?
 
Nous nous verrons en août est un roman d’une intense sensualité. Avec la découverte de la passion à l’âge mur, Gabriel García Márquez déploie tout son humour pour brosser le portrait d’une femme libre. Des retrouvailles avec un immense écrivain autant qu’une publication historique.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Gabriel García Márquez est né en 1927 à Aracataca en Colombie, et décédé en 2014 à Mexico. Après des études de droit, il a été journaliste en Colombie puis au Mexique, en France et en Espagne. Ses premières nouvelles Des yeux de chien bleu et son premier roman Des feuilles dans la bourrasque ont été publiés en 1955. Cent ans de solitude paraît en 1967 et connaît un succès mondial. Il remporte en 1982 le Prix Nobel de Littérature.

 

 

Avis :

Dix ans après la disparition de Gabriel García Márquez paraît ce qui restera son ultime roman, fruit d’un minutieux travail de recomposition mené par ses fils à partir de multiples versions annotées. L’auteur, déjà affaibli par la maladie, avait jugé le texte inabouti. Pourtant, dans ces pages rassemblées comme on recueille les traces d’une mémoire qui se défait, s'élève toujours la voix intacte du maître. 

Installée dans un confort sans heurts, Ana Magdalena Bach voit son existence se dérégler à l’occasion d’un rituel immuable : chaque 16 août, elle se rend sur une île des Caraïbes pour fleurir la tombe de sa mère. Cette année-là, un infime déplacement dans l’ordre des choses – un visage inconnu, une musique trop chargée d’émotion – suffit à faire dérailler la mécanique bien huilée de sa vie. À partir de cette brèche, le roman explore la manière dont, une fois l’an, elle laisse s’exprimer une part d’elle-même que son quotidien étouffe. 

Gabriel García Márquez tisse autour de cette métamorphose discrète une variation sur le désir, la solitude et la condition féminine, des thèmes qui traversent une grande partie de son oeuvre. L’écrivain procède par touches légères, parfois cruelles, souvent teintées d’humour, dans une atmosphère où l’étrangeté s’insinue sans jamais se muer en fantastique. On y observe ce que la vie impose à nos aspirations, et la façon dont une femme tente d’y opposer, fût‑ce fugitivement, sa liberté.

La postface des fils de l’écrivain, bouleversante, rappelle la lutte entre le perfectionnisme d’un créateur et l’effacement progressif de ses facultés. On lit alors ce roman comme un geste ultime, fragile et têtu, d’un artiste refusant de renoncer à la fiction. Et c’est avec une émotion double – celle du texte et celle de sa genèse – que l’on referme ce livre inachevé mais vibrant, où la lucidité et la tendresse se mêlent dans un dernier souffle littéraire. (4/5)


 

Citation :

L’homme aux vingt dollars, dont le souvenir la rendait amère, lui avait ouvert les yeux sur la réalité de son mariage, jusqu’alors soutenu par un bonheur de convention qui esquivait les divergences pour ne pas trébucher contre elles, comme on cache la poussière sous le tapis.

 

mardi 16 septembre 2025

[Dunant, Ghislaine] Un amour infini

 


 



Coup de coeur 💓

 

Titre : Un amour infini

Auteur : Ghislaine DUNANT

Parution : 2025 (Albin Michel)

Pages : 176

Accès au livre : ISBN 9782226498687  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Elle est descendue en retard, elle voulait encore fumer une cigarette, fumer seule, une fois de plus. Pour sentir le temps qui passe, ne plus savoir qui elle est, ni ce qu’on peut vouloir d’elle.
Ce roman installe le lecteur au cœur d’une rencontre de trois jours sur l’île de Ténérife, en juin 1964, prévue mais bouleversée par un événement tragique, entre un astrophysicien d’origine hongroise qui a dû fuir l’Europe et s’exiler aux États-Unis et une mère de famille française.
Alors que rien ne devrait les rapprocher, leurs conversations sur leurs passés distincts et l’exploration de l’île vont les ouvrir profondément l’un à l’autre. Le ciel, l’univers, l’histoire de la Terre… Les sujets de l’astrophysicien rejoignent la sensibilité de celle qui a observé le mystère de la toute petite enfance et a toujours eu une approche sensitive des êtres. Leur désir réciproque va s’accompagner de la puissance des éléments qui les entourent.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Ghislaine Dunant est née à Paris en 1950. Elle a déjà publié trois romans chez Gallimard, un récit, et un essai chez Grasset : Charlotte Delbo, la vie retrouvée, qui a été couronné du prix Femina de l’essai. Elle a consacré sa vie à l’écriture depuis 1987, tout en en élevant ses deux enfants avec son compagnon, artiste peintre.

 

 

Avis :

Il est des romans qui ne racontent pas, mais qui exhalent leur histoire. Un amour infini est de ces rares-là. Ghislaine Dunant y compose une partition délicate, presque suspendue, autour d’une rencontre imprévue entre Louise, femme française en voyage, et Nathan, astrophysicien hongrois en exil. Trois jours sur l’île de Ténérife suffisent à faire vaciller les certitudes, à ouvrir une brèche dans le tissu serré du quotidien.  

Cela aurait pu n’être qu’une histoire d’adultère, une aventure au sens romanesque. C’est une parenthèse cosmique, un glissement subtil dans l’ordre des choses. Tels deux astres qui s’attirent sans se heurter, Louise et Nathan se découvrent dans le silence des volcans et dans les ruelles de La Laguna comme dans autant d’interstices du temps. L’amour n’est pas un événement. Sans jamais chercher à le capturer, le roman en souligne l’inéluctabilité, comme une force gravitationnelle inscrite dans la matière même du monde, une force ancienne et patiente qui affleure enfin à la surface.  

Nathan, homme de science et d’exil, porte en lui les cicatrices d’un passé traversé par la guerre, la fuite et la perte. Affleurant sans jamais s’imposer, son drame personnel est là, dans les silences, les phrases retenues ou les regards qui s’attardent sur l’horizon. La pudeur douloureuse dans lequel il se dissout donne à la rencontre une densité particulière, comme si l’amour, ici, n’était pas une échappée mais une reconnaissance mutuelle de ce qui a été traversé.

Jouant un rôle presque chamanique, la nature n’est pas décor, mais, élément actif du récit et miroir des états intérieurs, se fait révélatrice des failles et des élans. Entre volcans endormis, forêts primaires et ciel immense, les paysages de Ténérife enveloppent les personnages comme pour mieux les déposséder de leurs repères et les rendre disponibles à une forme d’écoute nouvelle. Au contraire d’un enfermement, l’isolement insulaire se révèle une chambre d’écho où les voix intimes peuvent enfin se faire entendre, alors que, semblant peindre chaque scène à la lumière lente du couchant, la prose sensuellement contemplative de Ghislaine Dunant capte les vibrations du monde avec une précision presque tactile.

Pour la première fois, Louise n’est ni épouse ni mère, mais simplement elle-même face à un homme qui ne demande rien, n’attend rien, mais reconnaît. Muette et profonde, cette reconnaissance agit comme une lumière douce sur les zones d’ombre de sa vie.
 
Le roman s’achève sans trancher ni conclure, choisissant plutôt la douceur de l’impasse, une forme de paix discrète, presque murmurée. D’une délicatesse rare, ce dénouement ne résout rien mais apaise, comme si l’amour, même fugace, pouvait réconcilier sans réparer.

Un amour infini est un roman de l’éphémère autant que de l’éternel. Il ouvre, éclaire et modifie imperceptiblement la trajectoire intérieure de ses personnages en même temps que celle du lecteur. Comme une étoile filante qui ne laisse pas de trace visible, mais dont le passage transforme le ciel. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citation :

La lumière dissout tant de choses sur ce plateau où rien ne fait ombre. Elle dissout les mesures de la vie ordinaire, elle dissout la vie ordinaire. 

mercredi 19 février 2025

[Laurens, Camille] Ta promesse

 





 

J'ai beaucoup aimé

Titre : Ta promesse

Auteur : Camille LAURENS

Edition : 2025 (Gallimard)

Pages : 368








 

Présentation de l'éditeur :   

« Au moment où s’ouvre ce livre, je romps une promesse. Lorsque je l’ai faite, c’est idiot, j’étais sûre que je la tiendrais. Enfin, idiot, je ne sais pas. La moindre des choses, quand on fait une promesse, n’est-ce pas d’y croire ? »
Que s’est-il passé avec son compagnon pour que la romancière Claire Lancel doive se défendre devant un tribunal ? Au fil du récit, elle raconte comment elle s’est peu à peu laissé entraîner dans une histoire faite de manipulations et de mensonges.
Dans ce roman haletant comme un thriller, Camille Laurens questionne le narcissisme contemporain, l’absence d’empathie, et se demande comment sauver l’amour de ses illusions. Elle nous invite à le célébrer et à le vivre, au-delà des promesses trahies.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Romancière, essayiste, Camille Laurens a publié une trentaine d’ouvrages. Elle est membre de l'Académie Goncourt.

 

 

Avis :

Dans une histoire d’amour et d’emprise racontée comme un thriller, Camille Laurens sème malicieusement les concordances avec son propre vécu pour mettre en évidence les mécanismes de la perversion narcissique et dénoncer les dérives déshumanisantes de la société contemporaine.

« Le début de l’histoire contient sa fin. » C’est d’ailleurs par cette dernière que s’ouvre le récit, annonçant d’emblée l’issue dramatique de ce qui commence comme un amour heureux, un bonheur que sinon l’on aurait pu, comme initialement la narratrice, croire sans histoire, aveugle aux signes que tous, avocats, témoins, juge et bien sûr elle-même, vont maintenant s’attacher à déchiffrer et à relier pour tâcher de comprendre ce qui a bien pu dérailler jusqu’au coma pour lui  et l’inculpation pour elle.

Points de vue et regard se succèdent donc pour raconter l’amour fou entre Claire, écrivain reconnue et estimée, et Gilles, créateur de spectacles de marionnettes. Un amour sans nuage apparent, scellé par une double promesse : elle n’écrirait jamais sur lui, il ne la trahirait jamais. Pourtant, pour qui sait être attentif, les signaux faibles s’alignent déjà et ne vont que s’amplifier, en une spirale vertigineuse, à mesure des récits rétrospectifs de Claire et de ses proches.

Entre sautes d’humeur, défaut d’empathie, jalousie et mesquineries, bientôt manipulations de plus en plus amples et finalement sa manière d’inverser les rôles, l’homme séduisant et attentionné s’avère un pervers narcissique caractérisé, ce qu’une Claire sapée dans sa confiance en elle en même temps que démolie dans son image et sa réputation publiques est la dernière à réaliser, quand elle est déjà trop profondément prise au piège pour retrouver un quelconque équilibre et rétablir autour d’elle une vérité trop difficile à croire.

Tandis qu’on y retrouve des traces de son expérience personnelle – on se souvient de son ex mari, débouté depuis, l’assignant en justice pour atteinte à la vie privée dans l’un de ses romans, de la polémique l’opposant à Marie Darrieussecq qu’elle accusait de plagiat, des soupçons de conflit d’intérêt accompagnant sa violente critique d’un livre en concurrence avec celui de son compagnon alors qu’elle était membre du jury du Goncourt –, autant de blessures transposées par l’écriture et par la création littéraire, Camille Laurens démonte dans cette histoire les ressorts invisibles de l’emprise et de la manipulation, destructeurs dans la vie privée, imparables sur les réseaux sociaux, ne se privant pas de souligner comment « absence de limites, sentiment de toute-puissance, négation d’autrui, règne du mensonge et de la vérité alternative » contribuent plus que jamais, par les temps qui courent, à boursoufler les egos narcissiques dénués d’empathie jusque dans les plus hautes sphères du pouvoir – « Trump, Poutine, Kim Jong-un » –, au détriment de peuples entiers manipulés par des despotes. « La mort de l’empathie humaine est l’un des premiers signes et le plus révélateur d’une culture sur le point de sombrer dans la barbarie. »

Volontiers incisive et ironique, la plume exercée de Camille Laurens fait feu de son vécu et de ses observations pour les transposer en un roman virtuose jouant avec la curiosité du lecteur entre vérités et manipulations et, au final, déboucher sur une critique sociale au mordant imparable. (4/5)

 

Citations :  

Dans les livres, le bonheur lasse tout le monde, moi la première. Pouvez-vous d’ailleurs m’en citer un seul où il ne se passe rien d’autre que le bonheur ? Ça n’existe pas. Le bonheur n’est pas un sujet, à moins d’être menacé. Aucune tension, aucun suspens, zéro conflit ? Intérêt nul. On n’écrit pas sur le bonheur. Il faut écrire noir sur blanc, sinon on ne voit rien. La seule matière de la littérature, c’est le chagrin. Ou la passion, ce qui revient au même, au bout d’un moment. 
 

Les signes sont rarement lus, le plus souvent on les relit. Pour déchiffrer, il faut savoir que c’est chiffré.
 

Je suis écrivaine, mon métier, mon ministère même, consiste à tout noter – je ne laisse rien passer, enfin j’essayais. Mais c’est aussi ma pratique de ne pas juger – pas avant d’avoir longtemps regardé, écouté, observé, compris – et quand j’ai compris, je ne peux pas juger. Écrire est un exercice d’amour, une magnifique et profonde et audacieuse expérience d’intelligence de l’autre. Je l’ai d’ailleurs dit à la juge, l’autre jour : « Si vraiment vous comprenez quelqu’un, comment pouvez-vous encore le juger ? » Cela dit, elle m’a épatée, elle m’a répondu aussi sec, vous vous souvenez ? « Si je comprends quelque chose, je suis sûr de me tromper. » Jacques Lacan, a-t-elle ajouté. 
 

Le mal est toujours une surprise. Toujours. Même avec les années. On n’y croit pas.
 

Vous connaissez ce passage de l’Abécédaire de Deleuze, quand il célèbre le point de démence de quelqu’un comme ce qui fait son charme et même ce pour quoi on l’aime ? Il dit très exactement, attendez, je vais vous le retrouver de mémoire. Il dit : « Si tu ne saisis pas la petite racine ou le petit grain de folie chez quelqu’un, tu ne peux pas l’aimer. On est tous un peu déments, et j’ai peur, ou je suis bien content, que le point de démence de quelqu’un ce soit la source même de son charme. »
 

Vous l’admiriez ? — Non, en fait non. J’emploie ce mot parce que j’ai souvent senti qu’il était nécessaire – avec mon mari, bien sûr, dont c’était le seul carburant, mais sans doute aussi avec les autres, les autres hommes, je veux dire. La plupart. Ils ont besoin d’être admirés, c’en est presque obscène. Même sous la modestie, dès que vous creusez il y a la rage d’être admiré. Flatté, aussi, souvent ça leur suffit – ils ne font pas la différence. Les femmes ne sont pas comme ça, moins souvent, elles sont plus proches de la vérité, c’est-à-dire de la défaillance. Accepter la faiblesse est une force très féminine, que peu d’hommes possèdent et qu’aucun ne nous envie. En tout cas moi, je n’ai pas l’admiration spontanée. Tout ce qui brille n’est pas d’or, comme disait ma grand-mère. Même de Proust ou de Bach, pas plus que de Gilles, je ne dirais que je les admire. — Qu’est-ce que vous diriez, alors ? — Je les aime.
 

Souffrir passe. Avoir souffert ne passe pas. 
 

Voilà ce que Gilles n’avait pas compris quand j’avais évoqué mon peu de goût des voyages. C’est ce que j’aurais dû lui expliquer, me disais-je devant l’expression d’Agnès. Ce que Deleuze appelle les « intensités immobiles ». « Je n’ai pas besoin de bouger, dit-il, quand j’écoute une musique, ou quand je lis un livre que je trouve beau ou quand je réfléchis... C’est bien mieux que les voyages – c’est des pays profonds. »
 
 
Il l’écorche à chaque mot. Il distille son poison dans tous les interstices de la conversation, l’air de rien. Il ment, il gaslighte... Tout est fait pour l’affaiblir, la vider de sa... — Il gasquoi ? — Il gaslighte. C’est un mot très courant, Maître, y compris dans les tribunaux. Aux États-Unis et ailleurs. Renseignez-vous, ça peut vous servir. Emprunté au film de Cukor, Gaslight, avec Ingrid Bergman et Charles Boyer. Il faut que vous le voyiez. Le gaslighting, c’est l’art de rendre l’autre fou, folle surtout, en lui embrouillant l’esprit par des messages contradictoires. C’est détruire l’autre par le langage. Pour une écrivaine, qu’y a-t-il de pire ? Voilà ce que vous devez plaider, Maître : la violence psychologique, l’emprise perverse.


Claire est restée elle-même, celle qu’elle a toujours été, tandis que Gilles, lui, a voulu se l’approprier – comme s’il n’avait pas d’être propre et cherchait qui être. Je pense qu’il a voulu être elle. Vraiment. Prendre sa place. Devenir l’écrivain. Le seul. Dans son esprit, il n’y avait pas de place pour deux. — Votre théorie paraît fumeuse, monsieur Simmons. Dans les faits constatés, c’est elle qui a voulu le supprimer. — Parce qu’elle s’est sentie menacée dans son être. Il voulait étouffer ce qu’elle était. Le crime parfait, sans autre cadavre qu’une langue morte. C’est de la légitime défense.


Qu’est-ce que Claire Lancel, écrivaine reconnue depuis trente ans, pouvait bien avoir à craindre de Gilles Fabian, littérairement ou socialement parlant ? Rien. En revanche, inversez l’énoncé et vous aurez la vérité : c’est lui qui était jaloux, lui qui se sentait en rivalité avec elle, lui qui rêvait de la détruire en avançant masqué. L’inversion typique des sociopathes. Et le délire a continué après leur séparation. Il était convaincu que Claire le dénigrait partout, qu’elle cherchait à entraver sa carrière d’auteur. Il comparait à son avantage leurs qualités stylistiques, se posait en victime d’un sabotage, faisait son Calimero auprès de moi. Il m’a finalement parlé d’un nouveau projet d’écriture – pas une autofiction bien sûr, il avait d’autres ambitions, « un truc entre Kerouac et Faulkner ». J’ai esquivé : il n’était ni l’un ni l’autre, ni personne entre les deux !


Le féminisme a encore du pain sur la planche, croyez-moi. Tant que les hommes voudront prendre toute la lumière, si le projecteur les dédaigne ils iront la chercher ailleurs. Moi qui en connais eaucoup, je peux vous l’assurer : dans l’ombre des écrivains, souvent il y a des muses, des compagnes, des égéries, des mamans. Dans l’ombre des écrivaines, il n’y a personne.


Elle me l’a raconté au téléphone comme une scène de film, ça m’avait frappé, ce genre de thriller où l’héroïne se sent mal en présence de son mari mais sans aller au bout de l’interprétation, le malaise reste indéfinissable. Joan Fontaine dans Soupçons ou Ingrid Bergman dans Gaslight, vous voyez ? Mais vous n’êtes peut-être pas cinéphile ? — Si, monsieur Simmons, justement : dans Soupçons, le mari est innocent. — C’est vrai. Mais Cary Grant a joué tout le film comme si son personnage était coupable. Je dirais qu’à l’inverse, Gilles jouait à l’innocent alors qu’il était coupable. L’image positive : rien d’autre ne compte, c’est la seule vérité qui vaille pour lui, l’image. Pas une image juste. Juste une image. La preuve, aux yeux du monde, qu’on est quelqu’un de valable. Un type bien.  


Vous connaissez cette merveilleuse pensée de La Rochefoucauld, une des plus belles phrases de la langue française, je ne résiste pas au plaisir de vous la dire : « Quelles personnes auraient commencé de s’aimer si elles se voyaient la première fois comme on se voit dans la suite des années ? Mais quelles personnes aussi se pourraient séparer si elles se revoyaient comme on s’est vus la première fois ? »


Dans les moments où je parvenais à la faire parler un peu pour tenter de relancer en elle l’envie d’écrire, elle disait qu’elle n’avait plus de mots, que les mots l’avaient oubliée. Elle était dans le même état de détresse qu’après la mort de son fils : tout lui manquait, jusqu’aux mots pour le dire. Elle s’éprouvait dépossédée de sa langue, abandonnée d’elle. Pire, elle avait intériorisé la phrase que Gilles lui avait dite, à la fin : « Tout ce que tu écris, c’est de la merde », elle la reprenait à son compte comme un constat. J’étais désespéré de voir à ce point persister l’emprise de ce salaud. Il l’avait dépouillée de ce qui la constituait, elle ne pouvait plus écrire je, affirmer sa voix. Je l’ai compris le jour où elle m’a envoyé par mail, sans commentaire, deux phrases d’Adolphe, un de ses livres de chevet – quand Ellénore meurt de chagrin, abandonnée : « Elle voulut pleurer, il n’y avait plus de larmes. Elle voulut parler, il n’y avait plus de mots. » La disparition du pronom traduit la disparition de l’être qui se fond dans l’impersonnel. C’est sublime.


La joie de savoir est indépendante de son objet. Peu importe que la vérité soit terrible quand on l’aperçoit, c’est la vérité.


La mort de l’empathie humaine est l’un des premiers signes et le plus révélateur d’une culture sur le point de sombrer dans la barbarie.


Au tournant des années 2030, on remarqua qu’un nombre important de gens avaient développé une affection particulière, dont le principal symptôme, avant d’entrer dans ses ramifications complexes, consistait en une absence totale d’empathie. Les personnes atteintes n’avaient aucune considération pour autrui, percevaient très peu les émotions de leur prochain, y compris dans les situations de détresse, et d’une manière générale, à supposer qu’ils s’en aperçussent, n’en avaient cure. Ne ressentant qu’indifférence pour tout autre qu’eux-mêmes, ces malades traitaient leurs congénères comme des objets auxquels ils ne prêtaient aucune vie propre, ils pouvaient donc les blesser, les faire souffrir ou même les tuer sans éprouver plus de remords moral qu’ils n’en avaient à renverser une chaise ou à la jeter au feu. Ils les manipulaient comme des pantins qu’ils abandonnaient, les ayant désarticulés.


Puisqu’il faut bien donner un nom aux choses nouvelles, cette pathologie galopante avait reçu celui de « maladie de Nark ». Les scientifiques s’étaient amusés de la coïncidence entre le cœur du problème – le narcissisme – et le nom du psychiatre américain qui avait dirigé les recherches dans son labo parisien : le Pr Nark.
(…) pour la maladie de Nark, si les victimes étaient légion, c’était de manière indirecte : ceux qui en mouraient n’étaient pas ceux qui en étaient atteints mais ceux qui, dans l’entourage, en subissaient les conséquences.
(…)  Le narcissisme n’était pas une découverte récente et ne constituait d’ailleurs pas une maladie en soi : on savait depuis Freud et Melanie Klein qu’il existait un bon et un mauvais narcissisme – un narcissisme de vie et un narcissisme de mort. Avoir une forte estime de soi augurait plutôt une vie heureuse née d’une enfance confiante, et l’on devait tendre vers cet objectif en dépassant les névroses d’échec. Mais l’on avait observé depuis déjà plus d’un siècle la dévastation que pouvait causer un mauvais dosage de l’ego, attribué soit au laxisme des parents envers l’enfant-roi, soit, plus généralement, à un trauma infantile souvent passé inaperçu. L’art et la littérature l’avaient représentée sous les formes les plus variées. Le Pr Nark avait lui-même consacré un séminaire au film Citizen Kane d’Orson Welles, où l’existence tyrannique d’un homme incapable d’aimer s’éclaire à la toute fin par une blessure d’enfance. Hitler, avait-il rappelé à cette occasion, était lui-même un enfant battu, ce qui avait occasionné une vive polémique sur les excès de l’interprétation psychanalytique de l’Histoire. C’était cependant dans la sphère politique, où cette pathologie était surreprésentée, que les ravages apparaissaient les plus spectaculaires puisque les victimes de la manipulation despotique du Nark étaient non plus seulement des individus mais des peuples tout entiers. Comme le montrait 1984, le roman prémonitoire de George Orwell, l’asservissement affectait l’humanité en disqualifiant le langage et la vérité. Dès 2017, le Pr Nark y avait fait référence pour commenter l’actualité américaine, lorsque Donald Trump, confronté à son mensonge après s’être glorifié de ce que le soleil avait brillé sur lui le jour de son investiture alors qu’il avait plu toute la journée, avait fait répondre par le porte-parole de la Maison-Blanche : « Je pense que parfois nous pouvons être en désaccord avec les faits. » Absence de limites, sentiment de toute-puissance, négation d’autrui, règne du mensonge et de la vérité alternative : Trump, Poutine, Kim Jong-un, pour ne citer que les plus récents, présentaient tous les traits de la maladie de Nark. Le cas plus discuté du président Macron était en cours d’examen au CNRS.


Jouer un rôle est épuisant, malgré tout. Car même si l’éventail des attentes et des sentiments n’est pas si large, il te faut t’adapter à chaque nouveau protagoniste. Parfois tu dois deviner, improviser au jugé comme un aveugle tâtonnant : que veut l’autre ? Quoi lui donner ? Quoi lui prendre, aussi, dans un second temps ? Or, tu as beaucoup de mal à t’intéresser aux autres. Une lourde chape d’ennui t’enserre dès que quelqu’un se confie à toi ou exige un dialogue. « Il faut qu’on parle » a été ton calvaire avec Violetta et tu apprécies cette capacité de silence qu’a Claire, bien que tu y voies souvent aussi un déficit d’intérêt pour toi – quand elle lit, quand elle écrit, elle t’échappe. Car si l’indifférence te gagne lorsqu’on cherche à t’entraîner dans une psyché inconnue ou même dans des habitudes de vie qui ne sont pas les tiennes, tu as besoin qu’on fasse attention à toi, qu’on te considère, et tu as vite compris que le mécanisme – c’est le mot qui te vient –, le mécanisme supposait la réciprocité : il faut donner pour recevoir. Or, tu n’as rien à donner, rien de sincère, rien de spontané – il n’y a pas de vraie vie dans la vie fausse. Tu es étranger aux émotions des autres, sauf à la colère, à l’envie et à la peur, que tu connais depuis, oh, depuis toujours. Tu es imperméable à leurs chagrins comme à leurs tracas, à leurs goûts ou à leurs joies, vide de toute curiosité à leur égard, dépourvu de la compassion nécessaire à la confidence. Dans ton âme tu es seul, si âme il y a, et rien de ce que tu éprouves ne se partage.


Tu veux vivre au milieu des autres, pourtant. Tu as besoin de leur respect, de leur admiration, de leur dévouement. Tout cela est contenu dans l’amour. Il faut donc être aimé. Mais comme tu ne sens rien en toi que tu veuilles donner, il n’y a pas d’alternative : il faut faire semblant. Pas avec tout le monde, heureusement – défi impossible et vain. Non. Seulement avec les gens dont le regard te donnera consistance aimable. Tu cherches dans leurs yeux comment exister. Si tu n’y lis pas l’admiration, alors c’est qu’il n’y a personne. Tu tires l’impression de vivre de l’impression que tu donnes. Les apparences paraphent et parachèvent ton existence, tu ne sens pas de visage sous le masque.


On dirait qu’elle se demande qui tu es vraiment. Tu ne veux pas qu’elle le sache, toi-même ne veux pas le savoir – surtout pas. Tu veux juste passer pour un mec bien – un amant irremplaçable, un père modèle, un type génial, la perfection faite homme. D’ailleurs, ça ne veut rien dire, « qui on est ». On n’est rien. L’être n’est qu’une syllabe du paraître.


D’après la psy, tu avais besoin d’insécuriser ta compagne pour la rassurer ensuite. Qu’elle se sente moche, ou bête, et donc vulnérable, afin de pouvoir la consoler et qu’elle reste toujours sous ta coupe. Qu’elle ne soit rien sans toi. Le fond de l’affaire, c’était que tu n’avais pas confiance en toi-même, tu avais peur d’être abandonné, et donc de souffrir, aussi exportais-tu toutes ces menaces chez autrui. 


Il y a deux choses que Claire ne se dit pas, sur le moment, même s’il te semble que le soupçon l’en effleure. La première, c’est que tu as voulu l’empêcher d’écrire. La promesse ne te suffit pas, écrire est intransitif, désormais. Rien ne suffira jamais, de toute façon, la créance ne peut être soldée. Tout ce que tu essaies de lui retirer, son énergie vitale, son désir d’écrire, tu t’imagines le récupérer. Pourquoi le principe des vases communicants (oui, les vases) ne s’appliquerait-il pas aux vivants, après tout ? Plus elle doute, plus tu es heureux. Plus elle s’étiole, mieux tu te portes. Moins elle vit, plus tu respires.


Trois étapes : 1) bombardement sentimental, séduction, idéalisation. 2) dénigrement, rabaissement. 3) destruction. Séduire, réduire, détruire. Le sujet pervers s’est construit sur un défaut d’humanité. Anesthésie affective, angoisse face à toute relation interpersonnelle, horreur de l’intimité qu’il feint d’instaurer, haine de l’individualité, absence totale d’identification empathique à l’autre, ignorance de ses souffrances, de ses besoins, acharnement à détruire les liens, aucun scrupule moral. L’abus souvent subi dans l’enfance en fait un abuseur pour qui l’autre est un objet interchangeable qu’il dévitalise et méprise après en avoir évalué les failles. Il n’y a pas de vraie rencontre mais un lien toxique fondé sur le contrôle, la domination, la manipulation, l’instrumentalisation, la haine de l’amour et l’amour de la haine.


Nous étions le 12 juin 2024, trois jours après la dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron. « En fait, a-t-il continué du ton de l’évidence, c’est le même pitch que le roman qui nous vaut d’être ici, mais à l’échelle d’un pays : un type narcissique et infantile, dans une crise aggravée par un déni massif de ses propres manquements envers elle, prend la nation tout entière comme défouloir émotionnel et, sur une impulsion délirante, achève de détruire tout ce qu’il avait fait semblant d’aimer. Les troubles de l’ego, nouveau mal du siècle – non, vraiment, c’est le sujet. 


La célèbre définition de ce qu’exige un roman, une suspension consentie de l’incrédulité, convient aussi à l’amour. Pour lire un roman comme pour aimer quelqu’un, il faut être dupe.


Si les écrivains ne sont pas là pour dénoncer ce que coûte la vie, quel est leur combat ? Dettes, vols, pertes sèches, profits indus, arnaques, faillites. Si l’art ne tient pas les comptes et les mécomptes, qui le fera ? Quand les mots ne présentent pas l’ardoise, quand les romans ne font pas rendre gorge, l’écrivain n’est qu’un escroc de plus.

 

Du même auteur sur ce blog :  

 

La petite danseuse de quatorze ans


 



 

mercredi 22 janvier 2025

[Luca, Laetitia (de)] L'Amour et autres mensonges

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : L'Amour et autres mensonges

Auteur : Laetitia de LUCA

Parution : 2025 (Robert Laffont)

Pages : 264

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Lucie est une journaliste mariée à la vie bien réglée, lorsqu’elle croise un homme qui lui fait oublier ses principes et ses méfiances. Basculer dans la dissimulation amoureuse déclenche en elle un vertige et la ramène au destin de sa mère. Et surtout au terrible secret de sa naissance qui fait de Lucie, elle-même, un mensonge.
Alors qu’elle tente de comprendre ce que sa mère lui a caché, elle est propulsée sur la route de la grande Histoire qui va percuter de plein fouet la vie de Mathilde, jeune femme modeste, dont le chemin n’aurait pas dû croiser celui de Luis, qui a fui la terreur de la dictature dans son pays, l’Uruguay. Ensemble, ils vont croire à l’amour. Mais au fond de chacun, où se situe le courage ? Luis, ce réfugié politique qui organise la résistance, est-il l’incarnation du « grand homme » ? Mathilde, cette Française si dévouée, quelle idée du désir et de la loyauté chérit-elle tout au fond d’elle ?
L’amour et autres mensonges embarque le lecteur par le souffle de son récit, la singularité de ses personnalités et la profondeur de ses interrogations. Ce que Lucie ignorait, ce qu’elle a découvert esquisse un cheminement lucide, qui touche aux origines et à la liberté de chacun. Un roman bouleversant à mettre entre toutes les mains.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Laetitia de Luca est originaire du Nord de la France. Après des études de Sciences Politiques, elle rejoint les Etats-Unis puis Paris pour compléter sa formation. Titulaire d’un DESS de marketing et communication, elle entame une carrière passionnante dans les médias et évolue notamment plus de dix ans au sein de LCI et du groupe TF1. Elle travaille aujourd’hui dans le monde de l’art et vit en Provence avec sa famille. L’Amour et autres mensonges est son premier roman.

 

Avis :

Cela lui est tombé dessus comme à son corps défendant. Lucie sortait le chien comme chaque jour de sa vie réglée, entre boulot, époux et enfants, comme le papier d’une musique sans pause ni respiration, lorsqu’une rencontre fortuite l’a soudain fait basculer dans l’adultère et le mensonge.

Et si la fausseté était une tare héréditaire ? ironise amèrement Lucie, stupéfaite de reproduire ce qu’elle a découvert sur le tard et qu’elle n’a jamais pu digérer de l’histoire de sa mère et de ses propres origines. La voilà donc qui replonge au beau milieu des années 1970, lorsque sa mère Mathilde rencontrait à Lille un médecin uruguayen, Luis, contraint à l’exil, loin de sa femme et de ses enfants, pour ne plus avoir à signer les certificats de décès truqués que le régime de la dictature lui extorquait afin de blanchir ses actes de torture.

De leurs deux années de passion coupable et sans avenir puisque Luis, rongé par la honte de ses compromissions en Uruguay, de sa fuite et de son déclassement social en France, ne devait pas demeurer bien longtemps loin des siens et de la résistance qui s’organisait depuis le Venezuela, un enfant naissait, Lucie, dont personne, pas même elle avant ses trente-quatre ans, n’allait connaître la vérité sur ses origines. Lorsqu’au détour d’une phrase anodine sa mère finirait par lâcher le morceau, ce serait un séisme pour cette fille, la narratrice, qui se découvrant elle-même un mensonge, ses « racines artificielles [coupées] d’un coup sec et tranchant », devrait apprendre à « tenir debout autrement, couler de nouvelles fondations, redéfinir l’essence même de [s]on identité. »

A l’histoire d’amour telle que vécue par Mathilde et Luis, décortiquée dans ses ressorts psychologiques avec une acuité confondante, succède la vision rien moins que complaisante qu’en a développé Lucie et, surtout, l’incidence traumatisante de la découverte tardive du secret et du mensonge qui l’ont « maintenue dans le noir pendant toutes ces années, à vivre une vie qui n’était pas la [s]ienne, à jouer le rôle d’un personnage qu[‘elle] croyai[t] être [elle]. » Comment « faire maintenant pour ne pas douter du monde entier », alors que « désormais [s]a pire angoisse dans toute relation », c’est « d’évoluer dans une dimension parallèle créée par un mensonge » et que l’obsède « la crainte de penser vivre quelque chose et de [s]e rendre compte un jour que tout ce temps, la réalité était autre » ?

Efficace et précise dans le moindre de ses mots, la prose de ce premier roman procède d’une empathie et d’une profondeur psychologique telles qu’elles laissent subodorer, d’une manière ou d’une autre, un fond de vérité autobiographique. A cette justesse parfaite se conjuguent un ton direct et incisif, une lucidité sans complaisance, qu’il s’agisse des sentiments des personnages ou des actes de torture au fond des geôles uruguayennes, qui vous empoignent dès l’incipit pour ne jamais baisser de régime. Au fond, derrière l’acrimonie d’une Lucie blessée au plus profond de son identité transparaît en réalité l’envie d’aimer et d’être aimée de ce géniteur qui ne sera jamais le Papa qui l’a élevée, mais à qui, au travers des mentions à Daniel Viglietti, le chanteur uruguayen persécuté pour ses chansons contestataires pendant la dictature, ou des vers de Pablo Neruda en exergue de chaque chapitre, elle adresse un hommage de victime collatérale pleine de sympathie.

Un très beau coup de coeur que ce premier roman réussi et prometteur, aussi efficace que fin psychologue, où l’amour est partout, même dans ses mensonges et ses non-dits. (5/5).

 

Citations :

D’autant plus que la vérité, je la connais. C’est vrai que je ne suis pas une menteuse. C’est bien pire. Je suis un mensonge.
 

Luis connaît la prudence de sa femme. Il soupçonne autant qu’elle les autorités de lire le courrier destiné à l’étranger. Toutes les enveloppes ne sont peut-être pas ouvertes - ce serait impossible puisque d'après les chiffres qui circulent sous le manteau, ils sont près de cinq cent mille Uruguayens à avoir, comme lui, fui le pays -, mais les gardiens du régime sont suffisamment astucieux pour faire peser le doute. C'est la force des dictatures que de faire germer dans les esprits, même les plus libres, la graine de l'autocensure. Contrôler ou interdire les journaux, les syndicats, les partis, la justice et jusqu'au Parlement ne leur a pas suffi. Maintenant ce sont les mots qu'ils embastillent.
 

Comment peut-il traverser les journées ? Travailler, manger, discuter ? Comment peut-il même respirer alors que son pays s’enfonce dans les ténèbres ? Il est libre et en sécurité. Ils ont une cagoule sur la tête. Dans son exil, il ne s’est pas affranchi des griffes de la dictature. De leur main invisible, ses bourreaux le tiennent toujours par le col. Luis, comme tous les réfugiés, charrie les cauchemars auxquels il tente d’échapper. 
 

Je ne suis pas à toi non plus, nous le savons tous les deux. Nous devons nous aimer sans nous posséder. Nous aimer pour la beauté du geste, sans projections, sans construction, sans promesses. Un amour débarrassé des conventions sociales, du devoir, de la routine, dénué de jalousie et d'obligations. Toi et moi, c'est l'Amour dans son essence la plus pure. 
 

Luis vit avec « la valise derrière la porte », un pied dans son pays d’accueil, l’autre déjà sur le chemin du retour.
 

Il ne voudrait rien tant que s’autoriser le bonheur et lui offrir la légèreté qu’elle attend de lui. Pourquoi ne pas succomber à la tentation de l’amnésie Ça pourrait être si facile de ne pas penser, en la regardant l’aimer, au fait que de l’autre côté de l’océan l’attend sa famille. Comme il serait doux d’oublier, ou de prétendre oublier, que là même où jouent ses propres enfants, on exécute, on torture, on viole. Ça pourrait être si facile de ne pas voir que Mathilde s’est jetée dans leur histoire comme on plonge d’un rocher un peu trop haut en plein été, aveuglée par son envie d’échapper à une vie trop petite pour ses rêves, au risque de se fracasser en contrebas. Il s’en veut d’aimer Mathilde et il s’en veut de ne pas être à la hauteur de cet amour. Mais il a accepté l’idée qu’ils ne pourraient s’aimer que dans l’inconfort de la culpabilité, ce poison sans répit, ce tigre indomptable qui vous croque à pleines dents à l’instant même où vous pensez l’avoir apprivoisé. S’aimer dans l’imperfection est leur seule option. Il a appris à s’en accommoder mais le pourra-t-elle un jour ?
 
 
Puisque je savais, je ne pouvais me taire sans perpétuer la comédie. Alors j’ai envisagé de tout raconter, à ma famille au moins, et j’ai eu cette pensée affreuse : « Heureusement que Papa est mort », reconnaissante, l’espace d’un instant, envers la maladie de lui avoir épargné le profond chagrin de la vérité. Aussitôt j’ai eu honte. Honte pour ma mère aussi. Quelle vilaine graine avait-elle plantée dans mon esprit ? Comment peut-on pousser un enfant à se réjouir de la mort de son père ? S’il avait découvert le pot aux roses de son vivant, ça lui aurait rongé les sangs, brisé le coeur, coupé le souffle. C’est ça qui l’aurait tué, pauvre Papa, il serait mort à cause de moi.


Mais Sophie, elle, était bien vivante. Après des mois de tergiversations et malgré les réticences maternelles, j’ai décidé que je ne pouvais pas l’exclure plus longtemps de ce retournement de paternité. Impossible de la laisser seule dans un monde qui n’existait pas, comme j’avais été maintenue dans le noir pendant toutes ces années, à vivre une vie qui n’était pas la mienne, à jouer le rôle d’un personnage que je croyais être moi. C’était désormais ma pire angoisse dans toute relation, d’évoluer dans une dimension parallèle créée par un mensonge. Je ne pouvais pas lui infliger ça. Aujourd’hui encore, je patauge dans la crainte de penser vivre quelque chose et de me rendre compte un jour que tout ce temps, la réalité était autre.


J’ai pensé naïvement qu’en lui disant la vérité, j’allais briser ce putain de secret. Je ne me suis pas rendu compte qu’en ouvrant ma sœur au mensonge, j’allais au contraire l’enfermer dedans avec moi.


Tu te rends compte que ta propre mère, la personne que tu aimes le plus au monde, celle en qui tu as le plus confiance, t’a menti toute ta vie ? Elle était censée être ton roc, tes fondations, ton modèle… Qui pourras-tu croire désormais, à qui pourras-tu te fier, sachant qu’elle a eu le mauvais goût de n’être pas celle qu’elle prétendait ? C’est elle qui nous a enseigné notre socle de valeurs, qui nous a appris à distinguer le bien du mal, et elle t’annonce, la bouche en coeur, qu’elle a manigancé depuis toujours ! Comment va-t-on faire maintenant pour ne pas douter du monde entier ?


La grande révélation a coupé mes racines artificielles d’un coup sec et tranchant. Il me faut tenir debout autrement, couler de nouvelles fondations, redéfinir l’essence même de mon identité.


 

mercredi 11 décembre 2024

[Coetzee, J.M.] Le Polonais

 



 J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le Polonais (The Pole)

Auteur : J.M. COETZEE

Traduction : Sabine PORTE

Parution : en anglais (Afr. du Sud) en 2023,
                    en français (Seuil) en 2024

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Lorsqu’un pianiste polonais de soixante-douze ans, interprète renommé de Chopin, s’éprend à Barcelone d’une femme de vingt ans sa cadette, celle-ci est d’abord peu impressionnée. Il lui écrit, l’invite à voyager, lui rend visite à Majorque. Elle se laisse courtiser. En dépit de la barrière de la langue, leur surprenante relation s’épanouit, mais, semble-t-il, aux conditions dictées par Beatriz. Puis vient le temps des dissonances. Est-ce Beatriz qui contrarie leur passion en contrôlant ses émotions ? Ou Witold qui, au moyen de sa correspondance, s’acharne à donner vie à son rêve ?  
Avec une délicatesse teintée d’humour, J. M. Coetzee interroge nos présupposés sur l’amour et la complexité des relations humaines. Une œuvre envoûtante, qui réinvente la passion de Dante pour sa Béatrice et rappelle qu’une rencontre – si tardive ou improbable soit-elle – peut être bouleversante.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

J.M. Coetzee, né en 1940, est l'auteur de deux récits autobiographiques et de huit romans traduits dans 25 langues et abondamment primés. Deux d'entre eux, Michael K sa vie, son temps et Disgrâce ont été couronnés par le prestigieux Booker Prize et qualifiés de chefs-d'œuvre par la critique internationale.
J.M.Coetzee a reçu le prix Nobel de littérature en 2003.

 

Avis : 

« Il n'applique jamais la même recette à deux ouvrages, ce qui contribue à la grande variété de son œuvre. » Ainsi le jury saluait-il l’écrivain australien originaire d’Afrique du Sud en lui remettant en 2003 le prix Nobel de littérature. A quatre-vingt-trois ans, J.M. Coetzee continue de surprendre avec un ouvrage énigmatique, où un amour ambivalent semble se faire la métaphore, sous la forme d’un « Je t’aime, moi non plus » ou encore d’un chassé croisé infini et désespéré, de la relation de l’écrivain avec l’inspiration et la littérature. 

Juxtaposition de vignettes numérotées, le texte aussi bref que son écriture est sèche déroule dans une froideur ironique la relation amoureuse, pas si à sens unique que cela, qui se noue entre le polonais Witold, pianiste concertiste septuagénaire, et Beatriz, une femme mariée de la bourgeoisie barcelonaise, de vingt ans sa cadette, organisatrice de concerts. C’est à travers ses yeux à elle que l’on perçoit leur histoire.

Rebutée par l’interprétation inhabituellement peu romantique de la musique de Chopin par Witold, plus encore tenue à distance par leur absence de langue commune, elle n’est déjà que hauteur et ennui lorsque cet homme en âge d’être son père lui déclare sa flamme, la comparant à une autre Béatrice, celle qui fut la muse de Dante. Partagée entre pitié et répulsion, mais au fond flattée et intriguée, elle se montre tentée par un début d’idylle mais, ne mâchant pas ses mots, finit par se persuader de son indifférence. Il lui léguera des poèmes en polonais qui, une fois traduits, continueront à la hanter de leur sens à jamais mystérieux, scellant l’incommunicabilité entre ces deux êtres en même temps que leur impalpable mais bien réel attachement.

A première vue déconcertante de banalité malgré la dissection sèche, presque méchante, d’une relation beaucoup plus ambivalente qu’elle n’y paraît, la narration prend tout son sens lorsque, conscient de la prédilection de l’auteur pour l’ambiguïté et les allégories cachées derrière le réalisme de ses textes, l’on se prend à aligner les indices à la recherche d’un autre sens. De la musique de Chopin à celle des mots, et du vieil interprète à qui échappe le sens des notes, la langue des autres et les caprices de sa muse à l’écrivain âgé s’interrogeant sur ce que la postérité retiendra du sens de son œuvre, ce sont les doutes et le combat de l’homme de lettres à trouver les mots justes, à peine entrevus déjà enfuis, à peine exprimés déjà mal compris, qui semblent s’exprimer ici à propos d’un art littéraire insaisissable par essence.

Un coup de maître que ce livre impossible à écrire plus à l’os et qui pourtant semble recéler un double fond, si ce n’est celui d’une sorte de testament littéraire, à tout le moins celle de l’ironie lucide et un peu triste d’un écrivain se retournant sur toute une vie à tenter de saisir l’insaisissable au bout de sa plume. (4/5)
 

 

Citation : 

C’est quoi le temps ? Le temps n’est rien. Nous avons notre mémoire. Dans la mémoire il n’y a pas le temps. Je vous garderai dans ma mémoire.


 

dimanche 1 décembre 2024

[Ghenim, Amira] Le désastre de la maison des notables

 



 Coup de coeur

 

Titre : Le désastre de la maison des
            notables (Nazilat dar al-akabir)

Auteur : Amira GHENIM

Traduction : Souad LABBIZE

Parution : en arabe (Tunisie) en 2021,
                  en français (Philippe Rey)
                  en 2024

Pages : 496

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Tunisie, 1935. Dans un pays en pleine ébullition politique se croisent les destins de deux éminentes familles bourgeoises : les Naifer, rigides et conservateurs, et les Rassaa, libéraux et progressistes.
Une nuit de décembre, à Tunis, la jeune épouse de Mohsen Naifer, Zbeida Rassaa, est soupçonnée d’entretenir une liaison avec Tahar Haddad, intellectuel d’origine modeste connu pour son militantisme syndical et ses positions avant-gardistes, notamment en faveur des droits des femmes.
Dans un entrelacement de secrets et de souvenirs, plusieurs membres des deux familles ainsi que leurs domestiques reviennent lors des décennies suivantes sur les répercussions désastreuses de cette funeste soirée. Comme dans un jeu de poupées russes, chaque récit en contient d’autres et renverse la perspective. Avec jubilation le lecteur rassemblera les pièces pour tenter de découvrir ce qui est réellement arrivé à Zbeida Rassaa.
Le désastre de la maison des notables transpose plus de cinquante ans d’histoire tunisienne – de la lutte pour l’indépendance jusqu’à la révolution de 2011 – et de combats pour les femmes. Remarquable de maîtrise, d’un style limpide, d’une construction astucieuse, cet éblouissant roman choral met en scène des personnages envoûtants et inoubliables.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1978 à Sousse en Tunisie, Amira Ghenim est agrégée d’arabe, titulaire d’un doctorat en linguistique et enseigne à l’université de Sousse. Elle est l’autrice d’essais universitaires et de trois romans, dont Le dossier jaune (2019) et Terre ardente (2024). Le désastre de la maison des notables (finaliste de l’Arab Booker Prize, prix Comar d’Or en Tunisie en 2021) est son deuxième roman, mais le premier à être traduit en français.

 

Avis : 

Qu’a-t-il bien pu se passer ce matin de décembre 1935 pour brouiller à mort les Naifer et les Rassaa, deux familles de notables établis à Tunis ? Que contenait donc de si fâcheux la lettre adressée ce jour-là par l’intellectuel syndicaliste Tahar Haddad, son ancien précepteur, à Zbeida Rassaa, l’épouse de Mohsen Naifer ? Quelle type de relation révélait-elle au juste entre les deux ? Et comment la jeune femme s’est-elle, dans la foulée, retrouvée paraplégique ? Au lecteur de s’en faire une idée au gré de la succession de récits, partiels et partiaux, de membres des deux maisonnées, parents ou domestiques, qui, bien des années après les faits, forme l’astucieuse trame de cette fresque familiale traversant l’histoire de la Tunisie depuis les années 1930.

Militant acharné des droits syndicaux des travailleurs tunisiens, de l'émancipation de la femme tunisienne et de l'abolition de la polygamie dans le monde arabo-musulman, Tahar Haddad avait au début du XXe siècle des aspirations avant-gardistes qui, si elles furent plus tard en grande partie réalisées par la modernisation autoritaire du pays par Habib Bourguiba, lui valurent en son temps une violente campagne de dénigrement de la part du Destour, le parti libéral constitutionnel créé en 1920 avec pour ambition de libérer le pays du protectorat français. Contraint à l’exil, il mourut dans l’isolement et la misère à seulement trente-six ans, laissant un héritage aujourd’hui largement reconnu.

C’est ce précurseur sacrifié pour ses prises de position éclairées qui sert de pierre angulaire au roman. Dessinée en creux au travers des seuls regards des uns et des autres, soutiens ou détracteurs, son ombre hante chacun des récits par-delà sa mort, traçant un sillon indélébile dans près d’un siècle d’histoire tunisienne à mesure que, chacun leur tour et à différentes époques non chronologiques, les protagonistes vieillis égrènent leurs souvenirs et retracent ainsi l’incidence plus ou moins directe que cet homme et ses idées auront eu sur leur vie.

Certain dès le début d’une seule chose, qu’un drame s’est noué autour de la mort de Tahar Haddad et du clivage que, à l’image de la société tunisienne tout entière, l’homme a fait naître entre les très conservateurs Naifer et les progressistes Rassaa, et donc jusqu’au plus intime du couple Zbeida et Mohsen, le lecteur pris par le suspense d’une narration agencée comme un puzzle se retrouve à essayer d’y voir clair entre secrets et ellipses, points de vue subjectifs et contradictoires, enfin tout ce qui peut rancir et bouillonner d’émotions autour des liens familiaux. Travaillé dans ses hétérogénéités de points de vue jusque dans ses registres de langue, classique ou populaire, mettant ainsi mieux encore en exergue les tensions entre tradition et modernité, le livre fort subtilement traduit nous immerge en même temps d’une manière formidablement crédible et vivante au plus près des détails de la vie quotidienne dans la société tunisienne de l’époque.

Peu à peu, alors qu’à l’exception de Zbeida, devenue malgré elle le centre névralgique des dissensions familiales, tous - hommes et femmes, conservateurs et progressistes, maîtres et domestiques - ont l’occasion ici de s’exprimer, faisant peu à peu comprendre comment leurs attitudes ont inextricablement noué son destin à elle, se déploie une réflexion sur les transformations de la masculinité et de la famille face à la question de l’émancipation des femmes, mais aussi de l’orientation sexuelle. Désarroi et ambivalences sont les maîtres-mots d’une mutation qui touche aussi aux rapports entre les générations et les classes sociales, dans une refonte de la notion de pouvoir qui ne s’effectue pas sans résistances ni violences de différentes natures.

Habilement construit, ce roman passionnant et éclairant qui incarne dans la chair de ses personnages fictifs les dissensions bien réelles qui se sont cristallisées dans la société tunisienne des années 1930 autour du réformiste Tahar Haddad, n’est pas seulement une très fine et en tout point fidèle peinture historique. C'est aussi une fort intelligente fresque sociale aux prolongements très actuels. Coup de coeur. (5/5)
 

 

Citations : 

J’ai appris très tôt qu’associer la vertu à l’apparence extérieure et à des vêtements pudiques est une chimère, bonne pour tromper les naïfs et les faibles d’esprit. Et j’ai compris qu’enfermer les femmes et restreindre leurs mouvements ne les empêche pas, si elles le désirent, de faire ce qu’une femme libre de ses mouvements ne ferait pas. Sous mes yeux s’étaient trouvés deux modèles opposés et chacun, en raison de son propre comportement, arrivait à des résultats différents en contradiction avec ce qui s’exprimait en façade. Le père Fellaoui, méfiant, au caractère intraitable et d’une jalousie excessive, a été trompé par son épouse à l’abord décent et chaste, malgré les serrures et les barreaux, tandis que l’honneur du propriétaire italien, qui n’interdisait pas à son épouse de fréquenter des hommes, est resté intact, même si Mme Laura disposait des opportunités et des circonstances favorables à une tromperie.
 

À quoi sert d’apprendre à la poule à chanter comme un coq ? Et à quoi sert d’apprendre aux filles à lire et à écrire, à part leur donner les moyens d’adresser une lettre à untel ou un message à tel autre ? Zbeida aurait-elle reçu une lettre si elle s’était tenue chez elle, à l’abri des regards comme nos filles, au lieu d’acquérir des aptitudes néfastes et inutiles ? Zbeida et ses sœurs, instruites, sont-elles mieux loties, d’un statut plus élevé, plus intelligentes ou plus heureuses que toi, Jenina, et tes filles Nozha, Bayya et Menana ?
Rien au monde n’est plus nuisible à une femme que d’imiter les hommes. Elle perd la moitié de sa féminité quand ses doigts délaissent ciseaux et aiguilles pour saisir un crayon et chassent cercle à broder et pelote de laine de ses genoux au profit d’un livre. Et voilà qu’après s’être rempli la tête de connaissances inutiles elle se met à hausser la voix, à changer d’attitude envers son époux, puis à s’opposer à lui et à l’intimider. Il est rare qu’une de ces femmes savantes reste longtemps mariée. Elle se leurre sur elle-même, dépasse les limites, ce qui lui vaut d’être définitivement répudiée au bout de quelques mois, ou confinée au domicile conjugal, négligée par son époux qui ne lui prête aucune attention, ne la supporte plus et finit par la remplacer par une femme plus féminine qui ne sait ni lire ni écrire.
 

Eh oui, Zbeida, des appels ont été lancés afin que Haddad soit déclaré mécréant. Pour l’opinion publique il était athée, voire hérétique. Il aurait pu être traduit en justice, comme l’a été Abdelaziz Thâalbi, accusé de complot contre la sûreté de l’État. Il aurait également été possible qu’il soit reconnu coupable d’apostasie et exécuté sur la potence, si le pouvoir politique avait accordé du crédit à ses détracteurs en prenant pour acquis leurs témoignages et l’avait fait juger par le tribunal charaïque. En publiant son ouvrage sur les femmes tunisiennes, le pauvre a signé son propre acte de mort sociale.


 

lundi 11 décembre 2023

[Marias, Javier] Demain dans la bataille pense à moi

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Demain dans la bataille pense à moi
           (
Mañana en la batalla piensa en mí)

Auteur : Javier MARIAS

Traduction : Alain KERUZORE

Parution : en espagnol en 1994
                  en français en
1996 (Rivages)

Pages : 362

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Divorcé depuis peu, Víctor, scénariste pour la télévision, et nègre à l'occasion, est invité un soir à dîner chez Marta, mariée, mère d'un enfant. Alors qu'ils sont dans la chambre «à demi vêtus et à demi dévêtus», Marta se sent de plus en plus mal, jusqu'à agoniser et mourir. À trois heures du matin, dans un appartement inconnu à Madrid, que doit faire Víctor ? Se débarrasser du cadavre ? Prévenir le mari ? Réveiller l'enfant endormi ? Víctor choisira de fuir. Avant de se laisser mener par les événements, certains inoffensifs, d'autres périlleux. Sur une trame d'une extrême originalité, Javier Marías réussit une intense variation sur des sujets qui nous touchent tous : la dissimulation, le mensonge, l'ignorance de ce qui nous fait agir, le rejet de ceux que nous avons aimés.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Javier Marías, né à Madrid en 1951, est considéré comme l'écrivain espagnol le plus important de sa génération et comme l'une des figures majeures de la littérature européenne contemporaine. Il est l'auteur d'une vingtaine de romans, d'essais et de recueils de nouvelles, dont Un coeur si blanc (1993), Demain dans la bataille pense à moi (prix Femina étranger 1996), la trilogie Ton visage demain (2004, 2007, 2010) et Berta Isla (2019). Parmi d'autres distinctions internationales, Javier Marías a reçu pour son oeuvre le prix Grinzane Cavour (2000) et le prix Formentor (2013). Il est mort dans sa ville natale en 2022.

 

 

Avis :

« Demain, dans la bataille, pense à moi, et que ton épée tombe émoussée ! Désespère et meurs ! [...] et que, sous le poids du remords, ta lance tombe de tes mains ! Désespère et meurs ! » Nous ne sommes pas au théâtre, lorsque les spectres de ses victimes maudissent le Richard III shakespearien, mais dans la vie de Victor, le narrateur, un homme quelconque qui vit dans l’ombre, à écrire des scénarios morts-nés et à servir de nègre à un autre nègre. Un soir, alors qu’un flirt l’a conduit chez une dénommée Marta en l’absence du mari, avant même que la jeune femme devienne son amante, celle-ci – aberrant coup de sort ! – est victime d’un malaise et meurt dans ses bras. Que faire, seul avec le très jeune fils de cette presque maîtresse dans cet appartement inconnu ? L’homme choisit la fuite, mais incapable d’effacer aussi facilement sa conscience, trouve le moyen de revenir chez Marta par le biais de la famille. L’on va alors découvrir les incommensurables conséquences, non pas de ce décès dans lequel il n’est pour rien, mais de ces quelques heures d’escamotage qui auront bel et bien tout changé...

Dans un style inimitable qui dévide une première fois le fil de pensée du narrateur, lorsqu’il ignore encore les événements parallèles vécus par le mari en voyage d’affaires Outre-Manche, puis lui en fait remâcher les longues phrases-fleuves avec cette fois la connaissance de cet envers du miroir et de sa responsabilité involontaire sur cette partie des faits, l’auteur déplie son histoire pour nous révéler en ses creux des thématiques récurrentes dans son œuvre : le hasard, la fatalité, ces effets papillon inattendus qui scellent notre destin, parfois à notre insu, et, nous faisant « tomber d’un côté ou de l’autre, très vite, » d’une « frontière ténue », nous exposent sans cesse - « il suffit d’un moment d’inattention » - « aux plus grands bouleversements », ceux que nous réservent « le revers du temps, son dos noir » - expression dont il fera le titre d’un autre roman.

Bien plus observateur que réel acteur de son histoire, Victor, déjà invisible par profession, s‘efface encore lorsqu’il prend la fuite, puis, revenu constater les traces laissées par l’événement qui le taraude, mesure à quel point la vie s’est entre temps jouée de leur ignorance et de leur cécité à tous, les réagençant comme d’insignifiants atomes interagissant à leur insu, en une longue chaîne d’effets non maîtrisables. « Des gens meurent à cause de nous et nous ne le savons pas. » Ce narrateur qui avait déjà tellement conscience de n’être personne, en plus d’être convaincu de l’inéluctable effacement de tout être et de toute chose à mesure du passage du temps et des générations, réalise aussi comme le destin de chacun ne tient jamais qu’à un aléatoire enchevêtrement de fils. Alors, puisque « tant de choses arrivent sans que personne ne s’en rende compte ni ne s’en souvienne », que bientôt « tout est oublié ou prescrit », il lui devient facile de conclure qu'il serait vain de s’appesantir sur les remords et les regrets. Laissons les secrets et leurs ombres disparaître d’eux-mêmes à leur tour : face à l’absurdité du monde, tout cela de toute façon ne pèsera guère…

Javier Marias, un des plus grands noms de la littérature contemporaine espagnole, signe ici une création magistrale, où mensonge et dissimulation se dissolvent dans les brumes de la fatalité et du hasard. (4/5)

 

 

Citations :

Ce n’est pas seulement la minuscule histoire des objets qui disparaît en un instant, mais aussi tout ce que je connais et ce que j’ai appris, mes souvenirs aussi et ce que j’ai vu (...), mes souvenirs qui comme tant de mes affaires ne servent qu’à moi et deviennent inutiles si je meurs, non seulement disparaît celle que je suis mais aussi celle que j’ai été, pas seulement moi, pauvre Marta, mais ma mémoire tout entière, tissu discontinu et jamais achevé, changeant et ravaudé, et pourtant fabriqué avec tant de patience et tant de soin, oscillant et ondoyant comme mes jupes chatoyantes, et fragile comme mes chemisiers de soie qui se déchirent si facilement, il y a longtemps que je ne mets plus ces jupes, je m’en suis fatiguée, comme il est étrange que tout cela ne représente qu’un instant, pourquoi celui-ci et pas un autre, pourquoi pas le précédent ou le suivant, pourquoi aujourd’hui, ce mois-ci, cette semaine, un mardi de janvier ou un dimanche de septembre, des mois antipathiques et des jours que l’on ne choisit pas, qu’est-ce qui décide que ce qui était en marche s’arrête sans l’intervention de la volonté, mais peut-être intervient-elle tout de même en s’effaçant, c’est peut-être la volonté qui soudain se fatigue et en se retirant nous amène la mort, ne plus vouloir vouloir, ni rien vouloir, même guérir, même sortir de la maladie et de la douleur où l’on trouve refuge faute de tout ce qu’elles excluent ou usurpent, parce que tant qu’elles sont là, c’est “pas encore”, “pas encore”, et l’on peut encore penser et l’on peut toujours prendre congé.
 

Il n’y avait pas si longtemps, et tout était fini : tout nous semble bref, tout se comprime et nous semble bref une fois terminé, on a alors l’impression que le temps nous a manqué. 
 

Je savais ce qui était advenu et il me semblait en même temps qu’il était insensé et ridicule que ce fût advenu, ce qui arrive n’arrive pas vraiment tant que ce n’est pas découvert, tant que ce n’est pas dit et tant que ce n’est pas su, et entre-temps la conversion des faits en simple pensée et en simple souvenir est possible, leur lent voyage vers l’irréalité commençant au moment même de l’événement ; comme la consolation de l’incertitude, qui est aussi rétrospective. 
 

Et le père était là, Juan Téllez, qui avait prononcé quelques mots brefs et quasiment inaudibles, sans doute une prière à laquelle à son âge lui-même ne croyait plus, combien il est difficile de se défaire des coutumes et croyances superficielles de ceux qui nous précèdent et dont nous conservons le simulacre parfois toute une vie — une vie de plus — par superstition et par respect pour eux, les formes et les effets mettent plus de temps à tomber dans l’oubli et à disparaître que les causes et les contenus.
 
 
Ainsi, il est ce qu’on appelle en langage littéraire un nègre — dans d’autres langues, un écrivain fantôme — et moi j’officie en tant que nègre du nègre, ou fantôme du fantôme du point de vue des autres langues, double fantôme et double nègre, doublement personne. Pour moi, cela n’a rien d’exceptionnel puisque je ne signe pas la plupart de mes scénarios (ceux des séries télévisées surtout) : le producteur ou le metteur en scène ou l’acteur ou l’actrice me paient généralement une somme rondelette en échange de la disparition de mon nom du générique en faveur du leur (ils se sentent ainsi davantage les auteurs de leurs celluloïds), ce qui, je suppose, fait de moi le nègre ou fantôme de mon actuelle activité principale et source de revenus considérables. Pas toujours, cependant : en certaines occasions mon nom apparaît sur les écrans, mêlé à ceux de quatre ou cinq autres scénaristes qu’en général je n’ai jamais vus modifier ou ajouter une seule ligne, ou que je n’ai jamais vus tout court : ce sont en règle générale des parents du producteur ou du metteur en scène ou de l’acteur ou de l’actrice à qui l’on permet ainsi de surmonter quelque difficulté passagère ou que l’on blanchit symboliquement de quelque escroquerie qui a englouti ses économies. Pourtant, dans un ou deux cas dont j’ai eu l’impudence de me sentir fier, je n’ai pas accepté le bakchich et j’ai exigé que mon nom figure à part, sous la pompeuse rubrique de « Dialogues additionnels », comme si j’étais Michel Audiard au temps de sa gloire. Je sais bien que dans le monde de la télévision et du cinéma comme dans celui des discours et péroraisons, personne ou presque n’écrit ce que l’on suppose qu’il écrit, or — et c’est le plus grave, mais pas si rare à la réflexion — les usurpateurs, une fois qu’ils ont lu en public les tirades et entendu les applaudissements courtois ou mesurés, ou lorsqu’ils ont vu à la télévision les scènes et dialogues qu’ils ont signés mais non imaginés, finissent par se convaincre que les mots prêtés ou plutôt achetés sont bel et bien sortis de leur plume ou de leur tête : en fait ils les assument (surtout s’ils sont loués par quelqu’un, un huissier ou un enfant de chœur papelard) et sont capables de les défendre bec et ongles, ce qui somme toute est sympathique et flatteur de leur part, du point de vue du nègre. Cette conviction va si loin que les ministres, directeurs généraux, banquiers, prélats et autres orateurs habituels sont les seuls citoyens qui suivent et épluchent les discours des autres, et ils sont aussi féroces et pointilleux avec ces textes que peuvent l’être les romanciers de grande renommée avec les œuvres de leurs rivaux. (Parfois, sans le savoir, ils vitupèrent contre un texte écrit par la même personne qui rédige les leurs, et non seulement pour son contenu ou ses idées, qui sont forcément différents, mais aussi pour son style.) 


(…) je me montrais discret jusqu’à l’invisibilité ou presque, j’ai souvent l’habitude de m’effacer au point de cesser d’être quelqu’un, une manière d’adulation : avec une personne en moins ceux qui restent doivent se sentir plus à l’aise et à leur place, et penser qu’ils y gagnent.


(…) c’était peut-être cette naïveté feinte si courante chez les vieux, grâce à elle ils finissent par faire et dire ce qui leur passe par la tête sans que personne ne le leur reproche ou n’en tienne compte, ils feignent d’être pré-morts pour avoir l’air inoffensifs, sans désirs et sans attente d’aucune sorte, alors qu’on ne cesse jamais d’être dans la vie tant qu’on est conscient et qu’on ressasse des souvenirs, d’ailleurs ce sont les souvenirs qui font de tout vivant un être dangereux et désirant et en perpétuelle attente, il est impossible de ne pas inscrire les souvenirs dans le futur, c’est-à-dire de ne pas les porter uniquement dans la colonne de l’avoir perdu mais aussi dans celle du débit et dans ce qui est à venir, on a du mal à concevoir que certaines choses pourraient ne pas se répéter, on ne peut s’empêcher de penser que ce qui a été une fois peut être de nouveau, si quelqu’un avait la certitude qu’il a fait l’amour pour la dernière fois il mettrait fin à sa conscience et à son souvenir et se suiciderait : peut-être, par exemple, s’il avait une telle certitude immédiatement après cette fois-là qui fut la dernière. Et les vivants croient aussi que ce qui n’est jamais arrivé peut encore avoir lieu, les plus grands bouleversements et l’imprévu le plus grand comme dans l’histoire et les contes, que le traître finisse roi, ou le mendiant ou l’assassin, et que roule la tête de l’empereur sous le fil de l’épée, que la belle aime le monstre ou que parvienne à la séduire celui qui a tué son amant et causé sa ruine, que soient gagnées les guerres perdues et que les morts ne soient pas partis et guettent ou apparaissent et agissent ; que la cadette des trois sœurs soit un jour l’aînée : peut-être, par exemple.  


Quel malheur de savoir ton nom si demain je ne dois plus connaître ton visage, le visage que nous cessons de voir un jour se trahira et nous trahira dans le temps qui lui appartient et qui lui reste, il s’éloignera de l’image dans laquelle nous l’avions fixé pour mener sa propre vie en notre absence volontaire ou regrettée. Visage de ceux qui sont partis pour de bon parce que nous ne les avons pas retenus ou parce qu’ils sont morts, de plus en plus flou dans notre mémoire qui n’est pas une faculté visuelle, même si parfois nous nous trompons et croyons voir encore ce que nous n’avons plus devant nous et que nous évoquons voilé de brume, cette figure floue de nos mirages ou de notre nostalgie, de notre malédiction parfois, s’appelle l’œil intérieur ou œil de l’esprit. Je pourrais croire ne t’avoir jamais connue si je ne savais ton nom, resté immuable sans la moindre dégradation avec son éclat intact et qui continuera ainsi même si tu as disparu tout à fait et même si tu es morte. C’est ce qui reste et la liste des vivants n’est en rien différente de la liste des morts, qui plus est c’est la seule façon de nous reconnaître et de ne pas perdre la raison, car si quelqu’un nie notre nom et nous dit : « Ce n’est pas toi, même si je te vois, ce n’est pas toi, même si tu te ressembles », alors nous cesserons effectivement d’être nous-mêmes aux yeux de celui qui nous le dit et nous nie, et nous ne le serons plus jusqu’à ce qu’il nous rende ce nom qui nous a accompagnés comme l’air que nous respirons. « Je ne te connais pas, vieillard », dit le prince Hal quand il fut Henri V à son ami Falstaff, « je ne sais qui tu es et de ma vie je ne t’ai vu, ne me demande rien, ne viens pas me dire des douceurs car je ne suis plus ce que je fus, et toi non plus. J’ai tourné le dos à mon ancien moi, ainsi donc lorsque tu entendras dire que je suis à nouveau celui que j’ai été tu pourras t’approcher de moi et tu seras celui que tu fus. » Et si cela nous arrivait à nous nous penserions avec effroi : « Comment se peut-il qu’il ne me reconnaisse pas et qu’il ne m’appelle plus par mon nom ? » Parfois en revanche nous pourrions penser avec soulagement : « Heureusement qu’il ne m’appelle plus par mon nom et qu’il ne me reconnaît pas, il n’admet pas que ce soit moi qui puisse faire ou dire ces choses qui me sont impropres, mais comme il me les voit faire et me les entend dire et qu’il ne peut les nier, il me nie moi par pitié, pour que je ne cesse d’être celui que je fus à ses yeux, et ainsi me sauver. »


(…) tout se meut sans cesse et s’enchaîne, telle chose en entraînant une autre et les ignorant toutes, tout se meut lentement vers son évanouissement dès qu’il se produit et même pendant qu’il se produit, et même pendant qu’on l’attend et qu’il ne s’est pas encore produit, et que l’on se rappelle comme passé ce qui est déjà futur et ne s’accomplira peut-être pas, on se rappelle ce qui n’a pas été. Tout se meut sauf les noms, vrais ou faux, qui restent à jamais gravés dans la mémoire comme dans la pierre (…)


Comme il est fatigant de toujours se mouvoir dans l’ombre ou, plus difficile encore, dans la pénombre jamais uniforme ni égale à elle-même, les zones éclairées et les zones ténébreuses sont différentes pour chacun, elles varient en fonction de sa propre connaissance de soi des jours des interlocuteurs des ambitions, et nous nous disons sans cesse : « Je ne suis plus celui que j’ai été, j’ai tourné le dos à mon ancien moi. » Comme si nous arrivions à croire que nous sommes différents de ce que nous croyions être parce que le hasard et le fol écoulement du temps font varier les circonstances extérieures et nos tenues vestimentaires, comme disait le Seul le matin où il se mit à exposer ses idées sans ordre. Et il ajouta : « Ou bien ce sont les chemins tors et les raccourcis de notre effort qui nous font changer et nous finissons par croire que c’est le destin, nous finissons par voir toute notre vie à la lumière du passé proche ou immédiat, comme si le passé n’avait été qu’une préparation et que nous le comprenions à mesure qu’il s’éloigne, que nous le comprenions tout court d’ailleurs. » Mais il est tout aussi certain que plus le temps passe et plus nous devenons vieux, moins nous cachons et plus nous récupérons ce qui a été un jour supprimé, uniquement par fatigue et perte de mémoire ou par la proximité du terme, la clandestinité et le secret et l’ombre exigent une mémoire infaillible, de se rappeler qui sait quoi et qui ne sait pas, ce qu’il faut dissimuler à chacun, qui est au courant de chaque revers et de chaque pas empoisonné, de chaque erreur effort scrupule et dos noir du temps. On lit parfois que quelqu’un avoue un crime quarante ans après l’avoir commis, quelqu’un qui menait une vie décente se livre à la justice ou révèle en privé un secret qui le détruit, et les candides, les justiciers et les moralistes croient que cette personne a été vaincue par le remords ou le désir d’expiation ou la torture de la conscience, alors que la seule chose qui l’ait vaincue et la pousse à se mouvoir est la fatigue et le désir d’être d’une seule pièce, l’incapacité à continuer à mentir ou à se taire, pour se rappeler ce qu’elle a vécu et fait mais aussi l’imaginaire, sa vie substituée ou inventée en plus de celle qu’elle a eue effectivement, pour oublier ce qui est vraiment arrivé et le remplacer par la fiction. Ce n’est que la fatigue et l’ombre qu’elle apporte qui poussent parfois à raconter les faits, comme vient au grand jour soudain celui qui se cachait, le poursuivant comme le fugitif, simplement pour que cesse le jeu et pour sortir de ce qui est devenu une sorte d’enchantement.


Ce roi-là était haunted ou sous enchantement, ou plus exactement il était cette nuit-là haunted ou hanté par ses proches qui lui reprochaient leur mort et lui souhaitaient des malheurs pour la bataille du lendemain, ils lui disaient des choses horribles avec les voix tristes de ceux qui ont été trahis ou tués par celui qu’ils aimaient : « Demain dans la bataille pense à moi », lui disaient les hommes et la femme et les enfants, l’un après l’autre, « et que ton épée tombe émoussée ! Désespère et meurs ! » « Que je pèse demain sur ton âme ! Que je sois un plomb dans ton sein et que finissent tes jours dans une bataille sanglante ; que se rompe ta lance. » « Pense à moi quand j’étais mortel ! Désespère et meurs », lui répétaient-ils l’un après l’autre, les enfants, la femme, les hommes. Je me rappelle bien tous ces mots, et surtout ceux que lui disait la femme, la dernière à s’adresser à lui, sa femme fantôme aux joues parcourues de larmes : « Cette misérable Anne, ta femme, lui disait-elle, qui n’a jamais dormi une heure tranquille avec toi, vient maintenant remplir ton sommeil d’agitation. Demain dans la bataille, pense à moi, et que ton épée tombe émoussée ! Désespère et meurs. » Et ce roi se redressait ou se réveillait atterré hurlant après ces visions de la nuit horrifiante et moi aussi je fus effrayé en les voyant et en entendant son hurlement sur l’écran.


Quand mes yeux se furent habitués un peu plus à l’obscurité j’aperçus deux silhouettes dans le lit conjugal, deux masses sous les draps, à droite se trouvait Celia et à ma place ce n’était pas moi mais un autre homme, les mêmes lieux occupés par des personnes différentes, ça arrive tout le temps, pas seulement pendant le temps que nous avons à vivre et dans les substitutions conscientes ou délibérées ou imposées et dans les usurpations, mais aussi tout au long des siècles dans l’espace immobile, les maisons de ceux qui partent ou meurent sont occupées par des vivants ou des nouveaux venus, leurs chambres, leurs salles de bains, leurs lits, des gens qui oublient ou ignorent ce qui s’est passé dans ces lieux quand eux-mêmes, peut-être, n’étaient pas nés ou n’étaient que des enfants avec leur temps inutile. Tant de choses arrivent sans que personne ne s’en rende compte ni ne s’en souvienne. Peu de choses laissent des traces, les pensées et les mouvements fugaces, les projets et les désirs, le doute secret, les rêveries, la cruauté et l’insulte, les mots dits et entendus puis niés ou mal interprétés ou détournés, les promesses faites et dont personne ne se souvient, pas même ceux à qui elles ont été faites, tout est oublié ou prescrit, tout ce qu’on fait seul et que l’on ne note pas, mais aussi tout ce que l’on fait en compagnie, comme il reste peu de chaque individu, comme sont rares les choses qui laissent des traces, et comme on en parle peu, et de celles dont on parle on ne se souvient, plus tard, que d’une infime partie, et pendant peu de temps, la mémoire individuelle ne peut se transmettre et n’intéresse pas celui qui la reçoit, qui forge et garde la sienne propre. Tout temps est inutile, pas seulement celui de l’enfant, ou bien tout est à l’image du sien, tout ce qui arrive, tout ce ui enthousiasme ou fait mal au cours du temps n’est ressenti que durant un instant, se perd et devient aussi glissant que la neige compacte, comme l’est pour Celia et l’homme qui occupe ma place leur rêve présent, à l’instant même.


Avant on les vénérait ou du moins leur mémoire, et on allait leur rendre visite sur leurs tombes avec des fleurs et leurs portraits trônaient dans les maisons, pensai-je, on gardait le deuil pour eux et tout s’interrompait un temps ou diminuait, la mort de quelqu’un affectait l’ensemble de la vie, le mort emportait en fait avec lui quelque chose des autres vies, des êtres chers et il n’y avait donc pas une telle séparation entre les deux états, ils étaient liés et l’on n’avait pas aussi peur. Aujourd’hui on les oublie comme des pestiférés, à la rigueur on les utilise comme boucliers ou comme fumier pour rejeter sur eux la faute et les responsabilités de la situation lamentable qu’ils nous ont laissée, on les exècre souvent et ils ne reçoivent que rancœur et reproches de leurs héritiers, ils sont partis trop tôt ou trop tard sans nous préparer la place et sans nous la laisser vacante, ils sont toujours des noms mais déjà plus des visages, des noms à accuser de vilenies et d’abandon et d’horreurs, c’est plutôt la tendance de nos jours, et ils ne se reposent même pas dans l’oubli.


Deán se tut, puis il ajouta aussitôt : « Voilà ce qui m’est arrivé, je ne sais pas si tu me comprends. » 
 
      
« Le mimétisme est facile, on peut se convaincre de tout, on peut avoir toujours raison et toute chose peut se raconter si elle est accompagnée de son exaltation ou de sa justification ou de son explication ou de sa simple représentation, raconter est une forme de générosité, tout peut arriver et tout peut s’énoncer et être accepté, de tout on peut sortir impunément, et même indemne, personne ne fait quelque chose s’il est convaincu de son injustice, du moins au moment de le faire, raconter non plus, quelle étrange mission ou tâche est-ce là, ce qui arrive n’arrive pas vraiment tant que ce n’est pas découvert, tant que ce n’est pas dit et tant que ce n’est pas su, et entre-temps la conversion des faits en simple pensée et en simple souvenir, en rien, est possible. Mais en réalité celui qui raconte le fait toujours plus tard, ce qui lui permet d’en rajouter s’il veut, pour prendre de la distance : “Mais j’ai tourné le dos à mon ancien moi, je ne suis plus qui j’étais ni ce que j’étais, je ne me connais ni ne me reconnais. Je ne l’ai pas cherché, je ne l’ai pas voulu.” Et à son tour celui qui écoute peut écouter jusqu’à la fin et même ainsi dire ce qui est toujours la meilleure réponse : “Je ne sais pas, je n’ai pas de preuves, on verra.” » 


Quand les choses s’achèvent elles ont enfin leur nombre et le monde dépend alors de ses narrateurs, mais pour peu de temps et pas entièrement, on ne sort jamais tout à fait de l’ombre, les autres ne s’achèvent jamais et il y a toujours quelqu’un qui se trouve devant un mystère. Cet enfant ne saura jamais ce qui s’est passé, son père et sa tante le lui cacheront, moi-même je le lui cacherai et ça n’a pas d’importance car tant de choses arrivent sans que personne ne s’en rende compte ni ne s’en souvienne, ou tout est oublié ou prescrit. Et comme il reste peu de chaque individu dans le temps inutile comme la neige glissante, comme sont rares les choses qui laissent des traces, et comme on en parle peu, et de celles dont on parle on ne se souvient plus tard que d’une infime partie, et pendant peu de temps : tandis que nous voyageons vers notre lent évanouissement pour simplement passer dans le dos ou revers de ce temps, où l’on ne peut plus penser ni faire ses adieux : « Adieu rires, adieu offenses. Je ne vous verrai plus, vous ne me verrez plus. Adieu ardeur, adieu souvenirs. »