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dimanche 18 septembre 2022

[Dupont-Monod, Clara] S'adapter

 




 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : S'adapter

Auteur : Clara DUPONT-MONOD

Parution : 2021 (Stock)

Pages : 200

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

C’est l’histoire d’un enfant aux yeux noirs qui flottent, et s’échappent dans le vague, un enfant toujours allongé, aux joues douces et rebondies, aux jambes translucides et veinées de bleu, au filet de voix haut, aux pieds recourbés et au palais creux, un bébé éternel, un enfant inadapté qui trace une frontière invisible entre sa famille et les autres. C’est l’histoire de sa place dans la maison cévenole où il naît, au milieu de la nature puissante et des montagnes protectrices ; de sa place dans la fratrie et dans les enfances bouleversées. Celle de l’aîné qui fusionne avec l’enfant, qui, joue contre joue, attentionné et presque siamois, s’y attache, s’y abandonne et s’y perd. Celle de la cadette, en qui s’implante le dégoût et la colère, le rejet de l’enfant qui aspire la joie de ses parents et l’énergie de l’aîné. Celle du petit dernier qui vit dans l’ombre des fantômes familiaux tout en portant la renaissance d’un présent hors de la mémoire.

Comme dans un conte, les pierres de la cour témoignent. Comme dans les contes, la force vient des enfants, de l’amour fou de l’aîné qui protège, de la cadette révoltée qui rejettera le chagrin pour sauver la famille à la dérive. Du dernier qui saura réconcilier les histoires.

La naissance d'un enfant handicapé racontée par sa fratrie. Un livre magnifique et lumineux.
Prix Femina et Prix Landerneau 2021.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Clara Dupont-Monod est l’auteure de plusieurs romans dont La Passion selon Juette (Grasset, 2007), Le roi disait que j’étais diable (Grasset, 2014) et chez Stock en 2018, La Révolte.

 

Avis :

A la naissance de leur troisième enfant, les parents apprennent bientôt qu’une anomalie génétique le condamne à brève échéance, après quelques années d’une existence quasi végétative. Dans leur maison cévenole, la vie s’organise autour du séisme qui vient de creuser une faille invisible entre eux et leur entourage. Chaque membre de la famille « s’adapte » à sa manière. Le fils aîné se sent investi d’une responsabilité protectrice et, devenant l’ange gardien de l’enfant, sombre peu à peu avec lui. La cadette, toute à sa rage de voir l’énergie et la joie de vivre des siens littéralement siphonnées par ce petit frère, s’installe dans le rejet et le besoin de prendre le large. Enfin, le benjamin, né sur le tard, grandit dans l’ombre d’un fantôme et le souci de « réparer » ses parents.

Quand vous naît un enfant ou un frère handicapé, et même si pour vous rien ne sera jamais plus comme avant, la terre ne s’arrête pas de tourner. Désormais, il y a aura le monde ordinaire, qui continuera sans vous, et votre petit cercle, isolé parce qu’en rotation autour de son propre centre de gravité. Pour ses membres, c’est un complet recadrage qui marque la fin de l’insouciance et trace une frontière invisible avec les autres. Chacun assume avec les moyens du bord, et d’une façon chaque fois très personnelle, mais une constante perdure : l’amour pour cet enfant pas comme les autres.

Cet amour-là, avec ce qu’il apporte et ce qu’il coûte, irradie le texte, qui, raconté comme une tragédie grecque par les immémoriales pierres des Cévennes, sans prénoms, avec pour personnages centraux l’enfant, l’aîné, la cadette et le dernier, et en périphérie les parents et la grand-mère, prend la portée universelle d’une magnifique histoire d’humanité s’efforçant sans bruit de survivre à la fatalité. Ici, pas de tabous, ni de non-dits. Pas non plus de sentimentalisme, ni de pathos. Mais la narration sensible et délicate, impressionnante de vérité, des impacts et des réactions, en bref des bouleversements profonds au sein de la fratrie dans son face-à-face avec la différence, le handicap et la mort.

Clara Dupont-Monod pénètre à ce point son sujet et fait preuve d’une telle finesse psychologique que l’on ne peut douter de la part autobiographique de son récit. Magnifique et bouleversant dans l’évidence de sa sincérité sobre et pudique, ce livre très personnel impressionne par sa portée si manifestement universelle. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Personne ne comprit réellement qu’à cet instant-là, une fracture se dessinait. Bientôt, les parents parleraient de leurs derniers instants d’insouciance, or l’insouciance, perverse notion, ne se savoure qu’une fois éteinte, lorsqu’elle est devenue souvenir.
 

Dans les mairies, les services sociaux, les instances prétendument dédiées à l’aide des familles, les ministères, on leur enfonçait la tête sous l’eau, multipliant les difficultés. Le parcours était glacial, inhumain, jalonné d’acronymes, MDPH, ITEP, IME, IEM, CDAPH. Les interlocuteurs se montraient absurdement tatillons ou d’une odieuse nonchalance, cela dépendait. Les parents en parlaient le soir à voix basse. Ils durent se plier à des règles folles. Ils entrèrent dans des pièces grises où les attendait un jury qui déciderait si, oui ou non, ils seraient éligibles à une allocation, un recours, une étiquette, une place. Ils durent prouver que, depuis la naissance de l’enfant, la vie avait changé à leurs frais ; prouver aussi que leur enfant était différent, certificats médicaux, bilans neuropsychométriques, classés dans une pochette plus précieuse encore que leur portefeuille. On leur demanda aussi de dessiner un « projet de vie » alors que, de celle d’avant, il restait si peu. Les parents en croisèrent d’autres, brisés, à court d’argent, car les aides tardaient à tomber, ou ahuris parce qu’un département ne transmettait pas le dossier à un autre département, et qu’en cas de déménagement il fallait tout reprendre à zéro. Ils découvrirent l’obligation, tous les trois ans, de prouver que l’enfant était toujours handicapé (« Parce que vous pensez que ses jambes ont repoussé en trois ans ? » avait hurlé une mère devant un bureau). Entendirent un couple craquer car, visiblement, leur enfant n’était pas assez inadapté pour bénéficier d’aide, mais trop pour espérer être inséré. La mère avait cessé de travailler pour s’occuper de l’enfant puisque personne ne le prenait en charge. Les parents découvrirent le grand no man’s land des marges, peuplées d’êtres sans soin ni projet ni ami. Ils apprirent que la maladie mentale, handicap invisible, ajoutait une difficulté supplémentaire, « il faudrait que ma fille soit amochée physiquement pour que vous bougiez votre cul ? » grinça un père à l’accueil d’un centre médico-social, ouvert seulement le matin.
 

(…) une phrase résonna, quelque chose comme « aimer, ce n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction ». Elle était prononcée au micro par le témoin. C’était la phrase qui, immanquablement, ressortait à chaque discours de mariage ; elle était, paraît-il, de Saint-Exupéry, et il la détesta tant il la trouvait idiote. C’était une logique d’équipe, pas de couple. Quel drôle de monde où l’on apparente l’amour à un but, et quel dommage de ne pas comprendre qu’au contraire, l’amour c’est se noyer dans les yeux de l’autre, même si ces yeux sont aveugles. 
 

La fragilité engendre la brutalité, comme si le vivant souhaitait punir ce qui ne l’est pas assez.
 
 
Je n’ai pas ce maintien propre aux femmes des montagnes, faites de roche et de poudre, polies par des siècles de vaillante soumission. Des femmes debout sur leurs chevilles de faïence, dont l’apparente résignation n’est qu’un leurre. Des femmes qui ressemblent aux pierres d’ici. On les croit friables (l’origine du mot « schiste » ne signifie-t-elle pas « que l’on peut fendre » ?), mais en réalité, rien n’est plus solide qu’elles. Car, avec le sort, les femmes se montrent rusées. Elles ont la sagesse de ne jamais le défier. Elles s’inclinent mais, par-derrière, elles s’adaptent. Elles prévoient des sources de réconfort, organisent une résistance, ménagent leur énergie, déjouent les peines. Est-ce un hasard si mon frère aîné met l’endurance au-dessus de tout ? Faire avec et non faire contre. Je ne sais pas faire. Moi, la cadette, je m’oppose sans cesse. Je me cogne et crie à la révolte contre le destin, je n’entends pas que les forces en présence sont inégales, je serai perdante mais je m’obstine à rejeter. Je suis un refus à moi seule. Je n’appartiens pas aux reines d’ici.


La grand-mère parlait peu. Et comme souvent les taiseux, elle parlait par des actes. De la ville, elle rapporta le walkman qu’il fallait, puis les baskets dernier cri. Elle abonna la cadette aux revues de son âge. Elle l’emmena voir les nouveaux films au cinéma dans le bourg d’à côté, si bien que la cadette, dans la cour de l’école, pouvait dire : « Moi aussi, j’ai vu À la poursuite du diamant vert. » Elle pouvait tenir une discussion serrée sur Modern Talking, porter un sweat-shirt Chevignon, mâcher du Tubble Gum. La grand-mère la hissait à la hauteur des autres. Elle lui offrait une normalité. Beaucoup plus tard, devenue adulte, la cadette s’entendrait dire à une amie : « Si un enfant va mal, il faut toujours avoir un œil sur les autres. » Avant d’ajouter, pour elle-même : « Car les bien portants ne font pas de bruit, s’adaptent aux contours cisaillants de la vie qui s’offre, épousent la forme des peines sans rien réclamer. Ils seront les gardiens du phare détestant les vagues mais tant pis, refuser serait déplacé. Un sentiment de devoir les guide. Ils se tiendront là, vigies dans la nuit noire, se débrouilleront pour n’avoir ni froid ni peur. Or, n’avoir ni froid ni peur n’est pas normal. Il faut venir vers eux. »


Pourquoi tes amies, Marthe, Rose et Jeanine, ne me jugent pas ?
– Parce qu’elles sont tristes. Et quand on est triste, on ne juge pas.
– N’importe quoi. Je connais plein de gens tristes qui sont méchants.
– Alors ce sont des gens malheureux. Mais pas tristes.
 
 
Un effondrement peut parfois prendre la forme inverse de ce qu’il recouvre. Le désespoir mue en dureté. Ce fut le cas. L’appel cogneur, l’impulsion, le bouillonnement de colère, tous ces courants qui tambourinaient à sa porte disparurent instantanément, cédant la place à un désert froid. Son cœur se couvrit d’une pellicule de gel. Cette intransigeance lui vint d’instinct. La cadette devint bloc de pierre. Son cœur avait été arraché, elle n’en avait plus, pour elle c’était clos.


Dira-t-on un jour l’agilité que développent ceux que la vie malmène, leur talent à trouver chaque fois un nouvel équilibre, dira-t-on les funambules que sont les éprouvés ?


(…) elle comprit soudain que son frère aîné ne guérirait pas de l’enfant. Guérir, cela signifiait renoncer à sa peine, or la peine, c’était ce que l’enfant avait planté en lui. C’était sa trace. Guérir, cela voulait dire perdre la trace, perdre l’enfant à tout jamais. Elle savait désormais que le lien peut avoir différentes formes. La guerre est un lien. Le chagrin aussi.


Les parents l’annoncèrent par téléphone. « Nous attendons un autre enfant. » (…)
Derrière eux palpitait la grande attente des parents blessés, unis en une angoisse, celle d’abîmer la vie alors qu’ils souhaitent la donner.


Un enfant différent est une épreuve très difficile. La majorité des couples se séparent.


Dans cette famille, plus personne ne dormait correctement. Le sommeil était le moulage des peines, il portait leur empreinte.


 

lundi 13 décembre 2021

[Belpois, Bénédicte] Saint Jacques

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Saint Jacques

Auteur : Bénédicte BELPOIS

Parution : 2021 (Gallimard)

Pages : 160

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

À la mort de sa mère, Paloma hérite d’une maison abandonnée, chargée de secrets au pied des montagnes cévenoles. Tout d’abord décidée à s’en débarrasser, elle choisit sur un coup de tête de s’installer dans la vieille demeure et de la restaurer. La rencontre de Jacques, un entrepreneur de la région, son attachement naissant pour lui, réveillent chez cette femme qui n’attendait pourtant plus rien de l’existence bien des fragilités et des espoirs.
Ode à la nature et à l’amour, Saint Jacques s’inscrit dans la lignée de Suiza, le premier roman de Bénédicte Belpois, paru en 2019 aux Éditions Gallimard. Avec une simplicité et une sincérité à nulles autres pareilles, l’auteure nous offre une galerie de personnages abîmés par la vie mais terriblement touchants.

 

Un mot sur l'auteur :

Bénédicte Belpois est sage-femme à Besançon. En 2019, son premier roman Suiza a rencontré un vif succès et a été couronné par le Prix Marcel Aymé et par le Prix des Lecteurs de la ville de Brive-Suez.

 

 

Avis :

Paloma ne sait rien de son père et, de sa mère, n’a jamais connu que le rejet, initié dans un déni de grossesse. Aussi, grande est sa surprise lorsqu’à son décès, cette mère lui laisse en héritage une maison délabrée dans les Cévennes et un cahier dévoilant le secret de sa naissance. Incapable de se séparer de la bâtisse, elle s’y installe et se lance dans sa restauration, nouant bientôt des liens avec quelques habitants du cru, comme Jacques, un entrepreneur local, et Rose, une vieille voisine qui vit seule.

Rien n’est spectaculaire dans ce roman, mais tout y est de la plus grande vérité. Ce qui, traité plus superficiellement, aurait pu résulter en un feel good sans grand intérêt, s'avère ainsi doté de profondeur sous son apparente simplicité. Les personnages, parfaitement  justes, évoluent avec le plus grand naturel. Leur rapprochement s’effectue dans une narration sobre et pavée de non-dits, loin de tout pathos et de la moindre once de complaisance ou de naïveté. Et c’est convaincu que l’on se laisse envahir par la discrète tendresse qui se tisse peu à peu entre ces êtres ordinaires, cabossés par la vie, dans le cadre de Cévennes évoquées avec un joli lyrisme.

L’on ressort de cette histoire charmé par sa mélancolie, et plein d’interrogations quant à sa récurrence de destins féminins, à jamais marqués par les cicatrices laissées par la perte et le deuil des hommes qui les ont traversés. (4/5)

 

Citations :

On ne perçoit pas consciemment comment certaines personnes vous manquent avant de les connaître, on devine juste, une fois qu’on les a rencontrées, qu’on ne pourra plus jamais vivre sans elles.

Une fois le café bu avec les parents, Fernand et Rose étaient partis marcher un peu sur les chemins, sans dire un mot, juste pour sentir l’épaisseur du silence entre eux. Ce silence, c’était celui des gens de la terre où l’on sent bien mieux qu’on ne parle.

Pour la première fois de ma vie, j’ai pensé à maman autrement, je me suis demandé ce qu’elle avait dû vivre, elle, pour être si dure, si désabusée. On ne naît pas pervers, Paloma, c’est la vie qui vous détruit petit à petit, avec plus ou moins de force, plus ou moins d’insistance. Je ne sais pas pourquoi elle s’attaque à certains et pas à d’autres. Comment elle choisit ses victimes. Comment elle décide du modus operandi, si elle va s’acharner à coups de pied, à coups de sexe, à coups de pierre, ou si elle va décider de frapper d’un seul coup, avec une balle en plein cœur. Je la soupçonne d’être perverse et de préférer la torture.

Je ne suis qu’une simple femme. Une simple femme, qui n’aime que les héros. C’est la punition pour celles qui ont ce penchant : les héros meurent jeunes et les femmes qui les ont aimés vivent vieilles pour les pleurer encore plus longtemps. 
 

mercredi 6 novembre 2019

[Bouysse, Franck] Grossir le ciel





 

Coup de coeur 💓💓

Titre : Grossir le ciel

Auteur : Franck BOUYSSE

Editeur : Manufacture de livres (2014),
              Le Livre de Poche (2016)

Pages : 240






 

 

Présentation de l'éditeur :

Les Doges, un lieu-dit au fin fond des Cévennes. C’est là qu’habite Gus, un paysan entre deux âges solitaire et taiseux. Ses journées  : les champs, les vaches, le bois, les réparations. Des travaux ardus, rythmés par les conditions météorologiques. La compagnie de son chien, Mars, comme seul réconfort. C’est aussi le quotidien d’Abel, voisin dont la ferme est éloignée de quelques mètres, devenu ami un peu par défaut, pour les bras et pour les verres. Un jour, l’abbé Pierre disparaît, et tout bascule  : Abel change, des événements inhabituels se produisent, des visites inopportunes se répètent.
Un suspense rural surprenant, riche et rare.  


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Franck Bouysse est né en 1965 et partage sa vie entre Limoges et sa Corrèze natale. Grossir le ciel a rencontré un succès critique et public et a obtenu le Prix Polar SNCF en 2017 ainsi que le prix Sud Ouest / Lire en poche, le prix polar Michel-Lebrun, le prix Calibre 47 et le prix Polars Pourpres. 
Franck Bouysse est également l’auteur aux éditions de La Manufacture de Livres de Plateau, prix des lecteurs de la foire du livre de Brive, Glaise, et de Né d’aucune femme, prix Psychologies magazine.   


Avis :

Gus, la cinquantaine, a passé sa vie à trimer pour maintenir seul l’activité de sa ferme, isolée aux marges d’un village perdu des Cévennes. Grand solitaire, il ne fréquente guère que son voisin Abel, septuagénaire, lui aussi seul à la tête de son exploitation agricole, avec qui il échange coups de mains et coups de rouge. L’immuable quotidien des deux hommes va soudain connaître d’indésirables et inquiétantes perturbations, au fil d’événements et de visites qui vont bientôt tout faire basculer.

Franck Bouysse est une valeur sûre, dont je ne me lasse décidément pas. Sa marque de fabrique, c’est d’abord une histoire noire et terrible, aux personnages farouches et taiseux, cabossés par la vie et les épreuves, vivant dans un décor de nature aussi âpre que somptueux. C’est aussi le plaisir de la langue et du juste choix des mots, au fil de dialogues saisissants de vérité et d’images admirablement restituées.

Grossir le ciel réunit tous ces ingrédients pour nous surprendre une nouvelle fois : tout de suite intrigant et installant une tension qui ne fera que croître dans un enchaînement que rien ne laissait présager, ce récit au réalisme époustouflant nous entraîne aux côtés de personnages campés avec une grande finesse d’observation et d’analyse psychologique, dans un huis-clos rural angoissant où méfiance et soupçons s’exacerbent jusqu’à l’implosion.  

L’écriture est quand à elle impressionnante de maîtrise, sobre, juste, magnifique. Alors, quand la puissance du style rejoint celle de l’histoire et de ses personnages, cela ne peut résulter qu’en un moment fort et incontournable, un immense coup de coeur. (5/5)


Citations :

Désormais, le soleil crachait ses rayons sur les arbres déplumés, qui ressemblaient à des arêtes de gros poissons sans chair dans un charnier à marée basse.

Des gouttes d’eau provenant des toits se fracassaient sur le sol, libérées de leur état neigeux par la chaleur du soleil, faisant comme les branches liquides d’un saule pleureur, et des particules de lumières découpées dans un arc-en-ciel s’amusaient dans son champ de vision, telles des diatomées évoluant dans un organisme vivant.

Quand elle mourut, elle était presque devenue aveugle. Ses yeux ressemblaient à ceux d’une grenouille quand elle va plonger sous l’eau. Gus n’aurait su dire comment s’appelait cette maladie, mais ce n’était pas vraiment beau à regarder. Avec le recul, il pensait que le fait de ne plus voir distinctement ce qui se passait autour d’elle avait dû sacrément l’arranger, que c’était sa manière à elle de se retirer en douceur sur la pointe des pieds, de tirer sa révérence en floutant la réalité. Entendre lui suffisait amplement.

Il sortit pour l’appeler, s’attendant à ce que le chien rapplique avec ses oreilles se balançant comme des gants de toilette sur un fil à linge par grand vent, (…)

La lune était enfoncée dans le ciel, tel un bouton tout rond piqué sur un gilet de laine noir chiné.



Du même auteur sur ce blog :

 




jeudi 2 mai 2019

[Tixier, Jean-Christophe] Les mal-aimés






J'ai beaucoup aimé

Titre : Les mal-aimés

Auteur : Jean-Christophe TIXIER

Année de parution : 2019

Editeur : Albin Michel

Pages : 336








 

Présentation de l'éditeur :   

1884, aux confins des Cévennes. Une maison d’éducation surveillée ferme ses portes et des adolescents décharnés quittent le lieu sous le regard des paysans qui furent leurs geôliers.
Quand, dix-sept ans plus tard, sur cette terre reculée et oubliée de tous, une succession d’événements étranges se produit, chacun se met d’abord à soupçonner son voisin. On s’accuse mutuellement du troupeau de chèvres décimé par la maladie, des meules de foin en feu, des morts qui bientôt s’égrènent… Jusqu’à cette rumeur, qui se répand comme une traînée de poudre : « ce sont les enfants qui reviennent. » Comme si le bâtiment tant redouté continuait de hanter les mémoires.
Porté par une écriture hypnotique, le roman de Jean-Christophe Tixier, portrait implacable d’une communauté rongée par les non-dits, donne à voir plus qu’il ne raconte l’horreur des bagnes pour enfants qui furent autant de taches de honte dans l’Histoire du XXe siècle.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jean–Christophe Tixier est né en 1967. Créateur du salon polar de Pau « Un Aller-Retour dans le Noir », il est également un auteur jeunesse reconnu (une vingtaine de titres salués par la critique). Il vit actuellement entre Pau et Paris.

 

 

Avis :

Sur ce plateau perdu des Cévennes, ils sont une poignée, en ce tout début de 20e siècle, à s’échiner jour après jour, jusqu’à l’usure, contre la terre et le climat, pour une maigre et bien incertaine subsistance. Cela fait dix-sept ans que le bagne pour enfants qui domine le bourg a fermé, après une enquête sanitaire. Autant de revenus perdus, car bon nombre des paysans, hommes ou femmes, y prêtaient main forte, comme lingère, cantinière ou gardiens. L’austère bâtiment abandonné n’en finit plus de projeter l’ombre du passé sur le village : lorsque le malheur commence à frapper et que se mettent à s’enchaîner les catastrophes, la peur ne tarde pas à échauffer les esprits et à faire resurgir les mauvaises consciences et les souvenirs.

Comme au son d'un glas, chaque chapitre s’ouvre sur un extrait des registres d’écrou de la maison d’éducation surveillée de Vailhauquès, dans l’Hérault : sinistre égrenage des entrées et des sorties, ces dernières toutes en direction du cimetière qui hante tant les villageois. C’est quasiment le seul mais lancinant élément descriptif de cette prison : le reste nous parvient au travers de la mémoire des hommes qui y travaillèrent et  se firent complices des atrocités commises.

A vrai dire, ce n’est pas tant le remords qui semble torturer cette communauté où chacun a contribué à sa manière au sort des petits détenus : y compris l’instituteur qui fit office de pourvoyeur ; le curé, convaincu de l’irrécupérable perversion de ces enfants, pour la plupart illégitimes ou abandonnés ; et même le médecin de passage, diligenté pour enquête sur dénonciation, et qui n’a rien signalé dans son rapport. Ce sont plutôt les superstitions et la crainte du châtiment divin, plus précisément l’effroi de devoir rendre compte au Diable, qui, pour sûr, a maintenant jeté son dévolu sur ce bout de terre, preuves en sont les mauvaises récoltes, la maladie des bêtes et les accidents mortels. Le spectre de la sorcellerie n’est guère loin. Et les hantises de ce genre ne font qu’engendrer de nouvelles violences.

Finalement, les conditions du bagne, aussi choquantes soient-elles, n’étaient, en quelque sorte, que le reflet de celles de l’extérieur : était-elle vraiment plus enviable la vie de ces petits commis de ferme, exploités et battus, à peine nourris, moins bien traités que les animaux dont ils s’occupaient ? C’est tout un ordre social qui a engendré le bagne, comme le résument les propos et les attitudes du curé de ce récit.

La force de ce roman noir et éprouvant est de faire toucher du doigt les conditions sociales et les mécanismes humains qui permirent l’existence des bagnes : tout en sortant de l’oubli le sort dramatique de tous ces enfants rejetés au ban de la société, il plonge le lecteur au fond du désespoir et de la misère, dans les méandres de l’âme humaine dont il explore avec justesse les dilemmes et les lâchetés. (4/5)

 

 

Citations :

– Je m’accuse de pas avoir parlé alors que je savais que les enfants étaient battus, et aussi affamés et… abusés. Je m’accuse d’avoir laissé les hommes de ce village se rendre complices d’évasions pour ensuite récupérer ces gosses et en faire des esclaves. Je m’accuse de pas avoir assez prié Dieu pour qu’Il les aide à redevenir de bons chrétiens. Je m’accuse de pas avoir parlé quand les inspecteurs de l’État ils ont posé des questions sur qu’est-ce qui se passait dans le bagne. Je m’accuse de… 
Le prêtre fait claquer sa langue à plusieurs reprises pour faire cesser son emballement.
– Tout émoi excessif est mauvais conseiller, tempère-t-il d’une voix trop douce. (…)
Ces jeunes venaient des rues où ils vagabondaient sans retenue, sans pudeur, et plus profondément pervertis encore qu’ils ne le paraissaient extérieurement. Croyez-moi. Ils ne savaient que folâtrer, tenir de mauvais discours et se corrompre les uns les autres. Aussi, il fallait agir. Ce « bagne », comme vous l’appelez, n’était qu’un lieu de rééducation où le travail, l’effort et la discipline formaient un socle précieux pour les remettre dans le droit chemin. 
– Mais… tous ces abus ? proteste timidement Jeanne.
– Pour bon nombre d’entre eux, il s’agissait d’orphelins ou d’enfants illégitimes de filles-mères, abandonnés dès leur naissance. Qui d’autre pouvait accomplir cette œuvre que les religieux et l’État ? S’ils étaient sous la garde de personnes qui avaient soin de les diriger dans les chemins du ciel, je n’ai rien à redire. Quand un jeune laisse entrevoir une ardeur martiale, montre un caractère dur ou cruel, est porté aux querelles et au carnage, ou que ses mœurs sont déplorables, il faut lui mettre un frein énergique. C’est saint Léonard qui nous l’enseigne. Notre rôle était de les rendre vertueux. De tout le reste, advienne que pourra, pourvu que leurs âmes soient sauvées.

Il a sondé le regard du bougre, y a lu de la terreur. S’il l’avait questionné, le paysan lui aurait parlé du diable, qu’il aurait mêlé dans la même phrase au malin et au démon. Leur nouvelle trinité. 
Des sottises que le curé balaie d’un simple revers de manche. Mais il ne peut s’empêcher de faire un lien avec l’ouvrage qu’il est en train de lire. La Grève générale et la Révolution, d’un certain Aristide Briand. Il jette un œil au livre posé devant lui. Le curé sait parfaitement que tous ces slogans, ces formules virulentes, ces discours enflammés trouvent un écho parmi la population peu éduquée et ouvrent la voie à la déchristianisation. Les nouvelles alarmistes s’accumulent depuis des semaines. On ne compte plus les agressions contre les prêtres. À ce rythme, il y aura bientôt des morts. Le monde vacille. Le chaos gagne. L’Église recule. La République s’émancipe. On dit même que les radicaux ont sous le coude un texte de séparation de l’Église et de l’État. Qu’ils remportent les élections, et l’humanité tout entière plongera dans l’abîme. Abismus, répète-t-il mentalement. Alors oui, il fait un parallèle avec ce chaos qui menace tous ces bougres. Quel peut bien être le devenir d’un monde où les humains se mettent à craindre le diable plus fort que Dieu ? Un monde où les autorités prétendent pouvoir avancer en se passant du soutien de l’Église ? 


Le chagrin des autres ne le touche pas. Il le trouve mesquin. Et même vulgaire. À quoi bon s’épancher dans des larmes, laisser le désespoir mordre son cœur, puisque le disparu ne fait que devancer ce qui les attend tous ? Morluc ne voit dans le chagrin que la marque infamante de l’égoïsme et de l’orgueil, à moins qu’il ne stigmatise la petitesse et la fragilité des êtres face à l’immensité du vide dans lequel ils finiront par plonger.

Un simple objet que l’on a une fois observé et apprécié, au point de l’acquérir, mais qu’on a ensuite posé puis oublié à force de passer devant sans le regarder. Jusqu’à ce qu’il devienne transparent. Et même invisible. Voilà le souvenir qu’il garde de son père.

Qui a bien pu décider de son sort ? Oh, bien sûr, le curé lui a parlé de Dieu. De sa toute-puissance. Que les derniers seront les premiers. Qu’Il saura pardonner à ses brebis et punira ceux qui se sont éloignés du chemin. Par moments, il lui semble que tout cela n’est que foutaises. Que cette idée de justice divine arrange bien les hommes et ceux qu’elle sert. S’Il veut qu’elle soit la première au paradis, c’est qu’Il doit l’aimer un peu. Alors pourquoi lui infligerait-Il tout ça ? Et s’Il souhaite en punir d’autres, pourquoi les laisserait-Il vivre en paix ?

Elle s’est contentée de ce refus, a renoncé à réitérer sa demande. Comme pour le reste. Renoncer. Encore et toujours. Elle ressemble à ces plaques de givre, l’hiver, qui reculent à mesure que le soleil avance.

Ça veut dire qu’ils étaient là pour qu’on leur mette un peu de plomb dans la tête. Ce n’était pas une mauvaise chose. On était censé leur apprendre un métier. L’État les plaçait, versait une somme pour leur entretien. Le propriétaire a vu là une main-d’œuvre corvéable à merci, qu’il suffisait de battre pour qu’elle travaille et se taise. Et comme cela ne suffisait pas, il a commencé à faire des économies sur la nourriture. Il lui raconte la soupe claire comme de l’eau. Le pain sec les bons jours. La terre que certains mangeaient pour se remplir le ventre. 



Le coin des curieux :

Longtemps après la loi de 1791 fixant l’âge de la minorité pénale à seize ans (repoussé à dix-huit ans en 1906), enfants mineurs et adultes sont enfermés ensemble dans les maisons de détention. Afin d’éviter la propagation de la criminalité organisée, la Monarchie de Juillet (1814-1848) décide de séparer les jeunes des adultes dans des quartiers distincts, puis de créer des prisons réservées aux mineurs. C’est ainsi que s’ouvre à Paris, en 1836, la toute première maison d’éducation correctionnelle : la Petite Roquette, qui se veut un lieu de rééducation pour les jeunes, en leur permettant d’apprendre un métier – on peut trouver dans les cellules des métiers à tisser par exemple -, et en pratiquant l’isolement cellulaire, censé permettre de méditer ses crimes et favoriser la moralisation.

Une alternative à l’enfermement cellulaire voit le jour en 1839, avec la fondation, d’origine privée, de la première colonie pénitentiaire agricole pour enfants. Il s’agit d’éloigner les enfants vagabonds et voleurs des villes et de la société industrielle en plein essor, de les redresser moralement et de les rapprocher de Dieu en leur faisant travailler la terre.

En 1850, une loi officialise et généralise les colonies, publiques ou privées.
Les conditions de détention y sont tellement épouvantables que, dans les années 1920-30, la presse commence à parler de bagnes pour enfants. En 1927, les colonies deviennent par décret des maisons d’éducation surveillée, où les « pupilles » sont surveillés par des « moniteurs », sans toutefois que les méthodes, répressives et violentes, changent.

Le scandale éclate en 1934, au lendemain de l’évasion collective des enfants du bagne de Belle-Île, dans le Morbihan, après la violente correction d’un colon qui a osé manger son fromage sans toucher à sa soupe. Aidées par les habitants et les touristes récompensés par une prime de vingt francs par enfant, les autorités rattrapent tous les mutins. La presse s’empare de l’affaire, Jacques Prévert écrit le poème « Chasse à l’enfant », le grand public ouvre les yeux. Il faut attendre 1946 pour que les bagnes soient réformés. Certaines structures et le personnel restent en place quelques dizaines d’années mais dans des conditions d’hygiène et de discipline sensiblement améliorées. Le bagne de Belle-Île, renommé colonie pénitentiaire pour enfants, ne ferme ses portes qu’en 1977.

En ce qui concerne l’établissement de Vailhauquès, dans l’Hérault, dont il est question dans Les mal-aimés, il accueille de 1860 à 1884 environ 1850 enfants de 8 à 18 ans. Ils y travaillent la terre, défrichent les bois, construisent des routes. 300 en sont morts et reposent aujourd'hui dans un cimetière d’enfants nommé "le bois des enfants morts". Des autres, il ne reste aucune trace... 


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