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mercredi 2 septembre 2026

Critique : "Le Calamity Club" de Kathryn Stockett | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Le Calamity Club" de Kathryn Stockett




Coup de coeur 💓

 

Titre : Le Calamity Club (The Calamity Club)

Auteur : Kathryn STOCKETT

Traduction : Laura SATZ

Parution : en anglais (Etats-Unis)
                  et en français (Robert Laffont) en 2026

Pages : 682

Accès au livre : ISBN 9782221284131  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

" Si on donne à une fille une bouffée d'air frais et qu'ensuite on la lui reprend, elle se battra comme une lionne pour la récupérer. " Mississipi, 1933.
Meg, onze ans, a appris à ne compter sur personne. Depuis que sa mère l'a abandonnée, elle fait partie des grandes filles "inadoptables" de l'orphelinat, où elle se bat chaque jour pour garder espoir malgré le mépris et la cruauté de la présidente.
Birdie, missionnée d'aller retrouver sa sœur récemment mariée à un riche banquier pour sauver sa famille ruinée, découvre un foyer parfait en apparence mais qui repose en réalité sur un tissu de mensonges.
Charlie, internée de force dans un asile après avoir été jugée "faible d'esprit", est prête à tout pour récupérer sa fille perdue et retrouver sa dignité.
Trois destins qui vont se rencontrer par la force du hasard autour de l'orphelinat du comté de Lafayette, puis converger avec celui d'un groupe de femmes intrépides qui élaborent un plan audacieux : le "Calamity Club". Mais dans une ville où règne l'hypocrisie, le moindre acte de défi vous expose à tous les dangers... Quel sera le prix à payer pour leur désobéissance ?

 

 

Un mot sur l'auteur :

Kathryn Stockett, romancière américaine née en 1969 à Jackson dans le Mississippi, a suivi des études de lettres avant de travailler dans l’édition à New York. Elle publie en 2009 The Help (La couleur des sentiments), roman qui rencontre un large succès international. L’ouvrage s’appuie sur son observation des relations entre familles blanches et employées domestiques noires dans le Sud des États‑Unis des années 1960, thème qui structure son travail et reflète son intérêt constant pour les dynamiques sociales et raciales de sa région d’origine.

 

 

Avis :

Près de vingt ans après La couleur des sentiments, son célèbre premier roman qui décrivait la condition des employées domestiques noires au service de familles blanches dans le Mississippi des années 1960, Kathryn Stockett revient avec un récit situé cette fois en 1933. Trois femmes issues de milieux précaires s’y trouvent réunies par les contraintes sociales de la Grande Dépression. Alliées par les circonstances dans une tentative désespérée de construire, coûte que coûte, une stratégie de survie, elles n’ont d’autre choix que de défier un ordre social et moral fondé sur la ségrégation et la mise à l’écart des femmes et des pauvres.

Orpheline déclarée, à onze ans, « inadoptable » en raison de ses origines « viciées », Meg doit affronter dans son foyer une maltraitance tenue pour légitime par les principes moraux de l’époque. L’énergique Birdie, que sa famille ruinée a envoyée solliciter un soutien financier auprès de sa sœur et de son mari banquier, tombe de haut en découvrant sous les convenances une réalité autrement complexe. Enfin, Charlie, jeune mère célibataire internée de force pour moeurs « inconvenantes », est prête à tout pour retrouver la fille qu’on lui a enlevée. Le croisement de leurs destins et la solidarité qui se tisse entre elles finissent par donner naissance au Calamity Club, une initiative audacieuse, discrètement improvisée à rebours des conventions, dans une ville où l’ordre établi ne tolère aucun écart.

De la ségrégation des années 1960 à la Grande Dépression de 1933, le déplacement temporel opéré par Kathryn Stockett souligne la continuité d’une structure de domination qui traverse les époques et se reconfigure selon les contextes. Observant les mécanismes d’ostracisation – qu’ils visent la pauvreté, la non‑conformité morale ou sexuelle, ou encore la miscégénation –, le roman montre comment institutions, familles et normes sociales produisent de l’exclusion sous couvert de vertu, révélant un système où morale et protection fonctionnent, parfois très ouvertement, comme des instruments de régulation violente.

Plutôt que des héroïnes exemplaires, Meg, Birdie et Charlie sont des figures de vulnérabilité dont la force naît précisément de leur absence de pouvoir. Le Calamity Club est leur réponse clandestine à un monde qui les contraint à la seule échappatoire qu’elles puissent trouver. Bâtie avec les moyens du bord, fragile et risquée, cette entreprise de fortune donne au roman une tonalité moins spectaculaire que La couleur des sentiments. Ici, aucune dénonciation frontale, mais la mise en lumière d'une forme discrète de résistance.

Cette résistance prend d’ailleurs une dimension plus sombre lorsque le roman aborde, sans les surligner, deux thèmes qui élargissent la cartographie de la domination : l’homosexualité et la stérilisation forcée. Considérée comme une maladie que traitent certaines cliniques, l’homosexualité est, dans ce Mississippi des années 1930, un motif d’effacement pur et simple, l’un de ces comportements jugés déviants qu’il convient de corriger « pour le bien de tous », dans la même logique normative que celle qui frappe la pauvreté ou la « mauvaise réputation ». Pour ces derniers cas, la bien-pensance a institutionnalisé la stérilisation forcée : une procédure froide, justifiée par des discours médicaux et moraux, qui décide de qui mérite une descendance ou de qui doit être soustrait à l’avenir.

Choisissant de ne jamais la dramatiser, Kathryn Stockett intègre la violence au quotidien des personnages, sans presque lui accorder le statut d’événement. Condition de fond plutôt qu’aléa dramatique, elle fait sentir la pesanteur d’une texture sociale enveloppante dont il est quasi impossible de s’extraire. Dans cette perspective, le Calamity Club fait office de plan parallèle. Ce lieu, qui permet à une poignée de femmes de réorganiser leur histoire en dehors des clous imposés, montre comment quelques gestes de solidarité peuvent produire une narration alternative, précaire mais têtue, qui échappe aux assignations de classe, de sexe ou de respectabilité. Véritables points d’inflexion dans le récit, ils illustrent une manière de persister dans un monde qui cherche à les effacer. La construction du roman repose en l’occurrence sur une tension constante entre ce qui est visible et ce qui ne l’est pas. Les violences les plus manifestes coexistent avec des formes plus diffuses de surveillance morale, de suspicion et de jugement social. Institutionnelles ou familiales, toutes s’alimentent mutuellement en une cohérence sombre entre l’individuel et le collectif, la tonalité générale du livre – grise, retenue, presque étouffée – renforçant encore le propos. 

Si certains personnages frôlent le manichéisme et si la fin du scénario manque globalement de crédibilité, l’on reste pourtant sous le charme de ce vaste roman, documenté et efficace, peut‑être moins subtil que La couleur des sentiments, mais plus romanesque et généreux, porté par des portraits de femmes vifs et attachants. Précision historique, efficacité narrative, pertinence sociale et féministe : la fluidité de l’écriture et la dynamique du récit en font un véritable page‑turner, dont la tenue formelle parvient à absorber les quelques aspérités de construction. Coup de coeur. (5/5) 
 

lundi 31 août 2026

Critique : "Ca dure une éternité et un jour c'est fini" de Anne de Marcken | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Ca dure une éternité et un jour c'est fini" de Anne de Marcken


J'ai aimé

 

Titre : Ca dure une éternité et un jour c’est fini 
            (It Lasts For Ever And Then It’s Over)

Auteur : Anne de MARCKEN

Traduction : Baptiste RINNER

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2024,
                  en français (Les Corps 
                  Conducteurs) en 2026

Pages : 160

Accès au livre : ISBN 9782073036209  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans un monde où les frontières entre la vie et la mort se sont effacées, une femme sans nom se réveille dans un hôtel délabré. Privée de son bras gauche, cette narratrice est d’un genre particulier, et pour cause : c’est une zombie. Hantée par le souvenir d’une femme aimée jadis, entourée de morts-vivants amnésiques, elle tente de préserver l’éclat de ses souvenirs tandis que la faim – physique comme existentielle – la pousse vers ses propres limites. Guidée par un étrange corbeau, elle décide de se lancer dans un voyage à travers des paysages désolés, pour rejoindre un lieu mystérieux : un bord de mer où elle a autrefois vécu une histoire d’amour. Jusqu’où peut-on aller pour ne pas oublier ? Quand tout s’effrite, que reste-t-il de l’identité, du lien, de l’espoir ? La narratrice devra affronter ses vérités, alors que l’océan l’attend. 
Roman poétique et émouvant, Ça dure une éternité et un jour c’est fini a été la révélation américaine de l’année 2024. Anne de Marcken s’empare d’une figure culte de la pop culture – le zombie – pour en faire une métaphore bouleversante de notre condition humaine et de notre résilience.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Anne de Marcken vit et travaille dans l’État de Washington, aux États-Unis. Son travail a été salué pour son originalité formelle et sa sensibilité poétique. Ça dure une éternité et un jour c’est fini, son premier roman, a été couronné par le Novel Prize et le prix Ursula Le Guin.

 

Avis :

La narratrice est une zombie. Son corps abîmé, ses gestes lourds et sa conscience vacillante forment la réalité immédiate du récit. Elle parcourt un paysage ravagé où les morts-vivants errent comme des silhouettes détraquées. Cette trame, simple et frontale, installe un univers où la vie se délite et où le monde semble se dissoudre.

À mesure que le récit progresse, une autre lecture se fait jour, où la zombification apparaît comme une métaphore de la perte. La narratrice évolue dans une irréalité imprégnée des traces du monde d’avant. Les lieux gardent une vibration ancienne, les objets portent un passé qui continue de peser, et les gestes rejouent une mémoire tenace. Ce goût de deuil et de vide pénètre chaque scène, que la protagoniste traverse comme en flottant, guidée par l’écho de ce qui fut.

Cette errance traduit l'expérience de la petite mort que l’on vit quand l’autre disparaît. La narratrice figure cet état où l’on continue de marcher, une part de soi figée dans un temps révolu. Les indices se multiplient : une sensation taraudante de manque, le souvenir d’une femme aimée qui n’est plus, et un attachement instinctif à un corbeau mort qu’elle garde contre elle à la place du cœur, tel un fragment d’antan qui demeure vivant en son for intérieur. Cet oiseau funèbre incarne le symbole de ce qui survit à la disparition et que l’on porte malgré soi. 

La marche de la narratrice prend alors une dimension intime. En route vers un lieu qu’elle ne nomme pas, son corps mort‑vivant, fidèle à ce qui a compté, reflète une vérité viscérale : elle vit avec une absence qui l’emplit, le décor autour d’elle vidé de sa substance, mais encore traversé par les rémanences du passé. Cette tension crée une atmosphère suspendue entre la vie et la mort, où l’attachement persiste comme une douleur obsédante.

Dans cette progression, le récit s'ancre dans une étrangeté inconfortable, presque malsaine. Les visions macabres se succèdent – corps disloqués, dévorations sanglantes ou scènes de torture dans une tonalité mêlant grotesque et spectral. La lecture est une dérive hallucinée, où tout se corrompt et se défait dans un tourbillon de décomposition et de persistances fantomatiques qui réinvente la thématique du zombie sous une forme sinistrement poétique. Porté par la sensation plutôt que par la narration, le texte se déploie en visions qui surgissent puis se dérobent, sans logique d’enchaînement, dans une pulsation morbide qui transforme la survivance en expérience sensorielle et physique cauchemardesque, n’ayant pour cohérence que son insupportable absurdité. Inclassable, volontiers opaque et glauque, dérangeant, il produit l’effet d’une hypnose trouble, dont on ressort avec la gueule de bois, écœuré et saisi, une trace de fièvre et de vertige sur la peau. Un livre difficile à aimer, rebutant parfois, mais une expérimentation littéraire d'une maîtrise et d'une cohérence impressionnantes, pour dire l'enfer intime du deuil et de la perte. (3,5/5)

 

Citations :

« Mais ton nom n’est pas Carlos, dis-je.  
— Carlos est le nom que j’ai donné à mon nom, dit-il.  
— Tu as l’air d’un Carlos », dis-je.


Il est évident qu’il n’y a pas simplement un début ou une fin. Chaque chose vivante est l’histoire et l’avenir de toutes les choses mortes. Chaque chose morte est l’avenir de toutes les choses vivantes.

 

mercredi 29 juillet 2026

Critique : "Mon Antonia" de Willa Cather | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman  "Mon Antonia" de Willa Cather


Coup de coeur 💓

 

Titre : Mon Antonia (My Antonia)

Auteur : Willa CATHER

Traduction : Blaise ALLAN

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 1918,
                  en français depuis 1967 
                  (Archipoche en 2022)

Pages : 360

Accès au livre : ISBN 9782743628277  
                           en librairie

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Jeune immigrée venue de Bohême avec sa soeur et ses parents, Antonia a grandi à Black Hawk, dans le Nebraska. Mais, au lieu de la belle ferme blanche de leurs rêves, c'est une pauvre maison en terre, battue par les vents et cernée de terres ingrates, qui leur a tenu lieu de foyer.
Existence rude et pourtant joyeuse, grâce à l'affection fraternelle de Jim Burden, un orphelin de Virginie installé avec ses grands-parents dans la ferme voisine. C'est lui qui lui apprend l'anglais, l'aide à surmonter le suicide de son père. Lui encore qui la tirera d'un très mauvais pas lorsqu'elle trouvera en ville une place de gouvernante...
Des années plus tard, désormais avocat pour une grande compagnie ferroviaire, Jim se rappelle avec émotion leur jeunesse aventureuse et entreprend de ressusciter leur passé.
La jeune fille qu'il a connue, devenue femme, devient dans son regard une héroïne de la conquête de l'Ouest.
Le chef-d'oeuvre de Willa Cather déploie les vastes horizons du Midwest en une fresque où souffle l'esprit des pionniers.

 

Un mot sur l'auteur : 

Willa Cather (1873‑1947) est une romancière américaine dont l’œuvre, marquée par son enfance dans les grandes plaines du Nebraska, célèbre la vie des pionniers et des immigrants. Lauréate du prix Pulitzer pour One of Ours (1923), elle est notamment connue pour O Pioneers! et My Ántonia, romans emblématiques du Midwest américain.
 
 

Avis :

Willa Cather, figure de la littérature américaine du début du XXᵉ siècle, est connue pour ses évocations fines et précises de la vie pionnière dans les Grandes Plaines. Considéré comme son ouvrage le plus emblématique et l’un des romans fondateurs de la modernité littéraire outre‑Atlantique, Mon Ántonia dresse le portrait d’une femme dont la dignité et l’énergie reflètent l’expérience des immigrants engagés dans l’édification de l’Ouest américain. À travers la mémoire du narrateur, Jim Burden, ce récit d’enfance esquisse la formation d’une identité collective nourrie par les solidarités rurales et les épreuves du quotidien dans les paysages du Nebraska. L’oeuvre apparaît comme une référence majeure, où s’incarne à la fois la dureté du monde pionnier et l’élan vital qui le traverse.

Jim Burden, orphelin envoyé vivre chez ses grands‑parents, arrive dans le Nebraska en même temps que la famille Shimerda, émigrée de Bohême et encore démunie face aux exigences du monde pionnier. La relation qui se tisse entre Jim et Ántonia, jeune fille vive et déterminée, forme l’ossature du récit : leurs trajectoires parallèles, marquées par l’apprentissage, le travail et les séparations successives, mêlent amitié, admiration et distance sur le fond d’un tableau social contrasté où se côtoient voisins, fermiers et jeunes filles placées en ville. L’histoire suit ainsi l’évolution de ces personnages dans un environnement rude mais ouvert à de nouvelles perspectives. 

Récit d’apprentissage mais pas seulement, le roman éclaire la manière dont se construit une mémoire collective à partir d’expériences individuelles fragmentaires. Le choix d’un narrateur adulte se remémorant son passé confère à l’ensemble une dimension réflexive : tandis qu'il revisite son histoire, Jim Burden interprète, hiérarchise et parfois idéalise, révélant la part de subjectivité inhérente à toute reconstruction du souvenir. Ántonia, centrale mais toujours perçue à travers son regard, dépasse alors le statut de personnage pour devenir un principe d’énergie et de fidélité au monde pionnier, une présence qui résiste au temps et aux désillusions. Willa Cather met en lumière la tension entre le mythe fondateur de l’Ouest, porteur de liberté et de renouveau, et la réalité plus âpre du travail, de la pauvreté et des ruptures. Elle propose ainsi une vision nuancée de l’expérience migratoire et de l’enracinement, où la grandeur des paysages n’efface jamais la complexité humaine de ceux qui les habitent.

En même temps qu’elle renouvelle le réalisme américain en préférant les impressions sensibles à la description minutieuse, l’écriture, sobre mais vibrante, fait dialoguer l’imaginaire associé à l’Ouest et la réalité concrète, parfois déstabilisante, de la vie pionnière. Cette tension imprègne la construction rétrospective du récit, qui adopte un rythme méditatif dépassant la simple évocation d’un passé révolu. Willa Cather y interroge les mutations d’une époque, la solitude qu’elles engendrent et la nostalgie qui en découle. Tout cela s’incarne de manière lumineuse dans la figure d’Ántonia, dont le portrait, à la fois intime et traversé par l’Histoire, mêle une mélancolie pleine de charme à une finesse d’observation presque ethnographique. Par la justesse de ce regard et la rigueur de sa composition, Willa Cather rejoint, sur un autre versant de l’Amérique, l’exigence analytique d’Edith Wharton : un cousinage qui confirme sa place parmi les classiques américains. Coup de coeur. (5/5)

 

Citation :

Toutes les années qui ont passé n’ont point atténué dans mon souvenir la splendeur de ce premier automne. Le pays tout neuf s’ouvrait devant moi : il n’y avait pas de clôtures en ce temps-là, et je pouvais toujours choisir mon chemin dans les hautes herbes, sûr que j’étais que mon cheval saurait toujours me ramener à la maison. Parfois, je suivais les chemins bordés de tournesols. Fuchs m’expliqua que c’étaient les mormons qui avaient introduit les tournesols dans le pays. A l’époque où ils étaient persécutés, quand ils quittèrent le Missouri et partirent à l’aventure dans les terres vierges à l’ouest pour trouver un endroit où ils pourraient adorer Dieu à leur manière ; les membres de la première expédition, traversant les plaines pour arriver dans la région de l’Utah, éparpillèrent des graines de tournesol sur leur chemin. L’été suivant, quand en longues files de chariots, les femmes et les enfants arrivèrent, ils n’eurent qu’à suivre la traînée de tournesols. Je crois que les botanistes, sans toutefois confirmer l’histoire de Fuchs, affirment que le tournesol est originaire de ce pays. Quoi qu’il en soit, cette histoire m’est restée, et les routes bordées de tournesols sont toujours pour moi comme les routes de la liberté.

 

lundi 27 juillet 2026

Critique : "La bagarre" de Lauren Groff | Lectures de Cannetille

 

Couverture de "La bagarre" de Lauren Groff


J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La bagarre (Brawler)

Auteur : Lauren GROFF

Traduction : Carine CHICHEREAU

Parution : en anglais (Etats-Unis) 
                  et en français (L'Olivier) en 2026

Pages : 258

Accès au livre : ISBN 9782823624137  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« En tout être humain il y a à la fois un animal et un dieu qui se livrent une lutte à mort. »
La vie est un combat souvent invisible. La famille, l’amour ou l’amitié sont des lieux de joie autant que d’adversité, où tout peut basculer dans un cercle infernal. Les neuf nouvelles de La Bagarre sont traversées de personnages tiraillés entre leurs bonnes intentions et ce qui vient les parasiter.
Comment conquérir une place à soi quand le monde entier vous enjoint d’attendre et de contenter les autres ? Des années 1950 à nos jours, de la Nouvelle-Angleterre à la Floride, Lauren Groff explore les chemins accidentés de l’existence, en particulier celle des femmes.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1978, Lauren Groff est notamment l’auteur des Monstres de Templeton et d’Arcadia (Plon, 2010 et 2012). Les Furies (l’Olivier, 2017), livre préféré de Barack Obama en 2015, a connu un immense succès aux États-Unis, et un extraordinaire accueil critique et public en France (100 000 exemplaires vendus, toutes éditions confondues).

 

Avis :

Connue pour ses romans écoféministes tels que Matrix ou Les terres indomptées, Lauren Groff assemble cette fois un bouquet de nouvelles qui déclinent, en autant de variations, la tension entre forces sociales et aspirations individuelles. Scrutant la manière dont la violence, souvent diffuse, parfois ouvertement masculine, déforme les parcours, elle fait de chaque récit le théâtre d’un affrontement, discret mais constant, où les personnages tentent de préserver une part de liberté face à un monde qui la leur conteste. La densité du format court et l’acuité du regard aiguisent la mise en évidence de la persistance des structures patriarcales et de la puissance de résistance nichée dans les gestes les plus ordinaires.

Une mère fuyant un mari violent, une jeune femme héritant de la charge d’un frère handicapé, ou encore des amies au chevet d’une mourante : les protagonistes, essentiellement féminins et confrontés à des choix qui engagent leur place, leur dignité ou leur survie, évoluent dans des situations où le quotidien se retrouve insensiblement mis sous tension. Habile à saisir ces instants fatidiques où un rôle imposé, une responsabilité écrasante ou une relation asymétrique révèle la fragilité d’une vie, Lauren Groff s’attache à peindre l’instinct de préservation qui surgit alors, cette vigilance intérieure permettant de tenir malgré tout. Bousculé, chacun de ces destins se met en quête, parfois à tâtons, d’une issue – espace de respiration, déplacement minime ou refus discret – qui suffit à infléchir le cours des choses et à maintenir vivante la possibilité d’une liberté.

L’assemblage de ces trajectoires meurtries souligne la cohérence d’un univers littéraire moins soucieux de l’événement spectaculaire que des forces souterraines à l’oeuvre dans nos vies. Tout ici suggère ce qui travaille les êtres en profondeur : la peur, la lassitude, la colère rentrée, mais aussi une énergie têtue qui refuse la soumission. Précise sans sécheresse, tendue sans emphase, l’écriture capte ces fêlures décisives, ces instants de bascule où se joue secrètement l’essentiel. D’autant plus implacable que brève, chaque nouvelle offre la vue en coupe d’une existence, et avec elle l’image d’un horizon plombé par un patriarcat encore pesant. Pourtant, loin d’un constat figé ou résigné, Lauren Groff laisse surgir une capacité de résistance qui, même infime et fragile, déjoue l’inertie du monde et ouvre la possibilité d’un autre rapport au réel.

Avec leurs silhouettes de femmes cabossées mais refusant la défaite, ces miniatures déploient en filigrane une exploration résolument féministe et politique des liens familiaux, amoureux et amicaux. Toutes ces trajectoires prises dans l’étau des contraintes sociales révèlent une humanité qui, silencieuse et souvent aveugle, avance pourtant portée par un instinct de survie plus tenace qu’il n’y paraît. Ciselés tant sur le fond que sur la forme, ces récits ouvrent chacun une perspective vertigineuse dans un dénouement souvent elliptique d’une grande force émotionnelle. Et, en pensant à ces courants de lave souterrains qui, un jour, par résurgence discrète ou par brusque déflagration, finissent par trouver une issue, l’on se prend à imaginer l’émergence féminine et sociale, encore inattendue, que ce recueil semble interroger. (4/5)

 

Citations :

Elle avait beau être aussi grande que moi, c’est-à-dire plutôt grande pour une femme, je voyais en elle une enfant étrangement vieillie. Ses cheveux noir de jais grossièrement coupés au carré étaient retenus d’un côté par une barrette en plastique, elle avait un visage rond, dont la peau, pourtant, s’était ridée en une carte topographique. Elle avait les yeux enfoncés, leur emplacement vaguement annoncé par l’eye-liner qui tombait en miettes sur ses joues. Son cou était extrêmement long et son corps enflait en descendant depuis ses épaules fragiles, pour reposer sur deux colonnes violettes dépourvues de chevilles, débordant d’une paire de pantoufles en faux cuir verni et craquelé.


À certains moments de notre vie, le sentiment que nous avons d’être une bonne personne est si fragile que nous nous construisons des défenses élaborées pour nier la possibilité que nous puissions être bien pires que nous le redoutons. J’ai fini par croire que j’avais une intention secrète, terrée au cœur même de mes agissements, si petite et si obscure que je prétendais ne pas la voir ; même dix ans plus tard, je n’avais toujours pas ouvert les yeux. C’est aujourd’hui seulement, à présent que je sais confusément que je suis bonne et mauvaise à parts égales, que je peux l’entrapercevoir, et encore.


Dans cet appartement clair, sur un autre continent, où je suis seule à présent, je me suis réveillée avec surprise dans la lumière et la paix, m’émerveillant que la beauté puisse apparaître si soudainement, après une obscurité tellement profonde que je l’avais crue définitive. La grâce est un don qui ne se mérite pas, mais qu’on vous offre quand même. Dans ces collines, je ressens enfin de nouveau ce désir profond, non pas tourné vers quelque chose en particulier, mais vers la satisfaction folle de me sentir pleinement moi-même que j’ai connue pour la première fois dans cette petite maison couverte de mousse et de fougères, à l’ombre du chêne, où la liberté me submergeait. Parfois, lorsque je ne fais rien d’autre qu’écouter les oiseaux qui nichent dans les fissures du château tout proche, je songe qu’aux alentours, dans la campagne, il existe une constellation d’églises remplies de madones, de peintures, de fresques, de sculptures. Il y a là mille madones montrant mille visages différents. Chacune revêt celui d’une femme mortelle particulière que l’artiste aimait. Et dans chacune de ces femmes, l’animal a brièvement été vaincu par le dieu qui vivait en elle.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

dimanche 21 juin 2026

Critique : "Whalefall" de Daniel Kraus | Lectures de Cannetille

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Whalefall

Auteur : Daniel KRAUS

Traduction : Jonathan BAILLEHACHE

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2023,
                  en français (Rivages) en 2026

Pages : 384

Accès au livre : ISBN 9782743669195  
                           en librairie

 


  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Jay Gardiner s'est lancé dans une quête insensée : retrouver la dépouille de son père disparu dans l’océan Pacifique, au large de Monastery Beach. La seule façon, pour lui, de se libérer du poids de la culpabilité. La plongée commence bien, mais l'apparition d'un calmar géant le met en danger, danger aggravé par l'arrivée d'un cachalot. Soudain, Jay est entraîné dans l’estomac de la bête. Il lui reste une heure avant que ses bouteilles ne se vident, une heure pour vaincre ses démons et s'échapper du ventre du cachalot.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Daniel Kraus est un romancier et scénariste à succès connu pour ses collaborations avec les réalisateurs George A. Romero (The Living Dead) et Guillermo del Toro (La Forme de l’eau, Chasseurs de Trolls). Whalefall a figuré sur la liste des best-sellers du New York Times et sera bientôt adapté au cinéma.
 
 

Avis :

Puisant son titre dans l’image scientifique d’une baleine morte qui sombre dans les abysses et y devient un écosystème entier, l’auteur américain Daniel Kraus éclaire d’emblée l’ambition du livre : raconter la descente d’un jeune homme jusqu’au point de rupture – physique, psychique et symbolique –, là où, paradoxalement, l’effondrement ouvre enfin la possibilité d’une renaissance.

Alors qu’ébranlé par le deuil succédant à une relation paternelle rude et tissée de malentendus, Jay Gardiner, dix-sept ans, entreprend une plongée à haut risque pour retrouver les restes de son père disparu, un accident le confronte à l’extrême : aspiré dans la gueule d’un cachalot, il se retrouve piégé dans un huis clos organique où chaque seconde menace d'être la dernière. Transformée en lutte acharnée pour sa survie, sa quête de réparation devient aussi un tête-à-tête forcé avec les souvenirs qu’il fuyait. Dans les entrailles obscures et palpitantes du géant des mers, les gestes appris auprès de ce père exigeant reviennent comme des réflexes de la dernière chance, en même temps que se ravivent les blessures anciennes. Même absents, les membres de sa famille l'accompagnent dans son combat pour la vie sauve, dessinant en creux le portrait d'un adolescent pris entre loyauté, peur et un amour que ni père ni fils n'ont jamais su formuler.

L’exploit de ce récit de survie – mais pas seulement – tient d’abord à sa capacité à rendre crédible l’invraisemblable : l’enfoncement dans le corps du cachalot devient pour le lecteur une expérience presque tangible, une immersion totale dont la physicalité monstrueuse – chaleur, pression, pulsations – souligne plus encore l’effondrement intérieur de Jay. À mesure que les souvenirs l’assaillent avec une netteté douloureuse, tension dramatique et exploration intime s’enchevêtrent dans une intensité qui naît autant de la menace corporelle que de la vulnérabilité psychique du personnage. Dans cet espace organique agissant en chambre d’écho, la moindre sensation réactive une faille ancienne et chaque geste de survie renvoie à un héritage paternel ambigu. Cette superposition constante entre danger immédiat et mémoire blessée dépasse les codes du roman de survie pour déployer les thématiques de la transmission, de la culpabilité et de l’amour empêché. Dans ce va-et-vient entre extrême et intime, la tension narrative nourrit la vérité émotionnelle, la confrontation au monstre extérieur révélant surtout celui que Jay porte en lui.

Espace symbolique dépassant sa seule fonction structurelle, le corps du cachalot renvoie Jay à un monde archaïque où, privé de repères et réduit à ses réflexes, il retrouve un état primal. Cette plongée dans l’animal renverse la logique du récit initiatique, non plus chemin vers l’extérieur, mais traversée vers l’intérieur, physique autant que psychique. Le cétacé incarne une mémoire non humaine, lente et millénaire, dont la présence silencieuse contraste avec la violence des liens familiaux qui hantent Jay. Prisonnier de cette masse vivante, le garçon se confronte à une altérité radicale qui devient tour à tour tombeau, refuge et matrice. Cette ambiguïté, à la fois protectrice et menaçante, confère au roman une dimension quasi mythique, l’animalité figurant un seuil, un lieu de passage où Jay doit renoncer aux récits hérités pour en forger un autre, plus juste et plus vivant.

Au‑delà de ses aspects spectaculaires, ce roman qui conjugue intensité narrative et profondeur émotionnelle réussit à faire de l’extrême un terrain d’exploration intime. À travers la survie de Jay se déploie une variation sur la filiation, la culpabilité et la rédemption qui renouvelle le genre initiatique. L’on pense bien sûr à Jonas, Moby Dick ou Pinocchio, mais Whalefall ancre ces résonances mythiques dans une expérience sensorielle réellement originale, où la métamorphose, plus concrète que symbolique, passe par la matière, la douleur et le souffle du corps. Malgré quelques effets de style très oraux et une prose parfois trop fonctionnelle pour soutenir pleinement l’ambition du récit, le roman n’en parvient pas moins à offrir un magnifique portrait d’adolescent qui, aux prises avec un deuil difficile, trouve dans les tréfonds d’une créature abyssale la possibilité d’une renaissance psychologique, éperdue et décisive. (4/5)

 

Citations :

Jay n’est pas sûr de croire aux bienfaits de la thérapie. Il ne croit certainement pas à l’idée de « tourner la page ». Les gens ne sont pas des livres. Chaque personne est une bibliothèque entière, un dédale d’archives, et plus on essaie de s’en échapper, plus on s’y perd.


Imaginez que la Terre est vraiment plate. La planète qui s’arrête net. 
Plus de rochers, plus de sable, une mer sans fond. Jay s’avance aussi prudemment que possible. Sa flottabilité est équilibrée, il ne risque pas de couler. 
Mais devant un précipice, la peur de tomber est dans la nature humaine. 
Le fond de l’océan Pacifique s’ouvre soudain sur un abyme, comme au bord du toit d’un gratte-ciel. Des rochers s’agrippent à la corniche telles des dents pourries et se détachent plus bas sur la paroi, mais tout disparaît dans les ténèbres au bout de quelques mètres.


Rouge brique en réalité, bleu nuit ici-bas, Architeuthis est long d’une dizaine de mètres, depuis les nageoires de son manteau jusqu’à ses orteils tentaculaires. Une demi-tonne de chair gluante, suspendue dans l’eau, se répandant comme une tache d’huile, ses lueurs naturelles comme les éclipses scintillantes d’un millier de lunes. Il se tourne, et un œil se révèle. De la taille d’un ballon de foot, c’est le plus grand globe oculaire sur Terre, un disque de flammes blanches dans la noirceur de l’Océan.


Surpassés en nombre par les orques, huit contre vingt, quatre contre douze, neuf contre trente-cinq, les cachalots adoptent une « formation en marguerite » : leurs rostres assemblés au centre, la queue vers l’extérieur, une rosette en forme d’étoile qui protège leurs organes vitaux et expose les orques aux coups de leurs puissantes nageoires caudales. Si l’un d’eux est emporté par un assaillant, un de ses congénères quitte le rang, s’interpose, et escorte le blessé jusqu’au centre.


Une carcasse de baleine suffit à nourrir pendant des lustres la faune de la plaine abyssale où elle se dépose. Des créatures à l’anatomie étourdissante, ignorant jusqu’à l’existence même de la lumière, viennent s’y repaître. Poissons queue de rat. Myxines. Isopodes. Ils canalisent, ils mordent, ils lèchent, ils sucent, ils absorbent la carcasse graisseuse du colosse jusqu’à ce qu’il ne reste plus que des bulles de méthane, de l’huile et des os. 
La vie ne s’arrête pas là. Des bactéries engloutissent la moelle à l’intérieur des os. Ça produit du sulfure d’hydrogène. Qui alimente des microbes. Les os disparaissent bientôt sous un tapis de vers scintillants, de lumineux coussins bactériens de palourdes, de moules, d’escargots, de barnacles. Des centaines d’espèces pendant des décennies, des siècles. Finalement, les os rongés se transforment en un récif comme du corail – tout un écosystème.


Personne ne porte en soi ce qu’il a de mieux à offrir. Nos proches portent en eux nos meilleurs côtés.

 

mercredi 17 juin 2026

Critique : "L'Empereur de la joie" de Ocean Vuong | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L'Empereur de la joie" de Ocean Vuong

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Coup de coeur 💓

 

Titre : L'empereur de la joie 
            (The Emperor of Gladness)

Auteur : Ocean VUONG

Traduction : Hélène COHEN

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2025,
                  en français en 2026 (Gallimard)

Pages : 512

Accès au livre : ISBN 9782073090270  
                           en librairie

 

 

   

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Un soir d’été, sous une pluie battante, Hai se retrouve sur un pont, prêt à sauter. Il faut dire que grandir dans un coin aussi perdu qu’East Gladness peut ôter tout espoir, même à dix-neuf ans. Mais le destin en décide autrement quand Grazina, vieille veuve logeant près de la rive, repère sa silhouette à temps et l’interpelle — c’est ainsi qu’elle sauve Hai, et lui ouvre la porte de sa maison délabrée. Un tandem incongru et joyeux se forme alors entre ce jeune homme d’origine vietnamienne, accro aux opioïdes et mythomane, et cette ancienne réfugiée lituanienne qui n’a plus toute sa tête. Quand ils n’arrivent plus à joindre les deux bouts, Hai décroche un poste dans un fast-food du coin où une bande de marginaux l’accueille chaleureusement. Mais alors qu’il reprend doucement goût à la vie, la santé de Grazina se dégrade sérieusement. Parviendra-t-il pour une fois à ne pas fuir la réalité ?
Après l’immense succès d’Un bref instant de splendeur, Ocean Vuong nous époustoufle ici par son talent de conteur et son inventivité hors pair. De sa plume délicate et poétique, parfois délicieusement loufoque, il nous offre le portrait fascinant d’une Amérique défaillante et cruelle, où une simple amitié peut redonner tout l’espoir du monde.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Ocean Vuong, né en 1988 au Vietnam, vit depuis l'âge de deux ans aux Etats-Unis où il est désormais considéré comme un auteur majeur. Son premier roman, Un bref instant de splendeur, a reçu un accueil exceptionnel partout dans le monde et a été récompensé en France par le prix Les Inrockuptibles étranger. Il est aussi l'auteur d'un recueil de poésie très remarqué, Le temps est une mère.

 

Avis :

Récompensé pour ses recueils de poèmes et pour son premier roman Un bref instant de splendeur où il explorait le trauma hérité de ses origines, l’auteur américano‑vietnamien Ocean Vuong délaisse ici l’autobiographie pour une fiction tout aussi marquée par l’exil, la mémoire et les violences sociales. Imaginant la rencontre entre un jeune homme vietnamien dépendant aux opioïdes et une réfugiée lituanienne vieillissante, il fait de leur alliance fragile un sanctuaire au coeur d’une Amérique minée par la précarité et l’exclusion.

Décidé à en finir en se jetant d’un pont, Hai, dix‑sept ans, est sauvé in extremis par Grazina, une femme âgée vivant seule en contrebas, dans une maison délabrée perdue dans un secteur abandonné de la déjà pas très riante ville de Gladness, en Nouvelle‑Angleterre. Entre le garçon pris dans la spirale des opioïdes et la vieille dame retranchée dans une solitude que l’âge et les troubles de mémoire accentuent, se noue peu à peu une relation inattendue, faite de prudence, de maladresses et d’une attention réciproque qui brise leur isolement. Le rapprochement de ces deux existences abîmées leur permet d’esquisser une forme de quotidien partagé, une manière de tenir debout malgré l’usure, la peur et l’impression persistante d’être relégués hors du monde. Dans cette cohabitation précaire, où chaque geste compte davantage qu’il n’y paraît, se dessine la possibilité d’un lien qui, sans les sauver tout à fait, leur rend une part de présence et de dignité.

Si Ocean Vuong s’éloigne ici de l’autobiographie explicite, il n’abandonne ni la vulnérabilité ni la tension poétique qui irriguaient ses précédents textes. Préférant aux grandes articulations narratives une progression fragmentée où les actes minuscules, les silences et les hésitations prennent une importance décisive, l’écriture, impressionnante de justesse et de délicatesse, se fait le miroir de l’état intérieur des personnages. Loin de tout pathos et de toute démonstration, elle dit la lassitude, la confusion et la honte, mais aussi la tendresse, l’entraide et le courage. Hai, pour subvenir à leurs besoins, trouve à s’employer dans un fast‑food où le travail, dur et mal payé, est malgré tout traversé de formes de camaraderie discrètes qui lui offrent un répit inopiné. Accordant autant d’attention à ces micro‑alliances qu’aux violences structurelles qui les cernent, le récit s’inscrit dans une précarité qui n’étouffe jamais complètement la possibilité d’un lien et, par la douceur obstinée de sa langue, fait s'épanouir une solidarité qui rompt fugacement la logique de la marginalisation.

Conjuguant la rudesse du réel et la délicatesse d’une plume qui accueille les êtres cabossés sans les réduire à leur souffrance, ce roman se distingue par son attention obstinée aux vies minuscules et par sa capacité à faire surgir, au coeur de la précarité, des moments de grâce et de partage. Si quelques longueurs, répétitions et effets de construction en atténuent parfois l’élan, l’ouvrage n’en brille pas moins par la somptuosité de sa langue, la finesse de son imaginaire et l’humanité bouleversante de la relation entre Hai et Grazina. Sur le fond d’une Amérique oublieuse de ceux qu’elle laisse sur le bas‑côté, cette histoire de survie et de dignité en clair‑obscur s’impose comme un véritable coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Bien que les trains ne s’arrêtent jamais dans notre ville, leur sifflement retentit dans les salons à cinq kilomètres à la ronde. Rien ne s’arrête jamais ici, à part nous. Hartford, la capitale qui s’est construite sur des compagnies d’assurances, des magasins d’armes à feu et d’équipement médical, bureaucraties de la mort et du désastre, se trouve à douze petites minutes en voiture par l’autoroute, et tout le monde nous contourne sans traîner pour s’y rendre ou pour en foutre le camp. Nous sommes la tache floue derrière les vitres de vos trains et de vos monospaces, de vos bus Greyhound, nos visages déformés par le vent et la vitesse comme les parias des toiles de Munch. Les ambulances sont la seule chose que nous partageons avec la ville, étant assez proches de Hartford pour qu’elles viennent nous chercher quand nous sommes à moitié morts ou bringuebalés sur un brancard en acier, sans le moindre proche pour nous réclamer. Nous vivons aux marges mais nous mourons au cœur de l’État. Nous payons des impôts à chaque chèque encaissé pour nous tenir sur les rives affaissées d’un fleuve où gisent nos rêves.


Hai découvrit qu’un esprit en proie à la démence était un peu comme ces écrans magiques qu’il avait eus dans son enfance : une secousse, même minime, et l’écran devenait gris, une sorte de monochrome du vide. Ou pire, l’esprit dessinait des choses de lui-même pour combler les trous (…).


Il aurait voulu lui dire qu’un corps n’était que cette petite pelle de rien du tout qui nous servait à creuser un tunnel à travers les minutes et les heures, et qu’à la fin il n’y avait qu’un immense vide. Les comprimés étaient en train de se dissoudre en lui comme les siens en elle, et dans son hébétude médicamenteuse, il n’entendait plus que les grésillements qui affluaient dans la pièce, une vague après l’autre. De plus en plus fort, comme si la maison était une immense radio mal réglée et que lui, à l’intérieur, attendait de comprendre pourquoi. Non, dit-il pour lui-même. Non, non, non – et il se couvrit les oreilles pour faire taire le bruit. Mais ce n’était que la pluie.


Un jour, si c’est votre tour – ce que personne ne souhaite –, vous vous retrouverez dans un fauteuil roulant, poussé par des gens qui auront l’âge de vos enfants, peut-être même de vos petits-enfants. Vous glisserez dans des couloirs chlorés, aux murs peints en bleu placide ou gris lave-vaisselle pour induire un état de sédation. Le linoléum aussi est bleu, bien que gondolé, et lustré au point d’y voir se refléter les visages déformés, bouches ouvertes sur un demi-cri silencieux. Si bleu que vous aurez l’impression d’être emporté, parce que c’est le mot, par le courant des couloirs volontairement étroits, sans possibilité de faire demi-tour. Seules les marques beiges au sol signalent l’ancienneté du lieu, tous les brancards, les fauteuils roulants, les électrocardiographes, les pieds à perfusion, les chariots qui y ont transité en masse, transportant les vivants comme les corps raides, fendant l’air ou prenant leur temps, striant les recoins de noir, uniques empreintes laissées par le temps. Vous verrez les rabougris, dans leur huitième ou neuvième décennie, courbés sur des chaises ou des lits, abandonnés dans un corridor pendant des heures, à fixer un œil perplexe sur le ventilateur au plafond ou une tache au mur, têtes pivotant au passage d’une ombre, appelant le nom qu’ils avaient donné à un fils ou une fille, des visages qu’ils n’ont pas vus depuis des mois, voire des années. On compte parmi eux des médecins, des avocats, des concierges, des politiciens de second plan, des fonctionnaires, des pilotes, des boulangers, des barmans, gradients de vie désormais égaux devant la seule aile véritablement égalitaire du rêve américain : la maison de retraite, où le passé n’est rien d’autre que la forme qu’il vous a donnée. Où un « foyer » comme celui-ci est souvent un paravent destiné à masquer le corps vieillissant, la peau en papier crépon, les plaies suintantes, les ecchymoses anémiques qui persistent durant des semaines, les yeux sombres injectés de sang. Comment en sommes-nous venus à nous persuader que le spectacle des années, la somme des décennies, est une chose d’une telle violence – y compris pour les familles – que nous ayons à construire des forteresses entières pour les isoler des regards ?


Quand quelqu’un meurt, on devient une boîte pour lui, on stocke des choses que personne ne voit et on continue à vivre comme ça, la tête devient un cercueil pour garder vivant le souvenir du mort. Mais que fait-on de ce genre de boîte ? Où la pose-t-on ?
 
 
Où allait-elle ? Dans un endroit où la liberté est promise, mais seulement dans un espace confiné fait de murs et de serrures, où une nourriture calibrée est prodiguée par un personnel venu d’un ailleurs infini, qui renonce à voir grandir ses propres enfants pour vous voir vieillir, à la seule fin de vous maintenir en vie pour siphonner votre compte bancaire pendant que vous êtes au chaud, terrassé par des tranquillisants, rassasié et comme anesthésié, un corps mûr pour la récolte, même quand la maturité est déjà passée. C’était ça l’Amérique après tout, et Grazina en prenait la direction. Dans sa version la plus authentique. Celle où tout le monde paie pour rester. 

 

lundi 18 mai 2026

Critique : "Le prix" de Arthur Miller | Lectures de Cannetille

 

Couverture de la pièce "Le prix" de Arthur Miller


J'ai beaucoup aimé 

 

Titre : Le prix (The Price)

Auteur : Arthur MILLER

Traduction : Henri ROBILLOT

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 1968,
                  en français en 1976,
                  nouvelle traduction (Robert Laffont) 
                  en 2026

Pages : 224

Accès au livre : ISBN 9782221285602  
                           en librairie

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

Après le décès de son père, Victor est confronté aux vestiges d'une autre vie : des meubles et vêtements démodés, une harpe dont il peut presque encore entendre la mélodie, et de nombreux autres objets dont il a hâte de se débarrasser. Gregory Salomon pourrait les lui racheter, mais comment fixer le bon prix ? Car ces objets n'ont pas seulement une valeur monétaire, ils sont porteurs de souvenirs, heureux comme douloureux, témoins de choix et de sacrifices que Victor aurait préféré oublier. Mais son frère Walter est bien décidé à les lui rappeler.
Oscillant entre tension et émotion, Le Prix est un drame du quotidien qui questionne ce que valent vraiment les choses –; et les vies.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née à Barcelone, Mercè Rodoreda (1908-1983) s’y fait remarquer très tôt, mais ses idées républicaines et son engagement la contraignent à un long exil qui la conduira à Paris et à Genève de 1939 à 1975. Malgré l’éloignement, elle s’impose dans la littérature catalane avec deux titres phares, La Place du diamant (1962) et Rue des Camélias (1966) pour lequel elle reçoit la plus haute distinction littéraire, le Prix Sant Jordi. À redécouvrir dans une nouvelle traduction, après le succès du Jardin sur la mer (Zulma, 2025).

 

Avis :

Grand observateur des tensions morales et sociales de l’Amérique du XXᵉ siècle, Arthur Miller, déjà consacré par Mort d’un commis voyageur et Les Sorcières de Salem, publiait en 1968 une œuvre de maturité aujourd’hui rééditée en français. Avec Le Prix, il examine le poids des choix individuels : sous le prétexte d’une réunion familiale autour de meubles à vendre, la pièce explore le coût intime d’une vie, entre renoncements, fidélités blessées et récits que chacun construit pour affronter le passé.

Depuis longtemps éloignés l’un de l’autre, deux frères se retrouvent réunis par la nécessité de vider l’appartement familial après la mort de leur père. Ils sont rejoints par Esther, l’épouse du cadet, partagée entre lucidité et inquiétude, et par Gregory Solomon, un brocanteur vieillissant dont l’ironie distanciée agit comme du sel sur leurs contradictions. Dans ce huis clos où les objets réveillent les souvenirs enfouis, Victor et Walter voient resurgir leurs divergences et des vérités rances qui viennent lézarder les certitudes sur lesquelles ils ont bâti leur existence.

Bien plus que l’action, quasi inexistante, ce sont les échanges verbaux qui constituent le nerf de la pièce, instaurant un véritable champ de bataille moral où chaque réplique, à couteau tiré, met à nu les mécanismes de défense et de justification intime qui structurent les personnages. À mesure que leurs antagonismes se dévoilent, le drame révèle la difficulté de regarder son propre parcours en face et d’y démêler ce qui relève du choix, de la contrainte ou de l’aveuglement. Le brocanteur Solomon, figure à la fois comique et clairvoyante, agit comme un contrepoint qui dégonfle les illusions et rappelle que la valeur des choses – mais aussi d’une vie – n’est jamais celle que l’on croit. Ainsi, les deux actes progressent, non vers une résolution, mais vers un dessillement progressif, où chacun doit affronter la part de vérité dont le déni l'avait jusqu'ici protégé. 

Combinant dialogues au scalpel, profondeur psychologique et lucidité morale, Le Prix expose brillamment ce qui travaille ses personnages : les choix que l’on croit faire, les concessions auxquelles on se plie et les récits que l’on construit pour donner sens à son cheminement. La pièce démonte ces fictions personnelles une à une, jusqu’à laisser apparaître ce qui, derrière les justifications et les silences, a réellement motivé une existence. Ce qui reste alors n’a rien d’un verdict : seulement la matière brute d’une vie, débarrassée des leurres que l’on s’invente. (4/5) 

vendredi 24 avril 2026

Critique : "Hystérie collective" de Lionel Shriver | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Hystérie collective" de Lionel Shriver


Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Hystérie collective (Mania)

Auteur : Lionel SHRIVER

Traduction : Catherine GIBERT

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2024
                  en français (Belfond) en 2026

Pages : 336

Accès au livre : ISBN 9782714404138  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

Plus provocatrice et caustique que jamais, Lionel Shriver s'inspire de l'actualité pour livrer la satire aussi jubilatoire que glaçante d'une Amérique gangrenée par la bien-pensance, le politiquement correct et la cancel culture.
Liste des mots interdits : stupide, idiot, bête, haut potentiel, méritocratie, etc., etc.
Sont désormais proscrits : les devoirs, les tests, les notes, les examens. Les entretiens d'embauche. Les bilans de compétences.
Conséquences : enfants, parents, voisins, collègues, amis, amants, époux sont invités à se dénoncer les uns les autres. Tout contrevenant s'expose à un avertissement, une amende, voire à une peine de prison.
Professeure à l'université, Pearson se demande encore comment les États-Unis en sont arrivés là. Depuis que le mouvement pour la Parité mentale a pris le pouvoir, les enfants n'apprennent plus à lire, le niveau des étudiants a chuté, les dîners où l'on débattait à bâtons rompus sont devenus sinistres. Heureusement, il lui reste sa meilleure amie, Emory, pour ironiser sur la situation. Les deux femmes se connaissent depuis l'adolescence, la confiance entre elles est totale. Ou du moins Pearson le croit-elle...

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1957 en Caroline du Nord, Lionel Shriver a fait ses études à New York. Diplômée de Columbia, elle a été professeur avant de partir parcourir le monde. Elle a notamment vécu en Israël, à Bangkok, à Nairobi et à Belfast. Après Il faut qu'on parle de Kevin (Belfond, 2006 ; J'ai Lu, 2008), lauréat de l'Orange Prize en 2005, La Double Vie d'Irina (Belfond, 2009), Double faute (Belfond, 2010), Tout ça pour quoi ? (Belfond, 2012 ; J'ai Lu, 2014), Big Brother (Belfond, 2014 ; J'ai Lu, 2016) et Les Mandible, une famille (Belfond, 2017 ; Pocket, 2019), Propriétés privées est son septième roman traduit en français. Lionel Shriver vit entre Londres et New York avec son mari, jazzman renommé.

 

Avis :

Romancière américaine au verbe acéré, Lionel Shriver s’est affirmée comme l’une des observatrices les plus lucides et les plus caustiques des dérives idéologiques contemporaines. Dans cette veine satirique, elle imagine ici une société qui, au nom d’un égalitarisme érigé en religion civique, sombre dans une panique morale autour de l’intelligence. L’obsession de la “parité mentale” y devient prétexte à effacer toute différence, jusqu’à transformer la médiocrité en norme protectrice et la pensée critique en menace. À travers cette dystopie grinçante, l’auteur dénonce la logique absurde d’une cancel culture poussée à son paroxysme, là où la peur finit par étouffer toute liberté de jugement.

C’est à travers le regard tour à tour ironique, inquiet et révolté de Pearson Converse, professeur d’université désabusée, que l’on suit la dérive d’un pays où la “parité mentale” s’impose comme credo. Confrontée à des étudiants qui revendiquent leur ignorance comme un droit, à des collègues pétrifiés par la peur de commettre un faux pas et à une administration obsédée par la conformité, Pearson voit son quotidien se réduire à une succession de compromis et de silences forcés. Dans ce climat où chaque mot peut être interprété comme une agression, la “parité mentale” fonctionne comme un mécanisme d’inversion des valeurs : l’effort devient suspect, la compétence dérange et l’intelligence elle‑même se retrouve reléguée au rang de déviance. Peu à peu, Pearson assiste à l’installation d’un monde où l’on protège les esprits les plus fragiles en sacrifiant toute exigence, et où la moindre nuance suffit à vous faire risquer l’exclusion.

Lionel Shriver signe avec ce roman l’une de ses satires les plus féroces, un texte à la fois brillant et jubilatoire, entre fiction et tribune. Poussant jusqu’au grotesque les réflexes du politiquement correct et les excès du wokisme, elle imagine une fable méchamment dystopique où l’égalitarisme intellectuel tourne à l’absurdité pure, cristallisant les tensions idéologiques de l’Amérique contemporaine. Cette fiction, qui fait rire autant que frémir, prend la forme d’une charge endiablée contre une société obsédée par la pureté morale, la surveillance du langage et la peur d’offenser, où se glissent au passage quelques piques transparentes adressées à l’ère Trump et à ses dérives. Entre ironie, lucidité et outrance maîtrisée, la romancière laisse transparaître une colère froide face aux impasses d’un débat public corseté par les dogmes, là où la vertu affichée sert à justifier censure et contrôle de la pensée.

Usant de l’hyperbole et de la satire comme d’armes littéraires, Lionel Shriver met à nu les fragilités d’une société tétanisée, depuis une université paralysée jusqu’aux plateaux télé où la meilleure amie de Pearson, chroniqueuse vedette, doit peser chaque syllabe pour échapper à la vindicte du direct. Le roman montre comment le langage, réduit à un ensemble de signaux moraux, cesse d’être un outil de pensée pour devenir un instrument de conformité, et comment cette performativité imposée alimente une mécanique de peur qui pousse chacun à s’autocensurer avant même d’oser formuler une idée. Férocement jubilatoire, la description de cette panique collective est un pur concentré de causticité : derrière le rire et l’outrance se dessine un monde où l’on renonce à penser par réflexe d’intégration, jusqu’à transformer la comédie humaine en farce cauchemardesque. Grand coup de cœur pour cette lecture aussi réjouissante que mordante. (5/5)

 

Citations :

Il faut plusieurs cycles répétés d’espoir frénétique suivi de déception secrète pour se rendre finalement compte que la véritable récompense est non pas Noël en soi, mais son anticipation. Hélas, une fois qu’on a compris que la gratification était non pas au bout de l’espoir mais dans l’espoir, l’illusion est brisée, le charme rompu – ce qui explique que pour nombre d’adultes Noël soit une corvée.


Aussi vaine et destructrice soit-elle, l’opposition m’a procuré une énergie et une endurance que l’élan impulsé par une quête plus positive ne pourra jamais égaler. Les sentiments les plus sombres sont à la fois plus puissants et plus durables que leurs cousins optimistes. Si on pouvait les verser dans le réservoir d’une voiture, le dégoût, la rage, l’indignation et l’aversion vous emmèneraient à l’autre bout de l’horizon à la vitesse de l’éclair, alors que le combustible sécrété par la compassion, l’empathie, la reconnaissance et le pardon vous enliseraient sur le bas-côté de la route au bout de quelques mètres.


Les mouvements extrémistes n’ont de cesse d’avoir de nouvelles exigences, car rien n’affaiblit plus une cause que la réussite. Les activistes détestent que l’aboutissement de leur quête les prive de leur objectif ; atteindre la terre promise laisse les croisés démunis. À part siroter de l’eau de coco, dans une oasis utopique, les occupations sont inexistantes. La quête ne doit jamais prendre fin. Le but doit demeurer inatteignable. Et pour le garder inatteignable, on le rend de plus en plus radical.


Pour autant que je puisse en juger, elle était en train de se faire un nom en tant que figure intelligente de la bêtise. Dans sa formule, la forme n’obéissait pas au contenu mais s’y opposait violemment. Elle était douce, séduisante et sexy, mais surtout, elle donnait l’impression d’être brillante. Elle flattait donc ses téléspectateurs qui, puisque tout le monde avait la même intelligence, étaient aussi intelligents que cette baratineuse. Même si, après avoir été réprimandée pour l’usage de l’adjectif « docile », Emory avait affadi son vocabulaire prétentieux, elle ne s’abaissait jamais au niveau auquel ses rivales consentaient. C’était malin. Elle ne prenait pas de haut son public et, alors que ses remarques étaient souvent anti-intellectuelles, sa syntaxe comme son élocution étaient raffinées. Sur le plan stylistique, elle rassurait les membres aux abois d’une intelligentsia qui avait été rudement destituée – et dont les réserves à propos de la direction prise par la culture étaient devenues indicibles –, leur permettant de constater que le pays n’avait pas été entièrement livré aux barbares. Je n’étais pas pressée de formuler explicitement cette réflexion, mais Emory cochait toutes les cases pour devenir une populiste accomplie.


Quoi qu’on pense de sa politique, le gros rustre a radicalement transformé le modèle de la haute fonction aux États-Unis. Il est désormais acquis que, pour qu’une candidature soit considérée comme valable à l’élection présidentielle de l’année prochaine par un des deux partis majeurs, il est nécessaire que la personne en question ne soit pas instruite, pas informée, ignorante, qu’elle s’exprime mal, qu’elle soit grossière, indifférente au reste du monde, moche et de préférence grosse, qu’elle repousse les conseils de gens expérimentés, se méfie des compétences, soit encline à violer les procédures constitutionnelles – ne serait-ce qu’en raison d’une ignorance crasse de la Constitution –, fasse preuve d’un égocentrisme non justifié et se vante de ce qui jadis aurait été perçu comme des défauts. On peut donc supposer allégrement que celui ou celle qui sera élu(e) président(e) s’entourera de médiocres voire pire, et nommera à dessein un cabinet avec pour bagage principal une absence de bagage.
En outre, l’adhésion totale de toute une population à un mensonge éhonté a forcément ouvert la porte à d’autres mensonges. Nous avons rompu notre lien avec la vérité, perdant ainsi foi en l’existence même de la vérité. Ce qui signifie que nos représentants peuvent dire n’importe quoi, soutenir n’importe quoi. Tout le monde est beau : cette déclaration fait office de preuve. En nous ralliant à ce que nous voudrions être vrai plutôt qu’à ce qui est vrai, nous rompons avec la méthode scientifique à laquelle toutes les économies de pointe doivent leur prospérité – une méthode dont les adeptes étaient prêts à braver la découverte d’éléments idéologiquement gênants.
 
 
Pourtant, là, j’ai du mal. Parce que, à ce stade, il est incontestable que les êtres humains sont prêts à croire n’importe quoi. Par conséquent, une grande diversité de phénomènes historiques qui jadis me déconcertaient m’apparaissent désormais comme explicables, voire prévisibles. Je ne suis plus stupéfaite que la Shoah ait eu lieu et, à ma connaissance, il n’existe aucun pays au monde qui ne basculerait pas dans l’équivalent moderne du régime nazi. Je dirais plutôt qu’un fascisme total est susceptible de se manifester dans les trois semaines qui viennent aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Australie, en France ou dans l’Allemagne d’aujourd’hui, d’ailleurs. La révolution culturelle de Mao, les camps de travail de Staline, les champs de la mort du Cambodge – désormais, je les trouve parfaitement normaux. De même que la scientologie, Jonestown, les davidiens et les Témoins auprès desquels j’ai grandi. Je ne suis absolument pas surprise que certaines personnes pensent qu’une unique goutte de teinture mère diluée dans des centaines de milliers de litres d’eau guérira le cancer, que le meurtre d’enfants les protégera du diable ou que nous vivrons une vie éternelle jusqu’à la fin des temps, après quoi cent quarante-quatre mille personnes exactement monteront au ciel et régneront sur la Terre conjointement avec Jésus-Christ. J’en suis arrivée à accorder un peu plus de mérite à mes parents [Témoins de Jéhovah]. Il est certain que leur croyance était débile, mais en cela ils ne diffèrent pas des autres.


Puisqu’on parle d’avantages, avoir des convictions profondes est un boulet. Demandez à Dietrich Bonhoeffer. La seule raison pour laquelle mon histoire personnelle se finit bien est un timing de rêve : en général, les individus qui restent campés sur leurs positions finissent endettés, en prison, ou bien ils meurent. Je devrais peut-être prévenir mon fils, compte tenu de son prénom [Darwin] : ne croire en absolument rien si ce n’est en ce que tout le monde croit est de nos jours un atout énorme en termes d’évolution. 

 

 

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