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dimanche 13 juillet 2025

[Lemaitre, Pierre] Les années glorieuses 3 - Un avenir radieux

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Un avenir radieux

Auteur : Pierre LEMAITRE

Parution : 2025 (Calmann Lévy)

Pages : 592

Accès au livre : ISBN 9782702183625  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :     

«  Je viens sauver quelqu’un, se répétait-il, et maintenant qu’il se trouvait à deux heures de Prague, il sentait monter en lui une vive anxiété. » 
Une échappée belle de Paris à Prague, d’un studio de radio à des ruelles hostiles, d’un cachot glacé à une académie de billard, d’une école de bonnes sœurs aux bureaux obscurs de la République.
Chacun des Pelletier, à son heure, devra choisir entre son intérêt et son devoir, et pour certains entre la raison du cœur et  la raison d’État. Un dilemme parfois déchirant, sauf pour le chat Joseph, qui lui a choisi depuis longtemps.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né à Paris, Pierre Lemaitre a enseigné aux adultes, notamment les littératures française et américaine, l’analyse littéraire et la culture générale. Il est aujourd’hui écrivain et scénariste. Ses romans ont été récompensés par de nombreux prix littéraires nationaux et internationaux. En 2013, le prix Goncourt lui est décerné pour Au revoir là-haut, premier volet de sa trilogie Les Enfants du désastre (Au revoir là-haut, Couleurs de l’incendie, Miroir de nos peines). En 2018, il a reçu le César de la meilleure adaptation avec Albert Dupontel pour ce même roman.

 

 

Avis :

Après le Grand Monde et Le silence et la colère, Pierre Lemaitre poursuit sa tétralogie consacrée aux Trente Glorieuses avec un volet encore une fois malicieusement au carrefour des genres littéraires, puisqu’à la saga familiale et à la fresque sociale, il vient ajouter les ingrédients du roman d’espionnage pour évoquer le tournant des années 1960. L’on retrouve donc la famille Pelletier sur fond de guerre froide, de menace nucléaire, mais aussi d’une prospérité si bien convaincue de ses rêves de progrès qu’elle ignorera encore longtemps les vilaines graines, qu’à grands coups d’insecticides ou de violences sexuelles sur mineurs, elle est en train de semer pour notre monde contemporain.

Peu importe que l’on ait lu ou pas les tomes précédents, l’on se (re)familiarise très vite et avec plaisir avec les personnages de ce feuilleton à la mécanique bien huilée. Rentré en France après avoir vendu sa savonnerie beyrouthine, Louis, le patriarche des Pelletier, voit sa santé décliner et ses descendants prendre des chemins qui le laissent parfois perplexe. Ses fils ont pour leur part atteint la maturité, même si, mal marié avec l’épouvantable Geneviève, Jean l’entrepreneur reste secrètement la proie de ses frustrations et de ses démons criminels.

Ses tribulations d’éternel loser n’ont toutefois rien à envier à celles de son frère nettement plus affirmé. Toujours journaliste pour un quotidien, François doit affronter pour sa part le muselage des médias depuis qu’il a contribué à créer le premier magazine d’information à la télévision française. Amené à se rendre à Prague pour un reportage, une nouvelle salve de dilemmes moraux l’assaille lorsqu’il se retrouve activement impliqué dans une opération de contre-espionnage.

Mais, tout à ses préoccupations, cette génération passe totalement à côté de celles de ses enfants, en tête desquels la petite Colette qu’entre son désespoir pour ses ruches ravagées par les insecticides de l’agriculteur voisin et le secret dévastateur qu’elle n’a d’autre possibilité que de cadenasser au plus profond d’elle-même, l’on pressent déjà future championne de l’écologie et des droits des femmes dans le prochain tome.

Avec son titre ironique et sa radiographie de la société des Trente Glorieuse à la lumière de notre époque, cet épisode plein d’action de la saga Pelletier réussit une nouvelle fois à combiner le divertissement accessible à tous avec le roman social et politique, ici finement annonciateur des catastrophes qui nous concernent aujourd’hui. Tout à son plaisir, le lecteur acceptera bien volontiers la démarche, complice des « deux ou trois circonstances invraisemblables [maintenues] par respect pour la vérité » et annoncées en exergue par cette citation de Victor Hugo. (4/5)

 

 

Citations :

L’époque se faisait fébrile. L’angoisse nucléaire se dirigeait vers son apogée. La doctrine de la dissuasion s’accompagnait d’un surarmement nucléaire auquel les populations assistaient avec anxiété. On attendait des espions des deux camps des informations sur les capacités de l’adversaire, les défenses antimissiles, les sites de production d’armes, le Journal du soir, pour ne parler que de lui, publiait des articles du type : « Comment se protéger en cas d’attaque atomique », voire : « La peur de l’apocalypse nucléaire hante les familles françaises », il y avait beaucoup de travail dans les services de renseignement internationaux.


— Non, Arthur, cette fois, je ne vais pas t’écouter. Pendant des mois nous avons joué le jeu sans en discuter les règles. On ne s’autorise pas, à la télévision, le dixième de ce qu’on pratique tous les jours au Journal. Or, notre position est forte, notre émission est attendue et regardée, le ministère ne pourra pas la supprimer sans s’expliquer…
— Il ne supprimera rien, dit Baron, nous serons simplement remplacés.
— Tu penses ? Arthur Denissov, le directeur du plus grand quotidien national, sera purement et simplement remplacé ? Tu plaisantes ?
— Ça n’est pas comme ça que les choses se passent, dit Denissov.
Ce fut une révélation pour François.
— Tu as raison ! Le gouvernement n’a même pas besoin de nous demander de retirer ce qui le dérange, nous le faisons de nous-mêmes ! Parce que nous sommes d’accord ! Nous pensons que notre mission n’est pas seulement d’informer mais d’informer sans désagrément pour ceux qui nous autorisent à le faire.


 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

lundi 17 mars 2025

[Springora, Vanessa] Patronyme

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Patronyme

Auteur : Vanessa SPRINGORA

Parution : 2025 (Grasset)

Pages : 368

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Attendue sur le plateau de La Grande Librairie pour parler de son livre, Le Consentement, l’autrice est appelée par la police pour venir reconnaître le corps sans vie de son père, qu’elle n’a pas revu depuis dix ans. Dans l’appartement de banlieue parisienne où il vivait, et qui fut jadis celui de ses grands-parents, elle est confrontée à la matérialisation de la folie de cet homme toxique, mythomane et misanthrope, devenu pour elle un étranger. Tandis qu’elle s’interroge, tout en vidant les lieux, sur sa personnalité énigmatique, elle tombe avec effroi sur deux photos de jeunesse de son grand-père paternel, portant les insignes nazis. La version familiale d’un citoyen tchèque enrôlé de force dans l’armée allemande après l’invasion de son pays par le Reich, puis déserteur caché en France par celle qui allait devenir sa femme, et travaillant pour les Américains à la Libération avant de devenir «  réfugié privilégié  » en tant que dissident du régime communiste, serait-elle mensongère  ?
C’est le début d’une traque obsessionnelle pour comprendre qui était ce grand-père dont elle porte le nom d’emprunt, quelle était sa véritable identité, et de quelle manière il a pu, ou non, «  consentir  », voire collaborer activement, à la barbarie. Au fil de recherches qui s’étendront sur deux années, s’appuyant sur les documents familiaux et les archives tchèques, allemandes et françaises, elle part en quête de témoins, qu’elle retrouvera en Moravie, pour recomposer le puzzle d’un itinéraire plausible, auquel il manquera toujours des pièces. Comment en serait-il autrement dans une Tchécoslovaquie qui a changé cinq fois de frontières, de nationalité, de régime, prise en tenaille entre les deux totalitarismes du XXe siècle  ? À travers le parcours accidenté d’un jeune homme pris dans la tourmente de l’Histoire, c’est toute la tragédie du XXe siècle qui ressurgit, au moment où la guerre qui fait rage sur notre continent ravive à la fois la mémoire du passé et la crainte d’un avenir de sauvagerie.
Dans ce texte kaléidoscopique, alternant fiction et analyse, récit de voyage, légendes familiales, versions alternatives et compagnonnage avec Kafka, Gombrowicz, Zweig et Kundera, Vanessa Springora questionne le roman de ses origines, les péripéties de son nom de famille et la mythologie des figures masculines de son enfance, dans une tentative d’élucidation de leurs destins contrariés. Éclairant l’existence de son père, et la sienne, à l’aune de ses découvertes, elle livre une réflexion sur le caractère implacable de la généalogie et la puissance dévastatrice du non-dit.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Vanessa Springora est l’autrice d’un premier ouvrage, Le Consentement, paru chez Grasset en janvier 2020.

 

Avis :  

Après son retentissant premier ouvrage Consentement qui détaillait sa relation sous emprise avec Gabriel Matzneff – elle avait quatorze ans, lui cinquante –, Vanessa Springora poursuit sa trajectoire littéraire avec un nouveau récit tout aussi accompli et magistral sur cette fois l’emprise du passé, au travers du parcours secrètement trouble de son grand-père et des désordres psychologiques qui en ont découlé chez son père.
 
Cela faisait très longtemps que l’auteur n’avait quasiment plus de contact avec son père, mythomane et toxique, lorsque l’annonce subite de son décès en 2010 la contraint à se rendre dans son appartement pour le vider. Dans l’innommable capharnaüm accumulé au fil des ans par cet homme atteint du syndrome de Diogène, elle tombe à son grand effroi sur deux photographies de son grand-père en uniforme nazi. Qui était-donc véritablement cet aïeul qu’elle chérissait et qui passait pour avoir déserté l’armée allemande où, tchèque, il s’était retrouvé enrôlé malgré lui ? 

Ebranlée, elle écume les archives, se rend en Moravie, là où est né son grand-père, et, entre questionnements et hypothèses qu’elle ne parviendra pas toujours à clore, finit par reconstituer le puzzle d’une histoire individuelle liée à celle des Sudètes, ce territoire qui fut successivement allemand et tchèque. En même temps qu’elle découvre le vrai nom de son grand-père et les raisons qui l’ont poussé à réécrire son histoire, le voile se déchire aussi sur la personnalité et les ressorts psychologiques de son père, rongé jusqu’à la pathologie mentale par le poison du secret et du mensonge, ceci d’autant plus que son homosexualité cachée l’amenait à ajouter de nouvelles couches aux fictions familiales.
 
Ce formidable et passionnant récit où le tumulte de l’Histoire vient percuter à leur insu, de non-dits en mensonges par omission, l’équilibre psychique de plusieurs générations d’une même famille, impressionne par la clarté de ses réflexions, la justesse de ses intuitions psychologiques et la sincérité d’une démarche qui ne cache rien de ses doutes et de ses tâtonnements. Coup de coeur pour cette magnifique analyse de ce qu’un patronyme peut secrètement transmettre de génération en génération. (5/5)

 

Citations : 

Il existe peu d’ouvrages sur la mythomanie. La manie du mensonge s’inscrit en règle générale dans un champ plus large, celui des psychoses. Elle est considérée comme un symptôme, plus que comme une maladie mentale en soi. C’est un psychiatre français, Ernest Dupré, qui a forgé le concept de « mythomanie » en 1905, en lui donnant la définition suivante : « Tendance pathologique, plus ou moins volontaire et consciente, au mensonge et à la création de fables imaginaires. » Dupré y voit en première analyse un « vaniteux appétit de notoriété » trouvant son origine dans un défaut de construction narcissique. La bible actuelle des maladies mentales, le DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders) affirme que ce symptôme compulsif apparaît dans le cadre de troubles de la personnalité antisociale, et serait souvent lié au développement infantile d’une personne ayant évolué dans un univers marqué par des non-dits et les secrets de famille.   
En somme, la mythomanie serait un mécanisme défensif qui consisterait à reprendre à son compte de façon mimétique les mensonges dont on a soi-même souffert.   
L’humiliation, le sentiment de déclassement et d’injustice seraient également à l’origine de la mythomanie.


Je me demande à quel moment on doit anticiper sa propre disparition, effacer les traces de ce qu’on ne souhaite partager avec personne, pas même avec ses enfants, ou plutôt, surtout  pas avec ses enfants. On fait longtemps l’autruche, comme s’ils ne risquaient pas de se retrouver brutalement confrontés à la partie la plus privée de notre vie. Alors qu’il est si facile de sortir insouciant de chez soi le matin et de passer sous les roues d’un camion. 


J’avoue que l’écriture, ce point commun inattendu entre lui et moi, commence à fissurer ma carapace de colère et de dégoût. Comme le  Monsieur Teste de Paul Valéry, mon père est l’auteur de mille histoires qu’il n’a jamais écrites que dans sa tête. À son sujet, on peut parler d’un processus constant d’invention, de réécriture de sa vie. Il a sans cesse cherché à se réfugier dans une reconstruction acceptable, vivable, du monde extérieur, et c’est en soi une activité de romancier. On se fabrique les refuges que l’on peut.   
Et puisque écrire, c’est habiter le monde d’une façon différente, c’est vivre à l’intérieur des mythes que l’on bâtit, je me demande ce qui distingue fondamentalement les écrivains des mythomanes.


Durant des années, je refoule le fait que mon père griffonne des croix gammées et la tronche d’Hitler, comme ça, l’air de rien, comme si c’était Mickey ou Pif le chien. Ce jour-là, à sa façon très perverse, il m’a transmis un secret, un secret qu’il a peut-être découvert dans l’enfance, et qui est, depuis, son fardeau.


Il n’est pas toujours bien perçu d’évoquer ce que le patriarcat fait subir aux hommes, les assignations qui pèsent sur eux aussi. Si le corps des femmes appartient à leurs pères, puis à leurs maris, le corps des hommes, à peine nés, devient la propriété de l’État et de l’armée.   
En leur fourrant dès l’enfance pistolet, fusil en plastique, flèche ou épée entre les mains, en les déguisant en chevaliers ou en cow-boy, qu’on le veuille ou non, on les entraîne à devenir de futurs soldats, on les voue à la guerre ; on les prédestine au meurtre ; leur vie est mise au service de la violence  légitime. 


J’ai aussi passé de nombreux week-ends chez mes grands-parents, Huguette et Josef, dans leur petit deux pièces de Courbevoie. Je dormais alors sur le canapé du salon, et je me souviens avec émotion de la délicatesse avec laquelle mon grand-père, qui se levait toujours de bonne heure, me portait dans ses bras pour me recoucher dans leur lit, de manière à pouvoir vaquer à ses occupations sans me réveiller.   
Ça n’est pas grand-chose, ce geste, mais c’est incroyable comme la sensation est encore vivace en moi, la force de ses bras d’homme, sa façon de me soulever comme un poids-plume, ses mains si délicates, toute la tendresse qui s’y logeait, tandis que je faisais semblant de dormir encore en savourant le fait d’être une chose inerte ; toute cette douceur en lui, cette douceur qui continue à le définir encore aujourd’hui à mes yeux. Alors que peut-être, il portait tant de violence, de mort dans son cœur…  et peut-être tant de sang sur les mains ?


La Tchéquie que je retrouve en 2022 n’a recouvré sa liberté que depuis trente ans. Entre 1938 et 1989, elle s’est pris de plein fouet les deux grands totalitarismes du xxe siècle, le nazisme puis le stalinisme. En pensant à mon grand-père, j’essaie de me représenter ce que ça fait d’avoir vu au cours de sa vie son propre pays changer cinq fois de frontières, de nationalité, de régime.


Jiři tente alors de m’inculquer la distinction qu’opèrent un certain nombre de pays d’Europe centrale entre « nationalité »  et  « citoyenneté », distinction  complexe pour une Française puisque chez nous, les deux notions sont imbriquées. Du fait que plusieurs peuples, parlant différentes langues, se retrouvent à partager un même territoire au gré des caprices de l’histoire, on peut être citoyen tchécoslovaque (résidant en Tchécoslovaquie) et de « nationalité » allemande, si sa langue maternelle est l’allemand (ce qui était le cas des Sudètes). Je ne lui cache pas que cette variante de notre bonne vieille distinction entre droit du sol et droit du sang (le sang s’incarnant ici dans la langue) me paraît assez complexe.


(...) en Tchécoslovaquie, le parti des Sudètes, dirigé par un certain Konrad Henlein, a rallié de plus en plus d’adeptes. Poussé par Hitler, Henlein réclamait à cor et à cri l’incorporation des régions frontalières au IIIe Reich. Au point de provoquer la tenue d’une conférence internationale à Munich, à laquelle ont été invités les Britanniques (Chamberlain), les Français (Daladier), les Allemands (Hitler) et les Italiens (Mussolini).   
— Et le président tchécoslovaque, dans tout ça, où était-il ?   
— Edvard Beneš ? Il n’a pas été convié. Ces quatre chefs d’État étrangers se sont réunis en Bavière pour démanteler un pays entier, sans la présence du principal intéressé ! Cette conférence est restée tristement célèbre parce que les premiers ministres français et anglais y ont lâchement pactisé avec Hitler. Croyant servir la paix, ils ont non seulement abandonné la Tchécoslovaquie, mais écopé un an plus tard d’une nouvelle guerre mondiale. Puis, Hitler a évidemment trahi la promesse de s’en tenir aux régions germanophones. Il a continué d’avancer ses pions. 


Dans Le Monde d’hier,  Zweig décrit les années vingt comme un moment de liberté ébouriffante, au point d’avoir du mal à s’y retrouver, entre les nouvelles formes artistiques, le cubisme, le surréalisme, qui lui échappent, et cette jeunesse qui transgresse tous les tabous, ces garçons qui portent les cheveux longs, ces filles coiffée à la garçonne, et tout ce petit monde qui couche ensemble sans plus tenir compte de son identité. Tout cela bouscule ses certitudes… Jusqu’au grand renversement des années trente qui sonne le glas de ce vent de permissivité.   « Travail, famille, patrie », le retour de bâton s’achève par le déclenchement d’une nouvelle Guerre mondiale. Comment ne pas craindre aujourd’hui le même horizon ?
 
 
Dans son roman  L’ignorance, Kundera rappelle qu’en espagnol « être nostalgique » s’exprime par le verbe añorar dont l’étymologie est la même que celle du mot « ignorer ». Chez tout exilé, le pire des sentiments serait ainsi l’ ignorance de ce qui se passe dans le pays laissé derrière soi, de ce que deviennent les êtres chers. La nostalgie de ce qu’on n’a pas vécu, de ce qu’on a manqué, en somme.


Le révisionnisme a été une pratique courante en Tchécoslovaquie. Au gré des changements de pouvoir, on n’a cessé d’y gommer les noms de ceux dont la culture, l’origine, et les opinions dérangeaient. Kafka : effacé par les nazis ; Kundera : effacé par les communistes. Pas étonnant que la République tchèque ait choisi comme devise l’expression  Pravda vitezi (La vérité vaincra). Et comme hymne national : « Où est ma patrie ? »


Ta vie s’est fracassée contre le double mur du silence de tes parents et d’un rideau de fer qui t’empêchait de renouer avec tes racines. Honte de tes origines sudètes en plein après-guerre, honte d’un père apatride et pourchassé, honte qu’il ait porté l’uniforme allemand et les insignes nazis, honte de devoir toujours te justifier quand on te demandait d’où tu venais, honte de ce nom qui ne correspondait à rien, n’avait jamais existé, honte de ne pas avoir le droit de connaître le pays de ton père, honte de ne rien savoir de l’histoire de tes parents, honte de ton orientation sexuelle. Tu aurais pu te rebeller, demander des comptes à ton père, le confronter à ses mensonges, pour te libérer. Mais tu as choisi de vivre à ton tour dans une fiction, et de légitimer son passé si trouble en épousant sa noirceur. Tu as fini par te réfugier dans cette existence rêvée d’espion, dont la caractéristique était de te dissimuler, en définitive, comme lui, sous une identité factice, de te faire passer pour ce que tu n’étais pas.   
Ton existence entière a été broyée par le mensonge, alors, mentir, c’était « de bonne guerre », compte tenu des omissions de ton père. Tu avais grandi sur les sables mouvants de l’incertitude. Mais si Josef a menti toute sa vie, c’était pour des raisons tangibles : dissimuler le fait d’avoir été du mauvais côté de l’Histoire, assurer sa survie et protéger l’avenir de sa famille. Il vous a tout de même donné, à toi et à ton frère, une vie décente et un avenir.   
Toi, tu n’as jamais su pourquoi tu mentais, si ce n’était pour pouvoir pardonner ses fautes à ton père, ses crimes éventuels, sa complicité, irréfutable. Le mensonge avait pour toi la fonction d’un voile. Il colmatait les interstices d’une histoire trouée. C’était aussi un camouflage, une façon de rendre ton destin indéchiffrable, comme l’était à tes yeux le passé de Josef. Avec le recul, le fait que tu aies songé à devenir détective privé me semble la chose la plus émouvante qui soit. Parce qu’il t’était précisément interdit d’enquêter sur cette part manquante de ton histoire. Tu en as respecté le tabou jusqu’à ta mort. Mais le désir de débusquer la vérité n’a jamais cessé de te tarauder.


Josef « l’espringueur », en un sens, n’a réussi qu’à moitié son exercice de haute-voltige. Ce faux-nom, cet anonymat salutaire qu’il nous a légué, c’était une ardoise magique dont il s’est servi pour s’offrir une seconde chance, une autre vie. Mais s’il a cru laisser un horizon vierge à ceux qui le porteraient après lui, il s’est trompé. L’Histoire n’est pas un tableau noir d’écolier qu’on efface d’un simple coup de chiffon. Là où il est, je laisse mon grand-père à sa conscience et peut-être à ses remords.


 

vendredi 16 juin 2023

[Echenoz, Jean] Courir

 



 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Courir

Auteur : Jean ECHENOZ

Parution : 2008 (Editions de Minuit)

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

On a dû insister pour qu'Émile se mette à courir. Mais quand il commence, il ne s'arrête plus. Il ne cesse plus d’accélérer. Voici l’homme qui va courir le plus vite sur la Terre.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jean Echenoz est né à Orange (Vaucluse) en 1947. Prix Médicis 1983 pour Cherokee. Prix Goncourt 1999 pour Je m'en vais.

 

Avis :

Lorsque les Allemands envahissent la Moravie, Emile a dix-sept ans et, tout en poursuivant ses études de chimie, travaille comme ouvrier dans les poussières et la puanteur de l’usine Bata à Zlin. Lui que le sport rebute doit participer à la course à pied annuelle organisée à des fins promotionnelles par son entreprise, puis, propagande nationale-socialiste oblige, au cross-country de la Wehrmacht. Il est le premier surpris d’y prendre un certain plaisir, mais, surtout, de se classer sans effort en tête des coureurs. Il décide de s’entraîner, commence à gagner ses premières courses nationales et, la guerre finie, s’attaque à des compétitions mondiales où, dans un style chaotique totalement atypique, il se montre bientôt invincible, accumulant les titres et faisant tomber les records mondiaux toutes distances confondues : Zatopek est devenu le nom le plus célèbre de l’histoire de l’athlétisme.

Mais le rideau de fer s’abat sur l’Europe de l’Est, enfermant la Tchécoslovaquie et son illustre athlète dans l’hermétique périmètre soviétique. Lorsque, exceptionnellement, il est autorisé à en sortir, c’est sous l’étroit contrôle d’officiels qui lui dictent mots et gestes, tout en usant de ses exploits inégalés et de son aura héroïque à des fins de propagande. Il flirte encore quelque temps avec les sommets, avant de commencer à raccrocher. Son soutien au Printemps de Prague précipite sa disgrâce. Envoyé comme manutentionnaire dans la terrible mine d’uranium de Jachymov où s’abrège la vie des opposants politiques, le grand Zatopek redevenu minuscule Emile sera autorisé à finir éboueur à Prague, avant, trop visible encore puisqu’on le reconnaît dans la rue, de se retrouver relégué obscur archiviste.

Cette boucle de vie, partie de rien et revenue à rien après avoir tutoyé les sommets, inspire ici à Jean Echenoz, non pas un simple récit d’inspiration biographique, mais une œuvre originale et romanesque qui, effaçant dates et chiffres, s’attache à transformer en abstraction le personnage historique ressuscité par le travail de documentation. Cet homme ordinaire qui n’a « l’air de rien », mais qui, toujours « l’air de rien », se montre capable de tout, l’écrivain l’appelle simplement Emile, avec un e ajouté qui parfait le concept générique. Son patronyme n’apparaît dans le récit que tardivement, lorsque « ce nom de Zatopek qui n’était rien, qui n’était rien qu’un drôle de nom, se met à claquer universellement » et que cela lui fait tout drôle de le voir imprimé dans les journaux, tel une « nouvelle identité publique » que la foule scande « sur tous les tons, comme pour l’en informer » et que la propagande lui vole avant de tenter de le détruire.

Sans esbroufe mais en y jetant toutes ses forces, de son pas bizarre qui le fait ressembler à « une mécanique détraquée, disloquée », ne faisant « rien comme les autres » au point d’avoir l’air de faire « n’importe quoi », l’Emile du récit n’en trace pas moins sa route, fort d’une liberté d’être lui-même que rien ni personne ne parvient jamais à lui enlever. Débarrassé de toute idéalisation héroïque, il devient une figure forte et symbolique que l’on accompagne conquis par le regard distancié et le ton délicieusement léger et ironique d’un texte qui boucle la boucle comme le coureur ses tours de piste et l’existence son tour de roue. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Comme Émile énervé par cet accueil choisit d’adopter dès le départ une très forte vitesse, il lui faut peu de temps pour se débarrasser de ses adversaires les plus puissants. Son allure est même telle qu’il a bientôt devancé d’un tour entier les derniers coureurs. Quatre-vingt mille spectateurs se lèvent alors en criant, d’un seul mouvement, car Émile leur donne un spectacle qu’ils n’avaient jamais vu : ayant déjà pris ce tour à tous ses adversaires, il entreprend maintenant de les dépasser à nouveau l’un après l’autre et, à mesure qu’eux accusent le coup et ralentissent, lui accélère encore de plus en plus. Bouche bée ou hurlante, éberlué par la performance autant que par cette manière de courir impossible, le public du stade n’en peut plus. Debout comme les autres, Larry Snider lui-même est effaré par ce style impur. Ce n’est pas normal, juge-t-il, ce n’est absolument pas normal. Ce type fait tout ce qu’il ne faut pas faire et il gagne.


Poings fermés, roulant chaotiquement le torse, Émile fait aussi n’importe quoi de ses bras. Or tout le monde vous dira qu’on court avec les bras. Pour mieux propulser son corps, on doit utiliser ses membres supérieurs pour alléger les jambes de son propre poids : dans les épreuves de distance, le minimum de mouvements de la tête et des bras produit un meilleur rendement. Pourtant Émile fait tout le contraire, il paraît courir sans se soucier de ses bras dont l’impulsion convulsive part de trop haut et qui décrivent de curieux déplacements, parfois levés ou rejetés en arrière, ballants ou abandonnés dans une absurde gesticulation, et ses épaules aussi gigotent, ses coudes eux aussi levés exagérément haut comme s’il portait une charge trop lourde. Il donne en course l’apparence d’un boxeur en train de lutter contre son ombre et tout son corps semble être ainsi une mécanique détraquée, disloquée, douloureuse, sauf l’harmonie de ses jambes qui mordent et mâchent la piste avec voracité. Bref il ne fait rien comme les autres, qui pensent parfois qu’il fait n’importe quoi.


Un jour on calculera que, rien qu’en s’entraînant, Émile aura couru trois fois le tour de la Terre. Faire marcher la machine, l’améliorer sans cesse et lui extorquer des résultats, il n’y a que ça qui compte et sans doute est-ce pour ça que, franchement, il n’est pas beau à voir. C’est qu’il se fout de tout le reste. Cette machine est un moteur exceptionnel sur lequel on aurait négligé de monter une carrosserie. Son style n’a pas atteint ni n’atteindra peut-être jamais la perfection, mais Émile sait qu’il n’a pas le temps de s’en occuper : ce seraient trop d’heures perdues au détriment de son endurance et de l’accroissement de ses forces. Donc même si ce n’est pas très joli, il se contente de courir comme ça lui convient le mieux, comme ça le fatigue le moins, c’est tout.


En attendant, il est devenu l’homme à abattre, la référence absolue, l’étalon-or de la course de fond. On peut même se demander, s’interrogent gravement les chroniqueurs, s’il ne commet pas une grosse erreur psychologique en battant les records du monde à une cadence inlassable. Car enfin, maugréent-ils, il va bien arriver un jour où l’étonnement fera place à la curiosité polie, puis la curiosité à l’indifférence et, le jour où l’extraordinaire deviendra quotidien, il ne sera plus extraordinaire du tout. On ne recommencera de s’étonner que lorsque Émile perdra.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 




 
 



 

vendredi 30 octobre 2020

[Kovalyk, Ursula] L'écuyère

 

 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'écuyère

Auteur : Uršuľa KOVALYK

Traducteurs : Nicolas GUY et Peter ŽILA

Parution : 2013 en slovaque,
                 2019 en français (Intervalles) 

Pages : 128

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Pour fuir une famille hors norme, la jeune Karolína rejoint dès qu’elle le peut un centre équestre où elle se lie d’amitié avec Romana et Matilda, deux cavalières délicieusement inadaptées. Ensemble, elles forment bientôt une équipe de voltige équestre détonante.
Nous sommes à la fin des années 1980 en Tchécoslovaquie, et tandis que l’univers de Karolína s’élargit avec la découverte de Pink Floyd, du tabac et surtout d’un talent secret de double vue, la fin du bloc de l’Est et l’irruption soudaine de l’économie de marché vont bouleverser ce fragile équilibre.
L’Écuyère
est un roman poétique et caustique sur l’adolescence. C’est aussi une évocation spasmodique et rebelle de la double révolution à laquelle une jeune fille pleine de rêves et un pays tout entier sont soumis au même moment.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Uršuľa Kovalyk est née en 1969 en Slovaquie. Impliquée depuis longtemps dans la défense du droit des femmes et dans l’aide aux sans-abri, elle dirige également une troupe de théâtre composée de personnes sans domicile fixe. Elle a publié de la poésie, des romans et du théâtre, et a reçu plusieurs prix littéraires prestigieux. Ses œuvres sont traduites en de nombreuses langues. Après Femme de seconde main paru en 2017, L’Écuyère est le deuxième roman d’Uršuľa Kovalyk publié aux éditions Intervalles.

 

Avis :

Dans la Tchécoslovaquie de la fin des années 1980, une adolescente solitaire, élevée dans une famille dysfonctionnelle exclusivement féminine, trouve refuge dans sa perception onirique du monde et, surtout, dans un centre équestre où elle découvre l’amitié et la pratique de la voltige au sein d’une équipe. La chute du régime communiste en 1989 et l’ouverture du pays à l’économie de marché viennent toutefois brutalement anéantir les projets de compétition sportive de la jeune fille.

Ce court et étonnant roman au style âpre et direct, pour ne pas dire cru, est l’histoire métaphorique de deux émancipations pleines d’espoir, qui sombrent l’une comme l’autre dans la désillusion et l’amertume. Tandis que la tendre adolescente découvre les cruautés de la vie et voit fondre ses rêves, l’ex-Tchécoslovaquie troque ses barbelés contre la cage dorée d’une société de consommation individualiste en manque d’idéal.

Comme souvent dans les pays de l’Est soviétique où sévit une surmortalité masculine, les femmes ont dans cette histoire l’habitude de se débrouiller seules face à l’absence, la violence ou l’alcoolisme des hommes. Dans cette société autoritaire et refermée sur elle-même, les personnages apparaissent finalement tous aussi cabossés les uns que les autres. Marginaux, inadaptés, mais plutôt solidaires, ils parviennent toutefois tant bien que mal à trouver leur place et à subsister. Cela leur devient bien plus compliqué lorsque le chacun pour soi franchit le rideau de fer et les laisse sur le carreau de la compétitivité, anéantissant leurs naïfs espoirs d’une vie meilleure. Il n’est pas jusqu’au vieux et fidèle Cyril, le cheval de voltige, qui ne se retrouve tristement condamné à la boucherie...

Ce récit sombre et amer, dont la causticité s’assortit de pépites de tendresse et de poésie, est le saisissant instantané de la fin d’un monde qui renaît sous une autre loi du plus fort, avec son même lot de laissés-pour-compte. (4/5)

 

 

Citation :

Saint Nicolas est arrivé en décembre pour nous offrir la chute définitive du gouvernement communiste. (…)
Nous étions naïves. Surtout maman qui avait le syndrome du canari en cage. Persuadée que des temps meilleurs s’annonçaient, elle avait quitté son emploi pour se mettre à son compte, car elle était convaincue qu’on allait nous rendre l’ancien bistrot de Mamie. (…)
Mais en vain. Nous n’avions pas droit aux restitutions et maman a dû accepter un poste de secrétaire mal payé chez un ex-membre de la sécurité d’État. Tout avait changé : nouvelles fringues et nouveaux produits alimentaires dans les magasins, portrait de Lénine évincé au profit d’une publicité pour Coca-Cola et automate à bouteilles pour remplacer la vendeuse de la consigne. Des voitures rapides de marques étrangères klaxonnaient avec rage contre les piétons tandis que les vieux autobus socialistes déparaient à présent sur les routes.
Finalement, personne n’est allé en taule pour ce qu’avaient subi Grand-père et Mamie. Tout le monde a changé d’apparence et les livrets communistes ont cédé la place aux comptes bancaires. Des changements ont également eu lieu au centre équestre : le camarade responsable est devenu Monsieur le directeur. Quant au garage d’Arpi, il a été démoli pour qu’on puisse construire une salle de jeux clignotante remplie de machines à sous. On a commencé à mesurer le temps sur la base de l’argent et les journaux se sont mis à utiliser de nouveaux mots tels que « marché », « concurrence » ou « privatisation par coupons ». À la télé, les discours sur la liberté ont été muselés par les slogans criards des publicités et dans les kiosques, les magazines porno ont détrôné les revues de bricolage. Nous avions changé nos barreaux bordés de barbelés pour une cage dorée. Tout le monde devait tout d’un coup avoir une nouvelle voiture, un nouveau costume – et même parfois une nouvelle épouse. Le directeur est arrivé au centre équestre dans sa BMW toute neuve et a viré le gardien ivrogne pour le remplacer par un agent de sécurité au crâne rasé.