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vendredi 2 mai 2025

[Dalrymple, William et Anand, Anita] Le Koh-i-Noor

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le Koh-i-Noor            

Auteurs : William DALRYMPLE et Anita ANAND

Traduction : Marie-Odile PROBST

Parution : en anglais en 2017
                  en français en 2018,
                  réédité en 2025 (Libretto)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le 29 mars 1849, un garçon de dix ans est introduit dans la salle des miroirs du fort de Lahore. Malgré ses craintes, il avance avec dignité : il est le maharajah du Pendjab. Au cours d'une cérémonie aussi fastueuse qu'humiliante, l'enfant va devoir reconnaître sa soumission à la Couronne britannique et céder à la reine Victoria non seulement l'un des territoires les plus riches de l'Inde, mais aussi l'objet le plus précieux du sous-continent, le célèbre diamant Koh-i-Noor, la Montagne de Lumière. Soucieux de lui établir un pedigree, les Anglais passent aussitôt commande d'une « biographie » de la pierre précieuse. Pour s'acquitter de sa tâche, le jeune fonctionnaire désigné par la Compagnie des Indes orientales a visiblement couru les bazars de Delhi, réunissant toutes les légendes et sornettes que colportait la tradition. L'histoire du Koh-i-Noor de William Dalrymple et Anita Anand dissipe les brumes de la mythologie, mais ce qu'elle révèle au lecteur d'aujourd'hui n'en est pas moins romanesque, avec son lot de meurtres et de trahisons : une archéologie de la cupidité, où se rejoignent les passions privées des maharajahs et la folie collective de l'impérialisme occidental.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Historien et journaliste écossais, William Dalrymple parcourt l’Orient depuis une vingtaine d’années. Spécialisé dans la littérature de voyage, il est l’auteur de plusieurs livres parmi lesquels Le Moghol Blanc (2005) qui a remporté, entre autres, le prestigieux Wolfson Prize for History, La Cité des Djinns (2006) qui a reçu le Thomas Cook Travel Book Award, mais aussi Dans l’ombre de Byzance (2002), L’Âge de Kali (2004), Le Dernier Moghol (2008), Neuf vies (2010), Le Retour d’un Roi (2014), récompensé par le Kapuściński Award for Literary Reportage, Le Koh-i-Noor (2018) et Anarchie (2021), tous parus en français chez Noir sur Blanc. Il vit à Delhi avec son épouse et leurs trois enfants.

 

Avis :

Avant de rejoindre les joyaux de la Couronne britannique, le Koh-i-Noor – « montagne de lumière » en persan – a connu une histoire si sanglante que ce diamant d’une dimension et d’une pureté exceptionnelles en a conservé une aura de crainte. Sa réputation doit beaucoup aux diverses mythologies construites au cours des siècles. Mais qu’en est-il vraiment de l’histoire de cette pierre ? William Dalrymple, historien et journaliste d'origine écossaise vivant à Delhi et spécialiste de l'Inde, et Anita Anand, journaliste londonienne d'origine pendjabi, ont entrepris un minutieux travail historique qui, paru il y a quelques années, vient d’être réédité en français.

Selon les travaux de Dalrymple, c’est au début du XVIe siècle que l’on trouve les premières traces avérées du fameux diamant. Il orne alors le légendaire trône du Paon de Babur, fondateur de l’empire Moghol et maître de l’Inde du Nord. Il reste la pièce maîtresse du trésor des Moghols durant trois siècles, jusqu’à ce que Nadir Shah, terrible conquérant venu de Perse, ravage l’Inde et, entre autres fabuleux butins, emporte le Koh-i-Noor pour en faire un symbole de la force impériale persane. Mais, le sang appelant le sang, de guerres en rivalités familiales et assassinats, la dynastie perse des Afcharides voit quatre souverains se succéder en treize ans. L’on retrouve la trace du diamant à Lahore, au Pakistan, dans les mains de Ranjit Singh, fondateur de l’empire sikh qui s’étendit sur le Pendjab pendant la première moitié du XIXe siècle. La succession est là aussi difficile. Les assassinats laissent le pouvoir à un enfant de cinq ans, Dhulîp Singh, bientôt forcé à accepter la main mise de la Compagnie anglaise des Indes orientales et à céder le Koh-i-Noor à la Couronne britannique. Le dernier râja sikh connaîtra un sort funeste à la cour de la reine Victoria, pendant que le diamant entamera à Londres une nouvelle vie de controverses, racontée cette fois par Anita Anand.

Objet de convoitise, emblème de pouvoir, puis aujourd’hui symbole du pillage colonial pour l’Inde qui, après l’Iran, le Pakistan et même les talibans afghans, réclame régulièrement le diamant aux Britanniques, le Koh-i-Noor reflète dans ses facettes de grands pans d’Histoire assez peu racontés, où le faste et la puissance s’affichent dans l’éclat de gemmes par myriades, le tout acquis dans un tel bain de sang à répétition, entre trahisons, tortures et assassinats, que le joyau en est lui-même devenu le réceptacle de persistantes superstitions. Au point que, depuis la mère d’Elizabeth II, personne n’a plus osé porter la couronne où il fut serti en 1936.

Pour s’en tenir aux faits connus et non contestables, cet ouvrage historique minutieusement documenté n’en relate pas moins une histoire tellement tumultueuse et colorée qu’elle semble tout droit sortie d’une épopée des plus romanesques. En tous les cas, la morale n’en ressort pas sauve, démontrant que la plus grande malédiction reste de tout temps l’intarissable cupidité et l’inextinguible soif de pouvoir des humains. (4/5)

 

Citations :

Le Koh-i-Noor, d’antique gemme aux pouvoirs légendaires, était devenu une grenade diplomatique. 


Bien que ce ne fût pas le plus gros diamant en possession des Moghols – le Darya-i-Noor et le Grand Moghol étaient probablement à l’origine de calibre égal, et de nos jours, après la taille décidée par le prince Albert, il existe au moins quatre-vingt-neuf diamants d’un volume supérieur à celui du Koh-i-Noor –, il continue à jouir d’une notoriété qu’aucun de ses plus gros ou plus parfaits rivaux n’égale. Il est au centre des demandes de compensation pour les pillages de l’ère coloniale, et fait régulièrement l’objet de revendications de la part de ses différents pays d’origine.


L’histoire du Koh-i-Noor continue à soulever des questions historiques importantes non seulement pour notre appréciation du passé mais aussi pour le présent, car il sert de paratonnerre aux prises de position envers le colonialisme. La présence même du diamant à la Tour de Londres incite à se demander comment juger des pillages de l’époque coloniale. Doit-on simplement se contenter de hausser les épaules et accepter que cela fasse partie du tohu-bohu de l’histoire, ou devrions-nous tenter de redresser les torts du passé ?

 

dimanche 5 mars 2023

[Khadra, Yasmina] Les hirondelles de Kaboul

 


 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Les hirondelles de Kaboul

Auteur : Yasmina KHADRA

Parution : 2002 (Julliard), 2004 (Pocket)

Pages : 147

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans les ruines brûlantes de la cité millénaire de Kaboul, la mort rôde, un turban noir autour du crâne. Ici, une lapidation de femme, là un stade rempli pour des exécutions publiques. Les Taliban veillent. La joie et le rire sont devenus suspects. Atiq, le courageux moudjahid reconverti en geôlier, traîne sa peine. Toute fierté l'a quitté. Le goût de vivre a également abandonné Mohsen, qui rêvait de modernité. Son épouse Zunaira, avocate, plus belle que le ciel, est désormais condamnée à l'obscurité grillagée du tchadri. Alors Kaboul, que la folie guette, n'a plus d'autres histoires à offrir que des tragédies. Quel espoir est-il permis ? Le printemps des hirondelles semble bien loin encore.

 

Le mot de l'éditeur Julliard sur l'auteur : 

Yasmina Khadra est né en 1955 dans le Sahara algérien. Il est notamment l’auteur d’une trilogie saluée dans le monde entier, Les Hirondelles de Kaboul, L’Attentat et Les Sirènes de Bagdad, consacrée au dialogue de sourds entre l’Orient et l’Occident. L’Attentat a reçu, entre autres, le prix des Libraires. Ce que le jour doit à la nuit a été élu meilleur livre de l’année 2008 par le magazine Lire et a reçu le prix France Télévisions. Adaptés au cinéma, au théâtre (en Amérique latine, en Afrique et en Europe) et en bandes dessinées, les ouvrages de Yasmina Khadra sont traduits en une cinquantaine de langues.

 

Avis :

Nous sommes il y a un peu plus de vingt ans, sous le premier gouvernement des Talibans. Kaboul en ruines vit dans la peur d’un quotidien rythmé par les exécutions publiques et les lapidations de femmes. Même rire y est répréhensible, ce dont d’ailleurs les habitants, désespérés, ont perdu la force. Atiq, le moudjahid devenu gardien de prison, ne peut se résoudre à répudier, comme le voudrait la norme, son épouse atteinte d’un cancer. Mohsen et sa femme Zunaira, autrefois avocate et maintenant confinée à l’étroitesse sans visage ni identité du tchadri, ont vu leurs carrières et leur mode de vie réduits à néant. Ils ne sont pourtant tous les quatre qu’au début de la tragédie qui va les réunir...

Les scènes choc se succèdent, révoltantes, insupportables, dans une Kaboul livrée à la folie terrifiante et à la violence abjecte d’un totalitarisme obscurantiste proprement effarant. « A Kaboul nous sommes tous des mendiants. » « Nous avons tous été tués. Il y a si longtemps que nous l’avons oublié. » « Aucun soleil ne résiste à la nuit. »  Accablés par le lent pourrissement qui les gagne, dans le dégoût de leur impuissance complice lorsque chaque jour accroît leur compromission horrifiée d’humains tremblant de sauver leur peau, Atiq et Mohsen ne savent plus comment trouver de paix, alors qu’en dépit d’eux-mêmes et de la pression fataliste des autres hommes de leur entourage, ils ne peuvent tout à fait se résoudre à accepter l’inacceptable. C’est une femme, ultime incarnation de ce qui survit de leur âme et de leur coeur, qui sert finalement de détonateur à leur révolte et à leur colère, dans un sursaut désespéré, avant la mort et la folie, pour tenter de sauver une once de liberté, et, du même coup, d’humanité.

Ce premier volet d’une trilogie illustrant « le dialogue de sourds qui oppose l’Orient et l’Occident » est un livre fulgurant, aux images fortes et aux dialogues percutants, qui, sur le fond apocalyptique d’un Afghanistan jeté dans un chaos économique et humanitaire inouï, met en lumière le désespoir sans fond d’une population persécutée par un régime de terreur lui imposant d’inconcevables et draconiennes restrictions. L’on y frémit en particulier du sort des femmes, ni plus ni moins rayées de la condition humaine, si tant est que ce terme ait encore une signification pour un régime bannissant jusqu’à pensées et sentiments au prétexte d’obédience aveugle à l’autorité religieuse. Pourtant, c’est justement par les femmes, que, dans ce drame réaliste non dénué de la poésie d’un conte persan, réussit à subsister un semblant d’espoir, incertain et fragile.

Un roman coup de poing, plus que jamais d’actualité, sur l’infinie tragédie afghane, et une magnifique invitation à réfléchir à la notion de liberté. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :  

Qu’est-ce qui a changé, aujourd’hui, Atiq ? Rien, absolument rien. Ce sont les mêmes armes qui circulent, les mêmes gueules qu’on exhibe, les mêmes chiens qui aboient et les mêmes caravanes qui passent. Nous avons toujours vécu de cette façon. Le roi parti, une autre divinité l’a remplacé. C’est vrai, les armoiries ont changé de logos, mais ce sont les mêmes abus qu’elles revendiquent. Il ne faut pas se leurrer. Les mentalités restent celles d’il y a des siècles. Ceux qui attendent de voir surgir une nouvelle ère de l’horizon perdent leur temps. Depuis que le monde est monde, il y a ceux qui vivent avec et ceux qui refusent de l’admettre. 
 
 
— Mon épouse est malade. Le médecin dit que son sang se décompose très vite, que son mal n’a pas de remèdes.
Mirza reste un instant perplexe à l’idée qu’un homme puisse parler de sa femme dans la rue, puis, lissant sa barbe teinte au henné, il dodeline de la tête et dit :   
— N’est-ce pas la volonté du Seigneur ?   
— Qui oserait s’insurger contre elle, Mirza ? Pas moi, en tout cas. Je l’accepte pleinement, avec une infinie dévotion, sauf que je suis seul et désemparé. Je n’ai personne pour m’assister.   
— C’est pourtant simple : répudie-la.   
— Elle n’a pas de famille, rétorque naïvement Atiq, loin de remarquer le mépris grandissant qui envahit le faciès de son ami visiblement horripilé de devoir s’attarder sur un sujet aussi dévalorisant. Ses parents sont morts, ses frères sont partis, chacun de son côté. Et puis, je ne peux pas lui faire ça.   
— Et pourquoi pas ?   
— Elle m’a sauvé la vie, rappelle-toi.   
Mirza rejette le buste en arrière, comme pris au dépourvu par les arguments du gardien. Il avance les lèvres, penche la figure sur une épaule de manière à surveiller de biais son interlocuteur.   
— Niaiseries ! s’écrie-t-il. Dieu seul dispose de la vie et de la mort. Tu as été blessé en combattant pour Sa gloire. Comme il ne pouvait pas envoyer Gabriel à ton secours, il a mis cette femme sur ton chemin. Elle t’a soigné par la volonté de Dieu. Elle n’a fait que se soumettre à Sa volonté. Toi, tu as fait cent fois plus pour elle : tu l’as épousée. Que pouvait-elle espérer de plus, elle, de trois ans ton aînée, à l’époque vieille fille sans enthousiasme et sans attrait ? Y a-t-il générosité plus grande, pour une femme, que de lui offrir un toit, une protection, un honneur et un nom ? Tu ne lui dois rien. C’est à elle de s’incliner devant ton geste, Atiq, de baiser un à un tes orteils chaque fois que tu te déchausses. Elle ne signifie pas grand-chose en dehors de ce que tu représentes pour elle. Ce n’est qu’une subalterne. De plus, aucun homme ne doit quoi que ce soit à une femme. Le malheur du monde vient justement de ce malentendu.   
Soudain, il fronce les sourcils :   
— Serais-tu fou au point de l’aimer ?   
— Nous vivons ensemble depuis une vingtaine d’années. Ce n’est pas négligeable.   
Mirza est scandalisé, mais il prend sur lui et essaye de ne pas brusquer son ami d’enfance.
— Je vis avec quatre femmes, mon pauvre Atiq. La première, je l’ai épousée il y a vingt-cinq ans ; la dernière il y a neuf mois. Pour l’une comme pour l’autre, je n’éprouve que méfiance car, à aucun moment, je n’ai eu l’impression de comprendre comment ça fonctionne, dans leur tête. Je suis persuadé que je ne saisirai jamais tout à fait la pensée des femmes. À croire que leur réflexion tourne dans le sens contraire des aiguilles d’une montre. Que tu vives un an ou un siècle avec une concubine, une mère ou ta propre fille, tu auras toujours le sentiment d’un vide, comme un fossé sournois qui t’isole progressivement pour mieux t’exposer aux aléas de ton inadvertance. Avec ces créatures viscéralement hypocrites et imprévisibles, plus tu crois les apprivoiser et moins tu as de chances de surmonter leurs maléfices. Tu réchaufferais une vipère contre ton sein que ça ne t’immuniserait pas contre leur venin. Quant au nombre des années, il ne peut apporter d’apaisement dans un foyer où l’amour des femmes trahit l’inconsistance des hommes.   
— Il ne s’agit pas d’amour.   
— Alors, qu’attends-tu pour la foutre à la porte ? Répudie-la et offre-toi une pucelle saine et robuste, sachant se taire et servir son maître sans faire de bruit. Je ne veux plus te surprendre à parler seul dans la rue comme un taré. Surtout pas à cause d’une femelle. Ça offenserait Dieu et son prophète.
 
 
Le seul ami et confident qu’il avait est mort d’une dysenterie, l’an dernier. Il n’a guère réussi à s’en faire d’autres. Les gens ont du mal à cohabiter avec leur propre ombre. La peur est devenue la plus efficace des vigilances. Les susceptibilités plus attisées que jamais, une confidence est vite mal interprétée, et les taliban ne savent pas pardonner aux langues imprudentes. N’ayant que le malheur à partager, chacun préfère grignoter ses déconvenues dans son coin, pour ne pas avoir à s’encombrer de celles d’autrui. À Kaboul, les joies ayant été rangées parmi les péchés capitaux, il devient inutile de chercher auprès d’une tierce personne un quelconque réconfort. 


Dans la pièce, hormis une grande natte tressée en guise de tapis, deux vieux poufs crevés et un chevalet vermoulu sur lequel repose le livre des Lectures, il ne reste plus rien. Mohsen a vendu l’ensemble de ses meubles, les uns après les autres, pour survivre aux pénuries. Maintenant, il n’a même pas de quoi remplacer les vitres cassées. Les fenêtres, aux volets branlants, sont aveugles. Chaque fois qu’un milicien passait dans la rue, il lui intimait l’ordre de les réparer sans tarder : un badaud risquerait d’être choqué par le visage dévoilé d’une femme. Mohsen a entoilé les fenêtres de tenture : depuis le soleil a cessé de lui rendre visite chez lui.


Les choses vont de mal en pis, à Kaboul, charriant dans leur dérive les hommes et les mœurs. C’est le chaos dans le chaos, le naufrage dans le naufrage, et malheur aux imprudents. Un être isolé est irrémédiablement perdu. L’autre jour, un fou criait à tue-tête dans le faubourg que Dieu avait failli. Ce pauvre diable, de toute évidence, ignorait où il en était, ce qu’il était advenu de sa lucidité. Intraitables, les taliban n’ont pas trouvé de circonstances atténuantes à sa folie et ils l’ont fouetté à mort sur la place publique, les yeux bandés et la bouche bâillonnée. 
 
 
On n’est pas chez nous, Zunaira. Notre maison, où nous avions créé notre monde, a été soufflée par un obus. Ici, c’est juste un refuge. J’ai envie qu’il ne devienne pas notre tombeau. Nous avons perdu nos fortunes ; ne perdons pas nos bonnes manières. Le seul moyen de lutte qui nous reste, pour refuser l’arbitraire et la barbarie, est de ne pas renoncer à notre éducation. Nous avons été élevés en êtres humains, avec un œil sur la part du Seigneur et un autre sur la part des mortels que nous sommes ; connu d’assez près les lustres et les réverbères pour ne croire qu’à la seule lumière des bougies, goûté aux joies de la vie et nous les avons trouvées aussi bonnes que les joies éternelles. Nous ne pouvons accepter que l’on nous assimile au bétail.   
— N’est-ce pas ce que nous sommes devenus ?   
— Je n’en suis pas certain. Les taliban ont profité d’un moment de flottement pour porter un coup terrible aux vaincus. Mais ce n’est pas le coup de grâce. Notre devoir est de nous en convaincre.   
— Comment ?   
— En faisant fi de leur diktat. Nous allons sortir. Toi et moi. Bien sûr, nous ne nous prendrons pas par la main, mais rien ne nous empêche de marcher côte à côte.   Zunaira fait non de la tête :   
— Je ne tiens pas à rentrer avec un cœur gros comme ça, Mohsen. Les choses de la rue gâcheront ma journée inutilement. Je suis incapable de passer devant une horreur et de faire comme si de rien n’était. D’un autre côté, je refuse de porter le tchadri. De tous les bâts, il est le plus avilissant. Une tunique de Nessus ne causerait pas autant de dégâts à ma dignité que cet accoutrement funeste qui me chosifie en effaçant mon visage et en confisquant mon identité. Ici, au moins, je suis moi, Zunaira, épouse de Mohsen Ramat, trente-deux ans, magistrat licencié par l’obscurantisme, sans procès et sans indemnités, mais avec suffisamment de présence d’esprit pour me peigner tous les jours et veiller sur mes toilettes comme sur la prunelle de mes yeux. Avec ce voile maudit, je ne suis ni un être humain ni une bête, juste un affront ou une opprobre que l’on doit cacher telle une infirmité. C’est trop dur à assumer. Surtout pour une ancienne avocate, militante de la cause féminine. Je t’en prie, ne pense aucunement que je fais du chichi. J’aimerais bien en faire d’ailleurs, hélas ! le cœur n’y est plus. Ne me demande pas de renoncer à mon prénom, à mes traits, à la couleur de mes yeux et à la forme de mes lèvres pour une promenade à travers la misère et la désolation ; ne me demande pas d’être moins qu’une ombre, un froufrou anonyme lâché dans une galerie hostile. 


Les charretiers et les fourgons convergent vers le grand marché de la ville, les premiers chargés de caissons à moitié vides ou de produits maraîchers flétris, les seconds de passagers entassés les uns sur les autres tels des anchois. Les gens clopinent à travers les venelles, la sandale raclant le sol poudreux. Voile opaque et pas somnambulique, de maigres troupeaux de femmes rasent les murs sous la garde rapprochée de quelques mâles embarrassés. Puis, partout, sur la place, sur les chaussées, au milieu des voitures ou autour des estaminets, des mioches, des centaines de mioches aux narines verdâtres et aux prunelles incisives, livrés à eux-mêmes, à peine debout sur leurs jambes que déjà inquiétants, tressant en silence cette corde en chanvre avec laquelle, un jour prochain, ils pendront haut et court l’ultime salut de la nation. Atiq ressent toujours un profond malaise lorsqu’il les voit envahir inexorablement la ville, pareils à ces meutes de chiens qui rappliquent d’on ne sait où et qui, de poubelles en décharges, finissent par coloniser la cité et tenir en respect la population. Les innombrables medersa, qui poussent comme des champignons à chaque coin de rue, ne suffisent plus à les contenir. Tous les jours, leur nombre augmente et leur menace grandit, et à Kaboul personne ne s’en soucie. Atiq a, sa vie durant, déploré que Dieu ne lui ait pas donné d’enfants, mais, depuis que les rues ne savent quoi en faire, il s’estime heureux. À quoi sert de s’encombrer de marmaille pour la regarder crevoter à petits feux ou finir en chair à canon au large d’un stan qui se complaît dans une guerre interminable à laquelle il s’identifie ? 
 
 
— Est-ce que tu penses qu’on pourra entendre de la musique à Kaboul, un jour ?   
— Qui sait ?   
L’étreinte du vieillard s’accentue et son cou décharné se tend pour prolonger sa complainte :
— J’ai envie d’entendre une chanson. Tu ne peux pas savoir combien j’en ai envie. Une chanson avec de la musique et une voix qui te secoue de la tête aux pieds. Est-ce que tu penses qu’on pourra, un jour ou un soir, allumer la radio et écouter se rallier les orchestres jusqu’à tomber dans les pommes ?   
— Dieu seul est omniscient.   Les yeux du vieillard, un instant embrouillés, se mettent à brasiller d’un éclat douloureux qui semble remonter du plus profond de son être. Il dit :   
— La musique est le véritable souffle de la vie. On mange pour ne pas mourir de faim. On chante pour s’entendre vivre. Tu comprends, Atiq ?   
— En ce moment, je n’ai pas toute ma tête.   
— Quand j’étais enfant, il m’arrivait souvent de ne pas trouver quoi me mettre sous la dent. Ce n’était pas grave. Il me suffisait de m’asseoir sur une branche et de souffler dans ma flûte pour couvrir les crissements de mon ventre. Et quand je chantais, tu ne me croiras pas si tu veux, j’étais bien dans ma peau.


Il n’était pas ainsi, avant, Atiq. C’est vrai, il ne passait pas pour quelqu’un d’affable, mais il n’était pas mauvais, non plus. Trop pauvre pour être généreux, il n’exagérait point en s’abstenant de donner dans le but manifeste de n’attendre aucune contrepartie. De cette façon, n’exigeant rien de personne, il ne se sentait ni redevable ni obligé. Dans un pays où les cimetières rivalisent avec les terrains vagues en matière d’extension, où les cortèges funèbres prolongent les convois militaires, la guerre lui a appris à ne pas trop s’attacher aux êtres qu’une simple saute d’humeur pourrait lui ravir. Atiq s’était délibérément enfermé dans son cocon, à l’abri des peines perdues. Estimant en avoir assez vu pour s’attendrir sur e sort de son prochain, il se méfiait comme d’une teigne de sa sensiblerie et limitait la douleur du monde à sa propre souffrance. Pourtant, ces derniers temps, il ne se contente plus d’ignorer son entourage. Lui, qui s’était juré de ne s’occuper que de ses oignons, voilà qu’il ne répugne plus à s’inspirer des déconvenues des autres pour apprivoiser les siennes. Sans s’en apercevoir, il a développé une étrange agressivité, aussi impérieuse qu’insondable, qui semble seoir à ses états d’âme. Il ne veut plus être seul face à l’adversité ; mieux, il cherche à se prouver qu’en chargeant les autres, il supporterait plus facilement le poids de ses propres infortunes. Parfaitement conscient du tort qu’il inflige à Nazish, et loin d’en pâtir, il le savoure comme une prouesse. Est-ce cela, le « malin plaisir » ? Qu’importe, il lui convient et, même s’il ne lui réussit pas concrètement, il a le sentiment de ne pas perdre au change. C’est comme s’il prenait sa revanche sur quelque chose qui n’arrête pas de lui échapper. Depuis que Mussarat est tombée malade, il a l’intime
conviction d’avoir été floué, que ses sacrifices, ses concessions, ses prières n’ont servi à rien ; que son destin ne s’assagira jamais, jamais, jamais… 


Mohsen perçoit le rire étouffé de son épouse. Il grogne un instant puis, apaisé par la bonne humeur de Zunaira, il pouffe à son tour. Aussitôt, une trique s’abat sur son épaule :   
— Vous vous croyez au cirque ? lui crie un taliban en exorbitant des yeux laiteux dans son visage brûlé par les canicules.   
Mohsen tente de protester. La trique pirouette dans l’air et l’atteint au visage.   
— On ne rit pas dans la rue, insiste le sbire. S’il vous reste un soupçon de pudeur, rentrez chez vous et enfermez-vous à double tour.   
Mohsen frémit de colère, une main sur sa joue.   
— Qu’est-ce qu’il y a ? le nargue le taliban. Tu veux me crever les yeux ? Vas-y, montre voir ce que tu as dans le ventre, face de fille !
— Allons-nous-en, supplie Zunaira en tirant son époux par le bras.   
— Ne le touche pas, toi ; reste à ta place, lui hurle le sbire en lui cinglant la hanche. Et ne parle pas en présence d’un étranger.   
Attiré par l’altercation, un groupe de sbires s’approche, la cravache en évidence. Le plus grand lisse sa barbe d’un air narquois et demande à son collègue :   
— Des problèmes ?   
— Ils se croient au cirque.   
Le grand dévisage Mohsen.   
— Qui est cette femme ?   
— Mon épouse.   
— Eh bien, conduis-toi en homme. Apprends-lui à se tenir à l’écart quand tu discutes avec une tierce personne.


— Je n’ai pas connu ma mère. Elle est morte en me mettant au monde. Elle avait quatorze ans. Le vieux faisait paître le troupeau à deux pas. À peine pubère. Un peu perdu dans ses enfantillages. Quand ma mère s’est mise à gémir, il n’a pas paniqué. Au lieu d’aller trouver les voisins, il a voulu se débrouiller seul. Comme un grand. Ça a très vite mal tourné. Il s’est obstiné. Et voilà. Il ignore comment j’ai survécu ; pire, il ne comprend pas pourquoi ma mère lui a claqué entre les mains. Ça le travaille encore, après tant d’années et quatre mariages… Elle a beaucoup souffert avant de rendre l’âme, ma mère. Je l’ai pas connue, pourtant, elle est toujours là, à mes côtés. Je t’assure que des fois je perçois son souffle sur mon visage. C’est mon troisième mariage en moins d’un an.   
— À cause d’elle ?   
— Non, mes deux premières épouses étaient indociles. Elles n’étaient pas dynamiques et posaient trop de questions.


Tout autour, l’aridité se surpasse. On dirait qu’elle ne se dénude que pour accentuer le désarroi des hommes coincés entre la rocaille et les canicules. Les rares lisérés de verdure qui daignent se manifester par endroits ne promettent aucune éclosion ; leurs herbes brûlées s’effritent au moindre frémissement. Gigantesques hydres déshydratées, les rivières languissent dans leurs lits défaits, n’ayant à proposer aux dieux de l’insolation que l’offrande de leurs tripes pétrifiées.


Vivre, c’est d’abord se tenir prêt à recevoir le ciel sur la tête. Si tu pars du principe que l’existence n’est qu’une épreuve, tu es équipé pour gérer ses peines et ses surprises. Si tu persistes à attendre d’elle ce qu’elle ne peut te donner, c’est la preuve que tu n’as rien compris. Prends les choses comme elles viennent, n’en fais pas un drame ni un plat ; ce n’est pas toi qui mènes ta barque, mais le cours de ton destin.


Hormis celui de son épouse, Atiq n’a pas vu un seul visage de femme depuis plusieurs années. Il a même appris à vivre sans. Pour lui, à part Mussarat, il n’y a que des fantômes, sans voix et sans attraits, qui traversent les rues sans effleurer les esprits ; des nuées d’hirondelles en décrépitude, bleues ou jaunâtres, souvent décolorées, en retard de plusieurs saisons, et qui rendent un son morne lorsqu’elles passent à proximité des hommes.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



 

 
 


 

vendredi 31 décembre 2021

[Hashimi, Nadia] Là où brillent les étoiles

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Là où brillent les étoiles
            (Sparks like Stars)

Auteur : Nadia HASHIMI

Traductrice : Emmanuelle GHEZ

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2020,
                   en français (Hauteville) en 2021

Pages : 544

 

 

 
 

 

Présentation de l'éditeur : 

Je porte en moi un monde disparu. 
Kaboul, 1978. Sitara, dix ans, mène une vie heureuse avec sa famille au palais. Son père est le bras droit du président. Un soir, elle quitte sa chambre sur la pointe des pieds pour regarder les étoiles. Cette nuit-là, c’est le coup d’État ; aucun des siens n’y survivra. Si elle a la vie sauve, c’est grâce aux étoiles.
Mais l’orpheline n’est en sécurité nulle part dans ce pays qui a changé de visage. Confiée aux soins de deux femmes prêtes à tout pour lui assurer de meilleurs lendemains, Sitara trouve refuge aux États-Unis. Des années après son exil, le passé revient frapper à la porte, ne lui laissant d’autre choix que de retourner en Afghanistan pour faire toute la lumière sur cette nuit où sa vie a basculé et rendre hommage à ceux qui n’ont pas été sauvés par les étoiles. Ce douloureux retour aux sources est peut-être sa seule chance de se réconcilier avec le passé.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Nadia Hashimi vit avec sa famille dans la banlieue de Washington, où elle exerce le métier de pédiatre. Ses parents ont quitté l’Afghanistan dans les années 1970, avant l’invasion soviétique. Ils sont retournés dans leur pays d’origine pour la première fois en 2002 avec leur fille. Un voyage marquant qui lui permet de découvrir sous un nouveau jour l’histoire et la culture afghanes dont ses romans sont imprégnés.

 

 

Avis :

Cette nuit de 1978 éclate un coup d’état qui instaure en Afghanistan un gouvernement communiste d’obédience soviétique. Sitara, qui, à dix ans, vivait avec sa famille au palais présidentiel, échappe de peu au sort de tous les siens, abattus sous ses yeux. Elle trouve refuge chez deux Américaines du milieu diplomatique qui parviennent à lui faire gagner les Etats-Unis. Trente ans plus tard, alors qu’elle vit à New York où elle est devenue médecin, Sitara voit resurgir le passé sous les traits d’un de ses patients. Alors qu’un charnier vient d’être découvert à Kaboul, elle décide de retourner en Afghanistan dans l’espoir d’enfin comprendre toute la vérité sur la mort de ses proches.

Si la narration de Sitara est l’occasion de se plonger dans un pan d’histoire afghane, elle est surtout l’expression de la douleur des exilés qui ont dû fuir leur pays, se réinventer une vie et une identité sans que jamais la déchirure cicatrise, et qui, hantés par le passé, finissent par découvrir, lorsqu’ils y retournent enfin, des lieux si transformés qu’ils y sont devenus des étrangers. En Sitara, personnage romanesque sans aucun doute en partie nourri des blessures familiales de l’auteur, s’incarnent aussi la souffrance muette des grands traumatisés de la violence et de la guerre, la culpabilité qui fait des survivants des morts-vivants, et l’impossibilité d’envisager l’avenir sans réconciliation avec le passé.

Aussi terrible soit-il, le récit s’abstient de tout pathos et se lit facilement, dans un tourbillon d’événements propre à tenir le lecteur en haleine. L’on s’attache à la courageuse Sitara et à ces deux Américaines au grand coeur, l’on tremble des dangers qui les menacent et des risques qu’il leur faudra prendre pour sauver leur peau, et, tout en savourant les mille et un détails culturels afghans qui accompagneront les personnages en véritables madeleines de Proust, l’on s’interroge sur la responsabilité des Etats-Unis, qui, en pare-feu à l’influence soviétique, encouragèrent, pendant la guerre froide, la montée d’un intégrisme religieux dont l’Afghanistan paie aujourd’hui le prix fort.

Sur le fond coloré d’un Afghanistan cher à l’auteur, une épopée romanesque passionnante, pour mieux pénétrer les réalités du drame, qui, depuis des décennies, secoue ce pays. (4/5)

 

Citations :

— Ce regard que tu as lorsque tu sais que tu as raison, tu me rappelles tellement la légendaire Malalaï et ses cris de combat. Des hommes à moitié morts ont vaincu les Anglais grâce à elle. L’arme secrète de l’Afghanistan a toujours été ses femmes.     
— Mais, Boba, je ne suis qu’une petite fille.     
— Comment peux-tu dire ça ! Comme si une petite fille était faite d’une étoffe moins riche. As-tu oublié les mots de Rumi ? Tu n’es pas une goutte dans l’océan. Tu es l’océan tout entier contenu dans une goutte.

Avant les cours de notre répétiteur, mon père m’avait appris les termes anglais désignant les membres de la famille, s’émerveillant des similitudes avec notre langue.     
Daughter – Dokhtar.     
Mother – Madar.     
Father – Padar.     
Brother – Braadar.     
« Dans les mots les plus précieux, disait-il, les différences entre l’Est et l’Ouest s’annulent. »

Mais je sais que les enfants sont très doués pour prendre à pleines mains les citrons amers de la vie et en faire de la limonade.

Beaucoup d’adultes me traitaient comme un canari en cage, s’attendant à ce que je gazouille et batte des ailes lorsqu’ils tapaient contre les barreaux, et me demandant d’être immobile et silencieuse lorsqu’ils tournaient le dos.

Les États-Unis ont toujours été désireux de faire passer des armes et de l’argent à tous ceux qui combattaient ces maudits communistes. Les Américains n’ont pas rencontré les talibans après le 11 Septembre. C’est à ce moment-là qu’ils sont devenus l’ennemi.

 J’ai une fâcheuse tendance à dire ce que je pense, dis-je.     
— Vraiment ? Eh bien, ça vous disqualifie pour beaucoup de jobs.

La musique a un pouvoir miraculeux, les mélodies trouvent leur chemin jusqu’à une boîte noire dans les recoins de notre hippocampe. Elles peuvent nous revenir à la vitesse de la lumière, des décennies plus tard, réactivées par une image ou quelques notes.

Je me rappelle l’amusement de mon père voyant les Américains et les Russes se faire concurrence pour investir dans les ressources de notre nation.      
« Un dollar entre, deux roubles suivent. L’un construit une université, l’autre un tunnel. Un jour, j’ai dit aux Américains que les Russes préparaient un projet d’irrigation pour une des provinces. Le lendemain, les Américains ont demandé à me rencontrer pour discuter de la construction d’une autoroute. Ils se battent comme deux frères, et nous sommes leur jouet préféré. »      
Des années plus tard, j’ai appris que cette bagarre d’enfants s’appelait la guerre froide et que tout le monde, de Ronald Reagan à Rocky Balboa, était impliqué.
 
L’Ouzbékistan. La CIA avait probablement envoyé des armes et des Corans aux Ouzbeks. Le directeur semblait penser qu’attiser leur ferveur religieuse les pousserait à combattre plus ardemment les communistes sans Dieu.
(...)
Je suis une Américaine à présent, et je vois clairement ce que les ingérences de la CIA ont provoqué à travers le monde. Je n’en suis pas moins reconnaissante de ne pas avoir vu mon pays s’enliser dans les guerres, d’avoir Antonia pour mère, et de pouvoir, ici, mener la carrière dont mon père avait rêvé pour moi. Bien sûr, j’ai été sauvée ici. Mais peut-être n’en aurais-je pas eu besoin si des gens comme Leo n’avaient pas été si obsédés par la menace communiste.

Les guerriers ne mènent pas les combats en rêvant d’immortalité. Ils se lancent dans la bataille en adoptant la posture dans laquelle ils veulent qu’on se souvienne d’eux, comme s’ils posaient pour une sculpture.

C’est en hiver que les cimetières apparaissent dans leur vérité la plus profonde, quand les arbres sont dénudés, et l’herbe jaunie, aplatie contre la terre froide. Quand tout ce qui fleurit s’annonce comme une fiction, un artifice. Quand les proches récitent leurs prières en vitesse, en frissonnant dans le vent glacé.

Nous nous agitons vainement pour des choses insensées : la révolution, le martyre, les lingots d’or, poursuit-il. Alors que la seule chose pour laquelle il vaille la peine de se battre, c’est un aperçu du paradis dans cette vie.

Un passant fait un commentaire sur ma silhouette. Un autre me souffle sa fumée de cigarette au visage avec lubricité. Je retiens ma respiration et me mords la langue pour éviter d’aggraver la situation. Les femmes du monde entier ont appris cette astuce.

Je songe à l’article que j’ai lu récemment dans un magazine, décrivant l’emprise délétère de l’opium sur les Afghans, qui en fument pour oublier leur pauvreté ou apaiser leurs douleurs. Un pays traumatisé s’est auto-médicalisé avec ce qui pousse en abondance sur ses terres, avec les récoltes qui permettent aux gens de nourrir leurs familles et de satisfaire les seigneurs de guerre. L’article était accompagné d’une photo montrant une mère soufflant de cette fumée tranquillisante sur le visage de son nouveau-né, avec une expression remplie d’amour. Elle faisait cela, expliquait le journaliste, pour pouvoir rester assise devant un métier à tisser des heures durant, et nouer fil après fil de ses doigts engourdis et teintés de henné.


 

dimanche 6 juin 2021

[Levison, Iain] Un voisin trop discret

 




Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Un voisin trop discret (Parallax)

Auteur : Iain LEVISON

Traductrice : Fanchita GONZALEZ BATTLE

Parution : 2021 en anglais (Etats-Unis)
                   et en français (Liana Levi)

Pages : 224

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Pour que Jim, chauffeur Uber de soixante ans, voie la vie du bon côté, que faudrait-il? Une petite cure d’antidépresseurs? Non, c’est plus grave, docteur. De l’argent? Jim en a suffisamment. Au fond, ce qu’il veut, c’est qu’on lui fiche la paix dans ce monde déglingué. Et avoir affaire le moins possible à son prochain, voire pas du tout. Alors, quand sa nouvelle voisine, flanquée d’un mari militaire et d’un fils de quatre ans, lui adresse la parole, un grain de sable se glisse dans les rouages bien huilés de sa vie solitaire et monotone. De quoi faire exploser son quota de relations sociales…
En entremêlant les destins de ses personnages dans un roman plein de surprises, Levison donne le meilleur de lui-même, et nous livre sa vision du monde, drôle et désabusée.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Iain Levison, né en Écosse en 1963, arrive aux États-Unis en 1971. À la fin de son parcours universitaire, il exerce différents métiers, sources d’inspiration de son premier livre, Tribulations d’un précaire. Il rencontre un succès immédiat en France dès la publication de son premier roman, Un petit boulot, et des suivants, critiques drôles et cinglantes de la société américaine. Trois sont déjà adaptés au cinéma (Un petit boulot, Arrêtez-moi là ! et Une canaille et demie).

 

 

Avis :

Cela fait trente ans que Jim, chauffeur Uber sexagénaire, cultive scrupuleusement sa tranquille solitude, loin de ce monde dont il n’attend plus rien sinon qu’il lui fiche définitivement la paix. Aussi, lorsque sa nouvelle voisine, épouse de militaire et mère d’un bambin de quatre ans, frappe à sa porte, c’est un courant d’air en passe de devenir bourrasque qui vient secouer son immuable routine, mettant fin à sa protectrice invisibilité…

Il ne faut pas longtemps pour se prendre d’une sympathie curieuse et amusée pour ce dur à cuire misanthrope au coeur tendre, appliqué à se faire oublier en même temps que son passé, et qui, malgré lui, se retrouve embarqué dans ce qu’il s’était juré qu’on ne l’y prendrait pas. Tandis que s’impose à l’esprit la silhouette et la voix de Clint Eastwood, se développe une intrigue pleine de surprises et de rebondissements imparables qui, du terrain où interviennent les forces spéciales américaines, aux bases où s’organise la vie des familles d’engagés, nous plonge avec réalisme dans le quotidien et les vicissitudes des militaires de carrière et de leurs proches. Comment Jim aurait-il pu s’attendre à ce qu’un objectif raté en Afghanistan l’oblige à sortir de sa prudente retraite et à se compromettre dans une histoire glissante qui pourrait lui coûter cher ?

Cet effet papillon croise les destins des personnages avec autant d’ironie que de suspense. Car, sans avoir l’air d’y toucher, et sans jamais se départir de sa bluffante justesse de ton et de psychologie, l’auteur multiplie avec humour les coups de griffe contre les travers du monde et en particulier de l’Amérique, comme l’inanité de ses interventions et de ses frappes anti-terroristes, son acharnement à masquer ses bavures militaires, le mépris de son armée pour ses traumatisés - ces « coquilles vides » qu’elle rend sans considération aucune à leurs familles -, la surenchère à la couverture santé avec laquelle elle motive ses engagés, ou encore l’éternelle et absolue incompatibilité entre carrière militaire et homosexualité.

Entre comédie de mœurs et polar, cette tragi-comédie, aiguisée par un regard joyeusement cynique, s’avère une lecture délicieuse, aussi juste qu’amusante et captivante. Elle se dévore d’une seule traite et s’achève sur une évidence : il faut courir découvrir l’entière bibliographie de cet auteur, au si irrésistible talent. Grand coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Il paraît qu’on ne fait que créer un terroriste de plus. Tu en supprimes un, son gosse voit la cervelle de son papa explosée, et il prend sa place. Et s’il a un tas d’enfants, alors tu en as fabriqué encore plus.
 

C’est ça le monde dans lequel on vit de nos jours. Tout le monde peut donner son avis, même ceux qui ne savent pas de quoi ils parlent. Autrefois, il fallait s’y connaître vraiment dans un domaine avant de s’autoriser à critiquer les autres. Maintenant vous pouvez protester contre la vue que vous avez de votre Airbnb, ou parce que quelqu’un a mis trop de pignons dans votre salade, ou discourir sur l’imprudence de votre chauffeur Uber, et être totalement ignorant n’est pas un problème. Toute cette technologie a fait de nous des consommateurs informés, se dit-il, des enfants gâtés geignards qui n’y connaissent rien et ne la bouclent jamais.
 

Jim est toujours frappé de voir que les repères de sa génération disparaissent si vite. Le 11 septembre a remplacé l’assassinat de Kennedy, l’Irak a remplacé le Vietnam. Hier il a pris un passager qui n’avait jamais entendu parler ni des Who ni des Grateful Dead. La pire des choses quand on devient vieux ce n’est pas de se rapprocher de la mort, c’est de voir sa vie effacée lentement. On cesse d’abord d’être insouciant, ensuite d’être important, et finalement on devient invisible.
 

Elle sait bien que Grolsch est de pire en pire. Mais le déclin a été progressif. Quand elle l’a retrouvé sur la base aérienne après sa toute première mission, elle a immédiatement remarqué qu’il était… différent. Pendant la conversation il détournait brusquement les yeux comme s’il pensait à autre chose. Elle lui massait la nuque et essayait de le ramener à la réalité, mais c’était comme si une part de lui manquait. La deuxième fois qu’il est revenu, une autre part avait disparu, celle qui l’empêchait de se mettre en colère. Il râlait à propos de tout et n’importe quoi. Puis la part qui lui permettait de dormir la nuit a disparu. Puis celle qui lui disait qu’il avait assez bu, et finalement cette dernière part, celle qui faisait de lui quelqu’un de bien. Elle se retrouve à présent avec cette coquille vide, une lamentable loque insomniaque, colérique et alcoolique qui ne cherche qu’à blesser. Elle sait que l’armée vous verse cent mille dollars si votre mari est tué en action, mais s’il n’y a pas une égratignure sur son corps elle peut vous rendre une coquille vide et vous ne recevez pas un centime.
 

Son mariage ressemble, en modèle réduit, à la relation qui lie les citoyens américains à leur armée. C’est formidable d’avoir quelqu’un qui tue à votre place, mais ensuite vous ne voulez pas vraiment connaître les détails.
 

Le cercueil arrive sur un chariot tiré par un cheval blanc et la cérémonie commence. Jim décide de faire un tour dans le cimetière pendant quelques instants. Il s’éloigne jusqu’à ne plus voir la scène et il arrive à un croisement où une grosse pierre polie porte une citation célèbre à propos de liberté et d’indépendance. Pour Jim ces mots sont des sonnettes d’alarme, rien que des signes qu’un pays, ou une faction rebelle, ou n’importe quel groupe, se prépare à user de la violence pour obtenir ce qu’il veut. Dans l’Histoire, les proclamations de liberté précèdent presque toujours des bains de sang, pense Jim. 

 

Du même auteur sur ce blog : 

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vendredi 2 octobre 2020

[Mazières, Christine (de)] La route des Balkans

 


 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : La route des Balkans

Auteur : Christine de MAZIERES

Parution : 2020 (Sabine Wespieser)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans une forêt hongroise, après des mois d’errance, Asma, une jeune Syrienne, attend, avec d’autres réfugiés, un véhicule pour l’Allemagne. Son père, pharmacien à Damas, a été exécuté, son frère a rejoint la rébellion. Pour sa sécurité, sa famille l’a alors envoyée en Europe. Lorsqu’arrive enfin un camion frigorifique, elle éprouve presque du soulagement à s’y entasser. Même si, dans la bousculade, elle perd son sac… et son cahier rouge – le journal intime qu’elle tient depuis l’arrestation de son père en 2006.
Tamim parvient à le récupérer. Il le conservera précieusement. Sur les routes depuis trois ans, contraint à chaque étape de travailler pour payer la suivante, il a quitté l’Afghanistan à quatorze ans, après l’assassinat de son père et de ses frères par les talibans. Lui aura plus de chance qu’Asma – abandonnée à bord du fourgon avec ses compagnons d’infortune sur une aire d’autoroute, et dont la fin tragique agira comme un électrochoc sur la politique et l’opinion.
À Munich, en cet été 2015, Helga entend avec effarement la nouvelle. Elle se souvient d’avoir été réfugiée elle aussi, fuyant l’Armée rouge qui marchait sur Königsberg en 1945. Et, quand la chancelière Angela Merkel prononce son désormais célèbre « Wir schaffen das, nous y arriverons », Helga, comme tant de ses concitoyens, va tout naturellement proposer son aide aux demandeurs d’asile affluant sur le territoire allemand.
 
Revenant sur cet élan de générosité et sur l’espoir suscité, Christine de Mazières, dans ce roman polyphonique qui retrace le parcours des victimes, mais aussi des acteurs de ce drame, nous interroge avec force sur le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Christine de Mazières, franco-allemande née en 1965, vit dans la région parisienne, où elle est magistrate. De 2006 à 2016, elle a été la déléguée générale du Syndicat national de l’édition. Elle a participé, aux côtés de Brigitte Sauzay, à la création de l’Institut Berlin-Brandebourg pour les relations franco-allemandes, devenu la Fondation Genshagen, dont elle est vice-présidente du conseil scientifique. Elle est par ailleurs membre du jury du prix littéraire franco-allemand Franz Hessel, membre du groupe de réflexion franco-allemand Daniel Vernet et secrétaire générale du Club économique franco-allemand. Elle a publié Requiem pour la RDA, entretiens avec Lothar de Maizière, en 1995 et L’Europe par l’école en 2006. Son premier roman, Trois jours à Berlin, a paru en mars 2019 chez Sabine Wespieser éditeur.

 

 

Avis :

En 2015, les cadavres de 71 migrants qui tentaient clandestinement de rejoindre l’Allemagne, sont découverts dans un camion frigorifique abandonné sur une autoroute autrichienne, pas loin de la frontière hongroise. Véritable électrochoc sur l’opinion publique allemande, ce drame déclenche une vague de solidarité spontanée au sein de la population et l’inflexion de la politique migratoire de la chancelière Angela Merkel : les portes de l’Allemagne s’ouvre alors à des centaines de milliers de demandeurs d’asile.

En faisant se croiser les destins des deux jeunes Asma et Tamim, l’une syrienne, l’autre afghan, tous les deux jetés sur les chemins de l’exil par les persécutions qui ont décimé leurs familles, le roman immerge sans ménagement dans la réalité crue et insupportable de la « route des Balkans », cette voie migratoire semée d’embûches, depuis la Grèce vers l’Europe centrale et de l’Ouest. Placé dans les pas aussi périlleux qu’exténuants des migrants, confronté au dénuement des pays les plus pauvres d’Europe où se développent les pires pratiques des réseaux de passeurs, le lecteur pris à la gorge par l’atrocité de l’hécatombe risque fort de devoir reprendre son souffle plusieurs fois avant de parvenir au terme du récit.    

A l’horreur répond pourtant le formidable élan de solidarité de la population allemande que son histoire a rendue particulièrement réceptive aux souffrances des personnes déplacées ou séparées par les frontières, à l’instar d’Helga, dont la famille connut l’exil lors de la redéfinition territoriale de l’Allemagne après-guerre, et qui vécut avec ferveur la chute du mur de Berlin et la réunification de son pays. La figure d’Angela Merkel domine dès lors toute cette partie du récit, au travers de la mise en place à ce moment, le devoir moral l’emportant face à la situation d’urgence humanitaire, de sa généreuse politique migratoire, on le sait réduite depuis sous la pression conservatrice.

Pointant du doigt les contradictions et les divisions européennes, et notamment l’ironie de la construction d’un nouveau mur en Hongrie, précisément là où s’était ouvert le rideau de fer en 1989, Christine de Mazières nous interroge sur notre propre passivité : ce que l’Allemagne a tenté depuis 2015, ce « Wir schaffen das - Nous y arriverons », était-ce donc si impossible dans d’autres pays d’Europe ? En 2019, un autre camion frigorifique livrait en Angleterre sa cargaison de 39 cadavres, tous des migrants vietnamiens...

Ce terrible roman, où quelques destins particuliers viennent souligner l’inhumaine réalité d’un drame humanitaire abordé par l’Europe en ordre dispersé, est sans aucun doute le plus convaincant de tous ceux qu’il m’a été donné de lire sur le sujet. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

Depuis que chacun reçoit son flot abrutissant d’images sur petit écran, nul ne peut plus l’ignorer, même à Lom : la Bulgarie est le pays le plus pauvre de l’Union européenne, et cette région, l’une des plus déshéritées de Bulgarie. Bienvenue chez les oubliés de l’opulente Europe. D’entendre parler d’eux à la télévision, même en mal, les habitants de Lom ont apprécié, car enfin on parle d’eux, on officialise leur état de parias et leur plein droit à se plaindre comme de juste.
Des fonds européens s’y déversent pourtant. Au milieu du chaos, une route, un pont, un hôpital, une usine sont rénovés ou construits à coups de millions d’euros. Une belle plaque bleue couverte d’étoiles dorées, sur laquelle est inscrit L’EUROPE S’ENGAGE, est apposée sur l’ouvrage ou sur le bâtiment rutilant.
Tout est rénové avec l’argent européen : la place de l’église, repavée, le jardin public avec ses bancs coquets, la bibliothèque et ses ordinateurs en libre accès, de nouvelles canalisations d’eau.
Mais les gens ne sont plus là. Ils sont partis au loin chercher du travail. Et, parmi les écoles remises à neuf, certaines ont dû fermer faute d’élèves. Le pays se dépeuple, malgré les investissements. Inauguré en 2013, le nouveau pont de Vidin, à une heure de route de Lom en remontant le Danube vers l’amont, un ouvrage imposant long de deux kilomètres, reliant la Bulgarie à la Roumanie, n’a pas réussi à désenclaver cette région.
Tout cela ne suffit pas pour fournir du travail aux plus pauvres des habitants. Ils se retrouvent le ventre vide au bord de la table du festin, avec juste un peu plus de rêve de partir.
C’est une géographie du manque : ni argent, ni travail, ni chance. Pas étonnant que des pauvres de Lom soient tentés d’exploiter encore plus malheureux qu’eux, car il y en a toujours, des plus malheureux, ceux qui n’ont pas encore le passeport frappé de douze étoiles, le sésame d’une vie meilleure.
Ces forçats de la route, les peuples de l’Orient et de l’Afrique qui fuient les guerres et les assassins, sont une manne de désespérés aux ourlets cousus de dollars. Alors, les miséreux font leur blé sur le dos des migrants. Pauvres contre pauvres, c’est une loi du monde.
 
Elle est née il y a vingt ans en Allemagne, un pays qui nourrit un rapport spécial à son histoire. Les Allemands ont pour cela des mots longs et compliqués, Vergangenheitsbewältigung, le fait de surmonter le passé, ou Wiedergutmachung, la réparation des fautes passées.  
L’Allemagne oscille entre amnésie et devoir de mémoire, indifférence et sidération, histoires familiales retouchées et impressionnants mémoriaux, victimisation et responsabilité. Les villes sont semées de plaques commémoratives, les passants marchent sur des Stolpersteine, pavés rappelant le nom de victimes du nazisme. Mais il a fallu cinquante ans avant de reconnaître les crimes de la Wehrmacht. La légende d’après-guerre avait blanchi l’armée du Reich, afin de permettre aux dix-sept millions d’anciens soldats de vivre ou de reposer en paix, et à leurs familles, de tourner la page.
Alma sait pertinemment que l’histoire est une matière inflammable, et c’est cela qui l’attire : raconter l’histoire est sujet à controverses. Les historiens se querellent, la politique s’en mêle, les journaux exhument les dossiers enfouis, la mémoire s’embrouille. La plupart des familles sont bâties autour d’un puits d’ombre.

La ville de Torbat-e Heydarieh, cent vingt mille habitants, se situe dans le nord-est de l’Iran, dans la province de Khorasan-e Razavi. Le trafiquant d’hommes décharge ses passagers dans la cour d’un immeuble en construction. Un Iranien à la fine barbe taillée en pointe examine les quinze recrues. Ils vont rejoindre les ouvriers, tous également clandestins. Ils dorment sur place, dans des appartements sans portes ni fenêtres. Une couche de sable épandue à même le ciment, une natte par-dessus en guise de matelas. Il est dangereux de quitter le chantier pour des sans-papiers. Alors ils travaillent sans relâche, pour rembourser le passeur et gagner de quoi payer la prochaine étape.

La victoire était amère. Il tremblait de froid et n’arrivait pas à éprouver de joie. Il était pourtant arrivé en Europe. La chance lui avait souri. La main d’un pêcheur grec s’était tendue vers lui, mais sa vie de clandestin n’était pas terminée. Désormais, la route des Balkans se dressait devant lui, hérissée d’obstacles et de murs…  
Tandis que Tamim et ses compagnons se morfondent au fin fond d’une forêt hongroise, est achevée la clôture de barbelés de quatre mètres de haut et de cent soixante-quinze kilomètres le long de la frontière avec la Serbie. Un nouveau rideau de fer…
Vingt-six ans auparavant, le 2 mai 1989, la Hongrie commençait à démanteler sa frontière grillagée vers l’Ouest et, le 10 septembre 1989, elle ouvrait officiellement sa frontière vers l’Autriche, laissant passer des milliers de réfugiés est-allemands, avant que ne tombe le Mur de Berlin deux mois plus tard.
À présent, trois mille migrants arrivent chaque jour en Hongrie. Même après l’achèvement du nouveau mur, le nombre d’interpellations s’élève encore à huit mille sept cent quatre-vingt-douze le week-end du 28 au 30 août.
 
Tant de questions que l’on retient, par peur de blesser l’autre, par pudeur, par lâcheté… Tant de rêves que l’on garde pour soi, parce que la vie rêvée vaut moins que la vie réelle, pense-t-on. Mais qu’est-ce que la vie réelle ? Une vie édulcorée, banale, réduite à ce que l’on croit possible ? Une vie décente, qui plaira aux voisins ? Une vie comme on dessine les plans de sa propre prison ?

Après la série de naufrages en Méditerranée, qui a fait près de deux mille morts au début de l’année, les migrants privilégient désormais une autre route : les Balkans.
« “Les passeurs ont découvert une route et les flux deviennent de plus en plus importants”, a alerté Dimitris Avramopoulos, le commissaire aux Affaires intérieures de l’Union européenne. Cette route est meurtrière. Le drame de jeudi est le plus grave survenu en Europe, depuis la découverte macabre en 2000 de cinquante-huit immigrés chinois dans un container au Royaume-Uni. Depuis début janvier, plus de cent vingt-cinq mille migrants ont traversé la Macédoine, la Serbie, la Bosnie, l’Albanie ou encore le Kosovo pour entrer dans l’Union européenne. Ils étaient huit mille l’année dernière, rappelle l’agence européenne Frontex. »

… les étapes de la route des Balkans :
« Étape numéro un : de la Turquie vers la Grèce. La Turquie est un point de passage obligé vers “l’eldorado européen” et c’est là que les réfugiés affrontent les premiers dangers. La frontière terrestre avec la Grèce étant coupée par un mur, ils n’ont d’autre choix que de trouver un passeur pour monter à bord d’une embarcation surchargée. Avec un peu de chance, ils atteindront des îles grecques comme Kos, Chios, Samos ou Lesbos. »
(…)
« L’étape numéro deux, c’est la Macédoine, où sévissent des mafias qui enlèvent et rackettent les étrangers. De plus, depuis le 20 août, le gouvernement macédonien a décrété l’état d’urgence et bloque la frontière à l’aide de barbelés. Mais les migrants passent malgré tout et poursuivent leur route périlleuse.
« Puis il faut traverser la Serbie, et là, il faut se faire enregistrer dans un centre d’accueil débordé. Cela peut prendre du temps.
« Enfin, il est de plus en plus difficile d’arriver en Hongrie, depuis que, le 17 juin, ce pays a décidé de fermer sa frontière vers le sud pour couper la principale voie d’accès des migrants : un mur de barbelés est en construction. Il devrait être achevé à la fin août. Si les migrants parviennent à le contourner – une petite zone n’est pas encore grillagée –, ils devront encore affronter mille tracas. En effet, le gouvernement hongrois est résolument hostile aux migrants. Le Premier ministre hongrois a même lancé, en mai dernier, une consultation nationale sur l’immigration et le terrorisme… ».
 
L’identité des morts est maintenant connue. En face de chaque numéro est indiqué un nom, un prénom, un âge, un pays. Des vies réduites à cela, une identité, somme d’informations minimales, rien de plus. En face de la date de naissance, on ajoutera la date de la mort. Des décoctions de vies, qui passent à côté de l’essentiel ; la joie ressentie en contemplant un reflet du soleil couchant dans la vitre sale de l’autocar, le souvenir d’un baiser dans un bruissement de feuillage, un regard saisi à la volée et que l’on n’oublie pas. Ces fulgurances qui dévoilent la beauté du monde, à arracher le cœur, ces myriades de possibilités qu’offre la vie à chaque instant sont désormais closes. Toutes ces vies, scellées en destins.

« Voici une lecture qui m’a marquée, à ton âge, Alma, et qui me semble toujours être d’actualité : Zum ewigen Frieden, Vers la paix perpétuelle.
(…)
– Et tu te souviens peut-être, poursuit Helga, songeuse, que pour Kant l’établissement de la paix universelle présuppose la reconnaissance d’un droit à l’hospitalité pour toute personne dont la vie est en danger dans son propre pays. »

La chancelière semble détendue. Elle serre les mains, sourit pour des selfies. Un discours bon enfant, qui prend un tour sérieux quand elle évoque la crise des réfugiés. Elle répète : « Wir schaffen das ». Et insiste : « Dans cette situation, nous avons le devoir d’aider. » Elle dit aussi : « Celui qui vient pour de pures raisons économiques, il ne pourra pas rester. » En tant qu’Allemande de l’Est, elle rappelle l’année 1989, où les Hongrois, les premiers, ont laissé les citoyens de RDA fuir vers l’Ouest : « Il est difficile de voir que ceux qui ont, il y a vingt-six ans, ouvert pour nous les frontières, se comportent aujourd’hui très durement avec ceux qui ont fui manifestement sans autre choix. » 
  

 

 

Sur le thème des migrants sur ce blog :


 

lundi 11 mai 2020

[Vitkine, Benoît] Donbass






 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Donbass

Auteur : Benoît VITKINE

Editeur : Les Arènes

Année de parution : 2020

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Sur la ligne de front du Donbass, la guerre s’est installée depuis quatre ans et plus grand monde ne se souvient comment elle a commencé. L’héroïsme et les grands principes ont depuis longtemps cédé la place à la routine du conflit. Mais quand des enfants sont assassinés sauvagement même le Colonel Henrik Kavadze, l’impassible chef de la police locale, perd son flegme.
Un enquêteur dans le bourbier ukrainien, le thriller du correspondant du Monde à Moscou.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Benoît Vitkine est le correspondant du Monde à Moscou. Journaliste depuis quinze ans, il a notamment couvert la guerre dans l’est de l’Ukraine. Donbass est son premier roman.

 

Avis :

Le Donbass, bassin minier qui forme la partie Est de l’Ukraine, est depuis 2014 le théâtre d’une guerre entre le régime ukrainien pro-européen et les séparatistes russophones soutenus par Poutine. Dans la petite ville de Vdiïvka, en plein sur la ligne de front, la vie continue tant bien que mal, sous les tirs d’obus et de roquettes qui détruisent et tuent chaque jour un peu plus. La corruption et les trafics en tous genres ne semblent que mieux s’en porter, dans l’indifférence générale. Pourtant, lorsqu’un enfant est retrouvé assassiné, le chef de la police Henrik Kavadze sort soudain de sa torpeur pour se lancer dans une enquête dont il est loin de soupçonner les liens avec son passé de vétéran d’Afghanistan.

Au-delà du polar, en l’occurrence addictif et bien ficelé, ce sont les connaissances et l’expérience du reporter de terrain et du journaliste spécialiste de la zone qui donnent tout son relief à ce livre : Benoît Vitkine excelle à dessiner et à rendre intelligible l’intriqué contexte géo-politique de son histoire, mais aussi à restituer le climat si particulier de cette ville sinistrée, qui cumule la grisaille et la misère héritées des années soviétiques à la tension et aux dangers d’un conflit armé dont tous ont oublié les troubles raisons. Plongé dans ces lieux comme s’il y était, le lecteur y part à la rencontre de personnages plus vrais que nature, qui tous crèvent les pages et donnent le frisson : petites gens résignées à la peur et à la misère, hommes tués avant l’âge par la violence, les trafics et l’alcool, femmes acculées à la prostitution ou trop souvent laissées veuves sans ressources, fonctionnaires corrompus et voyous de tout poil, tous tentent de survivre avec les moyens du bord et une absence totale d’horizon. A la souffrance des civils s’ajoute celle des militaires, dont beaucoup ont connu le bourbier afghan et, quand ils en sont revenus, traînent leur traumatisme jusqu’à la folie. Le chaos règne autant dans les têtes que dans les rues dévastées…

Impressionnant de précision et de véracité, ce livre qui se lit avec la facilité addictive du roman policier est avant tout un excellent reportage empli d’images fortes et inoubliables, une galerie de portraits représentatifs d’une population martyrisée oubliée par l’opinion publique internationale, et une manière aussi plaisante qu’instructive de comprendre le conflit entre l’Ukraine et la Russie. Coup de coeur. (5/5)

 

 

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