Affichage des articles dont le libellé est New York. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est New York. Afficher tous les articles

jeudi 8 janvier 2026

[Brodesser-Akner, Taffy] Le Compromis de Long Island

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le Compromis de Long Island
            (
Long Island Compromise)

Auteur : Taffy BRODESSER-AKNER

Traduction : Diniz GALHOS

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2024,
                  en français en 2025 (Calmann-Lévy)

Pages : 576 

Accès au livre : ISBN 9782702191750  
                           en librairie

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

«  Vous voulez connaître une histoire avec une fin horrible ? Le mercredi 12 mars 1980,
Carl Fletcher, l’un des hommes les plus riches de la banlieue de Long Island, fut kidnappé dans l’allée de son garage alors qu’il se rendait à son travail. »  
Les Fletcher de Long Island sont l’incarnation d’une certaine idée du rêve américain : l’usine familiale bat son plein et ils sont les propriétaires d’une grande demeure dans cette banlieue aisée proche de New York. Grâce à leur bonne volonté et leur dur labeur, ils connaissent un niveau de richesse et de réussite qui les protégera des aléas de la vie… C’est du moins la théorie.  
Mais lorsque Carl, le père et héritier de l’entreprise, est kidnappé contre rançon, une faille apparaît dans cette existence confortable.  
S’il est libéré quelque temps après – en apparence sain et sauf –, la violence arbitraire de cet acte aura l’effet d’une bombe à retardement sur lui et ses proches.
 
À travers l’histoire des différentes générations d’une famille juive depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’à aujourd’hui, Taffy Brodesser-Akner livre un grand roman américain où peurs, désirs, ambitions et mensonges éclatent au grand jour.

 

Un mot sur l'auteur :

Taffy Brodesser‑Akner est une journaliste et romancière américaine née en 1975 à New York. Collaboratrice du New York Times Magazine, elle s’est distinguée par ses enquêtes et ses portraits. Elle est l’auteur de deux romans : Fleishman Is in Trouble, finaliste du National Book Award, et Long Island Compromise, publié en 2024 et lauréat du Grand Prix de littérature américaine 2025.

 

Avis :

Richissime famille juive installée au cœur de la très sélect Long Island, dans l’État de New York, les Fletcher vivent dans un confort presque indécent, protégés du monde par les murs épais de leur opulence. Tout bascule pourtant le jour où Carl, le patriarche, propriétaire prospère d’une usine de polystyrène, est enlevé puis relâché contre rançon. Il revient vivant, mais irrémédiablement brisé : un homme fendu de l’intérieur, incapable de mettre des mots sur ce qu’il a traversé, d’autant plus atteint que sa famille, par instinct de survie ou par commodité, s’empresse d’enfouir l’épisode sous une chape de silence. Le traumatisme, faute d’être affronté, s’insinue alors dans le quotidien et, tapi dans les non‑dits, étend peu à peu son emprise jusqu’à imprégner durablement la vie de chacun.

Aussi opaque pour le lecteur que pour les enfants Fletcher, ce rapt – dont le roman ne dévoilera le mystère qu’à son terme, lorsque Beamer, Nathan et Jenny seront devenus adultes – devient un tabou fondateur, la pierre noire autour de laquelle chacun se construit : Beamer en s’abandonnant à une vie d’excès pour tenter de combler un vide qu’il ne comprend pas, Nathan en développant une angoisse maladive qui le pousse à tout contrôler, Jenny en se rebellant contre cet héritage empoisonné. Avec les années, l’enlèvement de Carl se cristallise en tension diffuse qui infléchit les parcours, altère les liens et finit par définir la famille plus sûrement que n’importe quelle réussite ou tradition. Lorsque la vérité surgira enfin, tardive et déconcertante, elle ne dissipera rien, mais éclairera l’ampleur de ce que chacun avait choisi de ne pas voir. 

Le roman s’impose comme une saga ample et ambitieuse, une vaste fresque familiale qui traverse plusieurs décennies et explore les failles, les secrets et les contradictions d’un microcosme. Son style, riche et foisonnant, parfois même labyrinthique, explore la psychologie des personnages avec un sens aigu du détail, mêlant humour juif new‑yorkais et introspection mordante, dans une veine qui n’est pas sans évoquer Philip Roth. 

Au cœur de cette construction romanesque se déploie une réflexion sur ce qui tient une famille debout lorsque les récits qu’elle se raconte se fissurent. Irruption de la violence dans l’intime, le rapt du père agit comme un catalyseur, cristallisant les rancœurs enfouies, les loyautés ambiguës, les attentes déçues et ces héritages invisibles qui façonnent les individus à leur insu. Le roman interroge la transmission, souvent trouble, des blessures, des mythologies internes et des récits bancals que chacun doit apprendre à déconstruire. Il explore aussi la réussite sociale, dans un contexte où l’American Dream apparaît comme un mirage, les personnages oscillant entre ambition et désillusion, pris au piège de rôles imposés et de façades à préserver. Enfin, le texte plonge dans les tensions identitaires propres à la culture juive américaine, entre tradition et modernité, appartenance et autonomie.

Mêlant satire, émotion et chronique sociale, cette réflexion foisonnante sur la transmission, la culpabilité, la réussite américaine et les illusions familiales – tout ce qui, dans une vie, se transmet, se déforme, se terre ou se répète malgré soi – trouve tout son sens dans son titre : dépassant le simple arrangement conjugal ou financier, le « compromis » s’avère ici la condition même de l’existence, ce mélange de renoncement, d’accommodement et de stratégies silencieuses grâce auquel une famille parvient, tant bien que mal, à tenir debout. Chez les Fletcher, comme chez tant d’autres, ce compromis, à la fois ciment et source de dissension, finit par définir – à travers ce que l’on accepte, dissimule ou négocie – bien plus sûrement que les grands principes affichés. 

Une lecture relativement exigeante, longue et dense, parfois crue et féroce, toujours attentive à ce que révèlent les détails, et qui rappelle surtout que, même carapaçonnée par la richesse la plus insolente, aucune existence n’échappe à l’inéluctable violence de la condition humaine. (4/5)

 

 

Citations : 

Ses faux-cils donnaient l’impression que ses yeux se faisaient dévorer par des tarentules.


Elle aurait pu espérer avoir des enfants qui lui auraient peut-être ressemblé un peu plus, par leur opiniâtreté et leur énergie. Elle aurait pu avoir des enfants qu’elle aurait peut-être tenus en plus haute estime. Elle avait passé toute leur vie à les voir se débattre vainement en quête d’un sens à cette vie où tout leur était servi sur un plateau. Elle les plaignait, parce que quand on naît comme ça, même si on perd tout, comme c’était désormais leur cas, on ne sent jamais l’instinct de survie brûler au fond de soi. On ne croit jamais vraiment qu’il existe une bonne raison de se lever le matin, même si désormais, il y en a une. Ruth savait que son instinct de survie était très puissant. C’était à cause de cela qu’elle avait épousé un homme riche sans se demander ce que cela impliquerait pour ses enfants. Le danger s’était volatilisé quand elle s’était mariée avec Carl, mais la peur ne l’avait jamais lâchée.


On ne peut espérer évoluer dans la flaque d’eau de mer où l’on a vu le jour qu’à condition que quelqu’un nous apprenne à nager. Ou dit plus simplement, pour être quelqu’un de normal, il faut connaître des gens normaux, même de loin.


Peut-être est-ce là le véritable Compromis de Long Island : on peut réussir en ne comptant que sur soi, ou on peut devenir une vraie pelote de névroses, et ces deux voies opposées sont déterminées par les circonstances dans lesquelles on naît. Votre pauvreté suscitera chez vos enfants une forte volonté de s’en sortir. Ou votre fortune les condamnera à devenir des veaux, comme celui que Jenny avait mis en scène au collège, des personnes si assistées que lorsqu’il leur sera enfin permis de sortir de leur cage dorée pour se rendre à l’abattoir, elles ne seront pas même capables de se tenir sur leurs jambes. Mais celles et ceux qui grimpent les échelons sociaux par leurs propres moyens ne cessent jamais d’être taraudés par la peur du pire, et celles et ceux qui ont la chance de naître dans l’opulence et la sécurité ne deviennent jamais des personnes pleinement épanouies. Et qui peut dire laquelle de ces voies est la meilleure ? Quel que soit le cas dans lequel nous nous trouvons, nous restons prisonniers d’un système qui n’a de cesse de nous enculer, encore et encore, à perpétuité, et l’alternative importe peu.

 

lundi 8 septembre 2025

[Forest, Philippe] Et personne ne sait

 



 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Et personne ne sait

Auteur : Philippe FOREST

Parution : 2025 (Gallimard)

Pages : 128

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :       

Au milieu du siècle dernier, à New York, un jeune peintre désespère de sa vie et de son talent. Un soir de Noël, tandis que la neige tombe sur la ville, il fait la mystérieuse rencontre d’une enfant, étrangement seule au milieu du parc qui occupe le centre de la cité. Elle lui chante une chanson dont les paroles disent :
D’où je viens
Personne ne le sait.
Où je vais
Tout s’en va.
Le vent se lève,
La vague déferle,
Et personne ne sait.

De cette enfant, de cette femme, de cette enfant devenue femme, le peintre va faire le portrait. S’agit-il d’un fantôme ou bien d’un fantasme ? Sort-elle d’un songe ou alors d’un souvenir ? Où passe la frontière qui sépare le rêve de la réalité et la vérité de la fiction ? À quelle histoire appartiennent les personnages que peint l’artiste ?
D’un livre d’autrefois et du film qui en fut adapté, Philippe Forest tire la matière de son nouveau roman. De tableau en tableau, celui-ci prend l’allure singulière et enchantée d’une sorte de conte d’hiver et puis d’été avec lequel l’auteur prolonge et poursuit son œuvre. Personne sans doute, pas même lui, ne sait ce que signifie la mélancolique et féerique idylle qu’elle raconte mais chaque lecteur, depuis presque trente ans, y retrouve un peu du récit de sa vie.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Philippe Forest est romancier et essayiste. Son œuvre commence avec L’enfant éternel (1997). Plusieurs fois primée en France et à l’étranger, elle est traduite dans une quinzaine de pays.
 

 

Avis :

« Je l’ai déjà racontée. J’ai toujours raconté la même histoire. Comme tout le monde, je n’en connais qu’une. Je dis que je raconte ma propre histoire et c’est toujours celle d’un autre. Et quand je dis que je raconte l’histoire d’un autre, c’est encore la mienne. » 
 
En un vertigineux jeu de miroirs où personne, ni auteur ni lecteur, ne sait plus ce qui relève du rêve ou du réel, d’un souvenir ou de l’imagination – « On croit créer tandis que l’on copie ou que l’on cite » –, Philippe Forest nous prend au charme étrange et pénétrant de ce qui, conte plutôt que roman, ressemble fort à ce qu’il dit chercher « depuis longtemps, depuis toujours, (…) l’histoire la plus simple, (...) l’histoire parfaite » et qui n’est pas sans évoquer sa définition du chef d’oeuvre en peinture : « une image qui quoique unique semble contenir toutes les autres à la fois ».
 
Cette histoire tourne autour d’un livre et du film qui en a été tiré, en tous les cas de la trace quasi subliminale qu’ils ont laissée chez l’auteur au filtre de sa mémoire et de sa sensibilité, quelque chose de diffus, presque un rêve que le lecteur pourrait croire inventé s’il n’avait la curiosité d’aller en retrouver la trace bien réelle sous le titre Le portrait de Jennie, écrit en 1940 et tourné en noir et blanc neuf ans plus tard. Cette histoire dans l’histoire parle d’une autre œuvre encore, la merveille qu’un jeune peintre new-yorkais sans succès finit par produire du fond de sa misère, quand, par une nuit d’hiver, il rencontre une singulière petite fille, fantôme ou fantasme peut-être, qui le poursuivant de son image fuyante, d’ailleurs bientôt évanouie, de créature étrangement enfant, adolescente et femme à la fois, ne cessera plus de hanter sa peinture de sa curieuse présence-absence.

Une présence-absence qui, bien sûr, entre en résonance avec celle qui habite les textes de l’auteur, irrémédiablement polarisés autour du thème de la disparition d’un enfant depuis qu’il y a près de trois décennies un cancer emportait sa fillette de quatre ans, et qui, dans ses vagues contours, ne manque pas d’attiser sa tristesse et sa sympathie pour son alter ego. Comme pour le peintre cherchant à l’infini l’image évanescente de cette enfant aux multiples âges et visages, le temps ne cesse de bégayer et de piétiner sa vie d’un ressac où le vide du chagrin et de la perte s’emplit fugitivement d’une présence rêvée, d’un être de pigments ou de papier qui, à défaut de pouvoir grandir et vieillir, laisse l’imagination à ses projections.
 
Entre réalité d’un passé disparu et rêve d’un temps recréé, entre fiction née du réel et réinvention du réel par la fiction, le texte joue en virtuose des reflets et des contraires, entretient le flou du mirage entre l’art et la vie et, multipliant les incertitudes chez le lecteur, le place face au mystère fondamental de la vie et de la perte, posant avec poésie la question, sans réponse non plus, du sens ultime de l’art, chez lui manière de matérialiser l’absence. 
 
Les échos entre sa propre histoire et la peinture dépassent d’ailleurs largement le seul tableau, imaginaire, du livre et du film. Bien d’autres, réels ceux-là, jalonnent son récit et sa réflexion de nouvelles émotions, alors que, visitant l’aile américaine du Metropolitan Museum of Art de New York, là où la fiction situait Le portrait de Jennie, il y retrouve, entre autres œuvres des « primitifs » américains, le portrait que Samuel F. B. Morse, celui de l’alphabet du même nom, fit de sa fille avant qu’elle ne disparaisse en mer en tombant d’un paquebot bien des années plus tard, ou des portraits posthumes d’enfants, comme celui par Ambrose Andrews des « Enfants de Nathan Starr »  
 
Ecrivain à jamais endeuillé, Philippe Forest donne l’impression de vivre suspendu dans un espace qui a perdu de sa réalité, comme si, filtré par le rêve, le réel s’était évaporé en une demi-fiction où le chagrin s’évertuerait à recréer à l’infini le temps enfui et les êtres disparus. Jouant de la confusion et de l’incertitude dans un jeu subtil où l’on ne sait plus où s’arrête la réalité et où commence la fiction, son texte éblouit de la virtuosité, de la poésie et de la beauté de ses images, de ses mots et de ses réflexions, en même temps qu’il bouleverse par ce que l’on pressent de sa conscience de leur fragilité et de leur impuissance. Un grand coup coeur que ce livre sans pareil, magnifique et touchant, lui aussi une œuvre d’art assurément. (5/5)

 

 

Citations :

Le passé ne prend toujours qu’après coup le sens que l’on finit par lui donner. Et c’est pourquoi le présent lui confère alors, pour qui se le rappelle encore, une allure de présage.


Il y eut un temps d’avant le temps et que répète le temps. Peut-être s’agit-il là d’une illusion. Peut-être ce temps d’avant le temps et que le temps répète n’a-t-il jamais existé ailleurs ou autrement que dans l’esprit de celui qui s’en souvient et qui l’a oublié, qui se souvient juste qu’il l’a oublié. Le présent invente le passé, il l’invente afin qu’il advienne, afin qu’il advienne dans le présent où seul ce passé possède sa place.


Je lui prête ma propre histoire, certainement. Mais comment faire autrement ? Il en va toujours ainsi quand on raconte la vie de quelqu’un. Et même, et surtout si ce quelqu’un est un personnage, un personnage de fiction, un individu dépourvu de toute réalité sinon celle qui lui vient d’un rêve dont, très vite, on en arrive à ne plus trop savoir qui l’a rêvé. D’ailleurs, il n’est pas d’existence qui ne soit identique à une autre. À la sienne. Dès lors qu’on la raconte. Mais c’est toujours le cas. Une vie, la sienne ou bien celle de n’importe qui, comme le rêve que l’on se rappelle au matin, elle n’acquiert jamais d’autre réalité que sous la forme du récit que, réveillé, on en fait et dont, faute de mieux et puisqu’on n’en connaît pas d’autre, on se dit qu’il nous appartient. 


Nul ne peint jamais ce qui est. Cela n’aurait aucun intérêt. Sur la toile, le peintre dispose des formes qui ressemblent à la réalité. Mais il le fait afin que se manifeste cette autre réalité qui manque au monde. Le cadre n’est pas une fenêtre par laquelle contempler l’univers. Pas davantage un miroir qui le réfléchit. Ou alors : c’est un miroir enchanté et dans la profondeur duquel l’on convoque quelques fantômes afin de les obliger à sortir du rien dont, autrement, ils resteraient captifs. Le roman, c’est pareil. Personne ne raconte jamais quoi que ce soit qui ait vraiment été. À quoi bon ? Une histoire, on l’imagine toujours afin qu’elle ait lieu enfin. On ne montre ni le présent ni le passé, on en appelle au futur. On le fait dans l’espoir qu’il arrive.


Depuis le début, avec chacune des histoires que je raconte, je peins le même portrait, je le fais avec l’idée que si un jour j’y parviens vraiment, il rendra la vie à ce que j’ai perdu. D’une certaine façon, en tout cas. Bien sûr, je n’y crois pas. Je dis que je n’y crois pas. Je ne veux pas y croire. Car nul ne réussit jamais le portrait de personne. Au mieux, on peint le portrait de son absence. Tout comme c’est l’histoire de cette même absence que raconte chaque roman. Au mieux. Mais si je recommence, sans doute est-ce parce que j’y crois quand même un peu.


En un sens, pourtant, Adams invente bel et bien Jennie. Puisqu’il la peint. Il profite des rares passages de la jeune fille pour la faire poser brièvement devant lui. C’est lui qui fixe sur son papier, sur sa toile les visages successifs qu’elle lui présente, chacun de ces visages nouveaux l’obligeant à reprendre, à corriger le précédent. Le portrait, le portrait de Jennie s’adapte aux transformations de la jeune fille. À moins que ce ne soit l’inverse. La jeune fille acquiert l’apparence qu’à mesure le peintre lui confère. Elle se modèle selon son souhait, se transforme d’après son désir. Elle grandit à sa convenance. Elle prend les traits qui lui plaisent, qui lui plaisent puisque c’est lui qui les lui donne. Et, finalement, elle n’existe plus que selon l’idée qu’il s’en fait. Le rapport se renverse. On croit que les images imitent la réalité qu’elles reproduisent. Alors que c’est l’inverse. La réalité imite l’image que l’on en tire.


L’artiste, dans l’espace de sa toile, arrête le temps qui passe. Il choisit un moment mais qui raconte toute l’histoire, pendant, avant, après et même ce qui aurait pu avoir lieu mais qui ne fut ni ne sera jamais. Une seule image mais qui vaut pour toutes les autres. Un portrait, il représente qui l’on aime et que l’on identifie au premier coup d’œil. Mais le regard lui donne un visage toujours différent sous la lumière blonde dans laquelle il baigne et qui l’affole de reflets. On ne sait plus lequel de ces visages est le vrai et s’ils appartiennent tous à la même personne, qui n’est elle-même qu’une multitude de personnes qu’éparpille le temps, que disperse le vent et dans lesquelles c’est toujours une autre, un autre, pourtant le même, que chacun à son tour reconnaît.
 
 
Les paysages, les portraits, il n’y aurait pas de sens à les opposer les uns aux autres. Un portrait est un paysage. Un paysage est un portrait. Un portrait n’a de valeur que si, au visage, il donne l’ampleur d’un paysage. Un paysage n’a de force que si, à la nature, il accorde une âme et l’exprime. Toute proposition se renverse.


À part la peau, la chose est bien connue, rien n’est plus difficile à peindre ou à dire que l’eau. Pas seulement à cause de la couleur. On ne peut en représenter que la surface. Mais on ne peut la représenter qu’à la condition de montrer aussi ce qu’elle cache, ce qu’elle laisse voir seulement en transparence et d’où lui vient sa vibration. La chair sous la semblance de la peau et la profondeur sous l’apparence du flot. L’épaisseur qui ne manque pas de bouger, de se modifier et sans que l’on puisse jamais s’en faire une idée exacte. Le monde respire comme chacune des créatures qui y vivent. Il inspire et il expire. Par un réflexe indispensable à la vie. Semblable à celui qui fait battre le cœur, dont le cerveau ne sait rien et sur lequel il n’a pas de prise. Le flux et le reflux du sang dans les veines. Pareil au mouvement de la marée et aussi mystérieux que lui.


Adams peint le pays où il a dit adieu à Jennie. Il ne désespère pas que le charme opère pour la seconde fois. Et que dans le décor où il l’a vue pour la dernière fois, elle apparaisse encore. Autrefois, elle est sortie des images vides qu’il faisait de la ville. Maintenant, elle pourrait aussi bien surgir de celles, à peine plus pleines, pleines cependant du vide qu’a laissé son absence, qu’il fait de l’océan. Le pays qu’il peint, il le peint comme un piège qu’il prépare et auquel il voudrait la prendre à nouveau. Afin de la forcer à lui revenir.


Les signes que le peintre ou que l’écrivain prend au monde, il les lui rend et il s’en sert pour inventer un autre monde, imaginaire, afin que le monde, le monde réel, se conforme à l’apparence qu’il lui donne et qu’il se soumette au désir que, secrètement, il exprime. On représente la réalité telle qu’elle est afin, seulement, de la recréer à sa convenance. Pour que l’histoire ne soit pas finie et que reviennent à la vie ceux dont elle parle. Et tous les autres aussi qui, avec eux, viendront y reprendre leur place.


Tant qu’il se trouvera quelqu’un pour rêver et ainsi pour faire en sorte que, même le dernier mot posé au bout du roman, même le dernier plan montré à la fin du film, même la dernière touche appliquée sur la toile, même signée du nom de son auteur et rangée parmi toutes les autres, l’histoire, loin d’être terminée, recommencera pour chacun de ceux auxquels elle fut racontée par quelqu’un, pour chacun de ceux qui à sa suite la raconteront à quelqu’un d’autre.


L’art – et particulièrement quand il se sert d’images comme le font la peinture ou le cinéma – ressemble assez à la magie. L’un n’est jamais que le nom que l’on donne à l’autre. De la réalité, on fait une image mais c’est afin que cette image se fasse réalité. Et qu’avec elle nous revienne ce que nous avions perdu. En tout cas : nous revienne l’illusion que nous revienne ce que nous avions perdu – fût-ce seulement sous la forme d’une image. On veut croire au miracle dont on sait pourtant bien qu’il s’agit d’un mirage. Et lorsque l’écran s’illumine sous l’effet de la couleur qui, inattendue, l’envahit, on croit reconnaître avec sa face de faune ou de fée, grotesque ou bien sublime, le visage vrai de la vie.


Une énigme, disait ce livre, contrairement à ce que l’on s’imagine, est toujours supérieure à sa solution. Car l’énigme relève de la magie quand la solution participe seulement de la prestidigitation. La première confine au surnaturel, la seconde n’est qu’affaire de dextérité. Résoudre une énigme revient ainsi à laisser s’évanouir le mystère dont cette énigme formulait la promesse, la promesse qu’elle aurait dû tenir, à laquelle elle a fatalement manqué et qui en faisait tout le prix.


Un tableau est toujours bon quand avec lui se réalise le rêve de celui qui le fait et qu’ainsi il s’assortit à son songe.
 


 

mardi 16 janvier 2024

[Meriwether, Louise] Papa courait les paris

 



Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Papa courait les paris
           (Daddy Was a Number Runner)

Auteur : Louise MERIWETHER

Traduction : Romaric VINET-KAMMERER

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 1970
                  en français en
2023 (Philippe Rey)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

À l’été 1934, nulle part les effets de la Grande Dépression ne sont plus criants qu’à Harlem, où sont établies Francie, douze ans, et sa famille. Dans l’incapacité de trouver un travail, le père s’adonne à une série de paris pour les infimes éclats d’espoir qu’ils promettent, mais jamais n’exaucent ; la mère rapièce les vêtements, court les ménages, essaie péniblement de joindre les deux bouts ; tandis que Junior, le frère aîné, est entraîné dans la vie dangereuse des gangs de rue. Francie, elle, est une grande rêveuse, qui sent néanmoins dans sa naïveté d’enfant qu’il y a des risques partout, surtout pour une fille noire à l’aube de son adolescence, qu’il s’agisse d’aller au cinéma ou de traverser son quartier. Harlem, source de tous les dangers, mais aussi lieu d’amour et de tendresse, refuge où s’expriment l’humour, la colère et la vitalité d’une communauté solidaire. 

Aux côtés de l’œuvre de Maya Angelou et de Toni Morrison, Papa courait les paris s’est installé dès sa publication originale en 1970 comme un classique de la littérature américaine, en ce qu’il révèle de la condition noire à Harlem dans les années 1930. Doux-amer, caractérisé par un vif sens de l’observation, ce grand roman de Louise Meriwether, traduit ici pour la première fois en français, est un vibrant hommage à la résilience, à l’intégrité et à l’esprit de son inoubliable héroïne.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1923, Louise Meriwether est autrice, journaliste, essayiste et une pacifiste de premier plan. Elle est l’autrice de plusieurs ouvrages, parmi lesquels Fragments of the Ark et Shadow Dancing, ainsi que des biographies pour la jeunesse d’icônes afro-américaines comme Rosa Parks. Avec Papa courait les paris, c’est la première fois qu’elle est traduite en France.

 

 

Avis :

Il aura fallu attendre les cent ans de la militante afro-américaine Louise Meriwether, pour que son premier et plus célèbre roman, paru en 1970, soit enfin traduit en français. S’inspirant de sa propre expérience, elle y raconte le quotidien dans le Harlem de 1934, à travers le regard de Francie, une adolescente noire de douze ans. Roman social autant qu’autofiction, ce livre connut un vif succès lors de sa parution et s’affirma bientôt comme un classique de la littérature noire américaine. Dans sa préface, James Baldwin soulignait sa principale originalité : faire relater la ségrégation par une jeune fille émergeant à peine de la naïveté de l’enfance. Curieusement, Toni Morrison employait concomitamment le même procédé, alors novateur, pour son premier et peu remarqué roman L’oeil le plus bleu. Cet inégal éclat de leurs premiers pas ne devait pas empêcher la seconde écrivain de faire la formidable carrière que l’on sait, et la première de sombrer dans l’oubli.

La pauvreté et le racisme ayant chassé les Meriwether de leur sud rural pour les envoyer tenter leur chance dans le nord, Louise et ses quatre frères grandissent à Harlem pendant la Grande Dépression, entre un père gardien d’immeuble et une mère femme de ménage. Malgré les moyens modestes de la famille, Louise accède à l’enseignement supérieur, devient journaliste littéraire pour un journal noir, puis scénariste à Hollywood, avant d’enseigner l’écriture créative à l’université tout en s’impliquant dans divers mouvements militant pour la cause noire. Parmi ses essais, romans, et surtout ouvrages pour la jeunesse, c’est sa première parution, Papa courait les paris, qui fait sa notoriété. Cette peinture de la vie de plus en plus difficile au sein du ghetto noir de Harlem, alors que la crise des années trente réduit les hommes au chômage et leurs épouses à quémander une maigre aide sociale, puise largement dans ses souvenirs d’enfance.

Entre deux petits boulots, le père de Francie est de plus en plus souvent sans ressources. Alors, il parie et joue les intermédiaires à la loterie des nombres, rejoignant la frange interlope des petits trafics en tout genre dont ses semblables se retrouvent à vivoter, sous le contrôle de la pègre et avec la complicité corrompue des autorités. Un gain sporadique, et ce sont quelques jours de bombance, trouées de joie dans un quotidien de plus en plus désespéré, de plus en plus dépendant d’allocations épongeant à peine l’ardoise honteuse grossie chaque mois chez les commerçants du quartier. Observant sa mère se débattre pour maintenir la famille à flot, pendant que son plus grand frère se mêle aux bandes de voyous qui traînent les rues et que le cadet, de plus en plus révolté par l’injustice et le racisme, se frotte aux émeutes qui secouent régulièrement un Harlem en proie aux violences policières, Francie passe du rire aux larmes avec l’insouciance de la jeunesse et, dans une narration d’un naturel confondant, tient la chronique des hauts et des bas de son entourage, peignant, avec une empathie toute de légèreté et de bonne humeur, un tableau plein de vie du quotidien, tissé de désespoir, de violence et de peur, des petites gens d’un quartier en plein naufrage.

En superposant deux points de rupture – l’éveil d’une toute jeune fille au sortir de l’enfance, au moment où la société américaine sombre dans la Grande Dépression –, Louise Meriwether réussit à la fois une peinture sociologique d’un des moments les plus sombres de l’histoire des Etats-Unis et un roman d’apprentissage plein de fraîcheur, où la découverte de la peur face aux dangereuses et injustes réalités de la vie n’empêche en rien une formidable joie de vivre. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

D’après Papa, Jocko était ce qui se faisait de plus important dans le milieu pour un homme de couleur depuis que les gangsters avaient repris la loterie des nombres. Et, selon Papa, les gangsters contrôlaient tout à Harlem – les paris, les putes et les maquereaux qui leur ramenaient de la chair fraîche.
Maman a grommelé : « Je croyais que le maire La Guardia avait promis de nettoyer tout ça.
- S’ils voulaient vraiment nettoyer cette ville, a répondu Papa, ils cesseraient d’arrêter les pauvres nègres qui essaient de décrocher le gros lot contre dix cents pour ne pas crever de faim. De quelle autre manière une homme de couleur peut-il ramasser six cents dollars après en avoir misé un seul ? Faut qu’ils empêchent les gangsters d’engranger les paris, ce sont eux qui empochent l’essentiel du fric. Mais les flics ne sont pas prêts à tuer la poule aux œufs d’or. Maintenant, arrête de te faire du mouron, Henrietta. Il ne m’arrivera rien, tu m’entends ? »
 

M. Edwards a remporté la mise après avoir parié deux dollars sur le 505 et déclaré qu’il  partait voir sa femme et son cousin Gabriel à La Nouvelle-Orléans. (…)
Mais M. Edwards n’a jamais vu un cent de son lot. Les banquiers changèrent le dernier chiffre pour un 6 quand ils découvrirent qu’une foule de gens à Harlem avait misé sur le même nombre. Un avion s’était écrasé la veille, et sa photo barrée d’un gros 505 sur une des ailes avait fait la une du News.
« C’est une honte de voir ces racketteurs changer un chiffre quand ça leur chante, s’est exclamé Papa. Comme si les chances à mille contre un de décrocher le bon numéro ne leur suffisaient pas. »
Pour M. Edwards, c’était bien plus qu’une honte. Fou furieux, il s’est rendu chez celui qui avait ramassé son pari pour exiger d’être payé et, pour le dérangement, il s’est pris deux balles. Trois jours plus tard, il est mort à l’hôpital de Harlem. (…)
Le gars qui a tiré sur M. Edwards n’a pas traîné bien longtemps derrière les barreaux avant qu’on le relâche. Selon papa, « quand les négros tirent sur d’autres négros, les flics s’en contrefoutent ».
 

Comme il n’y avait pas école le lendemain, j’ai veillé tard samedi soir. Maman et moi étions seules à la maison. Elle dans sa chambre à tenter de deviner quel numéro arriverait en tête le lundi suivant – Papa lui avait expliqué sa méthode -, moi installée à la table de la salle à manger, occupée à lire un livre de la bibliothèque, entourée de ma provision d’armes habituelle : marteau, tournevis et deux brosses à cheveux. En entendant un bruit suspect, j’ai balancé le marteau en direction de la cuisine et les rats se sont carapatés dans leur trou. Arrivée au dernier de mes projectiles, le leur ai abandonné le salon et suis allée me mettre au lit. Ces rats me flanquaient une peur bleue. Tout le monde a été mordu sauf moi. On raconte que, quand j’étais bébé, on me laissait dans un panier à linge au sommet de l’armoire pour me protéger.
Nos rats s’engraissaient en boulottant le poison que Maman disséminait une fois par semaine aux quatre coins de l’appartement sur des tranches de pommes de terre crues. Quant au soufre dont elle ne cessait de nous asperger, il ne servait absolument à rien. Un jour, ces rats ont pris en chasse le chat qu’on avait alors jusqu’à l’intérieur des murs du salon, et je suis prête à parier que ce même chat ne s’est pas arrêté de courir avant d’avoir atteint Brooklyn.
 
 
Le lendemain, les journaux racontaient en détail ce qu’il s’était passé. J’ai tout lu. Un adolescent portoricain âgé de seize ans avait bien volé un couteau chez Kress, mais les flics ne lui avaient pas tiré dessus, ils l’avaient embarqué et jeté en prison. Bref, l’émeute avait démarré de là, et trois mille Noirs ont brisé deux cents vitrines et résisté à cinq cents poulets. On dénombrait une centaine de blessés et un mort.


Papa nous a lu ce qu’Adam Clayton Powell Junior avait à dire. D’après Adam, les gens de couleur étaient en colère parce qu’ils n’avaient pas d’emploi et qu’ils étaient discriminés du berceau à la tombe, voilà pourquoi ils se soulevaient. Ils ne pouvaient espérer obtenir un boulot de chauffeur de bus dans leur propre quartier, de livreur de lait dans Harlem ou dans les boutiques de la 125e Rue. Et en colère, ils l’étaient aussi à cause de l’affaire Scottsboro, et parce que Mussolini bottait les fesses des Ethiopiens pendant que la Société des nations regardaient ailleurs. Adam ne l’expliquait pas exactement de cette manière, mais c’était ce qu’il voulait dire. Et il disait également que les loyers étaient plus hauts à Harlem que n’importe où ailleurs dans la ville, que tous ces immeubles n’étaient rien d’autre que des trous à rats, que c’était une honte et que Dieu savait que c’était la vérité.
Papa a tourné la page. « Encore un mort, s’est-il exclamé. Ecoutez ça : « Mort d’une cinquième victime des émeutes. Kenneth Hobston, seize ans, un Noir résidant 204, Saint-Nicholas avenue, a succombé à une blessure par balle survenue au cours de l’émeute hier à l’hôpital de Harlem. L’agent John McDonald a déclaré avoir tiré dans un groupe de gamins qui fuyaient un magasin qu’ils avaient pillé. Mais, d’après d’autres témoins, Hobston ne faisait qu’assister aux événements. Le garçon a été abattu d’une balle dans le dos. Le chef de la police a promis d’enquêter sur le sujet. Il s’agit du cinquième décès suite aux émeutes de la semaine dernière. »
- C’est une honte, s’est écriée Maman. Mort à seize ans. Mais pourquoi ?
- Et le chef de la police va enquêter, a ajouté Papa. Ce que ça veut dire, c’est qu’il va blanchir le flic en question. Cinq morts dont quatre noirs. Je ne sais pas quel est leur problème, à ces négros du nord de la ville. Même en émeute, ils n’y connaissent rien. Tout ce qu’ils font, c’est de faire buter en défonçant des vitrines et en jouant aux vandales. C’est pas ce qui va changer les choses. 


 

mercredi 12 juillet 2023

[Whitehead, Colson] Harlem Shuffle

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Harlem Shuffle

Auteur : Colson WHITEHEAD

Traduction : Charles RECOURSE

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2021
                  en français en
2023
                  (Albin Michel)

Pages : 432

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Petites arnaques, embrouilles et lutte des classes… La fresque irrésistible du Harlem des années 1960.

Époux aimant, père de famille attentionné et fils d’un homme de main lié à la pègre locale, Ray Carney, vendeur de meubles et d’électroménager à New York sur la 125e Rue, « n’est pas un voyou, tout juste un peu filou ». Jusqu’à ce que son cousin lui propose de cambrioler le célèbre Hôtel Theresa, surnommé le Waldorf de Harlem…
Chink Montague, habile à manier le coupe-chou, Pepper, vétéran de la Seconde Guerre mondiale, Miami Joe, gangster tout de violet vêtu, et autres flics véreux ou pornographes pyromanes composent le paysage de ce roman féroce et drôle. Mais son personnage principal est Harlem, haut lieu de la lutte pour les droits civiques, où la mort d’un adolescent noir, abattu par un policier blanc, déclencha en 1964 des émeutes préfigurant celles qui ont eu lieu à la mort de George Floyd.

Avec Harlem Shuffle, qui revendique l’héritage de Chester Himes et Donald Westlake, Colson Whitehead se réinvente une fois encore en détournant les codes du roman noir.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né à New York en 1969, Colson Whitehead est l’un des écrivains américains les plus talentueux et originaux de sa génération. Son roman Underground Railroad, a fait sensation : récompensé aux Etats-Unis par le National Book Award, le prix Pulitzer et le prix Arthur C. Clarke, et plébiscité par les libraires français comme le meilleur roman étranger de la rentrée 2017, il a été traduit dans plus d’une trentaine de langues et est en cours d’adaptation télévisuelle par Barry Jenkins. Nickel Boys, élu « Meilleur Livre de l’année » par l’ensemble de la presse américaine, a lui aussi été récompensé par le Prix Pulitzer.

 

 

Avis :

Deux fois couronné du Prix Pulitzer, Colson Whitehead change de genre avec cette fois une histoire de gangsters au coeur de Manhattan. Au rythme dansant d’une vieille chanson de R’n’B adaptée par les Rolling Stones dont il fait le titre de son roman, il nous emmène dans le Harlem des années soixante, quartier noir marqué par la pauvreté et la criminalité, foyer de la lutte pour l‘égalité des droits civiques, mais aussi de la culture afro-américaine.

Marié et père de famille, Ray Carney est propriétaire d’un magasin de meubles sur la célèbre 125e rue. Ce fils de malfrat, bien décidé à rompre avec l’exemple paternel, rêve de respectabilité et cultive deux ambitions : accéder à un logement plus décent que leur petit appartement coincé au ras du métro aérien, et déjouer le mépris de sa belle-famille de condition bourgeoise et à la peau plus claire. Pour se donner un petit coup de pouce et parce qu’il ne sait rien refuser à son cousin Freddie, éternel abonné aux quatre cents coups, il accepte quand même de jouer les receleurs, pensant se maintenir, à force de discrétion précautionneuse, à la lisière du tissu de trafics et de petits crimes qui sous-tend la vie du quartier.

C’est sans compter les entreprises de plus en plus hasardeuses de l’incorrigible Freddie. Embarqué dans un casse foireux, le voilà qui se retrouve dans le collimateur de la pègre, puis, une aventure en appelant une autre, aux prises avec des adversaires toujours plus puissants et dangereux. Des petites frappes aux requins de la finance et de l’immobilier, en passant par les policiers et les banquiers corrompus réclamant leurs enveloppes, tout le monde trempe plus ou moins dans l’illégalité au gré de ses intérêts, derrière les façades respectables des avenues bourgeoises comme dans les rues les plus mal famées.

Tout l’art de Colson Whitehead consiste à peindre par petites touches, non pas un univers du crime spectaculaire et sensationnel, mais une réalité tristement et ordinairement entachée d’une délinquance à bas bruit, chacun cherchant à tirer son épingle du jeu dans le quotidien sans éclat d’un quartier en déliquescence. Ainsi, en filigrane du parcours chaotique des personnages, au fil de mille détails authentiques et soigneusement choisis, se révèle peu à peu le véritable sujet du livre : une peinture d’un Harlem alors en cours de ghettoïsation, ses bâtiments de plus en plus délabrés et insalubres, ses commerces progressivement abandonnés, la bourgeoisie noire laissant la place à une population nettement plus déshéritée, frappée par la ségrégation, le chômage et la pauvreté, dans un contexte favorisant la circulation de la drogue, la violence et la criminalité. Ne manquent pas au tableau les mouvements de contestation qui se mettent à secouer le quartier, comme après le meurtre d’un adolescent par un policier en 1964.

Bien plus que pour son action tragi-comique autour d’un personnage champion de la nage entre deux eaux, c’est pour l’exactitude et la vivacité de son évocation d’Harlem, ville dans la ville, que l’on appréciera ce roman truffé de détails socio-historiques colorés et marquants. En attendant la suite prévue pour cet été aux Etats-Unis et pour 2024 en français, l’on pourra poursuivre le voyage à New York en compagnie d’un autre grand amoureux de cette ville, avec lequel l’on pourra être tenté d’établir un parallèle : Colum McCann - Les saisons de la nuit, ou Et que le vaste monde poursuive sa course folle. (4/5)

 

 

Citations :

Malgré la compagnie de ses beaux-parents, Carney aimait venir dans leur maison de Strivers’ Row, « l’Allée des Travailleurs ». Enfant, il admirait ces demeures de brique jaune et de pierre blanche immaculée parachutées en plein Harlem. Vus depuis la 8e Avenue, les trottoirs étaient toujours balayés, les caniveaux débouchés, et les ruelles séparant les maisons lui apparaissaient comme des territoires intrigants. Un pâté de maisons qui avait son propre nom, ce n’était pas courant. Comment pourrait s’appeler son vieux bloc d’immeubles de la 127e Rue ? Crooked Way, « la Voie des Escrocs ». Le travailleur d’un côté, le voyou de l’autre. Les travailleurs tendaient vers une vie plus belle – qui existait peut-être, ou peut-être pas – quand les escrocs magouillaient pour détourner le système en place. D’un côté le monde tel qu’il aurait pu être, de l’autre le monde tel qu’il était. Mais Carney se montrait peut-être un peu trop radical. Nombre d’escrocs étaient de grands travailleurs, et nombre de travailleurs trichaient avec la loi.
 

Et puis, un jour, quelqu’un avait eu l’idée de créer un grand parc dans le centre de Manhattan, une oasis au sein de la jeune métropole grouillante. Plusieurs sites furent proposés, rejetés, reconsidérés, jusqu’à ce que les autorités blanches optent finalement pour un vaste rectangle au cœur de l’île. Cet emplacement était déjà habité ; aucun problème. Les citoyens noirs de Seneca Village étaient propriétaires, ils votaient, ils avaient une voix. Pas assez forte, cependant. La municipalité les expropria, rasa les maisons, et on n’en parla plus. Les habitants s’éparpillèrent dans différents quartiers, différentes villes où ils pourraient repartir de zéro, et New York eut son Central Park.
 

Alma était issue d’une lignée comparable : plusieurs générations de professeurs et de médecins, un oncle qui avait été le premier Noir admis dans telle université de l’Ivy League, un cousin qui était le premier Noir diplômé de telle faculté de médecine. Premier ceci, premier cela. Des Noirs fiers et conscients des enjeux raciaux jusqu’à un certain point – suffisamment clairs de peau pour passer pour des Blancs, et un peu trop pressés de vous le rappeler. En donnant la becquée à May, Carney vit sa main sur la joue de sa fille. May avait la peau sombre, comme lui. Il se demanda si Alma était toujours révulsée par la couleur de sa petite-fille, déçue qu’elle ne soit pas aussi claire qu’Elizabeth. Il l’avait vue tiquer dans la chambre d’hôpital après l’accouchement. Tous ces efforts, et regarde qui elle épouse. Lorsqu’elle contemplait le ventre de sa fille, Alma se demandait-elle quel sang l’emporterait cette fois ?
 
 
Elle était chez Black Star Travel depuis deux mois. Il aimait le sérieux de sa voix quand elle parlait de son travail, de l’urgence de sa mission. Black Star organisait des voyages d’affaires et d’agrément pour une clientèle de couleur, réservant des chambres dans des hôtels déségrégués appartenant à des Noirs, aux États-Unis et ailleurs, principalement dans les Caraïbes, à Cuba et à Porto Rico. L’agence sélectionnait aussi des spectacles à ne pas rater ; conseillait des banques, des tailleurs et des restaurants accueillants ; listait les théâtres de La Nouvelle-Orléans et d’ailleurs qui disposaient de sièges pour les Noirs et ceux qui leur fermeraient la porte au nez.  
L’Amérique était un grand pays souillé par des régions faisandées où régnaient l’intolérance et la violence raciales. De la famille à aller voir en Géorgie ? Voici des itinéraires sûrs, qui évitent les patelins interdits aux Noirs après le coucher du soleil et les comtés de petits ploucs racistes dont vous risquez de ne pas sortir vivants. Vous auriez intérêt à faire un détour de quatre-vingts kilomètres pour dormir au Hanson Motor Lodge, et à prendre la route vers dix-sept heures si vous voulez revenir indemnes. 


Le mal était parti du Mam Lacey’s et s’était propagé par capillarité. Jadis, c’était un bloc d’immeubles propre et accueillant, une rue joliment peinte où les enfants jouaient au ballon. À présent les fenêtres du Lacey’s étaient brisées, les immeubles attenants, déserts et condamnés, souffraient de la même malédiction, et les deux suivants n’avaient déjà plus l’air nets. Carney fronça les sourcils. Le fléau du délabrement, qui sautait d’un endroit à l’autre à l’image des puces de lit.


« Nous l’avons oublié, mais avant l’invention de l’ampoule électrique il était courant de dormir en deux temps, leur expliqua Simonov. On se couchait peu après le coucher du soleil, une fois qu’on avait terminé le travail du jour – pourquoi rester debout quand on n’y voit plus rien ? Et puis on se réveillait pour quelques heures autour de minuit, avant la deuxième phase de sommeil qui durait jusqu’au matin. C’était le rythme naturel du corps, jusqu’au jour où Thomas Edison nous a permis d’organiser notre emploi du temps à notre guise. »
Simonov leur expliqua que les Britanniques appelaient cet intervalle the watch, le tour de garde, et les Français la dorveille, contraction de dormir et veiller – le professeur l’épelait dorvay. On en profitait pour s’adonner à diverses occupations : lire, prier, faire l’amour, avancer un travail urgent ou s’offrir un loisir mérité. C’était un répit à l’écart du monde et de ses exigences, un creux dédié aux affaires personnelles que l’on se ménageait à l’intérieur de ces heures perdues.


Le jeudi était le jour où Munson venait toucher son enveloppe hebdomadaire. Après le casse du Theresa, Chink Montague avait fait courir le nom de tous les fourgues d’uptown pour tenter de localiser le collier de sa chérie. Carney s’était retrouvé inscrit dans le bottin de la pègre, et Munson avait rappliqué.  
Lors de ce premier rendez-vous, l’inspecteur avait pardonné à Carney de ne pas avoir craché plus tôt au bassinet. « Vous ignoriez peut-être comment ça marche. Je vais vous expliquer.
– C’est vrai, je vends quelques articles de seconde main, avait dit Carney.  
– Je sais ce que c’est. Des trucs qui apparaissent sur le pas de la porte, ça arrive. Pas moyen de dire d’où ils viennent et ce qu’ils font là, mais ils sont là, comme des cousins qui ne servent à rien, et vous êtes bien obligé de vous en occuper. »  
Carney croisa les bras.  
« Je passerai le jeudi. Vous êtes là le jeudi ?  
– Sept jours sur sept, c’est écrit sur l’enseigne. 
– Le jeudi, alors. Toutes les semaines. Comme la messe. »   


« Voilà comment ça marche, dit-il. Il y a une circulation, un mouvement d’enveloppes qui fait fonctionner la ville. Mr Jones travaille dans les affaires. Il doit se montrer généreux, donner une enveloppe ici, une enveloppe là, une au commissariat, une encore ailleurs, histoire que tout le monde en profite. Et tout le monde reverse au-dessus ou en dessous. Sauf ceux qui sont tout en haut. Nous, en bas, c’est pas notre problème. Et puis il y a Mr Smith. Lui aussi il travaille dans les affaires, et si c’est quelqu’un d’avisé, s’il n’est pas idiot et s’il veut durer, il fait la même chose. Il fait profiter. La circulation des enveloppes. Qui peut dire lequel des deux est le plus important ? À qui est-ce qu’on doit jurer fidélité ? À Mr Jones ou à Mr Smith ? Est-ce qu’il faut juger un homme au poids de l’enveloppe ou bien à celui à qui il la donne ? » (...)
Munson semblait sous-entendre que Dixon achetait sa protection, qu’un autre dealer passait lui aussi à la caisse, et qu’il allait donc devoir réaliser une sorte d’arbitrage. (…)
 « Je vais me renseigner, conclut l’inspecteur. Pour les deux choses. Est-ce que Dixon a la cote en ce moment. Et est-ce que vos informations intéressent quelqu’un. »


À quelques kilomètres de là, dans le Queens, la Foire internationale célébrait les merveilles d’un avenir proche. Bien sûr, il avait adoré les gadgets épatants du Futurama – les bases lunaires aux lignes épurées et les stations spatiales qui orbitaient tranquillement, les complexes sous-marins –, mais il avait surtout été époustouflé par ce que l’humanité avait déjà accompli. Dans une salle, Bell Labs présentait des Picturephones qui vous montraient le visage de votre interlocuteur à l’autre bout de la ligne, et dans une autre des ordinateurs gigantesques qui communiquaient entre eux via des câbles téléphoniques. Dans le Space Park, on pouvait découvrir des répliques grandeur nature de la fusée Saturn V, du vaisseau Gemini et d’un module d’alunissage. Des objets inconcevables qui avaient voyagé dans le cosmos, traversé des distances faramineuses, et qui en étaient revenus indemnes.
On n’avait pas besoin de partir aussi loin, et encore moins d’inventer des fusées à trois étages, des capsules habitées et une télémétrie ésotérique, pour découvrir ce dont nous étions capables. Il suffisait à Carney de marcher cinq minutes dans n’importe quelle direction, et les maisons de ville immaculées d’une génération donnée devenaient les maisons de shoot de la suivante, des taudis racontaient en chœur le même abandon, et des commerces ressortaient saccagés et détruits de quelques nuits d’émeutes. Qu’est-ce qui avait mis le feu aux poudres, cette semaine ? Un policier blanc avait abattu un jeune Noir de trois balles dans le corps. Le savoir-faire américain dans toute sa splendeur : on crée des merveilles, on crée de l’injustice, on n’arrête jamais.


Tandis que Munson s’attardait dans la pâtisserie, Carney se remémora la traque de Miami Joe, les couvertures et les planques dont Pepper lui avait appris l’existence. Des endroits qu’il n’avait jamais remarqués étaient soudain révélés, comme ces grottes qui se découvrent à marée basse et s’enfoncent dans l’obscurité. Pourtant, elles ont toujours été là, offrant un chemin caché vers les profondeurs. Cette tournée en compagnie du flic menait Carney dans des lieux qu’il voyait tous les jours, des établissements à deux pas du sien devant lesquels il passait depuis qu’il était enfant et qui n’étaient en réalité que des façades. Ces portes constituaient les entrées d’une ville différente – ou plutôt les différentes entrées d’une immense ville secrète. Proche de vous à tout instant, adjacente aux choses que vous connaissez, juste en dessous. Il suffit de savoir où chercher.  
Carney eut un petit rire et secoua la tête. Comme s’il n’avait rien à voir avec ça. Quand on connaissait le mot de passe, son magasin aussi était une porte donnant sur les bas-fonds. On ne peut pas savoir ce qui se trame dans la tête des autres, mais leur nature profonde n’est jamais cachée bien loin. New York était un immeuble miteux qui grouillait de monde et dans lequel vous n’étiez séparé de tous vos voisins que par une feuille de papier à cigarette.


L’humidité métamorphosait Park Avenue, nimbant d’un halo chaleureux les réverbères et les rangées de fenêtres. La rue paraissait moins hautaine. Mystérieusement clémente, comme un flic blanc qui vous laisse partir sans raison apparente. Ce quartier mettait Freddie mal à l’aise : les immeubles avaient une posture, une assurance, une confiance en leur force. Ils vous jugeaient en assénant que tout ce que vous pouviez revendiquer, tous vos combats et tous vos rêves n’étaient qu’une mauvaise contrefaçon de ce qu’ils possédaient, eux. (…)
« Je te revoyais en train de parler de Riverside Drive, dit Freddie à Carney. De m’expliquer que tu te sens bien là-bas. Le fleuve, la vue sur l’eau, ça fait relativiser. Y a nous, y a l’eau, et de l’autre côté y a encore de la terre et on fait tous partie du même truc. Park Avenue, avec tous ces vieux immeubles remplis de vieux Blancs, c’est pas pareil. C’est un canyon. Et les deux côtés n’en ont absolument rien à foutre de toi. S’ils voulaient, s’ils le décidaient, ils pourraient se serrer et t’écraser. T’es rien comparé à eux. »


Carney expliqua à Pepper qu’Elizabeth travaillait chez Black Star Travel, qu’ils durent présenter plus en détail car Pepper n’était « pas du style à prendre beaucoup de vacances ».  
Une partie du travail se résumait au bouche-à-oreille quotidien, aux conseils de survie qu’on s’échangeait dans le quartier. Le flic qui traîne sur la 6e Avenue, Rooker, il a très envie de se payer des Noirs. Mettez pas les pieds dans le quartier italien après dix-neuf heures. Ils peuvent te saisir ta maison pour un retard de paiement. Mais Black Star, de même que les autres agences et les divers guides de voyage destinés aux gens de couleur, diffusait ces informations cruciales et les mettait à la disposition de tous ceux qui en avaient besoin. Dans le bureau, sur une carte des États-Unis et des Caraïbes, les villes, villages et trajets homologués par Black Star étaient indiqués par des punaises rouges. Suivez l’itinéraire recommandé et vous serez en sécurité, vous mangerez tranquille, dormirez tranquille, respirerez tranquille ; méfiance si vous vous en écartez. À condition de s’y mettre tous, on réussira à renverser leur régime malfaisant. C’était une carte de la nation noire au sein du monde blanc, intégrée mais autonome, indépendante, dotée de sa propre Constitution. On doit se serrer les coudes, sinon on est perdus dans la nature.


Il descendit via Park Avenue. Il trouvait logique de suivre l’enfilade de taudis noirs de suie jusqu’à la 96e, où ils cédaient brusquement la place à un majestueux régiment d’immeubles résidentiels de renommée internationale, lesquels étaient remplacés à leur tour par des sièges sociaux monumentaux à partir de la 50e. Park Avenue ressemblait aux graphiques des manuels d’économie illustrant l’emplacement des entreprises florissantes, avec en abscisses le numéro des rues de Manhattan et en ordonnées le chiffre d’affaires. Voici un exemple de croissance exponentielle.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 
 

 

 

mardi 16 mai 2023

[Seethaler, Robert] Le dernier mouvement

 




Coup de coeur 💓

 

Titre : Le dernier mouvement
            (Der letzte Satz)

Auteur : Robert SEETHALER

Traduction : Elisabeth LANDES

Parution : en allemand en 2020,
                  en français (Sabine
                  Wespieser) en 2022

Pages : 128

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Sur le pont du paquebot qui le ramène en Europe après une ultime saison à New York, Gustav Mahler laisse dériver ses pensées. À cinquante ans, il est un compositeur adulé et le chef d’orchestre le plus réputé de son temps, mais son corps souffrant lui rappelle que la fin est proche. Emmitouflé dans une épaisse couverture, l’œil rivé sur la mer grise, son esprit dévide des souvenirs, surgis à la faveur d’une sensation fugace – le cri d’une mouette, l’ombre d’un nuage…

Robert Seethaler excelle à suggérer en quelques traits le pur bonheur des étés à la montagne, tout comme, dans un registre bien différent, la décennie pendant laquelle Mahler a réformé et dirigé l’Opéra de Vienne. L’amour tourmenté du musicien pour sa femme Alma, son chagrin à la mort de sa fille aînée et, bien sûr, la haute conception de son art traversent ce texte aussi bref que profond.
Sans la moindre emphase, l’écrivain restitue la légendaire exigence du maître, bourreau de travail malgré sa faible constitution, de même que sa quête permanente de la beauté.
C’est sans doute de son apparente simplicité que cet intense roman tire sa force. Les rares mots échangés face à l’océan entre l’illustre passager et le jeune garçon de cabine chargé de veiller à son bien-être sont à cet égard exemplaires.
Portrait tout en intériorité d’un artiste dont le génie ne s’est jamais tari, Le Dernier Mouvement est également une poignante méditation sur la puissance de la création.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Robert Seethaler est né en 1966 à Vienne. Écrivain de renom outre-Rhin, il est également acteur et scénariste, et vit désormais à Berlin. Sabine Wespieser éditeur publie son œuvre en France depuis 2014.
Le Tabac Tresniek 
(2014 ; paru en allemand en 2012 sous le titre Der Trafikant) a remporté dans les pays germanophones un grand succès, et en France un bel accueil critique et public. 
Une vie entière (2015 ; Ein ganzes Leben, 2014 en allemand) a valu à Robert Seethaler le statut de meilleur auteur de l’année décerné par les libraires d’outre-Rhin et l’a imposé en France et ailleurs comme un des romanciers de langue allemande les plus importants de sa génération. 
Le Champ (2020 ; Das Feld, 2018 en langue originale) a connu en Allemagne, ainsi qu’en Autriche, un succès retentissant (plus de 300 000 exemplaires vendus à ce jour) et est traduit dans une quinzaine de langues. Il confirme la profondeur du talent de l’écrivain, capable de mener avec une grande simplicité son lecteur au plus près de ses émotions.
Le Dernier Mouvement
 (Der letzte Satz, 2020 en Allemagne) paraît chez Sabine Wespieser éditeur au mois de février 2022.

 

 

Avis :

1911. Gustav Mahler se repose, fragile silhouette de vieillard emmitouflée dans ses couvertures, sur le pont du transatlantique qui le ramène en Europe après une ultime saison à New York. Il n’a que cinquante ans, mais, malade et perclus de douleur, celui que tous considèrent comme un compositeur de génie et le plus grand chef d’orchestre de son temps, voit ses jours désormais comptés. Pendant que son épouse et sa fille, comme déjà lointaines, vaquent à leurs occupations quelque part à l’intérieur du navire, il laisse son esprit divaguer au gré de ses réminiscences, à peine rattaché au présent par la discrète mais vigilante présence du jeune garçon mis à son service par la compagnie maritime.

A quoi se résume une vie ? A tant de choses, et à la fois si peu, tant Robert Seethaler est parvenu à l’exprimer tout entière en quelques images significatives. Sans quasiment parler de cette musique dont il fait dire à Mahler que les mots sont impuissants à la décrire sauf quand elle est mauvaise, évoquant avec une sobriété confondante de naturel et de puissance suggestive les quelques traits qui suffisent à laisser sentir la personnalité et la vie qui se sont tant entremêlées à l’oeuvre, l’écrivain transcende les faits historiques pour nous faire pénétrer l’âme, si passionnée et si exigeante, du compositeur visionnaire qui bouscula son époque et s’imposa comme un prodige de l’orchestration.

Drôle parfois, comme lorsque se rencontrent un Mahler exaspéré et un Rodin mal embouché, la narration se fait le plus souvent poignante, alors que l’esprit de celui que la maladie a prématurément vieilli garde toute sa vigueur et sa lucidité. Du bonheur simple des étés à la montagne au travail acharné et méticuleux du maître qui réforma l’Opéra de Vienne, de son amour torturé pour son épouse Alma, tombée dans les bras d’un amant plus jeune et plus disponible, à l’incommensurable chagrin de la perte de sa fille aînée, emportée par la diphtérie à l’âge de cinq ans, c’est toute une vie qui dans ce corps usé palpite encore, et qui, quand elle s’éteindra tout à fait, cédera la place à l’imposante éternité d’un chef-d’oeuvre qui nous dépasse. Alors, peut-être ou peut-être pas, pour nous comme, au lecteur d’en décider, pour le jeune et modeste employé placé par le hasard à la croisée d’un autre monde, continuera à vivre « l’indescriptible » musique de « Monsieur le directeur » Gustav Mahler.

Si la musique se vit et ne se décrit, il en est de même pour cet émouvant roman qui sait si bien, en un minimum de mots et avec une impressionnante puissance suggestive, nous ouvrir l’âme d’un homme qui repoussa jusqu’à l’épuisement les limites de son art. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Gustav Mahler est une petite flamme qui vacille dans la tourmente de son propre désespoir. Quelque pisseur de copies l’avait ainsi décrit, la « petite flamme » renvoyant bien évidemment à sa frêle carrure et à sa taille, qui n’excédait pas le mètre soixante. Il avait éclaté de rire et déchiré la feuille en morceaux. Mais, dans son for intérieur, il savait bien que le pisseur de copies avait raison. À même pas cinquante ans, il était un mythe, le plus grand chef de son époque, et peut-être même de toutes celles qui suivraient. Mais cette gloire, il la payait du désastre d’un corps qui se consumait lui-même inexorablement.
 
 
Il avait entendu dire un jour que chaque cellule du corps humain était remplacée plusieurs fois au cours d’une vie, si bien qu’au bout de quelques années déjà ne subsistait plus rien de votre corps initial. Une perpétuelle renaissance en miniature en quelque sorte. Mais alors, si les différentes parties étaient ainsi soumises à un échange permanent, pouvait-on encore concéder au tout quelque chose qui fût de l’ordre de la continuité ? Un soi pérenne, dont le noyau et l’essence seraient inaltérables ? Le chef Gustav Mahler à la réputation mondiale était-il encore la même personne que le jeune directeur récemment nommé de l’Opéra de Vienne qui s’asseyait, jadis, dans ce fauteuil à bascule, sous ce lustre en cristal ? Ou que le petit Juif de six ans, un chapeau plat à la main et une expression de tristesse infinie dans le regard, qu’on voyait sur la photo sauvée à l’instant, in extremis, du transfert au garde-meuble par Alma ?
 
 
Il eut un rire bref. Rodin claqua une motte d’argile sur le buste et marmonna quelque chose d’inintelligible.
« Pardon ? dit Mahler.
– Si monsieur voulait bien avoir l’obligeance de rester immobile, traduisit Claire de Choiseul.
– C’est bon, dit-il.
– Non, justement, cela n’est pas bon, dit Claire. Nous voulons que le travail avance, n’est-ce pas ?
– Qui ça nous ?
– Nous tous ici dedans et la plupart d’entre nous dehors. Tant que nous n’avançons pas ici dedans, le monde dehors tourne au ralenti.
– Puisse-t-il cesser complètement de tourner, dit Mahler. Voilà qui réglerait bien des choses.
– Ne l’écoutez pas, intervint Alma. Il est un peu fatigué.
– C’est faux, objecta Mahler. Je n’ai jamais été aussi en forme.
– Tais-toi ! dit Rodin. Tais-toi, putain ! *
– Que dit-il ? demanda Mahler.
– Il vous prie encore instamment de rester immobile, dit Claire. La journée n’est pas terminée.
– Elle semble même partie pour être interminable, dit Mahler. Mais bon, je m’en vais rester assis sans bouger. Jusqu’à ce que mort s’ensuive.
– Gustav, s’il te plaît, fais un effort !
– Mais pourquoi donc, c’est la solution : rester immobile jusqu’à la fin des temps. Vous pourrez m’embaumer ou m’empailler ou les deux. Ça nous épargnera tout ce travail avec ce buste. Sans parler du coût.
– Ne l’écoutez pas, dit Alma.
– Nous faisons notre possible, dit Claire.
– Mais sûrement pas l’impossible, dit Mahler.
– De quoi parlent-ils, ces idiots ? *» demanda Rodin.
Ses yeux étaient injectés de sang, les poils de sa barbe tressaillaient autour de sa bouche.
« De rien, dit Claire. Monsieur fantasme sur la mort *. »
Rodin secoua la tête. Puis il se leva, marcha vers la sculpture à moitié terminée d’un satyre qui émergeait du sol, et lui asséna un coup de pied magistral. Il ne se calma que lorsque Claire se fut approchée doucement de lui par-derrière, pour lui passer les bras autour du cou et lui souffler quelques mots à l’oreille d’une voix contenue mais pressante. Sans un regard pour le satyre anéanti, il revint au buste. Il rectifia encore une fois la racine des cheveux, passa l’index en travers du front, puis il s’affaissa sur lui-même, le souffle rauque, et ferma les yeux.
« Qu’est-ce qui se passe encore, maintenant ? demanda Mahler.
– Le maître a terminé, dit Claire en se levant de sa chaise. Il faut que cela sèche à présent et que ce soit moulé. Le buste vous arrivera par la poste.
– Et l’histoire finit bien, à la bonne heure, s’écria Mahler en sautant de son trépied. Allons-y, Alma ! »
(* en français dans le texte)
 
 
La mer n’est jamais ton amie, lui avait dit un vieux marin. Elle ne te veut ni bien ni mal, elle ne veut strictement rien. Elle n’a pas l’ombre d’une intention, quand elle te tue d’une seule lame.


« Désirez-vous encore un peu de thé ? » demanda le jeune homme. Il avait ôté sa casquette, Mahler voyait le bleu du ciel dans ses yeux.
« Tu restes assis tout le temps en bas des marches ? demanda-t-il.
– Pas tout le temps, dit le garçon.
– Qu’est-ce qu’ils t’ont dit de moi ?
– Ils ont dit que vous étiez célèbre. À cause de la musique. Et que je dois veiller sur vous. Que vous n’ayez pas froid. Que le thé ne soit pas trop chaud. Ce genre de choses.
– Mais il faut que le thé soit chaud.
– C’est comme vous le souhaitez.
– D’ailleurs c’est complètement idiot qu’il n’y ait pas de thé blanc russe sur ce bateau.
– Je ne savais même pas que cette sorte de thé existait. Il est bon ?
– C’est le meilleur. Il apaise l’âme.
– Alors je m’en procurerai dès que nous serons à terre. Et la prochaine fois que vous voyagerez avec nous, je vous servirai tous les jours une tasse de thé blanc russe.
– C’est très obligeant de ta part, dit Mahler. Je crois que tu iras loin.
– Je ne sais pas si c’est ce que je veux. Qui va loin, arrive tard.


C’est quel genre de musique, celle que vous faites ? Vous pourriez m’en parler ?
– Non, on ne peut pas raconter la musique, il n’y a pas de mots pour ça. Dès qu’on peut décrire la musique, c’est qu’elle est mauvaise.
 

La mort elle-même n’était qu’une idée de vivants. Tant qu’on pouvait se l’imaginer, elle n’était pas encore là. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :