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mardi 16 juillet 2024

[Vilain, Philippe] La Malédiction de la Madone

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La Malédiction de la Madone

Auteur : Philippe VILAIN

Parution : 2022 (Robert Laffont)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Assunta Maresca, dite Pupetta, grandit à Naples, dans les années 1950, sous la coupe d’un père mafioso. Mais Pupetta, la « petite poupée », ne craint rien ni personne.
À dix-neuf ans, alors qu’elle participe à un concours de beauté, son destin bascule. Elle rencontre l’amour de sa vie, Pasquale Simonetti, un boss de la Camorra, qui tombe sous le charme de cette Napolitaine sulfureuse. Le mariage est vite officialisé et rien ne peut contrarier le bonheur de ce couple. Si ce n'est l'assassinat de Pasquale, quatre-vingts jours après la cérémonie. 
Pour Pupetta, l’heure de la vendetta a sonné. Son histoire ne cesse alors d’affoler la rumeur de la ville, car cette Madone vengeresse incarne à la fois le courage et l’honneur, la passion et l’héroïsme, mais également toute l’ambiguïté de Naples, à feu et à sang.
 
Inspirée de faits réels, La Malédiction de la Madone est le portrait fidèle et fascinant de cette pasionaria autant vénérée que redoutée.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Philippe Vilain est l’auteur de nombreux romans, comme Paris l’après-midi (Grasset, 2005, prix François-Mauriac), Pas son genre (Grasset, 2011, adapté au cinéma), La Femme infidèle (Grasset, 2013, prix Jean-Freustié) et Un matin d’hiver (Grasset, 2020), ainsi que d’essais remarqués. Il dirige la collection « Narratori francesi contemporanei » aux éditions Gremese à Rome.

 

 

Avis :

Il y a un peu plus de soixante ans, un procès qui passionna l’Italie condamnait la Napolitaine Assunta Maresca, surnommée Pupetta, pour avoir vengé le meurtre de son mari mafioso. Philippe Vilain fait revivre cette histoire d’amour et de vendetta, sur le fond misérable et violent d’une ville alors encore marquée par les séquelles de la guerre et mise en coupes réglées par une Camorra déstructurée en une myriade de clans rivaux.

Fille d’un contrebandier de cigarettes, Pupetta est remarquée lors d’un concours de beauté par l’un des nouveaux patrons de la mafia, Pasquale Simonetti, un guappo qui s’est imposé dans le racket alimentaire en cette période de pénurie d’après-guerre, et qui maintenant fait si bien la loi sur la région que c’est à lui que l’on vient même demander justice. Ainsi cet épisode, resté dans les annales, où il contraint un homme à épouser la fille qu’il a abandonnée enceinte : « J’ai dix mille lires dans ma main, je dois les dépenser en fleurs : tu préfères que j’en fasse quoi, que je les dépense pour ton mariage ou pour tes funérailles ? »

Elle-même très vite enceinte de ce « seigneur du crime, justicier et généreux », à la « réputation d’homme juste », Pupetta l’épouse en très grande pompe et, elle qui aspirait pourtant à une vie différente de celle de sa mère, accepte par passion de subir à son tour la malédiction attachée à toute femme de mafieux : « c’est écrit d’avance : ou bien il ira en prison, ou bien il mourra ». De fait, autant admiré que craint et jalousé, Pasquale Simonetti est abattu par un sicaire de son associé, moins de trois mois après les noces. Seule, déjà veuve à vingt ans et bientôt mère, l’impétueuse Pupetta décide de se venger. Acte passionnel et crime d’honneur, son geste prémédité et assumé qui lui fera déclarer lors de son retentissant procès : « Je le referais ! », l’inscrira comme une héroïne dans la légende napolitaine, en même temps qu’il la condamnera à une lourde peine de prison.

Excellant à recréer l’atmosphère de Naples et le rapport ambigu de la ville avec le crime organisé, Philippe Vilain redonne efficacement vie à cette « petite poupée », promise au sort effacé et soumis des femmes de sa ville et de sa génération, et qui devint pourtant, au fil d’un destin sulfureux noué autour d’un caractère fier et bien trempé, cette ambivalente figure de  « Madame Camorra », criminelle aussi réprouvée qu’adulée. La narration au passé et sans beaucoup de dialogues donne à ce portrait historique romancé la coloration sépia d’anciennes photographies, ou encore le contraste d’un vieux film en noir et blanc, que l’on redécouvre avec fascination et étonnement. Dommage que l’histoire s’arrête sur un léger sentiment d’inachevé, obligeant le lecteur, faute d’un épilogue qui aurait été le bienvenu, à chercher ailleurs la suite du parcours de Pupetta. Car, condamnée à dix-huit ans de prison, elle fut graciée en 1965 et connut encore bien des avanies en lien avec des activités criminelles… (4/5)

 

Citations : 

Elle devait se réveiller à cinq heures du matin pour ouvrir la pâtisserie, lever le lourd rideau de fer, nettoyer le sol, recevoir les commandes, les déballer, préparer la caisse. Surtout, elle trouvait injuste que ses frères soient exonérés de toutes ces corvées et qu’ils aient la permission d’arriver  au travail à neuf heures. Pourquoi n’avait-elle pas les mêmes droits qu’eux ? Simplement parce qu’elle était une femme ? Son père ne se justifiait pas : c’était ainsi, voilà tout, il était inutile de protester. Que la vie soit injuste, il lui aurait volontiers donné raison, il le savait mieux que quiconque, lui qui s’était extirpé seul de la misère. L’injustice, il l’avait éprouvée quand il avait dû travailler jeune aux abattoirs, quand il s’esquintait les mains à couper de la viande gelée dans des chambres froides, toutes ses blessures dont il n’avait jamais cru bon de parler ; comme la plupart des trafiquants, c’était par nécessité, pour échapper à la misère et éviter de trimer pour trois lires en usine, qu’il avait modifié ses plans de carrière au sortir de la guerre et fini par s’orienter vers la contrebande. Entre la pénibilité d’une activité peu rémunérée et la dangerosité bien tarifée d’une autre, son choix était tout fait.
 

Tous les Napolitains connaissaient Pasquale Simonetti, le Colosse, un guappo différent des autres, un vrai, reconnu pour sa loyauté, et qui, bien qu’il ne fût pas vieux, avait la nostalgie du temps pas si lointain où les bonnes manières étaient d’usage et le respect de la parole dominait. À l’époque, la diplomatie précédait les tirs, et les sommations devançaient les condoléances. Mais en quelques années, depuis la fin de la guerre, les choses avaient changé, et la situation était anarchique. Personne ne respectait plus personne. La Camorra s’atomisait en d’innombrables clans qui, tous, réclamaient leur territoire et leur part des juteux commerces de la contrebande. Dans un contexte où la criminalité augmentait en même temps que la misère et le chômage des quartiers, l’espoir de gagner facilement de l’argent, voire d’être riche, suscitait des vocations de tueurs.  Désormais, on flinguait à tour de bras, on tuait pour un rien ; les rues s’étaient mues en champs de tir, des ball-traps extraordinaires où des quidams mouraient gratuitement. Pour être accepté par un clan ou gravir la hiérarchie, les garçons apprenaient le crime, devaient démontrer leurs aptitudes et leurs compétences, leur détermination et leur courage, et passer des examens rudimentaires parmi lesquels « le tir au pigeon ». La consigne ? Commettre un meurtre en tirant sur un badaud, un citoyen de hasard, histoire de s’exercer. Des crimes de ce genre se gravaient dans les mémoires. Tous les Napolitains avaient soit entendu le récit, soit été témoins de ces scènes spectaculaires d’innocents tombant en pleine rue. Tous avaient en tête l’image effrayante d’une femme achevée à bout portant de cinq balles de revolver devant un restaurant. Parfois, les cibles n’étaient ni gratuites ni choisies au hasard : une vieille rancune, le souvenir d’une tromperie ou d’une infidélité, une impolitesse, un oubli de saluer, une susceptibilité à fleur de peau pouvait fournir le motif opportun d’une vengeance. Les motifs importaient peu d’ailleurs, pourvu que la mort survienne au terme de l’exercice. Si pour être recruté par un clan, un tel examen de passage était indispensable, si l’on souhaitait être enfin accepté et respecté, il restait à réussir le défi le plus noble, le plus difficile aussi, une sorte d’agrégation du crime : tuer un membre de sa famille – ce qui, dans un curriculum de criminel, distinguait, constituait la preuve d’un engagement solide et révélait la sincérité absolue du  candidat. Ainsi le nombre d’apprentis criminels se multipliait-il, formant de véritables gangs parés pour la guerre entre clans. Pouvoir compter sur des hommes prêts à se sacrifier afin de montrer la puissance du groupe et surtout protéger ledit groupe était fondamental.
 
 
En amour, les sentiments les plus vertueux sont louables mais ils ne suffiront pas à convaincre un chef de famille, qui donnera sa préférence au prétendant le plus argenté, brodant pour excuser les vices d’un bon parti et inventer des disgrâces à un mauvais.


Aucun mafieux n’est athée. Tous sont nés avec la religion, tous ont communié, tous sont baptisés, tous prient, tous se signent en passant devant une église, participent aux rituels, assistent aux messes, au mieux par foi, au pire pour parader et se rendre légitimes au sein de leur communauté. Certains se  révèlent prodigues, aidant les bonnes œuvres de la paroisse en échange de la bénédiction du bon Dieu. La misère des quartiers était si grande au sortir de la guerre que Dieu ne regardait pas trop la provenance des généreuses donations : quelques dizaines de milliers de lires réparaient les âmes, rachetaient les mauvaises consciences ou rendaient l’honneur d’un nom de famille. Être camorriste n’empêchait pas d’être catholique. Bénie par l’Église, la Camorra soutenait financièrement les familles et permettait de suspendre un temps la misère, d’offrir à tous le toit et le petit travail que la société leur refusait. Comment auraient vécu les pauvres de Naples sans leur mafia ? Qu’auraient fait les chômeurs sans ces aides providentielles, sinon mettre la ville à feu et à sang ? Simonetti et Maresca, par exemple, magouilleurs extraits de la misère, qu’auraient-ils pu espérer de leur vie sinon zoner dans leur quartier et abîmer leur santé sur des chaînes d’usine ? À quoi pouvaient-ils aspirer si ce n’est à demeurer pauvres et à subir l’injustice de leur naissance ? D’ailleurs, étaient-ils si différents de tous ces héritiers, devenus hommes d’affaires, qui avaient illégalement spéculé sur les ruines de la guerre pour monter leur entreprise et acquérir des biens immobiliers, tous ceux-là qui s’étaient scandaleusement enrichis ? Au moins, Maresca et Simonetti s’étaient construits sans l’aide de personne comme tous ces pécheurs du petit peuple que la malavita corrompt. Voilà comment raisonnait Pupetta, voilà  ce qu’elle avait appris à penser, voilà aussi pourquoi elle priait.


Ce n’étaient pas des hommes bavards, mais ils se comprenaient à coups de sous-entendus, qui donnaient tout leur sens à leurs phrases inachevées. Même leur grammaire était de contrebande.


Ma fille, tu te rends bien compte de ce que tu fais, j’espère ? Tu sais avec qui tu te fiances ? S’il se prend dix ans de prison, tu devras lui rester fidèle, et ce sera trop tard pour changer d’avis, tu devras lui sacrifier le reste de tes jours, tu le sais, ça, au moins ? Rappelle-toi la fois où ton père a été en prison, tu  sais combien ça a été difficile pour moi ? Mais c’est ainsi, j’ai choisi, j’accepte et j’assume. Mais toi, est-ce que tu parviendras à supporter cette situation, si par malheur il devait arriver quelque chose à ton gars ? Car c’est écrit d’avance : ou bien il ira en prison, ou bien il mourra. 


Une atmosphère délétère envahissait la ville. Tandis que toute l’Italie était menacée par la montée du fascisme, Naples était incendiée par une guerre féroce des clans camorristes. De Melito à Secondigliano, en passant par Forcella, Materdei, le Pallonetto et les quartiers espagnols, les différents secteurs s’entretuaient pour contrôler le racket de la contrebande, et les règlements de comptes, les tueries fabuleuses dignes des meilleurs westerns, les sauvageries des expéditions punitives, les saignées mémorables, les exécutions capitales se multipliaient. Avec l’hiver, on entrait dans la saison des guerres, une drôle de saison, une drôle de guerre entre Napolitains, qui grossissait les cimetières et réjouissait secrètement les armuriers, les conseillers funéraires et les fleuristes. Il n’y avait plus personne en ville le soir, sauf les ragazzi di strada dont les errances ne craignaient aucun danger. Ce n’était pas prudent de sortir, de promener son chien, de crâner sur le front  de mer avec de belles chemises et des robes indécentes. Alors, on se barricadait, tous volets fermés, des fois que des balles se perdent ; on se calfeutrait malgré la chaleur : quitte à mourir, autant choisir sa mort, autant que ce soit d’étouffement. On attendait les nouvelles avec un mélange de terreur et de curiosité, on allumait fébrilement le transistor ou le téléviseur, on voulait savoir qui était mort. Parfois, on reconnaissait certains visages de bons citoyens tombés sous les balles, un voisin, un commerçant du coin, et on se disait qu’on avait eu bien de la chance, parce que, à quelques minutes près, on aurait pu y passer. Et l’on ne parlait plus que de cela, du crime, de la guerre des clans, de la ville à feu et à sang, de la violence sacrée, des morts qui s’ajoutaient à la liste des disparus, des hommes en cavale, des barbares, des monstres, des criminels dont les photos s’exhibaient en première page des journaux. Naples jouit de sa puissance tragique.


Être incarcéré, c’est faire l’expérience du temps, c’est éprouver le temps qui coule en soi sans pouvoir l’arrêter, ni le tuer, ni le tromper, c’est savoir que la vie continue ailleurs, sans soi, malgré soi. Être incarcéré, c’est faire de soi le corps même du temps. De longues années d’enfermement sans voir la lumière, à mal dormir, à supporter les brimades, la violence verbale, les courbatures causées par les matelas de mauvaise qualité, les piqûres de puces et de moustiques, la constipation provoquée par la nourriture infâme, les caillots sanguins dus à l’immobilité, font faner les détenues de manière spectaculaire. Ainsi, les corps perdent leur silhouette, fondent ou grossissent, s’abandonnent ou  compensent ; même les cheveux de la jeunesse grisonnent, les peaux blanchissent et perdent parfois leur pilosité ; des dents tombent jusqu’à ravager la beauté des visages. Les caractères se corrompent. Des histoires circulaient à Poggioreale : une femme avait mis le feu à sa cellule ; un surveillant avait retrouvé l’une d’entre elles roulée en boule sous sa couverture, violée et défigurée par ses codétenues. L’équilibre est précaire en prison : une notoriété se perd à l’issue d’une bagarre, laquelle peut survenir pour rien – un mot de travers, un regard trop insistant, une insomnie, le manque de tabac, l’impossibilité de cantiner. Les calmants et les substances médicales, quand ils n’abrutissent pas, décuplent parfois la violence des détenues. Certaines d’entre elles vont jusqu’au suicide.
 
 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 

 


 

mercredi 29 juin 2022

[Sthers, Amanda] Le café suspendu

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le café suspendu

Auteur : Amanda STHERS

Parution : 2022 (Grasset)

Pages : 234

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Lorsqu’on commande un café à Naples, on peut en régler un second qui sera offert à qui n’aura pas les moyens de s’en payer une tasse. Il est indiqué sur l’ardoise du bar comme un café sospeso  : un café suspendu. Voici un récit composé de sept histoires que j’ai recueillies par bribes au café Nube pendant les quarante dernières années. Toutes sont liées par ce fil invisible qu’est le café suspendu.  Du côté de celui qui offre comme de celui qui reçoit, la vie passe dans cette tasse…
 
Le narrateur, Jacques Madelin, un Français installé à Naples après une déception amoureuse, passe le plus clair de son temps installé au café, juste en bas de chez lui, à prendre des notes en observant les personnes qui se croisent, se cachent ou se cherchent, les rencontres amoureuses ou amicales qui se tissent. La peau d’un crocodile de légende transformée en un étrange sac, une femme trompée qui s’arrange avec la maîtresse de son mari pour garder ce dernier, une jeune femme qui doit se débarrasser du foulard légué par sa grand-mère pour retrouver le goût de vivre, un écrivain aux mille visages, un homme qui a peur de dormir, et même un médecin chinois qui veut soigner les gens en bonne santé…

Tout en racontant des histoires pleines d’humanité, de fantaisie, de souvenirs, de récits historiques, légendaires ou imprégnés de psychanalyse, Jacques dessine au fil des pages un bouleversant autoportrait. C’est aussi un livre sur la charité, sur la manière dont la prodigalité se répercute sur nos destins. Le talent de conteuse d’Amanda Sthers fait merveille, alliant grâce poétique, peinture des sentiments et évocation d’une ville à l’atmosphère unique.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Autrice de romans, dramaturge, scénariste et réalisatrice de plusieurs long-métrages, on lui doit notamment, chez Grasset, Ma place sur la photo (2004), Chicken Street (2005), Les Promesses (2015) et Lettre d’amour sans le dire (2020). Ce dernier roman sort simultanément au Livre de poche.

 

Avis :

Jacques Madelin, le narrateur, est un Français installé à Naples depuis un amour de jeunesse malheureux. Agé aujourd’hui de soixante-douze ans, il est caricaturiste et habite un appartement au-dessus du café Nube, où il passe ses journées à noircir son carnet de notes et de croquis pris sur le vif. Quarante ans d’observation de la vie du quartier et de ses habitants lui ont enseigné l’âme humaine. Marqué par ce joli symbole de partage et de solidarité qu’est la coutume napolitaine du café suspendu, cette tasse que l’on règle en même temps que la sienne pour l’offrir à qui viendra sans avoir les moyens de payer, il s’en sert de fil conducteur pour se remémorer sept histoires dont il a été témoin.

C’est un véritable voyage à Naples que nous propose ce délicieux pêle-mêle d’anecdotes et d’impressions, qui peu à peu laisse entrevoir, en quelques portraits touchants, la vie intime des habitants d’un quartier, comme si l’on y vivait soi-même. Une épouse trompée, un médecin chinois déraciné, un jeune mafieux en fuite, une jeune fille aspirant au bonheur, un écrivain sans visage qui pourrait être Elena Ferrante, une femme légère, un homme insomniaque : autant d’être cabossés par la vie que le simple geste d’un café suspendu va relier, tissant insensiblement la cohésion d’une petite communauté, telle un village au sein de la grande ville.

Avec l’élégance et la délicatesse qui la caractérisent, la plume d’Amanda Sthers cisèle chacun de ces sept contes en petits concentrés d’émotion et de poésie. Si tous n’ont pas le même impact, y flottent toujours un parfum de mélancolie, l’impression d’existences aux rêves demeurés tristement hors d’atteinte. Ce sont les parcours d’êtres anonymes et invisibles, ceux à côté desquels on passe habituellement sans les connaître, et dont chaque partition n’en compose pas moins l’orchestre de la vie.

Une jolie tranche d’humanité, photographiée avec bienveillance dans un moment suspendu à observer le tourbillon de la vie des autres, et une amusante invitation au partage d'un roman... suspendu ! (4/5)

 

 

Citations : 

Lorsqu’on commande un café à Naples, on peut en régler un second indiqué sur l’ardoise du bar comme un café sospeso : un café suspendu, offert à qui entrera sans avoir les moyens d’en payer une tasse. Certains disent que cette tradition a été initiée lors des années douloureuses de la Seconde Guerre mondiale, elle serait née de l’habitude d’une bande de copains qui laissaient toujours un peu plus d’argent car ils ne savaient jamais lequel d’entre eux avait pensé à régler l’addition ; certains la font remonter au dix-neuvième siècle, lorsqu’il existait encore des cafetiers ambulants qui se promenaient avec deux gros récipients, l’un empli de café et l’autre de lait. Quand ils croisaient un malheureux, ils lui tendaient le café suspendu qu’un homme plus fortuné avait payé avec le sien, par solidarité et sans doute, dans ce pays imprégné de chrétienté, par charité. Un ami m’a dit que je me trompais, que c’est le fameux acteur Totò, proche de ses racines et généreux, qui en était l’instigateur. Peu importe son origine, le café sospeso vit encore aujourd’hui. On a beau faire une mauvaise réputation à Naples et recommander de prêter attention à son sac quand on s’y promène, il y a des tasses fumantes de générosité partout dans la ville.


Je ne suis pas un spécialiste mais jamais je n’ai goûté de café meilleur que dans le sud de l’Italie. Rares sont ceux qui s’asseyent pour boire leur café. Les petits déjeuners s’avalent au bar dans une cohue joyeuse, jus d’orange sanguine mêlé à la grenade débarrassée de ses pépins par une machine qui n’existe qu’à Naples, gourmandises englouties à la va-vite, du sucre plein les mains. Blagues à la criée. On croirait les salles de marchés boursiers de l’époque où tout le monde hurlait pour vendre et acheter. Nul ne veut rater cette plongée matinale dans la vie. Même les vieux se calent contre le comptoir. Sur les banquettes, on retrouve les dodus, ceux qui comptent rester, ceux qui doivent convaincre une femme de se déshabiller, un homme de signer un chèque, un père de les écouter enfin, et moi, assis avec mon stylo comme dans un bistrot français à ma place habituelle, à l’angle droit du café Nube. Certains retirent leurs alliances chaque matin. Quand une femme entre, il y a un frémissement dont elle se réjouit, les regards s’unissent pour célébrer sa beauté, les voix se font plus fortes sans agressivité. Il faut en être témoin pour comprendre comment les Napolitains regardent les femmes. Un sourire, un café et on s’en va dans la ville sous les yeux du Vésuve. Mauricio aime à me rappeler qu’il est considéré comme le volcan le plus dangereux du monde avec un ton de fierté, comme si cela glorifiait la masculinité napolitaine.


Il m’a fallu du temps pour comprendre que le monde des impressions dépasse de beaucoup celui que l’on considère comme réel. Il y a dans ce qu’on appelle l’intuition, la part essentielle de la vie. Nommez-la : instinct, sensation, atmosphère ; je pense tout simplement à l’espace qui contient l’amour, abrite la haine avant qu’elle ne se loge dans les poings, l’espoir qui fait courir plus vite, la peur aussi, le dégoût, la méchanceté, et le plaisir avant qu’il ne devienne orgasme. J’ai toujours su que mon ouvrage consistait à appréhender cette abstraction pour en faire des mots, des images, des valses d’émotion afin de lui donner une forme. Chaque artiste tire cette couverture invisible du côté qu’il croit être juste ; parfois il prend sa revanche sur la surdité des autres à ce qui l’a fait souffrir, souvent, il pense détenir le secret de la morale. Aujourd’hui, j’ai la conviction que faire le bien c’est avant tout accepter les émotions flottantes sans laisser leurs ondes sales nous articuler tels des pantins de chair. Maintenant que je vieillis, j’ai l’impression qu’une tasse de café suspendu a parfois plus de valeur qu’une œuvre d’art. Du côté de celui qui laisse comme de celui qui reçoit, la vie passe dans cette tasse qu’on tend dans son imaginaire ou qu’on accepte de mains inconnues. Ce qu’on offre, ce n’est pas un café, c’est le monde autour, du chahut à partager, des regards à croiser, des gens à aimer.
 
 
En Chine, les docteurs apprennent à anticiper la maladie, leur médecine consiste à vous maintenir en bonne santé, quand ils vous soignent c’est qu’ils ont échoué et vous ne les payez pas. Je l’ai appris du docteur Chen lui-même, ce jour où me rendre à son cabinet juste en bas de chez moi avait été une épreuve. Alors qu’il m’expliquait les rudiments de la médecine de son pays, son visage presque toujours impassible s’obscurcit et je crus détecter la retenue d’un sanglot. Il se reprit en tortillant sa moustache :         
« Avez-vous fait l’expérience récente d’une grande joie ou d’une grande peine ?         
— Non. Je ne pense pas. Aucun médecin ne m’a jamais posé ce genre de question.         
— Nous avons inventé la médecine en observant les êtres vivants et vous en disséquant des corps morts.         
— Ah… dis-je sans comprendre tout de suite le rapport. Non, je ne crois pas. Pas de joie ni de peine je veux dire.         
— Nous ne sommes pas des morceaux mais un tout. Les choses sont liées : l’esprit, l’âme, le corps entier, les organes entre eux. La maladie se manifeste pour nous dire que l’harmonie nous a quittés. Votre mal de gorge et le mien ne viennent pas du même endroit, voyez-vous ?         
— Avez-vous mal à la gorge aussi ?         
— Depuis que je suis arrivé en Italie, j’ai perdu mon harmonie, monsieur Madelin.         
— Puis-je vous aider à la retrouver ?         
— C’est moi le médecin, monsieur Madelin.         
— Certainement. » J’ajoutai un « désolé » car je vis que cela l’avait mis en colère.     
« C’est l’anniversaire ?         
— Pardon ?         
— Anniversaire de joie ou de peine ? »         
Je tremblais. C’était en effet l’anniversaire du décès de ma sœur dans des circonstances si violentes que personne dans ma famille n’en parlait jamais. Nous avions fait comme si elle n’avait jamais vécu. Je ne lui dis donc rien, mais je sentais qu’il savait déjà.


Dans la langue italienne, on emploie peu le futur. Les choses qui vont arriver sont déjà inscrites, on les formule au présent. Les outils d’expression des Italiens expliquent fort bien leur tempérament ; ils usent d’un passé formulé dans une syntaxe empreinte de nostalgie aiguë, d’un conditionnel baigné de belles promesses et d’un temps qui même présent reste hypothétique et flottant. Ferdinando ne parle que sa langue natale, le napolitain, version encore plus forte de la langue de l’immédiateté, de l’amour de la vie et comme on lui a interdit d’évoquer les jours d’avant, aujourd’hui est tout ce qui existe. La vie de Ferdinando, c’est maintenant, maintenant, maintenant. 


Ma vie filait sans que je la remplisse de rien de remarquable. La vacuité m’avait toujours obsédé et voilà qu’à quarante-trois ans, j’avais fait la moitié du chemin sans rien qui puisse me distinguer des autres êtres humains. J’étais resté prostré le premier mois de mes huit ans lorsque j’avais réalisé que la seule certitude de la vie était sa fin. Que l’amour, le succès, la peur, la joie, tout cela était en option mais que nous signions en prenant vie un pacte avec la mort qui rôdait dans notre sommeil, nos ébats, nos orgasmes, nos rires et nos retenues. C’est papi Marcel qui m’avait mis cela en tête. Je lui avais demandé « tu vas mourir papi Marcel ? » et il avait répondu « oui comme nous tous, mais pas ce soir ». Comme nous tous… et la compréhension intime de ma mortalité avait alors mordu ma chair. Une chose en moi le savait déjà mais je n’en n’avais jamais pris la pleine conscience. Un jour, je cesserai de voir, de respirer, de lécher mes lèvres, d’avoir mal au cœur. Je ne pouvais plus m’endormir sans que flottent dans mes rêves tous les corps de ma famille et de ceux que je connaissais, pendus au plafond, les pieds juste un peu au-dessus du sol. Je m’avançais entre ces quilles fantomatiques et je m’approchais de pieds plus petits, je reconnaissais les miens et je me réveillais en sursaut. Après plusieurs nuits d’effroi, mon corps refusa le sommeil, après plusieurs jours d’épuisement, je ne pouvais plus me rendre à l’école. J’ai un souvenir précis de tout cela mais pas de l’interruption de ma peur. M’étais-je habitué à l’idée de mourir ? M’avait-on adressé à un docteur ? Je ne sais plus comment je suis retourné à la vie. Ce que je sais c’est qu’un an après ma sœur est morte et j’ai su que c’était pour de vrai.


Nous, les écrivains, ne sommes que l’instrument d’une force qui nous dépasse, vous le savez bien. Nous réfléchissons, nous construisons, nous croyons travailler mais en fait nous ne sommes qu’une antenne réglée sur une fréquence qu’on appelle l’inspiration, nous écrivons sous la dictée. On peut croire en la littérature comme on peut croire en Dieu ou pas mais les livres sont là comme les églises, et ça doit vouloir dire quelque chose, non ?


— Je pense qu’être artiste, c’est être hanté. On croit que ça n’arrive qu’aux maisons mais ça arrive aussi aux gens, les gens hantés deviennent des écrivains.         
— … Ou alors on devient fou. Souvent les deux à la fois.


Quand je suis sorti, le sol s’est dérobé sous mes pieds. J’ai tenté de résister à la secousse, comme à bord d’un bateau dans la tempête, Naples et ses sœurs chaloupaient. Ça s’est arrêté un instant et la terre s’affola à nouveau comme un hoquet après un sanglot. Je suis tombé le visage sur les pavés qui ne cessaient d’exulter. Le tremblement de terre de l’Irpinia fut un des plus violents de la région et fit près de trois mille morts autour de la ville. (…)
On est bien peu de chose qu’une main que l’on tend ou celle qui l’attrape. L’accumulation de bibelots ne fait que rajouter aux débris quand la terre tremble et que la vie s’en va. Je n’ai plus rien désiré de matériel après ce jour-là.


Je ne sais jamais si je serai publiée. J’ai déjà sorti un ouvrage mais je ne suis pas un auteur connu, et puis je n’y tiens pas. J’ai demandé à rester anonyme, et ça n’a pas l’air de poser de problème puisque tout le monde se fout de mes romans… J’écris quand même, je n’ai pas le choix. C’est en moi comme je respire. Mais c’est violent. Un livre qui n’est pas lu n’existe pas, il n’est même pas écrit. Il n’est pas un fantôme, il est le néant.


Livia était connue dans le quartier pour être une fille facile. Son nom se promenait dans les conversations graveleuses et arrosées du café. L’architecte la surnommait « l’allume-cigare » et Francesco « le plat de résistance », elle était un peu trop dodue à son goût et ce qu’il aimait vraiment c’était les « petits desserts ». Les hommes ne sont jamais tendres avec celles qui le sont trop. Ce sont pourtant bien eux qui en profitent les premiers et c’est souvent dans les bras de ces femmes qu’ils sont le plus eux-mêmes, mais qu’importe on leur préfère les prudes, les offusquées et même les méchantes. Dans un pays où la vierge est une idole, être légère n’est pas vu d’un bon œil. Alors la volage Livia qui priait pourtant assidûment ne faisait pas partie de celles qu’on épouse. Elle me souriait toujours avec bienveillance mais nous n’avions jamais échangé plus que des sourires de politesse.


Tu sais comme on s’abstrait de ce qu’on est quand on lit et comme à la fois on est profondément soi-même ? Eh bien c’est cela, le sommeil. Les livres, ce sont les rêves que quelqu’un d’autre nous prête.


Tu sais, il existe une tradition napolitaine qui s’appelle le café de la consolation. Quand on veut réconforter une famille d’un deuil, on lui offre un sachet de grains de café.


Quand on est immigré où qu’on soit, on a abandonné une partie de ce que l’on est et on n’appartient pas complètement à ce que l’on vit. Jamais chez soi, toujours en soi, à chercher si un jour on pourra poser notre sac pour de bon. Je pense qu’en abandonnant son pays, on ne trouve plus jamais la paix.


Je laisse Naples alors que l’aube n’a pas encore vraiment éclairé le ciel. Comme un homme fuit son foyer protégé par la nuit. J’ai le sentiment de ne pas pouvoir lui dire au revoir. Je ne reconnais que les lumières des paquebots immenses qui me faisaient rêver dans ma jeunesse et ils me pétrifient désormais, comme ce retour dans un pays qui sera mon linceul. L’écrivain sans visage avait raison, j’en veux à Mauricio. Il m’a offert le luxe de pouvoir travailler peu, de faire partie d’une famille confortable, de vivre sans obligations réelles. Et je m’aperçois aujourd’hui que j’étais un fonctionnaire au service de ma liberté. Que nous sommes tous en prison quelle que soit celle qu’on se choisit. La peur, l’urgence m’auraient peut-être obligé à devenir l’artiste que j’ai laissé paresser. Que vais-je faire pendant ces quelques années qui me séparent de la mort ? Où vais-je dormir, aimer, manger ?


Je marche dans l’aéroport glacial. Les gens sont masqués et ne se regardent pas. Tous semblent en transit dans un monde étroit, le cou baissé sur un écran qui feint un rapport aux autres. Nous sommes devenus des abstractions sans relief. Alors je suis seul, à nouveau, comme je suis arrivé. Je n’ai plus rien à écrire, plus rien à dessiner que des paupières fermées, des visages cachés pour nous sauver la vie. Mais avec la fin des liens, la mort est entrée dans le monde moderne bien avant le virus. Il ne fait que nous achever. J’avance en ligne, je montre mes papiers, mon test, ma déclaration de santé. Les voyages ont perdu leur romantisme, le monde est une boutique de souvenirs suggérés, de moments qu’on n’a jamais vécus.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

samedi 11 décembre 2021

[Ardone, Viola] Le train des enfants

 


 

J'ai aimé

 

Titre : Le train des enfants
           (Il treno dei bambini)

Auteur : Viola ARDONE

Traductrice : Laura BRIGNON

Parution : 2019 en italien,
                   2021 en français

Editeur : Albin Michel

Pages : 304

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Naples, 1946. Amerigo quitte son quartier pour monter dans un train. Avec des milliers d’autres enfants du Sud, il traversera toute la péninsule et passera quelques mois dans une famille du Nord : une initiative du parti communiste vouée à arracher les plus jeunes à la misère après le dernier conflit mondial. Loin de ses repères, de sa mère Antonietta et des ruelles de Naples, Amerigo découvre une autre vie. Déchiré entre l’amour maternel et sa famille d’adoption, quel chemin choisira-t-il ?

S’inspirant de faits historiques, Viola Ardone raconte l’histoire poignante d’un amour manqué entre un fils et sa mère. Immense succès en Italie et en cours de traduction dans 29 pays, ce roman remarquable révèle une auteure d’exception.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1974, Viola Ardone est diplômée de lettres. Après quelques années dans l’édition, elle enseigne aujourd’hui l’italien et le latin, tout en collaborant avec différentes publications. Le train des enfants est son troisième roman.

 

 

Avis :

En 1946, Amerigo, huit ans, vit misérablement avec sa mère Antonietta dans un des quartiers les plus populaires de Naples. Sur une initiative du Parti Communiste, et comme des milliers d’autres enfants du Sud de l’Italie, il est envoyé pour quelques mois dans une famille du Nord de la péninsule, où il découvre un tout autre mode de vie, plein d’appréciables avantages malgré la séparation et le dépaysement. Après une telle expérience, le garçon se retrouve d’autant plus déchiré entre son amour pour sa mère et son attachement à sa famille d’adoption, qu’il vient soudain d’entrevoir à Modène un avenir bien différent de celui qui l’attend à Naples…

S’inspirant d’un épisode de l’après-guerre en Italie, l’auteur s’est glissée par l’imagination dans la tête et le coeur d’un de ces enfants transplantés du jour au lendemain des rues pouilleuses de Naples, où pieds nus et le ventre vide, ils vivaient de mille expédients, à l’aisance confortable d’une famille du Nord, où même la langue est différente, et où l’avenir passe par l’école. Après les angoisses de l’inconnu, le choc du dépaysement et le déchirement de la séparation, l’acclimatation se fait assez avantageusement lorsqu’elle ne prend pas trop le goût amer de la charité. Mais, dès lors, c’est le chemin inverse qu’il faut parcourir six mois plus tard, lorsque sonne l’heure d’un retour parfois cruel à une réalité dont ils perçoivent désormais l'aspect sordide et l’absence d’avenir.

Rédigé à hauteur d’enfant, puis avec la mélancolie d’un homme mûr se retournant sur son parcours, le récit choisit de nous embarquer dans une histoire faite de déchirement et de culpabilité, où, pour grandir, le personnage principal se voit contraint de « troquer ses désirs contre tout ce qu’il a », avec le sentiment de trahir les siens dans ses efforts pour devenir autre. En mettant l’accent sur la dualité d’Amerigo et sur sa relation d’amour manqué avec sa mère, la narration se fait poignante sur tout le dernier quart du roman. Mais servie avec générosité, l’émotion ne suffit pas à masquer la vague sensation de creux de cette dernière partie, peu consistante quant à la personnalité et à la vie d’Amerigo adulte, mais aussi assez peu crédible quant à sa tendre pirouette finale.

Un tant soit peu trop romanesque et sentimentale sur un sujet historique intéressant qui aurait mérité un traitement plus approfondi, cette jolie histoire tendre, fluide et sans temps mort, reste une lecture agréable et facile qui ne manquera pas de faire couler bien des larmes. (3,5/5)

 

Citations :

Je prends le vico Figurella a Montecalvario, je tourne dans la via Speranzella et je me retrouve dans le vico Tre Re a Toledo, devant l’église Santa Maria Francesca, où il y a la chaise miraculeuse de la Sainte. Tommasino et moi, on est souvent venus là écouter les histoires, mais je n’y suis jamais entré.                                                          
En fait, c’était toujours la même histoire. Les femmes venaient de toute la ville et des alentours pour demander qu’un enfant leur arrive, elles étaient accompagnées par leur mère ou par une autre femme de leur famille, une sœur, une belle-sœur, leur belle-mère. Des femmes pauvres et des femmes riches, sans distinction. C’est la loterie, je me disais. Ma maman Antonietta qui meurt de faim, elle a eu mon frère Luigi et puis moi, mais sans père. Ces dames qui portent des robes colorées et des chaussures cirées, qui ont un mari et tout ce qu’il faut, elles n’ont même pas un seul enfant. S’il y avait une justice, comme dit toujours la Jacasse, les enfants viendraient à ceux qui peuvent se le permettre.

Je mange avec un appétit indécent en temps de deuil, gratte de la pointe de ma cuillère tous les résidus de fromage. La faim est sournoise, elle n’a cure des bonnes manières et des sentiments.

Sur le visage de Maddalena se dessine une expression étrange, dont je ne trouve pas d’équivalent dans mes souvenirs. « On ne peut pas tout choisir, on fait certains choix par défaut, parce que les autres nous obligent à les faire…                                                          
– C’est à moi, qui ai été mis dans un train à l’âge de sept ans, que tu dis ça ? D’un côté il y avait ma mère, de l’autre tout ce dont je rêvais : une famille, une maison, une chambre rien que pour moi, des repas chauds, le violon. Un homme prêt à me donner son nom de famille. J’ai été aidé, c’est sûr, mais j’ai aussi eu horriblement honte. L’accueil, la solidarité, comme tu dis, ça a aussi un goût amer, à la fois pour ceux qui en font preuve et pour ceux qui en bénéficient. C’est pour ça que c’est si dur. Je rêvais d’être comme les autres. Je voulais faire oublier d’où je venais et pourquoi. J’ai beaucoup reçu mais j’en ai payé le prix en faisant une croix sur pas mal de choses. D’ailleurs, je n’ai jamais raconté mon histoire à personne.

Je n’ai plus le sentiment d’être un touriste, pas non plus celui d’être d’ici. Peut-être que je ne serai toujours que quelqu’un qui est parti.

Le train siffle encore, c’est le départ. Je remonte à bord et gagne la fenêtre, tends le bras, mais sans parvenir à toucher la main de l’enfant. Je lui ai offert mon violon, celui que tu as fait en sorte que je retrouve. Il est exactement à la bonne taille pour lui, on verra s’il a envie d’apprendre. Il pourrait le faire ici, sans avoir à s’échapper, sans avoir à troquer ses désirs contre tout ce qu’il a.


 

vendredi 17 avril 2020

[Ferrante, Elena] L'amour harcelant






J'ai moyennement aimé

 

Titre : L'amour harcelant (L'amore molesto)

Auteur : Elena FERRANTE

Traducteur : Jean-Noël SCHIFANO

Parution : en italien en 1992,
                en français en 1995 chez Gallimard 

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Entre le corps d'Amalia, qui flotte dans la mer, à l'aube, mystérieusement noyé, et le corps de Delia, sa fille, exposé à la violence, au sang et à la pluie d'une Naples au ciel plombé et aux rues hostiles, se déroule ce thriller familial, sensuel et désespéré, dont les rebondissements vous griffent le cœur.
Qu'est-il arrivé à Amalia ? Qui se trouvait avec elle la nuit de sa mort ? Pourquoi n'est-elle vêtue que d'un soutien-gorge neuf quand on la retrouve ? A-t-elle vraiment été, comme le portent à penser les dernières heures de sa vie, la femme que sa fille a toujours imaginée, ambiguë et insatiable, prête à de secrètes déviations, capable d'échapper dans la ruse et la grâce à la surveillance obsédante de son mari ? Qui est Caserta, ce vieil ami d'Amalia, une victime ou un bourreau ? Quels sont ces hommes qui entravent et révèlent le destin de Delia ?
Le parcours qui conduira Delia des funérailles de sa mère à l'évocation toujours plus détaillée de la figure troublante de cette génitrice, et au dénouement imprévisible de l'histoire, est constellé de soubresauts de la mémoire, de gestes de répulsion et d'amour, de scènes glaçantes.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Romancière dont la véritable identité n'a jamais été révélée, Elena Ferrante est l'auteure de la série L'amie prodigieuse, dont les quatre volumes se sont vendus à plus de cinq millions d'exemplaires dans le monde. Toute son œuvre a paru aux Éditions Gallimard.

 

 

Avis :

A Naples, la narratrice Delia se rend aux obsèques de sa mère, retrouvée noyée dans la mer. Le père, séparé de sa femme depuis des décennies après une relation violente marquée par la jalousie, ne s’est pas déplacé. En revanche, resurgit un vieil ami de la morte, l’étrange Caserta, qui avait tant marqué Delia enfant et son père, convaincus qu’une relation coupable liait cet homme à la sensuelle Amalia.

Alors que Delia se lance sur les traces de sa mère pour comprendre sa mort, les souvenirs affluent au point de mêler passé et présent en d’étonnantes superpositions : son retour sur les lieux de son enfance fait ainsi remonter à la surface des images profondément enfouies qui viennent lui faire revivre son enfance dans les années soixante, cette fois du point de vue de sa mère tel qu’elle parvient à l’imaginer, elle qui, désormais parvenue au même âge, lui ressemble tant.

Le pivot de cette anamorphose entre deux époques et deux personnages est la ville de Naples, qui imprègne les pages d’une ambiance trouble et délétère, inquiétante au final, au travers de quartiers populaires toujours sous la pluie, où résonnent les accents du dialecte local, et où une femme semble ne pouvoir faire un pas sans se faire harceler.

Une sensation de malaise m’a accompagnée tout au long de ma lecture, cette atmosphère méphitique enveloppant des personnages globalement assez minables et peu sympathiques, tous obsédés par la perversité supposée d’une femme, objet de tous les fantasmes et donc de tous les soupçons, et pourtant la seule à être restée finalement au-dessus de la mêlée des rivalités et des sentiments sordides.

Si j’ai admiré l’habileté de construction du récit et la capacité de l’auteur à restituer avec véracité la trouble complexité des personnages, j’ai trouvé cette histoire d’amour-haine pesante et déprimante, voire profondément glauque et dérangeante tant tout y est malsain. On ne se remet pas si facilement de tant de réalisme cru, où tout n'est que violence à l’encontre des femmes. (2/5)


La Ronde des Livres - Challenge 
Multi-Défis du Printemps 2020