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lundi 6 octobre 2025

[Carrère, Emmanuel] Kolkhoze

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Kolkhoze

Auteur : Emmanuel CARRERE

Parution : 2025 (P.O.L.)

Pages : 560

Accès au livre : ISBN 9782818061985  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Au lendemain de la Deuxième guerre mondiale, un jeune bourgeois bordelais rencontre une jeune fille pauvre, apatride, fille d’une aristocrate germano-russe ruinée et d’un Géorgien bipolaire, disparu et certainement fusillé à la Libération. Il devine, en l’épousant, qu’il s’engage dans tout autre chose que l’union paisible avec la jeune bourgeoise bordelaise à laquelle il était promis. Mais il n’imagine pas à quel point, ni quel destin romanesque et quelle somme d’épreuves l’attendent au cours des soixante-et-onze ans de son mariage avec Hélène Zourabichvili, qui deviendra sous son nom à lui, Carrère d’Encausse, spécialiste internationalement reconnue de la Russie (mais aussi de l’épizootie du mouton en Ouzbékistan), familière du Kremlin et de ses maîtres successifs, secrétaire perpétuelle de l’Académie française, ni qu’avant de mourir lui-même - « 147 jours après elle et, à mon avis, de chagrin », écrit Emmanuel Carrère - il assistera, dans la cour des Invalides, à ses funérailles nationales.

Kolkhoze est le roman vrai d’une famille sur quatre générations, qui couvre plus d’un siècle d’histoire, russe et française, jusqu’à la guerre en Ukraine. Emmanuel Carrère s’en empare personnellement, avec un art consommé de la narration qui parvient à faire de leur histoire notre histoire. Tout en plongeant dans les archives de son père, passionné par la généalogie familiale. On traverse la révolution bolchévique, l’exil en Europe des Russes blancs, deux guerres mondiales, l’effondrement du bloc soviétique, la Russie impériale de Poutine et ses guerres, tout en pénétrant dans une saga familiale à la fois follement romanesque, tragique, aux destins prestigieux ou plus modestes, parfois sombres et tourmentés. Ce grand récit familial et historique, qui mêle souvenirs poignants, rebondissements, secrets de famille, anecdotes inattendues et géopolitique, est aussi un texte intime sur la vie et la mort des siens, et sur l’amour filial. Jusqu’à cet aveu : « Vient un moment, toujours, où on ne sait plus qui on a devant soi – et je ne le sais pas moi-même. Ou plutôt si, je le sais, je le sais très bien : je suis le visage de ma mère qui se détourne sans appel, je suis la détresse sans fond de mon père. »

 

Un mot sur l'auteur :

Né en 1957, Emmanuel Carrère est écrivain, journaliste, scénariste et réalisateur. Il est l'auteur de nombreux romans qui lui ont valu plusieurs prix littéraires.

 

Avis :

Lui qui avait déjà sondé les zones troubles de son héritage familial dans Un roman russe, n’avait jamais encore embrassé de manière aussi frontale, aussi ample et aussi tendre l’histoire de ses parents, ni exploré son passé dans ce qu’il a de plus intime, de plus enfoui, de plus ambivalent. Emmanuel Carrère s’y autorise enfin, à la faveur de la disparition de sa mère, Hélène Carrère d’Encausse, revisitant les strates d’une mémoire marquée par l’exil, la grandeur intellectuelle, les silences affectifs et les fidélités troublantes, dans un récit écrit à la première personne, porté par une voix lucide et apaisée, qui se déploie comme une vaste entreprise de réconciliation : entre les vivants et les morts, entre l’enfant qu’il fut et l’homme qu’il est devenu, entre l’histoire d’une famille et celle du siècle.

« Kolkhoze », surnom donné aux nuits d’enfance où Emmanuel Carrère et ses deux sœurs dormaient dans la chambre de leur mère en l’absence du père, désigne un cocon affectif fondateur, où s’ancre la certitude d’un amour maternel immense. Ce même mot ressurgit à la fin du récit, lorsque les enfants se retrouvent autour du lit de leur mère mourante, refermant le cercle de l’intimité familiale. C’est à partir de cette vérité affective, jamais démentie, que l’auteur entreprend l’exploration de son histoire familiale, remontant les générations depuis l’exil géorgien – sa mère étant née Hélène Zourabichvili, issue d’une lignée aristocratique contrainte de fuir la révolution bolchevique – jusqu’à la pauvreté des débuts en France, puis la réussite éclatante : celle d’une femme devenue historienne de renom, spécialiste de la Russie, élue à l’Académie française, figure intellectuelle respectée. 

Tout en ambivalences, Emmanuel Carrère célèbre chez elle une intelligence exceptionnelle, une rigueur et une capacité à briller dans les sphères du savoir et du pouvoir, sans pour autant éluder sa dureté dans la sphère privée – mère et épouse exigeante, parfois sèche, peu encline à l’indulgence, notamment envers son mari. Si sa lucidité lui évite le piège de l’hagiographie, l’évocation, souvent nuancée, parfois désacralisante, se garde de toute attaque frontale et privilégie la retenue, comme si le deuil imposait une forme de pudeur. L’auteur suggère plus qu’il ne dénonce, laissant ainsi certaines zones d’ombre – notamment politiques – volontairement en suspens.

En contrepoint, le père, Louis Carrère, apparaît dans les marges du récit, mais avec une intensité silencieuse. Homme doux, modeste, profondément aimant, il semble avoir supporté sans plainte la sévérité, parfois cruelle, de sa femme. L’écrivain lui rend hommage avec une émotion pudique, presque en creux. C’est lui qui, dans les dernières années, s’attelle à reconstituer la généalogie familiale, comme pour relier les fragments d’une mémoire que d’autres avaient négligée. Sa fidélité sans retour et sa douleur muette forment sans doute le noyau le plus poignant du récit, nourrissant chez son fils une tendresse profonde, toute différente de l’admiration mêlée d’ambivalence qu’il éprouve pour sa mère.

À l’opposé du règlement de comptes, le texte ne tranche pas, mais expose, laissant les blessures ouvertes comme des plaies que l’on apprend à regarder sans les refermer. Il ne s’agit pas de juger cette mère, ni de la réhabiliter. Le propos est ici de comprendre – ou du moins d’essayer. Et c’est précisément cette indécision face aux contradictions, cette manière de les faire résonner dans toute leur complexité, qui, tendant de bout en bout le récit entre loyauté affective et exigence de vérité, en constitue la bouleversante humanité. Car au-delà de la lucidité, des douleurs et des silences, ce qui affleure, c’est un amour sans naïveté, mais entier – un amour qui ne cherche pas à effacer les failles, seulement à les accueillir. (4/5)

 

 

Citations : 

Émigrer, fuir l’Union soviétique, ce n’était pas seulement se résigner à ne pas y retourner et à ne pas revoir ceux qu’on laissait derrière soi, mais aussi à n’avoir plus jamais de nouvelles d’eux. Étaient-ils vivants ou morts ? Pas de lettres, pas de téléphone : le rideau de fer, déjà. 

La vie avec moi, ce sont les montagnes russes et les sables mouvants. Vient un moment, toujours, où on ne sait plus qui on a devant soi – et je ne le sais pas moi-même. Ou plutôt si, je le sais, je le sais très bien : je suis le visage de ma mère qui se détourne sans appel, je suis la détresse sans fond de mon père.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

dimanche 27 juillet 2025

[Carrère, Emmanuel] La classe de neige

 


 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : La classe de neige

Auteur : Emmanuel CARRERE

Parution : 1995 (P.O.L)

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Dès le début de cette histoire, une menace plane sur son petit héros : nous le sentons, nous le savons, tout comme lui le sait, l’a toujours su. Pourtant, quoi de plus ordinaire qu’une classe de neige ? Mais celle-ci, à partir d’un incident apparemment mineur (son père qui l’a amené en voiture repart en emportant les affaires de l’enfant) va tourner au cauchemar. Et si nous ignorons d’où va surgir le danger, quelle forme il va prendre, qui va en être l’instrument, nous savons que quelque chose est en marche, qui ne s’arrêtera pas.

Ce roman impitoyablement écrit raconte l’un des pires malheur qui puisse arriver à un enfant, un malheur, né autant de son imagination que du monde qui l’entoure, et contre lequel il sera totalement démuni car il touche le cœur de ce qui fait sa faiblesse, sa vulnérabilité et le prive de toute issue, de tout recours.

 

 

Un mot sur l'auteur :  

Né en 1957, Emmanuel Carrère est écrivain, journaliste, scénariste et réalisateur. Il est l'auteur de nombreux romans qui lui ont valu plusieurs prix littéraires.

 

 

Avis :

Surprotégé par ses parents, Nicolas est un enfant solitaire et angoissé, qui envisage la classe de neige comme une épreuve. Déjà paniqué à l’idée de mouiller son lit et de se retrouver en butte aux moqueries, voilà en plus qu’il se fait d’emblée remarquer, parce que son père, par peur d’un accident, a décidé de le conduire lui-même au lieu de le laisser prendre le car la veille avec les autres, et, comble de malheur, est reparti en oubliant de lui laisser son sac.

Associées à l’évident décalage du comportement de ses parents, les peurs de Nicolas ont tôt fait de nous convaincre de la vulnérabilité de l’enfant et de nous faire redouter, à nous aussi, la mauvaise tournure que ce séjour à la montagne risque de prendre pour ce souffre-douleur tout désigné. C’est donc désormais à travers le prisme des angoisses du garçon, additionnées de nos inquiétudes d’observateurs adultes, que l’on aborde la suite en la pressentant tragique. Mais, si les éléments menaçants s’accumulent, ils ne se mettront en place qu’en toute fin du roman, nous laissant en attendant aux prises avec les terreurs enfantines qui, alimentées par quelques lectures sinistres, les sombres mises en garde parentales et des bribes de conversation saisies entre deux portes, peuplent les cauchemars de Nicolas d’accidents sanglants et de trafiquants d’organes ravisseurs d’enfants, tout en le convaincant du sadisme d’Hodkann, le grand qui lui a prêté un pyjama.

Toujours, contrastant avec la présence rassurante et bienveillante de Patrick, le moniteur de ski, plane l’ombre, nimbée d’un mystère à la fois fascinant et inquiétant pour l’enfant, d’un père représentant en prothèses médicales, et qui, entre deux absences, se montre autant intrusif que terrifiant avec ses figurations d’un monde dangereux dont il faut se protéger sous peine d’atroces conséquences. Alors, quand le fantasme devient réalité, et que, dans la station de ski, un petit garçon disparaît puis est retrouvé assassiné, la peur amplifiée par les non-dits de son entourage enflamme l’imagination de Nicolas en un dérisoire mécanisme de protection, qui ne l’empêchera pas de devoir bientôt affronter la vérité. Une vérité d’autant plus inconcevable qu’elle ne se dessinera jamais qu’en creux, à peine énoncée à demi-mot.

Un roman psychologique addictif et tout en finesse sur les effets du secret et du non-dit sur l’inconscient et l’équilibre affectif d’un enfant, et qui nous laisse, avec effroi, extrapoler l’ampleur du traumatisme à jamais tatoué au plus profond de sa personnalité. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citation :

La plupart des élèves déjeunaient habituellement à la cantine, mais pas Nicolas. Sa mère venait le chercher ainsi que son petit frère, encore à l’école maternelle, et ils prenaient tous trois le repas à la maison. Leur père disait qu’ils avaient beaucoup de chance et que leurs camarades étaient à plaindre de fréquenter la cantine, où l’on mangeait mal et où survenaient souvent des bagarres. Nicolas pensait comme son père, et si on le lui demandait se déclarait heureux d’échapper à la mauvaise nourriture et aux bagarres. Cependant, il se rendait compte que les liens les plus forts entre ses camarades s’établissaient surtout entre midi et deux heures, à la cantine et dans le préau où on vaquait après le repas. Pendant son absence, on s’était envoyé des petits suisses à la figure, on avait été puni par les surveillants, on avait conclu des alliances et chaque fois, quand sa mère le ramenait, c’était comme s’il avait été nouveau et devait reprendre à zéro les relations nouées le matin. Personne à part lui n’en gardait le souvenir : trop de choses s’étaient passées durant les deux heures de cantine. 

 

 

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CARRERE Emmanuel : Kolkhoze