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mercredi 30 avril 2025

[Arnaud, Clara] Et vous passerez comme des vents fous

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Et vous passerez comme des vents fous

Auteur : Clara ARNAUD

Parution : 2023 (Actes Sud)

Pages : 384

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Gaspard, un berger pyrénéen, s’apprête à remonter en estive avec ses brebis, hanté par l’accident tragique survenu la saison précédente. Dans le même temps, Alma, une jeune éthologue, rejoint le Centre national pour la biodiversité, avec le projet d’étudier le comportement des ours et d’élaborer des réponses adaptées à la prédation.
Sur les hauteurs, les deux trentenaires se croisent de loin en loin, totalement dévoués à leurs missions respectives. Mais bientôt les attaques d’une ourse les confrontent à leurs failles. Les audaces de la bête ravivent les peurs archaïques, révélant la crise du pastoralisme et cristallisant des visions irréconciliables de la montagne : elle devient l’ennemie à abattre.
Dans cette vallée où jadis le dressage des ours était une tradition, la réintroduction du plantigrade exacerbe les tensions. L’histoire de Jules, jeune saltimbanque parti faire fortune à New York avec son animal, à l’orée du XXe siècle, scande le récit principal et résonne puissamment avec le présent.
Interrogeant notre rapport au sauvage, Clara Arnaud offre une plongée saisissante, minutieusement documentée, dans la vie pastorale moderne. Elle signe un roman sensuel, immersif et tellurique, célébrant la beauté de la montagne sans taire sa violence.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Clara Arnaud, née en 1986, est l'autrice d'un premier roman, L'Orage, publié aux éditions Gaïa en 2015, et de deux récits de voyage. Elle travaille depuis dix ans dans le domaine de la coopération et a vécu en Chine, en République démocratique du Congo et au Honduras. Après La Verticale du fleuve (2021), Et vous passerez comme des vents fous (2023) est son deuxième roman publié chez Actes Sud.

 

Avis :  

Grands espaces kirghizes et sibériens, montagnes tibétaines, Afrique subsaharienne et Amérique centrale : après vingt ans à arpenter le monde au plus près de ses espaces encore sauvages, à pied, à vélo, à cheval, en voyage ou lors de missions de développement international, Clara Arnaud a posé ses valises dans les Pyrénées. Dans ces montagnes dont, comme partout où elle passe, elle s’est attachée à s’imprégner, elle observe l’explosive confrontation entre l’ours et les éleveurs. Ici, la symphonie pastorale s’est faite chant de guerre…

Question sensible, la réintroduction de l’ours dans les Pyrénées déclenche toutes les passions, la violence s’invitant volontiers dans l’affrontement de deux positions irréconciliables : d’un côté, les anti-ours, qui crient à la confiscation des pâturages d’estive par ce prédateur friand de leurs brebis ; de l’autre, les défenseurs de la vie sauvage, de l’écosystème et de la biodiversité, qui dénoncent l’hystérie des éleveurs et l’absence de dialogue pour la mise en place de protocoles de cohabitation.

Appelée en renfort du programme de réintroduction pour étudier finement le comportement des ours, leurs relations à leur habitat et leurs modes de prédation sur les troupeaux, la jeune éthologue Alma en fait bien vite les frais, lorsque sabotages, insultes et menaces, et même commandos de chasseurs, s’en prennent à elle et à ses longues opérations d’observation. Habile à se fondre dans l’âpre et splendide écrin de la montagne, l’animal demande patience et longueur de temps dans son approche, toutes choses dont ne disposent guère ses défenseurs face à la colère et à la détermination de leurs opposants. Des opposants dont, sans juger, le récit permet de comprendre le drame, au travers notamment des déboires de Gaspard, un berger tentant désespérément de concilier le respect des ours et la sécurité des près de neuf cents brebis, que, pour le compte de différents éleveurs, il emmène estiver toujours plus en altitude, dans des coins de plus en plus inaccessibles, en raison des pâturages desséchés par le dérèglement climatique.

Un drame s’est produit l’année précédente, dont le souvenir hante Gaspard jusqu’à lui faire redouter ce nouvel été, seul avec chiens et brebis dans les alpages. Cette ombre sur laquelle s’interroge le lecteur ajoute au climat d’incertitude et de prescience de nouveaux incidents susceptibles de dégénérer rapidement. Et, pendant que là-haut, tout à leurs tâches incessantes dans une nature prégnante, somptueuse et implacable, Alma et Gaspard espère pour l’une, redoute pour l’autre, la rencontre avec l’ourse noire qu’ils savent rôder dans les parages avec ses petits, l’agitation d’en-bas dans la vallée ne cesse de faire monter le huis clos en pression. A cette tragédie moderne des derniers souffles de vie sauvage « sur une portion congrue d’un territoire partout anthropisé », se mêle, en un rappel historique de ce que fut la relation de l’homme avec les ours jusqu’à leur quasi disparition en France, une dernière trame narrative : l’histoire de Jules au tournant du XXe siècle, jeune et pauvre montagnard fier de son audacieuse capture, dans sa tanière-même, d’un ourson qui, une fois dressé, lui offrira la vie itinérante de ces montreurs d’ours si en vogue à l’époque.

Placé sous l’égide du poète arménien Hovhannès Chiraz avec ces vers qui lui servent de titre et d’excipit : « Nous étions en paix comme nos montagnes  / Vous êtes venus comme des vents fous. / Nous avons fait front comme nos montagnes / Vous avez hurlé comme les vents fous. / Éternels nous sommes comme nos montagnes / Et vous passerez comme des vents fous », ce roman au style quand même assez plat a pour lui la sincérité, l’intelligence et l’empathie de son approche holistique d’un sujet et d’une région dont on sent l’auteur pénétrée. La guerre de l’ours a bien lieu et Clara Arnaud s'en fait ici le reporter. (3,5/5)

 

Citations : 

Elle savait combien les lâchers d’ours précédents avaient été polémiques, créant des remous dans tout le pays. L’ours charriait avec lui des siècles de mythologie, convoquait des terreurs archaïques. Le débat dépassait l’enjeu de sa présence, il s’agissait du rapport de la société au monde sauvage, à ce qui échappait au champ du prévisible. Tout cela ne pouvait se régler sur le zinc. Elle savait aussi avec quel mépris, quelle méconnaissance du contexte, la politique de l’ours avait été conduite ici. Certains ne l’avaient jamais digérée, ils s’arc-boutaient contre un nouvel état des choses, le retour durable de l’ours dans leurs montagnes.
 

Leur rythme naturel, c’est d’agneler au printemps, mais si on les laisse faire ça, on a cinquante pour cent d’agneaux perdus là-haut… Alors on les fait mettre bas à l’automne, même si c’est contre-nature, lui avait expliqué Jean la première année. Les jeunes agneaux auraient été des casse-croûte bien trop faciles pour les prédateurs. Le compromis faisait toujours partie de l’équation, dans l’élevage de montagne, Gaspard l’apprenait année après année.
 

Avant son retour [l’ours] dans la zone, les vieux du coin avaient pris l’habitude de garder à l’escabot. Ils laissaient les bêtes seules en montagne s’organiser en petits lots et se contentaient de passer une fois par semaine. Et puis, il était revenu, c’en était fini du libre pâturage. Les éleveurs avaient alors embauché de nouveau des bergers. Dans certains quartiers où le risque de prédation était avéré, il fallait désormais garder les brebis serrées, selon des virées précises, les conduire le soir aux couchades choisies ou aux parcs et se faire assister par des chiens de protection. Toute la relation aux bêtes, à l’estive, avait été chamboulée.
La perception de la montagne avait changé aussi, le prédateur était là, il profitait de la géographie escarpée des lieux pour attaquer. Certaines zones lui étaient abandonnées. Les bêtes risquaient d’y être attaquées ou de dérocher en fuyant l’ours, ses assauts les stressaient, provoquaient fausses couches et amaigrissement chez certaines. L’organisation de la garde avait été repensée pour assurer la sécurité des brebis, tout en leur permettant d’accéder aux meilleurs quartiers. La nuit était le moment de tous les dangers, certains choisissaient de mettre les bêtes en parc au crépuscule. Gaspard, lui, les rassemblait, mais ne se résolvait pas à les enfermer. Les parcs étaient difficiles à installer dans certaines zones, ils pouvaient se révéler contre-productifs si l’ours y pénétrait, semant le chaos. Et puis, les brebis aimaient être actives le matin tôt, il leur arrivait même de se goinfrer lors des nuits de pleine lune. Gaspard tenait à leur laisser cette liberté. Et il s’agaçait de ceux qui vendaient aux bergers des solutions miracles. S’il suffisait d’avoir quelques chiens et d’enfermer les brebis la nuit dans les parcs pour faire cesser toute prédation, l’ours n’aurait pas fait tant débat. En réalité, le fauve mettait les bergers à rude épreuve. La saison était longue, le rythme difficile, il fallait s’adapter en permanence, à la météo, à l’état de l’herbe, aux comportements des brebis, aux agressions des ours, chiens, parasites. Il y avait quantité de variables à l’équation fragile du maintien en état du troupeau. La topographie était exigeante, les surfaces ouvertes maigres en comparaison des combes et trouées où des lots entiers pouvaient se soustraire à la surveillance. Il fallait arbitrer entre les avantages et les risques liés à l’utilisation de chaque espace, au fil de l’été.


 

mardi 27 février 2024

[Férey, Caryl] Okavango

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Okavango

Auteur : Caryl FEREY

Parution : 2023 (Gallimard Série Noire)

Pages : 544

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Engagée avec ferveur dans la lutte antibraconnage, la ranger Solanah Betwase a la triste habitude de côtoyer des cadavres et des corps d'animaux mutilés.
Aussi, lorsqu'un jeune homme est retrouvé mort en plein cœur de Wild Bunch, une réserve animalière à la frontière namibienne, elle sait que son enquête va lui donner du fil à retordre. D'autant que John Latham, le propriétaire de la réserve, se révèle vite être un personnage complexe. Ami ou ennemi ?
Solanah va devoir frayer avec ses doutes et une très mauvaise nouvelle : le Scorpion, le pire braconnier du continent, est de retour sur son territoire...

Premier polar au cœur des réserves africaines, Okavango est aussi un hymne à la beauté du monde sauvage et à l'urgence de le laisser vivre.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Caryl Férey est écrivain, voyageur et scénariste – cinéma et BD. Multiprimé, il s’est imposé comme l’un des meilleurs auteurs de thrillers avec Zulu, puis Mapuche, Condor, Paz et la série Mc Cash, tous parus à la Série Noire.

 

 

Avis :

Voyageur impénitent, Caryl Férey est bien connu pour ses romans noirs sur fond de critique sociale, dans des pays encore endoloris par leur passé récent, qu’il s’agisse de colonisation, d’apartheid ou de dictature. Il revient cette fois de la Namibie et de ses immenses réserves d’animaux sauvages, avec un ethno-polar qui s’attaque au trafic d’espèces animales protégées, quatrième commerce illégal le plus lucratif au monde.

L’Okavango est un fleuve endoréique : ses eaux se perdent dans le désert du Kalahari après avoir serpenté entre Angola, Namibie et Botswana. Dans cette région d’Afrique australe, de vastes réserves s’efforcent de protéger une faune menacée par la bêtise et la cupidité humaines, alors que devenues rares à force d’extermination, certaines espèces recherchées pour l’ivoire, la kératine soi-disant aphrodisiaque de leurs cornes, ou la simple possession de trophées, voient leur cote croître toujours plus haut sur les marchés noirs du braconnage et des trafics internationaux. Pour cet « or à sang chaud » se battent de vastes organisations criminelles dotées de puissants moyens de persuasion, entre armes lourdes et corruption. C’est donc à une véritable guerre, opposant d’un côté les rangers et la police, de l’autre un groupuscule commandité par un ancien chef militaire, dit le Scorpion, qu’un premier meurtre commis sur les terres de Wild Bunch, la réserve du riche écolo misanthrope John Latham, va insensiblement mener.

Au beau milieu du conflit, une femme ranger, Solanah Betwase, va devoir faire le tri entre vrais et faux appuis. Non seulement l’argent peut retourner n’importe qui parmi les misérables populations locales, mais les alliés les plus évidents réservent aussi leurs lots de surprises. Ainsi le propriétaire de la réserve, au passé bien trouble, et même le propre époux et supérieur de notre justicière, égaré dans sa jalousie. Entre polar et roman d’aventures distillant nombre d’informations édifiantes sur cette région d’Afrique, sur le triste sort de sa population martyrisée et sur les enjeux qui continuent à décimer une faune pourtant protégée, la tension s’installe dans une ambiance d’emblée sanglante, les plus grands fauves ne s’avérant pas forcément ceux que l’on croit.

Indéniablement addictif, le récit qui, à mesure que l’action s’emballe jusqu’à son dénouement guerrier, abandonne peu à peu les nuances au profit du grand spectacle, de la romance assez convenue et d’une justice pour le moins radicale, se commet sans doute à vouloir trop plaire et divertir pour demeurer totalement convaincant. S’il conjugue suffisamment d’intérêt didactique, d’action cinématographique et de bluette sentimentale pour satisfaire honnêtement un large public, on pourra largement lui préférer le très documenté et bien plus crédible Ivoire de Niels Labuzan, davantage holistique dans son approche de la même thématique.

Aux bémols près de ses aspects les plus racoleurs, Okavango reste un polar instructif et efficace, sur les beautés d’un monde sauvage condamné par l’idiotie et la rapacité des hommes. (3/5)

 

 

Citations :

Pouvant nomadiser sur un territoire de dix mille kilomètres carrés, les pachydermes connaissaient par cœur les lieux de leurs ressources, cultivaient leur paysage, comme les petits plans d’eau autour desquels ils gardaient une clairière dégagée pour se prémunir des attaques. N’étant pas épargnés par les insectes suceurs de sang, ils confectionnaient des tapettes à mouches à partir de buissons, coinçaient les bâtons qu’ils n’utilisaient pas derrière l’oreille, comme des artisans avec un crayon. Ils reconnaissaient jusqu’à cent individus au son de leur voix et se déplaçaient selon une hiérarchie bien intégrée par la troupe – si l’on déposait devant la meneuse l’urine fraîche d’un éléphant qu’elle savait derrière elle, cette dernière restait déconcertée – comment un proche pouvait-il se trouver à la fois devant et derrière ?
 

Les éléphants d’Afrique ne vivront plus jamais comme avant le massacre des « grandes défenses ». Ils se sont adaptés au trafic d’ivoire : leurs défenses ont raccourci.
 

L’Occident désignait comme nature des territoires inertes ou à exploiter massivement, sanctuarisait quelques parcs voués à la récréation, à la performance sportive ou au ressourcement spirituel : jamais il n’était question d’y habiter. En Afrique, les autochtones étaient même sommés de quitter leurs terres au nom de la préservation exclusive d’animaux sauvages, ceux-là mêmes que l’Occident avait majoritairement exterminés. Un nouveau colonialisme vert. Les aides financières liées à la bonne gouvernance des parcs nationaux poussaient les populations locales à migrer, réfugiés écologiques bientôt incapables de s’intégrer sur des terres où ils ne connaissaient personne.
 

Les livres de sa bibliothèque étayaient ce qu’il voyait tous les jours : la seule différence importante entre les espèces était le degré supérieur de l’esprit de coopération humain. Beaucoup de vertébrés possédaient une vie affective comparable, ressentaient le chagrin, la peur, l’amour, la joie ou le désarroi, ils se soignaient avec des plantes, d’autres veillaient à la non-transmission des maladies, certains se droguaient, comme ces ours revenant tous les jours à un dépôt de kérosène, ces abeilles alcoolisées qui se voyaient interdites de vol par leurs congénères ou ces dauphins qui se passaient des poissons-globes hautement toxiques comme un joint aquatique. Les oiseaux chantaient, et même jouaient quand ils avaient séduit une femelle, sans autre but que de s’amuser, comme les bonobos jouaient à colin-maillard avec des feuilles de bananier, pour rire. Mais contrairement aux humains, qui respectaient peu le réflexe de fuite, aucun animal ne se faisait exploiter, pervertir, humilier, insulter, torturer, aucun animal n’aimait avoir peur, faire de ses semblables des prisonniers, ou des esclaves.
 
 
La guerre de l’humain contre l’animalité s’était répandue sur tous les continents : pièges, lances, poisons, fusils, armes automatiques et engins de guerre, les champs de bataille étaient jonchés de cadavres de rangers morts en mission et de braconniers anonymes manipulés par des trafiquants intouchables. John avait étudié le sujet. Les « prélèvements » d’animaux sauvages se déroulaient surtout ici, en Afrique, avant que le produit (vivant ou mort) soit expédié vers une clientèle majoritairement asiatique, qui s’arrachait ces trésors. On les retrouvait dans des sacs de cacao ou des chargements de bois, regroupés dans les ports sous de fausses appellations, « plastique à recycler », « bœuf congelé », « pétales de rose », mélangés à d’autres viandes ou poissons « légaux » ; le butin voyageait par containers, bateaux de pêche ou simples mules qui rivalisaient d’ingéniosité pour passer entre les mailles des filets, les contrevenants s’en sortant généralement avec une amende dérisoire. Un trafic mondial dont seuls dix pour cent des mouvements étaient saisis. Les combines allaient du scanner débranché par des douaniers corrompus avant l’embarquement du passeur à la complicité des agences ministérielles, chefs de police, intermédiaires bureaucrates, rangers ou villageois locaux. On spéculait sur les espèces les plus menacées et, quand l’imminence d’une extinction provoquait l’envolée des cours de la Bourse faunique, on s’acharnait.
Ivoire, cornes, peaux, écailles de pangolin, dents, griffes, testicules, tout se vendait sur les marchés parallèles, alimentés par des tueurs professionnels ayant combattu dans différents conflits et qui n’avaient pas peur des brigades anti-braconnage. Ces groupes armés provoquaient la dislocation des communautés locales et l’instabilité politique et finançaient le terrorisme – Boko Haram et Al-Qaida participaient au trafic –, précipitant l’extinction en cours. Une extinction exponentielle, comme l’avaient subie les peuplades qui considéraient la terre comme leur mère nourricière, privées de l’imaginaire qui fondait leur entité, exactement comme les animaux dans un zoo. Voilà l’avenir que l’homme moderne réservait aux bêtes sauvages : une prison. Un cachot avec des barreaux de fer dans la tête, qui leur feraient perdre jusqu’à l’idée même de liberté.


Les abattages d’animaux sauvages étaient strictement réglementés en Namibie, la chasse dite sportive se monnayait – des dizaines de milliers de dollars le trophée, réinjectés dans le système de protection de la faune – et la viande était donnée aux villageois voisins. Un business légal qui attisait certaines imaginations. Jusqu’à récemment, l’Afrique du Sud autorisait l’exportation des squelettes de lions d’élevage : deux cents enclos abritaient entre six et huit mille fauves, dont plusieurs centaines étaient tués chaque année, le plus souvent d’une balle à bout portant par des clients venus du monde entier, heureux d’étaler ensuite les peaux et les crinières dans leurs villas ou leurs yachts. Quant aux os de lion, à raison de soixante-dix tonnes par an, les analystes de la Bourse faunique faisaient grimper les prix, jusqu’à trois mille cinq cents dollars le kilo ; crânes, griffes et crocs étaient récoltés par les éclaireurs des filières asiatiques qui, installés en Afrique, voyaient là un dérivatif au tigre, devenu rare et donc hors de prix. 


Un consortium pétrolier avait commencé le forage et la construction d’oléoducs pour exploiter des réserves du continent, qui dépassaient les cent milliards de barils, avec l’assentiment des États accueillant les concessions. De nombreux territoires protégés étaient menacés par les dommages collatéraux, dont certaines réserves de la KaZa, ainsi que des peintures rupestres du Botswana, sur le site archéologique de Tsodilo Hills. Même le delta de l’Okavango était pillé depuis des mois par une multinationale pétrolière, les protestations des riverains, les pétitions citoyennes et le soutien d’artistes demeurant lettre morte.
— On envisage même de déplacer les parcs nationaux selon le tracé des lieux de forages, et bien sûr les populations qui vivent là, sans leur demander leur avis, gronda Solanah, très au courant du projet. J’aimerais voir la tête des Occidentaux si des experts africains venaient leur dicter quoi faire sur leurs propres territoires, quelle espèce protéger et quelle population expulser en conséquence : tu nous imagines, virant la population entière de l’Arkansas pour la sauvegarde d’un oiseau rare ? Quand un ours ou un loup est réintroduit en Europe, il faut tout de suite le tuer, tandis qu’en Afrique c’est aux populations de dégager.

 

dimanche 22 janvier 2023

[Solo, Bob] Cette émotion particulière

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Cette émotion particulière

Auteur : Bob SOLO

Parution : 2023 (Editions du Yéti)

Pages : 136

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Je finis par reculer, sans me lever, le plus discrètement possible. La magie a eu lieu. La rencontre s'est produite. L'émerveillement était là, encore une fois.
Photographe animalier, Bob Solo nous entraîne avec lui au sein des fleuves, des marais, des forêts, à la recherche de la faune sauvage. 27 chroniques de rencontres émouvantes, souvent bouleversantes.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Fixé dans un petit village ardéchois au bord du Rhône, autodidacte en tout, café-théâtre, chanson française (auteur-compositeur-interprète), sculpture, photo, écriture, et même agriculture, Bob Solo se cantonne désormais à produire de la pensée et de l'émotion.

 

 

Avis :

Après, en 2021, un premier livre bouleversant, imprégné de la présence de sa compagne récemment disparue, Bob Solo revient avec un nouveau récit autobiographique, empli cette fois de ses expériences de photographe animalier amateur et d’un tout autre type d’émotion : celle qui vous saisit lorsque votre route et votre patience vous permettent d’entrevoir, en fugitifs moments de grâce, les discrètes et farouches beautés de la faune sauvage.

Chevreuils en Berry, cerfs en forêt de Tronçais, renards et marmottes dans le Massif Central, petit peuple des oiseaux de jardin ou bandes d’oiseaux migrateurs en Camargue, vautours réintroduits dans la Drôme ou gorilles sauvés dans un « espace zoologique » de la Loire… : entre petits jours en pleine nature, approches persévérantes et parfois sportives, aléas et coups de chance, chaque rencontre est une petite aventure riche en anecdotes et en sensations, mais aussi le couronnement, toujours imprévisible, d’une démarche toute d’humilité et de respect. En se fondant, invisible, dans chaque environnement naturel, l’observateur prend conscience de son statut d’intrus dans ces microcosmes que l’homme malmène ordinairement. Et c’est avec un émerveillement mêlé d’une pointe de tristesse, qu’en se camouflant aux côtés du photographe, l’on se fait le témoin de cette diversité animale devenue atrocement peau de chagrin.

Aucun lecteur ne restera insensible à la simplicité et sincérité de ton de ces petits récits attachants. Mis bout à bout, ils forment un ensemble jamais moralisateur, mais qui, en partageant le réel plaisir de l’observation et de la découverte de la nature et de sa faune, en même temps que l’excitation du chasseur de belles images, mène immanquablement au regret de voir peu à peu disparaître toute cette fascinante vie sauvage.

Ne reste plus alors, grâce au bonus en ligne offert avec le livre, qu’à courir découvrir les photographies de Bob Solo, chacune encore plus forte de son histoire particulière. (4/5)

 

 

Citations :

Je demande des précisions au sujet de certaines pistes barrées par de larges grilles amovibles, lestées par des blocs de béton, du type de celles qu'on utilise pour interdire l'accès aux chantiers de construction. « C'est pour les cerfs. À cette époque, ils sont vite dérangés, alors il faut réglementer davantage. Figurez-vous que c'était devenu une sorte d'attraction. Les gens venaient en voiture au coeur de la forêt et attendaient, confortablement installés et phares allumés ! Ce n'était plus possible... »


— Vous venez pour nos marmottes ?  
La formulation me fait sourire. Oui, c'est bien pour ça que nous sommes là, pour leurs marmottes. Réintroduites il y a plusieurs décennies, elles ont largement colonisé le secteur depuis. Profitant de l'occasion, j'essaie d'en savoir plus, mais je n'ai pas beaucoup de questions à poser. Notre hôtesse nous fait aussitôt un topo complet, nous indiquant un itinéraire détaillé à suivre à partir du gîte, précisant les repères à ne pas manquer : le sentier juste avant le petit pont, le versant à grimper depuis la vieille cabane. Elle peut nous garantir le plein succès de notre expédition.  
— Il faut être sur place très tôt, j'imagine...  
J'avais beau avoir potassé le sujet, j'étais en fait bien ignorant des moeurs de nos gentils rongeurs. C'était pourtant évident.  
— Non, pensez-vous, ce sont des marmottes ! Inutile de vous lever aux aurores. Dans la première moitié de la matinée, c'est bien suffisant, et vous aurez une belle lumière.


Nous restons longtemps là à les regarder, bien après que le reste des visiteurs soit parti. Ils sont toujours aussi calmes. Certains semblent simplement se reposer après leur repas. En voilà un qui se cale contre la baie vitrée. Cette proximité m'émerveille. Je plonge mon regard dans le sien. C'est évidemment un réflexe d'anthropomorphisme qui me fait y chercher quelque chose que je pourrais comprendre. Et je voudrais qu'à son tour il perçoive quelque chose de moi. Rêve fou de pouvoir communiquer avec un être vivant qui ne semble pas d'une totale altérité. Au demeurant, c'est un fait, si l'on en croit la théorie de l'évolution : il y a fort longtemps vivaient nos ancêtres communs. Et quoi qu'il en soit, nous avons en partage ce phénomène étrange qu'est “la vie” ainsi que cette planète qui nous a vus apparaitre, qui nous a permis d'exister, qui nous a nourris. Dès lors, j'en arrive une fois de plus à l'idée que nous n'avons pas plus de droit que lui, pas plus de légitimité à vivre que lui, ni que n'importe quel organisme vivant. Et enfin, que nous sommes l'unique espèce qui détruit le monde qui rend son existence possible, incapables d'atteindre ce point d'équilibre que toutes les autres semblent avoir trouvé. En ce sens, ce splendide primate a plus de sagesse que moi. Lui connait les lois de la nature, les mêmes peut-être qui régissent notre univers, et il les respecte, dans son propre intérêt.


On n'avait vu que l'aspect utilitaire de la nature, une fois de plus. Plutôt que planter un piquet pour y accrocher un panneau, on clouait celui-ci au tronc d'un arbre sans autre considération. J'avais accompagné mon amie sur plusieurs sites pour assister à ses séances de photos, lui signalant même parfois ce qui pouvait faire une bonne image. Les jours passant, à voir tous ces arbres mutilés de la sorte, j'avais fini par ressentir une véritable empathie à leur égard. Une bonne dose de culpabilité aussi, en tant qu'humain, jusqu'à une sensation de malaise physique. J'y voyais la marque de notre indifférence à ces autres formes de vie, que nous jugeons trop inférieures pour nous émouvoir de leur sort. Et peut-être une certain degré de cruauté. Mais à bien y réfléchir, sachant le peu de prix que peut avoir le vie humaine en certains endroits du monde, on ne s'étonnera pas des traitements infligés aux vivants non-humains, en premier lieu les animaux, chassés, exterminés, exploités, produits à la chaîne. Alors pensez donc, des végétaux, qui s'en soucie ?

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

lundi 21 février 2022

[Le Marec, Yannick] Constellation du tigre

 

 

 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Constellation du tigre

Auteur : Yannick LE MAREC

Parution : 2021 (Arléa)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Nous partons d’un fait divers : un soir de 2017, à Paris, un tigre échappé de sa cage est abattu dans la rue, près du pont du Garigliano. Deux ans plus tard, le narrateur, lecteur de Modiano et de Sebald, recherche les passages des tigres dans la capitale et retrouve leurs traces pour écrire cette Constellation, à travers la peinture de Monory, du Douanier Rousseau, ou de Delacroix, les musées qui exhibent leurs trophées, comme cette tigresse sur le dos d’un éléphant au fond d’une galerie du Muséum du Jardin des Plantes.

En relisant les récits des chasses coloniales de Rousselet, des princes d’Orléans ou de Clemenceau, en cheminant à l’écoute des rugissements du tigre, Yannick Le Marec porte un regard nouveau sur le grand massacre des animaux, qui résonne avec l’actualité des luttes contre l’enfermement des animaux sauvages et la disparition des grands mammifères. Il apporte sa pierre aux débats sur l’héritage colonial. Le tout avec une grâce singulière qui est celle des écrivains.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Yannick Le Marec vit à Nantes. Agrégé et Docteur en Histoire, enseignant chercheur à l’Université de Nantes jusqu’en 2016, il écrit sur les rapports entre photographie, littérature, peinture et histoire.
Il travaille actuellement sur la photographie ancienne et particulièrement sur l’oeuvre d’Eugène Atget à travers le projet d’une édition critique de son album Zoniers.
Il a publié cinq ouvrages d’histoire, notamment sur la ville de Nantes, et Dans l’épaisseur du paysage avec le photographe Thierry Girard. 
Constellation du tigre est son premier livre aux éditions Arléa.

 

 

Avis :

En 2017, une tigresse échappée d’un cirque s’aventurait en plein Paris, avant d’être abattu par son dresseur. La stupeur passée, l’incident relançait le débat sur les animaux sauvages en captivité et sur leur utilisation dans des spectacles. Frappé par d’autres incidents, comme ce chevreuil percuté par un TGV alors que lui-même lisait Le silence des bêtes d’Elisabeth de Fontenay - philosophe reconnue, entre autres, de la cause animale -, l’auteur se lance dans une exploration littéraire et artistique révélatrice de notre relation historique à l’animal, pas si étrangère à la manière dont nous avons traité, voire massacré pour certains d’entre eux, les peuples colonisés, et, au final, éloquente quant à la nature humaine et à son rapport au monde au sens large.

Admirateur de Patrick Modiano et de WG Sebald, Yannick Le Marec s’est comme eux livré à la flânerie pour rassembler images et idées dessinant peu à peu un fil conducteur de plus en parlant. Et, du Jardin des Plantes aux artistes qui, tels le Douanier Rousseau, Eugène Delacroix, Jacques Monory et Auguste Cain, sont venus s’y inspirer pour peindre et sculpter des fauves qu’ils ne connaissaient pas ; du Museum d’Histoire Naturelle de Paris où l’on peut voir un tigre naturalisé attaquant l’éléphant du Duc d’Orléans en 1888, aux narrations de voyageurs imaginaires comme Robert Walser et aux contradictions d’Elisée Reclus que ses positions pionnières en matière d’écologie n’ont pas empêché d’appeler à l’extermination du tigre, soi-disant mangeur d’hommes ; des récits de chasse au Bengale aux massacres des bisons d’Amérique, en passant par celui des tribus amérindiennes et par le braconnage contemporain d’espèces protégées, nous voilà sur le chemin d’une réflexion menée, sous l’apparence faussement légère de la promenade, avec le plus grand sérieux et la plus extrême précision.

Il apparaît ainsi très vite que cette malheureuse tigresse, tuée après avoir posé la patte sur le bitume parisien, est, dans ce récit, l’arbre qui cache la forêt. Alors que quelques milliers seulement de tigres survivent encore en liberté, ce fait divers n’est qu’un des ultimes points d’orgue de « la lente détérioration du monde », dont on peut suivre la trace dans ces archives de l’humanité que sont l’art et la littérature. Au final, c’est toute notre culture qui semble devenir le mausolée de la planète, alors que sciences et savoirs se sont construits sur des monceaux de cadavres, et qu’écrits et musées conservent les souvenirs d’une « expérience du vivant » désormais en peau de chagrin, au fur et à mesure de l’extinction des espèces et de la vie sauvage. Une profonde tristesse s’empare du texte, au constat de « notre présence mortifère », non pas seulement liée à notre avidité destructrice, mais aussi à nos comportements de prédation gratuite. Quoi de plus consternant que ces scènes de destruction systématique, que l’on retrouvera avec le même effroi dans Les crépuscules de la Yellowstone de Louis Hamelin ou dans L’agonie des grandes plaines de Robert Jones, quand même scientifiques et naturalistes s’en donnaient à coeur joie en tuant à tout va, laissant pourrir inutilement derrière eux des montagnes de cadavres d’animaux, aujourd'hui éradiqués de la planète ?

Sous ses dehors de flânerie légère et faussement improvisée, Constellation du tigre nous livre une réflexion soigneusement dirigée et étayée, débouchant sur une vision infiniment désenchantée de notre humanité. Comme l'exprimait Benjamin Walter, "il n’est jamais une illustration de la culture qui ne soit aussi une illustration de la barbarie". (4/5)

 

 

Citations :

En 2008, Monory réalise une série de grands tableaux avec des tigres (…).
[dont] la peinture d’un tigre, en couleur, c’est-à-dire en jaune et orangé, au-dessus duquel on lit le mot crimes. Le tigre est encore le symbole du crime, dans une manière traditionnelle de représenter cet animal, agressif, tuant pour le plaisir comme se complaisent à le répéter les textes d’autrefois. N’est-ce pas le grand Georges Cuvier, à l’extrême fin du XVIIIe siècle, qui diffusait cette rengaine dans son Tableau élémentaire de l’histoire naturelle des animaux : « Le tigre (felis tigris) est aussi fort, aussi grand que le lion, et beaucoup plus cruel, égorgeant plus de victimes qu’il n’en faut à sa faim, et se plaisant surtout à boire le sang. »

Chez Monory, le tigre est réduit à la métaphore d’une violence toujours possible, inévitable même, la société en étant totalement imprégnée ; les tigres du Douanier ne sont pas agressifs, tout au plus surpris par la présence de l’homme. Il y a dans cet entretemps plus qu’un changement de mesure, toute la transformation d’un monde qui s’est adapté à la présence du tigre à Paris, l’admire et le redoute encore.

Il ne me semble pas artificiel de rapprocher toutes ces exactions qui se déroulent parallèlement dans plusieurs parties du monde, les tirs à balles explosibles sur les chacals par les chasseurs européens sur le territoire du Népal, la décimation quasi effective des bisons et l’extermination continue des Amérindiens ; à ces événements d’ailleurs, il faudrait en ajouter des centaines d’autres, peut-être des milliers, et toutes les nations occidentales ou presque en porteraient la responsabilité puisque la plupart ont participé ou soutenu le grand œuvre civilisateur de la colonisation depuis la fin du XVe siècle jusqu’à ces instants de l’histoire mondiale qui ont vu triompher les luttes de libération nationale dans le milieu du XXe siècle.

Il faut décrire les paysages, la flore, la faune et dans ces considérations, Henri d’Orléans excelle, met un nom sur les arbres, décrit chaque oiseau rencontré, collectionne leurs dépouilles, agit en naturaliste chasseur, l’époque semblant incapable de générer d’autres pratiques. Il faut tuer. Comme le formule l’historien Romain Bertrand à propos de Wallace, merveilleux naturaliste de l’Amazonie brésilienne et de l’Indonésie, alors qu’il vient de décrire avec une grande qualité littéraire les petites bêtes qui l’intéressent, « ce que Wallace ne dit pas, ce qu’il ne lui vient même pas à l’esprit de dire, c’est que toujours l’émerveillement précède le massacre ».
 
« Les sciences du vivant s’édifient sur un monceau de petits cadavres », écrit Romain Bertrand, soulignant l’impossibilité d’un savoir innocent.

Si tuer un grand nombre de volatiles procède souvent de l’entraînement, ou de la volonté de faire durer le plaisir du déplacement, le vrai sport réside dans la seule chasse qui a motivé ce long voyage, celle du tigre, le félin qui fait rêver au XIXe siècle. Quand le vulgum pecum voit le tigre derrière les grilles du jardin zoologique, symbole de la victoire sur la sauvagerie, de la puissance de sa civilisation, la vraie noblesse consiste à approcher la bête en liberté, à la vaincre, à terrasser sa férocité. Les sportsmen se reconnaissent à cela, à leur capacité à maîtriser leurs frayeurs, à prendre des risques, à dépenser beaucoup d’argent pour abattre les animaux le plus dangereux possible, les plus grands qui existent. (…)
Ces chasses sont marquées par le refus de toute utilité ; on ne mange pas le renard ou le tigre, on laisse les entrailles du renard aux chiens, celles du tigre aux chikaris. La noblesse, encore, est dans le profond dédain de l’animal tué, réduit à l’état de peau, de trophée si seule sa tête est conservée, ou encore, si la bête est exceptionnelle, d’animal empaillé qui trônera dans quelque pièce d’un château, dans une salle d’exposition, présentée autant que possible en état de férocité, les crocs bien visibles, l’air effrayant pour porter témoignage de la rudesse du conflit, de la grandeur du combat mené par le chasseur.
 
S’il n’est plus possible et même plus tolérable d’approcher les animaux sauvages, tant notre présence leur est mortifère, si l’expérience du vivant nous est à terme interdite, il reste à faire la liste des archives à notre disposition et le récit de la lente détérioration du monde.

(…) l’avancée des connaissances en biologie vérifie toujours la remarque de Romain Bertrand selon laquelle les sciences du vivant s’édifient sur des monceaux de cadavres, une phrase qui actualise l’aphorisme de Walter Benjamin sur le frisson garanti à quiconque s’aventurerait un instant à penser l’origine de notre patrimoine culturel. « Ce patrimoine ne doit pas seulement son existence aux peines des grands génies qui l’ont créé, mais aussi à l’indicible corvée qu’ont endurée leurs contemporains. » En tentant de restituer aux dominés du passé leur part des œuvres de la culture des dominants, Sadiah Qureshi ne dit finalement pas autre chose que cette formule pleine de mélancolie de Benjamin affirmant qu’il n’est jamais une illustration de la culture qui ne soit aussi une illustration de la barbarie.

 

 

Pour enchaîner sur des thèmes proches :

 
VAILLANT John : Le tigre
 

 


 

vendredi 29 janvier 2021

[Geni, Abby] Farallon Islands

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Farallon Islands (The Lightkeepers)

Auteur : Abby GENI

Traductrice : Céline LEROY

Parution : en anglais (USA) en 2016
                   et en français en 2017

Editeur : Actes Sud

Pages : 384

 

 

   

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Miranda débarque sur les îles Farallon, archipel sauvage au large de San Francisco livré aux caprices des vents et des migrations saisonnières. Sur cette petite planète minérale et inhabitée, elle rejoint une communauté récalcitrante de biologistes en observation, pour une année de résidence de photographe. Sa spécialité : les paysages extrêmes. La voilà servie.
 
Et si personne ici ne l’attend ni ne l’accueille, il faut bien pactiser avec les rares humains déjà sur place, dans la promiscuité imposée de la seule maison de l’île : six obsessionnels taiseux et appliqués (plus un poulpe domestique), chacun entièrement tendu vers l’objet de ses recherches.

Dans ce décor hyperactif, inamical et souverain, où Miranda n’est jamais qu’une perturbation supplémentaire, se joue alors un huis clos à ciel ouvert où la menace est partout, où l’homme et l’environnement se disputent le titre de pire danger.

Avec une puissance d’évocation renversante et un sens profond de l’exploration des âmes, Abby Geni nous plonge en immersion totale parmi les requins, les baleines, les phoques, les oiseaux et les scientifiques passablement autistes… dans un vertigineux suspense, entre thriller psychologique et expérience de survie.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Abby Geni est l'auteur de Farallon Islands, premier roman très remarqué à sa sortie en France comme aux États-Unis où il a remporté de nombreux prix, notamment celui de la Meilleure Fiction 2016 décerné par la Chicago Review of Books et le prix 2017 de la Découverte Barnes & Noble. Elle a également signé un recueil de nouvelles (The Last Animal) encore inédit en France. Ses livres sont traduits dans sept langues. Elle vit à Chicago.

 

 

Avis :

Miranda est photographe animalière. Sans attache, elle parcourt le monde au gré de sa chasse aux images. Cette fois, elle a obtenu l’autorisation de séjourner sur les îles Farallon, cet archipel sauvage loin au large de la Californie, réserve protégée abritant d’exceptionnelles colonies d’oiseaux, mais aussi propice à l’observation des éléphants de mer, des baleines et des requins blancs. Elle y découvre des lieux inhospitaliers et particulièrement difficiles d’accès, où réside, dans la promiscuité spartiate d’un refuge-observatoire, un petit groupe de biologistes aussi peu accueillants que leur environnement. Un huis clos explosif se met en place, dans un climat d’autant plus pesant et menaçant que les accidents ne tardent pas à s’enchaîner.

Le cadre du roman est exceptionnel et fidèle à la réalité. On y découvre un petit bout du monde battus par les éléments, difficilement relié au continent par une presque journée de bateau à bord de la rare navette qui assure le ravitaillement, et qui ne peut même pas accoster ces îles dites de la Mort. C’est à l'aide d'une nacelle treuillée depuis le haut d’une falaise qu’on y débarque. Dans ce décor dantesque où l’homme n’est qu’un intrus, la nature est seule maîtresse et impose sa grandeur, sa violence et ses dangers. Le récit d’un parfait réalisme aligne une série de tableaux aussi grandioses que terrifiants, où le miracle de la vie s’assortit de l’implacable et cruelle loi du plus fort. Ici, beauté rime avec âpreté, vie avec cruauté, et l’homme s’y sent aussi fragile qu’au tout début du monde.

Un tel théâtre devient aisément infernal si l’on s’y retrouve durablement confiné dans la promiscuité d’un étroit logement de fortune, en compagnie d’hommes et de femmes que leurs blessures et névroses, autant que leur passion scientifique, ont poussé à l’écart du monde. Dès le début de l’histoire, un climat délétère s’installe, aussi étouffant que les fréquentes brumes qui ouatent l’archipel. Face à la nature brute et à la perpétuelle sensation de danger, les faux-semblants s’effacent et les caractères se révèlent, dans une confrontation sournoise où tout peut soudainement déraper. Le moindre incident devient suspect, la plus petite parole s’interprète de travers, et la paranoïa s’empare du lecteur y compris. Il suffit d’un premier drame pour mettre le feu aux poudres.

Geni Abby nous livre ici un angoissant thriller psychologique, dont la tension et les effets en cascade doivent beaucoup à sa puissante évocation des îles Farallon : un lieu sauvage à quelques pas du monde « civilisé », où l’homme a tôt fait de redevenir un fauve parmi les autres. (4/5)


Citations :  

On dit que le temps ralentit dans des moments de stress très intense. J’ai fait quelques recherches sur le sujet, et en fait, ce qui se passe, c’est que la mémoire devient incroyablement fidèle. En temps normal, l’esprit ne se raccroche qu’aux images et aux événements importants. Nous nous souvenons des grandes choses et oublions les petites. En situation de stress, toutefois, notre cerveau stocke tout. Le temps s’écoule à la même vitesse que d’ordinaire, mais avec le recul, le souvenir devient photographique. C’est comme si la trotteuse avait ralenti, comme si nous étions capables de voir le monde qui nous entoure dans des détails aussi fantastiques que précis.

C’était un après-midi ensoleillé, sans un nuage, le ciel d’un bleu presque douloureux. L’océan était si plat que sous certains angles la profondeur de champ disparaissait. On aurait cru que l’eau avait été suspendue sur un fil à linge comme une couverture, un pan de tissu vertical.

J’ai regardé l’horizon. C’était une ligne claire entre deux bleus intenses, comme un pli sur une feuille de papier.

À ma plus grande surprise, ça y est. En fait, c’est arrivé ce matin : je me suis réveillée à l’aube et les îles m’étaient familières.  
J’ai déjà vécu ça lors de mes voyages précédents, mais ce plaisir ne s’émousse pas. Dans le désert il m’a fallu un moment pour m’adapter à l’air sec comme de l’amadou. Sous les tropiques, il m’a fallu du temps pour m’habituer à l’odeur puissante des arbres, aux averses aveuglantes de pluie chaude. Une fois, j’ai passé une semaine dans une grotte pour prendre des photos de chauves-souris. Même là, j’ai fini par m’habituer à l’odeur du guano, au ploc ploc de l’eau, à la façon dont l’obscurité semblait ramper vers moi sur les murs. Le processus d’acclimatation est toujours le même. Ce qui est inconnu devient familier – ce qui était étrange devient ordinaire – les viscères luisants du monde sont retournés comme des gants.

Chaque fois que nous nous souvenons de quelque chose, nous le transformons. Ainsi fonctionne notre cerveau. J’envisage mes souvenirs comme les pièces d’une maison. Je ne peux pas m’empêcher de les modifier quand j’entre à l’intérieur – je laisse des traces de boue par terre, je bouscule un peu les meubles, crée des tourbillons de poussière. Avec le temps, ces petites altérations s’additionnent.  
Les photos accélèrent ce délitement. Mon travail est l’ennemi de la mémoire. Les gens s’imaginent souvent que prendre des photos les aidera à se souvenir précisément de ce qui est arrivé. En fait, c’est le contraire. J’ai appris à laisser mon appareil au placard pour les événements importants parce que les images ont le don de remplacer mes souvenirs. Soit je garde mes impressions à l’esprit, soit j’en fais une photo – pas les deux.  
Se souvenir c’est réécrire. Photographier, c’est substituer. Les seuls souvenirs fiables, j’imagine, sont ceux qui ont été oubliés. Ils sont les chambres noires de l’esprit. Fermées, intactes, non corrompues.
 
Il n’est pas toujours possible de s’approcher par bateau, ces jours-ci. La mer est déchaînée, gronde contre la rive. Impossible d’abaisser en toute sécurité la Cantine dans des vagues pareilles, même chose pour le Janus. L’écume est projetée contre les rochers en gerbes cendrées. Des fois, on a l’impression que l’océan brandit une main hors de l’eau pour essayer d’entraîner l’île du Sud-Est dans les profondeurs.

Toujours aussi difficile d’avoir la notion du temps sur ces îles. Les calendriers, les horloges – tout cela semble bien arbitraire. Une construction artificielle. Ces lieux ont quelque chose d’intemporel. Le passage des saisons ne dépend pas de la météo, mais des animaux. L’hiver est là quand les baleines et les éléphants de mer donnent naissance à leurs petits. L’été est là quand les oiseaux nidifient. L’automne appartient aux requins. La nuit ne suit pas le jour, pas vraiment – cela impliquerait que l’un arrive avant l’autre. Non, le jour et la nuit fonctionnent plutôt comme une grande vague dont la base serait une aube étincelante qui déferlerait à travers un long après-midi doré et dont la crête serait le soir allant se fracasser contre l’obscurité, après quoi tout recommencerait. Pour moi, le temps sur les îles est une entité indépendante qui ne connaît pas de variations.

Plus que toute autre forme artistique, la photographie requiert d’être froid et dépassionné. (…)
Ce travail exige un esprit qui sache se tenir à distance. (…)
Le traumatisme et la souffrance sont les fondements de l’art. J’y crois. Mais confronté à la tragédie, un peintre spécialisé dans les fresques ou dans les aquarelles peut vivre ce moment en être humain et redevenir artiste après. Face à la mort d’un être cher, un sculpteur ou un portraitiste peut d’abord souffrir, faire son deuil, guérir – puis créer. La plupart des artistes traversent l’existence de cette manière. Ils peuvent avoir des réactions normales face aux vicissitudes de l’expérience humaine. Ils peuvent traverser le monde avec compassion et camaraderie.
Ils peuvent créer plus tard. En dehors, ailleurs, au-delà.  
Mais la photo est immédiate. Elle n’offre pas le luxe du temps. Confronté au sang, à la mort ou au changement, un photographe n’a pas d’autre choix que de saisir son appareil. L’artiste vient en premier, l’être humain en second. La photo est la captation neutre des événements, la chronique du sublime comme de l’effroyable. La nécessité veut que ce travail soit effectué sans émotion, sans attache, sans amour.


 

lundi 30 mars 2020

[Tesson, Sylvain] La panthère des neiges





 

Coup de coeur 💓

 

Titre : La panthère des neiges

Auteur : Sylvain TESSON

Editeur : Gallimard

Année de parution : 2019

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

«– Tesson ! Je poursuis une bête depuis six ans, dit Munier. Elle se cache sur les plateaux du Tibet. J'y retourne cet hiver, je t'emmène.
– Qui est-ce ?
– La panthère des neiges. Une ombre magique !
– Je pensais qu'elle avait disparu, dis-je.
– C'est ce qu'elle fait croire.»

 

 

Un mot sur l'auteur :

Sylvain Tesson est né à Paris en 1972. Géographe de formation, il multiplie les voyages et les expéditions dans des conditions souvent extrêmes, dont il rapporte des carnets ou des films.  Ses récits de voyage et ses livres de réflexion ont été couronnés par de nombreux prix littéraires : Prix Goncourt de la Nouvelle et Prix de la Nouvelle de L'Académie Française en 2009, Prix Médicis Essai 2011, Prix Renaudot 2019.

 

 

Avis :

Infatigable voyageur de l’extrême, l’auteur accompagne le photographe animalier Vincent Munier dans une expédition au Tibet, dans l’espoir d’apercevoir l’une des dernières panthères des neiges.

La narration livre de magnifiques pages sur l’un des espaces encore préservés de la planète, en grande partie en raison de son inaccessibilité et de ses âpres conditions climatiques. Par des températures oscillant entre -20 et -30°C, au coeur de montagnes à première vue désertes offrant des paysages aussi rudes que somptueux, l’équipe d'observateurs doit déployer toutes ses ressources physiques et des trésors de patience, pour guetter indéfiniment, et peut-être vainement, l’apparition de la rarissime reine du camouflage. En attendant, affût après affût, la faune sauvage locale se dévoile peu à peu, poursuivant son cycle perpétuel de vie et de mort sur un territoire en peau de chagrin, de plus en plus menacé par l’activité humaine.

Un désenchantement plein d’auto-dérision imprègne le texte, face à la certitude d’observer un monde sauvage en sursis, décimé par l’irresponsable avidité des hommes, au nom d’un progrès au final sur bien des plans contestable. Empruntant à de nombreuses références tant occidentales qu’orientales, l’auteur nous livre, sur un ton caustique, une réflexion philosophique et spirituelle qui fait si souvent mouche que j’en conserve une collection d’aphorismes record pour une seule lecture.

Ce superbe récit d’aventure, qui fait autant rêver que méditer, frappe à chaque phrase, inoculant l’envie de prendre à son tour le temps d’ouvrir les yeux. Il m’a incitée à aller découvrir avec émerveillement les clichés de Vincent Munier, dont on sait plus ce qui impressionne le plus : la beauté des sujets ou la technique et la patience qu’il aura fallu pour la capturer. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

On pouvait s’échiner à explorer le monde et passer à côté du vivant. (…) Désormais je saurais que nous déambulions parmi des yeux ouverts dans des visages invisibles. (…) Je venais de le comprendre : le jardin de l’homme est peuplé de présences. Elles ne nous veulent pas de mal, mais elles nous tiennent à l’œil. Rien de ce que nous accomplirons n’échappera à leur vigilance. Les bêtes sont des gardiens de square, l’homme y joue au cerceau en se croyant le roi. (…) Le sauvage vous regarde sans que vous le perceviez.
 

 
Munier, tristement : — Mon rêve dans la vie aurait été d’être totalement invisible.
La plupart de mes semblables, et moi le premier, voulaient le contraire : nous montrer. Aucune chance pour nous d’approcher une bête.



La vie apparut et se distribua à la conquête de la Terre. Le temps s’attaquait à l’espace. Ce fut la complication. Les êtres se ramifièrent, se spécialisèrent, s’éloignèrent les uns des autres, chacun assurant sa perpétuation par la dévoration des autres. L’Évolution inventa des formes raffinées de prédation, de reproduction et de déplacement. Traquer, piéger, tuer, se reproduire fut le motif général. La guerre était ouverte, le monde son champ. Le soleil avait déjà pris feu. Il fécondait la tuerie de ses propres photons et il mourrait en s’offrant. La vie était le nom donné au massacre en même temps que le requiem du soleil. Si un Dieu était vraiment à l’origine de ce carnaval, il aurait fallu un tribunal de plus haute instance pour le traduire en justice. Avoir doté les créatures d’un système nerveux était la suprême invention dans l’ordre de la perversité. Elle consacrait la douleur comme principe. Si Dieu existait, il se nommait « souffrance ».
Hier, l’homme apparut, champignon à foyer multiple. Son cortex lui donna une disposition inédite : porter au plus haut degré la capacité de détruire ce qui n’était pas lui-même tout en se lamentant d’en être capable. À la douleur, s’ajoutait la lucidité. L’horreur parfaite.


Quelle volonté avait ordonné l’invention de ces formes monstrueusement sophistiquées, toujours plus ingénieuses et toujours plus distantes à mesure que les millions d’années passaient ? La spirale, la mandibule, la plume et l’écaille, la ventouse et le pouce préhensile étaient les trésors du cabinet de curiosités de cette puissance géniale et déréglée qui avait triomphé de l’unité et orchestré l’efflorescence.


Occupant le cœur du Tibet à 5 000 mètres de moyenne, ce plateau de fondrières, grand comme la France, assurait la transition entre les Kunlun au nord, et la chaîne de l’Himalaya au sud. La zone échappait à l’aménagement du territoire, nom de la dévastation des espaces par la technostructure. Personne ne peuplait le territoire, quelques nomades le traversaient. Aucune ville, pas de routes. Des toiles de tente claquant dans les rafales : voilà pour la présence humaine. Les géographes avaient vaguement cartographié ce désert d’altitude, reproduisant sur des cartes du XXIe siècle les itinéraires fugaces d’explorateurs du XIXe siècle. Il aurait été bon de signaler l’existence de ce plateau aux esprits pleurnichant sur « la fin de l’aventure ». Ces âmes mortes geignaient : « Nous sommes nées trop tard dans un monde sans secrets. » Pour peu qu’on les cherchât, les zones d’ombre existaient encore. Il suffisait de pousser les bonnes portes conduisant aux bons escaliers de service. Le Chang Tang offrait l’échappée. Mais quel effort pour l’atteindre !


Avec Munier, je commençais à saisir que la contemplation des bêtes vous projette devant votre reflet inversé. Les animaux incarnent la volupté, la liberté, l’autonomie : ce à quoi nous avons renoncé.


L’une des traces du passage de l’homme sur la Terre aura été sa capacité à faire place nette. L’être humain avait résolu la question philosophique de la définition de sa nature propre : il était un nettoyeur.



Les versants se strient de veinures noires, coulées de l’encrier de Dieu qui aurait posé sa plume après l’écriture du monde. 



Thermomètre à – 20 °C. Nous autres, les hommes, étions condamnés à ne faire que passer en ces endroits. La majeure partie de la surface de la Terre n’était pas ouverte à notre race. Faiblement adaptés, spécialisés en rien, nous avions notre cortex pour arme fatale. Elle nous autorisait tout. Nous pouvions faire plier le monde à notre intelligence et vivre dans le milieu naturel de notre choix. Notre raison palliait notre débilité. Notre malheur résidait dans la difficulté de choisir où demeurer.



Nous n’étions pas des êtres « privés d’instincts », comme le professaient les philosophes culturalistes, nous étions au contraire encombrés de trop d’instincts, contradictoires. L’homme souffrait de son indétermination génétique : le prix à payer était l’indécision. Nos gènes ne nous imposant rien, il nous restait à choisir entre tous les possibles offerts à notre volonté. Quel tournis ! Quelle malédiction que de pouvoir tout embrasser ! L’homme brûlait de faire ce qu’il redoutait, aspirait à transgresser ce qu’il venait de bâtir, rêvait d’aventures une fois rentré chez lui mais pleurait Pénélope dès qu’il naviguait. Capable de tous les embarquements possibles, il se condamnait à n’être jamais content. Il rêvait de l’« en même temps ». Mais l’« en même temps » n’est pas biologiquement possible, ni psychologiquement souhaitable, ni politiquement tenable.
(…)
Les génies de l’humanité étaient des hommes qui avaient choisi une voie unique, sans dévier. Hector Berlioz voyait dans l’« idée fixe » la condition du génie. Il soumettait la qualité d’une œuvre à l’unité du motif. Si l’on voulait passer à la postérité mieux valait ne pas butiner.



Définition de l’homme : créature la plus prospère de l’histoire du vivant. En tant qu’espèce, rien ne le menace : il défriche, bâtit, se répand. Après s’être étendu, il s’entasse. Ses villes montent vers le ciel. « Habiter le monde en poète », avait écrit un poète allemand au XIXe siècle1. C’était un beau projet, un vœu naïf. Il ne s’était pas réalisé. Dans ses tours, l’homme du XXIe siècle habite le monde en copropriétaire. Il a remporté la partie, songe à son avenir, lorgne sur la prochaine planète pour absorber le trop-plein. Bientôt, les « espaces infinis » deviendront sa vidange. Il y avait quelques millénaires, le Dieu de la Genèse (dont les propos avaient été recueillis avant qu’il ne devînt muet) s’était montré précis : « Soyez féconds, multipliez, remplissez la Terre, et l’assujettissez » (1,28). On pouvait raisonnablement penser (sans offenser le genre clérical) que le programme était accompli, la Terre, « assujettie », et qu’il était temps de donner repos à la matrice utérine. Nous étions huit milliards d’hommes. Il restait quelques milliers de panthères. L’humanité ne jouait plus une partie équitable.



Il restait 5 000 panthères dans le monde. Statistiquement, on comptait davantage d’êtres humains vêtus de manteaux de fourrure.


On attendait une ombre, en silence, face au vide. C’était le contraire d’une promesse publicitaire : nous endurions le froid sans certitude d’un résultat. Au « tout, tout de suite » de l’épilepsie moderne, s’opposait le « sans doute rien, jamais » de l’affût. Ce luxe de passer une journée entière à attendre l’improbable !
Je me jurais, une fois rentré en France, de continuer à pratiquer l’affût. Nul besoin de se trouver à 5 000 mètres dans l’Himalaya. La grandeur de cet exercice partout praticable était de toujours procurer ce qu’on exigeait de lui. À la fenêtre de sa chambre, sur la terrasse d’un restaurant, dans une forêt ou sur le bord de l’eau, en société ou seul sur un banc, il suffisait d’écarquiller les yeux et d’attendre que quelque chose surgisse. On ne l’aurait jamais noté si l’on ne s’était pas maintenu aux aguets. Et si rien n’arrivait, la qualité du temps passé s’était trouvée accrue par l’attention portée. L’affût était un mode opératoire. Il fallait en faire un style de vie.



Ce matin-là, l’attaque échoua. Une chèvre bleue détecta la panthère et sa convulsion alerta l’ensemble du troupeau. À ma surprise, les caprins ne s’enfuirent pas mais se tournèrent vers le fauve, de face, pour lui signifier que l’approche était éventée. Surveiller la menace protégeait le groupe. Leçon donnée par les chèvres bleues : le pire ennemi est celui qui se cache.



Les grottes avaient constitué la géographie matricielle de l’humanité dans ses lamentables débuts. Chacune avait abrité des hôtes jusqu’à ce que l’élan néolithique sonne la sortie d’abri. L’homme s’était alors dispersé, avait fertilisé les limons, domestiqué les troupeaux, inventé un Dieu unique et commencé la coupe réglée de la Terre pour parvenir, dix mille ans plus tard, à l’accomplissement de la civilisation : l’embouteillage et l’obésité. On pourrait modifier la pensée B139 de Pascal – « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre » – et trouver que le malheur du monde débuta quand le premier homme sortit de la première grotte.



En ce début de siècle 21, nous autres, huit milliards d’humains, asservissions la nature avec passion. Nous lessivions les sols, acidifiions les eaux, asphyxiions les airs. Un rapport de la Société zoologique britannique établissait à 60 % la proportion d’espèces sauvages disparues en cinq décennies. Le monde reculait, la vie se retirait, les dieux se cachaient. La race humaine se portait bien. Elle bâtissait les conditions de son enfer, s’apprêtait à franchir la barre des dix milliards d’individus. Les plus optimistes se félicitaient de la possibilité d’un globe peuplé de quatorze milliards d’hommes. Si la vie se résumait à l’assouvissement des besoins biologiques en vue de la reproduction de l’espèce, la perspective était encourageante : nous pourrions copuler dans des cubes de béton connectés au Wifi en mangeant des insectes. Mais si l’on demandait à notre passage sur la Terre sa part de beauté et si la vie était une partie jouée dans un jardin magique, la disparition des bêtes s’avérait une nouvelle atroce. La pire de toutes. Elle avait été accueillie dans l’indifférence. Le cheminot défend le cheminot. L’homme se préoccupe de l’homme. L’humanisme est un syndicalisme comme un autre. 



Il est plus difficile de vénérer ce dont on jouit déjà que de rêvasser à décrocher les lunes.


Elles (les bêtes) appartenaient aux origines dont la biologie nous avait éloignés. Notre humanité leur avait déclaré une guerre totale. L’éradication était presque finie. Nous n’avions rien à leur dire, elles se retiraient. Nous avions triomphé et bientôt, nous autres humains, nous serions seuls, à nous demander comment nous avions pu faire le ménage aussi vite.
(…)
La Terre avait été un musée sublime.
Par malheur, l’homme n’était pas conservateur.



Nous atteignîmes le parc. La fête foraine était réussie. Les manèges moulinaient, les haut-parleurs pulsaient, la vapeur des beignets enveloppait les clignotements. Même Pinocchio aurait été dégoûté. Les panneaux n’omettaient pas d’afficher la propagande du Parti. Le peuple chinois avait perdu sur les deux tableaux. Politiquement, il subissait la coercition socialiste. Économiquement, il tournait dans la lessiveuse capitaliste. Il était le dindon à deux têtes de la farce moderne, marteau et algorithme sur le fanion.

 

 

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