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vendredi 5 juin 2026

Critique : "Aqua" de Gaspard Koenig | Lectures de Cannetille

 




J'ai beaucoup aimé 

 

Titre : Aqua

Auteur : Gaspard KOENIG

Parution : 2026 (L'Observatoire)

Pages : 448

Accès au livre : ISBN 9791032932025  
                           en librairie

 

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Quand Martin Jobard, un enfant du pays devenu haut fonctionnaire à Paris, décide de briguer la mairie du village pour moderniser le réseau d’eau potable, il trouve sur son chemin Maria, la généreuse et idéaliste tenancière de l’épicerie, qui défend la source des anciens. La lutte qui s’engage va éveiller, chez les habitants, le pire comme le meilleur. Maria pourra-t-elle changer le cours des choses ?

Sur fond de crise de l’eau, Aqua met en scène une communauté rurale prise dans des contradictions contemporaines. On y croise un ministre trop pressé, une naturopathe bouddhiste, un éleveur mélancolique, une préfète amoureuse, un survivaliste flegmatique, une hydrogéologue anticapitaliste…

Entre mythologies normandes et bureaucratie locale, Gaspard Kœnig déploie tout son art de la satire sociale. Inscrivant Aqua dans le même terroir que Humus, il poursuit son exploration romanesque des quatre éléments.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Gaspard Kœnig est l’auteur d’une œuvre mêlant fictions, essais et récits. Son précédent roman, Humus (Éditions de l’Observatoire, 2023), a reçu de nombreux prix (Prix Interallié, Prix Jean-Giono, Prix Transfuge du meilleur roman français) et a été traduit dans plus d’une dizaine de langues.

 

Avis :

Après Humus, Gaspard Koenig consacre le second volet de sa tétralogie sur les quatre éléments à l’eau et à ses enjeux. Matière première indispensable, bien commun disputé et support d’imaginaires anciens, elle catalyse ici, dans une Normandie confrontée au dérèglement climatique, des tensions politiques, économiques et symboliques qui relèvent moins de l’anticipation que d’un présent à peine amplifié.

Alors que la sécheresse frappe soudain un territoire traditionnellement humide qui se croyait préservé, la crise oppose deux figures que tout distingue : Martin Jobard, haut fonctionnaire revenu au village avec un projet de modernisation du réseau, et Maria, gardienne convaincue de la source ancienne et de ce qu’elle représente pour la communauté. Leur affrontement, nourri par des visions du monde incompatibles, révèle les fragilités, les fidélités et les tensions latentes d’un village sommé de choisir entre rupture et continuité.

Davantage satire des mécanismes contemporains de décision publique que projection vers un futur hypothétique, le roman observe avec minutie comment une crise locale réactive des réflexes familiers. Entre tentation technocratique, défense affective d’un patrimoine immatériel et prolifération de discours alternatifs – du survivalisme à la spiritualité new age –, une polyphonie de voix, tantôt outrées, tantôt touchantes, alimente une critique sociale qui met en lumière des contradictions persistantes et une incapacité à agir, même lorsque la pénurie s’installe durablement. Au détour de cette mosaïque de points de vue, quelques clins d’œil à Humus – notamment l’apparition d’Arthur et de ses vers de terre – rappellent que la tétralogie compose, livre après livre, une cartographie des relations entre humains et milieux. 

Le récit repose sur la tension entre deux légitimités : d’un côté, l’expertise administrative incarnée par Martin ; de l’autre, l’expérience vécue portée par Maria. L’auteur ne tranche jamais, préférant montrer comment chacun se heurte à ses propres limites. Martin, persuadé d’apporter la solution, affronte la résistance d’un monde rural qui refuse d’être réduit à un problème technique. Maria, convaincue de défendre un bien commun, découvre la complexité d’un système hydrologique qui échappe à la seule fidélité aux anciens. En filigrane, le roman fait écho aux thèses d’Elinor Ostrom sur la gouvernance collective des ressources, montrant comment les arrangements locaux se fragilisent dès lors qu’ils sont pris dans un enchevêtrement de prescriptions extérieures. Cette dialectique confère au récit une épaisseur politique, éclairant les tensions contemporaines entre modèles bureaucratiques et réalité matérielle du terrain, où s’entremêlent contraintes concrètes et attachements affectifs parfois irrationnels.

Satire politique vive, souvent drôle et bien observée, ce roman ambitieux, qui prolonge Humus et confirme la cohérence de la tétralogie, pourra parfois sembler presque trop démonstratif, ses personnages, vivants mais dessinés à larges traits, servant davantage des idées que de véritables trajectoires romanesques. Il n’en demeure pas moins un livre stimulant, engagé et pleinement réussi, aussi pertinent dans ce qu’il interroge que plaisant à lire, et qui donne à attendre avec impatience la suite du cycle. (4/5)

 

Citations :

Les Normands ont autant de vocabulaire pour désigner l’eau qui tombe du ciel que les Inuits pour décrire la neige. Mais à présent, plus aucun mot ne convient. Ce n’est ni le broussin où l’on se perd, ni le crachin qui mouille par surprise, ni la brouasse qui colle à la peau, ni la ripleure qui laisse la place au ciel bleu, ni la harée qui picote, ni la lâchie qui gifle, ni la verse qui détruit, ni l’abernaudée qui tombe à seaux, ni la vouéchie qui se mêle au vent, ni même la déclavée qui trempe jusqu’aux os. Personne ne peut nommer ce déluge tranquille, sans bourrasque ni accalmie, qui dure depuis trop longtemps pour avoir la moindre raison de s’arrêter. 


N’est-ce pas la définition d’un bon roman : espérer ou redouter toujours un autre dénouement, même quand on le connaît déjà ?


L’eau du robinet aussi, c’est de l’eau de source. Sauf que Cristaline la prélève gratuitement, la met dans des bouteilles en plastique et la revend cent fois plus cher. J’appelle ça la privatisation d’un bien commun.


Le maïs, comme c’est joli le maïs, les belles tiges vertes, on les croquerait à pleines dents ! Sauf que ce maïs-là, il ne sert pas à nourrir les êtres humains et même pas les bêtes. Il part directement au méthanisateur. C’est plus rentable, hein ? Beau modèle : on met du pétrole saoudien dans les tracteurs, on verse du gaz russe et des phosphates chinois sur la terre, on y sème des graines de labo allemand, on en sort des fausses plantes, on les laisse pourrir et on revend le tout comme biocarburant 100 % made in France ! C’est du recel d’énergie fossile, voilà ce que c’est.


L’administration est un smiley posé sur l’absurdité du monde.


Il voudrait lui donner tort, croire encore à une certaine rationalité dans l’élaboration des politiques agricoles depuis un demi-siècle, mais il n’y parvient plus. Il admet que, derrière le foisonnement des règlements tatillons, l’essentiel puisse avoir été occulté ; que l’intérêt général ait été à la tour Séquoia ce que Dieu est à une église, un écho qui résonne partout mais ne s’entend nulle part ; que ce mur administratif qu’il a contribué à bâtir serve seulement de paravent aux voleurs et aux empoisonneurs. Il s’ouvre doucement à l’hypothèse que la République ne soit qu’une fiction utile pour la guerre et le commerce. 
— En fait, conclut Valérie, toute l’eau qu’on boit, partout dans le monde, qu’elle vienne du robinet, des bouteilles, des rivières ou du ciel, est dégueulasse. L’empoisonnement est universel. On a même retrouvé des substances chimiques dans la pluie qui tombe sur le plateau tibétain. On n’en meurt peut-être pas, ou pas trop. Est-ce moins grave pour autant ? 
Martin repense à l’intervention de cette jeune femme sous la halle de Saint-Firmin il y a déjà deux ans. Elle avait raison : l’eau peut, l’eau doit être pure. S’il n’y a plus d’eau pure, c’est que la pureté a disparu du monde.


Martin se souvient également qu’Elinor Ostrom avait reçu le prix Nobel d’économie au moment où il commençait son travail à la tour Séquoia, au sein de ce qui s’appelait encore « ministère de l’Écologie », voué à devenir successivement, au gré des renoncements politiques, « ministère de l’Environnement » puis, quand tout espoir de transformation rapide fut abandonné, « ministère de la Transition écologique », autrement dit le ministère de ce qui n’adviendra jamais (imagine-t-on un ministère de la Transition éducative ?

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 

 

jeudi 28 mai 2026

Critique : "Les fantômes de Shearwater" de Charlotte McConaghy | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Les fantômes de Shearwater" de Charlotte McConaghy


J'ai aimé

 

Titre : Les fantômes de Shearwater
            (Wild Dark Shore)

Auteur : Charlotte McCONAGHY

Traduction : Marie CHABIN

Parution :  en anglais (Australie) en 2025,
                   en français en
2026 (Actes Sud)

Pages : 384

Accès au livre : ISBN 9782330216139  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :

Dominic Salt et ses trois enfants sont les gardiens de Shearwater, une île perdue au milieu de l’océan Austral. Site de la plus grande banque de graines du monde, Shearwater abritait jusqu’il y a peu de nombreux chercheurs, mais la montée des eaux a précipité leur départ. Les Salt sont désormais les derniers habitants. Mais voilà qu’un soir, durant la pire tempête que l'île ait jamais connue, une femme s'échoue mystérieusement sur le rivage. Qui est-elle ? Est-elle vraiment venue ici par hasard, comme elle le prétend ?

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Scénariste de formation, Charlotte McConaghy est l'autrice d'un précédent titre, Migrations (Lattès, 2021), traduit dans une vingtaine de langues. Elle vit à Sydney, en Australie. Je pleure encore la beauté du monde a figuré dans les classements des meilleures ventes du New York Times, du Washington Post et du Los Angeles Times. 

 

 

Avis :

Mondialement connue pour ses fictions où drames écologiques riment avec blessures intimes, la romancière australienne Charlotte McConaghy reprend ici ses thèmes de prédilection – disparition du vivant, isolement géographique, tension entre effondrement et survie – en les inscrivant dans un huis clos familial menacé par le dérèglement climatique.

L’intrigue se déroule sur l’île fictive de Shearwater, inspirée de l’île Macquarie, territoire subantarctique où Charlotte McConaghy a séjourné. Comme son modèle réel, Shearwater est un espace reculé, soumis à des conditions extrêmes et habité par une faune marine foisonnante. Le récit y transpose plusieurs éléments empruntés à Macquarie – sa base scientifique, son histoire marquée par l’exploitation intensive des animaux marins, la puissance de ses paysages –, tout en y ajoutant des dispositifs fictionnels, comme une vaste banque de graines, le phare où vit la famille Salt, ou encore la montée des eaux qui condamne l’île. Ce décor, nourri d’observations directes, structure le roman et imprime au récit la rudesse et la fragilité propres à ce territoire.

Depuis huit ans, Dominic Salt et ses trois enfants mènent sur l’île une existence marquée par la solitude, les passages sporadiques d’un navire ravitailleur et l’absence béante laissée par la mère disparue. Raff, Fen et Orly ont grandi dans un monde de silences et d’intempéries, mais aussi au contact d’une faune exceptionnelle qu’ils observent avec une passion instinctive. L’arrivée de Rowan, retrouvée inconsciente sur le rivage après une tempête, vient rompre cet équilibre précaire. Tandis qu’elle tente de comprendre où elle a échoué, l’inquiétude monte : la station scientifique a été abandonnée, l’île est vouée à disparaître et les Salt doivent partir dans quelques semaines. Avant de fuir, il leur faut trier les graines de la réserve, n’emporter que la moitié des espèces, un choix déchirant qui ajoute à la tension. Qui plus est, lors du départ précipité des autres résidents, les installations radio et électriques ont été sabotées, plongeant la famille dans un isolement total. Mensonges et non‑dits s’accumulent. Que s’est‑il passé avant l’arrivée de cette intruse malgré elle ? Et qui est vraiment Rowan, surgie du tumulte des vagues ?
 
Au‑delà du suspense, le roman scrute la manière dont les humains habitent un monde en voie de disparition. Son écriture sensorielle fait de Shearwater un lieu où effondrement écologique et effritement psychique se répondent, les fantômes de l’île – massacres passés, espèces décimées et violences humaines – entrant en résonance avec ceux qui hantent la famille Salt. Loin de tout effet spectaculaire, le récit adopte une dynamique de dévoilement progressif, installant une inquiétude diffuse qui imprègne gestes, silences et regards. Rowan, figure à la fois étrangère et miroir, fait remonter à la surface secrets et ambiguïtés morales nés de l’isolement, et déclenche des mécanismes de survie d’une implacable logique.

Cette exploration intime s’accompagne d’une réflexion plus large sur la responsabilité humaine face au vivant. Le tri des graines, geste scientifique et symbolique, condense un dilemme central : comment choisir ce qui mérite d’être sauvé quand tout s’effondre ? Ce choix, apparemment technique, prend alors une portée éthique qui renvoie à la fragilité du monde et à la difficulté de hiérarchiser les pertes.

Enfin, entre tension sourde, sentiment d'urgence et beauté constamment menacée, Charlotte McConaghy installe une atmosphère d’une vraie intensité. Le huis clos familial renforce la densité du récit : les relations se resserrent, les émotions se chargent, et l’île, omniprésente, prend la stature d'un personnage à part entière, à la fois refuge, piège et révélateur.

L'ouvrage séduit par la puissance de son décor, l'épaisseur de son atmosphère et le trouble persistant qui traverse un texte où s’entrelacent drame familial, menace climatique et mémoire du vivant. Charlotte McConaghy y déploie des thématiques fortes – effondrement écologique, survie, transmission, responsabilité – avec une sensibilité qui donne au roman une réelle portée émotionnelle. L'on pourra certes regretter quelques faiblesses : intrigue parfois surchargée, intensité affective un peu insistante, écriture qui demeure lisse malgré l’ampleur des enjeux et ressorts narratifs appuyés sur des codes attendus. Ces réserves n’entament toutefois pas la force d’immersion du livre, qui laisse durablement résonner ses paysages, ses ombres et ses questions. (3,5/5)
 

mardi 28 octobre 2025

[Incardona, Joseph] Le monde est fatigué

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le monde est fatigué

Auteur : Joseph INCARDONA

Parution :  2025 (Finitude)

Pages : 224

Accès au livre : ISBN 9782363392350  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Êve est une sirène professionnelle qui nage dans les plus grands aquariums du monde. Mais personne n’imagine la femme brisée, fracassée, que cache sa queue en silicone. Quelqu’un lui a fait du mal, tellement de mal, et il faudra un jour rééquilibrer les comptes.
En attendant, de Genève à Tokyo, de Brisbane à Dubaï, elle sillonne la planète, icône glamour et artificielle d’un monde fatigué par le trop-plein des désirs.
À travers un destin singulier, Joseph Incardona revisite le mythe de la sirène et nous donne à voir une humanité en passe de perdre son âme.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Joseph Incardona (né en 1969) est Suisse d’origine italienne. Il est l’auteur d’une quinzaine de romans ou de recueils de nouvelles. Il est aussi scénariste pour la BD, le cinéma ou la télévision, dramaturge et réalisateur (un long métrage en 2013 et plusieurs courts métrages).

 

 

Avis :

Joseph Incardona, dont l’œuvre s’est construite autour de récits noirs et satiriques à forte tension sociale, poursuit son exploration d’un univers rongé par les simulacres et les faux-semblants. Fidèle à son goût pour les personnages cabossés et les marges, il revisite ici le mythe de la sirène dans une tonalité très stylisée, presque onirique, pour mieux dénoncer la violence absurde du monde contemporain.

Êve est sirène professionnelle. Chaque soir, au gré des caprices de ses clients fortunés, elle se glisse dans les bassins chlorés d’un parc aquatique différent, quelque part sur le globe. Mais derrière les paillettes se cachent un corps reconstruit et une soif de justice inextinguible. Laissée pour morte par un chauffard qui l’a privée de ses jambes et de l’enfant qu’elle portait, elle propulse le récit dans une odyssée vengeresse à travers un monde standardisé et saccagé, faisant des aquariums, vitrines d’un divertissement aseptisé, les théâtres d’une revanche aussi muette qu’implacable. 

Entre reflets et silences liquides des bassins, l’esthétique aquatique du roman enveloppe le récit d’un halo étrange, à la fois sensuel et menaçant. Cette atmosphère dense et moite devient le réceptacle sensoriel des violences physiques et psychologiques du réel, qu’elle absorbe et répercute comme une chambre d’écho. Êve, créature bionique aux jambes de titane, incarne une figure hybride, à la fois icône glamour et spectre de la souffrance. Son corps reconstruit témoigne d’un monde qui confond le visible avec le vrai et substitue l’image à la substance.

La dictature des apparences ne façonne pas seulement des corps factices : elle gangrène le réel. Ricanant jaune, le conte poursuit son tableau grinçant d'une planète prisonnière de gestes hypocrites et de postures vertueuses, où le simulacre l’emporte sur l’action. À l’instar des grands sommets climatiques, devenus scènes d’un théâtre diplomatique exhibant plus de bonnes intentions que de véritables remèdes, le monde maquille ses blessures au lieu de les soigner. 

Aussi noire et implacable qu’esthétiquement stylisée, cette fable aquatique fidèle aux obsessions de l’auteur sonde les profondeurs d’un monde qui préfère prendre des vessies pour des lanternes plutôt que d’affronter la réalité. Une manière autant rageuse que jubilatoire de mettre le doigt sur les fissures que la surface miroitante des bassins dissimule avec soin. (4/5)

 

 

Citations :

Tout ça me désole, fait Matt. Toute cette ineptie. Cette machinerie virtuelle qui étouffe le bon sens. L’autre jour, j’étais dans un resto, le serveur était là, mais j’ai dû passer par une application pour commander mon repas. C’est même lui qui m’a montré comment faire sur mon téléphone alors que j’aurais pu lui dire ce que je voulais. L’humanité croit s’alléger, en réalité on s’alourdit.


Qui es-tu, Êve ? Une passagère déterminée par sa destination ou une voyageuse traçant la route du hasard ? 
On nous fait croire que le monde est devenu binaire, zéro et un, que le jeu est à somme nulle, que les bips d’un code-barres sont la voie du réel. 
Mais il y a toujours une troisième voie. 
Au minimum. 
(Songer à la théorie des cordes).

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 
 


 

mardi 29 juillet 2025

[Kushner, Rachel] Le lac de la création

 





Je n'ai pas aimé

 

Titre : Le lac de la création (Creation Lake)

Auteur : Rachel KUSHNER

Traduction : Emmanuelle et Philippe ARONSON

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2024,
                  en français (Stock) en 2025

Pages : 480

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Sadie Smith, ex-agente du FBI, est envoyée par ses mystérieux employeurs pour infiltrer une communauté d’éco-activistes radicaux dans un village français entouré de grottes millénaires. Sa mission : inciter les militants du Moulin à franchir la ligne rouge et permettre ainsi une riposte judiciaire de l’État. Rien d’insurmontable pour Sadie qui en a vu d’autres. Mais c’est sans compter les exigences sans limites de ses commanditaires...
Rattrapée par son passé, envoûtée par les écrits de Bruno Lacombe, mentor charismatique de la communauté qui a rejeté le monde moderne, Sadie risque de voir son pouvoir de séduction se retourner contre elle.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1923, Elizabeth Jane Howard est l’auteur de quinze romans. Les Cazalet ChroniclesThe Light Years, Marking Time, Confusion et Casting Off – sont devenus des classiques modernes au Royaume-Uni et ont été adaptés en série pour la BBC et pour BBC Radio 4. Elle a également écrit son autobiographie, Slipstream. Elle est morte en janvier 2014, après la parution du 5e volume des Cazalet Chronicles, All Change.

 

 

Avis :

L’affaire Tarnac et les contacts de la romancière américaine, familière du sud-ouest français, avec Julien Coupat, arrêté en 2008 par la police antiterroriste comme membre de l’ultra-gauche anarchiste impliqué dans le sabotage de lignes de TGV, puis finalement libéré au terme d’une affaire semble-t-il montée de toutes pièces par la Sécurité intérieure française, lui ont très librement inspiré une histoire, tant plébiscitée aux Etats-Unis, qu’elle s’est retrouvée finaliste du Booker Prize 2024.

Ex-agente du FBI louant désormais ses services de mercenaire à des employeurs privés, l’Américaine Sadie Smith doit infiltrer une communauté d’éco-activistes établis au plus profond du sud-ouest de la France pour les inciter à des actions violentes justifiant une intervention policière. Toute à ses manœuvres d’approche, elle suit de très près les échanges qu’entretiennent par mails le leader du groupuscule et un certain Bruno Lacombe, septuagénaire reclus dans une grotte de la région depuis un drame familial, ancien proche de Guy Debord – il fut de ces jeunes qui fréquentèrent le théoricien révolutionnaire au café Moineau longuement évoqué par Philippe Jaenada dans La désinvolture est une bien belle chose – ayant développé ses propres théories, pour le coup non-violentes, sur la base de ses réflexions sur les mérites comparés des Néandertaliens et des Homo Sapiens.

Nous voici donc au confluent de deux influences contraires, l’une étrangement fantomatique dans ses messages d’outre-grotte pour ne pas dire d’outre-tombe, assez fumeuse il faut le dire, mais que l’on retiendra au final d’intention humaniste, l’autre cyniquement manipulatrice dans ses jugements rapides motivés par le seul appât du gain. Menée par Sadie, la narration froide laisse pourtant apparaître quelques discrètes lézardes dans la carapace. Et si cette femme en venait à son tour à laisser parler le passé pour en tirer elle aussi quelque leçon de vie ?

Mais que d’improbables et assommantes intrications avant d’en arriver là ! Faute de mieux, l’on ne parvient à s’expliquer un tel ramassis de considérations vides, de rapprochements tirés par les cheveux et d’enfoncement de portes ouvertes qu’en se représentant ce fil rouge vu des Etats-Unis : l’affaire à l’origine du livre se déroule dans le sud-ouest français, ce qui évoque le Périgord, donc des grottes et enfin la préhistoire. C’est ainsi que des « méga bassines » à Tal l’homme de Néandertal en passant par les dissidents persécutés en Occitanie, Cagots, Cathares et hérétiques réfugiés sous terre jusqu’aux « refaiseurs de monde » comme Guy Debord, l’on se retrouve, tous ces sujets enfilés comme s’ils suffisaient à donner queue et tête à l’ensemble, dans un salmigondis d’autant plus ennuyeux que toujours superficiel. 

Le tout aurait à la limite pu passer pour drôle s’il ne laissait l’impression d’une véritable ambition politique, moraliste et philosophique chez l’auteur, comme si, à l’opposé justement du récit décalé et de l’auto-dérision, elle avait suffisamment cru à sa connaissance de la France profonde pour se lancer à son tour dans son Sérotonine à elle, un roman à la manière de Houellebecq qu’elle invite d’ailleurs dans ses pages au travers d’un fort reconnaissable avatar. Malheureusement c’est peu de dire que la sauce ne prend pas et laisse le lecteur à son ennui déconcerté, frustré de ne pouvoir même se raccrocher, à défaut de fond cohérent et intéressant, ne serait-ce qu’à un brin de suspense ou d’originalité stylistique.

Entre platitude et prétention, un ouvrage dont on cherche vainement le message et l’intérêt : en littérature comme en cuisine, il ne suffit pas de monter tous les ingrédients en chantilly pour faire un bon plat. (1/5)

 

 

Citations :

Personne dans la famille n’aimait cet homme, même si Lucien ne l’avait pas formulé ainsi. L’oncle était en décalage, voilà ce que j’avais compris à travers le langage codé de Lucien. (Cependant, on pourrait objecter qu’une bonne famille bourgeoise n’est véritablement bonne que si elle est quelque peu entachée par une alliance avec un balourd de basse extraction : celui-ci lui rappelle ce qu’elle vaut, et ce qu’elle se doit de protéger de gens comme lui.)


Les gens se disent, avec force, qu’ils croient à tel ou tel courant politique, qu’il s’agisse de distribution des richesses, de politique climatique ou de droits des animaux. Ils se consacrent à tel ou tel projet, arrêter l’exploitation forestière, protester contre une centrale nucléaire ou encore bloquer un chargement portuaire, pour mettre à genoux le capitalisme, ou du moins sa logistique. Mais au fond, ce qui motive véritablement leurs convictions – les valeurs qu’ils soutiennent, les styles de vie qu’ils choisissent, le look qu’ils arborent –, c’est de consolider leur identité. (…)
Leurs protestations sont fragiles, tandis qu’ils ont un fort besoin de protéger leur ego, et ce qui le constitue. (…)
Les gens peuvent prétendre croire à ci ou ça, mais à 4 heures du matin, dans leur version d’eux-mêmes, la plupart n’ont aucune opinion sur l’organisation idéale de la société. Lorsque les gens se retrouvent seuls face à eux-mêmes, les passions qu’ils ont mises en avant toute la journée et sur lesquelles ils comptent pour se persuader qu’ils sont véritablement ce qu’ils prétendent être – et pour persuader les gens qui les entourent – se délitent. 
Qu’affrontent les gens dans leur version d’eux-mêmes solitaire et dépouillée de 4 heures du matin ? Qu’ont-ils en eux ?  
Pas d’opinions politiques. Il n’y a pas d’opinions politiques dans les êtres. 
La vérité d’une personne, sous toutes les couches, les apparences et les significations des groupes et des types, la vérité silencieuse sous le bruit des opinions et des « croyances », est une substance pure, obstinée et cohérente. C’est du sel blanc et dur. Ce sel, c’est le noyau. La réalité de l’être à 4 heures du matin.


Avec un GPS on peut savoir où l’on se trouve sans même regarder par la fenêtre, avait-il dit. 
On peut savoir où l’on se trouve sans savoir où l’on se trouve. 
On peut savoir des choses sans rien savoir du tout. 
On fait souvent comme si nous connaissions des choses sans avoir la moindre idée de ce que signifie avoir des connaissances, avait affirmé Bruno.


 

mardi 20 mai 2025

[Ledun, Marin] Henua

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Henua

Auteur : Marin LEDUN

Parution :  2025 (Gallimard)

Pages : 416

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Henua. La terre natale, la terre-mère.
Henua Ènana, la Terre des Hommes, véritable nom de l’archipel des Marquises, où est retrouvé le corps de Paiotoka O’Connor, une jeune mère respectée, éprise de liberté, aimant passionnément Nuku Hiva, son île.
Le lieutenant de gendarmerie Tepano Morel – né d’un père métropolitain et d’une mère marquisienne – est dépêché depuis Tahiti pour enquêter, secondé sur place par Poerava Wong. Si ses investigations lui révèlent progressivement l’envers du paradis marquisien, elles lui permettent également de renouer avec ses racines et la mémoire de sa mère, personnalité connue de beaucoup sur l’île.
Jonglant avec les fantômes de son passé et sa quête de vérité, le lieutenant découvre un pays rongé par les conséquences de la colonisation et hanté par le spectre des essais nucléaires français, où le silence est d’or et où les secrets sont bien gardés...

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Marin Ledun est l’auteur d’une vingtaine de romans dont Les visages écrasés, plusieurs fois récompensé et adapté au cinéma, et L’homme qui a vu l’homme, prix Amila-Meckert. Ses deux précédents romans, Leur âme au diable et Free Queens, ont reçu un accueil particulièrement enthousiaste de la presse et des libraires.

 

 

Avis :

Une île comme une cage : entre séquelles de la colonisation, trafic de drogue, braconnage d’espèces protégées et féminicide, le nouveau polar de Marin Ledun raconte l’envers de la carte postale des Marquises.

Le cadavre d’une jeune femme, Paiotoka O’Connor, ayant été découvert sur les hauteurs de l’île Nuku Hiva aux Marquises, le lieutenant Tepano Morel, un « demi » - de mère marquisienne et de père métropolitain - qui n’avait jamais mis les pieds dans l’archipel et la policière locale Poerava Wong sont chargés de l’enquête. Commence un schéma de narration assez classique et linéaire qui, au-delà du suspense de l’investigation, se distingue par sa peinture d’un microcosme îlien et d’un enfermement social bien loin des clichés paradisiaques.

Nuku Hiva, c’est d’abord un écrin de nature et une culture millénaire qui tentent de panser les plaies laissées par la colonisation. Après les terribles conséquences des essais nucléaires et les tentatives d’éradication de traditions et de pratiques culturelles locales fondatrices, comme les chants, les danses, les mythes et les tatouages aux motifs symboliques, les jeunes générations s’efforcent de renouer avec une identité dont leurs aînés ont été coupés. Lui même déconnecté de ses origines et aussi métropolitain que le commun des lecteurs, Tepano se fait nos yeux et nos oreilles dans une découverte riche et dépaysante qui n’a pour autant rien de touristique.

Les étrangers ne se mêlent d’ailleurs guère aux locaux si l’on excepte le tourisme sexuel et la dégustation de gibiers protégés, et c’est en vase clos, à l’arrière des plages et de leurs yachts, dans un silence général d’autant plus bruyant que sur cette petite terre personne n’éternue sans que tous soient au courant, que fermentent pauvreté et violences criminelles sur fond de trafic de drogue, de prostitution et de braconnage d’espèces endémiques en voie de disparition.

Enquête policière prenante, rencontre attachante avec des personnages campés en profondeur, enfin immersion pleine de poésie dans une nature somptueuse et une culture d’une grande richesse : les ingrédients sont réunis pour un polar social et ethnologique de belle facture, qui rend justice à une terre et à un peuple dont la résilience se heurte aujourd’hui à de nouvelles formes de prédation, non plus territoriale, mais écologique et même sexuelle. (4/5)

 

 

Citation :

Il faut que tu comprennes quelque chose, dit-il. La vraie histoire des Marquises, pour nous, c'est pas celle de la colonisation à laquelle on nous réduit tout le temps. Oui, c'était horrible. Oui, on a failli disparaître. Oui, l'Église et la France nous ont massacrés. Mais si on en parle autant, c'est aussi parce que c'est la seule période de notre histoire qui est documentée. Pour ma génération, la vraie histoire, c'est celle d'avant, qu'on ne perçoit aujourd'hui qu'à travers des émotions qui subsistent dans nos légendes, dans nos chants, dans le bruit du vent ou dans les motifs du tatouage. Notre histoire, c'est celle qu'on ne connaît pas mais qu'on ressent. La puissance de ma génération tient là-dedans. Elle n'idéalise pas nos ancêtres qui étaient des guerriers violents, mais elle a compris que l'arrivée des Européens a éclipsé notre grande histoire. Cette période s'étale sur près de mille ans où nous étions puissants. Celle-là, personne ne nous la volera parce qu'elle n'intéresse personne. C'est cette puissance que nous recherchons. C'est à nous et à toi de la raconter désormais.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


samedi 10 mai 2025

[Powers, Richard] Un jeu sans fin

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : Un jeu sans fin (Playground)

Auteur : Richard POWERS

Traduction : Serge CHAUVIN

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2024
                  en français (Actes Sud) en 2025

Pages : 416

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Fille d’un ingénieur canadien collaborant avec le commandant Cousteau, Evie a douze ans lorsqu’elle attrape le virus de la plongée et décide de consacrer sa vie à l’exploration des fonds marins.
Ina, une artiste polynésienne, compose des sculptures avec des déchets plastiques qu’elle glane sur les plages. Peu à peu, une étrange créature prend forme.
Todd et Rafi, deux lycéens américains que tout oppose, cimentent une intense amitié autour du jeu de go ; l’un se perdra dans la littérature, l’autre révolutionnera l’intelligence artificielle.
Avec la virtuosité qu’on lui connaît, Richard Powers met en scène une poignée de personnages à différentes périodes de leur vie, avant de les réunir à Makatea, île du Pacifique ravagée par des décennies d’extraction minière, où se joue la prochaine grande aventure de l’humanité : la construction de villes flottantes.
Mêlant science, écologie et poésie, Un jeu sans fin sonde les mystères de l’océan et les potentialités infinies des nouvelles technologies pour célébrer la beauté et la résilience de la nature.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né à Evanston, dans l’Illinois, en 1957, Richard Powers est l’auteur de treize romans, dont Trois fermiers s’en vont au bal, Le temps où nous chantionsChambre aux échos (National Book Award 2006 et finaliste du Prix Pulitzer), L’Arbre-Monde (lauréat du Prix Pulitzer 2019 et finaliste du Man Booker Prize). Considéré comme l’un des plus grands écrivains contemporains, il vit aujourd’hui en bordure du parc national des Great Smoky Mountains, dans le Tennessee.

 

 

Avis :

Grande voix multi-récompensée de la littérature américaine contemporaine, Richard Powers aime à s’interroger sur les effets de la science sur le vivant. Son quatorzième roman explore l’inventivité de la nature et celle de l’homme dans ce qui fait figure d’un jeu sans fin. Car, malgré les apparences, entre extinction des espèces d’un côté et développement possiblement menaçant des intelligences artificielles de l’autre, la partie n’est pas forcément jouée…

Ile minuscule des Tuamotu en Polynésie française, Makatea se retrouve plus que jamais au coeur de choix cornéliens. Après un demi-siècle d’exploitation à outrance par la France de ses gisements de phosphate, ce bout de terre retombé dans une tranquillité paradisiaque mais impécunieuse est l’objet d’un projet américain de « seasteading », autrement dit d’implantation de villes flottantes échappant à la souveraineté des Etats. L’investisseur est un magnat de la Silicon Valley, Todd Keane, qui, après avoir fait fortune à la tête d’un réseau social, est devenu un pionnier de l’Intelligence Artificielle.

Pendant que les habitants de Makatea débattent de leur avenir, l’homme parmi les plus riches du monde a d’autant plus à coeur de faire aboutir ce projet qu’atteint d’une démence précoce et sachant ses jours comptés, il entend par là renouer avec une amitié perdue. C’est le récit de sa vie, entrepris pour nourrir l’IA censée, un jour peut-être, faire revivre les morts, qui nous fait découvrir le passé, depuis ses liens, quarante ans plus tôt, avec Rafi, un étudiant afro-américain qui partageait sa passion pour le jeu de go - « cette petite allégorie de la création cosmique » tant les coups y sont imprévisibles -  et qui, avant de faire le choix de la littérature et de la poésie, avait eu le temps de lui souffler toutes les bonnes idées qui devaient faire sa fortune.

Plus jeune encore, Todd s’était passionné pour l’océan et celle qui devait en devenir l’égérie : Evelyne Beaulieu, pionnière québécoise de l’océanographie, justement installée aujourd’hui à Makatea et témoin privilégiée de la désertification progressive des espaces sous-marins. Tandis que Todd, fou de technologie, raconte ses divergences croissantes avec Rafi, épris de philosophie, un autre fil narratif déroule une troisième obsession, celle d’Evie qui doit tout sacrifier pour s’imposer dans un monde d’hommes et exercer son métier. Son regard est l’occasion pour le lecteur d’une découverte riche en surprises émerveillées, et bientôt consternées, face à l’incroyable créativité marine de la nature et aux terribles impacts de l’activité humaine.

Ainsi, au travers de l’ambitieuse et passionnante imbrication de tous ses récits pleins de rebondissements et de véritables curiosités naturelles et scientifiques, se développe de la manière la plus crédible qui soit un conte allégorique, un chant puissant et mélancolique sur les beautés d’un monde en cours de disparition. Au lieu de se rejoindre, les lignes de force du récit se repoussent de plus en plus en une tragique incompatibilité semblant déboucher sur la mort. A moins que, dans ce jeu sans fin, ne se produise quelque retournement, en tous les cas, de nouveaux rebondissements, l’ingéniosité de la nature n’ayant pas dit son dernier mot, avec ou sans hommes.

« Chaque île est une pirogue, et la Terre entière est une île, qui vit par la grâce de la créature bleue, immense et lentement tournoyante. » Un livre de grande tenue, capable de brasser autour de personnages toujours crédibles la pleine puissance des thématiques scientifiques, écologiques et technologiques contemporaines pour nous interroger sur le sens de la vie. Avons-nous seulement encore une place dans ce monde aux incroyables beautés ? Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

“Avant qu’on l’annonce publiquement, vous allez devoir vous entraîner à affronter la presse.”
Ses reniflements cessèrent d’un coup, comme une aiguille arrachée à un microsillon. “Il faudra que je parle à la presse ?
— Trente-sept jeunes savants mâles pour une rousse canadienne de vingt-deux ans, coincés ensemble en pleine mer pendant six mois ? Je ne vois pas en quoi ça pourrait intéresser les journaux.”
On était en l’an 1957. Pepsi proposait d’aider la ménagère moderne dans la lourde tâche de rester mince. Alcoa lançait un bouchon de bouteille que même une femme pouvait ouvrir – sans couteau, sans tire-bouchon, sans même un mari !
“Oh, fit Evelyne Beaulieu en baissant la tête. Oui. Bien sûr. Je comprends.”


On était en 1960, et les meilleurs océanographes au monde ignoraient la profondeur moyenne de l’océan. “Disons que c’est entre trois et quatre mille mètres, lança un membre de l’équipage. Et maintenant on étend ça aux trois quarts de la planète.”
Evie dit tout haut ce qu’ils pensaient tout bas. “Et le moindre mètre cube est vivant.” Vivant et vertigineux.
Quelqu’un éclata de rire. “Quatre-vingt-dix pour cent de la biosphère se trouvent sous l’eau !
— Non, quatre-vingt-dix-neuf !”


Elle contempla la houle noire et comprit. Toutes les branches principales de la taxinomie existaient sous les vagues sur lesquelles elle flottait, alors que seules quelques-unes avaient gagné la terre. L’engrenage de la vie continuerait de tourner, d’actionner les rouages de l’évolution, sans se soucier de ce que les humains trafiquaient à la surface. Pour les entités qui vivaient là-dessous, dans un espace aussi sombre et hostile que le cosmos, la vie sur la terre ferme pouvait bien disparaître. Si Khrouchtchev balançait quelques ogives nucléaires à Eisenhower avant la fin de son mandat, provoquant ce que Dulles appelait une “riposte massive”, la vie dans la fosse des Mariannes ne cillerait même pas.


C’était cette intemporalité qui l’avait amenée à une vie en mer. Le soleil et le vent, les courants et les vagues, l’odeur et la couleur changeantes de l’air et de l’eau, l’inclinaison des ombres, le roulis de l’horizon : tout cela, elle avait appris à le lire. Mais, dès que la terre était hors de vue, le temps humain s’effaçait, et avec lui la géographie humaine. Evelyne aimait cela plus que tout ce qu’elle avait pu aimer : la sensation que la planète restait presque inconnue, presque inconnaissable. Qu’elle était au beau milieu de la vie tout en étant nulle part.


Je rappelai Germination et j’empochai les trois quarts de million. C’était plus que suffisant pour démarrer. C’était aussi une somme insensée à rembourser pour un gamin qui n’avait qu’un avenir incertain et zéro sens des affaires. Mais mon père m’avait dit un jour que la valeur d’un homme se mesurait à la somme que les autres étaient prêts à le laisser perdre. Avec un corollaire : le caractère d’un homme se mesurait à la somme qu’il était prêt à faire perdre aux autres.
D’un seul coup, j’avais du caractère à revendre.
 
 
Elle consacra une attention toute spéciale à l’un des plus tonitruants d’entre tous ces braillards, une variété de crevette-pistolet. Il y en avait six cents espèces, mais c’est d’une en particulier qu’elle était tombée amoureuse lors d’un mois passé dans les récifs des îles Salomon. La créature avait des pinces atypiques, dont l’articulation unique rappelait le percuteur d’une arme à feu. La crevette armait ce chien, puis le relâchait pour qu’il s’abatte contre le fermoir de la pince, dans un claquement assourdissant.
Le bruit de ces minuscules crevettes n’a pas d’égal dans les grands fonds, même pas le mugissement des plus grosses baleines. Quand toute une colonie de pistolets se met à claquer de concert, leur chœur a de quoi brouiller le plus sophistiqué des sonars militaires. Le bruit d’une seule crevette est plus fort que le vrombissement d’un réacteur d’avion au bout de la rue. Et l’explosion causée par son claquement de pinces produit une onde de bulles capable d’assommer un gros poisson ou de briser un bocal en verre. Ces bulles contiennent tant d’énergie qu’elles émettent des éclairs lumineux presque aussi brûlants que la surface du soleil.
Mais il y avait autre chose chez la crevette-pistolet qui lui valut une place de choix dans le livre d’Evelyne. Elle raconta comment elle était revenue jour après jour épier l’un des partenariats les plus étranges de l’océan. Elle regardait pendant des heures une crevette s’échiner à creuser un terrier assez grand pour deux familles. Mais l’autre résident de cette copropriété n’était pas une crevette, ni un autre crustacé, ni même un autre invertébré. C’était un gobie, un petit poisson à nageoires rayonnées qui comptait sur sa partenaire pour creuser et entretenir leur antre.
La crevette est une excellente terrassière, mais elle est presque aveugle. Le gobie monte donc la garde devant leur terrier commun et capture à manger pour deux. La crevette ne cesse de vérifier la présence du poisson en l’effleurant de ses longues antennes. Le gobie l’informe de ce qui se passe au-dehors, grâce à un code bien précis de mouvements de nageoire. Au premier signe de danger, le gobie ordonne un repli général dans la forteresse qu’a bâtie la crevette. 


Car chaque île est une pirogue, et la Terre entière est une île, qui vit par la grâce de la créature bleue, immense et lentement tournoyante.


 

mercredi 30 avril 2025

[Arnaud, Clara] Et vous passerez comme des vents fous

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Et vous passerez comme des vents fous

Auteur : Clara ARNAUD

Parution : 2023 (Actes Sud)

Pages : 384

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Gaspard, un berger pyrénéen, s’apprête à remonter en estive avec ses brebis, hanté par l’accident tragique survenu la saison précédente. Dans le même temps, Alma, une jeune éthologue, rejoint le Centre national pour la biodiversité, avec le projet d’étudier le comportement des ours et d’élaborer des réponses adaptées à la prédation.
Sur les hauteurs, les deux trentenaires se croisent de loin en loin, totalement dévoués à leurs missions respectives. Mais bientôt les attaques d’une ourse les confrontent à leurs failles. Les audaces de la bête ravivent les peurs archaïques, révélant la crise du pastoralisme et cristallisant des visions irréconciliables de la montagne : elle devient l’ennemie à abattre.
Dans cette vallée où jadis le dressage des ours était une tradition, la réintroduction du plantigrade exacerbe les tensions. L’histoire de Jules, jeune saltimbanque parti faire fortune à New York avec son animal, à l’orée du XXe siècle, scande le récit principal et résonne puissamment avec le présent.
Interrogeant notre rapport au sauvage, Clara Arnaud offre une plongée saisissante, minutieusement documentée, dans la vie pastorale moderne. Elle signe un roman sensuel, immersif et tellurique, célébrant la beauté de la montagne sans taire sa violence.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Clara Arnaud, née en 1986, est l'autrice d'un premier roman, L'Orage, publié aux éditions Gaïa en 2015, et de deux récits de voyage. Elle travaille depuis dix ans dans le domaine de la coopération et a vécu en Chine, en République démocratique du Congo et au Honduras. Après La Verticale du fleuve (2021), Et vous passerez comme des vents fous (2023) est son deuxième roman publié chez Actes Sud.

 

Avis :  

Grands espaces kirghizes et sibériens, montagnes tibétaines, Afrique subsaharienne et Amérique centrale : après vingt ans à arpenter le monde au plus près de ses espaces encore sauvages, à pied, à vélo, à cheval, en voyage ou lors de missions de développement international, Clara Arnaud a posé ses valises dans les Pyrénées. Dans ces montagnes dont, comme partout où elle passe, elle s’est attachée à s’imprégner, elle observe l’explosive confrontation entre l’ours et les éleveurs. Ici, la symphonie pastorale s’est faite chant de guerre…

Question sensible, la réintroduction de l’ours dans les Pyrénées déclenche toutes les passions, la violence s’invitant volontiers dans l’affrontement de deux positions irréconciliables : d’un côté, les anti-ours, qui crient à la confiscation des pâturages d’estive par ce prédateur friand de leurs brebis ; de l’autre, les défenseurs de la vie sauvage, de l’écosystème et de la biodiversité, qui dénoncent l’hystérie des éleveurs et l’absence de dialogue pour la mise en place de protocoles de cohabitation.

Appelée en renfort du programme de réintroduction pour étudier finement le comportement des ours, leurs relations à leur habitat et leurs modes de prédation sur les troupeaux, la jeune éthologue Alma en fait bien vite les frais, lorsque sabotages, insultes et menaces, et même commandos de chasseurs, s’en prennent à elle et à ses longues opérations d’observation. Habile à se fondre dans l’âpre et splendide écrin de la montagne, l’animal demande patience et longueur de temps dans son approche, toutes choses dont ne disposent guère ses défenseurs face à la colère et à la détermination de leurs opposants. Des opposants dont, sans juger, le récit permet de comprendre le drame, au travers notamment des déboires de Gaspard, un berger tentant désespérément de concilier le respect des ours et la sécurité des près de neuf cents brebis, que, pour le compte de différents éleveurs, il emmène estiver toujours plus en altitude, dans des coins de plus en plus inaccessibles, en raison des pâturages desséchés par le dérèglement climatique.

Un drame s’est produit l’année précédente, dont le souvenir hante Gaspard jusqu’à lui faire redouter ce nouvel été, seul avec chiens et brebis dans les alpages. Cette ombre sur laquelle s’interroge le lecteur ajoute au climat d’incertitude et de prescience de nouveaux incidents susceptibles de dégénérer rapidement. Et, pendant que là-haut, tout à leurs tâches incessantes dans une nature prégnante, somptueuse et implacable, Alma et Gaspard espère pour l’une, redoute pour l’autre, la rencontre avec l’ourse noire qu’ils savent rôder dans les parages avec ses petits, l’agitation d’en-bas dans la vallée ne cesse de faire monter le huis clos en pression. A cette tragédie moderne des derniers souffles de vie sauvage « sur une portion congrue d’un territoire partout anthropisé », se mêle, en un rappel historique de ce que fut la relation de l’homme avec les ours jusqu’à leur quasi disparition en France, une dernière trame narrative : l’histoire de Jules au tournant du XXe siècle, jeune et pauvre montagnard fier de son audacieuse capture, dans sa tanière-même, d’un ourson qui, une fois dressé, lui offrira la vie itinérante de ces montreurs d’ours si en vogue à l’époque.

Placé sous l’égide du poète arménien Hovhannès Chiraz avec ces vers qui lui servent de titre et d’excipit : « Nous étions en paix comme nos montagnes  / Vous êtes venus comme des vents fous. / Nous avons fait front comme nos montagnes / Vous avez hurlé comme les vents fous. / Éternels nous sommes comme nos montagnes / Et vous passerez comme des vents fous », ce roman au style quand même assez plat a pour lui la sincérité, l’intelligence et l’empathie de son approche holistique d’un sujet et d’une région dont on sent l’auteur pénétrée. La guerre de l’ours a bien lieu et Clara Arnaud s'en fait ici le reporter. (3,5/5)

 

Citations : 

Elle savait combien les lâchers d’ours précédents avaient été polémiques, créant des remous dans tout le pays. L’ours charriait avec lui des siècles de mythologie, convoquait des terreurs archaïques. Le débat dépassait l’enjeu de sa présence, il s’agissait du rapport de la société au monde sauvage, à ce qui échappait au champ du prévisible. Tout cela ne pouvait se régler sur le zinc. Elle savait aussi avec quel mépris, quelle méconnaissance du contexte, la politique de l’ours avait été conduite ici. Certains ne l’avaient jamais digérée, ils s’arc-boutaient contre un nouvel état des choses, le retour durable de l’ours dans leurs montagnes.
 

Leur rythme naturel, c’est d’agneler au printemps, mais si on les laisse faire ça, on a cinquante pour cent d’agneaux perdus là-haut… Alors on les fait mettre bas à l’automne, même si c’est contre-nature, lui avait expliqué Jean la première année. Les jeunes agneaux auraient été des casse-croûte bien trop faciles pour les prédateurs. Le compromis faisait toujours partie de l’équation, dans l’élevage de montagne, Gaspard l’apprenait année après année.
 

Avant son retour [l’ours] dans la zone, les vieux du coin avaient pris l’habitude de garder à l’escabot. Ils laissaient les bêtes seules en montagne s’organiser en petits lots et se contentaient de passer une fois par semaine. Et puis, il était revenu, c’en était fini du libre pâturage. Les éleveurs avaient alors embauché de nouveau des bergers. Dans certains quartiers où le risque de prédation était avéré, il fallait désormais garder les brebis serrées, selon des virées précises, les conduire le soir aux couchades choisies ou aux parcs et se faire assister par des chiens de protection. Toute la relation aux bêtes, à l’estive, avait été chamboulée.
La perception de la montagne avait changé aussi, le prédateur était là, il profitait de la géographie escarpée des lieux pour attaquer. Certaines zones lui étaient abandonnées. Les bêtes risquaient d’y être attaquées ou de dérocher en fuyant l’ours, ses assauts les stressaient, provoquaient fausses couches et amaigrissement chez certaines. L’organisation de la garde avait été repensée pour assurer la sécurité des brebis, tout en leur permettant d’accéder aux meilleurs quartiers. La nuit était le moment de tous les dangers, certains choisissaient de mettre les bêtes en parc au crépuscule. Gaspard, lui, les rassemblait, mais ne se résolvait pas à les enfermer. Les parcs étaient difficiles à installer dans certaines zones, ils pouvaient se révéler contre-productifs si l’ours y pénétrait, semant le chaos. Et puis, les brebis aimaient être actives le matin tôt, il leur arrivait même de se goinfrer lors des nuits de pleine lune. Gaspard tenait à leur laisser cette liberté. Et il s’agaçait de ceux qui vendaient aux bergers des solutions miracles. S’il suffisait d’avoir quelques chiens et d’enfermer les brebis la nuit dans les parcs pour faire cesser toute prédation, l’ours n’aurait pas fait tant débat. En réalité, le fauve mettait les bergers à rude épreuve. La saison était longue, le rythme difficile, il fallait s’adapter en permanence, à la météo, à l’état de l’herbe, aux comportements des brebis, aux agressions des ours, chiens, parasites. Il y avait quantité de variables à l’équation fragile du maintien en état du troupeau. La topographie était exigeante, les surfaces ouvertes maigres en comparaison des combes et trouées où des lots entiers pouvaient se soustraire à la surveillance. Il fallait arbitrer entre les avantages et les risques liés à l’utilisation de chaque espace, au fil de l’été.


 

jeudi 30 janvier 2025

[Mason, Daniel] Seule restait la forêt

 



Coup de coeur 💓

 

Titre : Seule restait la forêt
            (North Woods)

Auteur : Daniel MASON

Traduction : Claire-Marie CLEVY

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2023
                   en français en 2024
                   (Buchet Chastel)

Pages : 512

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

C’est dans la forêt que tout commence. Pourchassés par les membres de leur colonie puritaine, deux amoureux en fuite se réfugient dans les bois du Nord et posent la première pierre de leur foyer. Au cours des quatre cents ans qui suivront, cette cabane deviendra une maison, abritera des vies entières, des solitudes et des familles, des gloires, des doutes, des échecs et parfois des fantômes.
Sous la plume de Daniel Mason, un soldat promis à tous les honneurs leur tourne le dos pour se consacrer à la culture des pommes, un chasseur d’esclave fait face à la justice des hommes, un peintre naturaliste vit une histoire d’amour interdite et un journaliste comprend que la terre garde jalousement ses secrets.
Alors que les propriétaires se succèdent, aucun ne possède vraiment la maison, qui leur survit entre ruine et réparations. Seul triomphe le récit, qui traverse le temps, la nature et la littérature pour narrer l’histoire de tout un pays par le biais d’un arpent de forêt.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Daniel Mason a grandi en Californie du Nord, a étudié la biologie à Harvard et la médecine à l’université de Californie. Son premier roman, L’Accordeur de piano, paru en 2002, a été un best-seller international publié dans 28 pays. Daniel Mason a été finaliste du Pulitzer en 2021.

 

Avis :

Avec le temps, va, tout s'en va : les hommes, leurs œuvres et jusqu’à leur souvenir. Mais s’il doit un jour arriver que de leur passage rien ne reste, la vie n’en continue pas moins dans une nature alors rendue à sa tranquillité d’éden. Courant sur quatre siècles aux Etats-Unis, de la colonisation puritaine aux mégafeux contemporains, l’histoire luxuriante que nous conte l’écrivain américain Daniel Mason, depuis la pose du premier rondin jusqu’à l’anéantissement de la dernière pierre d’une maison bâtie en pleine forêt, sonne comme un poétique avertissement en ces temps d’inquiétude écologique.

C’est un coin de forêt dans le Massachusetts. Des nuées d’oiseaux en obscurcissent les cieux, tandis que dans ses vallées, seul le lion des montagnes vient inquiéter élans et wapitis. Tels Adam et Eve, un couple d’amoureux fuyant l’opprobre puritaine de sa communauté vient y construire sa cabane. Commence en ces lieux reculés quatre cents ans d’une présence humaine plus ou moins continue, à mesure que, se déroulant comme dans un autre monde, l’histoire du pays – des guerres indiennes à l’esclavage et à la guerre de Sécession, puis de l’essor économique au déclin écologique – fait s’échouer ici, pareils à son écume, un certain nombre de destins. Un ancien soldat s’y reconvertit pomologue, ses deux filles y épuisent leur rivalité, un peintre vient y cacher son amour pour un poète, une mère son fils schizophrène… Au gré des cycles de ses occupations et abandons, de ses extensions et dégradations, la cabane devient demeure, refuge de chasse, puis délabrement abandonné à ses fantômes.

Mêlant les formats en une composition originale et variée incluant lettres, réminiscences, ballades poétiques et chansons, dossier médical, articles d’investigation ou encore discours scientifique, les douze chapitres prennent chacun le ton de leur époque et de leur narrateur pour une évocation pleine de vie que marquent le passage du temps, l’imprégnation des lieux par les âmes devenant éternelles présences fantomatiques, et surtout la luxuriance d’une nature omniprésente, certes peu à peu mise à mal par les répercussions de plus en plus invasives des lointaines activités humaines, mais au final d’une vitalité triomphante, survivant sans mal à l’auto-destruction de notre espèce.

D’un profond naturalisme teinté de fantastique, cette traversée du temps ancrée autour d’une maison et de ses habitants successifs s’impose comme une fresque foisonnante et flamboyante, habitée par une nature quasi merveilleuse, une sorte d’éden dont on peut poétiquement comprendre que l’espèce humaine est en train de se bannir toute seule. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Imaginez quatre structures différentes sous quatre toits séparés, le tout agglutiné ensemble : papa et maman ours avec deux petits au milieu. Puis imaginez que quelqu’un ait asséné un coup de batte de base-ball sur le crâne de papa, parce qu’un arbre était tombé, et un large quart de la maison s’effondrait sur lui-même, bon pour être condamné.


Parfois, quand cela devient trop pour elle, elle bat en retraite dans les forêts du passé. Elle a fini par les considérer comme ses archives personnelles, elle-même étant l’archiviste, et elle a découvert que la seule façon de voir dans le monde autre chose qu’une histoire de perte est d’y voir une histoire de changement.