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mardi 22 avril 2025

[Sinno, Neige] La Realidad

 


 


J'ai aimé

 

Titre : La Realidad

Auteur : Neige SINNO

Parution : 2025 (P.O.L.)

Pages : 272

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

« Il n’y a rien de tel que la réalité. » On pourrait dire que ce livre est un récit de voyages dans la réalité ou vers la réalité. Avec un premier voyage, il y a plus de vingt ans, où deux jeunes femmes en sac à dos, Netcha, la narratrice, et Maga, une amie espagnole, essaient de rejoindre un village du Chiapas, au Mexique, appelé précisément La Realidad. « Des sources fiables, dit cette amie, lui assuraient que le Sub, alias le souscommandant Marcos, était à La Realidad [...] Marcos est dans la réalité. » Quête autant politique (la rencontre avec les mouvements révolutionnaires zapatistes) qu’initiatique et intime. Si les deux amies renoncent en chemin, elles ne renoncent jamais vraiment. Elles insistent, et par d’autres voies, par d’autres routes, par toute sorte d’approches, on les voit avancer à tâtons vers ce qu’elles imaginent comme un monde inconnu, un monde nouveau, un monde autre. Pour Netcha, l’autre, ce sont avant tout les Indiens qu’elle aimerait rencontrer tout en ayant très peur de cette rencontre. Elle a peur de porter sur les épaules le poids de l’histoire, d’être une représentante du peuple de colonisateurs dont elle est issue, d’avoir lu trop de livres, de passer à côté de ce qui importe vraiment, c’est-à-dire l’altérité. Et c’est bien sûr quand elle décide d’arrêter de voyager, que le vrai voyage commence vraiment.

« Combien de fantômes murmurent encore dans ce livre ? » se demande, à la fin, la narratrice. Celui du mystérieux leader zapatiste, le sous-commandant Marcos, ceux des Indiens en lutte du Chiapas, celui d’Antonin Artaud qui en 1936 fit un voyage énigmatique au Mexique, mais aussi les fantômes d’une existence en quête d’un lieu autre, et le fantôme de la réalité, celui de nos blessures et de nos illusions. Ce nouveau livre de Neige Sinno, autobiographique lui aussi, confirme avec profondeur son immense talent d’écrivain, et offre un récit magique sur l’aspiration autant intime que collective d’un autre monde possible : « Il y a bien une question de stratégie, de choix, de recherche des armes qui nous permettraient de faire advenir un autre monde, mais les forces prennent des chemins qui ne sont pas ceux qu’on croit, plus longs, plus souterrains et moins clairs que ce que l’on souhaiterait. »

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Neige Sinno est née en 1977 dans les Hautes-Alpes et vit aujourd’hui au Mexique.

 

Avis :  

Moins de deux ans après la déflagration provoquée par Triste tigre, une réflexion menée autour des viols à répétition qu’elle a subis de son beau-père entre sept et quatorze ans, Neige Sinno revient avec un livre déconcertant, un diamant brut ne dévoilant sa brillance qu’au lecteur persévérant, où, explorant ses liens avec le Mexique où elle vit depuis vingt ans, elle voit sa quête d’une réalité insaisissable se transformer en quête de soi : un voyage initiatique qui prend notamment, mais pas seulement, des allures de préquel à Triste tigre.

La Realidad, c’est d’abord un village au Mexique où, en 2003, la narratrice Netcha et son amie Maga, alors jeunes enseignantes dans une université américaine, décident de se rendre pour y rencontrer le mystérieux sous-commandant Marcos, leader du mouvement social zapatiste initié dix ans plus tôt pour défendre l’autonomie des peuples indigènes. Le voyage tourne court, mais s’avère pour Netcha le point de départ d’une quête qui la mènera loin. S’étant vu opposer qu’avec sa peau blanche d’Européenne, « ‘’Ustedes no entienden nada’’, vous ne comprenez rien », Netcha, alias l’auteur désormais installée au Mexique, n’aura de cesse, par-delà les barrières de la langue et de la culture, de saisir la réalité du pays en mettant de côté ses idées reçues d’Occidentale.

Écrit d’abord en espagnol, le livre commence comme un récit de voyage pour progresser en escalier entre essai et autofiction, sans rien cacher des tâtonnements et des bifurcations de sa réflexion. Plus qu’un récit, l’on suit ainsi le développement d’une pensée zigzaguant de parenthèses en digressions en passant par l’analyse littéraire - en particulier de textes d’Antonin Artaud et de Le Clézio, passés eux aussi par le Mexique -, pour tenter de comprendre les êtres qui l’entourent et ainsi trouver un sens à une réalité qui lui échappe. Lancée à la poursuite des idéaux zapatistes en même temps que d’une intégration dans un pays où elle reste étrangère, elle finira par retourner plusieurs fois au Chiapas où elle se retrouvera confrontée aux actions menées contre la violence sexuelle par les femmes zapatistes.

Ainsi se déroule le long voyage vers une révélation à l’origine d’une épiphanie, celle qui, face à l’impossibilité de comprendre, lui donnera la force et la détermination de porter au grand jour une réalité pour le coup bien vécue, mais demeurée inapprochable au plus profond d’elle-même. De La Realidad à Triste tigre, il fallait trouver le chemin. L’on comprend dans les dernières pages qu’il passe par l’écriture, seule façon d’approcher une réalité indicible, mais qui vous rattrape toujours.

Entre récit intime, essai et réflexion politique, un livre pas si facile à suivre, mais brillamment composé pour raconter l’histoire d’un déclic et le rôle salvateur de la littérature, à la fois arme de combat et baume contre les blessures d’un réel indifférent à toute raison. (3,5/5)

 

Citations : 

Pour la première fois une insurrection des peuples autochtones contre l’oppression postcoloniale devenait une option politique possible pour tous les autres opprimés, une lutte qui rassemblait toutes les autres et qui permettait à nouveau d’employer le mot révolution sans qu’il soit associé à la violence et à la terreur. Maga avait alors dix-neuf ans. [1994] Dans les milieux qu’elle fréquentait, la nouvelle fut reçue avec un enthousiasme inédit. Elle a réveillé un espoir pour toute une génération qui avait jusque-là grandi dans un monde de désillusion politique. Il s’agissait bien d’une guérilla armée, mais une guérilla qui ne cherchait pas à prendre le pouvoir, qui voulait avant tout des accords de paix, la reconnaissance des peuples indiens, la justice, l’éducation, la santé, le droit à la différence. Après le massacre d’Acteal, village proche des zapatistes, où quarante-cinq personnes – dont une majorité de femmes et d’enfants – furent tuées par un groupe paramilitaire dans une église où elles s’étaient réfugiées, l’indignation était totale. Des manifestations furent organisées. Des concerts de soutien, des festivals, des rassemblements, des tables rondes. Certains prirent même l’avion pour aller soutenir directement les peuples indiens du Mexique contre l’oppression capitaliste, répondant à l’appel d’un autre monde possible, un monde où tous les mondes auraient une place.


Aujourd’hui encore, tant d’années après les faits, je ne saurais dire exactement ce que j’ai vu. J’ai la sensation, une sensation étrange car je ne saurais l’expliquer totalement, qu’il s’agissait de quelque chose d’important. Mais c’est quelque chose que je n’ai pas su, que je n’ai pas pu, comprendre vraiment, quelque chose qui pourrait éclairer non seulement mon existence mais aussi ma compréhension du monde, une clef que je tiens dans la paume de ma main et qui pourtant n’ouvre aucune porte.


Toi qui marches, tes traces sont le seul chemin / Toi qui marches, il n’y a pas de chemin / Le chemin se fait en marchant. / En marchant on fait le chemin / et lorsqu’on se retourne / on voit / le sentier / qu’on n’empruntera plus jamais. / Toi qui chemines, il n’y a pas de chemin / si ce n’est celui que laisse / le sillage / sur la mer.


En relisant aujourd’hui ses textes, écrits il y a presque un siècle, on peut trouver des significations nouvelles et divinatoires capables de mettre en lumière certains aspects des dilemmes qui hantent notre monde contemporain. La crise climatique, fruit de la course menée par les pays développés pour dominer la nature, tirer profit de tout, de l’eau jusqu’aux richesses du sous-sol, du travail de la main jusqu’à celui de l’inconscient, est la forme ultime de dissociation : nous sommes en train de réduire à néant ce qui permet notre vie sur terre. Notre science, notre raison, atteignent des niveaux de sophistication aussi élevés qu’ils sont absurdes. Au lieu de nous sauver, elles nous enfoncent chaque jour un peu plus. Était-ce de cela qu’Artaud voulait nous avertir ? Il ne pouvait sans doute pas avoir une vision exacte de ce qui allait nous arriver, mais il pouvait sentir dans sa chair les effets destructeurs du système de domination mis en place par les États occidentaux. Il se sentait limité, émasculé, contrôlé par des puissances extérieures. Et cette prémonition finira par se réaliser sous la forme terrible de l’enfermement. Après le voyage au Mexique, de retour en Europe, il est interné dans un asile psychiatrique où il restera neuf ans, étape finale de l’« expropriation du corps » de laquelle il disait être victime depuis son enfance.
 
 
Artaud écrit cela longtemps avant que de jeunes gens fiévreux arrivent depuis le nord dans les déserts et les montagnes de la Sierra Madre occidentale en quête de sagesse ancestrale, de connexion avec la terre, d’expériences hallucinogènes. Il écrit cela dans une perspective certainement plus radicale encore que celle des hippies occidentaux des années 1970 inspirés par Castaneda, autre écrivain de l’initiation qui part en quête des sorciers indiens. Guérir la vie. Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Peut-être que la vie est malade, que notre façon d’être au monde doit être soignée. Il s’agit d’un souhait mystique, personnel, nourri de vieilles obsessions mais aussi d’un projet politique nouveau, une interprétation radicale de l’idée de révolution. Artaud ne parle pas simplement d’une guérison individuelle, celle qu’il cherche en voulant sortir de l’addiction et de la souffrance intérieure. Il parle de guérir notre conception de la vie, guérir le temps dont nous disposons pour le passer ici en mettant en pratique des manières d’être qui changeraient véritablement la donne.


Guérir la vie. Traduit dans un vocabulaire païen, cela revient quand même à chercher une façon d’habiter le monde qui ne mettrait pas l’homme au centre de l’univers, dominant tout le reste, mais au cœur d’une complexité constellaire où tout est question d’interactions, de mouvement, de rapports de vitesse et de lenteur plutôt que de rapports de pouvoir. Il s’agit d’un désir qu’on peut comprendre aujourd’hui avec une clarté si grande qu’on a du mal à croire qu’il n’ait rencontré aucun écho quand Artaud l’a exprimé pour la première fois. 


« Finalement, Marcos est un être humain quelconque de ce monde. Marcos est toutes les minorités non tolérées, opprimées, qui résistent, explosent et disent : « Ça suffit ! » Tout ce qui est minorité au moment de parler et majorité au moment de se taire et de tenir bon. Tous les exclus qui cherchent la parole, leur parole, quelque chose qui rende la majorité aux éternels fragmentés, nous. Tout ce qui dérange le pouvoir et les bonnes consciences, tout cela est Marcos. » (Sous-commandant Marcos, Communiqué du 28 mai 1994.)


Pour pouvoir me permettre de critiquer quoi que ce soit, à n’importe quel niveau, politique, social, culturel, il faut que je sois en confiance, avec une personne connue et, même comme ça, il existe de grandes probabilités que la personne le prenne mal et que notre relation se détériore ensuite très rapidement. Critiquer, même de loin, même juste commenter avec un peu d’esprit critique, avec un regard un peu aiguisé, est dangereux pour l’amitié, et même pour les relations cordiales. Si on veut survivre socialement, c’est plutôt à bannir.


Est-ce ma faute si je suis de la race des voleurs ? Il m’est arrivé, dans des bars, que des serveurs me servent en premier alors que j’étais assise à côté d’un Arabe qui était entré avant. Quand je regarde des films, ou des annonces publicitaires, ou des gens de pouvoir qui parlent de l’avenir de la planète, je peux reconnaître mon profil génétique dans leurs traits. La police de Détroit ou de Paris ne m’arrête pas en raison de ma couleur de peau. Je suis blanche, mais je suis aussi femme. J’ai donc eu ma part d’expérience de la violence systémique. J’ai été violée, ma voix a été réduite au silence, mon travail a été ignoré ou déprécié, tout ça en raison de mon genre. J’ai donc connu deux types de honte, celle d’être humiliée en tant qu’inférieure, et celle de me sentir humiliée par ma position de privilégiée. On ne peut comparer ni les violences ni les hontes, mais ce que je sais c’est que dans aucun des deux cas je ne suis contente de ma place et ne compte m’en satisfaire. L’humiliation me limite, elle m’empêche une communication authentique avec les autres, elle me condamne à être quelqu’un que je ne souhaite pas être.
 
 
Le premier jour a été consacré à des conférences où on nous a expliqué de manière concrète comment les zapatistes s’organisent pour que ce soit « le peuple qui commande et les gouvernants qui obéissent » et pas l’inverse. Depuis trente ans, dans une région grande comme la Belgique, une forme inédite de démocratie participative a été mise en place, de manière empirique, fluctuante, qui cherche à s’adapter sans cesse. On nous détaille le fonctionnement des Assemblées où se prennent toutes les décisions collectives, les Juntas de Buen Gobierno. Il n’y a pas d’élection, ni de programme politique, ni de partis, ni de dépenses extravagantes pour des campagnes électorales. Chaque personne, homme ou femme, jeune ou vieux, peut être appelée à participer aux Assemblées. Si c’est son tour, quand la saison des réunions arrive, elle quitte sa communauté, son village, pour le temps imparti et s’installe dans le Caracol de sa région afin d’adopter, avec les autres, des accords sur les sujets les plus variés. Quand les réunions se tiennent loin du lieu de vie des participants, ils doivent rester pendant des jours ou même des semaines sur place. Il leur faut parfois se mettre d’accord avec d’autres zapatistes qui parlent une langue différente de la leur. Ici se retrouvent des gens parlant tzotzil, tezltal et tojolabal. L’espagnol est utilisé comme lengua franca, et des interprètes bilingues sont toujours présents pour aider ceux qui ne le parlent pas. Les réunions peuvent durer plusieurs jours. Quand les femmes quittent leur foyer pour y participer, leur charge de travail retombe sur les autres membres de la famille. Les hommes se mettent à faire à manger, à confectionner les tortillas, ces galettes de maïs qui constituent la base du repas un peu comme le pain chez nous. 


Le grand-père de la famille raconte comment le mouvement a commencé, longtemps avant le soulèvement. Il parle de débuts balbutiants de révolte, dans les années 1950 ou 1960, quand il était très jeune et que des hommes se réunissaient en secret dans des clairières au cœur des bois pour organiser la résistance contre les patrons, les propriétaires terriens qui exploitaient la force de travail de tous les Indiens qui n’avaient pas de terrains à eux. Ils étaient sans terre, sans droits, sans dignité. Tout ça, tout ce qu’ils ont aujourd’hui, ils l’ont conquis. 


Leur liberté a un prix, et c’est justement celui-là : ne dépendre de personne ni de rien d’autre que de leur travail, de leur effort, de leur volonté. Il ne s’agit pas de vivre en autarcie, car les zapatistes sont conscients de la nécessité des interdépendances. Il s’agit de conquérir sa propre liberté. La tierra es de quién la trabaja. La terre est à qui la travaille, ce premier mot d’ordre du zapatisme historique. Terre et liberté. Je comprends comment dans leur quotidien ils et elles ont conquis leur autonomie : à la force du poignet. Je comprends que l’autonomie n’est pas une façon de manier des concepts, c’est une culture, dans le sens profond que nous avons déjà évoqué, celui de l’effort pour cultiver la vie.


Je me demandais si la liberté anticapitaliste selon les zapatistes permettait vraiment une émancipation des femmes ou si, au contraire, elle passait par une sorte de régression, se construisant encore une fois au prix de l’exploitation et de la domination de genre. Le capitalisme, sans le vouloir ou en le voulant, a pu participer d’une certaine manière à l’émancipation : dans sa nécessité de disposer de la force de travail des femmes, il a créé les conditions pour qu’elles puissent s’éloigner des tâches du foyer et du soin des enfants. Il leur a donné à choisir si elles voulaient être à la maison ou travailler, avoir des enfants ou ne pas en avoir, choisir combien en avoir, les allaiter ou pas, les élever chez soi ou les envoyer à l’école. Les avancées techniques et sociales ont permis ces libertés : la pilule, le droit à l’avortement sans risque, la planification familiale, les garderies, le lait en poudre. Tout ça, répondent les marxistes, pour qu’elles puissent remplir les tâches subalternes et moins bien payées que les hommes, dans des entreprises qui détruisent l’environnement et épuisent les corps jusqu’à la mort. Le problème consiste donc à trouver la manière de rejeter le capitalisme néolibéral avec sa charge de violence, ses logiques de domination et de destruction sans avoir à retourner aux conditions d’esclavage du passé. Chacun depuis sa tranchée. 


(Certains de mes amis disent que la double culture est une richesse, un plus. Il ne faut pas dire que tu n’es ni d’ici ni de là-bas mais que tu es à la fois d’ici et de là-bas. Avec eux non plus je n’essaie pas de débattre. Ils sont tellement convaincus de ce qu’ils disent. En plus, une de leurs deux cultures est la mexicaine, et donc critiquer serait mal vu de toute façon. Mais je ne suis pas certaine qu’ils aient raison : la double culture n’est pas nécessairement une richesse. Trop de choix tue le choix. La culture, les racines, les traditions, en plus de constituer un ancrage, un lien à la terre, sont des structures de comportement bien utiles quand il s’agit de s’orienter dans la vie, de prendre une décision. C’est ainsi parce que c’est ainsi, ça l’a toujours été, et il faut suivre la route déjà tracée. Mais si on a toujours deux options possibles, c’est comme n’en avoir aucune. Et si l’identité est une perception qui nous appartient en propre, qui existe dans l’intimité de soi à soi, ce sont aussi les autres qui la définissent. Si ma fille dit qu’elle est mexicaine, ce n’est pas suffisant, cela n’est valable que si le cercle de ceux qui partagent cette identité valident ce qu’elle dit, s’ils y croient. En France elle essaiera de dire qu’elle est française et on se moquera d’elle, de son accent du Michoacán. En réalité la seule chose qu’elle puisse faire c’est dire qu’elle est française au Mexique et mexicaine en France, et c’est ce qui semble le plus logique aux gens. C’est-à-dire : pour valider son identité, elle devra se dire étrangère dans les deux endroits. Et c’est bien, ça n’est pas grave. Moi aussi je suis issue de l’immigration, d’une famille sans terre ni maison qui a toujours changé de lieu selon les opportunités de travail, les rêves, le sens du vent, et j’ai hérité de cette sensation de n’être de nulle part, une sensation avec laquelle il m’a fallu apprendre à vivre et que ma fille devra apprendre à dompter elle aussi. Mais un plus, non, ce n’est pas un plus, c’est un moins. Un moins qui parfois te pèse, parfois te rend plus libre.)


(Je traduis ceci de l’espagnol. J’ai écrit ce livre en espagnol avant qu’il n’existe en français. Ça semble snob de dire ça, comme si ça allait de soi, naviguer d’une langue à l’autre comme les bourgeois universels qui étudient des langues depuis l’enfance et dont l’un des privilèges est de pouvoir passer d’un univers à l’autre avec désinvolture, naturellement, sans trop souffrir ni faire souffrir. Ce n’est pas mon cas. J’ai souffert pour apprendre, me costó, ça m’a coûté. J’ai peiné et travaillé et perdu un peu mon âme dans cette affaire. Me costó un huevo, ça m’a beaucoup coûté, ou littéralement ça m’a coûté un œuf (une couille). J’attendais beaucoup de cette transformation. J’attendais une métamorphose qui suivrait ma conversion en une autre langue. On peut dire qu’elle a eu lieu, mais pas comme je l’attendais, pas aux endroits où je l’attendais. Ce je qui parle ici c’est un je qui n’existerait pas s’il n’avait d’abord été conçu dans une langue étrangère. J’essaie aujourd’hui de le ramener au pays natal, et il résiste, car il n’est plus le même et c’est la terre d’origine qui lui est aujourd’hui devenue un peu inconnue.)

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 

 


 

mardi 28 janvier 2025

[Peyrade, Pauline] L'âge de détruire

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'âge de détruire

Auteur : Pauline PEYRADE

Parution : 2023 (Minuit)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

J’entends ma mère qui entre dans la chambre. Ses pas sont lents. Elle marche sur la pointe des pieds. Elle effleure les barreaux de l’échelle, suit le bord de la couchette du haut jusqu’au milieu du matelas. Je me terre dans l’angle. Elle grimpe sur le rebord du lit, plie son coude autour de la barrière, elle se tient, le corps tendu dans le vide. Je sens ses yeux, ils scrutent les reliefs à travers le garde-corps ajouré. Elle tâte la couette à ma recherche. Quand elle me trouve, ses doigts se referment, ils tentent d’identifier leur prise. Une masse de cheveux, une fesse, un talon. Sa main s’arrête sur mon épaule. Elle reste là, sans bouger.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Pauline Peyrade est née en 1986. Elle est l’auteure de sept pièces de théâtre aux Solitaires intempestifs – jouées et traduites en sept langues. Elle a reçu le prix Bernard-Marie Koltès pour Poings en 2019 et le Grand Prix de Littérature dramatique Artcena pour À la carabine en 2021. L’Âge de détruire est son premier roman pour lequel elle obtient le Goncourt du premier roman en 2023.

 

Avis :

Rarement épigraphe aura été si bien choisi : « L’âge de comprendre : l’âge de détruire… Et ainsi de suite. » Les mots de Virginia Woolf contiennent à eux seuls l’esprit de ce roman tellurique, concentré en deux parties aussi fulgurantes et saisissantes qu’un jet de pierres, qui raconte à la première personne la vie d’Elsa, dans l’enfance puis à l’âge adulte, à l’ombre d’un soleil noir : sa mère abusive.

A sept ans, la narratrice emménage avec sa mère dans un nouvel appartement. Seules, elles y vivent sans témoin une relation toxique, faite de violence, de désir et de destruction, qui ne se met pas en mots mais se révèle au détour de gestes concrets et de bouffées d’émotions, aussi confuses et instinctives qu’incoercibles et dévastatrices. Dans l’esprit de l’enfant se fait jour la conscience d’un mal obscur, comme tapi dans les coins d’ombre de ce logement qui se referme sur elle telles les parois d’un puits, mais qu’elle découvre hérité du passé. Semblable à une malédiction, un secret terrible, inconcevable, renaît insidieusement de génération en génération, enfermant les femmes de cette famille dans une soumission, boursouflée de colère, à des pulsions qui les poussent à se dévorer les unes les autres. Elle-même explore comme elle peut ce terrain où l’amour se confond avec désir, emprise tyrannique et fusion malsaine, reproduisant déjà ce qu’elle connaît quand, dans sa solitude, surgit la possibilité d’une amitié avec une fillette de sa classe. De fulgurances en éclats de lucidité, la compréhension se fait peu à peu, déchirant les épaisseurs du non-dit pour dévoiler au grand jour ce monstre caché, qui, après sa grand-mère et sa mère, a maintenant prise sur elle aussi.

Mais prise de conscience ne signifie pas émancipation. Vingt ans plus tard, Elsa habite son propre studio et sa mère a mis en vente leur ancien appartement. Son enfance lui saute au visage lorsque les menus objets qui lui appartenaient se retrouvent rassemblés dans des sacs poubelle que sa mère s’apprête à jeter, et la voilà confrontée à un triste bilan : désespérément seule dans son incapacité à nouer une autre relation que celle qui la lie encore indissolublement à sa mère, dans une dépendance quotidienne qui l’empêche de jusqu’à choisir elle-même ses légumes, de cuisiner et d’apprendre à conduire, elle réalise que, pour pouvoir rejoindre « le monde des autres », il va lui falloir rompre définitivement ce cordon invisible de l’emprise maternelle. « Nous vivons rangés, à moitié morts, à avaler tout ce qu’on nous met dans la gueule. Nous tuons les tueurs pour les soulager de tuer. Nous nous tuons nous-mêmes pour ne tuer personne. Et c’est ainsi chez le voisin, chez la voisine, dans toutes les familles. De génération en génération. »

Si bien comprimée par les non-dits qu’elle se répand en ravages souterrains d’autant plus destructeurs, la violence imprègne ces pages d’une tension dont les explosions sporadiques viennent souffleter le lecteur au détour d’un simple mot ou d’une seule phrase. Ici, pas d’analyse psychologique, juste la peinture du visible, l’observation des effets, attachés à un lieu et à des objets, pour mieux laisser deviner tout ce qu’il y a à comprendre et tout ce qu’il faudrait déconstruire, avant d’imaginer se libérer. Alors, peut-être, si les mots survenaient un jour, pourrait-il y avoir un après… (4,5/5)

 

Citation : 

Nous vivons rangés, à moitié morts, à avaler tout ce qu’on nous met dans la gueule. Nous tuons les tueurs pour les soulager de tuer. Nous nous tuons nous-mêmes pour ne tuer personne. Et c’est ainsi chez le voisin, chez la voisine, dans toutes les familles. De génération en génération.


 

jeudi 29 février 2024

[Kramer, Pascale] Les indulgences

 

 

 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les indulgences

Auteur : Pascale KRAMER

Parution : 2024 (Flammarion)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Automne 1977, Clémence, treize ans, est venue aider au déménagement de sa grand-mère, veuve depuis peu. La présence attendue de Vincent, son oncle, semble électriser tout le monde. Vincent, cet homme à femmes, commissaire-priseur de renom, l’adolescente en est amoureuse ; cinq ans plus tard, elle en devient la maîtresse occasionnelle. Une fois sue, cette aventure ébranle la famille, et c’est vers Clémence que vont les reproches. Question d’époque ?
Suivant sur plusieurs décennies le fil de cet événement aux longs retentissements, Pascale Kramer ausculte les sensibilités amoureuses de trois générations d’épouses, mères et filles.
Avec l’art qu’on lui connaît pour mettre en scène nos inévitables ambiguïtés, elle explore l’esprit de chaque époque à travers le prisme des femmes et de leur part active dans l’évolution de leurs relations avec les hommes, ses excès comme ses indulgences.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Pascale Kramer est née en Suisse en 1961. Elle a publié dix romans, parmi lesquels Les Vivants (Calmann-Lévy, 2000), L’Implacable Brutalité du réveil (Mercure de France, 2005, Grand Prix du roman de la SGDL, prix Schiller et prix Rambert), Un homme ébranlé (Mercure de France, 2011), Gloria (Flammarion, 2013), Autopsie d’un père (Flammarion, 2016, Grand Prix suisse 2017 de littérature) et Une famille (Flammarion, 2018).

 

 

Avis :

Au travers d’une relation amoureuse interdite dans une famille de la grande bourgeoisie suisse à la fin des années 1970, Pascale Kramer ausculte avec finesse les rapports de domination et de pouvoir entre hommes et femmes avant #MeToo et, entre ambiguïtés et non-dits, la complaisance sociale et familiale ambiante.

Depuis ses treize ans, Clémence est éblouie par Vincent, son oncle, un quadragénaire charismatique et séducteur compulsif à qui tout réussit sous l’oeil de toute façon tendrement indulgent de sa mère, la très sélect Nancy, qui n’a jamais caché son faible pour ce fils si charmeur et si brillant. Lorsqu’à ses dix-huit ans la jeune fille se jette à son cou, l’oncle de près de trois décennies son aîné, stupéfait mais ravi de l’aubaine, a ses mots : « Que tu es folle et magnifique. » S’ensuit une brève liaison qui aurait pu demeurer clandestine si Anne-Lise, l’épouse que les innombrables infidélités de Vincent ont quand même fini par mener au bord du divorce, n’avait soudain, bien des années plus tard, jeté le pavé dans la mare familiale. A dire vrai, la surprise chez les uns et les autres n’est pas toujours totale, mais, maintenant qu’on en parle tout haut, c’est Clémence, la grande coupable aux yeux de tous, qui concentre la réprobation générale.

Toute la force du récit tient en sa magistrale approche des ambivalences et des ressentis contradictoires au sein de cette famille. Exposant tour à tour le point de vue des différentes femmes du clan, sur trois générations dont on découvre les espérances et les désillusions respectives, la narration met en évidence les mécanismes qui assurent à Vincent son impunité, toutes ces « indulgences » diversement motivées qui expliquent que, l’oncle suivant son seul bon plaisir au lieu de s’interroger sur cette nièce en mal d’amour entre une mère gravement malade et un père cannibalisé par les souffrances de son épouse, personne ne juge bon d’intervenir, puis, pour mieux se dédouaner de toute responsabilité, chacun trouve plus commode d’incriminer la seule Clémence. Le tableau s’avère d’autant plus subtil que, loin de tout manichéisme, Pascale Kramer met génialement en scène ses personnages dans toutes leurs nuances et leurs complexités. Dotée d’une forte personnalité, Clémence est tout sauf le stéréotype de la victime désignée. Aux prises avec ses démons, Vincent reste un père attentif et un époux aimant malgré tout.

En pleine effervescence #MeToo, Pascale Kramer signe un roman qui, se gardant de tout jugement, met subtilement en lumière la complexité des ambivalences sociales et familiales, ainsi que l’enchevêtrement des responsabilités. (4/5)

 

 

Citation :

[François] On ne m’enlèvera pas de l’idée que rien n’interdisait à ces femmes de dire stop. (...)
[Lenka] Moi non plus je n’ai jamais dit stop, tu sais. (…) Je ne suis pas différente des autres, et ce n’est jamais facile de dire stop. Elle aurait aimé ajouter, mais François était trop entier pour comprendre, que ce n’est pas facile quand il y a beaucoup à perdre, beaucoup d’avantages, de privilèges.


 

jeudi 4 janvier 2024

[Jollien-Fardel, Sarah] Sa préférée

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Sa préférée

Auteur : Sarah JOLLIEN-FARDEL

Parution : 2022 (Sabine Wespieser)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Dans ce village haut perché des montagnes valaisannes, tout se sait, et personne ne dit rien. Jeanne, la narratrice, apprend tôt à esquiver la brutalité perverse de son père. Si sa mère et sa sœur se résignent aux coups et à la déferlante des mots orduriers, elle lui tient tête. Un jour, pour une réponse péremptoire prononcée avec l’assurance de ses huit ans, il la tabasse. Convaincue que le médecin du village, appelé à son chevet, va mettre fin au cauchemar, elle est sidérée par son silence.

Dès lors, la haine de son père et le dégoût face à tant de lâcheté vont servir de viatique à Jeanne. À l’École normale d’instituteurs de Sion, elle vit cinq années de répit. Mais le suicide de sa sœur agit comme une insoutenable réplique de la violence fondatrice.

Réfugiée à Lausanne, la jeune femme, que le moindre bruit fait toujours sursauter, trouve enfin une forme d’apaisement. Le plaisir de nager dans le lac Léman est le seul qu’elle s’accorde. Habitée par sa rage d’oublier et de vivre, elle se laisse pourtant approcher par un cercle d’êtres bienveillants que sa sauvagerie n’effraie pas, s’essayant même à une vie amoureuse.

Dans une langue âpre, syncopée, Sarah Jollien-Fardel dit avec force le prix à payer pour cette émancipation à marche forcée. Car le passé inlassablement s’invite.

Sa préférée est un roman puissant sur l’appartenance à une terre natale, où Jeanne n’aura de cesse de revenir, aimantée par son amour pour sa mère et la culpabilité de n’avoir su la protéger de son destin.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Née en 1971, SARAH JOLLIEN-FARDEL a grandi dans un village du district d’Hérens, en Valais. Elle a vécu plusieurs années à Lausanne, avant de se réinstaller dans son canton d’origine avec son mari et ses deux fils. Devenue journaliste à plus de trente ans, elle a écrit pour bon nombre de titres. Elle est aujourd’hui rédactrice en chef du magazine de libraires Aimer lire. Les lieux qu’elle connaît et chérit sont les points cardinaux de son premier roman.

 

 

Avis :

La narratrice Jeanne vit avec sa famille dans un village niché au plus profond du Valais, en Suisse. Un rien suffisant à déclencher ses incontrôlables fureurs, son père terrorise la maisonnée, roue de coups sa mère et abuse de sa sœur aînée. Battue comme plâtre pour avoir un jour osé lui tenir tête du haut de ses huit ans, la petite fille réalise avec amertume, que pas plus le médecin que leurs voisins et proches, n’ont envie de s’en mêler. Tous savent, mais se taisent. Dès lors, c’est la rage au ventre et toute entière tendue par le désir de s’échapper, que Jeanne grandit, puis parvient enfin à s’émanciper. Mais à quel prix ?

« Tout à coup, il a un fusil dans les mains. La minute d’avant, je le jure, on mangeait des pommes de terre. » Ainsi commence le récit fracassant d’une enfance ravagée, tellement gorgée d’acide qu’elle rongera la narratrice sa vie durant, se moquant bien de la distance et du silence dont cette dernière tentera pourtant d’user comme d’un barrage entre elle et les siens. Les scènes, cruelles et brutales, usent d’un réalisme saisissant pour évoquer la violence absolue d’un homme au-delà de toute rédemption, et ses effets dévastateurs sur ses proches, abandonnés à sa merci, comme dans la cage d’un fauve, par la lâche indifférence des témoins.

Sur les trois femmes coincées dans l’orbite du monstre, pendant que la mère, privée d’échappatoire par sa dépendance économique, et son aînée, vampirisée par la « préférence » incestueuse du père, se laissent réduire en cendres au fond de leur enfer, seule Jeanne trouve la force de rester debout, en préparant son évasion. Elle ne se doute pas encore que cette violence qu’elle combat, elle l’a déjà fait sienne au travers de son dégoût et de sa haine, et qu’elle n’est déjà plus que l’un de ces arbres, certes encore droits mais à demi calcinés, qui continuent à se consumer de l’intérieur à petit feu, longtemps après le passage de l’incendie.

Cinglé par la grêle de ses mots durs et acérés, l’on s’engloutit dans cette histoire - d’une noirceur que rien, ni l’amour d’une mère, ni les attachements amoureux, ni le puissant enracinement à une terre, ne parvient à exorciser -, impressionné par l’évidente vérité de ses personnages. Qu’il s’agisse de leurs mots, de leurs émotions ou de leur comportements, tout sonne juste et s’enroule autour d’une analyse psychologique irréprochable de pertinence et remarquable d’empathie. Et c’est déjà bien ébranlé par les uppercuts encaissés au fil des pages, que l’on s’achemine vers le coup de grâce d’un dénouement, sans doute d’autant plus bouleversant, que simplement, mais clairement, suggéré… Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

« Alors, Jeanne, tu as joué les cascadeuses ? »          
Il me taquine, ça ne peut pas être autrement. Qu’est-ce qui est pire ? Être un salopard ignare ou un homme subtil, mais suffisamment lâche pour ne pas voir qu’une gamine de huit ans a été rossée ? Avant de le mépriser définitivement, j’ai tenté la franchise, il se pouvait que je n’aie pas l’air si cabossé.         
« C’est mon père.          
– Ton papa ? Tu veux voir ton papa ? Mais il n’est pas là, ton papa.          
– Non-non-non-non. » C’est une prière, non-non-non-non, j’élève le ton, mais ma voix est fluette : « C’est pas vrai. C’est mon père qui m’a tapée. »          
Il passe la main sur mon front : « Ça va passer, il faut la surveiller cette nuit. »
 

Ces années-là ont été un purgatoire. Un répit sans sérénité ni rutilance après quinze ans à vivre dans cette terreur quotidienne, qui s’immisçait dans le banal. Je restais paralysée par les bruits – une porte qui claque à cause d’un courant d’air bloquait ma respiration, les tiroirs des commodes, que mes voisines de chambre fouillaient le matin pour se vêtir, me renvoyaient illico à ces fins de nuit où mon père, qui partait tôt au travail, ne trouvant pas une chaussette ou un pull, arrachait les tiroirs et hurlait contre ma mère « feignasse qui fout rien même pas la lessive pour son mari qui bosse comme un con ». Il faudrait une décennie pour que je ne voûte plus mes épaules, n’enfonce pas mon cou au moindre grincement d’un meuble ou un pas sur un plancher. Une vie entière ne suffirait pas à soigner mon ventre détraqué et mon estomac douloureux.
 

J’ai traversé ces années, égoïstement, soulagée par cette trêve. Comme en convalescence. Mais c’est à cet âge-là, quand le peu d’innocence qui me restait est définitivement mort, que je me suis racornie. Pour survivre, pour me protéger des dégâts paternels que j’avais fuis, mais qui continuaient de me tourmenter.
 
 
En une soirée, j’ai su ce que je n’avais jamais vu. Je n’avais rien senti, pas même supposé : « Ça a commencé le soir où il t’avait tapée et que le docteur était venu, tu te souviens ? »          
Si je me rappelle…          
« Bon, pas trop souvent, dix fois peut-être.          
– Dix fois quoi ? »          
Elle dont il se moquait à table ou devant les rares personnes qu’on croisait – la bécasse, il disait. La bécasse, il la violait.          
« ll t’a violée ?          
– Violée ? Euh, non, pas vraiment. Je crois pas. Il me touchait, il m’embrassait. Une fois, j’étais déjà grande, je lui ai… enfin bref. Après ça, il a plus rien fait.          
– Et maman ?          
– Elle sait rien. Il me disait que c’était moi, que je l’excitais, que je faisais exprès. Mais je faisais pas exprès, je te jure. J’avais des seins. Il les adorait. »          
Elle a dit ça : il les adorait.          
« Tu déconnes, là ? Un père qui adore les seins de sa fille ! Tu te rends bien compte de ce que ça veut dire ?          
– Je sais que c’est mal. Mais j’étais sa préférée… »          
L’abject et l’obscénité m’étouffent. J’ai mal pour elle, je le hais, lui. Plus encore. Et ma mère, muette, sourde et aveugle, la sainteté dont je la parais et que je vénérais, ma famille plus miséreuse que ce que je pensais. Je voudrais la consoler de sa peine. J’en suis incapable.
Sa préférée.


Si j’aime tant Lausanne, c’est d’abord par lui, le lac Léman. Il est le symbole de mon exil. (…)
Cent kilomètres. Une peccadille. Pourtant, l’un après l’autre, ces kilomètres ont poli mes origines jusqu’à les rendre invisibles. En surface. 


Je cachais aux autres ces douleurs, je les enfonçais dans mes entrailles, qu’elles rongeaient petit à petit. L’air de rien, ces discussions me dépouillaient de mon armure, mais n’adoucissaient ni ma rage ni ma honte. Moi qui, si longtemps, étais demeurée en marge, de ma famille, de l’école, des gens. Moi qui pensais, prétentieusement, être différente, je réalisais que, dans la solitude de ma chambre, grâce à mes lectures hasardeuses et vagabondes, des liens s’étaient tissés malgré moi. Que, dans le fond, je n’étais pas totalement en dehors du monde. Que ma peur, quotidienne, lancinante, n’avait pas tout dévoré. Peu importaient les drames, les souffrances et les méandres familiaux, ils ne se devinaient pas forcément sur nous. 


DE L’ATTIRANCE, DU DÉSIR, ou même de mes goûts, je ne savais rien. Rien. Si, à vingt ans, j’étais si indifférente au sexe, c’est que j’étais imperméable à tous les plaisirs. Être aux aguets avait accaparé tout mon être. Esprit et corps. Chaque jour. Anticiper les gestes de mon père, avoir peur à chaque instant. Faut l’imaginer, ça, tous les jours, la trouille, tous les jours. En rentrant de l’école, se demander s’il sera là, s’il sera bourré, énervé. Avoir le souffle bloqué au moindre bruit ou, pire encore, au son de sa voix, à sa manière de poser ou de jeter ses chaussures, être en apnée à table ou dans la salle de bains, en faisant les devoirs ou en lisant. Mon corps est un rempart – jamais de nonchalance, de la nervosité dans les jambes pour détaler. Mon corps est un radar – détecter la présence de mon père, courber la nuque, mais garder les yeux levés, tête et épaules rentrées, la bosse de bison naîtra vite. Mon corps fait mal et je renie ses douleurs, brûlures d’estomac, ulcère à vingt ans, dos en pagaille. Mon corps n’existe pas, mon corps ne connaît ni la consolation ni la jouissance. Mon corps ne m’appartient pas. Mon cœur a été évidé. Le rêve est dans la tête, l’espoir est dans l’esprit, plus puissant que moi, que tout : partir.          
Quand, bien plus tard, j’avais avoué à Marine n’avoir jamais eu la moindre pensée sexuelle pendant mes années adolescentes, elle s’était exclamée :          
« Mais, c’est impossible… tout le monde pense au sexe ! C’est la vie, le sexe ! »          
Moi, je suis née morte.


Comme une fulgurance, dans cette cuisine, j’ai compris : elle m’avait choisie pour fuir son milieu. Comme moi. À l’envers. Je me rends compte que, malgré le déni, malgré les singeries que nous nous imposions pour nous métamorphoser, l’empreinte des origines restait. Éternelle et ineffaçable, surgissant lorsqu’on était trop mal à l’aise ou au contraire qu’on baissait la garde. On avait beau lutter, Charlotte dirait toujours « zut » et moi toujours « putain ».


J’étais verrouillée, sans accès aux plaisirs, sauf à celui de nager, que j’avais découvert loin de mon père. Tout le reste confluait vers lui. Les besoins élémentaires, comme manger ou dormir, recelaient un danger. J’avalais la nourriture tout rond et somnolais sans tranquillité. 


– Jeanne, je suis désolé. Je l’aimais. Chuis tellement malheureux sans elle. »          
La colère. La colère immense. Des années de colère qui montent.          
« Comment tu oses ? dis-je en haussant le ton à chaque phrase. Comment tu oses ? Tu ne te souviens plus d’avoir jeté maman sur le sol de la cuisine, de t’être assis sur son torse, tes jambes emprisonnaient ses bras et tu la giflais ? Tu ne te souviens plus d’avoir trempé sa tête dans la baignoire, comme quand tu avais noyé le chat d’Emma ? Tu ne te souviens plus d’avoir tapé le visage de ma sœur dans de la purée chaude parce qu’elle parlait, à la fin la purée était rouge et son visage à elle aussi. Tu ne te souviens plus quand maman a lâché un paquet de riz et que tu l’as forcée à ramasser les grains avec sa bouche en la tenant par les cheveux, tellement que tu en avais arraché des poignées ? Tu te rappelles plus tout ça ? Moi, oui ! En boucle, ça tourne. Ah ! et Emma, Emma, EMMA, tu t’en souviens ? Emma que tu violais ? Tu t’en souviens ? Tu t’en souviens, salopard ? »   
 
       
Il renifle et entre deux hoquets :          
« C’était comme ça, à l’époque.          
– Quoi ? Putain ! Quoi, c’était comme ça ? T’es cinglé, ou bien ? Non, c’était comme ça par ta faute, parce que tu es une sale merde. Chez mes copines, non, c’était pas comme ça. Je suis pas née au Moyen Âge, bordel de merde ! Alors, va te lamenter ailleurs. Pas chez moi. Crève ! Le plus vite possible. »


Je savais. Pas dans les détails, mais je savais, tout le monde savait pour ton père. Personne n’a rien fait. C’était comme ça. On ne disait rien, on ne se mêlait pas de la vie des autres. On se taisait. Mais, moi, j’avais une responsabilité, j’étais médecin. J’aurais dû vous aider. À cette époque, il n’y avait pas les moyens d’aujourd’hui. Mais j’aurais dû, j’aurais pu trouver une solution.


Il me regarde avec une tristesse terrible. Il sait que son heure point. Avec ses croyances, l’enfer l’attend. Ou alors, malin comme il est, son repentir de chien battu, ses déclarations d’affection pour ma mère ne servent qu’à le laver de ses péchés. Dieu pardonne. Pas moi.


« Je sais que tu me détestes. Mais moi je t’aime » – une pause et puis : « Pardon. »          
J’ai entendu le hoquet de Marine, derrière mon dos, qui ravalait des sanglots. Filmé, ça aurait filé la chiale à n’importe qui. Je ne suis pas n’importe qui. Je suis la fille de ce monstre, je suis la femme qui trompe, je suis la femme qui a frappé, je suis la femme sèche de l’intérieur, je suis la femme aux entrailles pourries, je suis la fille qui n’a sauvé ni sa mère ni sa sœur, je suis la fille d’un meurtrier, je suis la fille vide qui regarde son père mourir, je suis la femme qui n’écoute pas sa compagne lui dire : « Fais la paix. »
Je suis la femme sans rémission.
Je l’ai regardé, non pas regardé, toisé. Il y avait une pointe d’émotion et de peur dans mon ventre. Je l’ai regardé encore.
Je lui ai craché au visage.


LA MORT DE MON PÈRE ne m’a pas libérée. Au contraire, elle m’a accablée plus encore que les départs d’Emma et de maman. Je n’avais pas de chagrin. Cette absence de tristesse n’était pas une enveloppe bricolée, une fausseté pour tenir à distance les autres ou pour survivre. Je n’éprouvais, sincèrement, aucune peine. Je crois que j’aurais voulu sentir un peloton de larmes dans la gorge, plutôt que cette masse dure dans mon estomac. La haine et la colère restaient comme figées. Je suis devenue rance. Je détestais celle que je devenais. Incapable de pardon, incapable d’avancer ou de me défaire des frusques puantes de mon enfance. Plus je me détestais, plus je me cloîtrais.


De mes quinze mille jours, combien disent l’espérance de la vie ? Combien en ai-je retenus ? Tout me ramène dans cet endroit que j’ai fui. Alors que maintenant je pourrais tourner la page, vivre sans la peur, ne plus sursauter à chaque bruit, chaque appel téléphonique, chaque éclat de voix, car il n’est plus là. Il est toujours là. Et des milliers de pages lues et des centaines de chansons ? Qu’est-ce que je retiens ? Si peu. Alors je sais. Je sais que je n’ai jamais trouvé de sens. Je n’ai pas fait semblant, j’ai vécu un jour derrière l’autre sans qu’aucun ait pu effacer la peur et la rage de mon enfance. Ce n’est pas grand-chose pourtant, une enfance. Mais c’est tout ce qui subsiste pour moi. Je ne sais pas me réfugier ailleurs.          
Je sais que rien ne m’émeut jusqu’au bouleversement, jusqu’à déliter ma colère. Que les fondations de mon enfance ne sont pas assez solides pour que je tienne debout. Je pense à la terre des jardins qu’on retourne au printemps, à ce que disaient les vieux du village : « Y a pas moyen, t’as beau rajouter du fumier, ça prend pas. La terre n’est pas bonne. »          
Je ne suis pas bonne. Ça prend pas. Mauvaise terre, mauvaise graine.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

vendredi 6 octobre 2023

[Sinno, Neige] Triste tigre

 


 


Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Triste tigre

Auteur : Neige SINNO

Parution : 2023 (P.O.L.)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782818058268  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

 « Il disait qu’il m’aimait. Il disait que c’est pour pouvoir exprimer cet amour qu’il me faisait ce qu’il me faisait, il disait que son souhait le plus cher était que je l’aime en retour. Il disait que s’il avait commencé à s’approcher de moi de cette manière, à me toucher, me caresser c’est parce qu’il avait besoin d’un contact plus étroit avec moi, parce que je refusais de me montrer douce, parce que je ne lui disais pas que je l’aimais. Ensuite, il me punissait de mon indifférence à son égard par des actes sexuels. »

Entre 7 et 14 ans, la petite Neige est violée régulièrement par son beau-père. La famille recomposée vit dans les Alpes, dans les années 90, et mène une vie de bohème un peu marginale. En 2000, Neige et sa mère portent plainte et l’homme est condamné, au terme d’un procès, à neuf ans de réclusion. Des années plus tard, Neige Sinno livre un récit déchirant sur ce qui lui est arrivé. Sans pathos, sans plainte. Elle tente de dégoupiller littéralement ce qu’elle appelle sa « petite bombe ». Il ne s’agit pas seulement de l’histoire glaçante que le texte raconte, son histoire, une enfant soumise à des viols systématiques par un adulte qui aurait dû la protéger. Il s’agit aussi de la manière dont fonctionne ce texte, qui nous entraîne dans une réflexion sensible, intelligente, et d’une sincérité tranchante. Ce livre est un récit confession qui porte autant sur les faits et leur impossible explication que sur la possibilité de les dire, de les entendre. C’est une exploration autant sur le pouvoir que sur l’impuissance de la littérature. Pour se raconter, la narratrice doit interroger d’autres textes, d’autres histoires. Elle nous entraîne dans une relecture radicale de Lolita de Nabokov, ou de Virginia Woolf, et de nombreux autres textes sur l’inceste et le viol (Toni Morrison, Christine Angot, Virginie Despentes). Comment raconter le « monstre », « ce qui se passe dans la tête du bourreau », ne pas se contenter du point de vue de la victime ? Jusqu’à reprendre la question que le poète William Blake adressait au Tigre : « Comment Celui qui créa l’Agneau a-t-il pu te créer ? » (The Tyger). Le récit de Neige Sinno nous fait alors entrer dans la communauté de celles et ceux qui ont connu « l’autre lieu », celui de la nuit et du mal, qui ont pu s’en extraire mais qui en sont à jamais marqués, et se tiennent ainsi à la frontière des ténèbres et du jour. Nulle résilience. Aucun oubli ni pardon. Juste tenter de tenir debout, écrire son récit comme une « petite bombe artisanale qu’on fait exploser tout seul chez soi, dans l’intimité de la lecture. Elle a l’intensité et la fragilité des choses conçues dans la solitude et la colère. Elle en a aussi la folle et ridicule ambition, qui est de faire voler ce monde en éclats. »

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Neige Sinno est née en 1977 dans les Hautes-Alpes et vit aujourd’hui au Mexique.

 

Avis :  

Lorsque son beau-père surgit dans sa vie en 1983, Neige Sinno a sept ans et lui vingt-quatre. Elle a déjà une sœur et cette seconde union de sa mère ajoutera bientôt deux demi-frères et sœurs à la fratrie. La famille entame une existence bohème et précaire, dans une maison de Briançon transformée en campement par d’interminables travaux de restauration. Pour elle commence aussi le long calvaire de viols répétés pendant des années, jusqu’à ce qu’à l’adolescence, elle puisse enfin prendre le large. Elle ne sortira du silence qu’à ses vingt-et-un ans, lorsqu’elle se résoudra à porter plainte. Condamné après ses aveux à neuf ans de prison, le beau-père n’en fera que cinq - « Prisonnier modèle, remise de peine. C'est classique avec les délinquants sexuels. Ils sont les bons élèves de la prison. » - et refera alors sa vie, avec une nouvelle femme dont il aura quatre autres enfants.
 
A jamais marquée, contrairement à lui, par ses blessures de survivante, l’auteur vit aujourd’hui au Mexique. Elle qui se méfie des livres qui ont des sujets et qui ne croit pas au pouvoir thérapeutique de l’écriture, elle qui n’est qu’incertitude face à son projet – « j’ai peur que la seule chose qui m’arrive avec ce livre soit d’être invitée à des émissions de radio sur l’inceste, où l’on me demandera de résumer dans un langage encore plus simple que celui du ­livre ce qui y est dit afin que les auditeurs distraits et blasés n’aient pas à faire l’effort de le lire. » « Je ne souhaite pas qu’il ait beaucoup de lecteurs. Car ce serait une façon d’exister dans la littérature non pas par mon écriture mais par mon sujet, ce qui a toujours été ma hantise. Et surtout ce sujet-là, que je n’ai pas choisi, ni voulu, ni créé. Exister à mon tour par le biais de quelque chose que je n’ai pas fait mais qu’on m’a fait. Quel cauchemar. » – a pourtant passé vingt ans à la rédaction de cet ouvrage, disséquant compulsivement ces années à subir l’inceste, les attaquant sous tous les angles en un précipité de brefs chapitres, à l’écriture à l’os, nette et percutante, ses tâtonnements irrépressibles autour des gouffres ouverts dans sa vie et dans son être finissant par construire, non pas seulement un témoignage frappant, mais un texte hanté, débordant d’interrogations profondes, d’analyses et de réflexions qui en font définitivement un livre remarquable, d’ailleurs déjà couronné du prix « Le Monde » et dans la sélection du Goncourt.
 
Alors pourquoi écrire ? Pourquoi parler même ? « Il faut être prêt à perdre beaucoup de choses quand on décide de parler. On perd sa famille, c’est évident, on perd son village aussi, on perd son enfance, ses souvenirs d’enfance, ses illusions d’enfance. On gagne quoi en échange ? Je ne sais pas. On gagne la vérité, mais c’est quoi la vérité, exactement, je ne saurais le dire. » Intitulée « Portraits », la première partie s’essaye à peindre le violeur, constate son impuissance à le cerner objectivement – « évidemment, c’est impossible parce que c’est lui » –, tente alors le portrait de l’enfant, tout aussi irréalisable tant il renvoie de manière lancinante aux questions de l’innocence et du consentement, mais surtout parce qu’il n’existe plus, irrémédiablement, qu’au travers du regard et du désir de l’agresseur. « La domination sexuelle est une forme de soumission qui atteint les fondements mêmes de l’être. » « Les conséquences du viol (…) affectent depuis la faculté de respirer jusqu’à celle de s’adresser aux autres, de manger, de se laver, de regarder des images, de dessiner, de parler ou de se taire, de percevoir sa propre existence comme une réalité, de se souvenir, d’apprendre, de penser, d’habiter son corps et sa vie, de se sentir capable de simplement être. » « Tout mon caractère, c’est lui qui l’a fait. » « Je suis comme ci et comme ça, et tous ces ci et ça dérivent directement de l’enfance que j’ai eue. J’ai du mal à être sûre que j’existe. » « La victime existe en tant que véhicule qui portera, toute son existence, la trace du viol. Abîmés pour la vie. Abîmés, abîmées, cernés par des abîmes. Damaged for life. Ce livre lui donne encore raison. » Se constatant aussi incapable de trouver l’issue qu’un insecte se heurtant indéfiniment à la vitre invisible qui bloque son envol, le texte s’engage alors dans une seconde partie, « Fantômes », ou comment vivre avec le trauma, refaire sa vie peut-être, loin sans doute, en parler à sa propre fille aussi, en somme, et même si « On ne peut pas se relever et se défaire de quelque chose qui nous constitue à ce point », puisque « Le monde entier est perçu à travers ce filtre. Pour celui qui n’a connu que cela, c’est depuis l’oppression que tout s’organise. Il n’existe pas un soi non-dominé, un équilibre auquel on pourrait retourner une fois la violence terminée », tenter quand même de réfléchir à « ce que nous faisons nous-mêmes de ce qu’on a fait de nous », le tout en convoquant les textes d’autres auteurs – Vladimir Nabokov, Virginia Woolf, Camille Kouchner, Emmanuel Carrère… –, les sciences sociales et des avis d’experts.

Comment refermer ce livre autrement que dans un silence pétrifié, comment le commenter quand seuls les mots de l’auteur méritent d’être entendus dans leur parfaite et impressionnante justesse ? Un livre-choc jusque dans sa sobriété, précis, lucide, intelligent. Un livre-combat, où l’auteur se collette aussi bien avec elle-même qu’avec le silence, question non pas tant de survie et de reconstruction, mais d’existence tout court. Très grand coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Comment une petite fille comme ça peut-elle attirer le regard d’un homme ? Qu’est-ce qu’il voit quand il la voit ? Qu’est-ce qu’il peut y avoir d’érotique chez un petit être aux genoux croûtés qui n’a pas encore perdu toutes ses dents, qui peut passer une heure à essayer d’attraper des lézards entre les pierres chaudes de l’après-midi ?
L’innocence, c’est ça qu’il y a à voir, la plus pure innocence. Et ce qui attire, c’est peut-être simplement la possibilité de la détruire.
 

Le jour suivant j’ai brûlé le cahier dans le poêle. Ce n’était plus l’hiver et on n’y faisait pas de feu mais je m’en suis quand même servi comme contenant pour laisser le papier se consumer dans les flammes. Je me souviens que j’ai réalisé ces gestes dans une sorte de rituel. J’ai fait mes adieux au journal intime, pas seulement à ces bouts de papier mais au concept même de journal intime, ce jour-là, et pour le restant de mes jours. Je ne pouvais pas me permettre de fabriquer moi-même un objet qui me rende si facilement accessible, qui me mette encore plus à la merci de n’importe quel esprit décidé à me surveiller ou à me nuire.
Ami lecteur, amie lectrice, ma semblable, ma sœur, voici donc un aveu que je me dois de te faire, car je ne nourris point le désir de te fourvoyer : prends garde à mes propos, ils avanceront toujours masqués. Ne prends pas ce texte dans son ensemble pour une confession. Il n’y a pas de journal intime, pas de sincérité possible, pas de mensonge non plus. Mon espace à moi n’est pas dans ces lignes, il n’existe qu’au-dedans.
 

Il aurait toujours trouvé de quoi se justifier. C’est une chose que j’ai comprise, grâce à lui, à propos des puissants, des dictateurs ou simplement des gens qui veulent plus de pouvoir. Ils font feu de tout bois. Ils n’ont pas besoin d’inventer des contextes qui leur seraient favorables, toutes les crises sont bonnes, ainsi que les absences de crises, tout peut être retourné en leur faveur.
 

Les études sur les abuseurs d’enfants montrent qu’il n’y a pas de profil type, en dehors du fait qu’ils sont de sexe masculin dans la grande majorité des cas. Ils viennent de tous les milieux, de toutes les classes d’âge, de tous les pays. Selon certaines études cliniques, il existe deux grandes familles de prédateurs : les « fixés », ceux qui ont des troubles liés à la dépendance et à l’évitement, caractérisés par la soumission, la passivité, l’isolement social, et les « régressés », ceux qui ont des troubles liés au narcissisme, des tendances antisociales et psychopathiques, caractérisés par le pouvoir, la domination et la violence. Parmi les premiers il y a beaucoup de personnes immatures, qui ne comprennent même pas que leurs gestes sont inappropriés. Les seconds résolvent un problème de souffrance profonde en dominant un être plus faible, plus facile à manipuler qu’un adulte, plus apte à devenir une proie. Les pervers appartiennent plutôt à ce groupe-là, mais en plus de résoudre un conflit intérieur par le viol, ils éprouvent du plaisir dans la souffrance de leurs victimes. Ils sont manipulateurs, fabriquent un système philosophique qui justifie leurs actes à leurs yeux, se croient au-dessus de la morale et des lois, se sentent supérieurs, assument leur geste.
Ceux qui fascinent le public sont plutôt ceux-là. On pourrait croire en effet qu’ils conduisent à des personnalités plus intéressantes, car a priori plus lucides, plus à même de nous dire quelque chose sur le mal qu’ils commettent et dont ils jouissent. On sera tout aussi déçu que par les autres, qui relèvent de la maladie psychique, du manque, du malheur, du serpent qui se mord la queue. Les pervers peuvent parler d’eux-mêmes pendant des heures, analyser leur propre tragédie, même essayer de comprendre l’absence d’empathie qui les caractérise. Ils se trouvent passionnants et sont souvent contents d’avoir un auditoire, mais ils n’ont rien à dire de neuf sur ce qu’ils ont fait.
 
 
« J’ai compris que ce n’est pas l’espoir qui fait vivre : il n’y a aucun espoir ; ni la volonté : de quelle volonté peut-on parler, ici ? Mais l’instinct, l’esprit de conservation – ce qui fait vivre l’arbre, la pierre, l’animal . » C’est ce qu’écrit Chalamov après avoir passé un certain nombre d’années dans un atroce goulag. Voilà pour la supériorité morale du survivant.
Je suis là, je suis encore là. En ce sens je suis comme lui, je suis comme mon violeur, mon éducateur, mon entraîneur au jeu pervers et cruel de la vie. Nous avons traversé des pays de ténèbres et sommes ressortis, non pas indemnes, certes, mais du moins vivants.


C’est difficile de relater simplement des faits. (…) le journaliste relaie malgré lui les préjugés de l’époque. Selon lui, la jeune fille parle pour se libérer, se libérer du terrible secret. On imagine que cette jeune fille va beaucoup mieux, depuis qu’elle l’a dit, maintenant qu’elle partage avec d’autres son lourd fardeau. Dans aucun procès-verbal il n’est dit que j’aie parlé pour me libérer, au contraire, depuis le début je maintiens fermement que je parle pour protéger les autres, mais tout le monde continue quand même à croire que j’ai fait ça pour moi, et, par extension, que j’ai sacrifié un peu mon entourage afin d’arriver à mes fins.


Il n’y a jamais de happy end pour quelqu’un qui a été abusé dans son enfance. C’est une erreur et une source d’angoisse que de croire au mythe du survivant tel que nous le décrivent les films américains. Ça vous fait croire que le temps est linéaire, qu’il y a une progression de victime à plaignant à survivant à content. En réalité, on le sait depuis les peuples précolombiens ou les Grecs anciens, depuis Héraclite au moins, le temps est cyclique, il va et vient et revient éternellement. Il n’y a pas de final, c’est juste une question de scénario, il faut que le film s’arrête à un moment donné. Ne vous étonnez donc pas si vous êtes un survivant, une survivante, que vous avez fait votre bout de chemin, que vous ne vous en sortez pas trop mal, du mieux possible en fonction de vos conditions de départ, peut-être même que vous vous en sortez de manière prodigieuse, et que pourtant vous n’êtes pas content. Vous n’éprouvez pas ce sentiment de paix qu’éprouve l’actrice qui joue mon rôle, assise sur cette chaise aux côtés de ma fille qui a vécu une vie non sans douleurs ni souffrances, mais en tout cas exempte d’abus sexuels dans l’enfance. Et pour cause, puisque, évidemment je ne l’éprouve pas non plus, ce maudit sentiment de fin heureuse. Parce que ce n’est pas fini. Ni pour moi, ni pour vous, ni pour personne. Et tant qu’un enfant sur terre vivra cela, ce ne sera jamais fini, pour aucun d’entre nous.


Pourtant il est vrai que, dès qu’on peut parler du traumatisme, c’est qu’on est déjà un peu sauvé. Cela ne veut pas dire que ce soit la parole ou la littérature qui réalise la thérapie. Au contraire, l’écriture ne peut advenir que quand le travail, une partie du travail, a été fait, ce morceau de travail qui consiste à sortir du tunnel. « On n’écrit pas avec ses névroses », comme le dit Deleuze. « La névrose, la psychose ne sont pas des passages de vie, mais des états dans lesquels on tombe quand le processus est interrompu, empêché, colmaté. La maladie n’est pas processus, mais arrêt du processus. »
Finalement, la fameuse phrase d’Artaud (citée par tout le monde, à toutes les sauces), celle qui dit que nul n’a jamais écrit ou peint, sculpté, modelé, construit, inventé, que pour sortir en fait de l’enfer, est peut-être une scandaleuse méprise. En réalité c’est l’inverse qui se produit, c’est-à-dire que celui qui écrit, dessine, etc. est déjà de fait sorti de l’enfer, c’est justement pour ça qu’il peut écrire. Car quand on est en enfer, on n’écrit pas, on ne raconte rien, on n’invente pas non plus, on est juste trop occupé à être dans l’enfer.
Si on peut en parler, écrit Virginia Woolf, c’est que l’événement est détaché de la souffrance pure, qui se vit sur le mode de l’irréel. Il ne devient réel que quand il est saisi à travers le langage. 


Les différentes études sur les agresseurs que j’ai consultées indiquent qu’environ 20 % des violeurs d’enfants sont d’anciennes victimes. Un chiffre légèrement supérieur à l’incidence sur la population globale. Elles indiquent aussi que le cycle victime-agresseurs est surtout une croyance fortement ancrée chez la population et que le fait d’avoir été victime soi-même dans l’enfance est un facteur de risque, mais n’est pas une condition nécessaire ni suffisante pour devenir à son tour agresseur.


Damaged for life. Ce livre lui donne encore raison. Je veux qu’il existe cependant, mais je ne souhaite pas qu’il ait beaucoup de lecteurs. Car ce serait une façon d’exister dans la littérature non pas par mon écriture mais par mon sujet, ce qui a toujours été ma hantise. Et surtout ce sujet-là, que je n’ai pas choisi, ni voulu, ni créé. Exister à mon tour par le biais de quelque chose que je n’ai pas fait mais qu’on m’a fait. Quel cauchemar.
Et pourtant je vais l’écrire quand même, dans une espèce de rébellion insensée. Prendre ce taureau par les cornes et le faire tourner bourrique. Le saouler de paroles et de raisonnements jusqu’à ce qu’il craque, qu’il supplie que j’arrête et qu’il me laisse enfin en paix.


Il n’y a que cette solution. Mais est-ce une solution ? Et si c’en est une, pour qui ? Parler, porter plainte, c’est faire exploser la cellule familiale. Une fois que les mots sont lâchés, se déclenche le processus multiple d’exclusion. Tout le monde veut se protéger de cet incendie. La honte se propage vite, elle est contagieuse. On vous tourne donc le dos. À l’intérieur de la famille mais aussi au-dehors. Il ne vous restera pas beaucoup d’alliés, juste vos proches amis, ceux pour qui vous importez plus que la honte que vous pouvez attirer sur eux. C’est une consolation, c’est vrai, mais tout le monde n’est pas prêt à vivre toute sa vie dans cette solitude.


C’est qu’il est très difficile d’établir, encore plus que les faits eux-mêmes, ce qu’on entend par consentement. Est-ce qu’on se réfère à ce que l’enfant a fait, a eu l’air de faire, a ressenti ou eu l’air de ressentir, ce qu’il a dit ou échoué à dire ? Pour cette raison, des lois qui fixent clairement qu’il ne peut exister de consentement chez un enfant rendront le travail plus facile pour tous, même pour les violeurs qui transigent souvent avec eux-mêmes en s’imaginant qu’on leur a ouvert la porte d’une manière ou d’une autre. (…)
Même si on ne peut pas dire que la porte était grande ouverte, n’est-il pas possible qu’elle ait été un peu entrouverte ? On voyait de la lumière, ça filtrait pas mal, ça donnait comme un signal qu’on pouvait entrer. Est-ce que tu es bien sûre que tu n’avais pas laissé la porte entrouverte ? Par mégarde ou par peur de représailles, tu n’avais pas fermé à clef. Comment être sûre ? Tandis que si on statue depuis le départ qu’il n’est pas question de savoir si c’était ouvert ou pas, si la porte a été forcée ou poussée doucement, puisqu’il n’y a pas de porte, ça enlève quand même un sujet de taille sur lequel on n’a plus besoin de tergiverser.
C’est toujours grand ouvert chez un enfant. Un enfant ne peut pas ouvrir ou fermer la porte du consentement. Il n’atteint pas cette poignée. Elle n’est simplement pas à sa portée. Il y a des victimes adultes qui n’atteignent pas la poignée non plus, car elles sont à terre, elles marchent à quatre pattes depuis trop longtemps ou sont sous emprise ou d’autres circonstances comme celles-là, mais c’est un autre débat, et là effectivement il peut y avoir une discussion, une négociation, avec un jury au milieu, ou un médiateur qui aide les versions irréconciliables à trouver une ligne de contact ou une frange d’incertitude de contact dans leurs zones grises respectives.


Le monde adulte est souvent gris, de mille variantes de gris, et nos victoires comme nos défaites sont érodées aux angles par le caractère corrosif de ce gris. L’enfant, lui, vit en noir et blanc.


C’est quoi exactement un monstre, si ce n’est un être tellement hors norme qu’on ne peut pas le comprendre, qu’il ne peut pas se comprendre lui-même ? Pourquoi ne sont-ils pas des monstres, ces types qui ont mis leur sexe en érection dans le corps de leurs enfants en leur murmurant à l’oreille d’une toute petite voix pour que personne ne les entende qu’ils les aimaient plus que tout au monde ? Ils ne veulent pas être définis uniquement par leurs actes. Ils ont sans doute, comme disait ma mère, de bons côtés. Ils ont été un jour des enfants innocents eux-mêmes, mais leurs actes d’adultes les ont métamorphosés en autre chose. Et si cette chose n’est pas un monstre, je ne sais pas ce que c’est.


Il est sans doute normal qu’ils ne puissent pas regarder en face la gravité de ces actes. S’ils pouvaient vraiment le faire, ils se suicideraient. Ce qui serait à mon avis la seule sortie honorable pour un violeur d’enfant. Mourir de honte. Mais non, ils ne se suicident pas (ce sont les victimes d’inceste en général qui se suicident, pas les abuseurs), ils clament leur droit à une deuxième chance. Et nous, la société, qui les avons condamnés à une lourde peine de prison, avons choisi de croire qu’ils devaient y avoir droit puisque cette peine, un jour, arrive à son terme. Leur dette est payée. Ils peuvent sortir.


La prédation sexuelle n’est pas tant liée au plaisir physique qu’à une relation de domination, c’est-à-dire de pouvoir. Ils choisissent cette agression-là parce que c’est une manière de dominer, d’assujettir l’autre, qui va au-delà des autres formes possibles.
Il avait sur moi une toute-puissance qui lui donnait pendant le temps des viols la sensation d’être un surhomme. Il pouvait décider de ma vie ou de ma mort. Cette identité de monstre qu’ils rejettent tous ensuite, à un moment donné, ils l’ont incarnée avec une jouissance folle. Être un monstre, une fois que la société vous regarde c’est être un sous-homme, mais quand personne ne vous voit c’est l’inverse, vous êtes un roi.


Une personne violée est avant tout une personne qui a été sous le joug, sous la mainmise de quelqu’un qui a eu pendant un temps le pouvoir absolu sur elle. La domination sexuelle est une forme de soumission qui atteint les fondements mêmes de l’être.


Les conséquences du viol vont donc bien au-delà du domaine circonscrit de la sexualité, elles affectent depuis la faculté de respirer jusqu’à celle de s’adresser aux autres, de manger, de se laver, de regarder des images, de dessiner, de parler ou de se taire, de percevoir sa propre existence comme une réalité, de se souvenir, d’apprendre, de penser, d’habiter son corps et sa vie, de se sentir capable de simplement être.


Ma plus grande qualité, celle que j’invoque dans les moments de détresse, quand tout me semble se déliter, elle vient de ce que j’ai vécu, de ce qu’il m’a fait. Tout mon caractère, c’est lui qui l’a fait. Le bon et le mauvais. Le génial et le terrible. Je suis comme ci et comme ça, et tous ces ci et ça dérivent directement de l’enfance que j’ai eue. J’ai du mal à être sûre que j’existe. Je ne sais pas défendre mon espace corporel. Je me laisse facilement envahir par les autres.


Je sais que la vérité n’est pas dans le langage. Je sais que la vérité n’est nulle part. Je sais que le récit peut faire advenir une expérience qui n’est pas nécessairement de la même nature que ce qui est dit. La fiction est ce qui m’intéresse le plus au monde, depuis toujours. Je suis fascinée par cet ordre des choses où on dit autre chose que ce qu’on dit. Où il est naturel que ce qui est dit renvoie à un ailleurs, à une ombre du langage où la vérité attend sans pouvoir être dite jamais. C’est mon père qui m’a appris à lire, pas lui. C’est mon père qui m’a donné les armes qui sont les miennes, le refuge dans l’imaginaire, le goût de la solitude. L’amour de la littérature est né avec ces découvertes. Mais mon beau-père m’a fait connaître la duplicité du langage et du silence. C’est à partir de cette connaissance intime, à partir de cette haine, que j’écris.


On retrouve toujours cette question dans les témoignages de victimes : pourquoi ? Pourquoi ça ? Pourquoi moi ? Parfois elle est à l’origine du désir de confrontation avec l’agresseur, surtout quand il s’agit de personnes qui ont ensuite disparu de la vie des victimes. Certaines font des démarches pour le retrouver, pour lui poser la question directement. On ne peut pas s’empêcher d’avoir besoin de comprendre. Pourtant, et c’est là une frustration terrible, que le bourreau soit un imbécile ou un type sadiquement intelligent, il est toujours incapable de fournir une réponse qui éclaire véritablement. Il ne peut parler que de lui, de son point de vue, de ses motivations conscientes ou inconscientes. Et même quand on a été choisi, comme victime, parmi d’autres enfants, l’explication de pourquoi on a été choisi ne nous donne jamais de clefs pour avancer dans l’existence. Car on n’est jamais choisi en fonction de soi, mais toujours en fonction de lui. Les prédateurs sont le plus souvent des personnalités narcissiques, ils parleront d’eux-mêmes, parviendront même parfois à nous entraîner dans un délire compassionnel, surtout s’ils ont été, avant d’être coupables, des victimes eux-mêmes.
Cette impossibilité de mettre la main sur ce qui, en eux, est coupable, de comprendre l’origine du mal, de situer un déséquilibre qui pourrait être restauré, nous empêche aussi de parvenir à combler la nécessité de donner sens, et, par-là, de faire justice.


Comme l’avait montré Hannah Arendt, les bourreaux s’interdisent de penser leurs actes et cette absence de pensée profonde leur permet de survivre. Le journaliste est stupéfait de l’absence de cauchemars chez les personnes interrogées. Est-ce possible ? De tous les criminels de guerre, le tueur d’un génocide est celui qui en sort le moins tourmenté. Si regrets il y a, ils ne s’adressent qu’à eux-mêmes, à leur vie gâchée, à leur destin malchanceux. Ils se présentent tous comme de braves gars, que le pardon des victimes et de la société rendrait libres de mener une existence honnête à nouveau, comme avant le génocide.
À la question de savoir pourquoi les soldats commettaient les pires exactions sur les sites de conflits, j’ai entendu une fois un grand historien spécialiste des deux guerres mondiales répondre : parce qu’ils le peuvent. C’est une réponse qui pourrait n’avoir l’air de rien mais il disait cela avec une mélancolie profonde, résultat d’une vie de recherches sur la guerre, le mal, la violence. Ils violent parce qu’ils peuvent, parce que la société leur donne cette possibilité, parce qu’on leur a donné l’autorisation, et que quand un homme a la permission de violer, il viole. Comme si le mal était une potentialité toujours présente en nous et que, dans les conditions de possibilité de barbarie, la barbarie se manifeste automatiquement. C’est ça, le théâtre de la cruauté.


J’aurais pu reprendre à mon compte la belle phrase de Sartre dans son livre sur Genet que Didier Eribon a élue comme principe d’existence : L’important n’est pas ce qu’on fait de nous, mais ce que nous faisons nous-mêmes de ce qu’on a fait de nous.


Relève-toi et marche n’est pas applicable dans le cas des violences faites aux enfants. Car pour les enfants, le sujet même de cette phrase, le toi de relève-toi, ainsi que le sujet de la narration, celui qui prononce les paroles pour enjoindre l’autre, celle qui écoute l’injonction, tout ce petit monde a déjà été violé, est toujours, déjà et encore dans le viol. On ne peut pas se relever et se défaire de quelque chose qui nous constitue à ce point. Le monde entier est perçu à travers ce filtre. Pour celui qui n’a connu que cela, c’est depuis l’oppression que tout s’organise. Il n’existe pas un soi non-dominé, un équilibre auquel on pourrait retourner une fois la violence terminée.


Un abus sexuel sur un enfant n’est pas une épreuve, un accident de la vie, c’est une humiliation profonde et systémique qui détruit les fondements mêmes de l’être. Quand on a été victime une fois, on est toujours victime. Et surtout, on est victime pour toujours. Même quand on s’en sort, on ne s’en sort pas vraiment.


De la même manière, je m’expose, avec ce livre qui ne peut pas aller bien au-delà de mon questionnement personnel, de ma biographie, à ce que ceux et celles qui le liront y puisent des particules qu’ils utiliseront hors du contexte de départ. Mes propos seront interprétés, déformés, délirés. Ils se combineront avec d’autres idées. C’est la seule façon qu’a la pensée de se reproduire vraiment, pas par rhizome ni racine mais par une pollinisation aléatoire.


Il faut être prêt à perdre beaucoup de choses quand on décide de parler. On perd sa famille, c’est évident, on perd son village aussi, on perd son enfance, ses souvenirs d’enfance, ses illusions d’enfance. On gagne quoi en échange ? Je ne sais pas. On gagne la vérité, mais c’est quoi la vérité, exactement, je ne saurais le dire.


Voici ce qu’en dirait David Foster Wallace : S’il y a bien quelque chose qui n’a pas changé, c’est la raison pour laquelle écrivent les écrivains qui ne le font pas pour l’argent : ils le font parce que c’est de l’art, et que l’art c’est du sens, et que le sens c’est du pouvoir.

 

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