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dimanche 9 novembre 2025

[Tuil, Karine] La guerre par d'autres moyens

 




Coup de coeur 💓

 

Titre : La guerre par d'autres moyens

Auteur : Karine TUIL

Parution : 2025 (Gallimard)

Pages : 384

Accès au livre : ISBN 9782379323836  
                           en librairie

 

 

  

  

 

Présentation de l'éditeur :       

Un an après avoir quitté l’Élysée, Dan Lehman, ancien président de la République, n’est plus que l’ombre de lui-même. Le couple iconique qu’il formait avec l’actrice Hilda Müller n’est qu’une façade. Alcoolique, menacé par des affaires judiciaires, il tente de revenir sur la scène médiatique tandis que Hilda tient le rôle principal d’un film qui pourrait être sélectionné au festival de Cannes. Mais les fractures de leur vie privée brouillent les frontières entre drame personnel et fiction.
Avec ce nouveau roman puissant, Karine Tuil sonde les mécaniques cruelles du pouvoir. Dans cette comédie humaine où l’addiction répond à la difficulté de vivre, où la jeunesse et le capital social deviennent les meilleures armes de séduction se joue une guerre clandestine, mais qui en sortira victorieux ?

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Karine Tuil est l'auteure d'une dizaine de romans, dont Les choses humaines (2019), couronné par les prix Interallié et Goncourt des lycéens, et de La décision (2022).
 

 

Avis :

Politique, cinéma et littérature : connue pour ses romans sans complaisance sur les contradictions et les hypocrisies de la société contemporaine, Karine Tuil soulève à nouveau les masques pour une satire décapante de toutes les formes de pouvoir dans la société post #Metoo.

Battu par une candidate d’extrême droite, Dan Lehman n’a pas été réélu à la présidence française. Il tente bien de rester dans la lumière en publiant un livre, mais une polémique à propos d’une de ses scènes ainsi qu’un début de poursuites judiciaires pour corruption achèvent de l’envoyer au tapis côté vie publique. Côté vie privée, rien ne va plus non plus, Hilda, son épouse de vingt ans sa cadette, le délaissant pour relancer une carrière d’actrice que son rôle de première dame avait interrompue et Marianne, son ex-femme désormais romancière de renom, n’ayant aucune envie de renouer. Ne lui restent dans cette petite mort que l’amour inconditionnel de sa encore toute petite fille sourde et muette et celui, beaucoup plus conflictuel, d’une de ses aînées, Léo, en pleine rébellion féministe. Rien en fait qui puisse le retenir sur la pente de la dépression et de l’alcoolisme, alors qu’avec son dictaphone pour seul interlocuteur, il dispose désormais de tout son temps pour ruminer son expérience du milieu politique, de ses sales manœuvres et de ses impitoyables coups bas, en même temps que son amertume face aux dérives, notamment populistes, mais aussi antisémites, qui sont sorties renforcées de son échec. 

Son naufrage dans les ténèbres s’avère d’autant plus douloureux qu’après avoir mis de côté leurs propres ambitions du temps de sa suprématie, les femmes de sa vie entrent à leur tour dans la lumière, transportant la suite de l’histoire dans un autre théâtre tout aussi cruel et impitoyable, celui du star-system. Un producteur en vogue ayant entrepris d’adapter au cinéma le livre qui vient de propulser Marianne au rang des auteurs à succès, c’est Hilda qui, fort ironiquement, en décroche le rôle principal. Mais, alors que le film qui dénonce la maltraitance des femmes s’avère favori au festival de Cannes, l‘actrice se retrouve coincée entre ses espoirs de réussite et la violence machiste du cinéaste devenu son amant. Iniquité et hypocrisie l’emporteront-elles une fois de plus dans cet univers qui, aussi glamour soit-il, n’a, dans son obsession de plaire à tout prix, rien à envier aux aspects les plus détestables de la politique ? De ce côté, l’auteur semble nous laisser l’espoir, la vague #Metoo ayant quand même commencé à fissurer les pires habitudes patriarcales.

Habile à peindre ses personnages dans leur complexité et leurs fêlures, tous un savoureux mélange de traits empruntés à une brochette de noms connus sans que l’on puisse se référer à l’un plutôt qu’à l’autre comme dans un roman à clef, Karine Tuil nous divertit autant de ses situations vaudevillesques que de ses observations acérées, toujours justes, des travers de notre société. La lucidité et parfois le cynisme développés par ses caractères dans l’ampleur de leurs désillusions lui permettent une réflexion aussi fine que féroce sur les jeux de pouvoir, politique ou médiatique, sur ce qui fait de l’art de plaire - de plus en plus aléatoire et versatile sous l’influence des réseaux sociaux - une guerre sociale, une « guerre par d’autres moyens » selon la formule de Clausewitz reprise par Foucault dans sa définition de la politique. 

Soif de pouvoir, orgueil, séduction et paraître sont ici les maîtres-mots d’une comédie humaine qui trouve son acmé dans les rapports de domination entre les hommes et les femmes, là où les jeunes générations, non sans hiatus ni déconvenues non plus d’ailleurs, commencent à faire bouger les lignes. En attendant, c’est un miroir empli de zones d’ombre que nous tend ce roman réaliste et cruel, pourtant délicieusement divertissant. Pouvoir ou glamour : même combat, même naufrage. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Il comprit assez vite qu’il avait commis une erreur irréversible. À une femme constante et stable, il avait préféré une femme trophée sur laquelle il n’avait jamais pu compter, une femme enfant dont il devait gérer les oscillations de l’ego et les états d’âme. De tout ce qu’il avait aimé en elle – c’était une actrice hypersensible, vénéneuse, intense – il avait perçu, au quotidien, le versant négatif : elle pouvait être autocentrée, capricieuse, fragile, obnubilée par ses rôles, trop dépendante aussi, de lui, de son agent, de l’approbation d’un milieu qui vous rejetait aussi vite qu’il vous avait encensée.


L’attraction sexuelle, cette utopie mystificatrice, cette illusion dangereuse : quelques années plus tard, de cette attirance irrépressible, il ne gardait même pas un vague souvenir. Il avait voulu l’épouser pour lui prouver son amour alors que le mariage était avant tout une aventure domestique, voire affective quand on avait de la chance. Quand on mourait à cinquante ans, la cohabitation limitée à une trentaine d’années de vie commune était supportable. Avec l’augmentation de l’espérance de vie, ce n’était pas seulement devenu impensable mais contre nature. Lehman ne rencontrait que des couples malheureux et frustrés, déchirés entre amour de leur famille et besoin de solitude, sécurité et désir de liberté – seule la polygamie offrait un mode de vie supportable.


« André Maurois disait : qu’importe qu’un bonheur soit faux du moment qu’on croit qu’il est vrai. Hilda et moi ne nous voyons quasiment pas, sauf pour de rares sorties publiques imposées et des séances photos censées prouver à des lecteurs crédules à quel point nous sommes heureux. » Ils pouvaient l’être, entre les gouttes, notamment quand ils étaient avec Anna. Ils aimaient évoquer ses progrès, ses exploits sportifs, sa manière gracile d’être au monde : « Un enfant suffit parfois à masquer les fêlures d’un couple en ruine. »


« Vient un moment, au mitan de la vie commune d’un couple légitime, où l’on se fige dans un confort agréable, une affection sécurisante, c’est doux, calme, rassurant ; on se parle avec une tendresse un peu forcée, on se caresse encore un peu : on n’est plus l’un pour l’autre qu’un animal de compagnie. »


« Pendant cinq ans j’ai servi l’intérêt général, mais j’ai assez vite découvert, à la tête de l’État, l’archaïsme et le conservatisme des structures sociales, la force de l’inertie, on ne bouscule pas si aisément ce qui est acquis, en politique, on crée toujours à partir de bases existantes, un mandat n’est pas une page blanche sur laquelle le nouvel élu inscrit sa vision sans contestation ni opposition ; c’est au mieux un ajustement, une correction. »


Ça avait été une campagne pleine de tensions et de fureur : lynché par l’extrême gauche dans un climat douteux aux relents antisémites, critiqué au sein de son propre parti, qui l’avait accusé d’opportunisme électoral à la suite de son appel à une union républicaine avec le centre, démuni face à la dérive populiste et nationaliste, il s’était retrouvé seul, livré à des vents contraires. Il avait vu arriver sans méfiance de jeunes technocrates qui, aux côtés de celle qui allait lui succéder à la tête du pays, avaient su utiliser de nouveaux outils, les réseaux sociaux, l’intelligence artificielle, pour mener une campagne offensive, moderne, interactive, dont il s’était moqué en privé, la qualifiant de propagande fasciste 2.0 – lui avait opté pour une stratégie à l’ancienne avec tracts et affiches sur lesquels on le voyait sourire (le blanchiment de ses dents ayant donné lieu à de multiples moqueries en ligne), une utilisation minimale des réseaux, allant jusqu’à en dénoncer les effets pervers – des attaques qui s’étaient retournées contre lui. Vieillir en politique, c’était aussi découvrir que des choses qui fonctionnaient à votre époque étaient devenues complètement inefficaces et obsolètes. Lehman ? Un homme du passé.


« Si vous voulez un ami à l’Élysée, prenez un chien. »
 
 
« J’ai décidé de me retirer de la vie politique – la phrase la plus difficile que j’aie été amené à prononcer. Les semaines, les mois, les années qui suivent un échec en politique sont semblables à ceux qui s’écoulent après un deuil – pourquoi se mentir ? On croit ne jamais s’en remettre. Chaque sortie publique vous rappelle votre mort sociale. N’être plus qu’un acteur secondaire d’un monde où l’on rayonnait, perdre le pouvoir quand on l’a exercé, est une épreuve existentielle. »


Tous les anciens présidents vantaient les mérites de leur action sous l’apparence faussement modeste du récit d’un dévouement total au service de l’État, racontant avec exaltation leur nouvelle vie. La réalité, c’était que, hors du pouvoir, tout devenait insignifiant. Lehman savait que le discours officiel des hommes d’État, dans ces livres qu’ils publiaient après avoir quitté le pouvoir pour avoir l’impression d’exister encore, était vicié par l’orgueil, aucun d’entre eux n’exprimait son réel intime : le vertige du vide et de la solitude, l’amertume et le sentiment d’inutilité. Et pourtant, ils s’y étaient tous préparés : à peine arrivés au pouvoir, ils n’avaient pensé, de manière obsessionnelle, qu’au moment où ils n’y seraient plus.


Ceux qui l’avaient élu l’oublieraient. Y a-t-il plus grande épreuve que de se voir mort alors qu’on est encore vivant ?


(…) vivre aux côtés d’un homme politique créait une inégalité de départ, il fallait faire preuve d’abnégation, de discrétion, savoir s’effacer, j’avais renoncé à écrire à temps plein par une sorte de fatalisme social ; j’avais compris – sans qu’il ait besoin de le formuler explicitement – que mon travail était moins important que le sien. J’avais publié une dizaine de livres dans une petite maison d’édition littéraire et, si j’avais reçu une reconnaissance critique, je n’avais jamais connu un grand succès public : l’échec commercial, ça me semblait être la règle, pas l’exception, j’en parlais avec un détachement de façade mais on a beau afficher une distance élégante, une sorte de lucidité sur le statut d’écrivain en affirmant qu’on écrit pour soi, pour questionner et mettre du sens là où il n’y en a pas, rappelant qu’il y a une insatisfaction chronique, à l’origine, que le succès de toute façon ne comblera pas, on n’y croit pas soi-même (…)


Dan m’avait laissée avec les enfants sans se préoccuper des conséquences sur ma vie, de la douleur qu’il allait me causer, sans se demander si j’allais supporter l’humiliation publique, il n’avait pensé qu’à lui, à son avenir, à son plaisir. Il avait voulu être heureux, il avait voulu profiter et jouir, aimer et être aimé, c’était son irréfragable liberté, je ne le jugeais pas pour ça, je comprenais qu’on eût envie de vivre avec intensité mais je me demandais si l’on pouvait être heureux sur le malheur de quelqu’un d’autre ?


— Vous êtes resté cinq ans à la tête de l’État. C’est quoi pour vous, le pouvoir ? 
— Ah, ça, c’est Michel Foucault qui l’a le mieux défini lors de l’un de ses cours au Collège de France, au milieu des années 70. Il a dit, en paraphrasant Clausewitz : « La politique, c’est la guerre continuée par d’autres moyens. »


Elle avait refusé le botox qui figeait les traits, le scalpel qui défigurait mais quand elle entendait des producteurs se moquer des visages figés comme des masques de cire, des beautés dévastées par le bistouri, elle avait envie de leur rappeler que c’était à cause d’eux que les actrices en arrivaient là, leur obsession de la jeunesse les avait menées à l’abattoir des salles de chirurgie, à trafiquer leurs visages pour devenir ces êtres sans âge qui ressemblaient à des créatures hybrides, mi-femmes mi-félins. Elles s’abîmaient pour eux, pour avoir encore leur regard impitoyable sur elles et peut-être, avec un peu de chance, leur queue dans leur chatte. 
 
 
« Le pire, tu vois, ce n’est pas de céder le pouvoir mais d’être remplacé par quelqu’un que l’on méprise. » 
 
 
Le succès, cette machine à créer des inégalités. Quand tu arrives quelque part, des inconnus s’avancent vers toi pour te parler de ton travail et ceux qui t’accompagnent deviennent transparents, quels que soient leurs mérites ; toi, tu les aimes, tu voudrais te cacher derrière eux, vanter leur valeur, tu es gênée, ils ne te le disent pas mais tu le comprends : ils vont s’éloigner de toi car le succès t’a rendue toxique. Je ne me suis jamais sentie aussi seule qu’à cette époque où les gens que j’aimais m’évitaient, m’envoyaient les critiques assassines qu’on écrivait sur moi accompagnées de messages de condoléances faussement empathiques, ou me répondaient de façon sporadique : on aurait dit qu’ils me punissaient. J’avais accueilli le succès avec une joie pleine de méfiance, comme un cadeau dont je devrais tôt ou tard payer le prix.


Ce n’est probablement pas par un pur hasard historique que le mot personne, dans son sens premier, signifie un masque. C’est plutôt la reconnaissance du fait que tout le monde, toujours et partout, joue un rôle.


Le métier d’acteur a ceci de commun avec la fonction politique qu’il faut savoir composer avec le rejet, l’objectif étant d’être choisi, d’accepter d’être mis en compétition avec d’autres et de survivre à l’échec, à la critique, à la fluctuation de sa valeur sociale : un jour en haut, le lendemain en bas ; vivre dans le désir des autres, séduire, tout le temps, sans jamais être sûr du résultat – plaire est un métier.


Les gens qui ont des privilèges n’en jouissent que si les autres n’en ont aucun. 


Globalement les écrivains ne sont pas satisfaits de la vie en tant que telle, ni des gens etc., a écrit Bukowski. L’écriture est un moyen pour eux de se l’expliquer, de s’en échapper et de modifier les forces outrageuses qui nous rendent plus que malheureux. L’alcool est une chimie qui réarrange aussi nos horizons. Ça nous procure deux façons de vivre au lieu d’une. » C’était sans doute ce qui nous rassemblait, Dan et moi, en dépit des épreuves, de nos déroutes et de nos trahisons, depuis notre rencontre : cette nécessité de chercher hors de soi un remède à la difficulté de vivre. Je savais que ce bonheur ne serait que de courte durée, nous étions comme deux joueurs tirant chacun le bout d’une corde pour ramener l’autre vers soi. Tôt ou tard, l’un de nous deux finirait par lâcher prise.


Le pouvoir est dangereux, impur ; plus on l’exerce, plus on occulte la violence et la domination qu’il suppose : il isole, altère les relations et jusqu’à la perception que l’on a de soi. C’est une jouissance peut-être, mais une jouissance qui abîme. 

 

 

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lundi 2 septembre 2024

[McDaniel, Tiffany] Du côté sauvage

 



 J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Du côté sauvage
            (On the Savage Side)

Auteur : Tiffany McDANIEL

Traduction : François HAPPE

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2023
                  en français (Gallmeister) en 2024

Pages : 720

 

 


 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Arc et Daffy sont jumelles, nées à une minute d’intervalle. Unies par leurs indomptables chevelures rousses, les récits de leur grand-mère et une imagination fertile, les deux sœurs sont inséparables. Ensemble, elles fuient un quotidien sordide en plongeant dans un monde imaginaire. Pourtant, irrémédiablement engluées dans les ténèbres familiales, elles ne peuvent échapper aux fantômes qui les hantent. Devenue adulte, Arc lutte toujours avec ses souvenirs lorsqu’on découvre le corps d’une femme noyée dans la rivière. Bientôt, les cadavres s’accumulent. Alors que ses amies disparaissent autour d’elle, Arc se rend peu à peu à l’évidence : tenir la promesse qu’elle a faite à Daffy de les protéger des puissants remous du "côté sauvage" de l’existence s’avère impossible.

Le nouveau chef-d’œuvre élégiaque de Tiffany McDaniel est une ode à toutes celles qui ont disparu ou perdu un être cher, qui transcende par une plume virtuose et lumineuse.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

L'écriture de Tiffany McDaniel se nourrit des paysages de collines ondulantes et de forêts luxuriantes de la terre qu’elle connaît. Elle est également poète et plasticienne.
En 2002, elle a dix-sept ans et la découverte de secrets de famille déclenche son envie d’écrire. En 2003, elle achève une première version de Betty, qu’elle envoie à des agents littéraires. Mais c’est seulement en 2017 que le prestigieux éditeur américain Knopf, maison littéraire du groupe Penguin, s’intéresse au roman. Les droits de publication à l’étranger sont cédés dans plusieurs pays, dont la France et l’Angleterre. Betty paraît en 2020. Le livre est un immense succès et remporte de nombreux prix littéraires : Prix du Roman Fnac 2020, Prix America du meilleur roman étranger 2020, Roman étranger préféré des libraires du Palmarès Livres Hebdo 2020, Prix des libraires du Québec 2021, Prix Libr’à Nous 2021 du meilleur roman étranger, Prix 2022 du club des irrésistibles des bibliothèques de Montréal.

L'été où tout a fondu, écrit quelques années après Betty, trouvera un éditeur en moins d’un mois : il s’agit donc du premier roman publié de Tiffany McDaniel, même si c’est le 5e ou 6e dans l’ordre d’écriture.
Tiffany McDaniel a obtenu le titre de Chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres en juillet 2021.

 

Avis : 

En 2015 à Chillicothe dans l’Ohio, la disparition jamais élucidée de six femmes, toutes des prostituées junkies, dont quatre retrouvées mortes dans un cours d’eau, faisait courir la rumeur d’un tueur en série négligé par la police en raison du piètre statut des victimes. L’une d’elles ayant fréquenté la même école que Tiffany McDaniel, l’auteur leur rend hommage dans un roman entre ombre et lumière, aussi noir que somptueusement onirique.

Tout à leurs rêves d’enfants, les deux petites jumelles Arc et Daffy n’en sont pas moins confrontées à de bien dures réalités. Depuis qu’une overdose a emporté leur père, les « johns », autrement dit les michetons, seuls moyens pour leur mère et leur tante à la dérive de financer leur dépendance à l’héroïne, défilent à la maison, égarant parfois leur convoitise jusqu’aux fillettes. Leur grand-mère leur ayant appris à raccommoder le « côté sauvage » de l’existence comme l’on rentre les bouts de fils au revers d’une couverture au crochet, elles parviennent toutefois, à force de fantaisie et d’imagination, à retourner la vilaine face du monde pour en fantasmer une plus jolie version.

Elles conserveront cette habitude leur vie durant, bien après la mort de « mamie Milkweed », et même quand, désormais de jeunes femmes, la réalité sordide s’avérant de plus en plus difficile à conjurer, elles se seront elles aussi mises à chercher dans la drogue une nouvelle forme d’évasion. Comme leurs amies reines le temps d’un shoot mais bien vite rendues aux inextricables ténèbres de leur milieu d’origine, elles essaieront jusqu’au bout d’oublier la violence, la déchéance et la peur, surtout lorsque la rivière commencera à les voir flotter une par une dans ses eaux, mortes assassinées, sans que cela émeuve grand monde. De toute façon, Arc le sait depuis ses onze ans et son enfance abusée : « à qui pouvez-vous dénoncer les démons quand les démons sont ceux-là mêmes à qui vous allez les dénoncer ? »

D’un réalisme du noir le plus épais pour autant exempt de misérabilisme, ce roman social inspiré d’un sauvage fait divers s’illumine d’une langue tout en poésie, opposant à l’horrible crudité des faits une fantaisie enfantine pleine de fraîcheur, relayée par une sagesse merveilleusement imagée. Celle d’abord d’une grand-mère tâchant de préserver ses petites-filles avec le peu de moyens dont elle dispose, faite sienne ensuite par Arc la narratrice, d’autant plus touchante d’humanité et de dignité qu’elle n’a que cela comme bouclier face au déterminisme social et toutes les catastrophes qu’il lui réserve. Lorsque l’on naît au fond du trou, il est très difficile d’échapper aux pierres que la vie jette.

Après Betty et L’été où tout a fondu, Tiffany McDaniel tire de son Ohio natal une nouvelle tragédie sociale, reflet d’une réalité cruelle qu’elle investit avec plus de flamboyance que jamais. (4/5)
 

 

Citations : 

Ma mère a été une droguée presque toute ma vie, lui dis-je. Autrefois, je croyais qu’un jour elle se réveillerait et n’en serait plus une. J’ai essayé de l’aider de la seule manière que je pouvais imaginer en tant qu’enfant. Je prenais de petits objets. Une cuiller, une pince à linge, une capsule de bouteille. Je les mettais sur le bord de la table et je les poussais, prétendant que c’étaient les choses mauvaises de sa vie et que si elles pouvaient simplement tomber loin d’elle, tout irait mieux et elle cesserait de se détruire. Comme rien ne se passait, j’ai commencé à penser que c’était parce qu’elle ne m’aimait pas assez. Et je me suis mise à la détester. Mais plus je détestais ma mère, plus je me détestais moi-même. Ces choses-là sont liées, tu sais. Et même quand je suis dans une pièce remplie de gens, je suis toujours surprise de me sentir aussi seule, parce que la personne dont j’ai besoin n’est pas là. Une fille sans sa mère est une femme perdue en mer. C’est sa mère qui la sauve. Mais si la mère n’est pas là, la fille sera toujours perdue.


J’appelle la police tous les jours. Ils disent qu’elle est avec un dealer, ou un john, comme si elle méritait d’avoir disparu. Ils réagissent comme si je prenais trop de leur précieux temps. Comme si j’appelais à propos d’une chaussette perdue. Quelque chose qu’on peut remplacer aussi facilement que ça.


Les vies perdues en raison de la dépendance à la drogue ne sont pas toujours celles de ceux qui se droguent. Parfois, vous mourez parce que l’être que vous aimez est l’une de ces personnes dépendantes. 


Quelle que soit l’origine de la dépendance, la fin est généralement la même. Des sirènes qui hurlent dans la rue. Un corps, étendu tout près d’un autre. Des croix blanches au bord des grandes routes.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



 

lundi 29 avril 2024

[Divry, Sophie] Fantastique histoire d'amour

 





J'ai aimé

 

Titre : Fantastique histoire d'amour

Auteur : Sophie DIVRY

Parution :  2024 (Seuil)

Pages : 512

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Bastien, inspecteur du travail à Lyon, est amené à enquêter sur un accident : un ouvrier employé dans une usine de traitement des déchets est mort broyé dans une compacteuse.
Maïa, journaliste scientifique, se rend au Cern, le prestigieux centre de recherche nucléaire à Genève, pour écrire un article sur le cristal scintillateur, un nouveau matériau dont les propriétés déconcertent ses inventeurs.
Bastien apprend que l’accident est en réalité un homicide. Maïa, elle, découvre que l’expérience a mal tourné. Sa tante, physicienne dans la grande institution suisse, lui demande de l’aider à se débarrasser de ce cristal devenu toxique.

Ce roman addictif qui emprunte aux codes de la série et du thriller est aussi une histoire d’amour. Une rencontre inattendue entre un homme, vaguement catholique et passablement alcoolique, et une femme, orpheline et fière, qui a érigé son indépendance en muraille.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Sophie Divry est née à Montpellier en 1979 et vit actuellement à Lyon. Elle a reçu la mention spéciale du prix Wepler pour La Condition pavillonnaire et le prix de la Page 111 pour Trois fois la fin du monde. Fantastique Histoire d’amour est son septième roman. Avec sensibilité, elle allie l’art du récit et une exploration de nos sociétés contemporaines.

 

 

Avis :

Enquête policière, thriller, romance et histoire fantastique : Sophie Divry mélange les genres sur fond très contemporain de solitudes, de souffrance au travail et de recherche scientifique, pour un épais roman aussi singulier qu’addictif.

Inspecteur du travail trouvant un réconfort approximatif dans une fréquentation accrue de la bouteille et des églises depuis que sa femme l’a largué, Bastien est amené à enquêter sur la mort d’un ouvrier, avalé par une compacteuse dans une usine de récupération de plastiques de la banlieue lyonnaise. Atteinte de « disparitionnite » au point d'en perdre son ordinateur professionnel et de se faire virer du magazine scientifique où, pigiste, elle s’efforçait de résister à la vague lucrative du sensationnalisme, Maïa s’intéresse aux travaux de recherche de sa tante dans les laboratoires du CERN à Genève et se retrouve impliquée dans la disparition d’échantillons de cristaux scintillateurs aux propriétés aussi dangereuses qu’inattendues.

Entre ces deux-là, rien de commun, si ce n’est que leurs deux enquêtes parallèles, nous plongeant au passage dans un piquant diptyque mariant analyse sociologique et vulgarisation scientifique, finissent par se rejoindre et, après avoir malicieusement fait lanterner le lecteur dans une suite haletante et rythmée de rebondissements, justifier les promesses du titre. Très fleur bleue, cette dernière partie viendrait presque faire retomber le soufflet, si l’ensemble du récit n’était porté par une plume vive à tendance corrosive, ébarbant à peine ses pointes de noirceur au contact d’une mélancolie tristement drôle.

Alors, fermant les yeux sur les aspects les plus faciles de la romance, l’on retient au final le plaisir d’une lecture détente, tendue par un suspense légèrement fantastique, délibérément romantique, mais dont on comprend qu’il masque à peine une lucidité abrasive sur les travers sociaux contemporains. Mieux vaut parfois rêver que pleurer… (3,5/5)

 

 

Citations :

Des souvenirs refoulés me remontaient à tout instant. Quelque chose cognait contre la paroi de mon angoisse, avec une force qui me dépassait. J’étais nul, ma vie était une erreur. Je ressassais la cruauté de mes parents à mon égard. Les coups, les mots. Je me rappelai ce soir où, collégien, j’avais surgi dans le salon en m’écriant : Je suis arrivé premier de ma classe au 100 mètres ! Ma mère était en train de nettoyer l’argenterie avec sa cousine. Elle m’avait répondu du tac au tac : Tu seras toujours premier sur le podium des imbéciles… J’avais ravalé mes larmes jusque dans ma chambre. Une mère normale aurait répondu autrement, je le savais. Mais il n’y a jamais d’autre mère.
 

Le soleil faisait fondre le gel à certains endroits, mais à d’autres l’ombre avait laissé des morceaux blancs intouchés, comme un sujet de conversation qu’il ne faut pas aborder.
 

L’accélérateur de particules du Cern engendre des millions de collisions de hadrons. Sauf que les hadrons sont invisibles. La lumière, elle, se quantifie, se mesure, s’étudie. Pour dire vite, si on envoie des hadrons dans un cristal scintillateur, ils vont le traverser et convertir la collision en lumière.


 

mercredi 17 avril 2024

[Kingsolver, Barbara] On m'appelle Demon Copperhead

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : On m'appelle Demon Copperhead
            (Demon Copperhead)

Auteur : Barbara KINGSOLVER

Traduction : Martine AUBERT

Parution :  en anglais (Etats-Unis) en 2022,
                   en français
(Albin Michel)
                   en 2024

Pages : 624

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

« Déjà, je me suis mis au monde tout seul. Ils étaient trois ou quatre à assister à l’événement, et ils m’ont toujours accordé une chose : c’est moi qui ai dû me taper le plus dur, vu que ma mère était, disons, hors du coup. » Demon Copperhead

Né à même le sol d’un mobil-home au fin fond des Appalaches d’une jeune toxicomane et d’un père trop tôt disparu, Demon Copperhead est le digne héritier d’un célèbre personnage de Charles Dickens. De services sociaux défaillants en familles d’accueil véreuses, de tribunaux pour mineurs au cercle infernal de l’addiction, le garçon va être confronté aux pires épreuves et au mépris de la société à l’égard des plus démunis. Pourtant, à chacune des étapes de sa tragique épopée, c’est son instinct de survie qui triomphe. Demon saura-t-il devenir le héros de sa propre existence ?

Comment ne pas être attendri, secoué, bouleversé par la gouaille, lucide et désespérée, de ce David Copperfield des temps modernes ? S’il raconte sans fard une Amérique ravagée par les inégalités, l’ignorance, et les opioïdes – dont les premières victimes sont les enfants –, le roman de Barbara Kingsolver lui redonne toute son humanité. L’auteur de L’Arbre aux haricots et des Yeux dans les arbres signe là un de ses romans les plus forts, couronné par le prestigieux prix Pulitzer et le Women’s prize for fiction.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1955, Barbara Kingsolver est l’une des grandes voix de la littérature américaine contemporaine. Son œuvre, qui compte des romans tels que L’arbre aux haricots, Les yeux dans les arbres, ou Un autre monde (Prix Orange du Livre), reflète ses préoccupations sur le monde et la société : la place des femmes, les inégalités sociales, la relation au vivant, et la protection de l’environnement. Barbara Kingsolver vit aujourd’hui en Virginie.

 

 

Avis :

De David Copperfield à Demon Copperhead… C’est après avoir visité la maison de Charles Dickens que Barbara Kingsolver s’est décidée à écrire sur ce sujet qui la hante : la pauvreté endémique qui, combinée aux ravages des opioïdes, décime la population rurale de sa région des Appalaches, laissant sur le carreau, comme le garçon au coeur de ce roman, des ribambelles d’orphelins promis à l’enfer sur terre.

« Tout le monde vous le dira, les enfants de ce monde sont marqués dès la sortie, tu gagnes ou tu perds. » Pour Demon Copperhead, le jeune narrateur contraint « de se mettre au monde tout seul » par une mère junkie gisant inconsciente sur le sol de son mobil-home, la naissance devait en effet s’avérer la prémonition de toute une vie à se battre seul contre le sort d’un monde méprisé et incompris : celui des « rednecks » ou culs-terreux, ces Américains pauvres et blancs des zones rurales, en particulier du Sud et des Appalaches, caricaturés par l’Amérique des métropoles en dégénérés ignares, alcooliques et violemment intolérants, dans les faits abandonnés par les pouvoirs publics à l’existence invisible de laissés-pour-compte de l’Histoire.

« Tout ce qui pouvait être pris a disparu. Les montagnes avec leurs sommets explosés, les rivières qui coulent noires. » Depuis que l’exploitation forestière, la culture du tabac et l’industrie du charbon ont entamé leur déclin, laissant derrière elles chômage, absence de perspectives et pauvreté, la région des Appalaches est exsangue. « Il n’y a plus de sang à donner ici, juste des blessures de guerre. La folie. Un monde de douleur, qui attend qu’on l’achève. » Alors, au marasme socio-économique est venu s’ajouter une catastrophe sanitaire. Attirés comme des vautours par la vulnérabilité d’une population, marquée dans sa chair par des emplois souvent usants et accidentogènes, mais sans guère d’accès aux soins médicaux, les fabricants d’opioïdes ont inondé la région d’« inoffensifs » anti-douleur, usant, comme les procès récents ont commencé à le révéler, de tous les stratagèmes pour promouvoir des produits éminemment addictifs, portes d’entrée aux drogues dures. Aujourd’hui, la Virginie occidentale bat le record des morts par overdose aux Etats-Unis. Environ un enfant sur quatre doit y grandir sans ses parents détruits par les stupéfiants.

Ces gens qui sont ses voisins, Barbara Kingsolver nous fait pénétrer dans leur tête et dans leur peau. Crédible et réaliste jusque dans la langue gouailleuse oscillant entre la naïveté et la trop grande lucidité d’un jeune garçon privé d’enfance, la narration de son parcours par Demon Copperhead nous confronte de l’intérieur au rouleau compresseur de l’injustice, de la souffrance et du désespoir. Laissé orphelin par la violence et la drogue, il va devoir se battre pour tenter de se construire malgré les défaillances du système de placement familial et les pièges de l’addiction. Heureusement, entre ses mauvaises rencontres et fréquentations d’une part, ses propres béances intérieures d’autre part, il trouvera aussi sur son chemin suffisamment de personnages magnifiques de force et de générosité pour contrer les préjugés et changer le regard sur ceux que l’on présente habituellement en bloc comme un affreux ramassis d’indécrottables arriérés.

Un grand, riche et très long roman, couronné du prix Pulitzer, qui fait comprendre l’humiliation de cette Amérique-là, emmurée dans ses difficultés au point de voir en sa peau blanche le seul dernier vestige de sa fierté et, en un certain Trump, l’espoir d’être enfin compris. (4/5)

 

 

Citations :

Enfant de junkie, junkie aussi. En grandissant, il va devenir tout ce que tu veux pas connaître : dents pourries et regard de zombie, la galère d’avoir à planquer son matos dans le garage pour qu’il se fasse pas la malle, le motel loué à la semaine, tapi bien à l’écart de la route touristique. Ce gamin, s’il voulait avoir une chance de goûter aux belles choses, il aurait dû se faire livrer chez une mère riche ou intelligente ou chrétienne, en bref une mère clean. Tout le monde vous le dira, les enfants de ce monde sont marqués dès la sortie, tu gagnes ou tu perds.
 

Il se trouve que Melungeon est un de ces fameux mots. Inventé pour détester certaines personnes jusqu’au jour où ils se le sont approprié et ont dit, Allez vous faire foutre, je prends. Ces gens étaient mélangés, toutes les couleurs plus du sang cherokee et aussi portugais, qui avant était un truc à part, c’est-à-dire pas blanc. La raison pour laquelle ils se sont mélangés c’était qu’à l’époque des pionniers, le comté de Lee était comme maintenant, les gens avaient pas même un pot pour pisser. Étant fauchés comme les blés ils ont juste pris du bon temps et se sont retrouvés avec des bébés de toutes les couleurs. S’ils allaient ailleurs, ces gamins entendaient le mot de haine, Melungeon. Mr Dick disait que c’était une autre façon de dire Pauvre bâtard de merde.
 

Nous on pensait en gros que Dieu avait fait du comté de Lee le trou du cul du monde du travail.
« Ce n’est pas Dieu », il a dit. (…)
« Ne pensez-vous pas, nous a-t-il demandé, que les mineurs voulaient une vie différente pour leurs enfants ? Après toutes les histoires que vous avez entendues ? Ne pensez-vous pas que les compagnies minières le savaient ? »
Ce qu’elles faisaient, nous a-t-il expliqué, c’est qu’elles barraient la route à toute possibilité, à part aller au fond des mines. Pas seulement ici, mais aussi à Buchanan, Tazewell, dans tout l’Est du Kentucky, ces comtés ont été achetés en totalité : terres, hôpitaux, palais de justice, écoles, tout appartenait à la compagnie. On avait pas tant que ça besoin d’être éduqué pour être mineur, alors ils ont laissé les écoles pourrir. Et ils ont bien veillé à ce qu’aucune fabrique ou usine ne passe la porte. Rien que le charbon. Encore aujourd’hui, il faut en faire du trajet pour trouver un autre boulot. Pas un hasard, a dit Mr Armstrong, et pour une fois on l’a cru, parce qu’au fond de nos pauvres boîtes crâniennes les pièces du puzzle s’assemblaient et c’est toute la terrible logique de notre monde qui nous apparaissait. Les pères en caleçon à la maison à siffler leur bière, les mères à l’épicerie avec leurs bons alimentaires. Les recruteurs de l’armée avec leurs boutons dorés venus récolter leur jackpot de personnes sans avenir. Merde.
Le problème quand on étudie nos origines c’est qu’on finit par avoir envie de frapper quelqu’un, par exemple Bettina Cook et tout le tintouin. (Faut pas rêver. Son père étant à la tête des supporters de football et grand donateur.) Autrefois nous menions une vie honnête, consacrée tout entière à Dieu et au pays. Puis le monde a changé. Désormais, il n’y a plus de Dieu, et plus de pays, mais l’idée que le charbon est un don de Dieu, tu l’as toujours dans le sang et t’as envie d’y croire. Parce que sinon c’est une arnaque de plus à bord de ce train qui a sillonné nos montagnes depuis que George Washington est passé et a mis son équipe au boulot pour abattre nos arbres. Tout ce qui pouvait être pris a disparu. Les montagnes avec leurs sommets explosés, les rivières qui coulent noires. Les miens sont morts d’avoir essayé, ou pas loin, accros que nous sommes à l’idée de rester en vie. Il n’y a plus de sang à donner ici, juste des blessures de guerre. La folie. Un monde de douleur, qui attend qu’on l’achève.
 
 
« Quand j’étais petit, il a dit finalement, on faisait ce qu’on nous disait. C’est si dur que ça ? »
J’ai répondu qu’on était probablement plus paumés aujourd’hui à cause de la télé et du reste.
Il a demandé pourquoi, enfin. Qu’est-ce qui était si perturbant ? Je crois pas qu’il voulait que je balance sur Maggot, il se demandait juste sincèrement ce qui était si dur pour nous. Par rapport à avant. J’ai dit que peut-être la différence était qu’on voyait tout ce qu’on n’avait pas. Ceux dans le monde qui étaient plus riches que nous faisaient toutes sortes de conneries et s’en tiraient comme ça. Ça te fout les boules. Ça te perturbe.


Un parent mort est un drôle de fantôme. Si t’arrives à en faire une sorte de poupée, que tu la mets dans la maison où il a vécu, avec ses vrais vêtements et tout le reste, ça t’aide à te le représenter comme une personne, pas juste un trou dans l’air en forme de personne. Ce qui t’aide à te sentir un peu moins comme un enfant invisible en forme de personne.


« T’as pas idée des gens à qui elle a affaire. Ils débarquent tous les jours pour se faire prescrire des médocs. Ils sont prêts à raconter n’importe quoi pour avoir leurs antidouleurs. Genre calculs dans les reins. Ils emportent le flacon dans les toilettes et se piquent le doigt pour mettre du sang dans leur échantillon d’urine. Elle sait qu’ils achètent les médecins, mais si elle dit non, y en a qui deviennent vraiment mauvais. Qui lui crient dessus, la traitent de sale pute. » (…)
« Maman dit que la moitié de ces gens savent même pas qu’ils sont dépendants. Ils ont juste pris ce que le docteur leur a dit de prendre, et maintenant ils sont en manque et ne comprennent pas vraiment ce qui leur arrive. Tout ce qu’ils savent, c’est que maman leur a supprimé leurs médicaments et qu’ils ont l’impression qu’ils vont crever. »


Y avait des jeunes à l’intérieur, les plus grands jouaient au basket. Noirs tous autant qu’ils étaient, aussi entièrement que chez nous on était tous blancs, et vu l’allure de la rue, tout aussi fauchés. On vivait là où on était né. Peut-être qu’il fallait payer un supplément pour pouvoir se mélanger. 


Notre premier rendez-vous après la mort de Vester : le centre anti-douleur.
Celui où elle allait se trouvait à l’ouest de Pennington Gap dans un centre commercial tout en longueur qui semblait s’être fait bombarder, de même que les autres boutiques alentour. Cela dit, y avait peut-être deux cents voitures garées sur le parking. Sept heures du soir un dimanche, des files de gens qui attendaient de pouvoir entrer. Des femmes et des enfants endormis dans des voitures, des hommes allongés sur le trottoir. Comme il pleuvait, la plupart étaient blottis sous l’auvent mais certains étaient juste debout sous la pluie, comme s’ils trouvaient même plus la force d’y croire. (…)
Elle a regardé à travers le rideau de pluie et a fait, Oh. Y avait plus de monde que d’habitude. On était en mai, le premier du mois, le comté tout entier venait de toucher les minima sociaux. Je lui ai dit que je me voyais pas faire la queue, on serait encore là à minuit, et elle a dit, Sois pas bête, on entre pas, nous. Tous ces gens attendent de voir le médecin pour avoir leur ordonnance. Les nôtres elles viennent de papa, on est juste ici pour vendre ses médocs.
(…)  j’ai observé les allées et venues, essayant d’y comprendre quelque chose. T’avais ceux qui attendaient d’entrer, et ceux qui s’arrêtaient dans leurs vieilles Chevy, sortaient leurs sacs en papier et repartaient avec de l’argent. Faisant leur petit business. Dealer, t’imagines que c’est un truc de jeune, mais y avait là des tas de gens plus vieux. Je dis bien vieux, genre pattes folles et déambulateurs. Chique de tabac dans la joue, casquette de chasse avec le rabat baissé. Mr Peg se serait fondu dans le décor. J’ai pensé au soir où Kent lui avait donné un bon pour des échantillons gratuits, et Mrs Peggot avait dit qu’elle les jetterait dans les toilettes. Elle était loin de se douter, ils auraient pu venir ici et les échanger pour un mois de commissions. Ces vieux ploucs vendaient ce qu’ils avaient, tout comme Mr Peg, à l’époque où il avait toutes ces bouches à nourrir, vendait les chevreuils qu’il chassait et les tomates de leur jardin. On fait avec ce qu’on a.


Je lui ai demandé ce qui se passait si tu entrais dans cette clinique. Elle a dit, Tu donnes l’argent et on te fait l’ordonnance. Tout le monde sort avec exactement la même chose, la sainte trinité : Oxy, Soma, Xanax. Mais y en a plein qui poireautent tellement longtemps qu’ils se tapent une crise de delirium dans la salle d’attente. Elle avait l’habitude de récupérer les ordonnances de Vester chez Walgreens, de retirer la provision nécessaire pour les jours à venir, puis de venir direct ici pour vendre le reste. Une fois elle s’était fait presque deux mille dollars. T’as juste à repérer ceux qui sont en crise ou qui vomissent.


Elle m’a expliqué que les gens du laboratoire Purdue épluchaient les données avec leurs ordinateurs et qu’ils ciblaient des endroits comme le comté de Lee parce que c’étaient des mines d’or à leurs yeux. Ils repéraient les médecins qui avaient le plus de patients en invalidité, puis envoyaient leur armada de commerciaux à l’attaque.


Tommy m’a montré la photo de Big Tom. Ok, pas terrible. J’ai essayé de lui expliquer que c’était humain, qu’on avait tous besoin de s’en prendre à quelqu’un. Le beau-père qui file des claques à la mère, elle qui crie après le gamin, lui qui se venge sur le chien. (Non pas qu’on en avait un. Mais j’avais collé une trempe à mes Transformers.) C’était nous le chien de l’Amérique. Chaques catégorie de personnes a son nom propre, sauf nous, va savoir pourquoi. Beaufs, ploucs, péquenauds, pas de majuscules.

mercredi 31 mai 2023

[Dostoïevski, Fédor] Le joueur

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le joueur (Игрок)

Auteur : Fédor DOSTOIEVSKI

Traduction : André COMTE-SPONVILLE

Parution : en russe en 1866
                  en français ici chez Actes Sud (2000)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le Joueur est la confession directe d’un possédé à la voix haletante et familière. Le destin d’Alexis Ivanovitch, consumé par deux passions égales, le jeu et l’amour d’une femme, révèle l’image d’une humanité pleine de désirs fous et d’aspirations incontrôlées, condamnée à l’éternelle nostalgie du bonheur ou à l’espérance du salut.

Dicté en vingt-sept jours à une sténographe, publié en 1866, la même année que Crime et Châtiment, ce roman tourmenté, qui reprend l’héritage du romantisme russe et ouvre sur les achèvements majeurs de Dostoïevski, offre un accès saisissant à l’univers du grand écrivain.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né à Moscou le 30 octobre 1821, Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski est entré en littérature en janvier 1846 avec Les Pauvres Gens. Il est mort à Saint-Pétersbourg le 28 janvier 1881.
Toute son œuvre romanesque est désormais disponible dans la collection "Thesaurus" dans la traduction d'André Markowicz.

 

Avis :

Le joueur fut rédigé sous la pression d’un pari fou. Comme d’habitude criblé de dettes et menacé de saisie, Dostoïevski a accepté les conditions abusives de son éditeur : si son prochain roman ne paraît pas à la date attendue, l’écrivain devra lui céder, gratuitement et pour une durée de neuf ans, les droits de publication de tous ses futurs écrits. L’auteur est alors plongé dans la rédaction de Crime et châtiment. Il lui reste vingt-sept jours pour présenter un livre. Et il va y réussir, dictant un autre court roman à une sténographe, Anna Grigorievna Snitkina, qu’il épousera l’année suivante, et, deux heures avant l’échéance, alors que l’éditeur s’est délibérément éclipsé, faisant enregistrer au commissariat le dépôt de son texte.

Sauvé in extremis, Dostoïevski n’a pas signé ce contrat suicidaire sous la seule pression du désespoir et du manque d’argent. Il aime jouer avec le feu et se déclare lui-même malade du jeu et de la dépendance qu’il crée. Depuis l’adolescence, il a pris l’habitude de solliciter ses proches pour financer son goût des jeux de hasard, et, depuis quelques années, a découvert le frisson de la roulette lors de ses séjours dans les villes d’eaux, alors si courues, d’Europe occidentale. Il y laisse chaque fois jusqu’à sa chemise et plus encore, avant de se refaire dans l’urgence dans des élans éperdus de création littéraire. Sa vie est un chaos qui rejaillit jusque dans son œuvre, son génie ne s’épanouissant qu’au bord du gouffre. Il gagne beaucoup d’argent, mais en manque constamment, éternel flambeur pour qui thésauriser n’est qu’avarice, le défaut de son père.

C’est donc son double que l’on découvre ici, dans la ville d’eau imaginaire de Roulettenbourg où se presse la bonne société européenne, confinée dans un entre-soi hiérarchisé et hypocrite, avide de distraction et de scandale. Alexeï Ivanovitch est le précepteur des enfants d’un Général sur le retour, ruiné mais prêt à toutes les folies – et donc très impatient d’hériter de sa vieille tante, la Baboulinka, qu’il fait passer pour déjà morte – pour épouser Mademoiselle Blanche, une demi-mondaine française. Lui-même épris de Paulina Alexandrovna, la belle-fille du Général, le jeune homme entretient avec elle une relation maladive, très semblable à celle qui lie l’auteur à sa maîtresse Pauline Souslova, dans un jeu pervers d’attraction-répulsion où il semble prendre un certain plaisir à se faire humilier.

Tout ce petit monde oisif ne gravitant qu’autour des obsessions de l’amour et de l’argent, c’est naturellement autour de ces deux thèmes que se font et se défont les relations entre les personnages. Pendant que la promiscuité de la villégiature favorise jeux et calculs amoureux – si elle se montre indifférente au timide et transi Anglais Mr Astley, Paulina aimerait bien plaire au marquis des Grieux, un Français qui joue les pique-assiette sans jamais se départir de sa terrible condescendance –, l’on s’en va s’offrir d’autres sensations sonnantes et trébuchantes au casino, en particulier autour de la roulette. Envoyé jouer pour le compte de Paulina, puis de la Baboulinka soudain débarquée comme une apparition à Roulettenbourg, Alexeï, conscient de mettre les doigts dans un piège dont il ne sortira plus tant le jeu le prend déjà aux tripes, tombe peu à peu dans l’addiction.

C’est ainsi qu’à la cinglante peinture d’un microcosme gouverné par l’ambition et par la soif d’argent, occasion pour lui de fustiger les si méprisantes nations occidentales pourtant bien petitement calculatrices comparées à la flamboyance passionnée de l’âme russe, l’écrivain adjoint le portrait incomparablement lucide d’un joueur compulsif, malade du jeu et de l’excitation qu’il provoque, en réalité prisonnier de ses désirs : désir d’argent, mais aussi désir d’amour, puisque lorsque son personnage réalise que Paulina l’aime, sa propre passion s’éteint. Ce qu’il aime, ce n’est pas l’objet de son désir, mais sa passion même : le désir.

Considéré comme la préfiguration de ses œuvres les plus connues, Le joueur est le roman d’une obsession d’autodestruction. Conscient de sa folie mais incapable d’y résister, fasciné jusqu’à l’horreur par l’abîme dans lequel il se regarde tomber, son protagoniste confronté à l’absurdité de ses désirs, y compris amoureux puisqu’ils le font s’éprendre de femmes dominatrices, capricieuses et ambivalentes – figures qui deviendront récurrentes chez Dostoïevski  –, porte déjà en germe cette fièvre de la passion paroxystique pouvant conduire aux pires extrêmes, y compris le crime. (4/5)

 

 

Citations :  

La négligence des Russes n’est-elle pas plus noble que la sueur honnête des Allemands ?
 

L’aîné deviendra à son tour un vater vertueux, et la même histoire recommencera. Dans cinquante ou soixante-dix ans, le petit-fils du premier vater continuera l’œuvre, amassera un gros capital et alors… le transmettra à son fils ; celui-ci au sien, et, après cinq ou six générations, naît enfin le baron de Rothschild, ou Hoppe et Cie, ou le diable sait qui. Quel spectacle grandiose ! Voilà le résultat de deux siècles de patience, d’intelligence, d’honnêteté, de caractère, de fermeté… et la cigogne sur le toit ! Que voulez-vous de plus ? Ces gens vertueux sont dans leur droit quand ils disent : ces scélérats ! en parlant de tous ceux qui n’amassent pas, à leur exemple. Eh bien ! j’aime mieux faire la fête à la russe ; je ne veux pas être Hoppe et Cie dans cinq générations ; j’ai besoin d’argent tout de suite ; je me préfère à mon capital…
 

Inutile, dites-vous ? Mais le plaisir est toujours utile. Et n’est-ce pas un plaisir que l’abus du pouvoir ? On écrase une mouche, on jette un homme du haut du Schlagenberg, voilà des plaisirs. L’homme est despote par nature et la femme bourreau.
 

Le Français est très rarement aimable par tempérament ; il ne l’est presque jamais que par calcul. S’il sent la nécessité d’être original, sa fantaisie est ridicule et affectée ; au naturel, c’est l’être le plus banal, le plus mesquin, le plus ennuyeux du monde. Il faut être une jeune fille russe, je veux dire quelque chose de très neuf et de très naïf, pour s’éprendre d’un Français. Il n’y a pas d’esprit sérieux qui ne soit choqué par l’affreux chic de garnison qui fait le fond de ces manières convenues une fois pour toutes, par cette amabilité mondaine, par ce faux laisser-aller et cette insupportable gaieté.
 

Vous avez raison, l’homme aime toujours à voir son meilleur ami humilié devant lui, et c’est sur cette humiliation que se fondent les plus solides amitiés.


 

vendredi 5 novembre 2021

[Chabas, Jean-François] Red Man

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Red Man

Auteur : Jean-François CHABAS

Editeur : Au Diable Vauvert

Année de parution : 2021

Pages : 128

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Dans le centre rouge de l’Australie, les méfaits de la colonisation ont précipité les natifs dans l’alcool, la violence et la consommation d’une drogue qui ravage corps et cerveau. Marvellous, jeune Aborigène déjà accro à l’ice, est réduit au vol pour survivre. Même le Red Man, guerrier magique et mystérieux de la tradition aborigène, semble incapable de le sauver. Mais dans le désert, une rencontre va bouleverser sa vie à jamais.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Jean-François Chabas est né en 1967 à Neuilly-sur-Seine. Il a exercé différents métiers avant de se consacrer à l'écriture en publiant chez Casterman Une moitié de wasicun en 1995, puis Les Secrets de Faith Green en 1998 pour lequel il obtient 14 prix. Il est l'auteur de plus de 80 livres chez Gallimard, L'école des loisirs, Calmann-Lévy, etc., qui lui ont valu de nombreux prix. Considéré comme l'un des auteurs majeurs de la littérature jeunesse contemporaine, il est traduit en plus de dix langues. Une dizaine de ses livres est sur la liste de l'Éducation nationale.Red Man est son premier roman young adult au Diable vauvert. Il est le fruit de deux longs séjours de l’auteur avec les tribus, à travers toute l’Australie.

 

Avis : 

La misère, l’alcoolisme et la toxicomanie font des ravages au sein des tribus aborigènes d’Australie. Le jeune Marvellous semble bien en passe de sombrer lui aussi, quand une rencontre inattendue dans le désert vient bousculer son destin.

Ce petit livre jeunesse a tout pour séduire le public adolescent. On y découvre le sort des Aborigènes australiens, qui, dépossédés de leur terre et de leur culture par la colonisation blanche, se retrouvent aujourd’hui en butte à la pauvreté, au racisme, et à l’humiliation qu’ils partagent avec tous les peuples envahis, exploités, anéantis. Exposée avec la plus grande clarté, l’injustice qui continue à les détruire inexorablement ne peut que toucher le lecteur, vite attaché à Marvellous et bientôt tremblant pour sa survie.

Inspiré par les séjours de l’auteur auprès des tribus aborigènes, ce livre si juste et si sincère est à mettre entre les mains de tous les collégiens, mais pas seulement, pour une nécessaire sensibilisation. C’est aussi une lecture très agréable, entre aventure, suspense et un soupçon de magie. Il n’y a rien d’étonnant au succès de Jean-François Chabas auprès de la jeunesse du monde entier. (4/5)

 

 

Citations :

Comme aujourd’hui nous sommes en janvier et que la canicule écrase tout, je prends du repos le jour et je sors la nuit. Les Piranpa disent : « Regardez ces Abos, qui laissent leurs gamins traîner dehors à trois heures du matin ! Regardez comme ces abrutis sont irresponsables et arriérés ! »                                            
Et moi, je leur réponds : « Regardez comme vous êtes stupides ! Depuis des milliers d’années, quand le soleil dévore la terre, nous, les Pitjantjatjara nous reposons aux heures les plus chaudes, et nous sortons à la lune, quand il fait frais. Partez donc de notre pays, vous qui ne comprenez rien ! »                                            
Ils croient que leur technique – comme l’air conditionné dans lequel ils vivent du matin au soir (de leurs voitures à leurs supermarchés en passant par leurs bureaux et leurs maisons) – les rend supérieurs, mais ils n’ont pas compris que ça les isole de la nature. Ça les enferme dans une bulle, comme s’ils étaient dans un scaphandre sur une planète hostile.

Nous vivions dans le Tjukurpa, qui était la période de la création, mais aussi celle du présent, car le temps, pour nos tribus, ne passait pas du tout comme chez les Blancs. La notion de consommation n’avait pas de sens pour nous, et le fait de posséder le dernier téléphone en date, la dernière voiture, était contraire à la raison. Ce qui comptait, c’était ce qui se passait entre nous, les humains, et les animaux, le désert, l’eau, le ciel et les étoiles. Tout cela, c’était assez peu de temps avant ma naissance. Quand mon Tjamu, mon grand-père, était un law man respecté et craint de tous. Et puis les Blancs sont arrivés avec leurs malédictions, et tout a changé ; il y a eu des gens, parmi nous, qui ont été frappés par le rêve du Toyota. C’est comme ça qu’on appelle ce qui a pourri le cœur de beaucoup des nôtres, même parmi les Anciens, qui pour certains d’entre eux se sont mis à complètement oublier ce qu’ils étaient, obsédés par l’idée de se procurer les biens matériels des Blancs. C’est comme ça qu’ils ont été achetés, jusqu’à perdre de vue l’intérêt de leurs proches. Les 4x4, les fours micro-ondes, les motos et puis bien sûr, notre plus grand malheur, l’alcool et les substances, les poisons…
 
Je ne suis pas un garçon stupide, moi. Je sais que moi aussi je prends de la drogue. Je sais que c’est comme si je fonçais en courant vers un mur. Je sais qu’au bout c’est la fin. Serais-je assez idiot pour ne pas le comprendre ? Mais j’agis comme ceux qui m’entourent : je fuis la réalité, parce qu’elle est trop épouvantable. Je n’aime pas les Piranpa, je ne voudrais pour rien au monde les imiter, mais le chemin du rêve n’est plus le mien. Je n’ai plus de chemin dans ma vie, et j’erre dans le désert comme une poule dont on aurait coupé la tête, mais qui continuerait quand même à marcher. Comme tous les jeunes que je connais, ou presque. Il m’arrive même de penser qu’il n’y a pas de rêve, ou alors que, s’il a existé, les Blancs ont réussi à le faire disparaître. Mais si le Tjukurpa s’est évanoui… alors, nous, ses enfants, ses créations, nous partirons avec lui. Nous, les Anangu et les Yamaji, et les Ngan’giwumirri, et les Walangama, et les Kurin-gai, nous les clans de toute l’Australie, nous, les centaines de tribus, nous dissiperons dans l’histoire comme une brume matinale, et il ne restera de nous que des tableaux de dot painting dans les musées, à côté des boomerangs anciens et des didjeridoos. Quelques images en noir et blanc, où l’on voit danser nos ancêtres, couverts des lignes d’ocre sacré.

Les Piranpa, en nous arrachant à tout ce qui comptait pour notre esprit, nous ont apporté le tourment qui nous pousse à boire ; puis ils nous ont fourni la boisson qui répond à ce tourment. Cette boisson qui nous tue. Aujourd’hui, les Blancs ne peuvent plus nous assassiner comme ils le faisaient autrefois, en nous tirant une balle dans la poitrine pour nous voler, ou en torturant nos enfants pour nous obliger à travailler pour eux.Le reste du monde regarde, l’opinion internationale compte. Mais comme nous les gênons, et qu’ils veulent le reste des terres en plus de celles qu’ils ont déjà dérobées, ils s’y prennent autrement. Ils désirent exploiter le pays entier avec le fracking pour le gaz, les sondages pour le pétrole et puis encore avec les mines pour les matières précieuses. Ils souhaitent que nous ne soyons plus là. Et quel ingénieux moyen que de nous laisser nous tuer nous-mêmes, avec juste un petit coup de main pour nous y aider… En apparence, ils prétendent nous venir en aide avec des subventions, des programmes « humanitaires », comme ils disent. Mais je te le demande, tjitji : pour quelle raison ces ministres et ces conseillers ont-ils tant insisté pour ouvrir ce pub, contre l’avis de tous nos sages ? Quel était leur intérêt là-dedans ? Et pourquoi crois-tu que nous avons, ces dernières années, vu apparaître l’ice en si grande quantité dans les communautés ? Pourquoi s’est-il répandu avec une telle rapidité, jusqu’à ce que des garçons comme toi, et même plus jeunes, soient touchés ? Tu vois les morts autour de toi. Tu vois que tout le monde s’en prend à tout le monde, que c’est le chaos, qu’il ne se passe plus une journée sans que quelque chose de hideux se produise. Tu assistes aux agressions horribles des enfants en bas âge, tu regardes le mari qui casse une bouteille sur la tête de sa femme, tu vois les vieilles personnes autrefois respectées et aimées qui aujourd’hui sont assises seules par terre, hébétées, regardant dans le vide parce qu’il n’y a plus rien d’autre que ça, le vide. Tu es spectateur, mais tu n’as pas saisi l’origine du mal. Et quand un médecin blanc, une infirmière, une assistante sociale viennent dans la communauté, tu es fier de leur mentir en disant que tu ne prends jamais de produits.Tu voleras leurs affaires, si tu le peux, et tu te sentiras malin. Mais à qui portes-tu préjudice, en vérité, tjitji ?
 — Les White fellas n’ont pas à savoir le business des Black fellas !                                                       
— Mais… ils savent tout, tjitji ! Tout. Et ils nous jugent. Ils disent : « Voyez ces gens, à peine des êtres humains, voyez ce qu’ils se font entre eux ! Voyez comme ils traitent leurs bébés, et leurs vieillards ! Et voyez comme ils sont voleurs ! » Ainsi, ils peuvent justifier ce qu’ils nous ont fait – parce qu’à l’évidence nous serions beaucoup moins respectables qu’eux –, et ils soupirent, avec un accablement touchant : « Nous voudrions bien les aider, mais ils sont irrécupérables ! Ils sont appelés à disparaître, ils ne peuvent pas s’adapter à la modernité, c’est le sens de l’histoire du monde… » Avec le vol, avec la drogue, avec l’alcool, nous ne faisons que nous rendre complices de notre propre génocide, tjitji. Ce que tu crois être une vengeance n’est qu’un suicide.
 
Il y avait un élément que je retenais du discours du grand homme, un je-ne-sais-quoi qui me faisait réfléchir en fronçant les sourcils pour demeurer concentré malgré l’ice, et qui me criait soudain la vérité : nous nous entretuions parce que n’avions plus d’estime pour nous autres, à force d’avoir été humiliés.                                            
C’était une idée visqueuse, le venin d’une certitude que beaucoup d’entre nous nous cachions à nous-mêmes : on nous avait piétinés très longtemps, le titre d’être humain nous avait été dénié, et nous avions fini par perdre toute forme de pitié pour notre propre personne, et toute forme d’égards pour les autres. On nous avait inoculé le dégoût de tout. Nous vivions dans l’absurde, et l’absurde nous crevait la panse. N’importe quel peuple, de n’importe quel pays, aurait fini ainsi. Ce n’était pas dû à une faiblesse particulière à nos tribus : la fragilité des femmes et des hommes du monde entier ne pouvait résister à cela.