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vendredi 17 juillet 2026

Critique : "Adolphe" de Benjamin Constant | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Adolphe" de Benjamin Constant




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Adolphe

Auteur : Benjamin CONSTANT

Parution : 1816

Pages : 96 chez Librio (2026)

Accès au livre : ISBN 9782290434000  
                           en librairie


 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Est-on responsable de la douleur que nous infligeons à l’être aimé ? Telle est la question qui tourmente Adolphe et le pousse à relater son histoire. C’est en Allemagne, chez le comte de P***, qu’il fait la connaissance de la belle Ellénore. De famille noble, elle est prête à tout abandonner pour suivre son jeune amant. Mais leur idylle se transforme vite en enfer…
Entre le journal intime et le roman psychologique, Adolphe, chef-d’œuvre du mal du siècle, est une peinture à la fois âpre et lucide de la passion amoureuse.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Benjamin Constant de Rebecque, né en 1767 à Lausanne, grandit dans un milieu protestant cosmopolite qui le sensibilise tôt aux idées nouvelles. Installé à Paris, il se rapproche en 1794 de Germaine de Staël et du cercle de Coppet, foyer du libéralisme naissant. Ses premiers écrits en faveur du Directoire lui valent d'être nommé au Tribunat après le 18 Brumaire, avant que l'autoritarisme de Bonaparte l'oblige à l'exil.

Il consacre alors plusieurs années à son vaste traité De la religion, publié entre 1824 et 1831, et rédige en 1806 le roman Adolphe, qui ne paraîtra qu'une décennie plus tard et fera de lui une figure majeure du roman psychologique. Rappelé brièvement par Napoléon durant les Cent‑Jours, il reprend ensuite sa place dans l’opposition libérale sous la Restauration et est élu député en 1819.

Constant meurt à Paris en 1830, peu après les Trois Glorieuses, laissant une œuvre politique et littéraire qui marque durablement le libéralisme du XIXᵉ siècle.

 

 

Avis :

Benjamin Constant, écrivain et penseur libéral franco‑suisse, fut, au tournant des Lumières et du romantisme, l’un des premiers analystes lucides des mécanismes affectifs. Paru en 1816, son roman Adolphe a pour narrateur un jeune homme incapable de concilier désir d’aimer et refus de l’engagement. La relation qu’il noue avec Ellénore, femme plus âgée qui se dévoue jusqu’au sacrifice, tourne au drame, à mesure que l’élan amoureux s'y mue en dépendance et culpabilité, la quête de liberté du protagoniste entravée par les liens qu’il a lui‑même contribué à resserrer.

L’intrigue repose sur une liaison déséquilibrée. Par curiosité, défi et besoin d'affirmation, Adolphe, jeune homme encore en quête de repères, séduit Ellénore, femme plus mûre que son statut de compagne officielle, mais jamais épousée, d'un homme de rang supérieur, maintient sur la fragile ligne de crête du discrédit et contraint à une irréprochabilité absolue. Bientôt aussi éperdument engagée que socialement perdue, elle se retrouve sous la dépendance, vite désespérée, d'un nouvel amant qui, l’amour obtenu s'avérant un poids qu'il ne sait ni porter ni déposer, s’enferme toujours davantage dans la temporisation et l’esquive, incapable d’assumer une rupture qu’il désire autant qu’il redoute. Leur histoire s'achemine alors vers une issue tragique qu'aucun des deux ne saura conjurer.

L’implacable rigueur d’observation de l’auteur fait tout le prix de cette mise en scène d’un sentiment qui, né d’un mélange d’orgueil, de curiosité et de désir de plaire, se transforme en engagement involontaire, puis en contrainte morale, révélant la logique intime qui fait d’un attachement d’abord léger une force capable de submerger celui qui l’a suscité. Se regardant trop pour agir, Adolphe se découvre prisonnier de ses propres gestes, incapable de rompre sans se sentir coupable, incapable de rester sans se sentir entravé. Son indécision le noie dans un océan d’atermoiements, où la souffrance d’Ellénore se fait le miroir de sa faiblesse. Victime d’un système social qui la rend vulnérable, puis d’un homme qui, sans intention de nuire, la condamne de fait par son impuissance à choisir, elle s’accroche à ce qu’elle sait déjà perdu. 

Le roman montre comment la dépendance affective se nourrit de la dépendance sociale, l’une renforçant l’autre jusqu’à l’étouffement. Plus que d'une passion dévorante, la tragédie naît d'un déséquilibre structurel : elle s’abandonne parce qu’elle n’a plus rien, lui se retient de peur de se sentir lié pour toujours. Dans cette perspective, le livre apparaît comme une exploration précoce de ce que l’on nommerait aujourd’hui la dynamique toxique d’un couple : un attachement qui se nourrit de la culpabilité, une relation où l’amour devient dette, et où la liberté de l’un se paie de l’anéantissement de l’autre. Exposant sans juger, la prose, froide et méthodique, décrit l'enchaînement de chaque rouage jusqu'à l'issue inévitable. Cette relation se consumant dans l’attente, les malentendus et les promesses impossibles à tenir, rien ne se résout et, dans une douleur et une fatigue morale décrites sans emphase, les sentiments se délitent dans une narration qui annonce tout un pan de la littérature introspective du XIXᵉ siècle.

D’une sobriété et d’une précision presque cruelles d’entomologiste, le récit observe les ressorts intimes d’une relation vouée à l’échec avec une acuité indifférente à tout jugement moral, inédite pour l’époque. Élément structurant du roman, l’analyse psychologique expose méthodiquement les lâches contradictions d’un homme pris entre ses désirs et leurs conséquences, et donne, pour pendant à sa légèreté, la vulnérabilité d’une femme sur qui les normes sociales font peser tout le poids des engagements mal assumés. La narration, d’une rigueur impitoyable, s’achemine vers une vérité sans artifice, défaisant les illusions de la passion et laissant entrevoir, en creux, une intuition précoce de l’inégalité qui, en ce domaine, contraint les destins féminins. (4/5)

 

 

Citations :

J’avais, dans la maison de mon père, adopté sur les femmes un système assez immoral. Mon père, bien qu’il observât strictement les convenances extérieures, se permettait assez fréquemment des propos légers sur les liaisons d’amour : il les regardait comme des amusements, sinon permis, du moins excusables, et considérait le mariage seul sous un rapport sérieux. Il avait pour principe qu’un jeune homme doit éviter avec soin de faire ce qu’on nomme une folie, c’est-à-dire de contracter un engagement durable avec une personne qui ne fût pas parfaitement son égale pour la fortune, la naissance et les avantages extérieurs ; mais du reste, toutes les femmes, aussi longtemps qu’il ne s’agissait pas de les épouser, lui paraissaient pouvoir, sans inconvénient, être prises, puis être quittées ; et je l’avais vu sourire avec une sorte d’approbation à cette parodie d’un mot connu : « Cela leur fait si peu de mal, et à nous tant de plaisir ! »


Elle parlait plusieurs langues, imparfaitement à la vérité, mais toujours avec vivacité, quelquefois avec grâce. Ses idées semblaient se faire jour à travers les obstacles, et sortir de cette lutte plus agréables, plus naïves et plus neuves ; car les idiomes étrangers rajeunissent les pensées, et les débarrassent de ces tournures qui les font paraître tour à tour communes et affectées. 


Il y a dans les liaisons qui se prolongent quelque chose de si profond ! Elles deviennent à notre insu une partie si intime de notre existence ! Nous formons de loin, avec calme, la résolution de les rompre ; nous croyons attendre avec impatience l’époque de l’exécuter : mais quand ce moment arrive, il nous remplit de terreur ; et telle est la bizarrerie de notre cœur misérable que nous quittons avec un déchirement horrible ceux près de qui nous demeurions sans plaisir.


C’est un grand pas, c’est un pas irréparable, lorsqu’on dévoile tout à coup aux yeux d’un tiers les replis cachés d’une relation intime ; le jour qui pénètre dans ce sanctuaire constate et achève les destructions que la nuit enveloppait de ses ombres : ainsi les corps renfermés dans les tombeaux conservent souvent leur première forme, jusqu’à ce que l’air extérieur vienne les frapper et les réduire en poudre.


Les circonstances sont bien peu de chose, le caractère est tout ; c’est en vain qu’on brise avec les objets et les êtres extérieurs ; on ne saurait briser avec soi-même. On change de situation, mais on transporte dans chacune le tourment dont on espérait se délivrer ; et comme on ne se corrige pas en se déplaçant, l’on se trouve seulement avoir ajouté des remords aux regrets et des fautes aux souffrances.

 

lundi 13 juillet 2026

Critique de "Après Dieu" de Richard Malka | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Après Dieu" de Richard Malka


 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Après Dieu

Auteur : Richard Malka

Parution : 2025 (Stock)

Pages : 208

Accès au livre : ISBN 9791041424788  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

Une nuit. Le Panthéon pour enceinte d’un dialogue entre Richard Malka, incroyant bien décidé à rire encore de Dieu, en guerre contre le « respect » nouvellement dû aux religions, et Voltaire, le plus irrévérencieux philosophe des Lumières, défenseur de Calas et du Chevalier de la Barre. Sont-ils d’accord sur tout ? Pas tout à fait. Disciple de Robert Badinter et Georges Kiejman, l’avocat évoque les attentats, les morts, son histoire familiale, sa répulsion envers le prosélytisme et les enfermements communautaires. Surtout, il pose à Voltaire la question qui l’a mené au Panthéon. Par quoi remplacer Dieu ?

 

Un mot sur l'auteur :

Richard Malka est avocat, défenseur de la liberté d’expression et du journal Charlie Hebdo depuis plus de trente ans. Il est auteur de romans et d’essais pour lesquels il a reçu le prix du Livre politique, le prix des Députés, le prix de la Laïcité. Il est également scénariste de romans graphiques.

 

Avis :

Sollicité par les éditions Stock pour leur collection « Ma nuit au musée », l’avocat de Charlie Hebdo a choisi… un cimetière. Plus précisément le Panthéon et sa crypte, où il installe son lit de camp près du tombeau de Voltaire. Sa nuit, il la passe en un tête‑à‑tête imaginaire avec le philosophe des Lumières, pourfendeur des fanatismes religieux, et s’interroge, dans une époque qui semble donner raison à Victor Hugo lorsqu’il écrivait que « ne pas croire est impossible », sur ce qui pourrait « remplacer Dieu » afin de préserver tolérance et liberté. 

Au nom de la raison et de la pensée libre, Voltaire fut celui qui libéra les esprits de ce qu’il considérait comme le « pire des tyrans » : la religion. L’auteur reprend le flambeau et dénonce à son tour une « secte insensée et despotique », une foi qui, oubliant « philosophie, éthique de vie et morale personnelle », prétend imposer à tous « un dieu vautour qui se repaît des chairs des hommes libres ». On imagine presque Voltaire se retourner dans son tombeau tandis que son visiteur d’une nuit déplore le retour des fanatismes. « Des meurtres de masse sont commis depuis des années en France au nom de la religion. »

Alors, Richard Malka de raconter ses origines juives au Maroc, sa première confrontation avec le fanatisme religieux à Jérusalem, son parcours d’avocat dans le sillage de ses mentors et amis Robert Badinter et Georges Kiejman, enfin ses engagements et ses trente ans de combat aux côtés de Charlie Hebdo. Comment, après avoir goûté à la liberté héritée des Lumières, en est‑on arrivé, au début des années 2000, à ce que tout bascule ? « Peut-être serons-nous la génération qui aura connu le plus de liberté dans l’histoire de l’humanité et n’aura pas su en transmettre le goût. »

L’être humain a besoin de transcendance, quitte à sacrifier sa liberté au profit de dogmes qui dérivent tôt ou tard vers l’intolérance. Comment préserver l’héritage des Lumières, la citoyenneté laïque et la pensée universaliste ? Un jour, peut-être, saura-t-on inventer une « autre transcendance », un substitut à la religion. En attendant, rappelle l’auteur, « la soumission est un pacte avec le diable. » 

« Il suffit qu’un peuple décide d’être libre pour le devenir et le rester. Il suffit de quelques esprits rebelles, comme celui de Voltaire, pour changer le monde. » Après Le droit d’emmerder Dieu et Traité sur l’intolérance, ce nouveau texte, d’une fluidité et d’une finesse remarquables, où chaque page ou presque offre son lot de punchlines mémorables, confirme que son auteur est fait de cette étoffe‑là. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Le Panthéon devait être la première église de ce nouveau monde débarrassé de la tyrannie des prêtres. Telle était la promesse.
J’aime ce bâtiment-idée autant que j’admire Voltaire. Ils sont étroitement liés. Nul philosophe n’a eu autant d’influence sur son siècle et n’a porté de coups aussi rudes à la religion. D’Aguesseau disait de Voltaire que « par le tour de son esprit, cet homme peut perdre un État ». Il a fait davantage. Il a perdu le christianisme. C’était son objectif. Un jour, las d’entendre que douze hommes avaient suffi pour établir le christianisme, il déclara avoir envie de prouver qu’il n’en faudrait qu’un seul pour le détruire.
Par son combat contre le fanatisme, Voltaire a inspiré aux révolutionnaires la religion de l’humanité, ce qui les a conduits à instaurer un Panthéon des grands hommes dans lequel, logiquement, il prit place.
Mais la promesse n’a pas été tenue.


Et pour toi, le pire des tyrans, c’était la religion. Tu disais que les tyrans avaient corrompu le monde et qu’ensuite « on inventa les prêtres pour les opposer aux tyrans et les prêtres furent pires ». Alors, il fallait écraser la religion qui avait « infecté le monde » car ce serait « le plus grand service que l’on puisse rendre au genre humain ». Pour toi, les catholiques pratiquants étaient de « misérables esclaves d’une secte insensée et despotique ». Dans ton enthousiasme anticlérical, tu déclarais même qu’il fallait « mourir dignement sur un tas de bigots immolés ». Tu dénonçais « les tigres et les sauvages » persécutant le peuple au nom de Dieu autant que tu ironisais sur la fable de la divinité de Jésus et les « contes de sorcier » de l’Ancien Testament. Tu as espéré et voulu que l’Encyclopédie de tes amis Diderot et d’Alembert soit une machine de guerre contre le fanatisme, et tu as été l’avocat de la raison. « Faire l’homme, disais-tu, c’est exercer la raison. C’est la meilleure part de lui-même. Un animal doté de raison a un combat à mener contre les rêveries, les illusions, la coutume. »


« Si Dieu voulait un culte, il l’aurait obtenu aisément de tous les hommes ; il a voulu que tous les hommes eussent un nez et ils en ont. »
Tu avais le sens de la formule. Ta phrase m’évoque un des plus beaux versets du Coran : « Si ton Seigneur l’avait voulu, tous ceux qui sont sur terre auraient cru. Est-ce à toi de contraindre les gens à devenir croyants ? »


Par ta plume, tu as fait plier les juges, les parlements et la royauté elle-même. Tu as obtenu la révision de procès et le renvoi de magistrats. Tu as accompli l’impensable.Faire reculer l’Église et, en effet, nous préparer à être libres, nous, les « animaux à deux pieds sans plumes » dont tu te demandais jusqu’à quand nous ferions « Dieu à notre image ». Dans ta « Prière à Dieu », tu t’adresses à lui en ces mots : « Tu ne nous as point donné un cœur pour nous haïr et des mains pour nous égorger. » Cette supplique est ta plus terrible condamnation des religions.


Tu fais partie de ceux auxquels nous devons la laïcité. Tu as été un précurseur du combat pour la liberté des hommes face à Dieu, l’instigateur de la citoyenneté laïque et d’une pensée universaliste.
Mais regarde où nous en sommes, toi qui pensais que le fanatisme connaissait ses dernières heures et que disparaîtraient les « fous furieux » lisant la Bible au premier degré. (…)
Partout la servitude aux dieux empoisonneurs revient dans nos vies, parfois sous la forme la plus barbare, moyenâgeuse. Le xxie siècle est religieux.
 
 
On ne va quand même pas laisser les obscurantistes régenter le monde et nos vies après avoir à peine pu goûter à la liberté ? Je ne parle pas des croyants qui ont transformé leur foi en philosophie, en éthique de vie, en morale personnelle, se détournant des dogmes, des rites et des liturgies. Les obscurantistes sont ceux pour lesquels les lois des dieux l’emportent sur celles des hommes, la croyance sur la raison, les ordres découlant de contes pour enfants sur le libre arbitre. Ils révèrent un dieu vautour qui se repaît des chairs des hommes libres et veulent l’imposer à tous.


Si nous ne parvenons pas à faire un pas supplémentaire sur le chemin de l’évolution, ça va mal se passer. Croire en l’existence d’une force supérieure, c’est une chose, vouer sa vie à un Dieu maniaque et tatillon qui n’aurait rien d’autre à faire que nous emmerder sur nos vêtements, nos repas et la manière dont on le dessine, c’en est une autre. 


Ni le culte de la raison, ni celui de l’Être suprême, ni le sacré républicain, ni une quelconque philosophie n’ont durablement remplacé les religions que tu as combattues et le fanatisme dégoûtant est revenu, aussi monstrueux que tu l’as connu. Peut-être pire encore. De mon temps, on décapite des enseignants.
Alors dis-moi, François-Marie… Quelle transcendance faut-il inventer pour remplacer ces impostures ? Quel « plus grand que soi » faut-il imaginer pour satisfaire notre indéracinable besoin de croire ? Quel combat faut-il mener pour vaincre ces maladies honteuses de l’humanité et cesser de préférer l’esclavage à la liberté ?


Vous ne pouvez pas demander au paysan du Sahel qui se brise le dos sur sa terre aride, à l’ouvrier du Bangladesh qui peine à nourrir ses enfants en travaillant quinze heures par jour, à la femme de ménage haïtienne qui s’échine au milieu du chaos, de renoncer à une vie meilleure dans l’au-delà. Ils ont besoin de croire à un plus grand que soi, sinon c’est trop dur. Renoncer à une puissance consolante et prometteuse reviendrait, pour eux, à se priver de tout espoir. C’est impossible. Et quand la croyance en un absolu rencontre la sève bouillonnante et idéaliste de la jeunesse, alors le fanatisme guette.


Le désir de Dieu est viscéral. Pour beaucoup, la vie sans liberté est possible mais la vie sans Dieu ne l’est pas. Quelles libertés, d’ailleurs, pour l’ouvrier du Bangladesh ou le paysan du Sahel ?


Après des siècles de massacres, d’inquisitions, de guerres de religion, de combats pour ne plus vivre à genoux, après des millénaires de pensée philosophique et de maturation politique, un pays s’est arraché à l’attraction des religions. Ce pays est à l’origine d’une idée qui veut dire liberté, humanisme, possibilité de vivre ensemble, par-delà les enfermements communautaires et les différences. La laïcité est le produit le plus abouti des Lumières. Un don, un espoir, une promesse d’avenir pour le monde, une idée-identité pour le pays dans lequel mes parents ont été accueillis.
Et nous n’en voulons plus.
 
 
Mais si l’État ne contrôle pas les religions, ce sont les religions qui le contrôlent. Si le prosélytisme n’est pas encadré, c’est un cancer qui métastase en violence, en aliénation des esprits, en soumission des corps. Il est donc simplement réclamé aux croyants de tous les cultes de ne pas interférer avec les lois des hommes, celles de la République. C’est tout, c’est simple, ce n’est pas raciste et c’est même vital. Quand on me vante une religion quelle qu’elle soit plutôt que de la garder pour soi, on ne veut pas mon bien, on veut m’inféoder, me manipuler, bref, on se fout de moi. Pour endormir, on invente une fausse proximité tribale, on s’appelle mon frère ou ma sœur ou mon père alors qu’on ne se connaît pas. Ce sont des mots d’emprise, d’appropriation clanique et d’exclusion de ceux qui ne font pas partie de la communauté. Les ni frères ni sœurs.


Penser contre chacune de ses identités – en général non choisie – est un impératif pour ne se laisser écraser par aucune.


Comment peut-on militer pour le droit à la dissimulation des femmes en imaginant œuvrer pour leur bien-être ?
Ce n’est évidemment pas Dieu qui réclame de voiler les femmes, ce sont les hommes et eux seuls. Il faut être malhonnête pour ne pas l’admettre. Mais au fond, cela ne fait de doute pour personne. Cette prescription ne figure, au demeurant, nulle part explicitement dans le Coran. Je veux bien qu’on soutienne le droit à cacher le visage des femmes quand on s’assume masculiniste mais pas en se prétendant militant de l’égalité. Même Tartuffe n’oserait pas.


L’ennemi de nos libertés est aussi redoutable que masqué. Il se fait appeler Respect. Une fois pour toutes, le respect des religions mène dans une sombre caverne gardée par des fanatiques qui se diront victimes en vous torturant. Je respecte absolument tous les croyants mais pas les délires des dix mille religions recensées sur la surface de la Terre.
En enseignant à nos enfants le respect des religions, nous les avons préparés à l’esclavage. C’est un fascinant suicide de la liberté, dicté par une vision de la tolérance dont profitent l’intolérance religieuse et son cortège de préjugés. Un suicide assisté par des philosophes, des sociologues, des politiques, des journalistes.


La religion opprime, on la combat, elle recule, elle laisse un vide, c’est la panique, elle revient, on n’en sort pas. C’est un cercle vicieux qui ne sera brisé qu’en trouvant un substitut à la consolante transcendance du divin.


Quant à ton ami Condorcet, que l’on a eu la gentillesse d’installer près de toi dans le caveau numéro 7, il considérait, dans la biographie qu’il t’a consacrée, qu’« en attaquant les oppresseurs avant d’avoir éclairé les citoyens, on risquera de perdre la liberté et d’étouffer la raison ». Anéantir un oppresseur sans que le peuple soit plus éclairé, c’est prendre le risque d’une tyrannie pire que la précédente.


Quoi qu’il en soit, ta thèse est proche de celle de Schopenhauer, un philosophe allemand né dix ans après ta mort. Lui ne jugeait pas la religion mais faisait le constat qu’elle était une nécessité pour ce qu’il appelait « l’humanité en gros », c’est-à-dire les neuf dixièmes de la population de son époque, condamnés à un pénible labeur et n’ayant pas les moyens de trouver par elle-même un sens à l’existence. La religion serait donc l’unique moyen de transmettre une transcendance, clé en main, à la majorité d’entre nous, la philosophie ne pouvant bénéficier qu’à une minorité d’initiés. 


Selon lui, seul le message religieux est de nature à unir l’humanité. Le théisme serait donc crucial pour l’ordre social et moral. Il regrettait néanmoins que la condition de survie de toute religion soit de « fausser de part en part l’ensemble du savoir humain ». Lucide, il décrivait des princes qui « se servent de Dieu comme d’un croque-mitaine à l’aide duquel ils envoient coucher les grands enfants, quand tout autre moyen a échoué ; c’est la raison pour laquelle ils tiennent tant à Dieu ». 


Les motivations sont plurielles et souvent respectables mais le symbole ne change pas. Qu’il s’agisse du hijab porté par des étudiantes prosélytes, d’un voile de protection, de dévotion, de recherche identitaire, ou du foulard de ma grand-mère, le voile reflète le pire d’une société patriarcale, un différentialisme à raison du genre conduisant à invisibiliser la féminité. Pour les Iraniennes, les Afghanes et bien d’autres, il symbolise la mort sociale, voire la mort tout court. Ne serait-ce que par solidarité pour ces femmes, cela devrait conduire à une réflexion de celles qui le portent ou le défendent. Par quel étrange miracle un symbole de tyrannie à l’égard des femmes en Iran est-il devenu un étendard de la liberté religieuse en France ?


Alors je te répondrais ce que j’ai dit et écrit bien souvent : on ne doit empêcher personne de porter le voile dans l’espace public. On ne saurait défendre la liberté en ayant recours à de telles interdictions et, pour reprendre les mots d’Aristide Briand qui débattait de l’interdiction éventuelle du port de la soutane, « l’ingéniosité combinée des prêtres et des tailleurs aura tôt fait de créer un vêtement nouveau qui ne serait plus une soutane ». C’est transposable au voile. Il n’est pas interdit et prétendre le contraire relève de la propagande. Le principe c’est la liberté, mais il y a des limites, comme pour toute liberté. Plus précisément il y a trois types de restrictions : dans la fonction publique, ce qui va de soi dans un pays laïc où les représentants de l’État doivent montrer une neutralité religieuse ; dans le monde du travail ou le sport, mais uniquement s’il y a un motif légitime ; et dans l’enseignement public primaire et secondaire.


La liberté de conscience n’est pas un individualisme forcené consistant à pouvoir imposer partout les caprices de sa volonté ou de sa foi.


L’absurdité des comportements me terrifie. Une communauté qui se montre hermétique à la raison est capable de tout. Au fond, peu importent les vêtements, seul compte le message. Une redingote noire, une burqa, un hijab ou un vêtement masculin salafiste censé ressembler à celui du Prophète il y a mille quatre cents ans dans le désert d’Arabie, cela nous dit, à divers degrés : je suis moins accessible à la discussion avec les hommes qu’aux lois de Dieu telles qu’elles m’ont été rapportées par ses porte-parole autoproclamés.
es hommes et les femmes qui font ce choix librement s’engagent sur la voie de la dépossession de soi, ils ont tourné le dos au libre arbitre et à la croyance critique, ils ont opté pour leur exclusion d’un monde où l’on discute en égalité et parfois où l’on se laisse convaincre de changer d’opinion. On ne peut pas avoir tort quand c’est Dieu qui le dit.
Ce choix de l’enfermement ne peut produire qu’une montagne de préjugés et de rejets à l’égard des incroyants ou des malcroyants. Ceux qui le font tenteront, par tous moyens, de convaincre leurs « sœurs » ou leurs « frères » d’y adhérer et d’abdiquer leurs libertés sous prétexte de devenir dignes de Dieu. Leur prosélytisme est inévitable, le spectacle de la liberté d’autrui étant insupportable à ceux et celles qui y ont renoncé. Quant à leurs enfants, ils n’auront aucune chance d’échapper à leurs superstitions, comme les gosses de Jérusalem.
 
 
Il faut rappeler ce que disait, le 4 février 2010, le guide bien connu d’un parti de gauche radical, autrefois laïc, sur le port du voile : « On a le sentiment que les gens vont au-devant de la stigmatisation : ils se stigmatisent eux-mêmes – car qu’est-ce que porter le voile, si ce n’est s’infliger un stigmate – et se plaignent ensuite de la stigmatisation dont ils se sentent victimes. » Concluant plus loin : « Ce n’est pas acceptable. »
Il avait bien raison mais il semble avoir changé d’avis.


Tu haïssais les donneurs de leçons. Des hypocrites et des frustrés. Pour toi, la vertu était le ressort principal de la tyrannie.
Tu avais mille fois raison. La vertu c’est comme la religion. Vécue avec humilité, c’est une richesse ; affichée, c’est une escroquerie.


À chacun de faire son choix entre la difficulté de vivre sans commandements célestes mais libre, ou avec des certitudes réconfortantes mais déjà mort vivant, brandissant des livres de lois incompréhensibles y compris d’eux-mêmes, dans l’obsession d’arracher la vie à d’autres. Renoncer à la vie par anticipation est un curieux remède à la peur de la mort.


Le christianisme t’a pourri la vie et son évanescence te gâche ton repos. Si tu avais vécu deux siècles de plus, tu aurais constaté le vide laissé ; vide que les valeurs républicaines n’ont pas su combler ou, plutôt, n’ont comblé que le temps où la République fut, elle aussi, une religion. Alors tu aurais assisté à l’effondrement spirituel d’une société privée de récit unificateur. Tu aurais vu la religion être remplacée soit par un consumérisme compulsif et un individualisme effréné, soit par une quête désespérée de sens. « Les anciens dieux vieillissent ou meurent, et d’autres ne sont pas nés », s’inquiétait Durkheim… C’est la thèse du désenchantement du monde de Max Weber. Dieu est devenu si lointain, qu’il a enfin laissé place à la liberté humaine, à la raison, à l’émancipation. Mais cela a un prix : l’éloignement de Dieu se paye en difficulté de vivre.


De nombreuses études, certaines de très grande ampleur, ont été réalisées par des armées de chercheurs.
Les résultats sont parfois contradictoires, difficiles à analyser ou peu probants au regard de la complexité du sujet et des multiples biais méthodologiques. Mais les statistiques les plus fiables, pour la plupart nord-américaines, convergent vers le même constat : les enfants élevés dans un foyer chrétien ou musulman (les autres religions n’étant pas assez représentées dans le panel) se montrent moins altruistes que ceux élevés dans un foyer non religieux. Plus la famille est religieuse, moins l’enfant est altruiste. En outre, plus l’enfant élevé dans une famille religieuse grandit, plus il se montre enclin au jugement d’autrui et au désir de punir. Ces résultats se retrouvent, quels que soient les pays et le statut socio-économique du panel.
D’éminents psychologues expliquent ces résultats en avançant l’hypothèse que les croyants sont poussés à « bien » agir par peur de la sanction divine ou pour recevoir une récompense dans l’au-delà. En revanche, les enfants élevés dans un écosystème laïc seraient encouragés à adopter des règles de vie morales tout simplement car c’est la bonne et juste manière de se comporter et non parce qu’il existerait un système de vidéosurveillance divine.


Un système libertaire répugne, par essence, à imposer un système de valeurs, y compris le respect des libertés, laissant ainsi prospérer les ennemis de la liberté, qui se présentent toujours masqués, jusqu’à leur triomphe. Un tiers des 15-17 ans interrogés en 2020 par un institut de sondage refusaient de condamner les attentats de 2015. Un tiers. C’est un début de triomphe.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
Traité sur l'intolérance
 

 


 

mardi 23 juin 2026

Critique : "L'âge fragile" de Donatella Di Petrantonio | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L'âge fragile" de Donatella di Petrantonio




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L’âge fragile (L'età fragile)

Auteur : Donatella DI PETRANTONIO

Traduction : Laura BRIGNON

Parution : en italien en 2023,
                  en français (Albin Michel) en 2025

Pages : 272

Accès au livre : ISBN 9782226492685  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Lucia n’a jamais quitté son village des Abruzzes. Pourtant, trente ans plus tôt, elle y a été témoin d’un crime terrible. Aujourd’hui, sa fille Amanda, partie étudier à Milan, est de retour auprès d’elle. Mais la jeune femme ne quitte pas sa chambre et s’enferme dans un silence inquiétant. Impuissante face à la détresse d’Amanda, Lucia est soudain confrontée à ses souvenirs douloureux : le drame qu’elle a tout fait pour oublier resurgit… 
Entre passé et présent, le roman de Donatella Di Pietrantonio explore la fragilité des relations familiales et le lien puissant avec cette terre des Abruzzes où se mêlent la beauté et la sauvagerie de la nature.

Ce roman exceptionnel est devenu un phénomène en Italie (plus de 400 000 exemplaires vendus) en recevant à la fois le prix Strega et le prix Strega Giovani, équivalents respectifs du prix Goncourt et du prix Goncourt des Lycéens.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Originaire des Abruzzes, Donatella Di Pietrantonio est l’une des plus grandes romancières italiennes contemporaines. L’Âge fragile a été récompensé par le prix Strega et le prix Strega Giovani (équivalents italiens du prix Goncourt et du prix Goncourt des Lycéens). Ses précédents romans ont été couronnés de succès : La Revenue (Seuil, 2018, republié sous le titre Celle qui est revenue, Le Livre de poche, 2022), traduit dans plus de 30 pays, a obtenu le prestigieux prix Campiello. Bella mia, en lice pour le Strega en 2014, a reçu les prix Brancati et Vittoriano Esposito Città di Celano, et Mia madre è un fiume, le prix Tropea. Borgo Sud (Albin Michel, 2023) a été finaliste du prix Strega en 2021.

 

 

Avis :

Doublement récompensé par les prix Strega et Strega des lycéens, équivalents du Goncourt en Italie, le cinquième roman de Donatella Di Pietrantonio s’inspire d’un féminicide survenu dans les Abruzzes, qui bouleversa l’Italie des années 1990. On y retrouve les thèmes chers à l’auteur : les relations parents-enfants, l’attachement profond à sa terre natale et les violences faites aux femmes, le livre étant d’ailleurs dédié « à toutes les survivantes ».

Kiné fraîchement séparée de son mari, la narratrice Lucia réside dans son village d'origine, à proximité d’un père à qui l’âge n’a rien ôté de son autorité. Le vieil homme souhaite lui léguer une terre abandonnée depuis trente ans, marquée par un fait divers tragique que tous cherchent à oublier. Peu désireuse d’hériter de ce fardeau, Lucia regrette de ne jamais avoir quitté les lieux. Mais l’épidémie de Covid ramène Amanda, sa fille de vingt ans, étudiante à Milan. Méconnaissable et mutique, la jeune femme semble avoir perdu le goût de vivre et rejette toute tentative de dialogue. 

Alors que l’histoire de l’héritage fait resurgir le passé et, avec lui, les traces d’une culpabilité jamais apaisée, Lucia se retrouve confrontée au souvenir de son amie d’autrefois, seule rescapée d’un trio de campeuses agressées en montagne par un berger. Les non-dits enfouis depuis trois décennies remontent peu à peu à la surface, jusqu’à entrer en résonance avec le silence plein de colère d’Amanda. Car, à trente ans d’intervalle, dans la beauté sauvage de l’alpage comme dans la foule de la ville, le même drame s’est reproduit, et Lucia, pourtant appelée au secours par sa fille en pleurs, n’a pas su mieux réagir. Honte et culpabilité : les mêmes mécanismes continuent d’entretenir la passivité face à la violence faite aux femmes. A moins que, cette fois, la jeune génération représentée par Amanda ne trouve la force de rompre l’engrenage.

Tendu par le rythme de ses phrases sèches et courtes, la sobriété de ton ne rendant faits et personnages que plus frappants et crédibles, le récit maintient le suspense malgré la connaissance préalable des deux drames. Dans ce décor de montagne splendide mais oppressant, les silences nourrissent une souffrance sourde. Le roman met en lumière les mécanismes du traumatisme et les complicités tacites qui perpétuent la violence, tout en décrivant avec une grande délicatesse « l’âge fragile » de l’adolescence, seuil vers l’avenir mais aussi moment de bascule où un mot ou un geste peut décider du cours d’une vie.

Ce roman tout en finesse, habilement construit pour dire la permanence des réflexes patriarcaux, la perversion du silence et la rémanence des blessures tues, dessine aussi un magnifique portrait de femme, pétrie de doutes mais peu à peu amenée à comprendre que, peu importe le temps ou la distance, on n’échappe jamais à la part de soi restée ancrée aux lieux de l’enfance. (4/5)

 

 

Citations :

Aujourd’hui, j’ai reçu son héritage, un fardeau anticipé. Un bout de montagne m’appartient. Je me répète cela en silence, en face de lui qui recrache sa fumée. J’ai fini par tomber dans le piège. Son ombre s’étire, fond sur moi, chaude et tyrannique. Elle sera encore là, plus tard.


 « La nature est belle pour les riches, pas si on doit y travailler comme un esclave. »
Je n’y avais jamais pensé, cette phrase m’a marquée. Au fil des ans, j’ai compris qu’elle ne valait pas seulement pour le jeune berger asservi. Ciarango, Osvaldo, mon père : aucun d’eux n’avait choisi de vivre dans la vallée. Ils étaient restés au seul endroit possible, celui où ils étaient nés. Ils n’avaient rien vu ni rien imaginé d’autre. Ils étaient esclaves de la nécessité. Qui pesait aussi sur ma mère et moi.


 

samedi 13 juin 2026

Critique : "Et si je renaissais de mes blessures ?" de Dominique Godfard | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Et si je renaissais de mes blessures ?" de Dominique Godfard


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Et si je renaissais de mes blessures ?

Auteur : Dominique GODFARD

Parution : 2026 (Cinq Sens)

Pages : 138

Accès au livre : ISBN 9782889499212  
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Présentation de l'éditeur :  

Dans l’introduction de Et si je renaissais de mes blessures ?, Dominique Godfard précise que son témoignage tourne autour du chemin à faire pour réussir à « s’accoutumer à la vie dans un habitat pour personnes âgées (…) ». Elle écrit : « Il s’agit d’une forme d’adaptation (sera-t-elle jamais complète ?) à laquelle il serait souhaitable sinon de se préparer, du moins d’en connaître le parcours, avec ses embûches comme ses avantages. » Ce récit, en effet, intéresse aussi bien les aînés que leur famille et, loin de tout préjugé, il est écrit et présenté ici avec lucidité… et parfois même, humour.
À l’origine des différentes étapes de l’épreuve, l’hôpital de toutes les douleurs où l’autrice a été opérée de ses lombaires en 2024. Puis sa découverte de la résidence Vivage où elle s’installe peu à peu, fait des rencontres, assiste à des animations ou à des anniversaires, s’habitue tout doucement, sans délaisser ses goûts pour la lecture ni l’écriture. Au fil de ses observations, elle tente de mettre en avant des éléments qui pourraient participer à l’amélioration des conditions de vie des personnes âgées et d’inventer une sorte de jeunisme à l’envers, ce que l’on pourrait appeler du « vieillisme » si, un jour, le néologisme entre dans nos mœurs !

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née à Casablanca en 1941, Dominique Marie Godfard habite aujourd'hui Saint-Germain-du-Corbéis, dans l'Orne. D'abord nouvelliste, elle s'est tournée en 1999 vers le roman (LA PAMPA). Ses dernières publications : Le bus pour Drancy (roman, 2014), Une année percheronne (Journal, 2015), Le bonheur passait, il a fui ! (nouvelles, 2016), Variations sur le regard (billets, 2018), L'accourue en son jardin percheron (Journal, 2019), Le conflit de l'an 2040 (roman, 2021) et Vieillir, c'est vivre... (récit, 2022).

 

Avis :

Dans la continuité de Vieillir, c’est vivre, où elle montrait déjà que l’avancée en âge pouvait être l’occasion de reprendre prise sur le présent, Dominique Godfard poursuit son exploration sensible des dernières étapes de la vie. Ce nouveau témoignage, né d’une épreuve physique qui l’a conduite à s’installer en résidence pour seniors, observe avec une lucidité souriante la manière dont le corps, les habitudes et les certitudes se modifient lorsque la vieillesse impose son tempo. Refusant l’abattement, elle fait de cette transition un temps de réajustement attentif, où l’on apprend à composer avec ses fragilités pour mieux reconnaître ce qui demeure vivant, vibrant et, malgré tout, capable d’émerveiller.

Depuis toujours passionnée d’écriture, elle raconte son arrivée dans « une résidence pour seniors un peu abîmés mais pas trop » après une opération éprouvante, et la manière dont elle apprivoise ce nouvel environnement. Le livre déroule, par petites touches, la vie quotidienne d’un lieu où se mêlent solitude, routines obligées, gestes discrets de solidarité et moments de légèreté inattendue. L’auteur y décrit les apprentissages nécessaires, les limites à accepter et les relations qui se tissent, mais aussi les pensées qui surgissent quand le corps devient empêchement. À travers ces scènes concrètes et ces réflexions intimes, elle offre un regard direct sur sa détermination à ne pas céder au repli.

Conjuguant lucidité et légèreté pour mieux donner à voir la vieillesse dans toute sa complexité, Dominique Godfard explore avec finesse les transformations du corps, les ajustements du quotidien et les émotions qui traversent cette période de fragilité. Son écriture, précise et souvent teintée d’humour, met en valeur les détails du réel et ouvre des pistes de réflexion sur la dépendance, la vulnérabilité et la capacité à se réinventer. Son amour de la littérature accompagne chaque étape, les citations qu’elle glisse au fil des pages devenant des appuis, presque des compagnons de route, qui éclairent son expérience. Sa sincérité touchante, la justesse de son regard et la force de résilience qui transparaît dans son récit forcent l’admiration et dessinent un véritable art de composer avec le réel, une manière de boire jusqu’au bout chaque goutte encore offerte par la vie.

Ouvrage bref, sans volonté d’exhaustivité, ce livre séduit par l’authenticité de sa démarche, chaque page semblant porter la trace d’un travail intérieur qui ne va pas de soi. On mesure ce que cette écriture a exigé de lucidité, de patience et de courage. Surtout, elle témoigne d’une volonté de transformer une épreuve intime en parole partagée, de rester debout face à ce qui bouscule, et de rendre cette traversée utile en proposant au lecteur des amorces de réflexion, des pistes discrètes mais fécondes pour penser à notre tour ce qui nous attend tous, un jour ou l’autre. (4/5)

 

 

Citations : 

Le seul dénominateur commun qui pourrait nous inciter au partage porte le nom de « vieillesse » et dans un éclair, je me dis : « Je suis une vieille qui n’aime pas les vieux ! » Ce qui me désespère. Avant de me poser la question fondamentale : « Est-ce que les vieux aiment les vieux, en général ? »Je n’ai pas la réponse mais me console à la pensée que mes émotions et mes étonnements sont ceux d’une « débutante » en colonie de personnes âgées et donc sujets à révision avec le temps.

A cette lassitude indissociable de la vieillesse, s’entremêle un problème de temps puisqu’on comprend qu’il ne fait plus le dilapider, que la réserve se tarit de jour en jour le rendant toujours plus précieux… si ce n’est qu’on ne parvient pas à le remplir correctement ou selon ses désirs car les forces viennent à manquer ! Cruel dilemme puisqu’au moment où il faudrait optimiser son temps, c’est aussi l’heure d’une fatigue abyssale qui réduit la personne âgée à une quasi-impuissance…

Avant de répondre aux attentes des seniors, encore faudrait-il s’interroger sur celles-ci ainsi que sur le bien-fondé des réponses à apporter. Or, je constate que, quels que soient les activités, les sorties ou les films proposés, domine l’idée que la personne âgée a une préférence pour le passé, la facilité et ce qu’elle a déjà aimé… De découvertes ou de nouveautés, point n’en faut car on s’attache pas à stimuler les vieux cerveaux fatigués mais à leur plaire.
 
(…) l’avortement heureusement légalisé autorisant un passage de la vie (ou promesse de vie) à la non-vie, pourquoi les personnes âgées ne pourraient-elles pas jouir de ce même passage – de vie à non-vie – au moyen d’une euthanasie réglementée et appliquée dans un cadre strictement défini ? Dans ce sens, une nouvelle loi, qui consacre le droit de l’accès à l’aide à mourir, vient d’être votée en mai 2025 par l’Assemblée nationale et le texte est désormais soumis au Sénat...Il faut donc attendre. Pourquoi, finalement, traite-t-on de manière différente les débuts et les fins de vie alors qu’on les assimile volontiers les uns aux autres ? 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

vendredi 5 juin 2026

Critique : "Aqua" de Gaspard Koenig | Lectures de Cannetille

 




J'ai beaucoup aimé 

 

Titre : Aqua

Auteur : Gaspard KOENIG

Parution : 2026 (L'Observatoire)

Pages : 448

Accès au livre : ISBN 9791032932025  
                           en librairie

 

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Quand Martin Jobard, un enfant du pays devenu haut fonctionnaire à Paris, décide de briguer la mairie du village pour moderniser le réseau d’eau potable, il trouve sur son chemin Maria, la généreuse et idéaliste tenancière de l’épicerie, qui défend la source des anciens. La lutte qui s’engage va éveiller, chez les habitants, le pire comme le meilleur. Maria pourra-t-elle changer le cours des choses ?

Sur fond de crise de l’eau, Aqua met en scène une communauté rurale prise dans des contradictions contemporaines. On y croise un ministre trop pressé, une naturopathe bouddhiste, un éleveur mélancolique, une préfète amoureuse, un survivaliste flegmatique, une hydrogéologue anticapitaliste…

Entre mythologies normandes et bureaucratie locale, Gaspard Kœnig déploie tout son art de la satire sociale. Inscrivant Aqua dans le même terroir que Humus, il poursuit son exploration romanesque des quatre éléments.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Gaspard Kœnig est l’auteur d’une œuvre mêlant fictions, essais et récits. Son précédent roman, Humus (Éditions de l’Observatoire, 2023), a reçu de nombreux prix (Prix Interallié, Prix Jean-Giono, Prix Transfuge du meilleur roman français) et a été traduit dans plus d’une dizaine de langues.

 

Avis :

Après Humus, Gaspard Koenig consacre le second volet de sa tétralogie sur les quatre éléments à l’eau et à ses enjeux. Matière première indispensable, bien commun disputé et support d’imaginaires anciens, elle catalyse ici, dans une Normandie confrontée au dérèglement climatique, des tensions politiques, économiques et symboliques qui relèvent moins de l’anticipation que d’un présent à peine amplifié.

Alors que la sécheresse frappe soudain un territoire traditionnellement humide qui se croyait préservé, la crise oppose deux figures que tout distingue : Martin Jobard, haut fonctionnaire revenu au village avec un projet de modernisation du réseau, et Maria, gardienne convaincue de la source ancienne et de ce qu’elle représente pour la communauté. Leur affrontement, nourri par des visions du monde incompatibles, révèle les fragilités, les fidélités et les tensions latentes d’un village sommé de choisir entre rupture et continuité.

Davantage satire des mécanismes contemporains de décision publique que projection vers un futur hypothétique, le roman observe avec minutie comment une crise locale réactive des réflexes familiers. Entre tentation technocratique, défense affective d’un patrimoine immatériel et prolifération de discours alternatifs – du survivalisme à la spiritualité new age –, une polyphonie de voix, tantôt outrées, tantôt touchantes, alimente une critique sociale qui met en lumière des contradictions persistantes et une incapacité à agir, même lorsque la pénurie s’installe durablement. Au détour de cette mosaïque de points de vue, quelques clins d’œil à Humus – notamment l’apparition d’Arthur et de ses vers de terre – rappellent que la tétralogie compose, livre après livre, une cartographie des relations entre humains et milieux. 

Le récit repose sur la tension entre deux légitimités : d’un côté, l’expertise administrative incarnée par Martin ; de l’autre, l’expérience vécue portée par Maria. L’auteur ne tranche jamais, préférant montrer comment chacun se heurte à ses propres limites. Martin, persuadé d’apporter la solution, affronte la résistance d’un monde rural qui refuse d’être réduit à un problème technique. Maria, convaincue de défendre un bien commun, découvre la complexité d’un système hydrologique qui échappe à la seule fidélité aux anciens. En filigrane, le roman fait écho aux thèses d’Elinor Ostrom sur la gouvernance collective des ressources, montrant comment les arrangements locaux se fragilisent dès lors qu’ils sont pris dans un enchevêtrement de prescriptions extérieures. Cette dialectique confère au récit une épaisseur politique, éclairant les tensions contemporaines entre modèles bureaucratiques et réalité matérielle du terrain, où s’entremêlent contraintes concrètes et attachements affectifs parfois irrationnels.

Satire politique vive, souvent drôle et bien observée, ce roman ambitieux, qui prolonge Humus et confirme la cohérence de la tétralogie, pourra parfois sembler presque trop démonstratif, ses personnages, vivants mais dessinés à larges traits, servant davantage des idées que de véritables trajectoires romanesques. Il n’en demeure pas moins un livre stimulant, engagé et pleinement réussi, aussi pertinent dans ce qu’il interroge que plaisant à lire, et qui donne à attendre avec impatience la suite du cycle. (4/5)

 

Citations :

Les Normands ont autant de vocabulaire pour désigner l’eau qui tombe du ciel que les Inuits pour décrire la neige. Mais à présent, plus aucun mot ne convient. Ce n’est ni le broussin où l’on se perd, ni le crachin qui mouille par surprise, ni la brouasse qui colle à la peau, ni la ripleure qui laisse la place au ciel bleu, ni la harée qui picote, ni la lâchie qui gifle, ni la verse qui détruit, ni l’abernaudée qui tombe à seaux, ni la vouéchie qui se mêle au vent, ni même la déclavée qui trempe jusqu’aux os. Personne ne peut nommer ce déluge tranquille, sans bourrasque ni accalmie, qui dure depuis trop longtemps pour avoir la moindre raison de s’arrêter. 


N’est-ce pas la définition d’un bon roman : espérer ou redouter toujours un autre dénouement, même quand on le connaît déjà ?


L’eau du robinet aussi, c’est de l’eau de source. Sauf que Cristaline la prélève gratuitement, la met dans des bouteilles en plastique et la revend cent fois plus cher. J’appelle ça la privatisation d’un bien commun.


Le maïs, comme c’est joli le maïs, les belles tiges vertes, on les croquerait à pleines dents ! Sauf que ce maïs-là, il ne sert pas à nourrir les êtres humains et même pas les bêtes. Il part directement au méthanisateur. C’est plus rentable, hein ? Beau modèle : on met du pétrole saoudien dans les tracteurs, on verse du gaz russe et des phosphates chinois sur la terre, on y sème des graines de labo allemand, on en sort des fausses plantes, on les laisse pourrir et on revend le tout comme biocarburant 100 % made in France ! C’est du recel d’énergie fossile, voilà ce que c’est.


L’administration est un smiley posé sur l’absurdité du monde.


Il voudrait lui donner tort, croire encore à une certaine rationalité dans l’élaboration des politiques agricoles depuis un demi-siècle, mais il n’y parvient plus. Il admet que, derrière le foisonnement des règlements tatillons, l’essentiel puisse avoir été occulté ; que l’intérêt général ait été à la tour Séquoia ce que Dieu est à une église, un écho qui résonne partout mais ne s’entend nulle part ; que ce mur administratif qu’il a contribué à bâtir serve seulement de paravent aux voleurs et aux empoisonneurs. Il s’ouvre doucement à l’hypothèse que la République ne soit qu’une fiction utile pour la guerre et le commerce. 
— En fait, conclut Valérie, toute l’eau qu’on boit, partout dans le monde, qu’elle vienne du robinet, des bouteilles, des rivières ou du ciel, est dégueulasse. L’empoisonnement est universel. On a même retrouvé des substances chimiques dans la pluie qui tombe sur le plateau tibétain. On n’en meurt peut-être pas, ou pas trop. Est-ce moins grave pour autant ? 
Martin repense à l’intervention de cette jeune femme sous la halle de Saint-Firmin il y a déjà deux ans. Elle avait raison : l’eau peut, l’eau doit être pure. S’il n’y a plus d’eau pure, c’est que la pureté a disparu du monde.


Martin se souvient également qu’Elinor Ostrom avait reçu le prix Nobel d’économie au moment où il commençait son travail à la tour Séquoia, au sein de ce qui s’appelait encore « ministère de l’Écologie », voué à devenir successivement, au gré des renoncements politiques, « ministère de l’Environnement » puis, quand tout espoir de transformation rapide fut abandonné, « ministère de la Transition écologique », autrement dit le ministère de ce qui n’adviendra jamais (imagine-t-on un ministère de la Transition éducative ?

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 

 

mercredi 20 mai 2026

Critique : "Je suis Romane Monnier" de Delphine de Vigan | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Je suis Romane Monnier" de Delphine de Vigan





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Je suis Romane Monnier

Auteur : Delphine de VIGAN

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 336

Accès au livre : ISBN 9782073113252  
                           en librairie

 

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :   

« Les gens ne comprennent pas. Ils pensent que j’exagère. Mais en fait, je cherche quelque chose qui a disparu. Quelque chose de pur, de limpide… qui n’existe plus. »
Qui est Romane Monnier ? D’elle, il ne reste qu’un téléphone portable. Des notes, des messages, des souvenirs, des enregistrements, autant de traces confiées à un inconnu, un samedi soir dans un bar.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Romancière, Delphine de Vigan a notamment publié Rien ne s’oppose à la nuit, D’après une histoire vraie (Prix Renaudot et Prix Goncourt des lycéens), Les gratitudes et Les enfants sont rois. Ses romans sont traduits dans le monde entier.

 

 

Avis :

Poursuivant son exploration des fragilités contemporaines, Delphine de Vigan s’attaque cette fois à l’illusion de présence fabriquée par nos traces numériques. À travers la disparition volontaire d’une jeune femme qui ne laisse derrière elle que les fragments de vie contenus dans son téléphone, elle s’intéresse à la manière dont, déléguées aux écrans, nos identités se dispersent dans un flux d’informations qui nous échappe. L’intime, reconstitué à partir de données éparses, sert alors de socle à un récit qui se construit moins sur un mystère policier que sur un vertige existentiel : que reste‑t‑il de nous lorsque nos objets parlent à notre place et que d’autres tentent de déchiffrer le récit même de notre absence ?

Le roman déroule deux trajectoires qui se croisent sans jamais vraiment se rencontrer : d’un côté Romane, jeune femme discrète dont la disparition ouvre l’intrigue ; de l’autre Thomas, cadre quadragénaire qui découvre par hasard le téléphone qu’elle a abandonné. Tandis que l'une s’efface volontairement du monde, l'autre se retrouve entraîné malgré lui dans les méandres de son existence numérique, lisant ses messages, écoutant ses notes vocales, reconstituant peu à peu le portrait d’une inconnue dont les silences résonnent étrangement avec les siens. Entre enquête intime et introspection, la narration se tend autour d’une quête de l’autre qui, en creux, s'avère aussi une confrontation à soi.

Bâtie sur une idée originale qui fait d'un téléphone portable à la fois le pivot du récit et le seul réceptacle des traces laissées par une personne, la narration s'avère d’une redoutable efficacité critique. Miroir d’une époque où l’intime s'expose et s'entrepose sur des supports techniques qui enregistrent, trient et diffusent nos données à notre insu, le roman met en lumière la porosité croissante entre sphère privée et univers connecté. Montre‑moi le contenu de ton téléphone et je te dirai qui tu es : telle semble la maxime implicite d’un monde où nos identités se lisent désormais dans l’accumulation d’informations plutôt que dans nos gestes ou dans nos paroles. Cette confrontation d'un homme à l’existence d’une inconnue à travers ces micro‑archives souligne la réduction qu’opère cette nouvelle manière d’appréhender l’humain, tout en révélant la vulnérabilité d’individus qui cherchent dans les écrans une cohérence que le réel leur refuse. Jouant de la tension entre exposition et effacement, le roman pointe nos aveuglements contemporains face à une dépendance technologique devenue presque invisible tant elle structure notre quotidien, et laisse surgir l’inquiétude d’un présent qui se laisse peu à peu filtrer par les machines, jusqu’à ne plus renvoyer de nous qu’une image lissée et étrangement factice.

Roman sensible et habile, Je suis Romane Monnier témoigne d’un regard aigu sur les transformations du rapport à l’intime et sur l’emprise croissante du numérique sur nos existences. Delphine de Vigan y déploie une réflexion pertinente sur la manière dont nos usages des technologies connectées 
modifient désormais notre rapport au réel. L’on pourra certes regretter une forme parfois trop sage et une intrigue sans véritable surprise au final. Mais, si l’impact dramatique demeure en deçà de ce que le dispositif laissait espérer, l’ensemble n’en reste pas moins une oeuvre lucide et solidement construite, suffisamment inventive pour porter son questionnement avec conviction. (4/5)

 

 

Citations :

Voilà à quoi songe Thomas, le smartphone calé dans sa paume : aujourd’hui le téléphone d’une jeune femme de trente ans contient bien plus que tous ses placards et tiroirs réunis. Aujourd’hui, son téléphone en dit plus sur elle que les dix cartons d’archives qu’elle n’entreposera jamais dans une cave ou un grenier.


Un peu moins de deux mille personnes meurent chaque jour en France, que fait-on de leur téléphone portable ? Il ne s’était jamais posé cette question mais elle lui paraît soudain essentielle. Est-ce l’occasion pour leurs proches de percer enfin leur mystère, d’entrer par effraction dans leur univers, de pénétrer leur intimité ? Ou bien les proches respectent-ils la mémoire des défunts, leurs secrets, et effacent-ils ces traces sans s’y aventurer ? Bien sûr, il y a les codes secrets. Mais souvent, les conjoints les connaissent. Et dans le cas contraire, il est très facile de trouver quelqu’un pour les contourner.


Je ne suis pas aussi forte que ce qu’ils imaginent. Les gens n’ont pas la moindre idée de ce que ça me coûte, d’être au milieu d’eux, d’entrer en contact avec eux. Je parle de mes amis, de mes collègues, des gens que j’aime, que je côtoie. Oui, ça me coûte. Ça me coûte en énergie, en tension, en émotion. Ils ont l’impression que c’est très simple, que tout est simple. Peut-être que ça l’est pour eux, mais pour moi, cela ne l’est pas… En réalité, cela m’épuise.


Les gens qui partent ne prennent pas le risque de prévenir ou de se retourner parce qu’ils ont peur d’être empêchés. Parce que pour eux, c’est une question de survie.


Je n’ai pas envie d’ajouter des mots aux images, ni des images aux mots. Je n’ai pas envie d’être noyée dans le flot. Je n’en peux plus de ces flux continus, sur X, sur Insta, sur TikTok, ces fils que l’on déroule sans fin, dont on ne verra jamais le bout. Ça me donne la nausée. Voilà ce que nous avons perdu : la satisfaction d’avoir terminé, la certitude que cela s’arrête quelque part. Et puis je n’en peux plus de ce mensonge du partage. Je ne veux plus partager avec qui que ce soit. Il nous faudra bien apprendre à nous taire et à observer. Renoncer au commentaire ininterrompu et conditionné auquel nous sommes tenus de nous adonner. Car à force de nous exposer, ne risquons-nous pas de disparaître ? Et à force de laisser nos traces, partout, tout le temps, de n’en laisser aucune ? Dans trente ans, que restera-t-il de nos likes, de nos avis, de nos indignations fugaces, de nos révoltes virtuelles, noyés dans la masse infinie des données numériques ? Que restera-t-il de nous ?


La nuit, quand je me réveille, je me demande dans quel monde nous allons devoir apprendre à vivre.   
Nos smartphones s’enrouleront autour de nos poignets, s’accrocheront comme des pin’s à nos vêtements ou seront implantés dans notre corps. Nous serons en lien avec la terre entière mais nous aurons perdu la capacité de nous parler et de nous écouter. Nous ne serons plus capables de nous accorder sur des connaissances communes, des informations communes, ni même sur des faits simples, minimaux. Nous n’aurons plus aucune certitude, nous ne saurons plus où poser notre regard, ni à qui accorder notre confiance. Nous choisirons nos dieux, nos idoles, nos chapelles et devrons les suivre, aveuglément. Nous ne pourrons plus dire « il faut le voir pour le croire » et nous serons nostalgiques du temps où cette expression signifiait quelque chose. Nous devrons apprendre à vivre dans un monde privé de vérité.

 

 

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