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mercredi 28 juin 2023

[Rivera Letelier, Hernán] L'autodidacte, le boxeur et la reine du printemps

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'autodidacte, le boxeur et la reine
            du printemps (El autodidacta)

Auteur : Hernán RIVERA LETELIER

Traduction : François GAUDRY

Parution : en espagnol (Chili) en 2019
                  en français en
2023 (Métailié)

Pages : 112

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Eleazar Luna est ouvrier dans l’une des dernières mines de salpêtre du désert d’Atacama. Il suit des cours du soir et découvre la poésie avec ferveur, et avec elle l’écriture, puis l’amour. Mais la jeune femme qui le fait chavirer s’intéresse à quelqu’un d’autre, un rival exceptionnel : un jeune boxeur qui fait tourner la tête de toutes les femmes de la ville.

Le cadre martien du désert d’Atacama où les fleurs n’éclosent qu’une fois par an et ne durent que 24 heures, la dureté du travail dans les mines de salpêtre, captivent le lecteur, les personnages extraordinaires et dérisoires sont très impressionnants et attachants. Le charme du conteur est incontestable, il nous prend dans ses filets immédiatement.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Hernán Rivera Letelier est né en 1950 à Talca, il a toujours vécu dans le désert d'Atacama. Longtemps mineur dans des compagnies salpêtrières, à la fermeture de la mine "Pedro de ValdiviaI », il émigre à Antofagasta, il a 20 ans et suit des cours du soir pour apprendre à lire et à écrire, puis fait des études secondaires. Son premier roman, La Reine Isabel chantait des chansons d'amour (1994) a reçu le Prix de Littérature du Conseil National du Livre, récompense qu'il a obtenu aussi en 1996 pour Le Soulier rouge de Rosita Quintana, confirmant ainsi  son talent et sa voix exceptionnelle au sein de la littérature chilienne des années 1990.

 

 

Avis :

Mineur comme son père avant lui dans les mines de salpêtre du Chili, Hernan Rivera Letelier a appris à lire et à écrire en suivant des cours du soir. En 1988, alors presque quadragénaire, il s’est mis à écrire des poèmes, puis des romans, qui, bientôt remarqués, en ont fait une figure de la littérature chilienne. Ses livres font apparaître son double, Eleazar Luna, que l’on retrouve ici, adolescent plein de rêves et d’espoirs d’évasion, sur l’austère fond d’une éphémère bourgade minière, perdue en plein désert d’Atacama.

En ces lieux arides et reculés, parmi les plus hostiles de la planète, la vie ne s’accroche en îlots provisoires que le temps de l’extraction du nitrate. La pampa chilienne en recèle les plus grands gisements existants. Quand un site est épuisé, la Compagnie démonte les baraquements et la petite agglomération minière part s’installer plus loin, entraînant sa population ouvrière dans une nouvelle installation temporaire. Les conditions de travail sont rudes, tout particulièrement pour les poseurs de rail, réputés de vraies bêtes indomptables, dures à la tâche, immunisées contre la peur par leur résistance à l’alcool. C’est parmi ces brutes épaisses qu’Eleazar, le narrateur, doit faire ses preuves, puis, quand tous sont anéantis de fatigue, trouver encore l’énergie nécessaire à ses cours du soir. Le jeune homme inculte découvre dans les livres le plaisir de la connaissance, puis, bientôt, le pouvoir créatif des mots : une révélation pour cet humble qui n’a jusqu’ici connu qu’un monde brutal et dépourvu de beauté.

Mais Eleazar n’est pas le seul à aspirer à une vie meilleure. Son ami Rosario Fierro, désinvolte bourreau des coeurs au physique avantageux, compte sur son entraînement acharné de boxeur novice pour se faire un nom. « L’un représentant la force et l’autre la jugeote », tous deux se retrouvent rivaux dans la conquête de Leda, la fille de la patronne de leur pension, elle-même tout à ses rêves d’émancipation, fondés sur sa naïve confiance en sa beauté. A l’occasion de la Fête du Printemps et de l’organisation par la Compagnie de trois concours - poésie, boxe et beauté -, les trois jeunes gens, pour leur heur ou malheur, vont confronter leurs rêves à la réalité. Les espoirs d’une vie mènent parfois au meilleur comme au pire…

De son expérience, l’auteur a tiré un roman d’une frappante humilité, qui interroge sur les choix et les chances des uns et des autres dans la course de l’existence. Partis du même point avec chacun ses rêves et ses atouts, les trois personnages de cette sorte de fable, tantôt drôle, tantôt dramatique, ne parviendront pas tous à la destination espérée. Lui qui, au soir de sa vie, mesure le chemin parcouru, s’en souvient avec une émouvante modestie. (4/5)

 

 

Citations :

Être dans cette bibliothèque était pour moi comme m’installer dans la pièce préférée de la maison que je n’avais jamais eue. Je n’avais jusque-là jamais vécu dans ce que l’on pourrait appeler une maison à soi ; celles que nous occupions appartenaient à la Compagnie et, lorsque l’ouvrier était licencié ou lorsque la salpêtrière décidait l’arrêt des machines, la famille devait remettre les clés, emballer ses maigres affaires et partir. Il fallait s’en aller sans regarder en arrière. Dans le cas de cessation des activités, les campements étaient démontés, mis en caisse, et les matériaux restants vendus au prix de la ferraille. Les occupants ne revoyaient jamais leurs logements, leurs rues, le village où ils avaient grandi, s’étaient mariés, avaient eu des enfants et enterré leurs morts. Aussi fallait-il partir sans tourner la tête : nous risquions de connaître le sort de la femme de Loth.
 

On racontait dans les troquets que, autrefois, une autre de leurs facéties récurrentes consistait à se faire écraser les doigts par les roues du train pour toucher la prime d’assurance-accident et que leur menton n’était pas agité du moindre tremblement lorsque, à l’approche du train, ils posaient leurs doigts sur le rail. Chaque doigt avait son prix. Et le pire de tout était qu’ils faisaient cela simplement parce qu’ils n’avaient plus d’argent pour continuer à boire. Dans la tranchée, tous connaissaient l’histoire de don Arnoldo Tolosa, poseur de rails maintenant retraité, qui avait mis trois doigts sur la voie ferrée, l’annulaire, le majeur et l’index de sa main gauche. Mais c’était pour une raison plus louable, si l’on peut dire : il avait trois fils étudiants et besoin d’argent pour leur payer l’université. La chose révoltante n’était pas tant que ce brave don Arno se fût retrouvé mutilé, mais que ses trois salopards de fils, maintenant qu’ils étaient devenus ingénieurs diplômés, avec carnets de chèques et voitures dernier modèle, avaient honte du pauvre vieux. Et pour couronner le tout, ses camarades d’équipe, qui avaient le génie cruel des surnoms, ne s’étaient pas fait prier pour lui en coller un, considéré comme un des meilleurs de la mine : Conte Court, référence à ce jeu infantile où, en se prenant un par un les doigts de la main, on récite rythmiquement : Le petit doigt acheta un œuf, l’autre le mit dans la poêle, le suivant ajouta le sel, le quatrième remua et le pouce le mangea. Dans sa main mutilée le conte se réduisait à : Le petit doigt acheta un œuf et le pouce le mangea.
 

Le boxeur et moi étions aussi différents qu’une pierre du désert et une pierre de rivière, mais nous sommes devenus bons amis. Selon les copains de l’équipe, l’un représentait la force et l’autre la jugeote. Ce qu’ils justifiaient par la taille de nos mains : celles de Rosario Fierro grandes et larges comme des pelles ; les miennes longues et fines comme celles d’un pickpocket. Cependant nous sentions tous les deux que force et jugeote étaient la combinaison parfaite pour une amitié idéale.


 

vendredi 5 novembre 2021

[Chabas, Jean-François] Red Man

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Red Man

Auteur : Jean-François CHABAS

Editeur : Au Diable Vauvert

Année de parution : 2021

Pages : 128

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Dans le centre rouge de l’Australie, les méfaits de la colonisation ont précipité les natifs dans l’alcool, la violence et la consommation d’une drogue qui ravage corps et cerveau. Marvellous, jeune Aborigène déjà accro à l’ice, est réduit au vol pour survivre. Même le Red Man, guerrier magique et mystérieux de la tradition aborigène, semble incapable de le sauver. Mais dans le désert, une rencontre va bouleverser sa vie à jamais.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Jean-François Chabas est né en 1967 à Neuilly-sur-Seine. Il a exercé différents métiers avant de se consacrer à l'écriture en publiant chez Casterman Une moitié de wasicun en 1995, puis Les Secrets de Faith Green en 1998 pour lequel il obtient 14 prix. Il est l'auteur de plus de 80 livres chez Gallimard, L'école des loisirs, Calmann-Lévy, etc., qui lui ont valu de nombreux prix. Considéré comme l'un des auteurs majeurs de la littérature jeunesse contemporaine, il est traduit en plus de dix langues. Une dizaine de ses livres est sur la liste de l'Éducation nationale.Red Man est son premier roman young adult au Diable vauvert. Il est le fruit de deux longs séjours de l’auteur avec les tribus, à travers toute l’Australie.

 

Avis : 

La misère, l’alcoolisme et la toxicomanie font des ravages au sein des tribus aborigènes d’Australie. Le jeune Marvellous semble bien en passe de sombrer lui aussi, quand une rencontre inattendue dans le désert vient bousculer son destin.

Ce petit livre jeunesse a tout pour séduire le public adolescent. On y découvre le sort des Aborigènes australiens, qui, dépossédés de leur terre et de leur culture par la colonisation blanche, se retrouvent aujourd’hui en butte à la pauvreté, au racisme, et à l’humiliation qu’ils partagent avec tous les peuples envahis, exploités, anéantis. Exposée avec la plus grande clarté, l’injustice qui continue à les détruire inexorablement ne peut que toucher le lecteur, vite attaché à Marvellous et bientôt tremblant pour sa survie.

Inspiré par les séjours de l’auteur auprès des tribus aborigènes, ce livre si juste et si sincère est à mettre entre les mains de tous les collégiens, mais pas seulement, pour une nécessaire sensibilisation. C’est aussi une lecture très agréable, entre aventure, suspense et un soupçon de magie. Il n’y a rien d’étonnant au succès de Jean-François Chabas auprès de la jeunesse du monde entier. (4/5)

 

 

Citations :

Comme aujourd’hui nous sommes en janvier et que la canicule écrase tout, je prends du repos le jour et je sors la nuit. Les Piranpa disent : « Regardez ces Abos, qui laissent leurs gamins traîner dehors à trois heures du matin ! Regardez comme ces abrutis sont irresponsables et arriérés ! »                                            
Et moi, je leur réponds : « Regardez comme vous êtes stupides ! Depuis des milliers d’années, quand le soleil dévore la terre, nous, les Pitjantjatjara nous reposons aux heures les plus chaudes, et nous sortons à la lune, quand il fait frais. Partez donc de notre pays, vous qui ne comprenez rien ! »                                            
Ils croient que leur technique – comme l’air conditionné dans lequel ils vivent du matin au soir (de leurs voitures à leurs supermarchés en passant par leurs bureaux et leurs maisons) – les rend supérieurs, mais ils n’ont pas compris que ça les isole de la nature. Ça les enferme dans une bulle, comme s’ils étaient dans un scaphandre sur une planète hostile.

Nous vivions dans le Tjukurpa, qui était la période de la création, mais aussi celle du présent, car le temps, pour nos tribus, ne passait pas du tout comme chez les Blancs. La notion de consommation n’avait pas de sens pour nous, et le fait de posséder le dernier téléphone en date, la dernière voiture, était contraire à la raison. Ce qui comptait, c’était ce qui se passait entre nous, les humains, et les animaux, le désert, l’eau, le ciel et les étoiles. Tout cela, c’était assez peu de temps avant ma naissance. Quand mon Tjamu, mon grand-père, était un law man respecté et craint de tous. Et puis les Blancs sont arrivés avec leurs malédictions, et tout a changé ; il y a eu des gens, parmi nous, qui ont été frappés par le rêve du Toyota. C’est comme ça qu’on appelle ce qui a pourri le cœur de beaucoup des nôtres, même parmi les Anciens, qui pour certains d’entre eux se sont mis à complètement oublier ce qu’ils étaient, obsédés par l’idée de se procurer les biens matériels des Blancs. C’est comme ça qu’ils ont été achetés, jusqu’à perdre de vue l’intérêt de leurs proches. Les 4x4, les fours micro-ondes, les motos et puis bien sûr, notre plus grand malheur, l’alcool et les substances, les poisons…
 
Je ne suis pas un garçon stupide, moi. Je sais que moi aussi je prends de la drogue. Je sais que c’est comme si je fonçais en courant vers un mur. Je sais qu’au bout c’est la fin. Serais-je assez idiot pour ne pas le comprendre ? Mais j’agis comme ceux qui m’entourent : je fuis la réalité, parce qu’elle est trop épouvantable. Je n’aime pas les Piranpa, je ne voudrais pour rien au monde les imiter, mais le chemin du rêve n’est plus le mien. Je n’ai plus de chemin dans ma vie, et j’erre dans le désert comme une poule dont on aurait coupé la tête, mais qui continuerait quand même à marcher. Comme tous les jeunes que je connais, ou presque. Il m’arrive même de penser qu’il n’y a pas de rêve, ou alors que, s’il a existé, les Blancs ont réussi à le faire disparaître. Mais si le Tjukurpa s’est évanoui… alors, nous, ses enfants, ses créations, nous partirons avec lui. Nous, les Anangu et les Yamaji, et les Ngan’giwumirri, et les Walangama, et les Kurin-gai, nous les clans de toute l’Australie, nous, les centaines de tribus, nous dissiperons dans l’histoire comme une brume matinale, et il ne restera de nous que des tableaux de dot painting dans les musées, à côté des boomerangs anciens et des didjeridoos. Quelques images en noir et blanc, où l’on voit danser nos ancêtres, couverts des lignes d’ocre sacré.

Les Piranpa, en nous arrachant à tout ce qui comptait pour notre esprit, nous ont apporté le tourment qui nous pousse à boire ; puis ils nous ont fourni la boisson qui répond à ce tourment. Cette boisson qui nous tue. Aujourd’hui, les Blancs ne peuvent plus nous assassiner comme ils le faisaient autrefois, en nous tirant une balle dans la poitrine pour nous voler, ou en torturant nos enfants pour nous obliger à travailler pour eux.Le reste du monde regarde, l’opinion internationale compte. Mais comme nous les gênons, et qu’ils veulent le reste des terres en plus de celles qu’ils ont déjà dérobées, ils s’y prennent autrement. Ils désirent exploiter le pays entier avec le fracking pour le gaz, les sondages pour le pétrole et puis encore avec les mines pour les matières précieuses. Ils souhaitent que nous ne soyons plus là. Et quel ingénieux moyen que de nous laisser nous tuer nous-mêmes, avec juste un petit coup de main pour nous y aider… En apparence, ils prétendent nous venir en aide avec des subventions, des programmes « humanitaires », comme ils disent. Mais je te le demande, tjitji : pour quelle raison ces ministres et ces conseillers ont-ils tant insisté pour ouvrir ce pub, contre l’avis de tous nos sages ? Quel était leur intérêt là-dedans ? Et pourquoi crois-tu que nous avons, ces dernières années, vu apparaître l’ice en si grande quantité dans les communautés ? Pourquoi s’est-il répandu avec une telle rapidité, jusqu’à ce que des garçons comme toi, et même plus jeunes, soient touchés ? Tu vois les morts autour de toi. Tu vois que tout le monde s’en prend à tout le monde, que c’est le chaos, qu’il ne se passe plus une journée sans que quelque chose de hideux se produise. Tu assistes aux agressions horribles des enfants en bas âge, tu regardes le mari qui casse une bouteille sur la tête de sa femme, tu vois les vieilles personnes autrefois respectées et aimées qui aujourd’hui sont assises seules par terre, hébétées, regardant dans le vide parce qu’il n’y a plus rien d’autre que ça, le vide. Tu es spectateur, mais tu n’as pas saisi l’origine du mal. Et quand un médecin blanc, une infirmière, une assistante sociale viennent dans la communauté, tu es fier de leur mentir en disant que tu ne prends jamais de produits.Tu voleras leurs affaires, si tu le peux, et tu te sentiras malin. Mais à qui portes-tu préjudice, en vérité, tjitji ?
 — Les White fellas n’ont pas à savoir le business des Black fellas !                                                       
— Mais… ils savent tout, tjitji ! Tout. Et ils nous jugent. Ils disent : « Voyez ces gens, à peine des êtres humains, voyez ce qu’ils se font entre eux ! Voyez comme ils traitent leurs bébés, et leurs vieillards ! Et voyez comme ils sont voleurs ! » Ainsi, ils peuvent justifier ce qu’ils nous ont fait – parce qu’à l’évidence nous serions beaucoup moins respectables qu’eux –, et ils soupirent, avec un accablement touchant : « Nous voudrions bien les aider, mais ils sont irrécupérables ! Ils sont appelés à disparaître, ils ne peuvent pas s’adapter à la modernité, c’est le sens de l’histoire du monde… » Avec le vol, avec la drogue, avec l’alcool, nous ne faisons que nous rendre complices de notre propre génocide, tjitji. Ce que tu crois être une vengeance n’est qu’un suicide.
 
Il y avait un élément que je retenais du discours du grand homme, un je-ne-sais-quoi qui me faisait réfléchir en fronçant les sourcils pour demeurer concentré malgré l’ice, et qui me criait soudain la vérité : nous nous entretuions parce que n’avions plus d’estime pour nous autres, à force d’avoir été humiliés.                                            
C’était une idée visqueuse, le venin d’une certitude que beaucoup d’entre nous nous cachions à nous-mêmes : on nous avait piétinés très longtemps, le titre d’être humain nous avait été dénié, et nous avions fini par perdre toute forme de pitié pour notre propre personne, et toute forme d’égards pour les autres. On nous avait inoculé le dégoût de tout. Nous vivions dans l’absurde, et l’absurde nous crevait la panse. N’importe quel peuple, de n’importe quel pays, aurait fini ainsi. Ce n’était pas dû à une faiblesse particulière à nos tribus : la fragilité des femmes et des hommes du monde entier ne pouvait résister à cela.

 

mercredi 16 décembre 2020

[Cummins, Jeanine] American Dirt

 


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : American Dirt

Auteur : Jeanine CUMMINS

Traductrices : Françoise ADELSTAIN
                          et Christine AUCHE
 

Parution : en anglais (USA)
                   et en français en 2020

Editeur : Philippe Rey

Pages : 544

 

 

   

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Libraire à Acapulco au Mexique, Lydia mène une vie calme avec son mari journaliste Sebastián et leur famille, malgré les tensions causées dans la ville par les puissants cartels de la drogue. Jusqu’au jour où Sebastián, s’apprêtant à révéler dans la presse l’identité du chef du principal cartel, apprend à Lydia que celui-ci n’est autre que Javier, un client érudit avec qui elle s’est liée dans sa librairie… La parution de son article, quelques jours plus tard, bouleverse leur destin à tous.

Contrainte de prendre la fuite avec Luca, son fils de huit ans, Lydia se sait suivie par les hommes de Javier. Tous deux vont alors rejoindre le flot de migrants en provenance du sud du continent, en route vers les États-Unis, devront voyager clandestinement à bord de la redoutable Bestia, le train qui fonce vers le Nord, seront dépouillés par des policiers corrompus, et menacés par les tueurs du cartel…

Porté par une écriture électrique, American Dirt raconte le quotidien de ces femmes et de ces hommes qui ont pour seul bagage une farouche volonté d’avancer vers la frontière. Un récit marqué par l’instinct de survie de Lydia, le courage de Luca, ainsi que par leur amitié avec Rebeca et Soledad, deux sœurs honduriennes, fragiles lucioles dans les longues nuits de marche…
Hymne poignant aux rêves de milliers de migrants qui risquent chaque jour leur vie, American Dirt est aussi le roman de l’amour d’une mère et de son fils, qui au cœur des situations tragiques ne perdent jamais espoir. Un livre nécessaire à notre époque troublée.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Jeanine Cummins vit à New York avec son mari et leurs trois enfants. Elle a publié trois romans, dont American Dirt est le premier traduit en français.

 

 

Avis :

La narratrice Lydia, libraire à Acaculpo, voit sa vie voler en éclats lorsqu’un article publié par son mari journaliste déclenche les sanglantes représailles du cartel de la drogue qui vient d’asseoir son emprise sur la ville. Contrainte à une fuite éperdue avec son fils de huit ans, elle se joint aux migrants qui traversent le pays pour tenter de rejoindre les Etats-Unis : un périple aux mille dangers souvent fatals…

Diaboliquement haletant, le récit jette d'emblée et sans répit le lecteur dans un état d'angoisse proche de la paranaoïa. Dans un Mexique décrit comme corrompu et transi par la peur des violences et des meurtres orchestrés par des organisations mafieuses toutes puissantes, il semble impossible d’échapper à des tueurs qui disposent de complicités dans tous les rouages de la société. C’est dans une terrifiante chasse à l’homme que nous entraîne l’auteur, pimentant à l’extrême un road trip déjà immensément périlleux pour les migrants « ordinaires ».

Tremblant ainsi particulièrement pour la vie des deux personnages principaux, nous voici embarqués aux côtés de ceux qui ont tout perdu et qui, en provenance de tout le sud de la péninsule américaine, tentent de gagner el norte. Ce sont spécialement les femmes que le récit nous fait côtoyer, nous les montrant doublement exposées aux violences dans un pays où l’on ne compte plus leurs disparitions. Meurtres, viols, rackets, mais aussi les émouvants coups de pouce de la solidarité, jalonnent un parcours dont les temps forts sont les périlleuses étapes à bord de la bestia, ce train de marchandises pris en marche par les clandestins, et la redoutable traversée à pied du désert du Sonora, en compagnie d’un coyote payé à prix d’or.

La parution d’American Dirt aux Etats-Unis a soulevé une polémique sur la légitimité d’une New Yorkaise blanche à écrire sur la souffrance des migrants. Taxé d’appropriation culturelle, cet ouvrage à gros budget est accusé de faire de l’ombre aux authentiques auteurs latino-américains qui, faute d’armes commerciales aussi puissantes, peinent à faire entendre leur voix et celles des migrants. On lui reproche aussi de convoyer une image partiale et dépréciatrice du Mexique, imaginée depuis le côté le plus confortable du mur. Il est vrai que le roman a fait le choix de ne pas lésiner sur le sensationnel susceptible de renforcer la tension dramatique, amplifiant notamment les épreuves de ses personnages au moyen d’une intrigue, bien menée mais tout à fait improbable, entre Lydia et le chef du cartel. Diablement efficace quant à son suspense addictif, cet aspect de l’histoire semble davantage motivé par l'envie de distraire le lecteur que par une quelconque préoccupation politique ou humanitaire. Quelques « inconvenances » dans la promotion américaine du livre peuvent également renforcer l’impression d’un livre plus commercial qu’engagé. Malgré tout, je ne pense pas ressortir de cette lecture avec une pire image du Mexique qu’après avoir lu le très fiable et terrible 2666 de Roberto Bolaño. Manifestement documenté et bien mené, ce très prenant American Dirt ne peut, à sa manière, que contribuer à sensibiliser un plus large public à l’enfer des migrants latinos qui tentent de rejoindre les Etats-Unis, puis d'y rester. C’est en tout cas le roman le plus haletant que j’aie lu depuis longtemps. Coup de coeur. (5/5)


Citations :  

Le taux d’affaires criminelles non résolues au Mexique dépasse les quatre-vingt-dix pour cent. L’existence d’une policía en tenue constitue un contrepoids illusoire à l’impunité réelle du cartel. Lydia le sait. Tout le monde le sait.

Le bus longe les bas-côtés aux arbres tordus et les parois rocheuses désolées aux allures de cicatrice là où la route fend le paysage, et Lydia se rend compte qu’ils ont déjà atteint Ocotico. Elle prie pour qu’il n’y ait pas de barrage entre ici et Mexico, mais elle sait que c’est impossible. Avant même la chute d’Acapulco, les barrages routiers dans le Guerrero, comme dans la majeure partie du pays, étaient devenus une menace. Montés par des gangs, des narcotraficantes ou des policiers (qui peuvent aussi être des narcos) ou des soldats (également peut-être des narcos), ou, récemment, par des autodefensas, qui sont des milices organisées par les habitants de certaines villes pour se protéger des cartels. Lesquelles autodefensas peuvent être aussi, bien entendu, des narcos.

Les traumatismes attendent le calme pour se manifester. Lydia se fait l’effet d’un œuf fêlé et ne sait pas si elle est la coquille, le jaune ou le blanc.

Les mots, quel que soit l’amour qu’on leur porte, sont parfois totalement insuffisants.

Au loin, derrière cette colline, se dresse une centaine d’autres collines, et probablement encore une centaine derrière elles, qu’ils ne voient pas parce qu’elles s’étagent, de plus en plus hautes, de plus en plus aiguisées et redoutables. Le soleil les fend d’éclairs d’une luminosité folle. Les pentes sont couvertes d’herbes dorées couchées par le vent, de plantes épineuses et d’arbres rabougris. Il y a partout d’énormes rochers, rivés aux failles, perchés sur des saillies branlantes, rassemblés dans des creux comme des familles inflexibles. Certains rochers sont si gigantesques qu’ils font paraître naines les collines qu’ils dominent. Au-dessus d’eux, le ciel impitoyable véhicule des nuages qui modifient la lumière, s’amusent à jouer des tours, rendant impossible de jauger les distances mais ne recouvrant jamais le globe brûlant et implacable du soleil.

mardi 26 novembre 2019

[Cadoux, Françoise] Muztagh Ata, le père des glaciers






J'ai beaucoup aimé

Titre : Muztagh Ata, le père des glaciers

Auteur : Françoise CADOUX

Année de parution : 2019

Editeur : Editions du Mont-Blanc

Pages : 320






 

 

Présentation de l'éditeur :

Été 1994. Avec un dépouillement d’ascète et la désinvolture des grands forbans, deux amis partent faire un trek au Pakistan. Sans agence, sans carte, sans tente... mais pleins d’audace, disponibles à l’imprévu. Répondant à l’appel d’une montagne qui, de l’autre côté de la frontière, a vu passer les caravanes de la soie, ils rêvent du Père des glaciers, le Muztagh Ata, 7546m... Sans guide, sans oxygène, sans prévenir les autorités locales... Iront-ils au bout de leur rêve de glace ? Avec une ferveur de vivre qui accueille (souvent) l’improbable et apprivoise (parfois) l’inaccessible, ils improvisent une aventure physique, humaine et spirituelle qui mènera l’auteure plus loin que le sommet, du désert de Tartarie au Tibet.

D’une écriture alerte qui marie humour et poésie, ce récit jubilatoire est celui de tribulations engagées, vécues avant l’ère des clics et des souris. Une célébration de l’esprit du voyage, ses tâtonnements et ses éblouissements. Un témoignage empreint d’humanité sur un territoire qui depuis s’est refermé. La voix d’une femme libre, prête à dévorer la vie et à en payer le prix.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née à Annecy, Françoise a vécu aux États-Unis, étudié en Allemagne, travaillé en Italie, en Espagne et voyagé plusieurs années en Asie. Entre autres... Diplômée d’une grande école, elle parle cinq langues. Un parcours atypique la mène du management à l’enseignement, en passant par le journalisme. Mais elle préfère vagabonder. En montagne ou sur les routes du monde, en quête de passages d’un versant à l’autre, d’une culture à l’autre...


Avis : 

Durant l’été 1994, l’auteur, alors trentenaire, se lance avec un ami dans ce qu’ils appellent avec humour « l’expédition Muztagh Ata Cantal – Haute Savoie 1994. Sans guide, sans porteurs, sans oxygène… Sans en avoir l’air ». Avec un équipement minimaliste et en toute discrétion faute d’avoir obtenu les autorisations requises, tous deux s’attaquent à un véritable morceau de bravoure, - l’ascension dans des conditions très difficiles d’un sommet pakistanais de plus de 7500 mètres - , impressionnants de courage, de détermination, et de capacité d’adaptation. Mais le voyage ne s’arrête pas là : après le Pakistan, notre routarde pure et dure entreprend dans la foulée, seule cette fois, la traversée du désert de Tartarie, dans un aventureux périple qui la mène jusqu’au Tibet.

Cet extraordinaire récit de voyage, agrémenté de photos, est un enchantement de dépaysement, de découverte et d’authenticité. Somptueux décors de nature, rencontres inoubliables, désarçonnantes expériences au sein d’autres cultures et modes de vie, risques et imprévus, dépassement de soi en environnement extrême : le lecteur se retrouve immergé dans un formidable moment d’aventure tant sportive, qu’humaine et spirituelle.

Françoise Cadoux a pour référence Alexandra David-Néel, première femme à atteindre le Tibet en 1924. Nul doute qu’elle aussi a la trempe d’une femme d’exception, éprise de liberté et prête à tous les risques et les efforts, pour aller au bout de ses engagements et vivre intensément les aventures qui la passionnent.

Le récit nous emmène de surprise en surprise, au cours d’un cheminement qui ne peut que forcer respect et admiration, le tout sur un ton simple et modeste, authentique et sincère, et, pour le plus grand plaisir du lecteur, empreint d’un irrésistible humour. 

J’ai été totalement emportée par ce livre, éblouie par la beauté et la sauvagerie des paysages, émue au fil de rencontres aussi touchantes que brèves, étonnée et amusée par les anecdotes souvent saisissantes, intéressée par les événements géo-politiques évoqués : Françoise Cadoux s’inscrit au rang des personnes qui réussissent encore à rencontrer l’aventure, la vraie, celle qui permet, avant tout, de plonger au tréfonds de soi. (4/5)


Citations : 

C’est précisément ce que je recherche : appartenir au monde qui m’entoure. Le serrer dans mes bras. Toucher et être touchée par lui, dans une intimité qui ferait voler en éclats la vitre entre le paysage intérieur et le paysage extérieur. Je voudrais me fondre dedans. La marche, elle, donne cette sensation.

Il y a beaucoup de choses dans une rue ordinaire au Pakistan, mais certaines « choses » n’y sont pas : les femmes. Pas une seule femme dehors. Au début, quand on débarque au Pakistan, on a les yeux, le nez, les oreilles, le cerveau si accaparés de nouvelles sensations qu’on ne remarque rien. Puis au bout de quelques jours, on finit par trouver qu’il manque quelque chose. On ne voit pas encore bien quoi. Et puis on voit. On voit le manque de femmes.

Soudain, tintent des clochettes. Sur la KKH, la clochette n’annonce ni lutin ni fée. Elle annonce un monstre. Un monstre sacré : le camion pakistanais. Couvertes de clochettes, de chaînettes et d’amulettes, ces idoles orientales flamboyantes tanguent et tintinnabulent le long des gorges déchiquetées du Karakorum… Chaque millimètre carré de carrosserie est orné de dessins peints à la main en rouge écarlate, vert pomme, jaune poussin, bleu roi… Les camions pakistanais sont les rois mages des routes du Pakistan. Ils se déplacent lentement et majestueusement, comme il sied à leur dignité, les flancs chargés de verroterie et de gris-gris, peut-être même de myrrhe et d’encens… Kings of the Road or Drag Queens ? On dirait les statues de vierges andalouses qui, portées en procession pendant la semaine sainte, rutilantes et empesées, tanguent sur des chars dans les rues de Séville. Pomponnées et bichonnées à chaque pause par des routiers ventrus aux visages de bandits, elles gardent leur port altier même dans les montées qui font trembler les clochettes sous les hurlements du moteur courroucé. L’oreille aux aguets, le chauffeur penche son turban à la fenêtre de la porte de bois massif sculpté, concentré sur le moindre écart de ton des pistons et poursuit sa lente montée, moustache à la portière.


(A la gare routière)
Bien que la superficie de la Chine soit suffisamment grande pour loger trois fuseaux horaires, Beijing impose son heure sur l’ensemble du territoire. Le Xinjiang, à l’extrême ouest de l’empire, se trouve à 4000 km de la capitale, ce qui fait qu’à 11 heures du matin, le soleil n’est pas encore levé, et à 23 heurs, pas couché. Donc, ce matin-là à Tashkurgan, il faisait encore nuit noire et il était 9h30, heure de Beijing. Bon, d’accord. Mais justement, tout le monde n’est pas d’accord ! Les Ouïgours par exemple. Les Ouïgours, le peuple de la province autonome du Xinjiang, refusent d’admettre qu’ils ont été absorbés par la Chine, ils réclament leur indépendance – et leur heure. Qui a deux heures de décalage sur les occupants. Donc ce matin-là à Tashkurgan, il faisait encore nuit noire et il était 7h30, heure locale. Mais tous les Ouïgours ne sont pas aussi radicaux et indépendantistes, certains se plient à l’heure du colon. Qui avance d’une heure en été, contrairement au Pakistan qui ne change rien. Donc ce matin-là à Tashkurgan, il faisait encore nuit noire et il était… ?

Le Muztagh Ata : un dôme étincelant dont les contreforts plongent dans un lac turquoise. Dans les eaux vibrantes, ses reflets se mêlent à ceux de l’autre maître des lieux, le Kongur, 7719m. Dans l’immensité d’un désert qui s’étend à perte de vue, s’élèvent deux géants de givre qui semblent s’être trompés de paysage. Posés comme deux îles de glace sur les steppes d’Asie centrale des morceaux de banquise ont échoué par un mystérieux hasard sur les hauts plateaux tartares. De quoi surprendre les premières caravanes de chameaux de Bactriane… Après avoir traversé au Moyen Age les déserts du Kazakhstan et du Taklamakan, elles s’étaient brusquement trouvées face à des citadelles de glace surgies de sables. Probablement aveuglés par la réverbération de la neige, les nomades avaient appelé ce lac « Kara Kul », qui signifie « lac d’eau noire », alors que l’eau était d’un bleu qui évoquait le lagon. Un lagon à3800m d’altitude.


C’est une tente que j’avais achetée d’occasion (…). La toile est un peu usée. Voire déchirée par endroits. Nous l’avons rafistolée avec de l’Elastoplast. J’espère qu’elle tiendra le choc, dispensant ses bons offices jusqu’au sommet du Muztagh Ata.

Pas un souffle de vent, pas un frémissement de vague sur le lac Karakol qui tendait sa surface comme un miroir aux deux géants de glace qui se faisaient face. La pyramide du Muztagh Ata se reflétait dans l’eau en une symétrie parfaite, écho inversé d’une tremblante pyramide sous-marine. Une montagne à deux faces, comme toutes les choses… Dissimulant le pied des montagnes, des écharpes de brume flottaient au ras de l’eau. Assise sur la rive, je contemplais les glaciers se détacher doucement du sol et voguer tranquillement sur les flots. Ils avaient largué les amarres et naviguaient au-dessus du désert tartare. Les voilures drapées de glace cinglaient vers les sables du Pamir. Le Muztagh Ata et le Kongur, les deux voiliers de cristal de la reine des neiges kirghize, flottaient entre le ciel et les frissons de vapeur.

Jeff porte beaucoup plus que moi, il ne doit pas avoir loin de 30 kilos sur le dos. (…) Le programme de demain, c’est plus de 1000 m  de dénivelé, c’est-à-dire BEAUCOUP à cette altitude, avec TOUT le matériel sur le dos. C’est énorme. Une expédition soi-disant « dépouillée » ? C’est cela, oui… Pour autant, nous ne tenons pas la comparaison avec les expéditions commerciales. Elles, ce n’est pas 30 kilos, ce sont des tonnes de matériel, porté dans des fûts par des porteurs jusqu’au camp de base, puis par des porteurs d’altitude dans les camps supérieurs. Nous avons tout voulu faire nous-mêmes, en ascètes que nous sommes. Sauf que 30 kilos de dépouillement sur le dos, c’est quand même 30 kilos ! Demain, jamais je n’y arriverai…  


La chaleur était étouffante. Jeff et moi nous sommes approchés du stand de yaourt : une charrette sur laquelle des bâches tendues offraient une ombre bienvenue. (…) Autour des gigantesques bassines d’émail où baignait du lait caillé et où surnageaient des glaçons, le vendeur, avec un sens aigu du marketing, avait aménagé des bancs et des ventilateurs. Des commères ouïgoures se sont poussées en gloussant pour nous faire une petite place. On nous servit une louche de lait caillé avec des glaçons dans un gobelet. Délicieux. Nos voisines buvaient leur yaourt, suçaient les glaçons, qu’elles recrachaient à moitié sucés dans le gobelet, qu’elles rendaient au vendeur… qui reversait son contenu dans la grande bassine d’émail. Avant de servir le client suivant. Gloups.

Les Chinois ont une longue histoire de pâtes derrière eux… Aussi longue que leurs spaghettis. En Tartarie, on les fabrique à la main. La pâte est introduite dans une machine à trous, d’où elle ressort en longs serpentins qui ont le diamètre d’un pouce. Les tâches suivantes consistent à rendre les serpentins de plus en plus fins. Devant une échoppe odorante, un jeune homme musclé en blouse blanche retrousse ses manches pour s’emparer d’un écheveau de pâtes qui doit mesurer deux mètres de long et peser 10 kilos. Gonflant la poitrine, il élève son paquet à bout de bras au-dessus de la tête. D’une alternance de mouvements amples et rapides, il descend et remonte les bras plusieurs fois : sous l’effet de la force centrifuge, les serpentins s’allongent. Coup sec dans les mains : l’écheveau se torsade sur lui-même, revient, s’étire encore plus… Ca, c’est ce que l’on appelle un tour de main ! Respect. A l’issue de l’opération, les serpentins ont le diamètre d’un petit doigt.


Je me délestais. L’un après ‘autre, je me vidais de mes repères, les temporels comme les spatiaux. Je me déshabillais. C’est pour vivre cette perte que je voyageais. Pour vider mes poches et m tête de tout ce que je trimballais d’habitude : pensées encombrantes, croyances inutiles, vieilles certitudes… et bâtons de ski ! La mise à nu est la seule attitude que le désert tolère. Abandonner le ciment des certitudes et s’ouvrir à ce qui peut surgir. Se dévêtir du poids des croyances et s’unir à ce qui est. Ne reste que la lumière. Le sentiment d’être au monde. Dense et transparent, immergé dans le vaste présent.

Un vent poisseux s’était levé, soulevant des tourbillons de poussière qui roulaient sur la route solitaire, ivres et voraces. Gonflé de noires menaces, le ciel broyait un horizon charbonneux. Sous les nuages enténébrés filtrait une lumière de plomb qui donnait aux silhouettes, aux tentes, aux montagnes, à tout ce qui peuplait la steppe immense, un relief aigu. Brillant d’un éclat incisif, les ruisseaux innervaient l’âpre plateau de filets de mercure fondu. Les chevaux blancs épars dans la plaine semblaient de puissantes statues d’airain qui attendaient fébriles, que le ciel s’ouvre sur une pluie opaque.



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mardi 28 mai 2019

[Tanette, Sylvie] Un jardin en Australie






Coup de coeur 💓

Titre : Un jardin en Australie

Auteur : Sylvie TANETTE

Année de parution : 2019

Editeur : Grasset

Pages : 180








 

Présentation de l'éditeur :   

Quelque part vers le centre de l’Australie, la cité minière de Salinasburg s’étale en bordure du désert. Tout au bout, une petite maison de bois se cache dans un jardin à l’abandon. Deux femmes se racontent depuis cet endroit que les Aborigènes nommaient « le lieu d’où les morts ne partent pas ».
 
Tout commence dans les années 30. Ann, née dans la bonne bourgeoisie de Sydney, choisit contre l’avis de sa famille de suivre son mari aux confins du désert. Elle aura toute sa vie le projet fou d’y faire pousser un parc luxuriant. Soixante-dix ans plus tard, une jeune Française, Valérie, dirige un festival d’art contemporain dans la même région reculée. Sur un coup de coeur, elle s’installe dans une maison décrépie mais envoûtante, entourée de plantations désormais  délaissées. Valérie est très inquiète pour sa petite fille Elena. A trois ans, Elena ne se décide pas à parler. Après sa mort solitaire, Ann veille secrètement sur ce qui reste de son jardin et sur ses nouveaux habitants....
 
Si éloignées, si dissemblables, Ann et Valérie affrontent toutes deux l’adversité et trouvent un vrai réconfort là, au bout du monde. Et bien qu’elles ne puissent se connaître ni même se croiser, elles se rencontrent par-delà les années dans cet envoûtant coin de verdure. Un havre de liberté. Un jardin à soi.



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Sylvie Tanette est critique littéraire aux Inrocks et à la Radio suisse romande. Elle a publié un premier roman, Amalia Albanesi, en 2011 (Mercure de France).



Avis :

Dans les années trente, une jeune femme, Ann, rompt avec sa famille et la bourgeoisie de Sydney pour suivre son mari aux confins du désert, au centre de l’Australie. Tout autant rejetée par sa belle-famille d’origine irlandaise, elle tente de s’épanouir en faisant pousser un jardin en bordure du bush. Soixante-dix ans plus tard, une autre jeune femme, Valérie, également en rupture avec les siens, vient s’établir dans une maison désormais délabrée dont elle décide de ressusciter l’incongru jardin à l‘abandon : elle finira par découvrir l’histoire de l’ancienne habitante, Ann, dont l’ombre continue de hanter les lieux.

Chacune à leur époque, Ann et Sylvie sont deux femmes que leur volonté d’indépendance place à contre-courant de leur famille et de la société. Toutes deux vont s’accrocher à leurs choix de vie, à leurs valeurs et à leur liberté, dont le plus fort symbole est ce jardin qu’elles tentent inlassablement de conquérir, dans un combat inégal contre la sécheresse et la poussière rouge du bush australien, et qui les fait passer pour de folles originales.

La symbolique de cette transmission entre deux femmes séparées par deux générations et qui ne se sont jamais connues, la plus ancienne défrichant un chemin que la suivante continue à tracer, est poétique et émouvante. C’est un hommage au courage, un encouragement à ne pas se laisser dérouter de sa trajectoire malgré les écueils. De chaque lutte reste toujours quelque chose, qui pavera la voie de celui qui tôt ou tard finira par reprendre le flambeau. Ainsi, en se battant pour la reconnaissance de la culture aborigène, Valérie s’inscrit sans le savoir dans une lignée de femmes à la mentalité de pionnières, de celles qui font bouger les lignes, comme Ann lorsqu’elle se rebella contre la condition des femmes de son époque et de son milieu.

Dès l’introduction, je me sentie sous le charme de la jolie et envoûtante écriture de ce conte poétique et touchant, riche d’une profonde symbolique, et occasion d’un superbe voyage dans le bush australien, à la rencontre notamment de l’âme aborigène. Coup de coeur. (5/5)




Le coin des curieux :

Dans Un jardin en Australie, Valérie tente de promouvoir l'art aborigène contemporain.

L’art, qu’il soit antérieur à la colonisation australienne ou contemporain, est un élément clé dans la culture aborigène. Il est avant tout l’expression d’une spiritualité. Chaque œuvre - peinture, gravure sur bois, sculpture, costume de cérémonie, décoration sur un outil ou une arme – est liée à un territoire, une route, un lieu…, dont elle ranime l’esprit créateur ancestral.

En effet, les Aborigènes célèbrent, chantent, dansent, miment et peignent pour réactiver l’énergie créatrice de l'esprit ancestral à l’origine d’un lieu topographique. Cette énergie leur sera nécessaire pour faire face aux évènements historiques perturbants. Les esprits ancestraux peuvent alors communiquer par rêves aux vivants et leur insuffler de nouveaux rituels, chants, danses, peintures, qui viennent rejoindre l'énorme réservoir d'inspiration que constitue le « Temps du Rêve », ce temps mythique qui explique les origines de leur monde, de l’Australie et de ses habitants.

Un formidable exemple en est la création de l’École artistique de Warmun dans le Kimberley, qui permit aux Aborigènes d'exorciser le souvenir des massacres impunis perpétrés à leur encontre par les éleveurs blancs du Kimberley.

vendredi 8 mars 2019

[Zykë, Cizia] Blasphèmes






Je n'ai pas aimé

Titre : Blasphèmes

Auteur : Cizia ZYKE

Editeur : Editions du Rocher

Parution : 2001

Pages : 285










Présentation de l'éditeur :   

" Depuis la nuit des temps le Bien et le Mal s'affrontent. Le Bien, et le Mal. C'est-à-dire Moi. Le Diable. Il y a une chose que je dois préciser, c'est que Dieu, mon adversaire, ce timoré, et moi-même ne sommes que des témoins. Ni lui ni moi ne pouvons intervenir. Ce serait trop facile ! L'une de ces rencontres entre l'ennuyeuse bonté et l'admirable créativité du Malin a eu pour cadre le fief de la foi, un pays imprégné de chrétienté depuis les premiers siècles de votre ère, la région centrale de l'Ethiopie que l'on nomme Abyssinie. Ce fut un très beau combat. Il fut terrible. Et triste. Infiniment triste. "  
Trois fillettes qui se ressemblent trop, un prêtre qui doute de sa foi, un gentilhomme de fortune rompu à tous les combats, un savant fou, un illuminé de Dieu, un mystique copte et son mulet sont les héros de cet hallucinant combat entre le Bien et le Mal, en terre d'Abyssinie, en plein coeur de l'Ethiopie.  Cizia Zykë, auteur de la célèbre trilogie Oro, Sahara et Parodie est un maître de l'aventure et de l'angoisse. Aux éditions du Rocher, il a déjà publié Les Aigles (2000).

 

 

Avis :

Constatant la crainte que la femme a inspiré aux hommes dans de nombreuses sociétés et religions au point d’en faire une créature du Diable, tentatrice coupable du pêché originel, qu’on enferme, voile et excise, Zykë a imaginé un combat entre le Bien et le Mal, commenté par un observateur de choix en la personne du Diable lui-même. 
Le Mal est incarné par de jeunes triplées de treize ans, de mère abyssine et de père canadien établi en Ethiopie. Après la mort de la mère dans des circonstances peu claires, le père, dépassé par le comportement perturbé de ses filles, appelle au secours son frère prêtre. Accouru en Ethiopie, celui-ci emmène la petite famille dans un monastère abandonné, au fond d’une vallée perdue et désertique d’Abyssinie, où les seuls voisins sont un ermite, un écrivain chercheur et un sosie de Zykë venu se reposer entre deux aventures. 

Tous les ingrédients sont réunis pour un pastiche de film d’épouvante, avec prêtre exorciseur et créatures démoniaques en confrontation dans un lieu désert et sauvage. Hélas, si le rythme et la fluidité du récit tiennent en haleine au fur et à mesure que l’atmosphère s’épaissit pour devenir totalement irrespirable, si le décor splendide de l’Abyssinie et ses personnages locaux se découvrent avec plaisir, si le Diable et le sosie de Zykë sont des ajouts amusants, la trame du récit m’a rapidement exaspérée : j’ai bientôt eu envie de gifler les gamines et de secouer les adultes plutôt niais, tout en soupirant de la balourdise de cette histoire d’inceste gratuitement malsaine.

Je n’ai finalement trouvé ce roman ni angoissant ni drôle. Ce n’est selon moi pas le meilleur Zykë. Définitivement pour adultes avertis. (1/5)

[Zykë, Cizia] La ferme d'Eden






J'ai aimé

Titre : La ferme d'Eden

Auteur : Cizia ZYKE

Editeur : Ramsay

Parution : 1991

Pages : 233









Présentation de l'éditeur :   

" Ici Mullia Police... Le gang Davies a attaqué la Commonwealth Bank, à Mount Isa... Huit innocents tués. Davies se dirige vers vous... " La vie était immobile, jusque-là, sous l'implacable soleil du Queensland australien, dans la ferme où vivaient pieusement le pasteur Fennymore, Rebecca sa douce femme, "Grandma" l'aïeule, et les trois enfants. Mais tout va changer avec l'irruption du terrible Lou Davies et de son équipe. Des envoyés du Diable, à coup sûr... L'auteur d'Oro et de Buffet campagnard nous entraîne au coeur d'une Australie qu'il connaît bien, rude, archaïque, encore proche de celle des pionniers, dans une histoire de suspense, de mort et de désir.

 

 

Avis :

Zykë nous emmène à nouveau dans le rouge Queensland australien brûlé par le soleil, dans une ferme isolée habitée par une famille d’austères Landers : durs à la tâche, rigides dans leurs principes et leur moralité, le couple, la grand-mère et les trois enfants y mènent une existence paisible, modeste et travailleuse. Tout vole en éclat lorsque débarque un trio de malfaiteurs en cavale après un casse meurtrier. Les tentatives de résistance vite réprimées, la coexistence de tout ce petit monde se met en place dans un équilibre précaire et explosif, où les plus machiavéliques ne seront peut-être finalement pas ceux que l’on croyait.

Cette histoire réunit quelques-uns des ingrédients de prédilection de Zykë : un lieu sauvage et isolé, une bande de méchants bien coriaces, des « honnêtes gens » pas si limpides que ça, une jolie femme ingénue qui découvre la passion sexuelle, des enfants aux ressources insoupçonnées, et un scenario implacable et rythmé dans un style cru et percutant qui suscite tantôt la fascination, tantôt le dégoût. Une lecture rapide et addictive, pour un moment de détente « musclée » qui se distingue par l’authenticité de son cadre et ses jeux d’ombre et de lumière. (3/5).

[Zykë, Cizia] Série Tuan Charlie : Maléfice, Opium, Dust, Enfers





Je n'ai pas aimé

Titre : Série Tuan Charlie : 

           Maléfice, Opium, Dust, Enfers

Auteur : Cizia ZYKE

Editeur : Media 1000

Parution : 1989

Pages : 273, 226, 218, 225










Présentation de l'éditeur :   

 

1) Maléfice :

«Il y a des morts qu’on ne doit pas déranger.»  «Ils avaient violé les tombeaux. Ils avaient forcé et fouillé les douze sarcophages. Ils les avaient laissés défoncés, le ventre ouvert au ciel. Je leur avais dit de ne rien toucher. Les Dieux sont témoins que j'ai tenté de leur expliquer. Je savais, moi, qu'il y a des morts qu'on ne doit pas déranger.»  
Quand un archéologue et sa fille lui ont proposé une importante somme d'argent pour diriger une expédition à travers la jungle, Tuan Charlie ne s'est pas méfié. Il y a pourtant des endroits du monde qu'il vaut mieux éviter, des trésors qu'il ne faut pas déterrer, et des morts qu'il ne faut pas déranger.

 

2) Opium :

«Savez-vous vraiment ce que le mot vengeance veut dire ?»  «Ils avaient osé prendre ma liberté et jouer avec ma vie. Ils étaient des démons animés par le mal et le goût du sang. Ils exécutaient tous ceux qui faiblissaient. Ils étaient mes ennemis. Je savais que je ne pourrais en laisser un vivant derrière moi.» «C'étaient des démons, animés par le Mal et le goût du sang. Ils nous épuisaient, ils nous tuaient, ils exécutaient tous ceux qui faiblissaient. Ils s'étaient acharnés à me faire souffrir, à m'humilier, à salir mon destin. Ils m'avaient emprisonné. Ils avaient osé prendre ma liberté et jouer avec ma Vie. Je savais que je ne pourrais pas en laisser un vivant derrière moi. Combien d'entre vous savent ce que le terrible mot de "Vengeance" veut dire ?»  Une fois de plus, Tuan Charlie nous emmène en enfer, celui de la détention, dans un endroit tellement perdu du Triangle d'or, qu'il semble échapper à l'histoire et à toute forme de civilisation. Face à la cruauté inhumaine de ses geôliers, seuls l'opium et l'amitié d'un compagnon d'aventures, lui permettront de tenir et de refuser la mort qui s'offre comme ultime délivrance.

 

3) Dust :

Tuan Charlie, le héros de cette série, est un aventurier, au physique comme au moral. Il vit en marge dans un monde différent parcourant le globe à la recherche de l'action.
Il était assis sur un rocher, masse énorme, noire, immobile au bord de la piste. Il me déclara soudain "Je suis Dust, la poussière ! Tu es le vent, tu es mon frère et je t'attendais." C'est ainsi, au bord de la Diamantina Road déserte et oubliée de tous que notre amitié débuta.

 

4) Enfers :

Tuan Charlie le héros de cette série, est un aventurier, au physique comme au moral. Il vit en marge dans un monde différent parcourant le globe à la recherche de l'action. Madame la Mort, déguisée en sirène, se tenait derrière le comptoir de glace. Ses cheveux noirs entremêlés d'algues, belle et la poitrine nue, elle brandissait son verre dans ma direction. "Tu ne trinques pas avec moi, Tuan Charlie ?" se moquait-elle. Ses immenses yeux, noirs et vides, me promettaient les plus beaux des plaisirs.

 

 

Avis :

Trop c’est trop : trop trash, trop gore, là j’ai failli abandonner en cours de route. M’ont maintenue en selle les talents de conteurs de Zykë / Poncet, la narration efficace et rythmée, les personnages croqués avec un réalisme saisissant, l’origine vécue de ces quatre histoires extrapolées à leur paroxysme mais étayées par une indéniable connaissance des lieux et des ambiances. Malgré l’écoeurement et la lassitude ressentis devant la répétition des mêmes outrances, l’intensité des récits m’a quand même happée jusqu’au bout. 

Dans cette série de quatre histoires, où ma préférence va nettement pour Dust, Zykë met en scène son avatar : Tuan Charlie, aventurier à son image (à la puissance dix), chef d’expéditions en compagnie d’hommes de sac et de corde, confronté au mal absolu, et qui parvient toujours à s’en sortir au prix d’un courage et d’une force incomparables alors que tous crèvent autour de lui. Pilleurs de tombes dans la jungle de Bornéo, prisonniers d’une tribu dégénérée et sanguinaire du Triangle d’Or, confrontés à la haine raciste des Australiens blancs du Queensland pour les aborigènes, ou naufragés sur un îlot désert d’Océanie après une dramatique pêche à la perle, les protagonistes vivent à chaque fois une plongée en enfer. C’est noir, violent, cruel et abject jusqu’à l’outrance. Et pourtant bâti sur un fond de vérité qui empêche de sourire et de prendre ses distances.


Les qualités littéraires de Zykë / Poncet sont toujours là, indéniablement, mais là j’ai frisé l’overdose de sexe et de violence.
Je n’ai aucun mal à imaginer Tuan Charlie dans une bande dessinée ou un jeu vidéo pour adultes très avertis. (1/5)

jeudi 7 mars 2019

[Zykë, Cizia] Sahara





J'ai beaucoup aimé

Titre : Sahara

Auteur : Cizia ZYKE

Editeur : Hachette

Parution : 1986

Pages : 246








Présentation de l'éditeur :   

Oro, c'était l'Amérique latine, vue du Costa Rica, avec tous ses délires et ses passions louches. C'était une aventure de Cizia Zykë avec l'or, les malfrats et un certain magnum à canon chromé qui, depuis, est entré dans le légende des best-sellers...
Avec Sahara, le décor change : nous sommes en Afrique, et Zykë s'est mis en tête d'y bâtir un curieux empire en vendant des camions pourris à des hommes qui ne le sont pas moins. Sahara, c'est le Paris-Dakar avant l'heure, c'est le rallye des infâmes, des trafiquants, des douaniers corrompus, des chefs d'états véreux...
Zykë joue sa vie sur un désert, véritable roulette de sable, où la chance est un allié moins sûr que le muscle et l'audace. L'ironie, l'insolence, les femmes sont au rendez-vous.

 

 

Avis :

Après le succès d’Oro, Cizia Zykë a continué ses récits autobiographiques avec Sahara, toujours co-écrit avec Thierry Poncet, qui résume le livre ainsi : « Zykë y raconte comment il a découvert par hasard le commerce très lucratif de véhicules d’occasion entre l’Europe et l’Afrique noire dans les années soixante-dix et comment il a développé ledit commerce jusqu’à faire traverser le désert à des convois de camions tout en escroquant quiconque croisait son chemin. »

Nous voici donc entraînés cette fois dans une sorte de Paris-Dakar en solitaire, sans paillettes ni assistance, avec pour équipage quelques types plus ou moins en perdition, en mal de papiers ou ayant maille à partir avec la justice, sans permis poids-lourd, pour qui le convoyage de camions quasi en ruine sera une expérience infernale mais revancharde sur le destin. On y traverse une Afrique colorée et corrompue, vibrante de chaleur et de poussière, où le passage d’un convoi de ce type est une manne de petits boulots pour une foule de toute sorte : fonctionnaires, marchands, mécanos, « graisseurs » (comprenez main d’oeuvre à tout faire, notamment désensabler), prostituées… Bien sûr, le convoi a contourné la douane et tout le trajet n’est qu’une suite de palabres, négociations, corruptions et « bouffages de têtes », pour pouvoir poursuivre la route, mais aussi  pour écouler la marchandise déjà pas bien fraîche au départ, et donc carrément disloquée à l’arrivée. 
La route du désert est éprouvante et dangereuse, les conditions extrêmes, l’équipe soumise à un train d’enfer. Les obstacles et les épreuves se multiplient, ainsi que de drôles de rencontres : pirates et voleurs, escrocs en tout genre, touristes naïfs, populations mourant de faim que Zykë ravitaille au passage… 
Sexe et drogue à gogo, escroqueries, bagarres jalonnent le voyage de ces durs à cuire sans scrupule qui ont vite fait de nettoyer impitoyablement qui ne leur revient pas, mais qui, sous leurs dehors de brutes épaisses, cachent un sens profond de la fraternité. Ce sera pour Zykë le dernier trajet de ce genre, car il sera arrêté au Mali en 1975 pour divers chefs d’accusation et devra quitter l‘Afrique en catastrophe.

On retrouve le style et le ton caractéristiques de Zykë, que Thierry Poncet résume parfaitement : « Le langage de Zykë ne souffre aucun relâchement. Jamais de pause. Pas de faiblesse ni de temps morts. Sont bannies toutes les suavités du « bien-écrire », toutes les formules coulantes qui embellissent le propos, toutes les miséricordes que me seraient les subordonnées, les comparaisons imagées et es formules poétiques. Non. C’est brut. Violent. Chaque phrase s’assène, coup à la tête du lecteur, sec, net et impitoyable entre ses deux points. »
C’est aussi macho, cru et provocateur, cynique et souvent méchant, politiquement tout à fait incorrect, mais ça se lit dans un seul souffle de sidération et d’authentique dépaysement. (4/5)