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dimanche 3 mars 2019

[Decoin, Didier] Ceux qui vont s'aimer





J'ai beaucoup aimé

Titre : Ceux qui vont s'aimer

Auteur : Didier DECOIN

Editeur : Seuil

Parution : 1973

Pages : 256










Présentation de l'éditeur :

Un monde naissait dans Abraham de Brooklyn (prix des Libraires) de Didier Decoin. Aujourd'hui dans Ceux qui vont s'aimer, c'est la décadence d'un monde ou plutôt d'une civilisation qui est en cause.
L'auteur nous raconte avec allégresse les mésaventures d'un jeune voleur du nom de Scynos épris d'une adolescente, Mylena, entrevue lors de son enfance, de nuit, sous les toits d'Athènes. Un vieillard, Atagoras, amoureux du bonheur de vivre, va tenter la plus grande aventure de sa vie avec le couple exemplaire de Scynos et de Mylena qui, dans la désenchantement d'un univers soucieux de ses vices, de sa grandeur, de son soleil, s'unira, au bout d'un long périple, heureux et malheureux, dans cette maison unique faite sur les plans d'Atagoras.
 

Avis :

Au temps antique de la décadence d'Athènes, pendant une tentative de cambriolage, le jeune voleur Scynos assiste par hasard, impressionné, à la naissance de Mylena. Cet évènement décidera de son destin. Scynos commence par s'établir à Athènes, trouvant à s'employer chez un vieux maître d'école respecté, qui finira par le considérer comme son propre fils. Il continue à s'introduire en secret dans la riche demeure où grandit Mylena, afin d'observer, fasciné, l'enfant qui grandit et se meut peu à peu en femme, dont il tombe amoureux. Le vieux maître va tout mettre en oeuvre pour le bonheur de son protégé, mais les voleurs ne sont pas censés épouser les filles de bonne famille... 
Comédie ou tragédie grecque, cette jolie fable se développe sur le thème du bonheur, à la fois raison de vivre et de mourir. La question prend d'autant plus de sens qu'elle est posée dans le décor d'une société en mutation et en pleine recherche de sens. Finalement, antiquité ou temps moderne, et tout particulièrement en Grèce, si éprouvée ces dernières années, avons-nous jamais réussi à y répondre ? 
Encore une lecture très plaisante, mais décidément, ce sont les romans de Didier Decoin postérieurs aux années soixante-dix que je préfère. (4/5)

Citations :

Du lointain montait le bruit du ressac ; du plus près, celui de l'arbre qui craque un peu, se tait puis recommence, prenant au passage l'air frais qui court de la montagne jusqu'à la mer. La nuit vint tout à coup. Alors le ciel se démasqua, cessant d'être cet écran tranquille et presque palpable, et si proche que l'on pensait les oiseaux capables de s'y accrocher la tête en bas.

(...) le lieu où il souhaitait enseigner. Et Atagoras choisit l'ombre d'un pin-asparagus qui se dressait au point le plus rétréci du parc, lequel formait en cet endroit comme la proue d'un bateau. Là, les massifs étaient touffus, mal taillés, pleins d'insectes stridents. A la tombée du jour, les hirondelles par centaines venaient coudre l'étoffe invisible de l'air - et les ailes plus effilées que des ciseaux, et les becs plus pointus que des aiguilles, et les cris plus joyeux que des chants d'ouvrières, tout cela qui allait et venait vite portait en soi le témoignage de la vie qui continuait, tandis qu'alentour Athènes, déjà, s'assoupissait. 

[Decoin, Didier] John L'Enfer





 

J'ai aimé

Titre : John l'Enfer

Auteur : Didier DECOIN

Editeur : Seuil

Parution : 1977 (Prix Goncourt 1977)

Pages : 320










Présentation de l'éditeur :

Triomphante, folle de ses richesses, de sa démesure et de ses rêves, New York se délabre pourtant, rongée de l'intérieur. John L'Enfer, le Cheyenne insensible au vertige, s'en rend bien compte du haut des gratte-ciel dont il lave les vitres. Il reconnaît, malgré les lumières scintillantes des quartiers de luxe, malgré l'opacité du béton des ghettos de misère, les signes avant-coureurs de la chute de la plus étonnante ville du monde : des immeubles sont laissés à l'abandon, des maisons tombent en poussière, des chiens s'enfuient vers les montagnes proches…
Devenu chômeur, l'Indien rencontre deux compagnons d'errance : Dorothy Kayne, jeune sociologue qu'un accident a rendue momentanément aveugle, et qu'effraye cette nuit soudaine ; et Ashton Mysha, Juif hanté par sa Pologne natale, qui vit ici son ultime exil.
Trois destins se croisent ainsi dans New York l'orgueilleuse, New York dont seul John L'Enfer pressent l'agonie. Trois amours se font et se défont dans ce roman de l'attirance et de la répulsion, de l'opulence et du dénuement.
Abraham de Brooklyn chantait la naissance de New York. Avec John L'Enfer, voici venu le temps de l'apocalypse.
L'apocalypse possible dès aujourd'hui d'une cité fascinante et secrète, peuplée de dieux ébranlés et d'épaves qui survivent comme elles peuvent dans le fracas et les passions.
 

 

Avis :

Ce roman est mon quinzième livre de Didier Decoin, pour lequel il a reçu le prix Goncourt, et, à ma grande surprise, c'est la première fois que je m'ennuie au cours d'une lecture de cet auteur, au point d'avoir hâte d'en venir à bout. La première partie est intrigante et intéressante, la dernière voit l'action accélérer et apporte un éclairage sur le sens du livre, mais les deux parties centrales, soit la moitié du roman, m'ont déroutée et lassée, me laissant une impression de malaise et de confusion. 

New York, ville des contrastes et de la démesure, des palaces et des ghettos, de l'opulence mais aussi de l'extrême précarité, des squatts, de la drogue, du crime et de la prostitution, est sur le point de s'effondrer : maisons et gratte-ciel sont minés par le cancer du béton, les égouts débordent, les chiens ont fui la ville. Tout le monde refuse l'évidence, pour des raisons politiques, électorales ou économiques, mais les signes se multiplient. 

Dans ce climat délétère se forme un trio amoureux aux relations étranges : un Indien Cheyenne au chômage - ex-laveur de vitres ignorant le vertige -, un émigré polonais dont la vie est en bout de course - ex-officier de marine désormais sans bateau -, une jeune femme rendue temporairement aveugle par un accident et qui, telle une enfant, s'accroche aux deux hommes en attendant de retrouver la lumière. Les trois nous entraînent dans leur errance comme dans une sorte de spirale destructrice, s'agrippant désespérément les uns aux autres sans jamais se trouver vraiment, toujours seuls au fond. 

Didier Decoin excelle à rendre l'atmosphère lourde d'un New York où tout se délite derrière les apparences : décadence, pourriture, corruption, errance, perte de sens et d'identité, tout annonce une catastrophe imminente, la chute prochaine de Babylone, l'apocalypse, la déchéance du mythe américain, la revanche d'une nature prête à reprendre bientôt ses droits sur une civilisation en pleine nécrose. La soirée dansante dans les étages de l'hôtel de luxe dont les sous-sols sont envahis par le débordement des égouts n'évoque-t-elle pas l'inconscience précédant le naufrage du Titanic ? Seul John l'Enfer, Indien ayant conservé la capacité d'observation de son peuple si mis à mal par l'Amérique moderne, se montre clairvoyant et capable d'agir. 

Si sa lecture m'a semblé partiellement pénible, le roman est indéniablement de grande facture et j'ai tourné la dernière page à nouveau impressionnée par la maîtrise d'écriture, et notamment par la qualité des excipits, de Didier Decoin. 
Le livre prend une certaine résonance prophétique, lorsqu'à travers le New York de John l'Enfer, l'on se prend à imaginer notre monde au bord de l'implosion, d'une part incapable de modifier sa trajectoire malgré son impact environnemental, d'autre part laissant pour compte une partie de l'humanité, parfois en perte de repères et de valeurs. Nul doute que la nature aura de toute façon le dernier mot, reprenant parfois violemment ses droits au prix de catastrophes humaines de plus en plus plausibles. "John a toujours su que le béton n'aurait pas le dernier mot, que le temps viendrait qui relancerait la croissance des forêts sur ce périmètre de Greenwich Village, autrefois territoire de la tribu indienne des Sapokanikan. (...) S'il collait son oreille dans la poussière, le Cheyenne entendrait sous les massifs de Washington Square le souffle des eaux souterraines ébranlant les fondations de la ville à la manière d'une sève puissante. Parce qu'il y avait des rivières, ici ; des rivières et des forêts ; et ça revient du fond des temps, ça patiente, et ça s'empare - à la fin". 

En lisant John l'Enfer, force est également de faire un lien avec un précédent roman de Didier Decoin : dans Abraham de Brooklyn, New York est en pleine construction. Là aussi, le héros souffre dans une ville méphitique et inhumaine, qu'il finit par fuir pour chercher un salut au sein des espaces alors vierges et "naturels" de l'Ouest américain.
Au final, un livre moins facile d'accès que les autres du même auteur, qui, s'il m'a semblé moins agréable à lire, n'en est pas moins intéressant et talentueux. Sans doute pourrait-il avantageusement faire l'objet d'une adaptation au cinéma. (3/5)