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vendredi 5 avril 2024

[Tudoret, Patrick] En marchant. Petite rhétorique itinérante

 

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : En marchant
            Petite rhétorique itinérante

Auteur : Patrick TUDORET

Parution :  2023 (Tallandier), 2024 (MonPoche)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans un livre qui mêle étroitement pérégrinations pédestres, vagabondage philosophique et littéraire, souvenirs personnels et interrogations sur le sens de l’existence, Patrick Tudoret, marcheur invétéré, convie le lecteur à le suivre, à s’interroger lui-même sur ce qu’est la marche.

Dans ce Vendômois qui lui est cher, sur les chemins de Compostelle, dans les forêts de Sologne ou les rues de Paris, mais aussi aux quatre coins du monde et dans ses métropoles, Patrick Tudoret réfléchit au sens de cette quête ambulante – si importante pour lui, et qui est le propre de l’homme. Car marcher n’est pas qu’utilitaire, mais participe de toute la vie humaine, de la découverte du monde à la flânerie nocturne, du corps à corps avec la nature jusqu’à la réflexion philosophique, la contemplation, la spiritualité, jamais aussi vivantes que lorsque l’homme met un pied devant l’autre.

Dans ce compagnonnage avec l’auteur, le lecteur trouvera la joie de rencontres pleines de surprises et le bonheur de se découvrir lui-même, en traçant son propre chemin.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Patrick Tudoret est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages et de pièces de théâtre. Son roman, L’Homme qui fuyait le Nobel (2015), a connu un vif succès et obtenu, en 2016, le prix Claude Farrère et le prix des Grands Espaces. Il a publié, chez Tallandier, Petit traité de bénévolence (2019) et Juliette. Victor Hugo, mon fol amour (2020) a été adapté depuis au théâtre.

 

 

Avis :

Ecrivain et auteur dramatique, Patrick Tudoret aime aussi à larguer les amarres et partir, au gré des chemins, se griser de temps, d’espace et de silence. Il rassemble ici les réflexions, intimes et érudites, nées de ses pérégrinations pédestres, autant d’occasions pour lui, comme pour son esprit, de battre la campagne dans le meilleur sens de l’expression.

« Il y a chez les marcheurs les hauturiers, les caboteurs et les insulaires. » Entre les marcheurs au long cours et volontiers de l’extrême, et ceux capables de s’évader en eux-mêmes en arpentant, concentrés, n’importe quel lieu, il y en a d’autres qui se contentent de s’échapper sur la pointe des pieds dès que l’occasion s’en présente. Patrick Tudoret est de ceux-là, ravis de mettre les pouces chaque fois que possible pour une parenthèse hors du temps et du tumulte ordinaire, et, « en marchant », de penser et de rêver, de contempler et de comprendre, de se connaître mieux et de se reconnecter à l’essentiel : le bonheur de sentir battre en soi le pouls de la vie en ressentant la profondeur d’un paysage. Ce que certains, comme l’auteur et ceux qui savent prier Dieu, nomment une « grâce », et Sylvain Tesson dans Avec les fées, le « merveilleux ».

Dans ses déambulations qui prennent le temps de se donner le temps, de faire un pas de côté pour « redécouvrir le sens de l’horizon », de s’écarter des contingences dont on finit par oublier qu’elles nous font courir comme des poulets sans tête, l'auteur a le goût de l’authenticité et de l’émerveillement, d’une « lenteur orchestrée qui fait durer le temps » et, dans un mouvement plutôt que dans l’atteinte d’une destination, vous replace face à vous-même et au simple bonheur d’exister, vous « lustrant l’âme et l’esprit » en laissant décanter pensées et sentiments. Et puis, le plaisir intellectuel et l’amour de la littérature n’étant jamais loin, marcher s’avère une excellente dynamo pour la réflexion et pour la tension créatrice. Comme à son habitude minutieusement documenté, Patrick Tudoret double la randonnée d’une promenade littéraire fort érudite et intéressante qui, de Sénèque, Dante et Pétrarque à Amin Maalouf, Nicolas Bouvier et même Raymond Devos, en passant par Balzac, Hugo, Proust et bien d’autres, dessine une philosophie de vie étayée par mille références toutes aussi marquantes les unes que les autres.

Erudit et admirablement écrit, un petit livre dense et revigorant, à conserver en toute complicité dans sa besace de randonnée, qu’elle soit pédestre ou simplement littéraire, comme une petite boussole philosophique. (4/5)

 

 

Citations :

Il n’y a pas de hasards, il n’y a que des rendez-vous. (Paul Eluard)  


Il faut se hâter de flâner. Cette évidence résonne en moi comme jamais. Est-ce un effet paradoxal de l’âge – ou devrais-je dire, flirtant avec l’euphémisme – d’un certain mûrissement ? Je n’ai plus guère de patience. Possède-t-on dans ses jeunes années un stock de patience qui va s’épuisant, peu à peu, comme la force de contrition d’un pénitent ? Devrais-je au contraire gagner en sagesse et me confiner en patience comme d’autres en dévotion ? Et si cette impatience témoignait d’une autre sagesse, sagesse plus immédiate qui se heurte au grand large, celle dont Sénèque fut le héraut éloquent : «  Pendant qu’on la diffère, la vie passe en courant » ? Marcher n’est pas différer la vie, bien au contraire, c’est donner, par l’ébranlement de son corps, le mouvement même de la vie.  « Le monde est une branloire pérenne, rappelle Montaigne. Toutes choses y branlent sans cesse, je ne peins pas l’être, mais le passage. » Oui, devant cet écoulement inexorable du temps, la marche est école de patience et de lenteur. A cette impatience devenue chronique qui me vaut parfois des mouvements d’humeur, je ne sais, aujourd’hui, qu’un seul remède efficace : marcher.


A-t-on remarqué à quel point l’intelligence est souvent discrète, quand la bêtise s’étale, à la une des gazettes, dans les stades ou le bocal télévisuel ? N’oublions jamais que l’ennemi de la parole, ce n’est pas le silence, mais le bruit, le bavardage, le vacarme, l’insignifiance vibratoire.


Le plus court chemin de soi à soi passe par l’autre. (Paul Ricoeur)


Il fut un temps où la vanité humaine se repaissait d’immobilité. Aujourd’hui elle s’étourdit dans la danse panique ou le catapultage aérien, dans le voyage, qui n’en est d’ailleurs plus un quand on se contente d’une ellipse dans le ciel au lieu d’aligner, une à une, les bornes milliaires du « dépaysement », au sens le plus fort du mot. Ce n’est que céder à l’évidence que de constater la disparition du voyage. Voilà déjà longtemps que cette ellipse que permet l’avion – souvent salutaire, soyons justes – a sacrifié le voyage au profit du séjour, du stationnement tarifé. (…) Sur l’ellipse du voyage, pourtant moins criante en son temps, Rousseau avait déjà ce verdict : « Quand on ne veut qu’arriver, on peut courir en chaise de poste ; mais quand on veut voyager, il faut aller à pied. » (…) Dans ce même esprit, comme le déplore Le Breton, même s’il est une belle invention, le GPS (sauf bien sûr en cas de danger ou d’égarement sans remède) « est contraire à la philosophie de la marche. Il transforme le chemin en parcours. Il le subordonne au but et le dissout pour le transformer en pur passage indifférent. »


« On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt, c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait. » (Nicolas Bouvier)


Sun Tsu disait : «  Nous serons invulnérables tant que nous serons en mouvement. ». (…)
[Et] Napoléon lui-même : «  Le meilleur soldat n’est pas tant celui qui combat que celui qui marche. »
 
 
Elle [la marche] est pour moi un monde dans le monde, une manière de bâtir une île autour de soi (c’est ce que j’appelle l’insularité du marcheur), une île protectrice sur laquelle nous sommes libres d’aller et venir à notre guise. Une manière aussi de rendre le monde habitable, ce pauvre monde tant salopé par des siècles d’indignité. 


La marche est, bien sûr, l’art de la tangente, de l’évitement, de cette distance que l’on met entre le monde – du moins ce qu’il y a de moins reluisant en lui – et soi. J’aime, à échéance régulière (pas toujours parce que je suis gourmand…), pratiquer une certaine ascèse, cet éloignement de soi et de ces « besoins » pas si nécessaires au fond. Marcher, c’est aussi se mettre à l’écart de soi, faire ce fameux pas de côté, cesser de tourner en boucle autour de son ego, sortir des gonds d’un narcissisme infantile, ne pas s’appesantir sur son petit sort, écoeurant de banalité quand tant croient y voir une apothéose. Marcher, c’est préférer les lointains nébuleux aux premiers plans trop nets, la perspective atmosphérique des peintres de la Renaissance, les sfumatos de Léonard ou de Raphaël, au motif principal qui s’offre trop facilement et jusqu’à l’écoeurement.


Il y a chez les marcheurs les hauturiers, les caboteurs et les insulaires. Sylvain Tesson, Alexandra David-Néel, Jen-Louis Etienne, Bruce Chatwin ou Nicolas Bouvier, d’autres encore, me font en effet penser à des marcheurs hauturiers quand je serais, plus modestement, un caboteur opportuniste ou un modeste insulaire. Entendons-nous bien : le marcheur hauturier dont j’admire l’audace, comme celle des terre-neuvas et autres navires de grande pêche, part volontiers loin de son port d’attache, pousse sa quête du monde jusqu’à ses limites – le terme est éloquent - les plus extrêmes (...). Il est en quête – pour faire écho au mot fameux de Sainte-Beuve – d’un Kamtchatka intime, métaphysique, et en infère que la marche confine aux marches. Les caboteurs (…) sont, eux, des opportunistes. Ils ne décident pas forcément de prendre l’avion pour aller marcher à 15 000 kilomètres de chez eux dans un espace précis, mais saisissent toute opportunité. (…) Quant à ceux que j’appelle les insulaires, bien sûr, ils n’arpentent pas exclusivement les îles (…) mais ont une certaine aisance à se bâtir une île intérieure. A l’abri des nuisances, des agressions multiples du monde, ils peuvent éprouver du plaisir à marcher partout, au coin de la rue, y compris dans les lieux les moins avenants de la terre, forts qu’ils sont – don suprême – d’y instiller de la poésie.


Parvenir à une telle intimité avec un lieu, se faire accepter de lui  prend souvent des années, des décennies même. Pourtant, il arrive que des villes s’offrent à nous plus facilement que d’autres, et c’est là tout leur mystère. La marche, la déambulation, la flânerie amoureuse, sont les armes hautement pacifiques de cette cour empressée que je m’autorise à leur faire, me coulant dans leurs lois intimes, leur haleine, leur respiration. Comme l’écrit Gracq, encore lui, chaque ville a sa « hauteur de regard ».


Je l’ai déjà dit, pour moi, trois choses nous sauvent des basses contingences du monde : le temps, l’espace et le silence. C’est exactement à quoi la marche permet d’accéder. Même dans une de ces « villes tentaculaires » au vacarme assourdissant que j’eus l’occasion de sillonner, le silence était là. Silence intérieur qui vaut largement tous les autres et même sans doute davantage. 


Je ne suis pas ce qui m’est arrivé, je suis ce que je choisis de devenir. (Jung)


« En marchant, tout redevient possible, on redécouvre le sens de l’horizon. Ce qui manque aujourd’hui, c’est le sens de l’horizon : tout est à plat. Labyrinthique, infini, mais à plat. On surfe, on glisse, mais on reste à la surface, une surface sans profondeur, désespérément. Le réseau n’a pas d’horizon », dit encore Frédéric Gros.


Jean Follain écrit de Charles-Albert Cingria qu’il aimait manger – comme marcher, sans doute – avec « une lenteur orchestrée qui fait durer le temps ». Une lenteur orchestrée qui fait durer le temps : ne tient-on pas là une merveilleuse définition de la marche ? Oui, la marche est un fastueux déploiement de lenteur et de silence. Lenteur pour soi, silence en soi. Et comme elle nous l’enseigne souverainement : les trois seuls vrais luxes du monde, où superflu et vanité pullulent, sont le temps, l’espace et le silence. Le reste n’est que fumées.


Seuls se félicitent d’être arrivés ceux qui se savent incapables d’aller plus loin. (Amin Maalouf)


Mon pied droit est jaloux de mon pied gauche. Quand l’un avance, l’autre veut le dépasser. Et moi, comme un imbécile, je marche… (Raymond Devos)


« Il était revenu de tout, sans doute pour n’y être jamais allé... », pourrait-on dire d’un être blasé. Rien de plus désastreux que cette banalisation qui, de fait, renvoie Homo sapiens à sa condition. Où que nous allions, ce ne sera jamais que nous-même que nous finirons par trouver… Marcher, c’est par essence dire, par la mise en mode ambulatoire, que l’on n’est pas blasé, qu’il y a toujours quelque chose qui nous attire, nous attend derrière telle colline toscane, telle crête alpine ou telle échancrure de la côte bretonne. Comme nous y exhorte Béatrice Commengé, il faut « voyager vers des noms magnifiques », des lieux magnifiques, des visages magnifiques, pour, justement, ne pas en revenir, se laisser capturer par eux, par ce que l’on pourrait appeler la grâce.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 


 

samedi 29 mai 2021

[Tudoret, Patrick] La gloire et la cendre : l'ultime victoire de Napoléon

 






Coup de coeur 💓💓

 

Titre : La gloire et la cendre.
            L'ultime victoire de Napoléon

Auteur : Patrick TUDORET

Editeur : Les Belles Lettres

Année de parution : 2021

Pages : 228

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Que se passe-t-il ce 15 décembre 1840 où les « cendres » de Napoléon Ier sont transportées, en grande pompe, de Courbevoie jusqu’à l’hôtel des Invalides ?
En dépit d’un froid sibérien, une véritable marée humaine — plus d’un million de personnes, dont Hugo, Balzac, Gautier et tellement d’autres —, vient rendre hommage à la dépouille d’un empereur déchu, mort dix-neuf ans plus tôt sur une île anglaise perdue, hostile, battue par les vents.
Quelques mois auparavant, La Belle-Poule appareillait à Toulon, sous le commandement du prince de Joinville, fils du roi Louis-Philippe, et c’était le début d’une incroyable et bouleversante épopée, de la dernière campagne du grand exilé de Sainte-Hélène. Ce sera son ultime victoire…

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Patrick Tudoret, docteur en science politique de l’université Paris I Panthéon-Sorbonne, est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages et de pièces de théâtre, dont La Gloire et la cendre, adaptée et jouée à Paris, en province et au festival d’Avignon. Ses livres — romans, essais… —, lui ont valu un certain nombre de prix dont le Grand Prix de la Critique, et le Prix des Grands Espaces. Il a également publié aux Belles Lettres Fromentin, le roman d'une vie (2018), récompensé en 2019 du Prix Brantôme de la Biographie historique.

 

Avis :

Dix-neuf ans après la mort de l’empereur déchu sur l’île de Sainte-Hélène, la dépouille mortuaire de Napoléon 1er est finalement rapatriée en France pour être inhumée aux Invalides le 15 décembre 1840. Plus d’un million de personnes, soit l’équivalent de toute la population du Paris de l’époque, se masse le long de l’impressionnant cortège qui traverse la capitale transie par un froid sibérien. Ce jour-là, en ce qui sonne comme une ultime victoire de l’illustre exilé, s’achève en grande pompe l’extraordinaire expédition partie de Toulon près de six mois plus tôt pour assurer le « retour des Cendres », et s’ouvre l’éternité de la gloire et du mythe…

Imprégné d’une abondante et sérieuse documentation qui lui permet une totale exactitude historique, Patrick Tudoret réussit à nous immerger dans une narration aux allures de reportage sur le vif, qui, en investissant le regard de la population parisienne et en s’assortissant des commentaires des personnages de l’époque – politiques, peintres ou écrivains, en tête desquels l’intarissable Hugo, mais aussi Balzac, Gautier, Lamartine, Chateaubriand… -, crée la sensation de vivre de l’intérieur cette froide et grandiose journée de 1840. A la plongée au plus près des événements répond une mise en perspective historique qui éclaire toute leur portée. Destiné à redorer l’image de la Monarchie de Juillet, le retour des Cendres s’avère un échec politique pour le roi Louis-Philippe et le gouvernement d’Adolphe Thiers, mais un magistral dernier coup d’éclat pour un Napoléon définitivement entré dans la légende.

Tandis que l’intérêt du lecteur rebondit de page en page, au fil de détails qui n’en finissent pas de surprendre, affleure aussi l’émotion, celle qui étreint le peuple de Paris et, en particulier, les plus humbles des vétérans. Mais c’est aussi le sourire aux lèvres que, décidément séduit, le lecteur se délecte de ce texte plein d’humour et d’esprit.

Aussi passionnant qu’étonnant, parfois bouleversant mais souvent drôle, ce récit d’une grande exactitude historique et d’une érudition sans apprêt coule avec la fluidité d’un roman, nous laissant songeurs face à tant d’incroyable théâtralité de l’Histoire et d’imprévisible puissance des ressorts de la gloire. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Napoléon, parangon du grand homme au sens hégélien du mot, cela ne fait aucun doute. Personne,  pas même son pire contempteur, ne pourrait lui contester ce statut. Grand homme de guerre, grand stratège, grand conquérant, grand esprit (même Germaine de Staël, son ennemie la plus acharnée sans doute, le concédait : « Chaque fois que je l’entendais parler, j’étais frappée de sa supériorité »), grand administrateur. Grand despote aussi et grand sacrificateur de vies humaines… Mais avant tout, ne fut-il pas un grand communicant, capable d’édifier son propre mythe à coups de géniales proclamations, de gazettes calibrées pour l’exaltation de sa gloire, d’art officiel voué à la promotion de son image, capable aussi de sculpter sa propre statue jusqu’à la veille de sa mort en dictant ses pensées à quelques évangélistes zélés ?

Affermir son pouvoir en consolidant celui du roi, c’est bien l’ambition de Thiers. Il lui faut pour cela gagner les coeurs bonapartistes, mais aussi ceux des républicains nostalgiques d’un ordre jacobin incarné naguère par un certain… Bonaparte. Accaparer symboliquement le pouvoir et le prestige de l’Empereur, mais aussi détourner l’opinion des sujets qui fâchent en faisant revenir ses cendres, voilà qui semble jouable et qu’il plaide auprès de son souverain. Outre qu’elle couperait l’herbe sous le pied de l’opposition bonapartiste, l’opération constituerait aussi un habile écran de fumée pour masquer les difficultés extérieures du pays et l’enlisement politique d’un régime atone et sans envergure.

C’est bien à une opération symbolique que vont se livrer le roi et son ministre, à une entreprise de réconciliation nationale. Rapatrier les restes de Napoléon et les conduire à leur dernier tombeau dans une procession comme les empereurs romains en auraient rêvé, c’est permettre à tous les Français de communier dans une même ferveur, autour d’un même symbole, ferment de l’unité nationale.

Dans un exercice assez fastidieux, j’ai relevé à Paris au moins cent soixante noms de rues, de boulevards, d’avenues, de squares ou de places qui font référence à Napoléon, au Consulat ou au premier Empire. Sans doute quelques généraux un peu plus obscurs que les autres m’auront-ils échappé.

Mme de Staël : « La gloire est le deuil éclatant du bonheur ».
 
Arthur Wellesley, duc de Wellington, est au fond le seul à avoir vraiment vaincu Napoléon sur un champ de bataille, mais à deux contre un ou presque et avec l’aide de Blücher. La revanche de l’histoire prendra la forme du plus terrible des venins : une véritable fascination du vainqueur pour le vaincu… Wellington, dit-on, passa des heures à méditer en silence devant le portrait de l’Empereur et n’eut de cesse qu’il n’eût créé le premier musée au monde qui lui fût presque entièrement consacré… Il ira jusqu’à se mettre en ménage avec la Grassini, cantatrice aussi célèbre pour sa voix que pour sa liaison avec son grand adversaire. Et l’historien Frédéric Masson de commenter, avec un rien de fiel : « Il a comme une folie de manger les restes de Napoléon... »

Fulgurante destinée que celui qui fut général de brigade à vingt-quatre ans, de division à vingt-six, général en chef de l’armée d’Italie un an plus tard, Premier consul à trente, empereur à trente-cinq pour achever son vol à quarante-six ans et mourir à cinquante et un. A cet âge, Alexandre avait conquis un monde, mais était mort depuis vingt ans, César, lui, avait à peine franchi le Rubicon et n’était pas encore César… Fulgurantes destinées de tous ces généraux, déjà aux commandes de l’armée à vingt-cinq ans à peine. Ils sont souvent morts avant la trentaine : Hoche, Marceau, Desaix… « Un hussard qui n’est pas mort à trente ans n’est qu’un jean-foutre », disait, d’ailleurs, le général Lasalle à ses troupes d’élite.

Une chose est sûre, Paris aura connu bien peu d’événements cérémoniels de la dimension du retour des Cendres : les funérailles de Victor Hugo, peut-être (deux millions de personnes défileront dans « son » avenue), et le défilé triomphal du général de Gaulle sur les Champs-Elysées à la Libération de Paris. Sic transit, aujourd’hui, le seul motif capable de mobiliser de telles foules serait sportif, comme la victoire de la France à la Coupe du monde de football de 1998…

Napoléon n’est jamais aussi grand qu’à l’heure de son déclin et même à son couchant. C’est là que se bâtit sa gloire, c’est là que se trame sa légende. Plus le « héros » est à terre, plus sont grandes les chances de son salut.

 

Du même auteur sur ce blog :


 


 


 

jeudi 27 août 2020

Interview de Patrick Tudoret, à propos de son dernier roman, Juliette, sorti en janvier 2020

 

 

Bonjour Patrick Tudoret. Vous avez publié en début d’année votre dernier roman, Juliette, chroniqué sur ce blog.

 

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ce livre consacré à Juliette Drouet ?

Ce moment auquel j’ai vraiment découvert Victor Hugo et l’exceptionnelle histoire d’amour de plus d’un demi-siècle qu’il vécut avec elle. Dois-je préciser que cela remonte à plus de trente ans ? Je dois à la vérité de dire que c’est par mon père, fin lettré, et inconditionnel de Hugo, que j’ai découvert les arcanes de son exceptionnel destin. 

 

Votre rédaction s’est nourrie d’une importante documentation. Pouvez-vous nous parler de votre travail d’imprégnation ?

Imprégnation est le mot juste. Documentation il y a eu, bien sûr, pour une matière aussi importante que leur vie et ce XIXème siècle si fécond en événements, en bouleversements. Mais, mes lectures sur le sujet se sont échelonnées sur plusieurs décennies, à mesure que germait en moi l’idée d’en faire un livre un jour. Aussi, oui, c’est à une lente et profonde imprégnation que je me suis voué pendant tout ce temps. De sorte que lorsque je me suis mis à l’écriture proprement dite, les choses étaient déjà bien calées. Je n’ai eu, en fait, qu’à vérifier la chronologie pour éviter tout anachronisme, fût-il véniel. 

 

Comment s'est formée l’idée de la narration à la première personne, comme si vous vous glissiez dans la tête et le coeur de Juliette ?

Faire parler Juliette, écrire un vrai roman, mais faire entendre sa voix sous la forme de mémoires apocryphes, de souvenirs, privilégiant le « je » de la narratrice, était le meilleur moyen de rendre justice à la femme magnifique qu’elle fut, une façon de lui rendre hommage, mais aussi de la sortir des clichés simplistes auxquels on l’a parfois cantonnée (la « vestale » soumise du grantécrivain…) Cette forme narrative s’est donc très vite imposée. Me glisser, en effet, dans sa tête et son coeur était un pari assez exaltant et j’ai éprouvé une énorme volupté à le faire. Je dois dire qu’un certain nombre d’amies proches, romancières ou non, n’ont cessé de m’encourager dans ce sens et cela m’a aidé.


L’Histoire ne connaît principalement Juliette Drouet qu’à travers Victor Hugo. Au contraire, votre livre nous fait percevoir le grand homme au travers de Juliette. Qu’est-ce qui vous intéresse dans ce jeu entre l’ombre et la lumière ?

Il y a, évidemment, de très nombreux livres dont l’« ogre » Hugo est le sujet. Un de plus eût présenté assez peu d’intérêt. Dans une approche radicalement opposée, j’ai donc voulu le peindre à travers le regard amoureux, mais acéré, de Juliette, tel qu’en lui-même, avec ses immenses vertus, mais aussi ses manquements, sans complaisance aucune. Il fut, on le sait le grand, l’immense amour de Juliette, et un amour largement partagé, mais quand elle fut d’une fidélité sans faille, il donna de « jolis » coups de canif dans le contrat… Il était grand, mais aussi capable - pour oser cet oxymore - d’une grande petitesse… Juliette en souffrit, mais ne trahit jamais les choix qu’elle avait faits en femme libre. Elle mourut dans ses bras en 1883 et il lui prouva jusqu’à la fin qu’elle était la femme de sa vie.


Il faut une grande force de tempérament en même temps qu’une bonne dose d’abnégation pour s’attacher et accompagner un homme tel que Victor Hugo. Finalement, la vie de Juliette ne tient-elle pas toute entière dans la phrase que vous citez : « Qui a dit que la gloire est le deuil éclatant du bonheur ? »

« La gloire est le deuil éclatant du bonheur. » Ce bien joli mot de Madame de Staël, me semblait parfaitement exprimer l’état d’esprit de Juliette repensant à sa vie écoulée. Elle fut heureuse avec Hugo, heureuse comme peu d’Etres ont pu l’être, connaissant un amour absolu, éclatant, douloureux parfois, mais durable. Toutefois, comme vous le dites, partager le destin d’un « monstre » comme lui, très porté sur l’hybris, la démesure, immense écrivain, homme politique influent, défenseur de causes d’avant-garde (l’abolition de la peine de mort, l’abolition de l’esclavage, la liberté d’expression etc.) ne fut pas une sinécure. Sans doute, et je le lui fais dire, eût-elle préféré un peu moins de gloire – qui, trop souvent, la privait de sa présence – et plus encore de ces heures lumineuses passées avec lui.


La beauté de votre écriture traduit à merveille l’élégance de votre personnage. Est-il si naturel d’épouser le style d’une femme d’un autre siècle ?

Merci ! Cette appréciation me touche. A deux titres au moins : d’abord, j’ai toujours mis un point d’honneur à soigner la forme de mes livres - autant mes essais que mes romans - cet apport si crucial du style tel que le prônait, par exemple, ce grand écrivain mâtiné d’un grand professeur de littérature que fut Vladimir Nabokov. Ensuite, pour ce livre particulièrement, le style que je devais donner à Juliette devait être soigné, bien dans son siècle avec de voluptueuses concessions à l’imparfait du subjonctif, par exemple, mais aussi proche de la manière pleine de fantaisie, de finesse, d’humour, qu’elle avait de manier la plume. Il suffit de lire ses lettres ou ses récits de voyage pour voir que, sans jamais se piquer de « littérature », elle avait un réel talent. Les magnifiques retours que me vaut ce livre, notamment de lectrices, me disent que j’ai eu raison - je le dis le plus humblement du monde - de tenter ce pari.


En conclusion, qu’auriez-vous aimé que Juliette pense de votre livre ?

Je serais extrêmement flatté et heureux qu’elle me dise que ce roman lui ressemble. Outre le fait qu’elle était très belle, qu’elle eut beaucoup d’admirateurs en son temps, l’humour, l’ironie, qui étaient essentiels pour elle - elle n’hésitait pas à dire parfois ses quatre vérités à Hugo quand tant d’autres voyaient un oracle dans tout ce qu’il disait - sont chez eux dans ce livre. Enfin, il faut que je vous l’avoue, mais cela se sent dans mes mots : j’ai toujours été amoureux d’elle… Alors, une lettre d’elle, un jour… peut-être…


Merci Patrick Tudoret d’avoir répondu à mes questions.



Retrouvez ici ma chronique de Juliette.

 

samedi 18 juillet 2020

[Tudoret, Patrick] Juliette






J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Juliette

Auteur : Patrick TUDORET

Editeur : Tallandier

Année de parution : 2020

Pages : 272

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

« Je suis née dans la nuit du 16 au 17 février 1833 à Paris… à l’âge de vingt-six ans. Toutes les années écoulées n’avaient pas compté, ne pouvaient pas compter. Je ne puis, en y repensant, réprimer un ébranlement de tout mon être, un frémissement de chaque parcelle de ma peau comme en ce temps béni où il la caressait de ses mains. »
Un roman bouleversant, palpitant, celui d’un amour fou, de deux destins hors normes – Victor Hugo et Juliette Drouet – où, dans un style flamboyant, l’auteur épouse la plume de Juliette et rend un fervent hommage à sa liberté d’esprit.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Docteur en science politique, Patrick Tudoret est l’auteur d’une quinzaine de livres et de pièces de théâtre. Son roman L’Homme qui fuyait le Nobel (2015) a connu un vif succès et obtenu le prix Claude Farrère et le prix des Grands Espaces.

 

Avis :

Au soir de sa vie, affaiblie mais lucide, Juliette Drouet se remémore ce que fut son existence, toute entière absorbée par sa profonde passion pour un homme marié d’une stature exceptionnelle : Victor Hugo.

Au fil des souvenirs de Juliette, à peine romancés à partir d’une solide documentation, l’auteur retrace la biographie de cette orpheline qui perça au théâtre et y rencontra, à vingt-six ans, celui qui allait bouleverser toute sa vie. Le récit, tout de tendresse et de nostalgie, sert de miroir au propre parcours de Victor Hugo, dont l’ombre omniprésente domine tout le texte. Aux côtés de cet homme si brillant et si puissant, Juliette apparaît comme une femme de caractère, remarquable d’indépendance d’esprit, de courage et de dignité, que la propre épouse de Victor, Adèle, finit par prendre en estime.

Patrick Tudoret insuffle une profonde humanité à cette restitution, en même temps d’une grande fidélité historique. Son style, d’une parfaite élégance, accompagne à merveille les mille variations de l’intime, qui nous font découvrir sous un angle étrangement proche, la compagne d'un homme dont le génie, en tout point inégalable, n’en finit pas d’impressionner.

Touchantes et brillamment abouties, ces mémoires apocryphes réussissent le tour de force, par la beauté et la maîtrise de leur écriture, de ne pas déparer l’esprit et l’élégance de celle qui sut s’attacher le plus grand homme de son siècle. (4/5)

 

Citations :

La nuit est tombée d’un coup sec comme la lame d’une guillotine. L’automne est là qui, un instant, a lesté le ciel de longues guipures jaunes, mais soudain, elle a tout mangé. Et c’est une pluie lourde qui, maintenant, bat les volets, cingle les tuiles à les faire chanter dans une douce torture, comme elle le fait dans ces îles qui me sont si chères.

Après les épisodes les plus rudes, jour après jour, au compte-gouttes, la vie revenait en nous. L’être humain est-il fol ou sage à ce point que ses pires blessures cèdent toujours au temps ? L’amour le commande. L’amour l’exige. Un amour n’en remplace pas un autre, il permet d’y survivre.

L’enfer est plein de cette pauvre conviction que l’homme est bon naturellement. J’ai connu deux révolutions, la Commune, des guerres, des massacres, des assassinats, les convulsions sanglantes de l’histoire, et à chaque fois j’ai vu le pire se déchaîner en lui. Puisse, un jour, Dieu nous épargner de tels fléaux.

En parcourant ces pages, je me dis que ma vie a passé comme un songe, laissant dans son sillage une foule de regrets. Je sais que c’est égoïste, mais pour Victor, j’eusse aimé un peu moins d’éclat et un peu plus de présence à mes côtés pendant toutes ces années où je n’ai fait que l’attendre. Qui a dit que la gloire est le deuil éclatant du bonheur ?

 

 

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