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dimanche 23 août 2026

Critique : "La dynamique de l'oeuf" de Céline Curiol | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "La dynamique de l'oeuf" de Céline Curiol


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La dynamique de l'oeuf

Auteur : Céline CURIOL

Parution : 2026 (Actes Sud)

Pages : 416

Accès au livre : ISBN 9782330216290  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Ancienne étudiante en philosophie exerçant l’étrange métier de peintre sur cailloux, Léna traverse une période de dépression à la suite du départ de Noé, l’homme avec qui elle espérait fonder une famille. Lors d’une mission artistique dans le mystérieux château de K., elle fera deux rencontres décisives à travers lesquelles elle tentera de guérir ses blessures : l’une avec le roman d’une écrivaine disparue, Féline Furiol, dont le destin rappelle celui de notre héroïne nullipare ; l’autre avec un animal qui la fascine : une poule, prénommée Gilda, dont l’unique activité est de couver ses œufs…
Portrait d’une femme en crise s’interrogeant sur ce qu’elle appelle sa “nature morte”, La Dynamique de l’œuf est aussi une enquête érudite et loufoque sur la figure de la poule dans tous ses états. En convoquant la science et la philosophie, l’art contemporain et la littérature – on y croise l’œuf de Brancusi, le poulet de Ron Mueck, John Berger ou Anna Tsing –, Céline Curiol donne le roman iconoclaste et féministe d’une héroïne qui cherche des réponses sur la maternité et l’origine de la vie en explorant le paradoxe millénaire de la poule et de l’œuf.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Céline Curiol est romancière et essayiste. Diplômée de l'École nationale supérieure des techniques avancées puis journaliste pendant une dizaine d'années à l'étranger, elle enseigne aujourd'hui l'écriture et la communication dans plusieurs grandes écoles. Elle a été pensionnaire à la Villa Médicis en 2023/2024.
Elle est l’auteure de romans et essais dont Voix sans issue (2005), Permission (2007), Exil intermédiaire (2009), L'Ardeur des pierres (2012), Un quinze août à Paris. Histoire d'une dépression (2014), Les Vieux ne pleurent jamais (2016), Les Lois de l'ascension (2021) et Prendre la tangente (2022) parus chez Actes Sud. Elle a traduit plusieurs textes de Paul Auster (Ici et Maintenant, La Pipe d’Oppen). 

 

Avis :

Ingénieur de formation, longtemps journaliste à New York avant de se consacrer à l’enseignement et à l’écriture, Céline Curiol s’empare du vieux paradoxe de l’oeuf et de la poule pour conduire une réflexion originale, érudite et volontiers fantasque sur l’origine, la maternité empêchée et la création. Ce surprenant assemblage de savoirs hétérogènes, d’observations concrètes et d’expériences intimes déroule une série de digressions philosophiques, scientifiques et artistiques qui donnent naissance à un texte d’une brillante cohésion, à la croisée de l’enquête, de la fable, de l’essai et du récit de réparation, centré sur une artiste pleinement consciente qu’elle ne sera jamais mère.

Peintre discrète fragilisée par une rupture, Léna accepte de se rendre dans un château isolé pour y reproduire une fresque Renaissance. Cette mission, en apparence technique, lui réserve une suite de situations inattendues qui l’éloignent de ses repères habituels. Dans ce lieu retiré, aux mains de deux vieux propriétaires lunatiques difficiles à cerner, son esprit se trouve bientôt aimanté par l’obstination de Gilda, une poule qui, en écho à sa propre nulliparité, continue de couver des œufs non fécondés. Dès lors, tout autour devient prétexte à une divagation intérieure qui, partant du concept de l’oeuf, laisse éclore des pensées restées longtemps informulées et, d’expérimentations diverses en réflexions alimentées par la bibliothèque et la conversation, tant érudite que loufoquement poétique, de ses hôtes, fait évoluer ses interrogations et ouvre de nouvelles perspectives.

L’aspect le plus jubilatoire du roman réside sans doute dans l’introduction du livre de chevet de Léna, signé par Féline Furiol, avatar transparent de Céline Curiol. En faisant lire à son personnage un texte qui reprend sa propre voix, l’auteur installe un jeu de miroirs qui rejoue la logique de la poule et de l’oeuf jusque dans la structure du récit. Avec une Léna à la fois lectrice et protagoniste, la pensée dont on ne sait plus si elle émane de la romancière ou de sa créature s’inscrit elle‑même dans une contradiction performative, prolongeant dans la forme la thématique centrale de l’indécidable. Cette façon de placer Léna à la fois du côté de l’oeuf et de la poule fait du paradoxe de l’origine le principe constitutif du livre, transformant une question théorique en expérience sensible. Loin d’un simple jeu conceptuel, cette indécision régit la dynamique de l'ouvrage, irriguant la pensée de Léna, structurant ses associations mentales et imposant une logique digressive qui n’est jamais gratuite. Cette femme qui, ne pouvant donner la vie, se heurte à l’énigme de sa « nature morte », finit par trouver, dans son questionnement sans issue, une sorte de moteur intérieur, un cadre au manque et au non‑accomplissement.

Inlassable dans son besoin de sens, Léna explore tous les savoirs auxquels la conduit son obsession. Philosophie, biologie, création artistique ou anecdotes personnelles : ces matériaux disparates s’amalgament en une construction éclatée, chaque ajout semblant venir éprouver la solidité du précédent. Ainsi s’affine sa compréhension, dans une narration qui restitue une pensée en mouvement, avec ses détours, ses hésitations et ses reprises – une dynamique intérieure qui relève moins de la psychologie que d’un affinement du regard. Le cadre même de son séjour joue un rôle essentiel. L’isolement, l’imprévisibilité des hôtes et le travail sur la fresque contribuent à un environnement légèrement décalé, propice à l’émergence de micro‑événements. Point n’est besoin ici de péripéties : tout repose sur les variations de perception, dans un travail sur la nuance, l’inflexion et le détail qui déplace une idée. Moins un symbole qu’un point de friction entre le réel et l’intime, la poule Gilda est l’élément qui oblige Léna à regarder autrement ce qu’elle croyait avoir réglé. La réflexion sur la maternité empêchée mûrit sans aucun discours direct, la nulliparité colorant la pensée, infléchissant le comportement et rendant saillants certains détails plutôt que d'autres. Ainsi se réoriente une vie, sans rupture spectaculaire, par une sorte de maturation lente mais tenace, qui trouve partout ses résonances. 

Érudit mais accessible, profondément original, fantaisiste et souvent drôle, ce livre, qui mêle souvenirs, digressions encyclopédiques, références artistiques et scientifiques avec la fausse spontanéité d’un jardin anglais, cache dans le joyeux désordre de sa pensée en mouvement une construction très étudiée, chaque tesselle du récit placée avec minutie. Cette architecture virtuose, où la richesse des savoirs se fond dans l’élan vital de la narration, sert d’écrin à une exploration de l’intime qui avance sans bruit, au gré des modulations du réel et des déplacements imperceptibles de la conscience, jusqu’à l’éveil d’un féminisme discret autour du mythe de la maternité. Par sa manière d’articuler une forme hybride – libre en apparence, rigoureusement pensée dans son agencement –, le livre fait écho à l’esthétique du Chimère de Julie Wolkenstein, et trouve aussi une résonance plus lointaine avec le Moon Tiger de Penelope Lively, partageant cette façon de laisser le récit se déployer par fragments, autour d’un noyau intime qu’on ne perçoit qu’au travers d’un halo. (4/5)

 

Citations : 

Nous, humains, qui ne percevons pas même notre propre croissance, peinons à éprouver cette lenteur qui génère le résultat sensible d’une modification insensible. Et c’est cela, je crois, que je cherche en peignant : un geste incarné au point d’en paraître involontaire…


Pour ma défense, je dois dire qu’il m’a toujours été difficile de considérer les mots comme de justes signes : dès leur esquisse, ils se gorgent de sons, de tonalités, s’enrobent de textures et de dimensions, déploient gorges et défilés, champs de force et sensualités, se remplissent de reliefs, reflets, revers, acquérant une matérialité qui me fait confondre leur corps avec le mien, et qui les rend impropres, quand ils empruntent ma voix, à une communication exempte de doute et de désir. Toujours, mes mots s’amassent autour d’une présence qui cherche à me ressembler à l’instant où elle prétend me rassembler.


Ainsi s’éteignit mon courage. Puisque je n’atteindrais jamais les sommets, mieux valait ne pas me lancer dans une aventure d’écriture qui allait m’épuiser : j’avais si peur de paraître médiocre. Et comme on le sait, c’est la croyance en ses propres potentiels qui fonde la volonté. Ne pas croire, c’est déjà donner raison à la défaite pour ne citer que James.


Nous aurions pu nous installer à la terrasse d’un café, je l’avais proposé mais il avait dit, c’est mieux là, et j’avais obtempéré sans insister, posant le premier d’une longue série d’assentiments, un précédent dont le pli trop vite pris ne deviendrait manifeste que lorsqu’il serait par trop préjudiciable. La formule de toute relation intime se détermine en quelques heures, voire journées, d’une façon plus immédiate et subreptice que nos consciences, avides de maîtrise, ne l’admettent. Je sais aujourd’hui que s’instaurent, entre deux personnes, des modes de décision et de discussion, des tempos et des prédominances le plus souvent invariables. C’est le long de ces lignes de force tracées d’emblée que la relation se déploie ; et c’est aux positionnements que chacun consent à y adopter que celle-ci tiendra. À peine dissipé le sentiment de découverte, déjà des modalités d’exécution s’imposent.


Le kitsch, c’est ce qui fait semblant d’être autre chose que ce qu’il est en réalité. Telle cette phrase, qui fait semblant d’être mienne, alors qu’elle est en réalité celle de Nikolin rapportée par Ida inventée par Olga Tokarczuk dont il me plaît toujours de relire l’extrapolation – ou est-ce celle d’Ida ou celle de Nikolin ? – sur l’amour, sans doute parce qu’elle me console. Tout amour tient du kitsch. Il n’existe pas de nouvelles formes pour exprimer l’amour, car elles ont toutes été utilisées un nombre incalculable de fois. Et parce qu’il n’y a pas de nouvelle forme, il n’y a donc pas d’amour.


Chez les mammifères, les symbiotes d’origine microbienne sont acquis au moment de la naissance, lors du passage par le vagin, puis par contact des muqueuses entre mère et petit. Contrairement à ce qui s’est longtemps enseigné, le patrimoine génétique contenu dans l’ADN des cellules eucaryotes n’est pas le seul à être transmis de génération en génération : le génome des symbiotes l’est aussi. De sorte qu’il intervient encore dans le développement et le fonctionnement des petits de l’hôte !
De fait, selon Margulis, il n’existe, d’un point de vue biologique, aucune entité autonome, circonscrite, qui pourrait a priori servir de support à un self (soi) autonome. Le sujet est dynamique et dépend du contexte40, d’alliances à d’autres espèces qui, s’incorporant à lui, en modifie la substance même. L’œuf amorce la question de l’individualité et de ses limites. Interroger l’œuf, c’est interroger les contradictions inhérentes à toute existence pensée comme propre – intouchable et intouchée… Car l’œuf est inclusion et altérité – inclusion dans une lignée et altérité issue d’une hérédité. C’est la condition indispensable à la vie : l’immersion dans un corps autre qui ne le soit pas tout à fait – l’œuf et la poule entretenant un rapport d’endosymbiose temporaire…”
 
 
C’est penser qui me vient à l’esprit mais je ne suis pas dupe. Le verbe fait partie de ces façons de parler, taillées comme des voussoirs qui finissent par imposer des arcs de démarcation dont l’élancement retombe souvent assez loin de la vérité, voire s’empâte en grossiers abus de langage. Il faudrait d’abord établir si penser convient à une poule ou, à l’inverse, savoir quels processus désigneraient penser chez cet être vivant – peut-il désigner autre chose qu’un enchaînement de signaux perceptifs et d’actions, soutenus par des séries de réactions chimiques et électriques ?


La signification surgit des écarts ; c’est de cette façon que le langage vit quand d’entre les mots jaillit sa portée phénoménale. Si j’ai abandonné l’écriture, c’est à cause de cela, je crois. À cause de la difficulté à écrire dans une langue commune qui soit aussi langage singulier.


L’œuf a la particularité de ne pouvoir être recollé, réparé ou remisé. Brisé, il l’est une fois pour toutes. Un avertissement quant à la fragilité de tout ce qui se veut vivant. Une personnification de l’irréversibilité.


Raccrochant, dépitée, je me suis rappelé que Diderot, déjà en son temps, avait émis une troublante hypothèse : la morale que nous appliquions aux animaux dépendait d’un rapport de taille. C’est dire qu’étant plus petit, le poussin, plus que le cheval par exemple, pouvait être tué avec moins de scrupules… et la fourmi, avec très peu ! La morale, ainsi posée, devenait affaire de perceptions sensorielles (…)


A six ou sept ans, il va sans dire, m’était inconnue l’existence des poules ménagères, ces femmes dévolues à une domesticité sanctifiée auprès d’un homme auquel elles se sont liées par amour ou nécessité pécuniaire, quand bien même les deux ne concordent pas au sein de l’institution du mariage. Dès lors, l’homme voit, dans sa poule ménagère, un élément essentiel au rythme de ses journées, de son existence même, indispensable au maintien d’une routine concrète et tranquille, différant en cela, et de façon fondamentale, des dindes passagères, rencontrées et baisées de façon sporadique et joyeuse, car, ainsi que tout bon catholique le sait, la dinde représente l’exceptionnel – Noël ! –, un hors-d’œuvre hors-cadre qui dès lors qu’il prend une allure trop régulière ou familière doit être quitté. À cause d’une législation qui interdit, en Europe, la polygamie, toute dinde ne peut donc que rarement accéder au statut de poule.


Souvent, ce sont les plus austères qui, lorsqu’ils s’autorisent enfin à parler, livrent trop bien ficelé un drame qu’accompagne un lourd échafaudage d’affreuses fatalités, se condamnant à demeurer l’esclave des représentations que l’on se fera dès lors d’eux.


Une duplication artificielle, une vulgaire reproduction réalisée par une artisane-ouvrière, une copiste-néophyte mais ceci, je ne le dis pas. Pourtant, si jamais je n’ai voulu me qualifier d’artiste, c’est au cours de cette dernière semaine que je me suis sentie le devenir, prête à le revendiquer pour la première fois de ma vie. Mais voilà, j’ai perdu mon grand œuvre ! Tout ce que j’en conserverai est une certitude, aussi indéfectible pour l’heure que mon souffle : toute artiste ne cherche à reproduire que ce qu’elle se sent capable de travestir.


All art is still life. Quelqu’un, sur un autre continent, l’avait un jour proclamé. À moins que c’eût été Féline Furiol – mais je ne vois pas pourquoi elle se serait exprimée en anglais. Tout art n’est que vie immobile ; tout art n’est que nature morte, si l’on considère qu’une œuvre, dès lors qu’elle est achevée, n’évolue plus. 
 
 
Au moins, j’espère que vous aurez compris, Léna : la naissance des monstres n’est pas imputable à la nature. Dans le monde des hommes, les dérives, dès lors qu’elles sont perçues comme telles, prennent une dimension morale, contraire à cette nature. Alors la culpabilité échoit à celui ou celle qui ne ressemble pas au reste, non conforme à ce que l’on a l’habitude d’estimer courant, acceptable. Toujours ce que l’on ne reconnaît pas devient coupable. Aussi, l’humanité a fini par concevoir que seul l’anéantissement des monstres garantirait l’harmonie du monde… 

 

Vous aimerez aussi : 

 
WOLKENSTEIN Julie : Chimère
LIVELY Penelope : Moon Tiger 
 

 

 

mardi 26 mai 2026

Critique : "Comme en amour" de Alice Ferney | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Comme en amour" de Alice Ferney



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Comme en amour

Auteur : Alice FERNEY

Parution : 2025 (Actes Sud)

Pages : 240

Accès au livre : ISBN 9782330209254  
                           en librairie

 

   

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Comment naît l’amitié ? Par quelles étapes passe-t-elle pour croître et s’affermir ? Qu’est-ce qui peut la détruire ? Que tolère-t-on de ses amis ? Peut-on rester indifférent à leurs goûts, à leurs idées politiques, à la manière dont ils traitent les autres ? Comment l’amitié s’accommode-t-elle des élans amoureux ? Et une femme peut-elle être l’amie d’un séducteur ?

Pour le savoir, Alice Ferney livre un homme et une femme à une rencontre. Marianne, vive et franche, styliste renommée, ancrée dans sa famille. Cyril, secret, caustique, célibataire et séduisant, chroniqueur de la vie artistique. À la faveur d’une interview, leur complicité est immédiate. Bientôt ils se parlent tous les jours. Leur conversation devient libre et intime. Dans le “tourbillon de la vie”, chacun tour à tour écoute, réconforte, propose son aide, mais quand viennent les grandes décisions, chacun n’a-t-il pas aussi son domaine réservé ?

En quarante chapitres enlevés, aussi dialogués que le lien qu’ils explorent, Alice Ferney souligne les formes, la valeur et la fragilité de l’amitié entre homme et femme. Vingt-cinq ans après La Conversation amoureuse, elle écrit une conversation amicale, comme le second volet d’un diptyque dans lequel la parole crée la relation. Parce qu’en amitié comme en amour, on se parle, d’abord et toujours.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Alice Ferney est née en 1961 à Paris, où elle réside aujourd’hui. Elle a publié treize romans, tous aux éditions Actes Sud, dont Grâce et dénuement, L’Élégance des veuves (adapté au cinéma sous le titre Éternité par Tran Anh Hung), La Conversation amoureuse, immense succès de librairie et traduit dans une dizaine de langues, ou Les Bourgeois, prix Historia du roman historique.

 

 

Avis :

Vingt-cinq ans après La Conversation amoureuse, ce roman se présente comme son contrepoint : une histoire qui met cette fois l’amitié au coeur du récit, et non le désir. Alice Ferney reprend la dynamique de l’échange intime, mais elle la transpose dans un registre tout aussi riche et nuancé, là où l’attachement se tisse dans la parole, la complicité et la confiance plutôt que dans le corps. À travers une relation qui, nourrie de confidences et de silences, gagne peu à peu en intensité jusqu’à se transformer en dilemme, le texte explore la frontière mouvante entre fidélité et exigences morales, entre élan de loyauté et nécessité de ne pas se perdre soi-même dans l’acceptation des failles de l’autre.

Le récit, qui commence dans l'apparente banalité d'une romance amicale presque convenue, gagne très vite en profondeur, à mesure qu’il multiplie les thèmes de réflexion et progresse vers un véritable cas de conscience. Passion discrète mais exigeante, l’amitié est ici mise face à ses limites, ses fragilités et ses contradictions intimes. Jusqu’où peut-on accompagner un ami dans ses dérives ? La loyauté doit-elle l’emporter sur les scrupules moraux ? Comme en amour, le lien amical, si sincère soit-il, ne suffit pas toujours à sauver la relation, et l’histoire prend une dimension dramatique qui surprend par sa gravité. 

Ce tragique, peut-être un peu outré au regard de son objet, soutient la démonstration avec autant de finesse psychologique que d’intensité émotionnelle, insufflant à la narration une tension qui érige l’amitié en véritable enjeu existentiel. L’écriture, épurée, précise dans les dialogues et sensible aux non-dits, refuse l’emphase pour mieux révéler la complexité des sentiments dans une langue qui tire une grande clarté de sa retenue assumée.

En plaçant l’amitié au centre de son récit, Alice Ferney en révèle toute la puissance romanesque et la charge dramatique. Coup de coeur pour ce roman subtil et attachant qui hisse ce lien au rang des plus grandes passions littéraires. (5/5)

 

Citations :

J’ai été élevée à être obéissante plutôt qu’intelligente. Quand on y réfléchit, c’est une manière de vous rendre impuissant. À seize ans, je me suis mise à lire avec rage. Lire, c’est vraiment devenir en secret moins ignorant et bêta. J’y vois le remède contre tous les déterminismes.


Lire est une source d’estime de soi. Imprégné du talent des autres, on se déteste un peu moins. Par la lecture, je me suis délivrée non seulement des limitations de mon éducation et de mon milieu mais de mes complexes. Et au moins j’ai réussi mes études.


— L’émotion que cause la perte d’un écrivain à celui qui aimait le lire est un sentiment très délicat, dit Cyril. 
— Un sentiment étrange, dit Marianne. Comme si la terre s’était dépeuplée d’un esprit dont la fécondité nous manquera.


L’amitié n’est pas transitive, dérange parfois l’amour et s’en accommode. L’amitié, pensait Marianne, est une résistance, une relation qui s’affirme contre les exclusivités amoureuses et les clichés sur la séduction entre hommes et femmes. L’amitié fait moins de concessions que l’amour, elle n’a pas à accepter la trahison, la manipulation, elle est plus libre.


Pour des raisons multiples, peut-être symétriques, et qui ne sont pas toutes à l’honneur de l’esprit humain, le chagrin et l’échec se partagent mieux que la joie et la réussite : le besoin de parler est plus fort et la curiosité éveillée, l’indignation est partagée, la compassion soutient l’écoute, la jalousie n’a pas lieu d’être puisque la vantardise n’a pas sa place. Les ennuis, les déboires, les malheurs suscitent les plus longues confidences, que l’amitié lorsqu’elle est véritable reçoit avec une patience parfois comptée parfois illimitée. 


Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit, confia Marianne au téléphone. Ce matin, en prenant ma tasse de petit-déjeuner, je voyais dans le placard celle de Serge, j’ai eu le cœur brisé. À celui qu’on aime, on donne le pouvoir de vous anéantir.


Tous deux se sentaient des pessimistes joyeux : l’existence était une succession d’épreuves qui gardait le pire pour la fin.


L’amie manqua de clairvoyance et de compassion, l’amie jugea, s’agaça, garda pour elle sa réprobation, la laissa croître. Et le dommage fut grand : l’amitié était écornée, l’estime entamée. Marianne se rappela l’épisode Ania. Les jeux et les fautes se répètent, pensa-t-elle. Ania, Julia, deux femmes en quête d’un père pour leur enfant, leurs causes se rejoignaient. Cyril incarna l’amant qui fait défection, qui veut la femme sans la mère. Il était décidément pour toujours l’homme qui refuse d’être un mari ou un père. Et c’était son droit après tout. Mais il faisait souffrir celles qui avaient le malheur de l’aimer. Séducteur toxique. Égoïste en amour, pensait Marianne, troublée. Que tolère-t-on de ses amis ? Jusqu’à quel point peut-on les défendre malgré leurs torts ?

 

jeudi 2 avril 2026

Critique : "La colline" de Mathilde Beaussault | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "La colline " de Mathilde Beaussault


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : La colline

Auteur : Mathilde BEAUSSAULT

Parution : 2026 (Seuil)

Pages : 336

Accès au livre : ISBN 9782021602302  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

Un jour d’hiver, dans une cité de Rennes, un nouveau-né est découvert au fond d’un container à ordures. Vivant. Quelques étages plus haut, une jeune fille se vide de son sang. Elle s’appelle Monroe, elle a dix-sept ans. Dans cette chambre où sa mère l’a enfermée, Monroe revit les mois passés sur la colline, chez sa grand-mère Madeleine. Là-haut, le vent, le labeur et le silence façonnent les corps. Auprès de cette vieille femme solitaire aux mains guérisseuses, Monroe, enceinte, a découvert une paix inespérée. Et puis tout s’est écroulé. Monroe s’affaiblit, les policiers enquêtent, les soignants espèrent, les pompiers s’interrogent, la famille se désintègre : durant ces quelques heures d’une intensité foudroyante, chacun mesurera ce qu’il a perdu – ou sauvé – de son humanité.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en Bretagne au début des années 1980, Mathilde Beaussault, fille d'agriculteurs, enseignante, a fait une entrée remarquée dans le monde de la littérature avec son premier roman Les Saules, un des 100 meilleurs livres de l’année 2025 selon le palmarès Lire Magazine, Grand Prix de littérature policière, Prix du jury du polar L’Humanité, Prix Louis-Guilloux.

 

Avis :

Après Les Saules, Mathilde Beaussault poursuit l’exploration âpre et lumineuse des vies cabossées qui marque son oeuvre naissante. S’inspirant d’un fait divers réel, point d’entrée d’une enquête autant psychologique que familiale, ce second roman observe avec précision la manière dont un milieu, un territoire et des héritages enfouis peuvent peser sur une existence jusqu’à la condamner. Ancré dans une Bretagne rurale dont l’auteur restitue la rudesse comme les solidarités fragiles, le récit montre comment l’isolement, la précarité et les blessures anciennes peuvent préparer le terreau d’une tragédie annoncée. 

Un nourrisson est retrouvé in extremis dans une poubelle d’un quartier défavorisé de Rennes. Au même moment, Monroe, dix-sept ans, se vide de son sang derrière la porte verrouillée de sa chambre, sous le regard indifférent d’une mère instable et violente. Pour comprendre comment ces deux scènes se répondent, le roman adopte une construction chorale : d’un côté, la voix objective des secours, qui reconstitue les faits à travers interventions, constats et rapports ; de l’autre, le point de vue de Monroe, qui donne accès à la réalité vécue de sa grossesse et à l’enchaînement des événements. Le récit remonte alors plusieurs mois en arrière, jusqu’à l’envoi de la jeune fille chez sa grand-mère Madeleine, dans une campagne bretonne isolée, où cette trêve rude mais protectrice laisse peu à peu affleurer un passé fait de carences éducatives, de violences et de silences familiaux. À mesure que ces éléments se dévoilent, le roman met en lumière l’enchaînement de sévices et de renoncements qui ont jalonné la trajectoire de Monroe et rendu possible le drame.

Par-delà la tension dramatique du récit, la plus grande qualité du livre est sans doute son écriture d’une justesse évidente, sensible aux mouvements intérieurs comme aux gestes les plus ténus. Habile à rendre perceptibles les contradictions, les élans brusques ou les replis instinctifs de ses personnages, elle les inscrit dans une construction narrative maîtrisée, où la polyphonie permet d’aborder chaque scène sous plusieurs angles sans jamais en troubler la lisibilité. Les dialogues, d’une précision savoureuse, semblent taillés pour chaque voix, révélant autant qu’ils dissimulent et donnant à chacun une présence crédible et sensible. Cette exactitude de l’oralité, faite de vraies trouvailles de réparties et d’un humour aussi discret que cinglant, s’accorde au réalisme âpre et sensoriel du décor rural breton qui imprègne le récit, soulignant la profondeur psychologique d’une Monroe mutique dont le silence même devient langage. 

Avec ce deuxième roman, Mathilde Beaussault se confirme comme une nouvelle voix forte du réalisme rural. Là où Les Saules laissait parfois place à quelques maladresses syntaxiques qui en freinaient l’élan, La colline déploie une prose d’une grande netteté, débarrassée de ses scories, et intensément habitée. La cohérence de la construction soutient un récit tendu sans jamais sacrifier la nuance, tandis que la précision du rythme et la densité des images lui donnent une ampleur nouvelle. Coup de cœur pour ce huis clos hautement atmosphérique, transcendé par la singularité d’une écriture déjà pleinement reconnaissable. (5/5)

 

 

Citation : 

Quand je sens qu’une dame se prend des baffes pour un tube de dentifrice mal rebouché, mon mètre soixante a des envies de meurtre. Mon père avait la main lourde. Sur ma mère, sur mes sœurs et sur moi, la cadette, quand il trouvait personne d’autre à rosser. On dit qu’on a le sang chaud de là où je viens. Mon cul ! Le mec qui cravache une femme et ses gosses comme s’il devait défricher la jungle pour avancer, c’est un connard. Ici ou ailleurs. Point barre. Celui qui viendra me faire une réflexion sur le ménage de ma salle de bains, il n’est pas né. Mon père était un maniaque de la propreté, d’après ma mère, très douée dans l’art de l’euphémisme et du maquillage de plaies. Depuis qu’il est mort, personne ne brique la pierre tombale. Je l’imagine fulminer dans son cercueil et ça me fait dormir plus vite.

 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 
 
 

dimanche 21 décembre 2025

[Kelly, Julia R.] L'enfant des vagues

 



J'ai aimé

 

Titre :  L'enfant des vagues 
             (The Fishermann’s Gift)

Auteur : Julia R. KELLY

Traduction : Claire DESSERREY 

Parution : en anglais en 2025
                  en français en 2026 (JC Lattès)

Pages : 408 

Accès au livre : ISBN 9782709674577  
                           en librairie

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Écosse, hiver 1900. Un petit garçon vient s’échouer sur la plage d’un village de pêcheurs. Il ressemble étrangement au fils de l’institutrice, Dorothy, disparu en mer plusieurs années auparavant. Lorsque Skerry est enseveli sous la neige, Dorothy accepte de s’occuper de l’enfant jusqu’à ce qu’il puisse rentrer chez lui. Mais, à mesure que le passé refait surface, les secrets de cette communauté très soudée resurgissent. Et Dorothy doit se confronter à nouveau à Joseph, le pêcheur solitaire qu’elle a passé les dernières années à fuir…

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Julia R. Kelly a été professeur d’anglais. Elle vit dans le Herefordshire, où son compagnon et elle ont élevé leurs cinq enfants. En 2021, elle remporte le Blue Pencil First Novel Award pour un texte devenu depuis son premier roman, L’Enfant des vagues.

 

 

Avis :

En 2021, le Blue Pencil First Novel Award, un prix littéraire britannique destiné à repérer et soutenir les nouveaux auteurs de fiction, distinguait Julia R. Kelly pour le manuscrit qui devait devenir ce premier roman.

L’histoire nous emmène sur une petite île écossaise au tournant du XXe siècle : un monde resserré, cerné par les falaises et le fracas des vagues, où les maisons de pêcheurs s’agrippent les unes aux autres pour mieux tendre le dos au gros temps et à l'isolement hivernal. Dans ce paysage âpre, tantôt nappé de brouillard, tantôt étincelant de givre sous la neige qui étouffe les chemins, les habitants vivent au rythme des marées et des tempêtes, gestes et caractères façonnés par la rudesse du climat. Minuscule constellation de toits accrochés à la lande, le village fonctionne comme un seul organisme, chacun dépendant des autres dans un huis clos où les solidarités nécessaires n’empêchent pas la fermentation des humeurs.

Au cœur de cet équilibre précaire, un rien peut suffire à rompre l’harmonie et faire enfler la houle des ressentiments et des commérages. Lorsque la mer rejette sur la grève, à demi-mort, un enfant de six ans ressemblant trait pour trait à celui qu’elle avait ravi, lors d’une nuit de tempête quelque vingt‑cinq ans plus tôt, à l’institutrice Dorothy, c’est tout un passé que l’île croyait enseveli qui remonte à la surface. Alternant entre les deux époques, le récit dévoile peu à peu le long mûrissement des forces qui avaient mené au drame : rivalités amoureuses, jalousies sourdes, défiance envers cette jeune femme venue d’Édimbourg, droite et silencieuse, que les insulaires n’ont jamais vraiment adoptée. Les malentendus, nourris par le mutisme de ces gens taiseux, se mêlent aux légendes locales de fantômes hantant la mer, instillant une ambiguïté presque fantastique. À travers la psyché de Dorothy se dessinent le deuil impossible d’un enfant et la culpabilité qui ronge, acmé d’un imbroglio lentement mais inextricablement noué autour d’amours contrariées, de mal d’enfant, de convenances étouffantes et de violence conjugale alcoolisée.

Julia R. Kelly déploie une trame au potentiel indéniable. Un lieu magnétique, une atmosphère chargée de brumes et de passions, des thèmes qui convoquent l’ombre des sœurs Brontë ou de Daphne du Maurier : tout semble réuni pour un récit envoûtant, mêlant paysage, légendes et tourments intérieurs dans un même souffle romanesque et gothique. C’est pourtant de la hauteur même de ces promesses que naît un certain désappointement. La langue, fluide et agréable, demeure d’une simplicité contemporaine qui peine à rejoindre l’ampleur plus âpre et intemporelle que suggère le décor. L’atmosphère, sensible et soignée, n’atteint pas tout à fait cette intensité tellurique que l’on attendait, celle qui fait des éléments – la mer, le vent, la lande – des forces souveraines, presque vivantes. À cela s’ajoute une tentation de la romance, parfois un peu facile, qui laisse entrevoir un dénouement apaisé là où l’on espérait une noirceur plus assumée, ce qui affaiblit la portée dramatique promise. 

Reste un premier livre sincère, porté par de belles intuitions, une construction maîtrisée et un sens réel du drame intime. S’il frôle parfois une profondeur plus sombre sans s’y abandonner pleinement, il n’en laisse pas moins entrevoir une voix prometteuse, encore en devenir mais déjà attachante. (3/5)


 

vendredi 19 décembre 2025

[Brasseur, Diane] L'accouchement

 




 

J'ai beaucoup aimé

Titre : L'accouchement

Auteur : Diane BRASSEUR

Parution : 2026 (Allary Editions)

Pages : 256

Accès au livre : ISBN 9782370735911  
                           en librairie






 

Présentation de l'éditeur :  

 « Quelques jours avant mon accouchement précipité, alors que je ne lui avais pas parlé de mes maux de ventre, mon père m’a envoyé la carte postale d’un ange peint en rouge, rigolo et inquiétant comme un gribouillage d’enfant. Ange gardien, le titre du tableau était écrit au verso, à côté de ces mots tendres : “Ce petit ange vient dire bonjour au petit bonhomme à venir.” C’était un mois et demi avant mon terme, le cachet apposé par la poste fait foi. Par quelle étrange prémonition mon père a-t-il été frappé ? »

Pour son quatrième roman, Diane Brasseur renoue avec la veine intime de son premier livre, Les Fidélités. D’une écriture clinique et puissamment romanesque, elle fait le récit d’un événement aussi ordinaire qu’extraordinaire : la mise au monde d’un enfant.



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Diane Brasseur est romancière et scripte pour le cinéma. Elle est l’auteure de trois romans publiés chez Allary Éditions : Les Fidélités, traduit dans 8 pays, Je ne veux pas d’une passion et La Partition.



Avis :

Après deux premiers romans consacrés aux dilemmes amoureux, puis un troisième ancré dans sa mémoire familiale, la romancière et scripte de cinéma Diane Brasseur s’engage cette fois dans une veine autobiographique. L’accouchement retrace avec intensité les dernières semaines d’une grossesse compliquée par une prééclampsie, une expérience qui aurait pu basculer vers le drame. Loin de tout pathos, elle adopte une écriture précise, presque chirurgicale, qui déroule chaque instant avec la rigueur d’un compte à rebours et installe une tension dramatique digne d’un roman à suspense. 

Le récit s’ouvre sur une inconscience, les premiers signes de la prééclampsie glissés sous les radars laissant la narratrice rêver encore à son scénario idéal de naissance. Pour le lecteur, en revanche, chaque détail est déjà une alerte qui assombrit l’horizon. L’écriture, avec ses phrases brèves et ses chapitres resserrés, bat comme un cœur affolé et scande l’attente heure après heure. Peu à peu, le texte se transforme en une marche inexorable vers l’orage. 

En épousant la chronologie des faits sans introspection, Diane Brasseur restitue la stupeur de l’épreuve. Privée d’anticipation, elle avance à l’aveugle dans l’inconnu, cherchant à conjurer sa peur par des signes et des superstitions. Mise en mots d’une expérience intime, son récit est aussi une manière d’affronter la fragilité du corps et la violence du réel.

Ce texte aurait pu se réduire à un simple témoignage. Pourtant, en choisissant l'urgence et la sidération plutôt que le recul et l’analyse, Diane Brasseur dépasse ce cadre. Sa rigueur dessine en creux tout ce qui n’est pas dit : les variations émotionnelles, la relation au corps médical, la confrontation à la douleur et à la peur. Le livre rappelle ainsi, avec la force du choc, les réalités physiques et les risques de la maternité, escamotés derrière une perception idéalisée – marketée même – de la naissance. On nous promet des échographies glamour, des accouchements transformés en spa, des berceaux design assortis au salon et des récits calibrés pour Instagram. Face à ce mirage publicitaire, Diane Brasseur oppose la vérité nue du corps qui vacille et de la peur qui s’installe, révélant une vulnérabilité humaine que nous préférons oublier.

En partageant la bascule d’un rêve en cauchemar, ce récit personnel rappelle que toute existence se confronte tôt ou tard à sa fragilité. Mais si l’épreuve impose sa brutalité, elle ouvre aussi sur une issue lumineuse : la naissance advient, et avec elle la possibilité de transformer la peur en force et l’expérience en parole. Un livre écrit comme pour reprendre une respiration coupée, exprimant – derrière le soulagement d’une fin heureuse –  la sidération d’être rappelé, en plein rêve de bonheur, à notre condition humaine. (4/5)
 
 
 

Lisez ici mon interview de Diane Brasseur. 




Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

lundi 28 avril 2025

[McDermott, Alice] Absolution

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Absolution

Auteur : Alice McDERMOTT

Traduction : Cécile ARNAUD

Parution : en anglais (américain) en 2023
                  en français (La Table Ronde)
                  en 2024

Pages : 352

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

En 1963, à peine arrivée à Saigon, Patricia, jeune Irlando-Américaine, assiste à sa première garden-party où elle rencontre Charlene, mère de trois enfants dont la petite Rainey. Celle-ci est très fière de lui montrer toutes les tenues de sa poupée Barbie, mais il en manque clairement une – un áo dài, que Lily, la fille de maison et couturière hors pair, lui confectionne sur-le-champ. L’idée inspire à Charlene un projet de collecte de fonds qu’elle nomme la Barbie saïgonnaise. Une opportunité pour Patricia de se lier d’amitié avec cette femme charismatique, pilier de la communauté d’épouses américaines où règne une légèreté trompeuse faite de réceptions exotiques et de bonnes œuvres.
Soixante ans plus tard, Patricia, désormais veuve, raconte à Rainey cette période si particulière de sa vie dans une longue lettre aux allures de confession et de réflexion sur le rôle des femmes expatriées pendant la guerre, alors qu’à l’époque son unique préoccupation était de fonder une famille à l’image de celle de son amie.
C’est une fois de plus par le détail et l’attention portée à la vie intérieure d’une femme qu’Alice McDermott saisit les enjeux de la mémoire, et accompagne son héroïne dans sa quête d’absolution.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Alice McDermott est née à Brooklyn en 1953. Ses nouvelles ont notamment été publiées dans le New York Times, le New Yorker et le Washington Post. Elle est l’auteur de huit romans, dont cinq ont paru à Quai Voltaire. Elle vit près de Washington et occupe la chaire de littérature de l’université John Hopkins. Finaliste du Kirkus Prize et du National Book Critics Circle Award, La Neuvième Heure figure en 2017 parmi les meilleurs romans de l’année de la New York Times Book Review, du Wall Street Journal, de Time Magazine et du Washington Post.

 

 

Avis :

Tricia est l’une de ces Américaines conventionnelles des années soixante. Jeune épouse d’origine modeste, elle s’apprête avec enthousiasme à devenir « une partenaire pour son mari », « le joyau de sa couronne » comme l’en a enjoint son père. Alors, le mari en question venant d’être nommé à Saigon, la voilà qui y débarque en cette année 1963 avec pour seule préoccupation de le soutenir dans sa carrière tout en fondant au plus vite une gentille petite famille.  

Loin des réalités de la guerre du Vietnam dont à Saigon l’on se croit encore protégé, la jeune femme découvre l’univers feutré des expatriées, un petit monde évoluant en vase clos, entre superficialité et ennui, au rythme de mondanités étroitement codifiées. Rien ne la prédisposerait à sortir du moule, si sa rencontre avec tout ce qu’elle n’est pas en la personne de l’entreprenante et charismatique Charlene, ne venait bouleverser ses naïves certitudes. Embarquée par sa nouvelle amie dans ses actions de bienfaisance, elle se retrouve à collecter des fonds – il s’agit de vendre des vêtements de Barbie confectionnés sur le modèle de tenues locales par une de leurs si dévouées domestiques indigènes – destinés à aider les malades d’une léproserie, mais aussi d’hôpitaux accueillant toujours plus d’enfants aux brûlures étranges, imputables semble-t-il à ce qui s’appellerait du napalm.

Peu à peu, à mesure qu’en cette année charnière le contexte socio-politique finit par s’immiscer dans son quotidien, l’univers binairement en noir et blanc de Tricia se morcelle en multiples nuances de gris, faisant vaciller aussi bien ses ingénuités impérialistes que sa noble vocation d’épouse et de mère. Condamnée aux fausses couches, achètera-t-elle un enfant vietnamien avant de rentrer « chez elle », en Amérique ? Ou, comme l’incarne la Barbie adulte et sexy aux multiples tenues et rôles, se laissera-t-elle gagner par un nouvel imaginaire quant à la place des femmes dans la société ?

Il faudra à Tricia le recul de toute une vie et sa correspondance, un demi-siècle plus tard, avec la fille désormais adulte de Charlene, pour que son récit, déjà teinté de doute et de culpabilité, achève de lui faire prendre conscience, par la découverte d’un ultime secret de son ancienne amie depuis longtemps disparue, la somme des ambivalences qui marquèrent pour elles cette époque. Roman de guerre sans le dire, puisqu’écrit du point de vue des femmes, non pas dans l’action politique ou martiale, mais depuis le versant affectif et au travers de « bonnes œuvres dérisoires », le livre a les accents douloureux d’une mémoire dégrisée, reflet du traumatisme qui, après la défaite au Vietnam, devait changer durablement l’Amérique.

En choisissant un angle de narration inédit, celui de femmes vivant les événements dans l’ombre presque comme des enfants tenus à l’écart des réalités, Alice McDermott réussit un récit historique et une peinture sociale subtilement féministes, d’une grande finesse d’observation, et, au final, d’une profonde mélancolie. Au travers d’une poignée de destins fragiles, usés par le temps et par la quête d’amour, ce sont les illusions perdues de toute l’Amérique après la guerre du Vietnam qui se profilent ici. (4/5)

 

 

Citations :

« Sois une partenaire pour ton mari, m’avait-il dit. Sois le joyau de sa couronne. » Je m’y étais engagée.
 

Le monde est petit, n’est-ce pas ? Même si, en vérité, ce n’est pas le monde qui est petit, seulement le temps qu’on y passe.
 

Je commençais à connaître ces femmes de militaires. Elles étaient stoïques et efficaces. À la moindre provocation, ou sans provocation aucune (lors d’une garden-party ou d’un cocktail, au cours d’un déjeuner, après une conférence à l’Association américano-vietnamienne, ou même quand on prenait le soleil autour de la piscine), elles énuméraient les différentes affectations de leurs maris, à Guam, à Hawaii, en Caroline du Nord, en Allemagne, en Italie, au Colorado, aux Philippines et j’en passe, détaillant les dates de chaque déploiement, chaque installation et chaque déracinement avec une aimable patience. Elles exprimaient rarement de préférence pour un lieu particulier, mais ne se plaignaient pas non plus. Toutes de bons petits soldats.
Elles semblaient admettre que leurs vies itinérantes étaient le résultat inévitable de leurs mariages avec ces hommes particuliers, leur destin : moitié hasard, moitié conséquence involontaire, en tout cas inéluctable. Le fruit imprévisible de toute histoire d’amour américaine. Une autre ramification de la petite chanson du tramway, Clang, clang, clang went the trolley.
Et alors que certaines de ces femmes épousaient en un instant l’endroit où elles se retrouvaient – apprenaient la langue, marchandaient au marché, assistaient à toutes les conférences du département d’État, à tous les échanges culturels –, d’autres y apportaient simplement leur vie américaine, emballée hermétiquement à l’intérieur de la cellule familiale avec laquelle elles voyageaient ; certaines allaient jusqu’à trimballer le chien de la famille, le break de la famille – elles se suffisaient à elles-mêmes et se satisfaisaient de leur existence américaine parfaitement impénétrable.
 

« Il y a un vrai danger ici », a-t-elle déclaré, avant de s’interrompre pour laisser pénétrer sa remarque. Je ne savais pas exactement si elle voulait dire ici à cette table ou dans le pays au sens large. « Il y a un vrai danger à dispenser des cadeaux aux déshérités uniquement pour flatter l’ego de celui qui les dispense. » Elle a marqué une pause, comme pour admirer sa formulation. Il n’est pas impossible qu’elle ait légèrement louché. « Un vrai danger », a-t-elle répété. À nouveau, elle a laissé pénétrer, avant d’ajouter : « Ça encourage la fatuité chez l’un tout en décourageant l’autonomie chez l’autre. »
 
 
« On ne peut pas imaginer deux choses plus incongrues, Marilee. La beauté absolue de ce lieu, la plage, l’eau bleue et le sable blanc. Les arbres magnifiques – les tamariniers, les pins. Et les fleurs extraordinaires, des orchidées, des hibiscus, le parfum du jasmin, et même des roses. Les bâtiments aussi sont ravissants, Marilee. De construction française, comme vous dites. Des galeries ouvertes. Un beau carrelage au sol. Le tout d’une propreté immaculée. Les sœurs l’entretiennent à merveille. On n’imagine pas à quel point cette beauté paraît incongrue, quand on rencontre les patients eux-mêmes. Les lépreux, Marilee. Les difformités terribles des visages et des membres. L’altération grotesque de la forme humaine. Du visage humain. On a un mouvement de recul. On n’y peut rien, Marilee. » (...)
Une toute petite faute, bien sûr, a-t-elle dit d’un ton aimable. Ce réflexe de se détourner. Ce n’est pas un crime. Personne n’est mort. On ne saurait nous le reprocher. » Un rire infime, pas plus fort qu’un souffle. « On ne peut tout de même pas être tenus pour responsables de la folie de… » Elle a agité les doigts. « … de la création. » (…)
Se détourner, a-t-elle repris, une délicate note d’indulgence dans la voix, c’est une réaction honnête, n’est-ce pas ? » Comme d’habitude, elle n’a pas attendu la réponse. « Mais ça montre malgré tout ce dont on est capable, me semble-t-il. On est capable de se détourner. On est capable de détester la vue de quelque chose de si horrible, de si incongru par rapport à l’ordre qu’on préfère. À la beauté qu’on préfère. La souffrance, Marilee », a-t-elle ajouté dans un souffle. (…)
Simplement, vous disiez qu’on ne pouvait pas faire grand-chose. Ici. Et je suis d’accord. Mais ce pas grand-chose, c’est peut-être ce qu’il faut pour compenser cette toute petite faute – le réflexe de se détourner. »


— Tu parles de vendre des bébés », ai-je dit. Charlene s’est tournée vers moi avec un rire impossible à réprimer. Son rire. Elle a replacé ses lunettes sur son nez, mais nos visages étaient toujours à quelques centimètres l’un de l’autre, et je savais qu’elle avait les yeux fixés sur les miens.
« Non, pas du tout, a-t-elle répondu, à sa manière pragmatique. Je parle d’augmenter leur valeur – celle des bébés, des enfants, et de leurs mères aussi. » Elle a grimacé, me faisant comprendre à quel point elle était généreuse de perdre son temps à m’expliquer l’évidence.
« Les rues de cette ville, Tricia, les orphelinats, les hôpitaux ne seraient pas aussi remplis d’enfants perdus et abîmés si quelqu’un croyait en leur valeur. » Ses lèvres fines se sont tordues de mépris une seconde. « Imagine que chaque enfant des rues que tu vois, chaque orphelin, chaque bébé tendu par une mère désespérée soit… », et là, son sourire était un hommage à sa propre intelligence, « un appareil photo Hasselblad, une bouteille de Johnnie Walker Black, une robe Dior, une Rolex. Tu crois qu’on abandonnerait de si précieux objets dans des parcs ou des institutions sordides, négligés, ignorés ? »


Le tremblement de sa main lorsqu’il nous avait aidées toutes les trois à descendre du camion, puis à monter à l’arrière de la Jeep qui allait nous ramener chez nous, un frémissement tout le long de sa paume et jusque dans ses doigts. Une réverbération sourde de ce que j’avais moi-même ressenti ce soir-là : un trouble pire que la peur – plus froid, plus pénétrant que la peur. Une prise de conscience, peut-être, que perdre la vie est une affaire personnelle et dérisoire.


Je suis passée devant elle pour soulever la clenche et ouvrir le portail. Ce geste a suffi à les réduire au silence. Ils ont reculé, indécis maintenant que l’accès ne leur était plus interdit. Un truc que j’avais appris de mon expérience en maternelle : le meilleur moyen de maîtriser un enfant têtu est de lui donner ce qu’il réclame – rien de tel que la possession, avais-je découvert, pour tuer le désir.
 


 

mercredi 12 juin 2024

[Jauffret, Régis] Dans le ventre de Klara

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Dans le ventre de Klara

Auteur : Régis JAUFFRET

Parution : 2024 (Récamier)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

"Ce roman est constitué de faits et d'imaginaire comme un corps de chair et d'os." - Régis Jauffret
De juillet 1888 à avril 1889, Klara Hitler porte dans son ventre celui qui est destiné à devenir l'incarnation du mal absolu. Pour la première fois, la mère du monstre prend la parole sous la plume magistrale de Régis Jauffret, et nous confie le récit de sa grossesse funeste. 
Neuf mois de violence et de religiosité étouffante, desquels naîtra celui qui incarnera le nazisme et la Shoah. Neuf mois durant lesquels Klara est traversée, habitée, possédée déjà par l'innommable, partagée entre l'amour pour son enfant à venir et les visions qu'elle reçoit malgré elle des crimes que ce fœtus, une fois devenu homme, commettra contre l'humanité tout entière.

Peu d'auteurs ont su explorer l'indicible avec le génie narratif dont fait preuve Régis Jauffret. Lui seul pouvait faire ce voyage dans les abysses, avec la conscience que seule la littérature peut explorer profondément l'âme humaine. Un roman sombre, violent et magnifique.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Régis Jauffret est né à Marseille en 1955. Il fait ses débuts d'écrivain en 1985 avec Seule au milieu d'elle. Il connaît un grand succès en 1998 avec Histoire d'amour. En 2007, il publie Microfictions et remporte le prix Goncourt de la nouvelle. Lauréat du prix Décembre pour Univers, univers, puis du prix Femina pour Asiles de fous, Régis Jauffret est l'une des voix les plus importantes de la littérature française contemporaine.

 

 

Avis :

« Les femmes sont grosses de l’avenir du monde. » Un avenir parfois funeste, comme dans le cas de Klara Hitler, lorsque de juillet 1888 à avril 1889 elle porte dans son ventre celui qui s’avèrera la « bête immonde ». Comblant par la fiction les pointillés dessinés par une riche documentation historique, Régis Jauffret raconte cette gestation que, certes ignorante du mal qu’elle porte en germe, il nous présente traversée de sombres fulgurances extralucides, en une implacable superposition d’un présent mortifère, asphyxié par l’obscurantisme religieux et par l’autorité violente du mari, et de visions subreptices d’un futur innommable que lui et nous connaissons.

L’auteur que, depuis son livre Papa consacré à son père emmené par la Gestapo, l’on sait douloureusement marqué par cette époque, a rassemblé tout ce que l’on sait des parents d’Hitler avant de choisir de donner la parole à la mère. Il imagine qu’elle avait pour habitude de se confier à un tableau noir, sitôt couvert de ses mots fiévreux, sitôt effacé dans un réflexe craintif de silence et de soumission. Cette femme dont le récit ne donne jamais le nom, d’abord servante puis épouse, après dispense ecclésiastique, de son oncle, vit terrifiée sous la double emprise de cet homme mesquin, rigide et autoritaire, et d’un curé obscurantiste qui la renvoie à un coupable et inférieur statut féminin justifiant toutes les tyrannies.

Son récit plante le décor cauchemardesque d’une histoire familiale trouble, entre naissances illégitimes et origines incertaines, inceste et consanguinité, le tout confit dans les mentalités arriérées d’une petite ville d’Autriche-Hongrie tolérant toutes les turpitudes pourvu qu’elles portent le masque d’une bienséance bigote et fondamentaliste. Viennent s’y imprimer les terrifiantes confessions intimes d’une femme asservie par la peur et la maltraitance, convaincue jusqu’à la folie de sa coupable infériorité féminine et donc entièrement soumise à l’entreprise de châtiment et d’expiation qui la poursuit dans tous ses gestes et dans le moindre recoin de ses pensées. Tandis qu’elle s’efforce de se conformer au rôle que ses tortionnaires lui assignent – celui d’un ventre répugnant mais muettement soumis aux pulsions de son mari et aux besoins de la reproduction –, se glissent dans son esprit déjà halluciné les flashes de visions qu’elle a toutes les raisons de croire nées de sa diabolique mauvaiseté, mais qui parlent tout autrement au lecteur post-Shoah.

Certes un tantinet répétitif à la longue et imputant sans doute un peu trop le nazisme à la naissance d’un seul homme, ce texte, mûri par des années de préparation – l’auteur l’a remanié après une première édition italienne début 2023, sous le titre 1889  – et porté par la virtuosité d’une plume merveilleusement travaillée, a la puissance d’un grand livre, terriblement noir et douloureux, construit à partir d’obsessions personnelles profondes sur cette aberration : qu’un fœtus incarnant tous les espoirs d’avenir d’une mère se transforme en plus grand génocidaire de l’histoire. (4/5)

 

 

Citations :

Les mères demeureront toujours comptables des péchés commis plus tard par l’enfant qu’elles ont porté. On nous accusera d’avoir concocté neuf mois durant un assassin, un monstre, un être qui fera regretter Dieu d’avoir créé Adam et on nous reprochera d’avoir engendré ces fratries asphyxiées aux cendres dispersées, fumant la terre des potagers dont la récolte nourrira les bambins des bourreaux, et, nous prêtant le pouvoir de divination des sorcières, on nous blâmera de n’avoir pas cousu nos vulves afin de les préserver de l’existence et du supplice.
L’intervention des pères est trop fugace pour les compromettre en aucune façon. Oncle me l’a dit.
 

Puisque mes enfants ont peu vécu, ils n’ont pas eu le temps de gravement pécher et ils ont grimpé directement au paradis. Peut-être ont-ils écopé malgré tout de quelques heures de purgatoire pour les deux ou trois bêtises qu’ils avaient eu le temps de commettre avant de tomber malades mais la Vierge les aura graciés et placés à la droite du Père. Au lieu de les pleurer je devrais me réjouir d’avoir de la sorte réalisé le rêve des mères chrétiennes de mettre au monde de futurs citoyens du Ciel.
 

Aloïs et Angela étaient solides, incassables. Angela avait survécu l’an passé à la fièvre typhoïde et en 1886 Aloïs avait vaincu le croup qui emporterait Gustav en décembre de l’année suivante et bientôt Ida. On m’avait empêchée d’aller aux obsèques de Gustav car je [la mère] ne maîtrisais pas ma peine. Oncle [le père] n’avait assisté à aucun des enterrements car ils s’étaient déroulés pendant ses heures de travail.
 

A la fin de l’année, mes seins s’infectèrent. Je ne pus allaiter Gustav pendant dix jours. Ensuite, mon lait coula clair et puis ne coula plus. Oncle m’ordonna de compenser la dépense que représentait l’usage du biberon par un moindre appétit de ma part qui contre-balancerait l’achat de lait supplémentaire et il amputa mon budget.
Avec ma sœur nous mîmes un point d’honneur à économiser notre nourriture, si bien qu’à la fin de la semaine il nous restait malgré tout quelques pfennigs. Nous les accumulions en silence, regardant au fil du temps grossir avec joie notre pécule. Nous le cachions dans un pot de terre sur une étagère de la cuisine.
Un dimanche matin, Aloïs le fit tomber en présence d’Oncle. Il se brisa, les piécettes se répandirent. Il fallut s’expliquer. J’avouais.
- Puisque je te donne trop, tu auras moins.
Il fit ramasser la monnaie par Aloïs et en souriant l’empocha.
 

Nous autres femmes portons en nous le squelette qui garnira un de ces ventres de bois dont les tombes sont pleines. Pas de quoi pavoiser, au contraire nous devrions pleurer le futur mort dont nous sommes le tombeau provisoire avant de le jeter au monde le temps qu’il faute, pèche, soit moissonné par la mort et damné.
 

Les femmes sont grosses de l’avenir du monde.