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mercredi 16 avril 2025

[Cheng, François] Une nuit au cap de la Chèvre

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Une nuit au cap de la Chèvre

Auteur : François CHENG

Parution : 2025 (Albin Michel)

Pages : 80

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Sachant son goût pour la solitude, une lectrice a offert à François Cheng un séjour dans une maison située sur le Cap de la Chèvre, pointe sud de la presqu’île de Crozon.
Seul au bout du monde occidental – lui qui vient de l’Extrême-Orient –, réveillé vers minuit par le bruit de la mer, il sort par cette nuit de pleine lune.
Il plonge alors dans une méditation sur la Vie, la Mort, l’Univers, et (dans une seconde partie) sur son propre destin de poète « orphique » - avec une vingtaine de poèmes.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

François Cheng, de l’Académie française, est à la fois poète (Entre source et nuage, 1990 ; Le Livre du vide médian, 2004), romancier (Le Dit de Tianyi Prix Femina 1998, L’Éternité n’est pas de trop, 2002) et essayiste (Cinq méditations sur la beauté, 2006, L’un vers l’autre, 2008, Cinq méditations sur la mort autrement dit sur la vie, 2013, Assise, 2014). Il a publié De l’âme en 2016.

 

Avis :

A la pointe extrême de la Bretagne, le cap de la Chèvre est l’un de ces bouts du monde, battus par les éléments, qui vous rappellent votre fragilité et votre finitude. Presque centenaire et donc aussi à l’extrémité de sa vie, François Cheng y a passé une nuit à méditer dans le fracas des vagues et la lumière de l’immensité étoilée. Il en tire un ouvrage lumineux où, bouleversant d’humilité, il revient pudiquement sur son parcours et partage, en toute simplicité, ses réflexions sur la vie, le mal, l’univers, la mort et son destin de poète.

Sobre et limpide, la prose agrémentée de quelques vers de cet académicien venu d'Extrême-Orient n’a besoin que de très peu de pages pour exprimer l’essentiel. Face à l’immensité du cosmos, le vieil homme pense la mort comme une nécessité au renouvellement de la vie qui, puisque comptée sur cette terre, n’en prend que plus de prix, « nous poussant vers l’urgence de vivre, en vue d’une forme d’accomplissement ou de sublimes dépassements. » Toutes uniques, « les vies sur terre ne sont pas des poignées de sable jetées au vent », elles font partie d’un équilibre naturel où «  rien ne se perd et tout se féconde ». Et si le Mal « rendu possible par l’intelligence et la liberté dont nous jouissons » menace parfois « l’ordre de la Vie même », c’est le don sans réserve de l’amour, incarné notamment par le Christ, qui représente le véritable salut.

Vient alors naturellement la question du sens de la vie. Revenant sur son parcours, marqué par les guerres sino-japonaises, les guerres civiles et l’exil, il se souvient que, être en perdition, c’est la poésie qui l’a sauvé, plus précisément sa tradition orphique au travers notamment de Dante et de Rilke, mais aussi taoïste avec les chants de Qu Yuan, poète du IVe siècle avant notre ère encore commémoré en Chine lors du Duan-wu, la troisième plus grande fête du pays après le Nouvel An et la fête de la Lune. Et, tandis qu’à ses questionnements métaphysiques répond une philosophie rédemptrice et palingénésique, François Cheng de se sentir investi d’une mission : « accompagner toutes les âmes espérantes par son chant », son acte d’amour à lui pour les aider à traverser « les épreuves que comporte l’aventure de la Vie. »

Un texte magnifique, reflet d’une sagesse et d’une profondeur touchantes d’humilité et de générosité, pour nous rappeler, à l’instar d’André Malraux, qu’« une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie ». (4/5)

 

Citations :

Que de fois pourtant, face à la sublime scène d’un soleil levant ou d’un couchant, nous pouvons nous dire : « Cela est sublime parce que nous, humains, l’avons vu. Sinon tout serait en pure perte, tout serait vain. » Je prends soudain conscience que nous sommes, à notre niveau, l’œil ouvert et le cœur battant de cet univers. Si nous sommes à même de penser l’univers, c’est que véritablement il pense en nous.


Que l’univers créé vaille d’être célébré, c’est l’évidence. Que la Vie vaille d’être révélée, c’est l’évidence aussi. La Vie foisonnante, enivrante, provocante, exaltante, à la fois joyeuse et tragique, avec ses envols parmi les nues, ses êtres qui tentent de survivre au fond du gouffre, ses douleurs étouffées, ses émotions tues, sa part invisible et transfigurante qui se prolonge au-delà de la mort. Le poète digne de ce nom reçoit mission non seulement de dire, mais d’accompagner toutes les âmes espérantes par son chant. Il ne doute pas que si les humains sont reconnaissants au Créateur de les avoir créés, le Créateur, lui, sait gré aux humains de prendre en charge les épreuves que comporte l’aventure de la Vie.


Disons sans tarder que la Mort n’est nullement une force extérieure qui viendrait anéantir le processus de la Vie. Elle résulte d’une loi imposée par la Vie elle-même afin que la Vie puisse se renouveler et se transformer. C’est la Mort qui fait que la Vie est vie, en nous poussant vers l’urgence de vivre, en vue d’une forme d’accomplissement ou de sublimes dépassements. Tapie au creux de notre conscience, elle est la part la plus intime, la plus personnelle de notre être. Elle rend tout unique dans notre existence, unique chaque minute de notre temps, unique chaque acte de notre entreprise, unique notre existence. Elle se révèle ainsi le moteur le plus dynamique de ce que nous faisons. Elle confère, en fin de compte, une valeur inaliénable à chaque vie : ainsi Malraux a-t-il pu dire qu’apparemment une vie ne vaut rien, et que pourtant rien ne vaut une vie.


Entre eux, entente à demi-mot,                                             
Sans que le mot entier soit dit.                                             
Un jour pourtant, l’un le dira,                                            
Quand l’autre ne sera plus là


Le poète orphique apprend donc à devenir pur réceptacle. Devant porter dans sa chair les destins singuliers des autres, dont tant sont tragiques, il s’engage dans un processus où il se dépouille toujours davantage de lui-même. Son chant s’amplifie de cris étouffés venus de partout et qui composent l’immense pitié terrestre. Un grand nombre d’êtres m’habitent à présent, les hommes à l’esprit droit dont j’ai partagé passion et quête, les femmes à l’âme élevée qui sont pour moi des envoyées du Divin. D’eux je connais aussi bien les désirs, les élans, les accomplissements, que les épreuves et les souffrances. M’ayant poussé à creuser jusqu’au tréfonds les mystères de l’âme humaine, ils ont grandement contribué à faire de moi ce que je suis ; ils participeront, au-delà de la mort, de ce que je serai.


 

lundi 13 mai 2024

[Garcia Robayo, Margarita] La encomienda

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La encomienda          

Auteur : Margarita GARCIA ROBAYO

Traduction : Margot NGUYEN BERAUD

Parution : en espagnol (Colombie) en 2022,
                  en français en
2024
                 (Le Cherche Midi)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

À 5 000 kilomètres de son pays natal, la Colombie, une jeune femme qui travaille dans une agence de publicité de Buenos Aires tente d’obtenir une bourse d’écriture aux Pays-Bas. Elle échange régulièrement avec sa sœur qui lui envoie des encomiendas, des colis contenant de la nourriture, des dessins de ses neveux, et parfois une surprise, comme une vieille photo. Souvent, la nourriture arrive avariée et les dessins tachés.
Peu à peu, des événements et des personnages viennent révéler les fissures qui creusent le quotidien de la jeune femme : l’arrivée d’un colis énorme et difficile à ouvrir, un chat qui erre dans son immeuble, les voisins absents et ceux qui frappent à sa porte, les allées et venues de son petit ami, la réapparition de sa mère, une vagabonde… Soudain, tout vacille : « Avec quelle rapidité se brise la coquille d’une routine. N’importe quelle routine, aussi solide soit-elle, peut être balayée par l’imprévu. »
 
Margarita García Robayo entraîne le lecteur au cœur d’un labyrinthe d’incertitudes, de souvenirs et de peurs, dans un roman troublant qui évoque la solitude, la maternité et les liens familiaux.
Un livre d’une intensité contenue, illuminé par des images fugaces, qui confirme l’auteure comme l’une des voix essentielles de la narration latino-américaine actuelle.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Margarita García Robayo est une écrivaine colombienne installée à Buenos Aires. Ses livres ont été publiés en Argentine, au Chili, en Colombie, au Mexique, au Pérou, en Espagne, à Cuba, en Italie et au Royaume-Uni. Elle a collaboré avec les journaux El Universal (Colombie) et Clarín (Argentine), et a écrit de nombreuses nouvelles et quatre romans, tous salués par la critique. 

 

 

Avis :

Colombienne vivant désormais à Buenos Aires, Margarita Garcia Robayo a sans doute mis beaucoup d’elle-même dans le personnage de son dernier roman.

Cette jeune femme dont on ne connaît pas le nom habite un petit appartement de la capitale argentine, à plus de cinq mille kilomètres de sa famille restée en Colombie. Aspirant écrivain gagnant pour l’heure fort ennuyeusement sa vie comme rédactrice en agence de publicité, elle envisage de postuler à une bourse d’écriture en Hollande. Rien ni personne ne la retenant vraiment ici, malgré les années toujours vaguement intruse dans ce quartier aux voisins acrimonieux et aux vagabonds agressifs où ses maigres affinités se résument à sa seule amie Marah en tout point son contraire, à Axel le jeune homme qu’elle fréquente depuis peu sans oser s’engager, à León le petit garçon qu’elle garde quand sa nourrice fait défaut et à Ágata la chatte de gouttière dont on ne sait jamais si et quand elle reviendra, pourquoi ne pas tenter d’aller se poser ailleurs, elle qui depuis si longtemps a rompu les amarres ? Des siens en Colombie, elle n’a plus de nouvelles, si ce n’est de loin en loin les « encomiendas », ces colis contenant nourriture, dessins de ses neveux et parfois quelque vieille photo, qu’à son grand agacement sa sœur s’obstine à lui envoyer.

C’est en cette période d’indécision qu’une caisse en bois particulièrement volumineuse lui parvient de Colombie et que, presque au même moment, sa mère totalement perdue de vue se matérialise mystérieusement dans l’appartement. Avec cette présence qui, étrangement narrée comme tangible, se devine bientôt la projection d’une psyché cédant soudain aux fantômes du passé, une irrépressible marée de souvenirs envahit la routine de la narratrice, si vivides qu’ils se mêlent à la réalité sans s’en différencier. Pendant qu’odeurs de cuisine, images de l’enfance et sentiments d’autrefois viennent revendiquer leurs droits sur un présent qui les avait gommés, se recompose un paysage intime indissociable des origines, de la famille, du vécu et de ses non-dits, en un effet boomerang d’autant plus puissant que ces ingrédients identitaires profonds s’étaient vus refoulés, relégués à un autre temps, à un autre lieu.

Comment se construire sans se souvenir de soi-même et se réconcilier avec sa mémoire originelle ? Comment s’enraciner lorsque l’on n’est plus rien qu’une fleur coupée ? Notre apprentie écrivain n’aura d’autres choix que sa propre réécriture et l’acceptation des ombres au fond d’elle-même pour reprendre en main son rapport au monde et, peut-être, enfin y trouver sa place.

Audacieux dans son mélange de différents niveaux de réalités au sein d'un récit pourtant réaliste, mené d’une plume tendre capable de passages d’un mordant confondant, ce roman nous bouscule le temps d'une réflexion sur ce qui nous constitue et conditionne notre capacité à devenir. Sans racines, pas de nouvelles pousses. Sans passé, pas d’avenir. (4/5)

 

 

Citations :

Elle s’est lissé les cheveux, qui sont un peu plus clairs que la dernière fois, sans racines apparentes. C’est un miracle qu’ils repoussent encore après toutes ces années à se lisser les cheveux ; elle le faisait tellement souvent que ma tante Vicky devait lui appliquer des cataplasmes d’aloe vera pour apaiser son cuir chevelu irrité. Ma sœur est blanche comme une meringue, mais elle a les cheveux bouclés, drus et rebelles, or c’est bien là, disait ma grand-mère, le seul et véritable trait distinctif de la négritude. Ma sœur a passé une bonne partie de son adolescence à éradiquer ce trait, au point de se lacérer la tête.
 

Pour la première fois, j’ai imaginé Axel enfant. Quand je vois les parents d’un proche, je pense au petit garçon ou à la petite fille que cette personne a été, et je la mets en scène juste à côté de sa version adulte. Sur cette photo, il y a quelque chose d’affligeant. Les parents sont un trou auquel coller son œil pour espionner l’enfance des autres.
 

Je suppose qu’à un moment j’ai dû effacer mes souvenirs pour faire de la place dans ma tête et pouvoir en amasser de nouveaux. Comme lorsqu’on a besoin de plus d’étagères dans son placard et qu’on jette ses vieux vêtements, bien qu’ils soient encore en bon état. Bref, il se trouve que cette femme est ma mère, mais moi je ne me rappelle pas la sensation d’être sa fille. De même que ce creux dans ma sensibilité ne ressemble pas à celui que laissent les chansons oubliées – ces dernières ressurgissent de nulle part, entières et vigoureuses, un après-midi mélancolique. Je ne sais pas bien à quoi ressemble cette sensation, mais régulièrement, pour l’expliquer, me vient un hologramme de moi-même me montrant une robe que je ne reconnais pas ; elle ne me semble ni belle ni laide, en tout cas jamais je ne l’aurais choisie. L’hologramme me dit : « Tu adorais cette robe, tu l’as payée une fortune, tu t’es sentie comme un mannequin chaque fois que tu l’as portée. » Et moi, après l’avoir observée de près et constaté son innocuité, de répondre : « Cette robe-là ? »
 

Peu importe combien d’années vous vivez quelque part, et peu importe si votre accent ou votre vocabulaire ont changé : si vous ne comprenez pas les blagues, vous ne parlez pas la langue, vous n’avez pas les codes, vous ne faites pas partie. Le pire étant l’étape suivante, lorsque vous les comprenez à force de répétition ou par déduction, mais qu’elles ne vous amusent pas. Dans une pièce saturée d’éclats de rire, vous êtes la seule à avaler votre salive.
 

Axel n’était pas riche : la commande d’Eloy l’aurait maintenu à flot un petit moment. Je le lui ai dit, ce à quoi il a répondu que tout ceci n’était qu’un grand mensonge. Quoi donc ? Vendre son temps pour s’acheter du temps était une équation impossible à résoudre : « Le temps est un rein, quand c’est foutu, ça ne repousse pas. »
 

Un journal intime me semble être l’opposé d’un enfant : un dépositaire de secrets. Une cachette. Dans un journal, on peut conserver l’indicible et le mettre sous clé. Préserver des versions sombres du monde. À moins que ce ne soit un journal gangrené de questions, de peurs et de phrases inachevées. Dans ce cas, ce serait exactement pareil qu’un enfant.
 
 
Beaucoup peuvent bien croire qu’on se met à nu en écrivant, moi, je sais qu’en réalité on se déguise. On prend d’autres visages, on se refait en mêlant culpabilité, frustration et désir ; le résultat est un personnage parfaitement dépouillé et honnête. Ce qui n’a aucune solidité réelle. Une construction telle n’est possible que dessinée sur du papier.


(…) la plupart des gens compensent les brouilles affectives par des produits. C’est aussi cela le sens de ses colis : je ne peux t’accorder ma compréhension ni ma compagnie, alors je transforme ce que je n’ai pas en gâteau roulé, en chapeau, en étui en crochet pour ranger ton portable. Ce n’est pas non plus une révélation. C’est un savoir qui a toujours été là, et pas seulement dans ma famille : quand la raison manque et qu’on y renonce de manière consensuelle – c’est-à-dire, laborieusement – ou quand gagnent l’incapacité et la fatigue, il reste toujours la nourriture, les cadeaux, les produits délibérément non nécessaires – et laids, en général.


Avec Erika, cela me fait comme pour certaines œuvres d’art que je ne comprends pas, dont je n’arrive pas à savoir si elles sont géniales ou immondes, pourtant je m’arrête devant et sens comme une claque, et aussitôt de la perplexité : pourquoi tu m’as frappée ? Je t’ai juste regardée.


J’envie ce genre d’audace, cette facilité qu’ont certaines femmes à s’exposer. Des femmes qui se sentent plus à l’aise que belles et qui par conséquent le sont. 


N’importe quelle relation est portée par un système de croyances, jamais parfaitement identique mais néanmoins très similaire. N’était-ce pas cela que nous recherchions ? S’entourer de murs moelleux qui ne nous fassent pas mal quand on les frôle ? Se fabriquer un beau petit intérieur car l’extérieur est menaçant. Si sur ces murs poussaient des aiguilles, nous nous en éloignerions, nous chercherions la sécurité du centre de la pièce pour ne pas les toucher.
Des aiguilles, me dis-je à présent, voici ce que nous étions, ma sœur et moi, pour ma mère.
Et elle, qu’était-elle pour nous ? Une éclipse.


Quand quelqu’un cesse d’exister, il emporte une partie d’un autre, un bout de matière, du concret, pas seulement une accumulation de souvenirs. Et quand quelqu’un naît, il étrenne des traits anciens, vient avec le poids du passé qui sera toujours plus grand que son futur.


Les très rares fois où j’ai recroisé des gens venus de mon passé – de mon enfance, de mon adolescence, de ma ville –, j’ai pu remarquer l’étonnement dans leur regard, le ton de leur voix, comme s’ils étaient face à un fantôme : « Tu as disparu », me disent-ils, bien que ce soit évidemment faux, je suis là, prisonnière de la même enveloppe. La réaction sur le visage des autres n’est jamais gratifiante, comme si le fait de me savoir loin leur donnait la certitude que j’allais bien, mais qu’en me voyant revenir ils ne pouvaient s’empêcher de penser que quelque chose avait mal tourné. Revenir, presque toujours, c’est échouer.
D’autres résolvent leurs problèmes en rapprochant les extrêmes pour tenter de réduire l’écart de l’incompréhension. Là, au milieu, ils mettent deux chaises et s’installent pour discuter. En fait, ils appellent cela « dialoguer ». Mais l’écart n’est jamais tout à fait comblé, il reste toujours du jeu, une petite fissure expansible. Chaque personne est un noyau cerné par cet écart d’incompréhension. Y compris ceux qui se sentent proches les uns des autres sont séparés par cette bordure étroite mais profonde. Personne n’est si proche que cela de qui que ce soit. Personne ne peut ignorer l’abîme qui l’isole d’autrui.


Être bon et solidaire dans des circonstances normales n’a aucune valeur, Susan, c’est comme allumer une lampe en plein jour.

 

lundi 13 mars 2023

[Benameur, Jeanne] La patience des traces

 



 

J'ai aimé

 

Titre : La patience des traces

Auteur : Jeanne BENAMEUR

Parution : 2022 (Actes Sud)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Psychanalyste, Simon a fait profession d’écouter les autres, au risque de faire taire sa propre histoire. À la faveur d’une brèche dans le quotidien – un bol cassé – vient le temps du rendez-vous avec lui-même. Cette fois encore le nouveau roman de Jeanne Benameur accompagne un envol, observe le patient travail d’un être qui chemine vers sa liberté. Pour Simon, le voyage intérieur passe par un vrai départ, et – d’un rivage à l’autre – par le lointain Japon : ses rituels, son art de réparer (l’ancestrale technique du kintsugi), ses floraisons…
Quête initiatique qui contient aussi tout un roman d’apprentissage bâti sur le feu et la violence (l’amitié, la jeunesse, l’océan), c’est un livre de silence(s) et de rencontre(s), le livre d’une grande sagesse, douce, têtue, et bientôt, sereine.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1952 en Algérie d’un père tunisien et d’une mère italienne, Jeanne Benameur arrive en France, avec sa famille, à l’âge de cinq ans. Entre le roman et la poésie, le travail de Jeanne Benameur se déploie et s'inscrit dans un rapport au monde et à l'être humain épris de liberté et de justesse.

Parmi ses romans publiés chez Actes Sud : Profanes (2013, grand prix du roman RTL/Lire), Otages intimes (2015, prix Version Femina 2015, prix Libraires en Seine 2016), L’Enfant qui (2017), et plus récemment, Ceux qui partent (2019, prix des Lecteurs de Corse 2020).

 

Avis :

Lorsqu’il casse le bol qui le reliait à d’anciens souvenirs, Simon, psychanalyste qui a passé sa vie à écouter les autres, prend conscience qu’il a lui aussi des choses à régler avec lui-même. Pour prendre du champ avec son quotidien, il entreprend un voyage au Japon, où quelques rencontres autour du Kintsugi – art de réparer les porcelaines et les céramiques en sublimant leurs cassures par une jointure en or, devenu une métaphore de la résilience sous-tendant toute une philosophie de vie -, favorisent son cheminement introspectif personnel.

Le talent de Jeanne Benameur est indéniable. C’est une plume magnifique d’élégance, de finesse et de poésie qui vient sublimer l’intelligence et la profondeur d’une réflexion qu’elle mène de livre en livre, dans une quête que l’on sent aussi essentielle pour elle que pour ses personnages. Dans son précédent roman, Ceux qui partent, elle célébrait la force et la liberté du nouveau départ, l’élan qui vous fait tout quitter pour l’aventure de l’exil et pour l’espoir de rebond. Elle y revient d’une autre façon dans ce nouvel ouvrage, qui métaphoriquement s’émerveille du « magnifique saut de la raie Manta », cet « élan qui fait prendre le risque de quitter son eau ». Cette fois, elle fait de ces impulsions qui nous poussent au-delà de notre zone de confort, toujours plus loin dans la connaissance de nous-mêmes et des autres, des tentatives d’atteindre ce qu’elle appelle « des moments d’âme », fugaces sensations d’harmonie « quand tout de notre être s’unifie pour pouvoir se mêler enfin à tout ce qui n’est pas nous » : une finalité qui ne semble quelque part pas si étrangère à celle des approches du Zen ou du Tao.

C’est en tout cas au Japon que Simon, après avoir épuisé les ressources de la psychanalyse, va chercher la réparation de ses fêlures et la réconciliation avec lui-même et son entourage, passé et présent. Dans le petit paradis subtropical des îles Yaeyama, archipel japonais semé dans de splendides eaux turquoise, il découvre la collection de tissus ancestraux de son hôtesse Itô Akiko ; l’art Kintsugi de son mari céramiste Daisuke ; la tradition purificatrice du Onsen, ces bains dans des sources d’eau chaude volcanique ; enfin les antiques techniques de fabrication et de teinture des tissus à base de fibre de bananier que s’arrache la haute couture du monde entier. Patience et longueur de temps produisent leurs effets : dans le silence et la proximité discrète et bienveillante de ses très sages hôtes, Simon apprend à faire la paix avec lui-même et avec son passé, et s’apprête plus sereinement à un nouvel avenir.

Et c’est là que le bât blesse et qu’emporté par ce texte si merveilleusement écrit, l’on se s’en retrouve que plus déçu de la vague sensation de creux ressenti à propos de l’histoire de Simon. Tandis que l’on se laisse charmer par le sens général du propos, par son splendide hommage au métier de psychanalyste, par la découverte de très belles pratiques japonaises aux prolongations aussi poétiques que philosophiques, enfin par le si délicat et attachant couple Itô, se renforce aussi, à mesure que le passé de Simon se dévoile, le sentiment un peu dérouté de ne pas parvenir à comprendre totalement l’impact à retardement de cette vieille histoire plutôt tordue et montée en épingle, et encore moins la miraculeuse rapidité avec laquelle tout cela se résout au Japon, dans une tonalité bien trop feel good. N’est-il pas bien chanceux, cet occidental auquel se révèlent du premier coup, et par hasard, certains aspects les plus confidentiels de la culture nippone, au point de le transformer en quelques jours ?

Cette deuxième rencontre avec les livres de Jeanne Benameur me laisse donc encore, à contrecoeur, sur une impression mitigée. Si la plume est un régal d’intelligence, de poésie et de délicatesse, et si la réflexion, illustrée d’images magnifiques, ne manque pas d’intérêt, le lecteur peine à prendre son envol dans une histoire curieusement un peu trop « simpliste » pour la hauteur de son propos. (3/5)

 

 

Citations : 

Tant d’années de sa vie à écouter le mystère de toute vie. À s’en approcher.
Tant d’années pour accepter qu’au fond de toute clarté, l’opaque subsiste. C’est le plus difficile. Pour l’analysant comme pour l’analyste.
On lève une à une les choses tues qui bordent chaque enfance, on traverse les secrets inutiles, on peut à nouveau caresser une cicatrice. Et pour autant on n’a rien résolu. On se retrouve toujours devant le même mystère, le même pour tous, on n’y échappe pas.
Son métier, c’est pour ceux qui ne s’en débarrassent pas en invoquant Dieu ou quelque transcendance bien pratique. Il a été ce serviteur discret qui fait approcher l’énigme de vivre, en se sachant mortel, au plus près. Celui à qui on se confie pour accepter de faire le chemin jusqu’à l’inconnu.
Un Charon pour l’autre rive. Pas la mort encore, non. Juste la fin de la souffrance qui, un jour, a fait pousser la porte du cabinet de l’analyste ; et la venue à une rive d’où l’on voit la vie autrement. Vivable.
Mais c’est une fois cette étape franchie que l’énigme, la vraie, celle qu’on est seul à déchiffrer, vous attend. Qu’est-ce qui fait se lever chaque matin et affronter le jour, travailler, aimer alors qu’on sait que tout cela s’arrêtera. Forcément.
Lui, il aide à débroussailler la route. En plongeant dans les entrailles du familier, du répétitif, il a fait son travail. Tracé les limites du connu.
Reste alors l’inconnu.
C’est jusque-là qu’il a tenté d’accompagner chacun.
Juste derrière, les confins ignorés. Il aime les peintures chinoises anciennes. Chacun doit imaginer ce qui ne se laissera jamais dessiner. Il y a là autre chose, de plus vaste, qu’on ne voit pas.
C’est peut-être ça une analyse réussie après tout. Accepter, au plus profond de soi, qu’on est limité et que pourtant, il y a de l’infini. Inatteignable mais imaginable. I-ma-gi-nable. Elle est là, l’énigme. C’est celle du désir. Tout ce qu’on se cache ne retourne qu’à ce mystère bien plus grand.


À quoi bon trier, ranger, archiver ? préparer son départ, c’est le retarder, c’est tout. À trop attendre, on ne fait plus.


Il y a des lettres qu’on devrait savoir écrire. Pas pour convaincre ni pour changer les choses. Juste pour tracer les mots. Les inscrire. Et qu’on les envoie ou pas ça n’a pas d’importance. Les morts lisent par-dessus votre épaule.


Il y a des phrases qu’on entend un jour pour ce qu’elles sont. Vraiment. Elles sont restées au fond de notre mémoire, intactes. On les a prononcées un jour, sans bien savoir. Elles attendaient.
Comme si notre propre parole nous attendait toujours.
Une phrase lancée en l’air, pas entendue vraiment. Remisée dans ces limbes étranges où flottent les paroles gelées. Un jour, on ne sait pas pourquoi, elles reprennent vie. De toute leur force. Elles at­­teignent notre attention profonde, celle qu’on ignore la plupart du temps, et c’est le bon moment. Ce ne sont pas nos mains qui les ont réchauffées, comme le font les marins chez Rabelais, c’est le temps, la friction avec d’autres mots, d’autres phrases entendues, ou lues, enveloppées du silence des livres. Les mots alors adviennent avec toute leur puissance. Il fallait juste attendre d’avoir la force de les enten­­dre.
 
 
Une femme, la cinquantaine élégante et détendue, attire son regard. Elle lit et le monde lui appartient. Comme chez elle. Elle a retiré ses chaussures, à l’aise, enveloppée dans une étole, un léger sourire aux lèvres. La lecture fait d’elle dans cet aéroport agité une vraie reine solitaire et heureuse.


Oublier on ne peut pas.
Il sait que tout peut devenir vivable. Tout. C’est son métier. C’est miraculeux comme les êtres humains peuvent se rétablir.


Un jour au xvie siècle, lui raconte Akiko, un samouraï avait envoyé un bol cassé auquel il tenait très fort en Chine pour qu’il soit réparé. Simon sourit. On le lui a renvoyé, couturé de vilaines agrafes. L’objet pouvait servir à nouveau mais il était défiguré. Alors le samouraï demanda à ses plus fins artisans de trouver comment redonner à son bol toute sa beauté. Et l’art du kintsugi est né. Kin c’est l’or et Tsugi la jointure.
Simon se laisse emporter par l’histoire. Daisuke boit lentement l’alcool puis il repose ses deux mains sur ses genoux. Sa présence immobile et silencieuse donne à tout ce qui se passe ici sa densité. Simon s’appuie sur cette présence pour garder son attention rivée au présent. Kin l’or et Tsugi la jointure. Akiko raconte les différentes étapes, toutes aussi minutieuses les unes que les autres. Un processus long, patient. Simon écoute.
Coller les bords séparés.
Retirer ce qui de la colle est en trop.
Poncer.
Puis le trait fin de la laque.
Et la poudre d’or.
Entre chaque étape, le patient séchage.


Simon respire lentement, profondément. Dans le calme de cette nuit, il voudrait que le sommeil l’emporte par magie. Mais il sait bien qu’on ne peut pas faire l’économie de ce qui nous habite par un acte de volonté. Les émotions violentes sont empreintes. On ne peut que les circonscrire pour qu’elles n’envahissent pas tout. L’informe, c’est ce qui empêche de se laisser aller à la nuit, au sommeil. C’est la peur sans nom. Il soupire. Oui il sait tout ça. Mais quelque chose en lui dit Pas ce soir. Pas ce soir. 


Toute ma vie, j’ai été celui par qui la parole intime d’un autre advient enfin. Pour quelqu’un qui ne faisait pas partie de ma vie, dont je ne connaîtrai jamais l’histoire réelle. Je n’ai eu que la vérité ra­­contée sur le divan et j’ai dû m’en contenter. La vérité et la réalité ça fait deux. Je n’ai pas fait profession d’enquêteur et ce n’étaient pas non plus des amis qui venaient me confier leur peine ou leur joie.
C’est autre chose et aujourd’hui je mesure que c’est bien plus à mes yeux finalement.
C’est la profondeur tue de toute une existence. Quel­­que chose qui ne se dira jamais ailleurs que là, sur un divan.
 
 
Il écrit dans son carnet On dit “prendre son temps”, ou bien “je n’ai pas le temps”. Moi aussi j’ai dit ces phrases-là, comme tout le monde. Et comme c’est faux. On ne peut ni prendre ni perdre ni avoir le temps. Le temps n’est pas un objet, on le sait bien pourtant. Simon sourit. Toutes ses lectures de Bergson et d’autres… Non, le temps en dehors de nous n’existe pas. C’est nous qui sommes le temps. Nous nous égrenons. 


Avant d’apprendre à tisser, explique Akiko, elles apprennent à filer le fil de bananier. Il écoute les étapes imposées, leur utilité. Il découvre qu’il y a trois sortes de bananiers, ceux pour les fruits, ceux pour les racines qui se mangent aussi et ceux pour le fil. Il faut aller chercher les troncs vers les mangroves, les bananiers résistent aux typhons et forment une bonne protection. Ils sont précieux ici. Il faut trouver ceux qui seront les meilleurs, ne rien gâcher, en détacher les fibres, comme si on les épluchait. Puis diviser les lanières obtenues jusqu’à faire apparaître de grands fils. C’est un travail qui demande aux doigts d’être habiles et résistants. Enfin, il faut attacher les fils les uns aux autres pour pouvoir les tisser. Nara a tout appris de sa mère qui le tenait aussi de sa mère, elle sait comment rouloter les extrémités les unes aux autres de façon à ne faire aucun nœud. L’une des jeunes filles est assise sur le sol et elle fait tourner une roue de bois sur lequel le fil s’enroule pour faire une bobine.


La mort de Mathieu n’appartient qu’à Mathieu. Elle n’appartient ni à lui ni à Louise. On s’empare des actes qui nous font du mal. On croit, on voudrait, y avoir joué le rôle principal même si ça fait mal, juste pour ne pas être totalement impuissant face à ce qui arrive. Mais toutes ces années lui ont appris que ce qui se passe dans le cœur et la tête de chacun n’appartient qu’à celui dont le souffle anime et ce cœur et cette tête. C’est le cœur de la plante. On n’est maître de rien. On peut juste accepter et mettre tout son art, toute sa vie, à comprendre ce qu’est le fil de l’eau, le sens du bois, le rythme des choses sans nous. Et c’est un travail et c’est une paix que de s’y accorder enfin. La seule vraie liberté.


Il en a ici la conviction, lui qui a toujours laissé cette question de côté, l’âme, c’est un instant, c’est tout. Juste un instant.
Ce n’est ni un état ni quelque chose de mystérieux qui nous serait donné comme le corps nous est donné pour vivre cette existence.
L’âme, c’est un mouvement. Fugace.
On l’atteint quand tout de notre être s’unifie pour pouvoir, dans un élan, se mêler enfin à tout ce qui n’est pas nous. Il n’y a pas d’état d’âme. Il y a des moments d’âme. 


Maintenant seulement il comprend le magnifique saut de la raie Manta. Trouver l’élan qui fait prendre le risque de quitter son eau. L’élan qui rassemble tout. Il n’y a pas d’autre façon de conquérir, un à un, chaque instant d’âme. Et d’éclairer, un peu, chaque fois, l’obscur de notre vie.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

dimanche 19 février 2023

[Park, David] Voyage en territoire inconnu

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Voyage en territoire inconnu
            (
Travelling in a Strange Land)     

Auteur : David PARK

Traduction : Cécile ARNAUD

Parution : 2018 en anglais,
                   2022 en français (La Table Ronde)

Pages : 208

 

 

 

 
 

 

Présentation de l'éditeur : 

Le monde est recouvert de neige. Les transports sont interrompus. Tom doit s’aventurer dans un paysage métamorphosé et hostile pour aller chercher son fils, malade et coincé dans une résidence étudiante. Mais lors de ce trajet solitaire en voiture, de Belfast à Sunderland, Tom se retrouve à faire un autre voyage, sans carte ni guide, et retrace chaque route d’une histoire familiale habitée de souvenirs et embrumée de regrets.
Écrit dans une prose épurée et cristalline par l’une des voix les plus importantes de la littérature irlandaise contemporaine, Voyage en territoire inconnu est une œuvre au dépouillement exquis et à la grâce transfiguratrice. Un roman de pères et de fils, de chagrin, de mémoire, de famille et d’amour ; sur les gouffres qui nous séparent de ceux que l’on aime, et les mauvais tournants que l’on prend en allant les retrouver.
 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

David Park est l’auteur de onze livres, parmi lesquels The Light of Amsterdam, sélectionné pour le International IMPAC Prize, The Poets' Wives et The Truth Commissioner, adapté en téléfilm pour la BBC 2. Il a remporté le Author’s Club Award du premier roman, le Ewart-Biggs Memorial Prize et, à trois reprises, le McCrea Literary Award de l’université d’Ulster. Couronné également du Major Individual Artist Award par le Arts Council d’Irlande du Nord, David Park vit à County Down.

 

 

Avis :

Alors qu’une tempête de neige cloue les avions au sol dans tout le Royaume-Uni, Tom abandonne son épouse et sa fille aux préparatifs des toutes proches fêtes de Noël pour aller chercher son fils Luke, coincé avec la grippe dans son logement d’étudiant à Sunderland, dans le nord de l’Angleterre. Parti en voiture de Belfast, il prend le ferry vers l’Ecosse, puis à nouveau la route pour quelque trois cents kilomètres jusqu’à sa destination située sur la côte opposée, près de Newcastle.

L’enneigement des voies de circulation complique considérablement le périple, et même s’il progresse très lentement, il faut au conducteur toute sa vigilance pour faire face aux embûches qui jalonnent son trajet. Après plusieurs faux départs en raison d’une côte d’abord infranchissable, c’est avec une certaine inquiétude, partagée par l’épouse restée à domicile et dont les réguliers appels téléphoniques semblent bientôt l’unique lien avec la vie et la normalité, que l’on se retrouve seul avec Tom, à ne compter que sur soi-même pour affronter l’hostilité blanche dans laquelle le monde, déréglé par le réchauffement climatique, semble avoir sombré.

Pourtant, tandis que la réalité extérieure paraît s’être dissoute dans une nébuleuse de blancheur impalpable, c’est insensiblement à une toute autre confrontation, intérieure celle-là, que Tom se retrouve exposé. Sur l’écran immaculé et uniformisé du paysage, viennent s’imprimer des images invasives, irrépressible résurgence d’une douleur mal enfouie liée à un drame récent qui se dévoile par bribes au lecteur. Et, dans une narration d’une confondante sobriété, en une succession de flashes dont la rémanence fait écho à l’éternité que le métier de photographe de Tom insuffle à chacun des instants qu’il capture dans ses clichés, se révèle cette fois la poignante désolation du paysage intérieur d’un père, meurtri par l’impuissance, le regret et la culpabilité, qui cherche désespérément la force de tenir le cap, de donner le change aux siens et de passer un Noël aussi normal que possible.

Périple aventureux dans un environnement rendu méconnaissable par les conditions climatiques, le voyage en territoire inconnu est aussi celui de ceux, qui, fils à la dérive ou père incapable de trouver l’absolution et la paix, se perdent et avancent à tâtons dans leur vie, sans rien ni personne pour les guider. Un texte magnifique, d’une parfaite exactitude psychologique, et d’autant plus poignant qu’il contient l’émotion en un délicat jeu d’équilibre entre l’ombre et la lumière, la douleur et l’espoir. Parce que, même après la pire des épreuves, quand plus rien ne paraît plus ressembler à rien, il faut trouver le moyen de vivre, et que ce chemin se trouve seul, sans que l’on puisse prédire par quoi il faudra en passer. (4,5/5)

 

 

Citations :  

Luke a l’œil. Je m’en suis rendu compte de bonne heure, et j’ai tenté de l’encourager sans trop insister. Il a bien travaillé pour le portfolio qu’il a présenté à l’épreuve artistique du A-level – des photos de vieux bâtiments à l’abandon à Belfast. Ils sont de plus en plus difficiles à trouver, mais il restait encore des opportunités autour de North Street et d’une des vieilles entries. Je l’ai accompagné, uniquement pour le conduire et veiller sur lui, et j’ai fait de mon mieux pour ne pas le gêner, ni lui souffler des conseils à l’oreille, car c’est là un des paradoxes de la parentalité : la plupart du temps, ça se passe mieux quand on leur laisse de l’espace, et il n’y a pas de plus sûr moyen d’envoyer nos enfants sur une orbite lointaine que d’essayer de les maintenir dans notre champ gravitationnel.
 

À l’évocation de la maison de Luke, une image restée dans ma mémoire se précise ; c’est un cliché de Denis Thorpe, qui a travaillé pour le Guardian et photographié le nord de l’Angleterre, en noir et blanc, dans un style d’un réalisme cru. La photo à laquelle je pense, Mr Lowry’s Hat and Coat – prise le lendemain de la mort du peintre – montre deux manteaux et des chapeaux pendus à des patères dans le clair-obscur d’une entrée, un papier peint vaguement floral, une cimaise. La doublure d’un des manteaux, tournée vers l’extérieur, accroche un peu de lumière. La photo parle d’absence, d’un espace qui s’ouvre et se remplit d’immobilité, se concentrant sur les reliques d’une personne qui a été et n’est plus.
Quand j’entre dans les chambres de mes enfants, je ressens parfois puissamment à quel point nos vies et les lieux où nous vivons déteignent les unes sur les autres. Leur respiration semble encore présente dans la pièce vide, tous leurs souvenirs et leurs rêves paraissent fondus dans les plis d’un tissu ou le grain d’une surface. Seule la froideur de la technologie résiste : on aura beau effleurer le clavier d’un ordinateur ou l’étui d’une tablette, on n’y percevra jamais l’enfant absent. Il y a un mot de passe, un pare-feu qui nous empêchent de retrouver la moindre trace de l’existence de son utilisateur, et ces appareils demeurent séparés du reste de la chambre, imprégnée partout ailleurs de la force de l’être à qui elle appartient.
 

On cloue au pilori les parents de ces ados partis rejoindre l’État islamique ; on les traite de mauvais parents, ou alors on les soupçonne d’avoir su ce qui se passait dans la tête de leurs enfants. Au mieux, leur radar est défectueux et n’a pas su détecter ce qui s’insinuait dans leur foyer pour contaminer l’esprit de leurs gamins. Il fut un temps où j’aurais peut-être pensé la même chose. Je dis bien peut-être. Mais c’était avant. Maintenant, je me garde des jugements et des suppositions faciles. Et élever un enfant, ce n’est pas comme conduire cette voiture, avec l’assistance d’une voix pour me guider, avec les traces laissées par d’autres véhicules que je peux suivre malgré la neige, avec les feux et les panneaux pour m’indiquer quand m’arrêter et démarrer, pour me signaler de possibles dangers. Au lieu de cela, on se trouve dans une espèce de blizzard d’idées confuses et contradictoires, et alors qu’on croyait connaître la meilleure direction à prendre, on doit vite admettre qu’on est perdu et que les points de repère familiers auxquels on accordait tant d’importance ont disparu dans un brouillard blanc.
 
 
La neige englobe tout et, en dépassant Gretna, je sais qu’elle doit aussi cacher le peu qu’il reste de l’usine de munitions géante construite ici pendant la Seconde Guerre mondiale et aujourd’hui largement effacée de nos souvenirs de ces années. Mais je me souviens d’avoir vu quelque part des photos des femmes qui y travaillaient. Un boulot dangereux, puisqu’elles mélangeaient souvent des substances volatiles pour fabriquer ce qu’on appelait le « porridge du diable », servant de poudre propulsive aux obus. Bagues et boucles d’oreilles étaient interdites, de peur qu’elles ne fassent des étincelles et déclenchent une explosion. On les appelait les Canary Girls parce que leur peau, entrant en contact avec le soufre, devenait jaune. Je me rappelle une photo en particulier – d’un groupe de femmes pris à une certaine distance, fines silhouettes sombres et spectrales. Elles pellettent du nitrate de potassium dans ce qui ressemble à une montagne blanche de sel. L’image dégage une impression fantomatique, comme si elles travaillaient aux Enfers, et contraste avec les photos de groupe plus courantes, où les femmes s’affairent en une légion compacte de sourires, de combinaisons informes et de foulards noués en turban sur les cheveux.


(…) vivre dans la peur est la pire façon de vivre ; la peur obscurcit même les choses les plus lumineuses qu’on essaie de faire, elle est omniprésente et ronge petit à petit tout ce dont on a besoin pour exister. Si bien qu’il arrive un moment où la colère engendrée par ce qu’on subit bout et déborde, et on est soudain prêt à envisager tous les remèdes, aussi désespérés et téméraires qu’ils puissent paraître à l’esprit rationnel qu’on possédait auparavant.


Et je réalise que quand on fait un pas en avant, même un petit pas, l’étau de la peur se desserre un peu. Elle est encore là, mais diminuée, et on s’autorise à moins se considérer comme une victime sans défense, car au bout du compte c’est le sentiment d’impuissance qui nous tue.


Je ne sais pas non plus si nos années de troubles ont servi à quelque chose, et je me félicite de ne pas avoir été celui qui arrivait avec son appareil photo sur chaque scène d’atrocité, tentant de trouver un équilibre entre l’efficacité d’une image et le respect pour l’intimité d’une souffrance individuelle. Mais alors qu’une neige paresseuse se met à tomber, je n’oublie pas que la bonne image a le pouvoir d’influer sur notre conscience. Et je pense au petit garçon échoué dans l’écume sur une plage de Turquie, mort noyé en essayant d’atteindre une île grecque à bord d’un canot en plastique.
Et même si j’ai oublié son nom, je me rappelle le sentiment produit par cette image, et je sais que l’espace d’un instant, aussi court qu’il ait été, elle a changé les choses. Plus que n’auraient pu le faire les mots d’un reporter ou un politicien, parce qu’avec la photographie, il n’y a rien entre nous et le sujet, rien pour aseptiser ou adoucir – nous seuls sommes présents à ce moment-là, aussi près que nous place l’objectif, réduits au silence et à l’immobilité.
 
 
Et je comprends alors la justesse de ce qu’a dit Ansel Adams : qu’on ne prend pas une photo seulement avec l’appareil, mais en y apportant toutes les images qu’on a vues, les livres qu’on a lus, la musique qu’on a entendue, les gens qu’on a aimés. 


Les gens ne comprennent pas les photos. Ils pensent qu’elles figent toujours l’instant dans le temps, alors qu’au contraire, elles l’en libèrent, et ce que l’appareil a saisi échappe à jamais à son écoulement. De sorte que ça existera toujours, vivra toujours tel qu’en cette seconde précise, avec le même sourire ou le même air renfrogné, la même couleur de ciel, la même lumière ou la même ombre, la même pensée ou le même battement de cœur. C’est l’éternel qui est libéré dans la soudaine immobilité créée par le clic de l’appareil photo. 


 

lundi 2 mai 2022

[Lynch, Paul] Au-delà de la mer

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : Au-delà de la mer (Beyond the Sea)

Auteur : Paul LYNCH

Traductrice : Marina BORASO

Parution : en anglais (Irlande) en 2019
                  en français (Albin Michel)
                  en 2021

Pages : 240

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Muets de saisissement, Hector et lui regardent le monde se recomposer dans une magnificence de couleurs. Comme s’ils étaient les premiers à contempler des ciels pareils. Chacun commence à entrevoir la vérité de l’autre, à deviner qu’ils sont tous les deux pareillement démunis au cœur de la vérité des choses. Et qu’au sein d’une telle immensité, ce qu’un homme porte en son cœur n’a plus guère de poids.

Malgré l’annonce d’une tempête, Bolivar, un pêcheur sud-américain, convainc le jeune Hector de prendre la mer avec lui. Tous deux se retrouvent vite à la merci des éléments, prisonniers de l’immensité de l’océan Pacifique. Unis par cette terrifiante intimité forcée et sans issue, ils se heurtent aux limites de la foi et de l’espoir, à l’essence de la vie et de la mort, à leur propre conscience.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1977 dans le Donegal, Paul Lynch est l’auteur de trois autres romans, publiés aux éditions Albin Michel : Un ciel rouge, le matin , finaliste du Prix du Meilleur Livre étranger ; La Neige noire, lauréat du Prix Libr’à Nous ; et Grace, élu Meilleur roman de l’année en Irlande, et couronné par le Prix des Ambassadeurs de la Francophonie.

 

 

Avis :

Partis en mer malgré un avis de gros temps, le pêcheur sud-américain Bolivar et son jeune compagnon Hector se retrouvent prisonniers de la tempête, puis d’un bateau avarié dérivant sur l’immensité de l’océan Pacifique. Unis dans un tête-tête forcé, les deux hommes organisent leur survie, autant physique que psychologique.

Après une première partie dominée par la tension de l’action, tandis que Hector et Bolivar, que jusqu’ici tout opposait, réunissent leurs forces contre les éléments déchaînés, puis pour assurer les bases de leur survie, le récit se resserre peu à peu sur la confrontation psychologique des deux hommes, et enfin de chacun avec soi-même. Alors que le temps s’allonge et se vide pour les deux Robinsons, désormais rodés quant à leur précaire organisation matérielle, c’est leur mental qui envahit la narration. Et dans la lutte sans merci entre leur volonté et leur désespoir, on assiste à leur mise à nu jusqu’au tréfonds de leur être, et à leur terriblement tardive prise de conscience de ce qui fait le véritable prix de la vie.

Bien plus qu’une histoire de survie, Paul Lynch nous propose, au travers de ce roman métaphorique, une réflexion d’envergure sur la condition humaine. Car l’errance de ces deux hommes perdus dans une immensité déserte, oscillant entre désespoir et foi en leur survie, torturés par la conscience de leurs fautes dans une expiation préalable à une possible rédemption, n’est autre que celle de toute l’espèce humaine. Ainsi l’aveuglement de notre orgueil et de nos égoïsmes s’assortit de nos doutes et de nos peurs face à notre destinée de mortels. Ainsi nous partageons-nous entre, d’un côté, la perception de notre insignifiance, à la fois écrasante et miraculeuse dans une nature immense et incontrôlable qui nous renvoie à notre solitude dans le vide de l’infini, et, de l’autre, notre espoir et notre foi en une possible issue à notre finitude. Enfin, ainsi cherchons-nous le chemin qui donnera un sens à notre existence, celui qui passe par des valeurs universelles transcendant nos individualités.

A la fois poétique et réaliste, aussi profondément juste dans l’exploration psychologique de ses personnages qu’impressionnant dans son évocation des variations infinies de la mer, et surtout doublé d’une portée philosophique et mystique magistralement suggérée, ce roman a tout pour devenir un monument de la littérature. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

L’espoir, ce n’est rien qu’une petite flamme, pense Bolivar. On le nourrit d’une petite chose, et puis d’une autre. C’est ainsi que nous vivons.

Bolivar ne s’en rend pas compte tout de suite. Il a cessé de mesurer le temps par rapport au soleil. Son esprit sombre dans la torpeur. Le temps n’est plus le temps, il reste immobile au lieu de s’écouler. Les jours se succèdent au sein d’un temps figé. Parfois, il lui semble aussi que le temps file sans lui, qu’il le contourne ou passe au-dessus de lui, ou peut-être au-dessous, mais jamais en lui. Il tâche d’y réfléchir rationnellement, à cette chose énorme sur laquelle la pensée, l’action ou la parole n’ont pas de prise. Tu as été séparé du passage du temps, et pourtant il persiste à s’écouler et continuera indéfiniment.

Viennent ensuite des jours où il est habité par une joie de plus en plus intense. Un sentiment jailli de l’intérieur, fait de liberté et de possibles, convoqué par chaque aube brûlante, le monde se relevant de ses cendres pour exister de nouveau. Muets de saisissement, Hector et lui regardent le monde se recomposer dans une magnificence de couleurs. Comme s’ils étaient les premiers à contempler des ciels pareils. La paix qui s’installe entre eux est aussi une forme de compréhension mutuelle. Chacun commence à entrevoir la vérité de l’autre, à deviner qu’ils sont tous les deux pareillement démunis au cœur de la vérité des choses. Et qu’au sein d’une telle immensité, ce qu’un homme porte en son cœur n’a plus guère de poids. Pourtant le cœur irrigue le désir de son sang et Hector ne détache pas les yeux de l’océan. Chaque éclat de lumière est l’espoir d’un bateau en vue. Bolivar, en revanche, repose ses yeux de plus en plus fréquemment. En son for intérieur, il assume l’idée que cette situation pourrait durer toujours. Y a-t-il réellement besoin d’autre chose ? Tu te nourris, tu dors, tu accomplis des tâches simples. C’est maintenant que nous sommes vraiment vivants.

La nuit, Bolivar écoute Hector pleurer.
Le chagrin est une chose informe installée entre eux.
La souffrance, dit-il, est un chien qui te traque partout où tu vas.
 
Tu sais, dit-il encore, il n’y avait rien à faire là-bas, pas l’ombre d’un boulot. J’ai trouvé ça logique de bosser un peu pour eux, juste comme ça – le cartel, je veux dire. Tenter l’expérience, quoi. Ils ont beaucoup de fric, tu sais. Les voitures, les femmes, la belle vie et toutes les bonnes choses. Si tu fais le tour du système, tu comprends qu’il fonctionne contre toi. Son but, c’est de t’empêcher de rester en vie. Un de mes copains s’est retrouvé embringué dans le cartel, et du jour au lendemain ce gars qui disait non s’est mis à dire oui. Il m’a proposé des petits boulots, trois fois rien. Tu vas faire ça, Bolivar, qu’il disait, ça n’engage pas à grand-chose.Surveiller tel ou tel endroit, accompagner un type en jeep. Reconnaître les lieux ici ou là. Filer une raclée à un mec qui n’a pas payé ce qu’il devait – c’est la règle, et tu t’habitues. Plus tard, j’ai commencé à sortir avec eux le soir. J’ai assisté à des trucs. On était dans les collines, une nuit, et j’ai vu un truc en particulier. Ils m’ont donné des ordres. À partir de là, une sale impression a commencé à m’envahir. On aurait dit un poison qui passait lentement dans mes veines. Et il s’est mis à me ronger les os, ce poison. J’en perdais le sommeil, à force. Je ne supportais plus de me regarder en face. Comment est-ce qu’on peut être soi quand on est avec eux ? On cesse d’être soi et on devient eux. Plus moyen de dire non, à la fin, parce qu’à un moment tu leur as dit oui. Que tu répondes oui, non, ou peut-être, c’est du pareil au même, ça vaut toujours pour un oui. Même si tu n’ouvres pas la bouche. Et si tu viens à claquer, c’est qu’ils auront dit oui à ta place. T’as plus que ce mot devant toi, oui. Pourtant, je sentais au fond de moi que je devais dire non, même si ce mot n’existait pas. Je suis parti là où personne ne pourrait me retrouver.À pied, je suis parti, et j’ai marché pendant des jours et des nuits. J’arrêtais pas de répéter dans ma tête : Moi je suis un non, pas un oui. À chaque pas que je faisais je me répétais ça, jusqu’à ce que j’arrive sur la côte sans rien d’autre que les fringues que je portais sur le dos. Enfin, pas tout à fait – j’avais aussi un peu d’argent. Là, au moins, je savais que je pourrais vivre simplement. Un gars et un bateau, c’est simple, oui, et c’est bien comme ça, aucune complication, rien pour hanter tes rêves et t’empêcher de dormir la nuit. Tes journées, c’est la simplicité même, la seule décision que tu dois prendre c’est si tu sors pêcher ou non. Ça me convenait bien, ce genre de vie. C’est pour ça que je suis parti.

L’aveuglement est une forme de vision, tu ne crois pas ? Ne sommes-nous pas aveugles dans nos rêves ? Cela ne nous empêche pourtant pas de voir. Parfois, nous voyons même les choses très nettement. Le rêve te révèle ce que tu crains de regarder en face. La pensée que tu n’oses pas affronter. Combien de gens cherchent la réalité à travers le rêve ? Tu n’as jamais pris la peine de regarder, Gros. Voilà pourquoi je vois la réalité à ta place – les choses que tu te refuses à considérer.

Ce que tu essaies de faire, Gros, ça ne servira à rien. Tu n’as aucun moyen de t’échapper. Une fois qu’un acte est commis, il demeure inscrit à jamais dans ton existence.  

Tu fais ce qui te plaît et tu appelles ça la liberté. Tu emploies ce mot comme si tu en comprenais le sens. La mère de ton enfant – tu lui as appris ce que signifiait ta liberté, non ? La femme maudite par l’homme. Le fruit empoisonné de la matrice. Toutes ces autres femmes dont tu m’as parlé. Tu les as piégées les unes après les autres. Et Rosa, cette pauvre innocente. Tu l’as ignorée jusqu’à ce qu’il ne te reste plus qu’elle. Voilà de quoi se compose ton existence. Le prochain repas, la prochaine bière. Le prochain corps féminin qui partagera ton lit. Es-tu autre chose qu’une somme de désirs et de besoins ?C’est uniquement le corps qui parle en toi. Les pulsions du corps, jamais assouvies, toujours renouvelées. Tu n’es rien de plus que l’expression du corps. De ses pulsions. Ce que je crois, Gros, c’est que si tu n’existes pas, il ne peut y avoir de liberté.

Seul un homme libéré des exigences du corps peut comprendre le sens du mot liberté. Je te le dis,Gros, celui qui choisit de mourir plutôt que de vivre est le seul à comprendre ce qu’est la liberté.

C’est très facile à comprendre, Gros. Qu’est-ce que la vie, sinon la rencontre de notre volonté et de celle d’autrui ? Les réalités élémentaires de l’interaction. Les gestes, les salutations. Les paroles prononcées, qui mènent à la compréhension. Et la compréhension qui implique à son tour certains devoirs et certaines obligations.Ce commerce-là fait partie des lois de l’existence. Toutes ces choses génèrent l’affection, les liens, le dévouement, la loyauté envers les autres. Le sang qui se mêle au sang d’un autre. Mais tout cela, Gros, c’est précisément ce que tu ne donnes pas. Et parce que tu ne le donnes pas, tu ne le possèdes pas non plus. Tu as été ainsi tout au long de ta vie. Déloyal. Inconstant. Faux. Toujours en fuite, courant comme un chien derrière ta volonté. Tu as fui le foyer de ta propre famille. Tu as cherché le réconfort auprès des femmes. Et quel compagnon ont-elles eu, ces femmes ? Il n’y avait qu’un corps dans leur lit. Moi, Gros, je peux t’expliquer ce que ta vie signifie. C’est très simple, vraiment. La réponse se trouve dans ce que tu n’as pas créé. Les gens ont oublié que tu existais. Il n’a pas fallu bien longtemps pour que tu t’effaces de leur mémoire. Pendant un moment, ils se sont signés en regardant la mer. Puis ils se sont détournés, et leur vie a repris comme avant. Tu n’as jamais su toucher le cœur d’un autre que toi, vois-tu. Donc personne ne peut te pleurer. Tu as traversé la vie dans l’insignifiance, Gros.

L’enfer, ce n’est rien d’autre que la honte. Il le découvrira bientôt. Tel sera son destin. Il sera son propre juge. 

C’est par les sensations que la mémoire voit, et non par les yeux. La sensation d’un visage, c’est cela qu’il peut voir. À présent il est auprès d’elle, il l’aide à déplacer le fauteuil. Puis il la soulève dans ses bras et caresse sa peau. Délicatement, il presse sa main sur sa joue et sent le relief des dents. Il lui caresse les cheveux, séparant les mèches du bout des doigts. Il reste ainsi un long moment, les paupières closes et respirant à peine. Quand il retient sa respiration, il sent son souffle à elle, ténu dans sa poitrine. Il peut la tenir contre lui. L’entourant de ses bras, il peut lui parler tout bas à l’oreille. Peau contre peau. Ses yeux, pas tout à fait.  
J’étais parti, chuchote-t-il.
J’étais parti, mais une énorme tempête m’a ramené à toi.

Il hausse les épaules et s’entend murmurer : Ce n’est peut-être pas ma faute. Il réfléchit à cette idée. Peut-être qu’un homme ne mérite pas d’être condamné tant qu’il n’a pas eu à affronter la vérité. Que peut-on savoir de l’heure et des circonstances qui mènent un homme à rencontrer sa vérité ? De la longueur de ce cheminement ? Tout ce qui compte, c’est qu’il finisse par la trouver.

 

Du même auteur sur ce blog :


 


 

dimanche 28 mars 2021

[Dubois, Jean-Paul] La vie me fait peur

 


 


 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : La vie me fait peur

Auteur : Jean-Paul DUBOIS

Parution : 1994 (Seuil), 1996 (Points)

Pages : 240

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Trente-trois mille pieds, c’est l’altitude idéale pour réfléchir à sa vie. Dans l’avion qui l’emporte vers Miami, Paul Siegelman s’efforce de retrouver le fil conducteur et remet les chapitres dans l’ordre : la mort de sa mère, les acrobaties financières de son père, ses propres errances d’Ibiza à panama City, ses relations tumultueuses avec les femmes. «Je suis tout petit. Je peux vivre dans un verre à dents», dira-t-il un jour. Et si c’était vrai ?

Avec ce livre limpide et mystérieux, Jean-Paul Dubois explore nos angoisses les plus familières et fait l’inventaire de quelques passions simples, comme autant de consolations. Dans les parages de Philip Roth et de John Updike, il est l’un des romanciers français les plus singuliers d’aujourd’hui.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jean-Paul Dubois est né en 1950 à Toulouse où il vit actuellement. Il a reçu le prix Femina pour Une vie française (2004) et le prix Goncourt pour Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon (2019). Journaliste, il est l’auteur de chroniques publiées en deux tomes : L'Amérique m'inquiète (1996) et Jusque-là tout allait bien en Amérique (2002). L’ensemble de son œuvre est disponible en Points.


 

Avis :

Paul Siegelman s’est toujours laissé porter par la vie, laissant les choses avancer d’elles-mêmes sans jamais réellement s’en mêler. Un événement imprévu vient pourtant soudain secouer sa quarantaine jusqu’ici sans histoire. Dans l’avion qui l’emmène à Miami où réside désormais son père, il entame une introspection qui pourrait bien déboucher sur un tournant majeur dans son existence…

Chaque livre de Jean-Paul Dubois n’est « ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre ». Les obsessions de l’auteur nous emmènent une fois de plus aux côtés d’un homme prénommé Paul, à la dérive d’une existence toute tracée qu’il suit passivement, comme réfugié dans une sorte d’absence, commode mais au final assez ennuyeuse. Seul un séisme personnel le forcera à sortir du cadre dans lequel il paresse distraitement, à enfin prendre des risques et des décisions, à vivre en définitive.

L’on retrouve avec amusement les ingrédients des autres romans, accommodés d’une manière chaque fois étonnamment renouvelée. L’élégance et l’humour de la plume opèrent avec le charme qu’on est toujours sûr de trouver dans les pages de cet écrivain, au point que chacun de ses ouvrages évoque aussitôt la promesse d’une vraie délectation, le plaisir de s’installer dans un bon vieux fauteuil familier et confortable, pour une soirée de connivence aussi légère que profonde, aussi drôle que mélancolique.

Par bonheur, la bibliographie de Jean-Paul Dubois me réserve encore de nombreuses découvertes, que j’ai bien l’intention de savourer une à une. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

A quarante-quatre ans, lorsque je pense à ce que je suis devenu, lorsque j’envisage l’avenir, la vie me fait peur. Je n’incrimine nullement Vivien. Les sept années que j’ai passées avec elle ne furent pas pires que les autres. Je ne lui en veux même pas de m’avoir confirmé mon éviction par courrier recommandé. Il est dans sa nature de se conformer aux termes de la loi. Ma femme est ainsi faite. Je savais tout cela en l’épousant. Chez elle, le professionnel l’emporte toujours sur l’affectif. Ces derniers temps, avant d’être un amant assommant, j’étais surtout l’élément encombrant qui pénalisait son bilan.

Je ne suis pas un entrepreneur, ni un bâtisseur. Je ne me sens pas investi d’un rôle. Je ne fais pas partie de la famille des acteurs. Je ne me sens à l’aise que dans la salle, assis parmi la foule des autres spectateurs.

Vivien m’a toujours reproché de n’avoir aucune prise sur le monde. Vivien est née avec des grappins dans les mains. Pour elle, traiter avec l’avenir est aussi simple que de manier un agenda. Elle est persuadée qu’il suffit d’inscrire ses projets de manière lisible, pour qu’à la date choisie ils se réalisent. La maladie, la mort, la fatigue, les aléas sont des paramètres qu’elle refuse de prendre en compte. Elle se sent propriétaire de sa vie. Et moi, à peine locataire de la mienne. Un locataire qui voudrait croire aux vertus du bail emphytéotique, mais qui sait que tout peut arriver. Oui, au fond de moi, je voudrais croire. Mais, avec l’âge, le doute l’emporte sur l’espérance.

Avec Linda pour principale associée, Philip Schrader était à la tête d’un petit empire médical. Il dirigeait la Crandon Park Clinic, un établissement où l’on pratiquait uniquement des actes de chirurgie esthétique. A leur façon aussi, les Schrader étaient des magiciens, des fakirs. Tirant sur les peaux comme l’on retend les cordes d’une tente après la pluie, ils vendaient à des prix inabordables l’éphémère illusion de la jeunesse. A la fois maquilleurs et maquignons, ils s’efforçaient de donner au décrépit l’aspect de la patine.

L’ultimatum expira et plus jamais le téléphone ne sonna. Je savais que je laissais filer une chance de changer ma vie. Peut-être était-elle infime. Mais je reconnais avoir eu peur de la tenter. Parce que je ne crois pas plus en l’amour qu’aux prévisions météorologiques à dix jours. J’ai foi en un certain nombre de choses, comme la patience, le respect, le silence et même le mensonge. Mais je me défie de l’amour, ce sentiment hallucinogène éphémère qui paralyse l’esprit, et vous laisse ensuite pour mort, dans la posture de l’électrocuté. Un homme aimant vit toujours dans un verre à dents.

 

 

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