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mercredi 26 juin 2024

[Cholz, Rachel M.] Pipeline

 





J'ai aimé

 

Titre : Pipeline

Auteur : Rachel M. CHOLZ

Parution :  2024 (Seuil)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Dans les zones périurbaines autour de Bruxelles, la narratrice et son ami Alix passent leurs nuits sur des chantiers, à siphonner du gazole dans les réservoirs des machines pour gagner de quoi survivre. Cette combine clandestine les met au contact de toute une économie parallèle, avec ce qu’elle a de ludique, mais aussi d’inquiétant et de dangereux.

Un jour, Alix découvre un pipeline qui relie une raffinerie à un dépôt de stockage : ils vont pouvoir s’approvisionner à la source. Mais assez vite ce nouveau trafic se révèle trop gros pour eux ; ils se trouvent mêlés à toutes sortes de complices, de petites frappes et de mafias. Et Alix devient de plus en plus instable…

Sur fond de crise de l’énergie dans une métropole européenne, cette communauté que la précarité rassemble donne une image saisissante du capitalisme contemporain, paupérisé, périphérique. Dans une langue vive, âpre et sensuelle, Rachel M. Cholz signe un roman impressionnant, ode à la débrouille, aux joies de l’excès et au peuple des marges.

 

Un mot sur l'auteur :

Née en 1991, Rachel M. Cholz vit entre Bruxelles et Genève. Pipeline est son premier roman.

 

 

Avis :

Pour quelques euros de contrebande, un jeune couple trompe la précarité de sa banlieue bruxelloise en siphonnant des réservoirs. Entre les flics qui les coursent, les concurrents qu’il faut prendre de vitesse et les victimes violemment revanchardes, ce qui n’était qu’un acte de survie, en même temps qu’il prend les proportions d’un gagne-pain régulier, devient aussi une addiction à l’adrénaline, une manière de battre en brèche l’immobilité morne et grise des marges sans perspectives. Lorsque Alix, le compagnon de la narratrice, a l’idée de fixer un robinet directement sur un pipeline, leur trafic prend une ampleur qui les dépasse bientôt, les menant droit à la catastrophe.

Ces deux-là ne sont pas de méchants bougres, juste deux âmes perdues dans un présent sans avenir auquel ils essaient tant bien que mal de subvenir au jour le jour, avec pour principal atout l’art de la débrouille. La débrouille et l’économie parallèle, c’est tout ce qu’il reste dans leur quartier, de la mère de famille désargentée au chauffeur Uber, en passant par les petits commerces et le garage du coin, pour espérer maintenir la tête hors de l’eau. Pour oublier l’absence de perspectives, il y a l’alcool et la défonce, et puis la flambe quand l’occasion s’en présente, pour la sensation de se sentir vivant au moins un moment.

Alors, quand leur petit commerce prospère, personne autour d’eux ne crachant sur quelques litres de carburant à pas cher, la transformation du liquide rouge et puant en un autre type de liquide sale mais trébuchant commence par leur brûler les doigts, puis, dans ce monde sans issue de la périphérie, finit par les enfermer dans une course mortifère. Il faut constamment accélérer pour ne pas se faire attraper, pour que les bidons ne stagnent pas comme autant de preuves. « Quand c’est immobile ça s’entasse. Quand c’est immobile ça panique et ça parle, et ça crée un autre flux bien plus connu : celui de la rumeur. » Loin des premières transactions discrètes entre voisins, les voilà qui alimentent des camions, puis bientôt des péniches. Avec désormais face à eux la criminalité organisée, ils vont apprendre que l’on n’échappe pas plus par le bas que par le haut à son destin de laissé-pour-compte.

N’hésitant pas à bousculer la syntaxe au gré d’une inventivité qui fascine autant qu’elle déconcerte, l’écriture nerveuse, aux brutalités poétiques, bouillonne, déborde, ruisselle à la manière d’un liquide sous pression, ses tourbillons tumultueux comme les soubresauts de vitalité piégés au laminoir des bas quartiers. Depuis ces lisières paupérisées frappées plus encore qu’ailleurs par les crises, elle dessine la métaphore d'une société contemporaine violente, qui préfère continuer de se griser de ses excès en se contentant d’expédients face à l’urgence énergétique et climatique, incapable qu’elle est de s’extraire d’un présent débouchant pourtant sur un avenir en forme d’impasse.

Un premier roman audacieusement incandescent, qui pointe notre obstination égoïstement court-termiste à danser malgré tout sur l’agonie de la planète : peu importe l’avenir, pourvu que l’on en profite encore un peu ! (3,5/5)

 

 

Citation :

Pour Alix, tout peut devenir un sujet de conflit. Il a une violence en lui, une violence sans mère. Y aller de force. Comme il est sorti. Comme il en partira. La meilleure façon de tuer Alix c’est d’être d’accord avec lui finalement.


 

mardi 27 février 2024

[Férey, Caryl] Okavango

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Okavango

Auteur : Caryl FEREY

Parution : 2023 (Gallimard Série Noire)

Pages : 544

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Engagée avec ferveur dans la lutte antibraconnage, la ranger Solanah Betwase a la triste habitude de côtoyer des cadavres et des corps d'animaux mutilés.
Aussi, lorsqu'un jeune homme est retrouvé mort en plein cœur de Wild Bunch, une réserve animalière à la frontière namibienne, elle sait que son enquête va lui donner du fil à retordre. D'autant que John Latham, le propriétaire de la réserve, se révèle vite être un personnage complexe. Ami ou ennemi ?
Solanah va devoir frayer avec ses doutes et une très mauvaise nouvelle : le Scorpion, le pire braconnier du continent, est de retour sur son territoire...

Premier polar au cœur des réserves africaines, Okavango est aussi un hymne à la beauté du monde sauvage et à l'urgence de le laisser vivre.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Caryl Férey est écrivain, voyageur et scénariste – cinéma et BD. Multiprimé, il s’est imposé comme l’un des meilleurs auteurs de thrillers avec Zulu, puis Mapuche, Condor, Paz et la série Mc Cash, tous parus à la Série Noire.

 

 

Avis :

Voyageur impénitent, Caryl Férey est bien connu pour ses romans noirs sur fond de critique sociale, dans des pays encore endoloris par leur passé récent, qu’il s’agisse de colonisation, d’apartheid ou de dictature. Il revient cette fois de la Namibie et de ses immenses réserves d’animaux sauvages, avec un ethno-polar qui s’attaque au trafic d’espèces animales protégées, quatrième commerce illégal le plus lucratif au monde.

L’Okavango est un fleuve endoréique : ses eaux se perdent dans le désert du Kalahari après avoir serpenté entre Angola, Namibie et Botswana. Dans cette région d’Afrique australe, de vastes réserves s’efforcent de protéger une faune menacée par la bêtise et la cupidité humaines, alors que devenues rares à force d’extermination, certaines espèces recherchées pour l’ivoire, la kératine soi-disant aphrodisiaque de leurs cornes, ou la simple possession de trophées, voient leur cote croître toujours plus haut sur les marchés noirs du braconnage et des trafics internationaux. Pour cet « or à sang chaud » se battent de vastes organisations criminelles dotées de puissants moyens de persuasion, entre armes lourdes et corruption. C’est donc à une véritable guerre, opposant d’un côté les rangers et la police, de l’autre un groupuscule commandité par un ancien chef militaire, dit le Scorpion, qu’un premier meurtre commis sur les terres de Wild Bunch, la réserve du riche écolo misanthrope John Latham, va insensiblement mener.

Au beau milieu du conflit, une femme ranger, Solanah Betwase, va devoir faire le tri entre vrais et faux appuis. Non seulement l’argent peut retourner n’importe qui parmi les misérables populations locales, mais les alliés les plus évidents réservent aussi leurs lots de surprises. Ainsi le propriétaire de la réserve, au passé bien trouble, et même le propre époux et supérieur de notre justicière, égaré dans sa jalousie. Entre polar et roman d’aventures distillant nombre d’informations édifiantes sur cette région d’Afrique, sur le triste sort de sa population martyrisée et sur les enjeux qui continuent à décimer une faune pourtant protégée, la tension s’installe dans une ambiance d’emblée sanglante, les plus grands fauves ne s’avérant pas forcément ceux que l’on croit.

Indéniablement addictif, le récit qui, à mesure que l’action s’emballe jusqu’à son dénouement guerrier, abandonne peu à peu les nuances au profit du grand spectacle, de la romance assez convenue et d’une justice pour le moins radicale, se commet sans doute à vouloir trop plaire et divertir pour demeurer totalement convaincant. S’il conjugue suffisamment d’intérêt didactique, d’action cinématographique et de bluette sentimentale pour satisfaire honnêtement un large public, on pourra largement lui préférer le très documenté et bien plus crédible Ivoire de Niels Labuzan, davantage holistique dans son approche de la même thématique.

Aux bémols près de ses aspects les plus racoleurs, Okavango reste un polar instructif et efficace, sur les beautés d’un monde sauvage condamné par l’idiotie et la rapacité des hommes. (3/5)

 

 

Citations :

Pouvant nomadiser sur un territoire de dix mille kilomètres carrés, les pachydermes connaissaient par cœur les lieux de leurs ressources, cultivaient leur paysage, comme les petits plans d’eau autour desquels ils gardaient une clairière dégagée pour se prémunir des attaques. N’étant pas épargnés par les insectes suceurs de sang, ils confectionnaient des tapettes à mouches à partir de buissons, coinçaient les bâtons qu’ils n’utilisaient pas derrière l’oreille, comme des artisans avec un crayon. Ils reconnaissaient jusqu’à cent individus au son de leur voix et se déplaçaient selon une hiérarchie bien intégrée par la troupe – si l’on déposait devant la meneuse l’urine fraîche d’un éléphant qu’elle savait derrière elle, cette dernière restait déconcertée – comment un proche pouvait-il se trouver à la fois devant et derrière ?
 

Les éléphants d’Afrique ne vivront plus jamais comme avant le massacre des « grandes défenses ». Ils se sont adaptés au trafic d’ivoire : leurs défenses ont raccourci.
 

L’Occident désignait comme nature des territoires inertes ou à exploiter massivement, sanctuarisait quelques parcs voués à la récréation, à la performance sportive ou au ressourcement spirituel : jamais il n’était question d’y habiter. En Afrique, les autochtones étaient même sommés de quitter leurs terres au nom de la préservation exclusive d’animaux sauvages, ceux-là mêmes que l’Occident avait majoritairement exterminés. Un nouveau colonialisme vert. Les aides financières liées à la bonne gouvernance des parcs nationaux poussaient les populations locales à migrer, réfugiés écologiques bientôt incapables de s’intégrer sur des terres où ils ne connaissaient personne.
 

Les livres de sa bibliothèque étayaient ce qu’il voyait tous les jours : la seule différence importante entre les espèces était le degré supérieur de l’esprit de coopération humain. Beaucoup de vertébrés possédaient une vie affective comparable, ressentaient le chagrin, la peur, l’amour, la joie ou le désarroi, ils se soignaient avec des plantes, d’autres veillaient à la non-transmission des maladies, certains se droguaient, comme ces ours revenant tous les jours à un dépôt de kérosène, ces abeilles alcoolisées qui se voyaient interdites de vol par leurs congénères ou ces dauphins qui se passaient des poissons-globes hautement toxiques comme un joint aquatique. Les oiseaux chantaient, et même jouaient quand ils avaient séduit une femelle, sans autre but que de s’amuser, comme les bonobos jouaient à colin-maillard avec des feuilles de bananier, pour rire. Mais contrairement aux humains, qui respectaient peu le réflexe de fuite, aucun animal ne se faisait exploiter, pervertir, humilier, insulter, torturer, aucun animal n’aimait avoir peur, faire de ses semblables des prisonniers, ou des esclaves.
 
 
La guerre de l’humain contre l’animalité s’était répandue sur tous les continents : pièges, lances, poisons, fusils, armes automatiques et engins de guerre, les champs de bataille étaient jonchés de cadavres de rangers morts en mission et de braconniers anonymes manipulés par des trafiquants intouchables. John avait étudié le sujet. Les « prélèvements » d’animaux sauvages se déroulaient surtout ici, en Afrique, avant que le produit (vivant ou mort) soit expédié vers une clientèle majoritairement asiatique, qui s’arrachait ces trésors. On les retrouvait dans des sacs de cacao ou des chargements de bois, regroupés dans les ports sous de fausses appellations, « plastique à recycler », « bœuf congelé », « pétales de rose », mélangés à d’autres viandes ou poissons « légaux » ; le butin voyageait par containers, bateaux de pêche ou simples mules qui rivalisaient d’ingéniosité pour passer entre les mailles des filets, les contrevenants s’en sortant généralement avec une amende dérisoire. Un trafic mondial dont seuls dix pour cent des mouvements étaient saisis. Les combines allaient du scanner débranché par des douaniers corrompus avant l’embarquement du passeur à la complicité des agences ministérielles, chefs de police, intermédiaires bureaucrates, rangers ou villageois locaux. On spéculait sur les espèces les plus menacées et, quand l’imminence d’une extinction provoquait l’envolée des cours de la Bourse faunique, on s’acharnait.
Ivoire, cornes, peaux, écailles de pangolin, dents, griffes, testicules, tout se vendait sur les marchés parallèles, alimentés par des tueurs professionnels ayant combattu dans différents conflits et qui n’avaient pas peur des brigades anti-braconnage. Ces groupes armés provoquaient la dislocation des communautés locales et l’instabilité politique et finançaient le terrorisme – Boko Haram et Al-Qaida participaient au trafic –, précipitant l’extinction en cours. Une extinction exponentielle, comme l’avaient subie les peuplades qui considéraient la terre comme leur mère nourricière, privées de l’imaginaire qui fondait leur entité, exactement comme les animaux dans un zoo. Voilà l’avenir que l’homme moderne réservait aux bêtes sauvages : une prison. Un cachot avec des barreaux de fer dans la tête, qui leur feraient perdre jusqu’à l’idée même de liberté.


Les abattages d’animaux sauvages étaient strictement réglementés en Namibie, la chasse dite sportive se monnayait – des dizaines de milliers de dollars le trophée, réinjectés dans le système de protection de la faune – et la viande était donnée aux villageois voisins. Un business légal qui attisait certaines imaginations. Jusqu’à récemment, l’Afrique du Sud autorisait l’exportation des squelettes de lions d’élevage : deux cents enclos abritaient entre six et huit mille fauves, dont plusieurs centaines étaient tués chaque année, le plus souvent d’une balle à bout portant par des clients venus du monde entier, heureux d’étaler ensuite les peaux et les crinières dans leurs villas ou leurs yachts. Quant aux os de lion, à raison de soixante-dix tonnes par an, les analystes de la Bourse faunique faisaient grimper les prix, jusqu’à trois mille cinq cents dollars le kilo ; crânes, griffes et crocs étaient récoltés par les éclaireurs des filières asiatiques qui, installés en Afrique, voyaient là un dérivatif au tigre, devenu rare et donc hors de prix. 


Un consortium pétrolier avait commencé le forage et la construction d’oléoducs pour exploiter des réserves du continent, qui dépassaient les cent milliards de barils, avec l’assentiment des États accueillant les concessions. De nombreux territoires protégés étaient menacés par les dommages collatéraux, dont certaines réserves de la KaZa, ainsi que des peintures rupestres du Botswana, sur le site archéologique de Tsodilo Hills. Même le delta de l’Okavango était pillé depuis des mois par une multinationale pétrolière, les protestations des riverains, les pétitions citoyennes et le soutien d’artistes demeurant lettre morte.
— On envisage même de déplacer les parcs nationaux selon le tracé des lieux de forages, et bien sûr les populations qui vivent là, sans leur demander leur avis, gronda Solanah, très au courant du projet. J’aimerais voir la tête des Occidentaux si des experts africains venaient leur dicter quoi faire sur leurs propres territoires, quelle espèce protéger et quelle population expulser en conséquence : tu nous imagines, virant la population entière de l’Arkansas pour la sauvegarde d’un oiseau rare ? Quand un ours ou un loup est réintroduit en Europe, il faut tout de suite le tuer, tandis qu’en Afrique c’est aux populations de dégager.

 

lundi 4 avril 2022

[Lefteri, Christy] Les oiseaux chanteurs

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les oiseaux chanteurs (Songbirds)

Auteur : Christy LEFTERI

Traduction : Karine LALECHERE

Parution : 2022 (Seuil)

Pages : 368

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Chypre, 2016. Petra Loizides est inquiète, la nourrice de sa fille s’est évaporée sans laisser de trace. Yiannis, le locataire qui occupe le premier étage de sa maison, est lui aussi bouleversé : se serait-elle enfuie suite à sa demande en mariage la veille ? Mais la jeune sri-lankaise a laissé derrière elle son passeport et la mèche de cheveux de sa propre fille restée au pays. Petra signale sa disparition à la police mais celle-ci ne réagit pas. Impuissant, Yiannis continue de son côté ses activités illégales : ruiné par la crise de 2008, il vit du braconnage des oiseaux, prisonnier d’un réseau mafieux puissant et dangereux. Ensemble, Petra et Yiannis vont enquêter auprès de nombreuses femmes invisibles comme Nisha et découvrir la facette sombre d’un pays gangréné par la corruption et les trafics en tous genres.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Christy Lefteri est née à Londres de parents chypriotes. L’Apiculteur d’Alep, son deuxième roman, immense succès international, lui a été inspiré par son travail de bénévole dans un camp de migrants à Athènes. Avec Les Oiseaux chanteurs, situé à Chypre, Christy Lefteri aborde cette fois le sujet du trafic humain et du braconnage, avec toujours beaucoup d’humanité.

 

Avis :

Son expérience de bénévole dans un camp de migrants à Athènes avait nourri L’apiculteur d’Alep, le précédent roman de l’auteur. Cette fois, ce sont les témoignages de femmes étrangères venues s’employer comme personnels de maison à Chypre, qui ont soufflé à Christy Lefteri cette histoire inspirée de faits dramatiques bien réels.

Nisha a quitté le Sri Lanka et son bébé pour devenir nounou à Chypre. Après neuf ans de bons et loyaux services chez Petra et sa fille Adèle, et au lendemain de la demande en mariage de Yiannis, le locataire qui occupe l’étage de la maison, elle disparaît un soir de 2016, abandonnant passeport et effets personnels. La police refuse d’ouvrir une enquête, au prétexte de l’instabilité de la main d’oeuvre immigrée. Petra et Yiannis, lui-même emberlificoté dans un réseau mafieux de braconnage d’oiseaux depuis son licenciement lors de la crise bancaire et financière de 2008, tentent de retrouver trace de la jeune femme. Ils prennent alors conscience des terribles réalités vécues par toutes ces femmes, endettées à vie auprès d’agences de placement, dans l’espoir de trouver dans des pays riches le travail qui leur permettra enfin, au prix de la distance et de la séparation, de faire vivre leur famille. 

L’on pourra penser au roman Chanson douce de Leïla Slimani, quand l’employeuse de Nisha réalise après coup ce dont elle ne s’était jusqu'ici aucunement souciée : la vie privée et les sentiments de celle qu’elle n’avait jamais imaginée qu’entièrement dédiée à son service. En vérité, pendant presque une décennie de partage de son intimité à elle, Petra n’a jamais eu en tête que la fonction, et non la personne, de son employée, tirant parti sans s’en douter du drame personnel de cette dernière, lui imposant ses préoccupations de femme aisée sans même se rendre compte de l’indécence du contraste entre son confort et la misère de l’autre. Pourtant, là n’est pas le pire. Car, cette indifférence généralisée, y compris des autorités, vis-à-vis de ces filles seules et sans recours, coincées par leur dette dans une situation de totale dépendance vis-à vis de leur agence et de leurs employeurs, favorise les pires abus dans le secret de ces maisons ou boutiques où elles sont parfois maltraitées, à peine logées et nourries, réduites en esclavage, et même agressées et tuées.

Au fur et à mesure que l’histoire de Nisha et de ses semblables se dévoile à Petra et à Yiannis, l’émotion se fait de plus en plus poignante, en même temps que l’inquiétude grandit. Et, alors qu’en parallèle, le lecteur assiste, consterné, au trafic de ce qu’Elif Shafak appelle « le caviar de Chypre » dans L’île aux arbres disparus, se superposent peu à peu l’image de ces nuées colorées d’oiseaux migrateurs, pris au piège des vastes filets et de la glu de l’industrie du braconnage aviaire chypriote, et celle de ses migrantes venues s’échouer, au terme d’un aventureux et courageux voyage, dans un autre traquenard tout aussi inextricable.

Christy Lefteri nous livre un nouveau roman empreint de chagrin et de révolte, inspiré comme le précédent de ses rencontres et de son engagement bénévole pour la cause des migrants. A n’en pas douter, le succès devrait être encore au rendez-vous, serrant bien des gorges et faisant même couler quelques larmes. (4/5)

 

 

Citations : 

Ces années d’après-guerre m’ont appris une leçon que je n’ai pas oubliée : on pouvait se renfermer en soi-même, et, comme mon père, ne jamais retrouver la sortie.

Mon amie Mary, des Philippines, eh bien, son employeuse l’a vue se glisser dehors en pleine nuit pour aller rejoindre un garçon. Elle a été renvoyée sur le champ. Après ça, personne n’a voulu l’embaucher, car sa patronne était connue et respectée dans le quartier. Elle s’est retrouvée dans un foyer avec quinze femmes, à l’autre bout de l’île. Elles vivaient dans des conditions tellement abominables qu’elle a fini par vendre son corps pour pouvoir loger avec trois femmes, dans la villa d’un vieux bonhomme, sur la côte.

Diwata Caasi, originaire des Philippines, avait 61 ans. Ses patrons ne l’autorisaient pas à boire dans un verre. Elle devait se contenter d’un pot de confiture, parce qu’elle n’était qu’une bonne. Sa nourriture était tellement rationnée qu’elle mangeait moins que le chat. Elle avait fini par démissionner et s’était retrouvée sans ressources.
Mutya Santos, une autre Philippine, venait de Manille. Elle était sage-femme dans son pays. Elle s’entendait bien avec sa première employeuse et dînait avec elle chaque soir. A la mort de la vieille dame, on l’avait placée chez un homme qui essayait constamment de la tripoter, entrait dans la salle de bains quand elle était sous la douche et se glissait dans sa chambre pendant son sommeil. Elle s’était plainte à l’agence qui avait refusé d’intervenir. Lorsque son patron l’avait appris, il l’avait congédiée. Elle aussi s’était retrouvée sans rien, avec une énorme dette à rembourser.

Isuri parlait de quitter le Sri Lanka pour être employée de maison en Europe depuis un certain temps. « Beaucoup de femmes le font ! Avait-elle assuré à Nisha, les yeux brillants. Je serais payée le double. Je pourrais envoyer de l’argent à ma famille et en avoir quand même suffisamment pour moi. Je serais bien logée et nourrie. Et je serais libre ! Je pourrais sortir, faire ce que je veux, je n’aurais à rendre de comptes à personne. Je serais ma propre maîtresse. »

L’agence exigeait des frais astronomiques, l’équivalent de dix mille euros. Bien entendu, elle ne disposait pas d’une telle somme, elle paierait donc en plusieurs fois. L’argent serait prélevé sur son salaire dès le premier mois.

Les enfants découvrent le monde à travers nos yeux. S’ils y lisent du bonheur, de la joie ou de l’amour, ils savent que cela existe.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mardi 7 décembre 2021

[Augusto, Edyr] Casino Amazonie

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Casino Amazonie (Bellhell)

Auteur : Edyr AUGUSTO

Traducteur : Diniz GALHOS

Parution : en portugais (Brésil) en 2020,
                   en français (Asphalte) en 2021

Pages : 208

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Bélem, dans le nord du Brésil. Dans ce pays où tout jeu d’argent est illégal, le docteur Clayton Marollo associe sa passion des cartes et son carnet d’adresses bien garni pour ouvrir des salles clandestines qui accueillent, nuit après nuit, hommes politiques, notables, trafiquants et vrais joueurs.
Gio, jeune homme élevé quasiment dans la rue, se fait remarquer par le tout-puissant Marollo, qui en fait son bras droit. Il se rend vite indispensable, jusqu’à l’arrivée de Paula, jeune joueuse de poker extraordinairement douée, qui fait tourner les têtes et suscite bien des convoitises dans ce milieu très fermé.
Roi, dame, valet : ces trois-là vont se convoiter, se haïr, se perdre.
Bienvenue dans les eaux troubles de Belém.

Edyr Augusto nous plonge à nouveau dans les bas-fonds de la capitale de l’Amazonie, lieu de tous les trafics, en multipliant les portraits d’une humanité-mosaïque.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Natif de Belém, Edyr Augusto est journaliste, écrivain et dramaturge. Très attaché à sa région, l’État du Pará, il y ancre tous ses récits.

 

 

Avis :

Loin de se contenter de régner sur son empire médical et son réseau de cliniques à Belém, au nord du Brésil, le richissime docteur Clayton Marollo complète ses confortables revenus en ouvrant des casinos clandestins. Viennent s’y presser, dans ce pays où tout jeu d’argent est prohibé, aussi bien le gratin de la ville, notables et hommes politiques, que les malfrats en tout genre. Parmi les familiers, deux figures incontournables, Gio, que Marollo a sorti de la rue pour en faire son bras droit, et Paula, jeune joueuse professionnelle de poker, vont apprendre à leurs dépens qu’il est dangereux de se faire remarquer dans ce milieu infesté par la pègre…

Journaliste natif de Belém, c’est à la manière d’un correspondant de guerre, au travers d’un personnage reporter et romancier amené à recueillir, à ses risques et périls, les confidences de première main d’un redoutable caïd, que l’auteur déroule son récit. Il en résulte une crédibilité qui rend fiction et réalité inextricables. Autour de Marollo, Gio et Paula, se tisse bientôt un faisceau de fils narratifs, faisant apparaître une myriade de protagonistes, tous aussi peu recommandables les uns que les autres, et dessinant un tableau sans fard de la violence et de la corruption qui, loin de demeurer l’apanage de ses malfrats, gangrènent en réalité toutes les couches de la société de cette grande ville. Argent, pouvoir, plaisir : tout est motif de meurtre et rien n’y fait obstacle, puisque les forces de l’ordre elles-mêmes ont perdu le droit chemin. Ne demeurent que rapports de force et terreur, dans une escalade où le plus fort d’aujourd’hui rencontrera forcément son maître demain.

Sidéré par le tourbillon sans fin de brutalité et d’abjection dans lequel s’enfonce la narration, souffleté par l’écriture sèche, mêlée d’oralité, qui restitue sans filtre la vulgarité et la cruauté des protagonistes, le lecteur ressort d’autant plus assommé de cette immersion en enfer que tout y paraît plausible et authentique. Jamais auparavant le Brésil ne m’était apparu sous un jour aussi noir, assez comparable à ce qu’il me semblait jusqu’ici le paroxysme mexicain. (4/5)


Citation :

Tous les jours, il naît un million d’abrutis pour un petit malin. Et quand tout ce beau monde se rencontre, on peut faire des affaires, tu me suis ? (…) 
Tu sais, ce jeu ne repose que sur le talent des joueurs. En principe, c’est neuf personnes autour d’une table, deux cartes par joueur, cinq cartes sur la table, les mises de chacun, et c’est la meilleure main qui gagne. Mais il y a le bluff.


 

lundi 11 mai 2020

[Vitkine, Benoît] Donbass






 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Donbass

Auteur : Benoît VITKINE

Editeur : Les Arènes

Année de parution : 2020

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Sur la ligne de front du Donbass, la guerre s’est installée depuis quatre ans et plus grand monde ne se souvient comment elle a commencé. L’héroïsme et les grands principes ont depuis longtemps cédé la place à la routine du conflit. Mais quand des enfants sont assassinés sauvagement même le Colonel Henrik Kavadze, l’impassible chef de la police locale, perd son flegme.
Un enquêteur dans le bourbier ukrainien, le thriller du correspondant du Monde à Moscou.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Benoît Vitkine est le correspondant du Monde à Moscou. Journaliste depuis quinze ans, il a notamment couvert la guerre dans l’est de l’Ukraine. Donbass est son premier roman.

 

Avis :

Le Donbass, bassin minier qui forme la partie Est de l’Ukraine, est depuis 2014 le théâtre d’une guerre entre le régime ukrainien pro-européen et les séparatistes russophones soutenus par Poutine. Dans la petite ville de Vdiïvka, en plein sur la ligne de front, la vie continue tant bien que mal, sous les tirs d’obus et de roquettes qui détruisent et tuent chaque jour un peu plus. La corruption et les trafics en tous genres ne semblent que mieux s’en porter, dans l’indifférence générale. Pourtant, lorsqu’un enfant est retrouvé assassiné, le chef de la police Henrik Kavadze sort soudain de sa torpeur pour se lancer dans une enquête dont il est loin de soupçonner les liens avec son passé de vétéran d’Afghanistan.

Au-delà du polar, en l’occurrence addictif et bien ficelé, ce sont les connaissances et l’expérience du reporter de terrain et du journaliste spécialiste de la zone qui donnent tout son relief à ce livre : Benoît Vitkine excelle à dessiner et à rendre intelligible l’intriqué contexte géo-politique de son histoire, mais aussi à restituer le climat si particulier de cette ville sinistrée, qui cumule la grisaille et la misère héritées des années soviétiques à la tension et aux dangers d’un conflit armé dont tous ont oublié les troubles raisons. Plongé dans ces lieux comme s’il y était, le lecteur y part à la rencontre de personnages plus vrais que nature, qui tous crèvent les pages et donnent le frisson : petites gens résignées à la peur et à la misère, hommes tués avant l’âge par la violence, les trafics et l’alcool, femmes acculées à la prostitution ou trop souvent laissées veuves sans ressources, fonctionnaires corrompus et voyous de tout poil, tous tentent de survivre avec les moyens du bord et une absence totale d’horizon. A la souffrance des civils s’ajoute celle des militaires, dont beaucoup ont connu le bourbier afghan et, quand ils en sont revenus, traînent leur traumatisme jusqu’à la folie. Le chaos règne autant dans les têtes que dans les rues dévastées…

Impressionnant de précision et de véracité, ce livre qui se lit avec la facilité addictive du roman policier est avant tout un excellent reportage empli d’images fortes et inoubliables, une galerie de portraits représentatifs d’une population martyrisée oubliée par l’opinion publique internationale, et une manière aussi plaisante qu’instructive de comprendre le conflit entre l’Ukraine et la Russie. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 
 

 


jeudi 3 octobre 2019

[Labuzan, Niels] Ivoire





 

J'ai beaucoup aimé

Titre : Ivoire

Auteur : Niels LABUZAN

Année de parution : 2019

Editeur : JC Lattès

Pages : 250






 

 

Présentation de l'éditeur :

Au Botswana, du delta de l’Okavango à la rivière Chobe, les animaux, et en particulier les éléphants, ont trouvé un refuge  : des hommes veillent nuit et jour pour préserver la vie sauvage. C’est là que le combat a été engagé avec la plus grande volonté contre le braconnage. Les personnages de ce roman sont tous partie prenante d’une guerre bien particulière qui se joue en Afrique mais qui nous concerne tous. Douaniers, rangers, militaires, éleveurs, civils, braconniers… ils tuent ou protègent, vivent au milieu de ces paysages grandioses, entourés de ces animaux qui ont pu conserver leur liberté et leur dignité. Tous connaissent le prix de ces vies, savent ce que certains hommes sont capables de faire pour de l’ivoire ou une peau. Parmi eux il y a Seretse, qui travaille pour le gouvernement du Botswana, Erin, qui a quitté la France pour vivre dans une réserve et Bojosi, un ancien braconnier reconverti en garde. Ils n’idéalisent pas la nature, ne la sacralisent pas, ils y vivent, la protègent et pourraient y mourir.

Un roman superbe qui interroge les liens de l’homme avec la nature et le monde sauvage  : ces animaux craints, admirés, chassés, enfermés, vendus sont le reflet de notre histoire, de nos peurs et de notre avenir
.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Niels Labuzan est né en 1984. Il est l’auteur d’un premier roman remarqué, Cartographie de l’oubli, publié aux éditions Lattès en 2016.


Avis :

Une femme et deux hommes voient leurs destins se croiser et basculer, lorsqu'en Afrique, ils se retrouvent confrontés au braconnage et au trafic d'ivoire qui déciment les espèces sauvages, et en particulier les éléphants : alors qu'Erin cherche un nouveau sens à sa vie et quitte peu à peu ses attaches européennes pour, pleine d'idéaux encore intacts, se consacrer à la gestion d'une réserve privée au Botswana, elle ne tarde pas à être confrontée à une réalité complexe, où la frontière entre le bien et le mal est bien poreuse. Elle est ainsi loin de soupçonner le passé de braconnier de Bojosi, son collègue ranger et son bras droit. Même Seretse, le représentant du gouvernement qui soutient activement ses actions de sauvegarde, doit assumer les activités troubles des membres de sa propre famille. Chacun devra faire face à ses propres contradictions et faire des choix aux conséquences sans retour.

Au travers d'une histoire de traque aux implications imprévues, qui vont bousculer les personnages dans un enchaînement irrépressible d'évènements dramatiques, l'auteur installe une tension et un rythme qui rendent son récit addictif. Indéniablement, ce livre se dévore avec grand plaisir, malgré quelques imperfections de style, notamment ce qui peut apparaître comme un abus de phrases sans verbe.

Le plus grand intérêt du roman est dans sa manière, tout sauf manichéenne, de dépeindre la complexité des enjeux des trafics d'animaux. Cela semble une évidence de condamner la destruction d'espèces, qui plus est pour le seul profit financier. Mais comment s'indigner vertueusement, sans prendre en compte la tenaille dans laquelle se retrouvent des populations souvent misérables, également victimes des trafiquants qui les exploitent, achetant leur âme pour quelques pièces ?

Le tableau de ces réseaux organisés à l'échelle de la planète, exploitant sans vergogne la nature, les animaux et la misère humaine, pour un enrichissement court terme irrémédiablement destructeur, apparaît peu à peu tellement noir et inextricable qu'une seule conclusion s'impose bientôt au lecteur : tant que la demande existera, rien ne pourra tarir le flux du trafic. Pourtant, cet effroyable constat s'assortit d'un message d'espoir et d'un formidable coup de chapeau à ceux qui, tels Erin, Bojosi et Seretse, s'acharnent à combattre l'hydre.

Ivoire est un roman qui fait froid dans le dos, accablant quant à la nocivité cupide et aveugle de l'espèce humaine pour la planète et ses autres habitants, et en même temps plein d'espoir quant à la capacité de quelques-uns à réagir. (4/5)



Citations :

En Afrique du Sud, de nombreux fermiers ont récemment délaissé leurs troupeaux de bœufs au profit de centaines de rhinocéros qu’ils bourrent de produits chimiques en attendant la fin du moratoire sur la vente de cornes. Ils ont créé l’association des propriétaires privés de rhinocéros, la PROA, et, comme on cueille des agrumes, comme on ramasse du coton, comme on fauche du blé, ils font leur récolte. Tous les deux ans, ils coupent à la scie électrique les cornes, qui repoussent, et les entreposent dans des chambres fortes qui bénéficient des meilleurs systèmes de sécurité. Certains en ont plus de cinq tonnes. Si les bêtes ne souffrent pas, elles sont confinées dans de petits espaces alors qu’elles réclament l’immensité pour vivre et pour se reproduire.
Ces années terribles aux mains de la CITES, où les rhinocéros n’ont cessé de disparaître, les éleveurs sud-africains n’hésitent pas à en parler. Confiez-nous l’espèce, nous ne pourrons pas faire pire !
En avril 2017, on leur a donné raison. Après des années d’affrontements judiciaires avec le gouvernement, la Cour constitutionnelle sud-africaine a autorisé le commerce intérieur de cornes. Pour les membres de la PROA, ça a été une première victoire, la prochaine étant de rétablir les ventes à l’international, pour les rhinocéros c’est une défaite, une décision comme une condamnation, car ce que le monde sait c’est que dès l’ouverture d’un marché légal, de nombreux stocks illégaux viennent l’alimenter.



1989. La CITES interdit le commerce de l’ivoire. Les populations d’éléphants d’Afrique sont toutes inscrites à l’annexe I. Au cours des décennies passées, parallèlement au commerce légalisé et supervisé par la Convention, s’était développé un marché noir incontrôlable. Une escalade de violences dont les éléphants étaient les premières victimes.
Cette décision fut bénéfique. Les troupeaux se reformèrent, le prix de l’ivoire chuta, les marchés s’effondrèrent. Pendant quelques années, on oublia les traditions liées à ces incisives supérieures. Adieu, ivoire.
Puis, à nouveau, on décida de faire des différences.
Un second message fut envoyé, tout aussi fort. Le commerce de l’ivoire ne semblait pas si honteux après tout, c’était même acceptable. Quatre pays d’Afrique australe, Afrique du Sud, Botswana, Namibie, Zimbabwe, virent leurs populations d’éléphants, qui s’étaient stabilisées, être rétrogradées en annexe II. La CITES brouilla les pistes, avant d’aller plus loin.
Certains parlèrent de ventes expérimentales, de pressions politiques, d’enjeux financiers. À deux reprises, en 1999 et en 2008, l’organe censé protéger les espèces sauvages organisa une vente des stocks d’ivoire des quatre pays dont les éléphants étaient passés en annexe II en faveur de la Chine et du Japon.
Il y eut des ventes aux enchères à Windhoek, Gaborone, Harare. Plusieurs centaines de tonnes au total. Alors que la nature commençait à peine à cicatriser, voilà qu’on venait à nouveau la piétiner. Des dérogations qui allaient avoir un effet dévastateur, ravivant un besoin inextinguible de possession.
Dès que l’ivoire fut réintroduit sur le marché intérieur des pays consommateurs, cela fit exploser la demande et les organisations criminelles s’emparèrent de ce marché qui, en plus d’être rentable, présentait peu de risques. Dans de nombreux pays, posséder de la drogue ou être homosexuel est bien plus dangereux que de braconner et de vendre de l’ivoire.
Il a été prouvé que la vente de 2008 est directement responsable de la hausse du braconnage. Des économistes américains ont constaté que « l’annonce au niveau international des ventes légales d’ivoire coïncide avec une brusque augmentation d’environ 66 % de la production illégale d’ivoire ».



En 2016, lors de la dernière CoP à Johannesburg et un an après la conférence de Kasane, de nombreux pays africains ont appelé à transférer toutes les populations d’éléphants d’Afrique à l’annexe I. Traiter et protéger l’espèce dans sa globalité. Moins de 450 000 spécimens sur tout le continent, dans les dix années à venir on pourrait commencer à parler d’extinction, faire des distinctions ne leur paraissait donc pas viable, surtout que les animaux ne sont pas confinés à l’intérieur de frontières. Un peuple migrateur.
Le Botswana se rangea aux côtés de ces pays. Il se désolidarisa de ses voisins directs, quitte à compromettre leurs relations, eux qui prônaient un assouplissement des règles de commercialisation, mettant en avant l’idée que ces ventes aideraient les communautés locales ainsi que la protection de ces animaux.
Un enjeu important, qui fut soumis à un vote.
Les États-Unis et l’Union européenne, connus pour leurs populations d’éléphants, s’opposèrent à cette proposition, aidant à empêcher la rétrogradation à l’annexe I des éléphants de ces pays d’Afrique australe.
Juste après l’annonce, beaucoup dirent que ça n’avait pas d’importance, des associations réputées défendirent même cette décision. En Europe, seuls la France et le Luxembourg s’opposèrent à ce vote.
Les autorités proclamées compétentes en la matière laissèrent planer ce doute, permettant le développement d’un marché légal qui sert de couverture aux activités illégales.
À la prochaine CoP, sans doute dira-t-on qu’il faut renforcer la lutte, revoir ces annexes, on dira que c’est terrible, ou trop tard, et 90 000 éléphants auront payé de leur vie ces hésitations, l’Afrique australe sera envahie par les braconniers, les rangers se sentiront abandonnés, humiliés, des ONG enverront des observateurs qui voyageront comme de riches touristes et des milliers de vies auront été détruites.



La plupart des gens, lorsqu’ils pensaient à cette région, voyaient une terre préservée, et c’était le cas, mais les hommes comme Seretse savaient aussi que la hausse constante de troupeaux d’animaux était un problème pour les populations. Une question que son ministère n’arrivait pas à résoudre et à laquelle il préférait ne pas donner trop d’importance. Ici, si vous demandiez à ceux que vous croisiez ce qu’ils pensent des animaux, beaucoup vous diraient qu’ils n’aiment pas qu’il y en ait autant. Eux qui sont liés comme on ne le sera jamais. Ils vous diraient que le matin ils peuvent être bloqués parce qu’un éléphant a décidé de rester au milieu de la seule route, ils vous diraient que ces animaux imposent un rythme à leur vie, qu’ils peuvent détruire le travail d’une année, anéantir les récoltes, que le soir il faut être vigilant car il y a de nombreuses façons d’y laisser sa peau. Eux qui assistent aux migrations d’éléphants et qui les voient passer sur leurs champs, raser leurs villages, faire tomber les poteaux électriques. Surtout qu’avec les nouvelles lois, ils n’ont plus le droit de les abattre. Avant, ils disposaient d’un quota de bêtes qu’ils pouvaient tuer, pour se défendre, se nourrir, une chasse de subsistance qui faisait fuir les troupeaux, cela n’est plus autorisé. Désormais, il faut être en légitime défense, mais quand un tel animal vous fonce dessus, difficile de dire à quel moment ça devient légitime de tirer…
Le paradis des éléphants c’est un enfer pour certains. Un idéal qui sera leur perte. Seulement, si les éléphants sont aussi nombreux ici c’est qu’ils ne peuvent être ailleurs. Le conflit entre humains et monde sauvage revêt de nombreux aspects et dans ces villages, beaucoup ont le sentiment d’être oubliés, on préfère une idée à leur existence. Peut-être un des seuls endroits où l’espèce en danger est l’homme. D’autant que l’abandon de cette population signifie parfois l’émergence d’une nouvelle manne de braconniers. Oui, si ailleurs on idéalise leur présence, ici, ils seraient contents qu’il n’y ait pas tant d’animaux et ils seraient heureux qu’on ne vienne plus leur donner de leçons sur la manière de vivre avec eux. Certaines voix ne sont pas entendues. Les derniers représentants d’un monde oublié. On reconnaît pourtant qu’ils sont les mieux placés pour préserver cette terre au centre de toutes les discussions, qu’ils connaissent le juste équilibre et qu’ils le comprennent, mais tout le monde autour pense avoir raison et personne ne les écoute avec trop d’attention.



L’ivoire valait cher, et il vaudrait encore plus cher dans dix ans, dans vingt ans, quand il n’y aurait plus d’éléphants en liberté. Elle spéculait sur leur disparition. La demande ne baisserait jamais, des milliards de clients potentiels. Cette réserve, son assurance vie. Des millions de dollars qui prenaient chaque jour plus de valeur. Les défenses étaient entassées sur des étagères en métal, bibliothèque animale. 


Il y a deux ans, une nouvelle manière de braconner était apparue. Une manière silencieuse, qui n’avertissait pas les autorités et qui présentait peu de risques pour les braconniers.
Une manière vicieuse et extrêmement nocive.
Des hommes avaient dilué du cyanure de sodium et avaient empoisonné des abreuvoirs, des pierres à lécher, avaient déposé des seaux d’eau pleins de poison sur les chemins qu’empruntaient les éléphants, à l’écart des sentiers praticables et des zones fréquentées. (...) Ca pouvait être n’importe qui, même les plus insoupçonnables des hommes, d’autant que le cyanure se trouvait facilement au Zimbabwe, et à bas prix. Il était utilisé par les mineurs illégaux qui cherchaient or et argent, qui voyaient fondre leurs mains sous l’effet du poison. Une fois les pièges posés, les braconniers n’avaient qu’à attendre quelques jours que le produit fasse effet.
Ingérer du cyanure laisse peu de chance. Au-delà d’une certaine quantité, aucune autre alternative que la mort. En 2013, les cadavres de cent éléphants ont été retrouvés.
(...) Le cyanure était toxique et si ces hommes ne visaient que les éléphants, il n’y a pas qu’eux qui étaient touchés. Le poison ne disparaissait pas dans l’air ou avec la mort de l’animal, il s’incrustait partout, attaquait chaque cellule, rongeait chaque parcelle de vie, détruisait la terre. L’animal qui buvait cette eau contaminée, qui léchait cette pierre, se retrouvait à son tour empoisonné. En pleine saison sèche, cette eau, ces abreuvoirs, représentaient souvent une aubaine pour les animaux. Et les lions, les hyènes, les vautours qui profitaient des carcasses des éléphants se retrouvaient aussi contaminés, quelques kilos de viande et une lente agonie. Combien de victimes collatérales…
Un héritage qu’on gaspillait, d’autant qu’au contact de l’eau le cyanure devenait inflammable. Ces gens ignoraient souvent comment l’utiliser ou ses réelles propriétés.



Aujourd’hui, de plus en plus de réserves privées proposent des programmes de volontariat. Il est possible de s’inscrire sur Internet. Des gens partent quelques semaines, quelques mois, pleins d’espoir, sauf que c’est souvent pour participer à une escroquerie gigantesque. Ces programmes dans des sanctuary conservation, comme ils les appellent, sont payants, plusieurs milliers d’euros, mais ce n’est rien à côté de la satisfaction de dire qu’on a participé à sauver des lions.
Certains responsables racontent que ce sont des animaux trouvés dans le bush, ils disent qu’ils les ont sauvés d’une mort certaine quand ils étaient jeunes et qu’ils les réhabilitent afin de les remettre en liberté. Mais autant de lions parqués au même endroit, des centaines de bêtes qui tournent en rond, agressives, apeurées, des groupes de mâles ensemble, plus de vingt, ce n’est pas de la conservation, c’est de l’élevage.
Le rêve se transforme souvent en une simple routine. Nettoyer les cages, nourrir les bêtes, le seul contact qu’on a avec elles. Votre temps et votre énergie servent une économie bien rôdée. Ce qu’on préserve dans ces endroits est tout sauf des animaux.



La nature, elle, cherche à s’adapter. Dans certaines régions, comme au Mozambique, où durant la guerre civile les pointes d’ivoire servaient de monnaie d’échange contre des armes, on observe que de plus en plus de femelles éléphants ne possèdent pas de défenses. Une évolution qui n’aurait rien de naturel, qui aurait été provoquée par l’homme. Le braconnage serait devenu si intensif que les pachydermes auraient commencé à muter génétiquement. D’abord, la majorité des animaux à grandes défenses ont été tués sans avoir eu le temps de partager leur patrimoine génétique – la taille des défenses est héréditaire –, ensuite, un éléphant qui ne possède pas d’ivoire a moins de chance d’être chassé, le gène de l’absence de défenses se propage donc au sein de l’espèce. Une mutation qui, si elle offre une chance de survie aux éléphants, les prive aussi d’une de leurs caractéristiques les plus emblématiques et d’un moyen de se nourrir et de se défendre. Le braconnage comme nouvelle forme de sélection des espèces.


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jeudi 7 mars 2019

[Zykë, Cizia] Sahara





J'ai beaucoup aimé

Titre : Sahara

Auteur : Cizia ZYKE

Editeur : Hachette

Parution : 1986

Pages : 246








Présentation de l'éditeur :   

Oro, c'était l'Amérique latine, vue du Costa Rica, avec tous ses délires et ses passions louches. C'était une aventure de Cizia Zykë avec l'or, les malfrats et un certain magnum à canon chromé qui, depuis, est entré dans le légende des best-sellers...
Avec Sahara, le décor change : nous sommes en Afrique, et Zykë s'est mis en tête d'y bâtir un curieux empire en vendant des camions pourris à des hommes qui ne le sont pas moins. Sahara, c'est le Paris-Dakar avant l'heure, c'est le rallye des infâmes, des trafiquants, des douaniers corrompus, des chefs d'états véreux...
Zykë joue sa vie sur un désert, véritable roulette de sable, où la chance est un allié moins sûr que le muscle et l'audace. L'ironie, l'insolence, les femmes sont au rendez-vous.

 

 

Avis :

Après le succès d’Oro, Cizia Zykë a continué ses récits autobiographiques avec Sahara, toujours co-écrit avec Thierry Poncet, qui résume le livre ainsi : « Zykë y raconte comment il a découvert par hasard le commerce très lucratif de véhicules d’occasion entre l’Europe et l’Afrique noire dans les années soixante-dix et comment il a développé ledit commerce jusqu’à faire traverser le désert à des convois de camions tout en escroquant quiconque croisait son chemin. »

Nous voici donc entraînés cette fois dans une sorte de Paris-Dakar en solitaire, sans paillettes ni assistance, avec pour équipage quelques types plus ou moins en perdition, en mal de papiers ou ayant maille à partir avec la justice, sans permis poids-lourd, pour qui le convoyage de camions quasi en ruine sera une expérience infernale mais revancharde sur le destin. On y traverse une Afrique colorée et corrompue, vibrante de chaleur et de poussière, où le passage d’un convoi de ce type est une manne de petits boulots pour une foule de toute sorte : fonctionnaires, marchands, mécanos, « graisseurs » (comprenez main d’oeuvre à tout faire, notamment désensabler), prostituées… Bien sûr, le convoi a contourné la douane et tout le trajet n’est qu’une suite de palabres, négociations, corruptions et « bouffages de têtes », pour pouvoir poursuivre la route, mais aussi  pour écouler la marchandise déjà pas bien fraîche au départ, et donc carrément disloquée à l’arrivée. 
La route du désert est éprouvante et dangereuse, les conditions extrêmes, l’équipe soumise à un train d’enfer. Les obstacles et les épreuves se multiplient, ainsi que de drôles de rencontres : pirates et voleurs, escrocs en tout genre, touristes naïfs, populations mourant de faim que Zykë ravitaille au passage… 
Sexe et drogue à gogo, escroqueries, bagarres jalonnent le voyage de ces durs à cuire sans scrupule qui ont vite fait de nettoyer impitoyablement qui ne leur revient pas, mais qui, sous leurs dehors de brutes épaisses, cachent un sens profond de la fraternité. Ce sera pour Zykë le dernier trajet de ce genre, car il sera arrêté au Mali en 1975 pour divers chefs d’accusation et devra quitter l‘Afrique en catastrophe.

On retrouve le style et le ton caractéristiques de Zykë, que Thierry Poncet résume parfaitement : « Le langage de Zykë ne souffre aucun relâchement. Jamais de pause. Pas de faiblesse ni de temps morts. Sont bannies toutes les suavités du « bien-écrire », toutes les formules coulantes qui embellissent le propos, toutes les miséricordes que me seraient les subordonnées, les comparaisons imagées et es formules poétiques. Non. C’est brut. Violent. Chaque phrase s’assène, coup à la tête du lecteur, sec, net et impitoyable entre ses deux points. »
C’est aussi macho, cru et provocateur, cynique et souvent méchant, politiquement tout à fait incorrect, mais ça se lit dans un seul souffle de sidération et d’authentique dépaysement. (4/5)