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samedi 18 octobre 2025

[Diop, David] Où s'adosse le ciel

 






J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Où s'adosse le ciel

Auteur : David DIOP

Parution : 2025 (Julliard)

Pages : 368

Accès au livre : ISBN 9782260057307  
                           en librairie

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

À la fin du XIXe siècle, Bilal Seck achève un pèlerinage à La Mecque et s'apprête à rentrer à Saint-Louis du Sénégal. Une épidémie de choléra décime alors la région, mais Bilal en réchappe, sous le regard incrédule d'un médecin français qui cherche à percer les secrets de son immunité. En pure perte. Déjà, Bilal est ailleurs, porté par une autre histoire, celle qu'il ne cesse de psalmodier, un mythe immense, demeuré intact en lui, transmis par la grande chaîne de la parole qui le relie à ses ancêtres. Une odyssée qui fut celle du peuple égyptien, alors sous le joug des Ptolémées, conduite par Ounifer, grand prêtre d'Osiris qui caressait le rêve de rendre leur liberté aux siens, les menant vers l'ouest à travers les déserts, jusqu'à une terre promise, un bel horizon, là où s'adosse le ciel...
Ce chemin, Bilal l'emprunte à son tour, vers son pays natal, en passant par Djenné, la cité rouge, où vint buter un temps le voyage d'Ounifer et de son peuple.

De l'Égypte ancienne au Sénégal, David Diop signe un roman magistral sur un homme parti à la reconquête de ses origines et des sources immémoriales de sa parole.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1966, David Diop est l'auteur de trois romans, dont deux publiés aux éditions du Seuil : Frère d'âme (prix Goncourt des lycéens 2018, International Booker Prize 2021) et La Porte du voyage sans retour (finaliste du National Book Award 2023).

 

 

Avis :

David Diop fait résonner à travers les âges les voix entremêlées de Bilal Seck, griot sénégalais du XIXᵉ siècle, et de Sekhsekh, scribe déchu de l’Égypte ptolémaïque, deux âmes en quête de sens dont les mémoires portées par le vent des siècles et le murmure des silences oubliés s’unissent dans une traversée poétique du temps.

Bilal marche dans un pays ravagé par le choléra, mais ce qu’il porte en lui dépasse la douleur du présent, car il avance avec le poids d’une parole ancienne, une mémoire noire transmise de bouche en bouche, de cœur en cœur, jusqu’à lui, soixante-douzième passeur. Sekhsekh, lui, s’efface dans les intrigues du palais, les amours contrariées et les jeux de pouvoir. A mesure que leurs récits se croisent et se répondent, leurs visages se confondent et la parole, cousant ensemble les paysages, se fait fil d'or reliant les mondes.

Traversée géographique et spirituelle, ce roman remonte vers les sources d’une grandeur enfouie, vers une civilisation noire effacée des livres mais vivante dans les chants et les gestes. Porté dans la recherche de ses origines par le désir de réhabiliter une parole jugée impure et de redonner souffle à une dignité bafouée, Bilal se fait scribe de lui-même, témoin d’un héritage que l’Histoire a voulu taire. 

Matrice blessée et mémoire vive traversant l’œuvre de David Diop comme une terre de fracture, l'Afrique est ici le socle d’un savoir à reconquérir, d’une spiritualité à réinventer. Le roman fait vibrer ses personnages, corps et âme, dans une tension féconde entre héritage et invention, où chaque mot relie ce qui fut tu à ce qui peut encore être transmis. 

Dense et incantatoire, l’écriture bat au rythme du conte, mêlant souffle romanesque et tradition orale pour interroger la puissance des mots à traverser les siècles. Ce récit du passage invite à tendre l’oreille vers ce qui, nulle part consigné, n’en palpite pas moins dans les silences de la mémoire. Dans cette écoute, quelque chose s’adosse, non pas au ciel, mais à la parole qui le cherche. (4/5)

 

 

Citations :

Si les gens ordinaires en venaient à connaître les arcanes du pouvoir, ils perdraient bientôt leurs illusions de justice. Ils découvriraient leur véritable état de bêtes de somme manipulées par les puissants. Ils cesseraient d’obéir, et sans obéissance machinale, il n’y a pas de société qui tienne. 

Où que l’on se trouve dans le monde, l’or fait des miracles, arase les montagnes, érige des palais et lève des armées. 

La peur de se faire voler un trésor n’est jamais aussi grande que lorsque la certitude d’en posséder un se double de la crainte de ne pas le mériter. 

Ce fut pour lui l’occasion de découvrir la grande capacité des pauvres à devenir invisibles. Présents, on les ignore, absents, on pense qu’ils sont toujours là. 

L’essentiel était que les subalternes acceptent l’inégalité sans réfléchir et la trouvent si naturelle qu’ils rêvent d’en bénéficier eux-mêmes plutôt que de l’abolir.

Les prières ne font pas de miracles quand ceux qui les adressent aux dieux ne croient pas qu’elles puissent être exaucées.

Les trésors des dieux sont les hommes.

Il fallait continuer d’espérer, car exister c’est insister.

 

Du même auteur sur ce blog :


 

 


 

jeudi 4 mai 2023

[Schmitt, Eric-Emmanuel] La traversée des temps 3 - Soleil sombre

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : La traversée des temps 3 -
           Soleil sombre

Auteur : Eric-Emmanuel SCHMITT

Parution : 2022 (Albin Michel)

Pages : 576

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Poursuivant sa traversée de l’histoire humaine, Noam s’éveille d’un long sommeil sur les rives du Nil, en 1650 av. J.-C. et se lance à la découverte de Memphis, capitale des deux royaumes d’Égypte. Les temps ont bien changé. Des maisons de plaisir à la Maison des morts, des quartiers hébreux au palais de Pharaon se dévoile à lui une civilisation inouïe qui se transmet sur des rouleaux de papyrus, qui vénère le Nil, fleuve nourricier, momifie les morts, invente l’au-delà, érige des temples et des pyramides pour accéder à l’éternité. Mais Noam, le cœur plein de rage, a une unique idée en tête : en découdre avec son ennemi pour connaître enfin l’immortalité heureuse auprès de Noura, son aimée.
Avec le troisième tome du cycle de La Traversée des Temps, Éric-Emmanuel Schmitt nous embarque en Égypte ancienne, une civilisation qui prospéra pendant plus de trois mille ans. Fertile en surprises, Soleil sombre restitue ce monde en pleine effervescence dont notre modernité a conservé des traces, mais qui reste dans l’Histoire des hommes une parenthèse aussi sublime qu’énigmatique.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Dramaturge, romancier, nouvelliste, essayiste, cinéaste, traduit en 45 langues et joué dans plus de 50 pays, Éric-Emmanuel Schmitt est l’un des auteurs les plus lus et les plus représentés dans le monde. Le Cycle de l’invisible s’est vendu à plus de 10 millions d’exemplaires dans le monde. Il a été élu en janvier 2016 à l’unanimité par ses pairs comme membre de l’Académie Goncourt.

 

Avis :

Après nous avoir successivement transportés à l’époque du Déluge et sur le chantier de la Tour de Babel avec Paradis perdus et La porte du ciel, Eric-Emmanuel poursuit sa Traversée des Temps avec le troisième tome de la série qui en comptera huit.

Rendus immortels par la foudre il y a quelque huit mille ans, Noam, la femme qu’il aime Noura, mais aussi son demi-frère et adversaire Derek, ont conservé l’apparence physique de leur jeunesse. Eux qui ont vu passer tant de générations ont connu autant d’existences successives, et, parfois séparés, ont alors vécu des amours mortelles et connu le bonheur d’enfanter. C’est ainsi que Noam retrouve Noura mariée au Suédois Sven et mère de la jeune Britta Thoresen présentant de fortes similitudes avec une célèbre militante écologiste scandinave. Victime d’une tentative d’assassinat, l’adolescente est confiée par Noura, Sven et Noam aux bons soins des Eternity Labs californiens, pendant que, poursuivant la rédaction de ses mémoires, Noam revient sur une tranche de vie entrant étrangement en résonance avec son existence actuelle, située dans notre futur proche : celle qui l’a mené, en 1650 avant notre ère, dans l’Egypte des pharaons.

Car, des rites de la mort en Egypte antique, entre momification des corps et pérennité des pyramides, au transhumanisme moderne de la Silicon Valley, s’affirment le même refus du trépas et la même quête obsessionnelle de survie. Après avoir cherché l’éternité au travers de la religion, l’homme utilise aujourd’hui la science pour accroître toujours plus sa longévité. C’est dans cette mise en perspective que Noam raconte la civilisation de l’Egypte antique, peuplant ses tableaux plein de vie, rehaussés de passionnantes et érudites annotations, de personnages crédibles et attachants, et partageant avec intelligence ses réflexions sur l’immortalité, graal de toujours à l’origine de nos plus puissants mythes et croyances, en particulier religieux, mais aussi cadeau empoisonné quand l’éternité use les corps et pas l’amour, et qu’elle vous ensevelit sans fin sous le poids du deuil et de la perte.

Une nouvelle fois, Eric-Emmanuel Schmitt nous enchante de son talent de conteur si naturellement augmenté de l’érudition et de la pertinence de ses analyses et observations. Et c’est subjugué par sa narration, qu’après les précédents tomes centrés sur Noé, puis sur Nemrod et Abraham, on l’accompagne cette fois dans l’Exode, sur les pas de Moïse, pour la suite de sa démystification des récits bibliques et de la fondation de la civilisation judéo-chrétienne. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Nous sous-estimions la confraternité de ceux qui bravent un environnement hostile : ce n’est pas que, dans le désert ou en pleine mer, les individus au courant des dangers jouissent de meilleures qualités humaines, mais, raisonnant différemment, ils savent que livrer ses lumières sans restriction sauve des vies, le salut tenant parfois à quelques mots. Aucune bonté ne fonde la solidarité, juste un intérêt bien pesé.


La tolérance des Niliens comportait autant de vertus que de travers : en respectant les divergences, elle promouvait une molle indulgence envers soi-même. Si les vices et les infirmités – qui, au long des civilisations postérieures, déchaîneraient des réflexes d’exclusion – profitaient ici de l’aura du spécial, c’était parce que les déviances ordinaires en bénéficiaient. Ce refus de quadriller l’univers selon les critères tranchants du bien et du mal, du juste et de l’injuste exemptait chacun.


La faiblesse, c’est de cultiver l’espoir. La force, c’est d’épouser le désespoir.    
  

Le désert constitue-t-il un océan sableux, et les oasis ses îles ? Absolument pas ! Quand les bourrasques, les courants, les vagues aléatoires mènent à une île, la route seule conduit à l’oasis. Si l’île demeure perdue au milieu de l’océan, l’oasis se dresse au cœur d’un réseau. D’un côté, elle produit les sentiers, puisque l’eau, les ombrages, les fruits attirent les pèlerins assoiffés. D’un autre, elle est le produit des sentiers puisque la population, les plantes, le bétail qui y prospèrent ont été amenés par des convois. Au fond, le chemin crée l’oasis autant que l’oasis crée le chemin. Ni isolée ni autarcique, à la croisée des pistes, elle donne un refuge, ainsi qu’elle dispose d’entrepôts. Cette immobile, qui dépend de mille transits en les rendant tous possibles, s’apparente au port davantage qu’à l’île.


Quel dommage qu’il faille toujours se rendre quelque part ! La destination gâche le voyage. Plutôt que d’aller ici ou là, on devrait juste aller.       


L’accélération des connaissances l’abasourdit. Autrefois, on comptait sur la durée pour appuyer une hypothèse, le moindre pas nécessitait des générations ; aujourd’hui, la science évolue à la vitesse du son, obtenant en moins d’une décennie des résultats qui auparavant exigeaient plusieurs siècles.
Il a également l’impression que le progrès a gagné une sorte d’autonomie. Peu importe qui cherche, où, comment ! Détaché des individus, le progrès avance, inexorable. Si tel laboratoire de Londres n’accomplit pas telle percée utile, ceux de Tokyo, de Detroit, de Stuttgart ou de Pékin s’y attelleront. La science se dispense du savant, elle s’est renforcée en se dépersonnalisant. Plus qu’au génie exceptionnel, elle s’en remet à l’opiniâtreté des équipes en concurrence.   


Je me transformais en jouet d’une demoiselle versatile qui tantôt s’intéressait à moi, tantôt me délaissait, et qui, dès que je me croyais oublié, me revenait. Je suspectais là une conduite très concertée, empruntant les habits de la fantaisie, de l’étourderie, de la dispersion. Néférou cultivait le caprice. Incartades, sautes d’humeur traduisaient sa volonté de se situer au centre du monde, d’attirer l’attention, de la retenir. Ses silences, ses sentences, ses lubies n’avaient d’autre fonction que d’affirmer sa domination. Elle veillait ardemment à maîtriser la relation qu’elle engageait avec quiconque. Quelle faiblesse dissimulait cette obsession de la force ?   


– L’inceste est fortement recommandé aux membres de la famille royale. Je crois même qu’ils n’ont pas le choix. (…)
– Pharaon descendant des dieux, il transmet l’essence de Rê et le sang d’Horus. S’il couche avec sa sœur, il conçoit des enfants d’autant plus divins qu’ils sont proches d’Horus, donc de Rê. Pareil s’il couche avec sa fille ! Il ne doit pas disperser la semence sacrée mais la préserver, la condenser, la perpétuer. En limitant l’usage à sa famille, il y parvient. Pas le choix, te dis-je. Néférou non plus.


Moi qui avais grandi à une époque animiste où des Esprits, des démons, des Nymphes grouillaient partout, je ne me figurais pas le monde ainsi, et ne pouvais m’empêcher de me défier de cette légende. Quand le récit de la création met en scène des individus à partir desquels on dresse une généalogie, forcément de nombreux incestes se commettent avant que la population ait assez crû pour les éviter ! Le principe d’explication y mène1. Comment Paqen ne se rendait-il pas compte qu’il agitait des fables ? Pourquoi les recevait-il au premier degré ? À l’évidence, les Égyptiens avaient à cœur de comprendre l’incompréhensible – ce que cherche tout humain – et leur façon d’apprivoiser le mystère consistait à narrer des histoires. Or cette méthode conditionnait le résultat : broder une filiation de personnages pour raconter le commencement conduisait à l’inceste, les faire évoluer dans la durée conduisait à l’inceste, calquer nos comportements sur des événements universels conduisait à l’inceste. Je rêvais de bousculer Paqen ! Dès qu’on emprunte au connu pour décrire l’inconnu, on se fourvoie. Quiconque fend l’obscurité avec sa torche perçoit uniquement ce que capte son cône de lumière. En entendant les mythes égyptiens, je discernais l’inverse de ce qu’ils affirmaient : ce n’était pas nous qui venions des dieux, mais les dieux qui venaient de nous.


Le pharaon n’avait  pas construit le système qui lui permettait de régner, il en était le produit. Loin de gouverner l’Égypte, il était gouverné par elle. Même quand il s’imaginait décider, il répondait à des pressions. (…)
Lequel des désirs ou des arrêts émanant du pharaon relevait vraiment de lui ? Sa morgue lui épargnait cette interrogation. Ignorant ses dépendances et ses sujétions, il était convaincu d’être un souverain exceptionnel et autonome. Bienheureuse nature humaine : l’ivresse égotiste estompe la réalité. Afin que le puissant s’estime puissant tandis qu’il s’avère l’employé de la puissance, l’esprit a inventé le narcissisme pour occulter la lucidité, et la mégalomanie pour dissimuler la soumission.


Avec Tibor, ma jeunesse surgissait, mon lac natal, ma mère, mon oncle, une nature opulente sur laquelle les rares hommes intervenaient peu, un monde sans villes, sans routes, sans temples, où Génies et démons habitaient chaque caillou, chaque animal, chaque source, chaque arbre, chaque brin, un univers qui avait été englouti par le temps et les flots du Déluge. Tibor me restituait mes paradis perdus tout en me les enlevant – un souvenir constitue toujours l’apparition d’une disparition.


Les Hébreux ont rencontré un problème identique plus tard, en rédigeant la Bible. Comment expliquer qu’Adam et Ève aient fait des enfants, qui eux-mêmes se reproduisirent pour engendrer l’humanité sans inceste ? Puis, il y eut Loth et ses filles, Amnon et sa sœur Tamar… Pourtant les Hébreux, à la différence des Égyptiens, n’ont jamais nommé la relation incestueuse au fil de ces récits, ils l’ont occultée, puis, dans d’autres textes, en ont fait un interdit fondamental. Peut-être pour se distancer de leurs voisins ? « Nul d’entre vous ne s’approchera de quelqu’un de sa parenté pour découvrir sa nudité » (Lévitique 18, 6). Cette moralisation explique en partie leur sortie d’Égypte.


Le cœur et le cerveau se sont disputés le siège de la pensée et des émotions pendant des siècles. Pour les Égyptiens, il n’y avait aucun doute : le cœur réfléchissait, se souvenait, imaginait, éprouvait des sentiments. L’expérience quotidienne appuyait cette théorie : la surprise, la joie, le désir accélèrent ses battements, la sérénité ou la satisfaction les ralentissent, alors que le cerveau demeure sourd et silencieux. D’ailleurs, après un décès, Osiris jugeait l’âme en pesant le cœur. Chez les Grecs, le débat commença : Aristote resta cardiocentriste, voyant dans le cœur le lieu des facultés mentales, tandis que Platon, puis Galien au IIe siècle les localisèrent dans le cerveau et s’affirmèrent céphalocentristes. Le Moyen Âge balança entre ces deux organes. Le problème ne fut résolu qu’au XVIIIe siècle par Franz Joseph Gall qui, écartant toute possibilité de fonctionnement intellectuel ou de phénomène sensible dans le cœur, les décela dans le cerveau.


– Voici : les Égyptiens avaient Le Livre des morts ; nous, nous avons Le Livre de la vie. (…)
Dans quel but ? Non pas préparer la survie dans l’au-delà, plutôt organiser la survie ici-bas. Eternity Labs ne s’occupe pas des corps morts, mais des corps vivants en les empêchant de vieillir, voire de périr. Noam l’écoute. Bien que les deux démarches apparaissent opposées, il discerne qu’une peur identique les motive : la hantise du néant. Isis et Osiris garantissaient une renaissance, la technologie promet de ne pas mourir. Dans tous les cas, les humains ne se résignent pas à la brièveté de leur existence, refusent de disparaître, évitent la réflexion sur leur condition en contournant la question. L’Égypte d’hier et la Californie d’aujourd’hui fuient le même tourment, entreprennent le même combat et poursuivent le même rêve : la perpétuité.
Noam se défend de juger. De quel droit se moquerait-il, lui qui échappe à l’éphémère ? Grâce au recul que l’âge lui procure, il note néanmoins que la science-fiction succède à la religion-fiction. Une immense candeur imprègne l’exposé de Greg et, par-delà ses propos, l’avènement du transhumanisme qu’il vante. Il a foi en la technologie comme les prêtres de Memphis avaient foi en Osiris. Nul doute que le scientisme non seulement remplace la religion, mais soit lui-même une religion.
Où se sont volatilisés les philosophes ? songe Noam. La sagesse consiste à accepter la mort. La religion la nie, et voilà que la science lui emboîte le pas…


La Silicon Valley détient deux records : la plus grande concentration de richesses, le plus fort taux de sans-abri. Rien de neuf, historiquement parlant, Noam constate cela depuis des siècles.


(…) je mesurai l’ambivalence du consentement : s’il exprime souvent l’enthousiasme, il n’est parfois qu’une apparence. Lors d’une agression, il surgit comme une issue. Opter pour la soumission dissimule la contrainte, gomme le refus, accélère le temps que durera l’épreuve. L’intellect concède que la meilleure manière de supporter une violence, c’est de s’y résigner, de l’endurer le plus vite possible en fermant les yeux. Je m’étais donc prêté à ce que je ne désirais pas. Non seulement j’avais été violenté, mais mon consentement faisait de moi le complice du viol. L’outrage était double : Néférou avait abusé de mon corps et de mon esprit.


L’humiliation constitue la perte de l’idée que l’on se fait de soi.


Plus souvent qu’on ne voit, on croit voir. Même les paupières ouvertes, on garde l’esprit fermé. Les œillères des projections, des opinions, de l’impatience bornent le champ de la perception. Ce soir-là, j’avais enfin vu Méret parce que, ébranlé par le désarroi, c’était un homme nu, désarmé, vulnérable, qui se tenait devant la fenêtre d’où je l’avais surprise. Sans doute faut-il se perdre pour trouver quelque chose. Si l’on ne s’écarte pas de soi, on ne rencontre que soi.


Je resongeai à la déclaration de Paqen : « L’amour n’est pas un sentiment, mais une maladie. » Quelle erreur ! La maladie n’était pas l’amour, mais le désir d’amour. C’était le manque d’amour qui générait les souffrances.


La tournure que prenaient les affaires humaines me désemparait. Pour moi, guérisseur, toute vie avait de la valeur, chacune méritait d’être soignée et préservée. Or, mon sens de l’équité se réduisait à une lubie de médecin et la société se développait à rebours en créant l’exact contraire, la hiérarchisation. Des échelons de privilèges divisaient les gens. La pyramide avait gagné. Elle n’occupait pas que l’espace, mais les esprits. Peu d’individus logeaient au sommet, beaucoup se trouvaient écrasés à sa base. Si Pharaon trônait au faîte, puis sa famille, ensuite ses directeurs d’administration, des prêtres, cela déclinait en s’élargissant au fur et à mesure : nombreux généraux, hauts fonctionnaires plus nombreux encore, scribes, entrepreneurs, architectes, perruquiers, médecins, barbiers, artistes, domestiques ; en bas du tétraèdre, on ne prêtait aucune attention à quatre-vingt-dix pour cent de la population, les paysans, lesquels, alors qu’ils nourrissaient tout le monde, n’appartenaient même pas à la pyramide, dépourvus de considération, simples grains de sable, eux qui constituaient le socle sans lequel tout l’édifice s’éboulerait.
Qui avait fabriqué une structure aussi inégalitaire ? Pas ceux que je connaissais… Les prédateurs que je rencontrais n’étaient bons qu’à en profiter, qu’à la perpétuer, à défaut de l’avoir conçue. Aucune supériorité anatomique ni intellectuelle ne justifiait que Méri-Ouser-Rê et son fils Souser fussent des dirigeants omnipotents.     
Une rupture avec l’ordre naturel s’était produite. Chez les lions, les singes, les loups, le dominant acquiert sa place grâce à sa musculature, à sa bravoure, à son opiniâtreté ; au temps de mon enfance, le chef d’une tribu nomade ou sédentaire légitimait sa prééminence par ses qualités physiques, morales, position ardue que les circonstances remettaient constamment en question, jusqu’à ce qu’un plus vigoureux l’évinçât ; bref, l’autorité, nécessaire ciment du groupe, se fondait sur des vertus, alors qu’à présent elle provenait du système, non de la valeur d’un individu. La puissance de Pharaon s’appuyait sur une organisation dont la dimension matérielle était le prolongement de la sphère spirituelle – son ascendance divine motivait son statut, son armée l’assurait.


Nue, revêtue de porphyre rubis, de syénite rougeâtre, de granit rosé, la pyramide me parut animale plutôt que minérale, irriguée par du sang battant à fleur de pierre. Le sang de celui qui reposerait bientôt en elle ? Non, le sang de ceux qui s’étaient exténués pour sa réalisation. Quel gâchis ! Elle avait coûté des peines et des dépenses considérables. Il eût mieux valu laisser le peuple mener correctement sa propre existence plutôt que de le sacrifier à ce projet. Martyriser des populations durant vingt ans afin d’élever le mausolée d’un homme… Le grandiose tue les petits, et il ne rend pas les grands plus grands, sinon d’une grandeur d’emprunt puisqu’ils n’ont que soumis, ordonné, battu, jeté, condamné. Quelle ironie ! Une fois achevée, la pyramide opposerait ses portes closes aux voleurs, alors que le champion des pillards résiderait à l’intérieur…


Le long du Nil, on s’attacha donc pendant trois mille ans à faire en sorte que les choses ne bougent pas. Cette fixité, c’était une volonté, mais aussi un leurre : derrière ce masque d’immobilité, les choses évoluaient. Par exemple, les Hyksôs avaient apporté des éléments de modernité particulièrement utiles pour l’armée : le cheval, le char de guerre, l’arc composite, le cimeterre en bronze de forme recourbée. Mais ces évolutions dans l’art de la guerre furent absorbées sans heurts ni vagues : les Égyptiens ne couraient pas après la nouveauté, aucune idéologie du progrès n’imprégnait leur pensée. Il n’existait d’ailleurs pas de mot spécifique en égyptien pour dire « inventer ». Il n’y avait que le verbe « trouver », car on ne trouve que ce qui était déjà là…


Qu’appelle-t-on la « réalité » ? Ce qu’on pense inaltérable. Or, toute l’histoire humaine démontre le contraire. Les progrès de la médecine ont prouvé qu’on pouvait éradiquer la douleur et guérir certains maux, ceux de la science qu’on pouvait élucider des mystères, ceux de la technologie qu’on pouvait rouler, voler, naviguer, atteindre la Lune, explorer l’espace, contacter instantanément son prochain où qu’il se situe sur le globe. Depuis des décennies, la réalité n’a cessé d’être contredite, niée, réaménagée. D’où ma thèse : la réalité n’est qu’un récit parmi d’autres.


Chacun de nous porte plusieurs êtres en lui. Le fait que nous n’offrions qu’un seul visage, un seul corps, un seul nom donne lieu à un malentendu : à l’intérieur de cette unique enveloppe doit résider une seule personne. Erreur ! Trop de tensions contradictoires nous constituent, trop d’événements divergents nous façonnent, trop de valeurs opposées et de désirs discordants nous habitent pour que nous nous réduisions au monolithique un.


Notre voyage vérifiait une intuition qui m’avait effleuré lors de mes périples antérieurs : le commerce crée la civilisation. Sans lui, chacun resterait sur sa motte de terre, son lopin de culture ou son carré de chasse. Grâce à lui, les hommes circulent et se rencontrent. Mieux : ils cherchent à s’entendre. Le cuivre a bien plus apporté à l’humanité que tous les traités de paix : métal nécessaire dont les mines sont clairsemées autant qu’éparses, il a tracé des chemins, défini des usages, produit des unités de mesure, instauré une pensée prémonétaire avant même l’émergence de la monnaie elle-même, et surtout contraint les gens à la confiance. Car les échanges supposent la confiance, et leur répétition son développement.


Pourvus de réflexes défensifs, animaux et humains se pensent donc vulnérables, mais leur perception du péril diffère : il y a des dangers qui appellent à la fuite ou au combat, il y a un danger qu’on ne peut ni fuir ni combattre. L’humain détient le triste privilège d’identifier cet ennemi-là, le trépas, celui contre lequel on n’arrivera à rien, celui qui, impitoyablement autant qu’inéluctablement, l’emportera. La défaite est d’emblée annoncée. En un mot, tandis que les animaux ne se rendent pas compte qu’ils perdront la partie, les humains, eux, en ont conscience. L’animal : la bête qui se croit victorieuse. L’homme : la bête qui se sait vaincue.
Les gris-gris viennent compenser cette lucidité. Ils prennent de multiples formes et ne se contentent pas d’être accrochés au cou, ils se métamorphosent en rites, en chants, en tabous, en dessins, en cérémonies, en fêtes, en histoires partagées. Les religions n’offrent-elles pas l’intériorisation, la spiritualisation du gri-gri ? On fournit des gris-gris pour chaque âge, pour chaque rang, chaque civilisation, même pour les esprits forts qui prétendent s’en passer : ceux-là étudient la philosophie, les sciences, coincent leur œil derrière la lentille d’un microscope ou d’un télescope, pratiques qui représentent de nouveaux gris-gris, car il s’agit toujours de se défendre du néant.
Aujourd’hui, la conscience de la mort n’a ni disparu ni changé, ce sont les gris-gris qui ont acquis l’invisibilité. Si je ne les remarque plus sur la poitrine des contemporains, je les repère dans leur discours sitôt qu’ils ouvrent la bouche. Pas d’humain sans gri-gri.


Moïse avait habilement distingué l’esclavage et la servitude. L’esclavage : un statut qui résultait des guerres ou des enlèvements. La servitude : un état auquel la société égyptienne réduisait chacun. Si l’on pouvait se libérer de l’esclavage en utilisant les moyens légaux, en payant son affranchissement, on ne se libérait jamais de la servitude.


Conscient de régir une foule qui adorait les images taillées, Moïse avait perçu qu’un culte se dispensait malaisément de représentations, alors il laissait son frère de lait tricoter ses fables. Les histoires constituent le meilleur mortier des peuples ; sans fictions partagées, il n’existe pas de communauté soudée.


L’Égypte était un oxymore. Elle mêlait constamment ce que l’on allait ensuite estimer contradictoire. Elle n’excluait pas, elle joignait. Naissance et trépas se complétaient puisque Rê, le soleil, périssait chaque soir à l’occident pour renaître chaque matin à l’orient. Vie et mort concordaient puisque le vivant se préparait à la mort tandis que le défunt prolongeait l’existence du vivant. Fini et infini voisinaient puisqu’on occupait un monde fermé, groupé autour du Nil, mais bordé de déserts interminables. Villes et campagnes, loin de s’opposer, se rangeaient sous la protection unique du fleuve. Animal et homme ne se boudaient pas, mais s’unissaient dans les effigies – corps de lion avec face d’homme, corps d’homme avec face de chacal. Féminin et masculin se fondaient dans certains individus, et d’abord dans le Nil, nourricier comme une femelle, vaillant comme un mâle. Matière et esprit s’associaient dans les temples de pierre, les idoles de granit, les sphinx couchés sur le sable. Même le bien et le mal ne se rejetaient pas, car il fallait la tension des deux, Seth le destructeur se révélant indispensable à Osiris le bon. La lumière appelait l’ombre, le désert, l’oasis. Ce vaste pays coulait ses jours à la lueur d’un paradoxe, sous un soleil sombre qui de ses feux éclairait le mystère.


En fuyant l’Égypte, Moïse avait désiré supprimer son essence : le symbole. Voilà bien l’oxymore suprême, celui qui accole le visible et l’invisible, l’image et le sens. Une statue de Ptah ne contenait pas que du minéral, elle renvoyait au dieu. À l’intérieur, il y avait l’extérieur. Chaque chose en exprimait une autre. Dans cet univers symbolique, donc trouble, tout débordait, se développait, se liait. Rien n’était que ce qu’il était, tout était toujours plus que ce qu’il était. Tout était signe, tout était hiéroglyphe. Cette débauche d’être et de sens me manquait. Au fond de mon cœur, j’aspirais à regagner l’Égypte, ce lieu qui devait tout à l’eau et vénérait le soleil. L’austère désert du monothéisme abstrait, lui, me glaçait.


Lorsque j’ai lu la Bible des siècles après ces événements, une phrase a retenti mille fois dans mon esprit : « Tais-toi, Aaron. » J’ai beau savoir que ses rédacteurs rédigèrent le manuscrit bien plus tard, je ne peux m’ôter de l’esprit que c’est Aaron qui a écrit l’Ancien Testament. Cet épisode en particulier, s’il parle de Moïse, ne parle pas le Moïse, il parle l’Aaron. Tout y est spectaculaire, clinquant, bruyant. Tout se présente en tableaux. Tout se réalise en phrases définitives, en actes péremptoires, en gestes ostentatoires, dans des décors somptueux où la nature – ciel, foudre, eau, montagne – joue efficacement les partenaires. Tout cède au vice de l’exagération : six cent mille hommes auraient quitté la capitale pharaonienne, soit plusieurs millions d’humains en comptant femmes et enfants, soit la quasi-totalité de la population égyptienne ! Quant à Dieu, il s’avère un personnage parfait car inattendu, imprévisible, juste puis injuste, bon puis revanchard. La Bible a inventé le kitsch, c’est-à-dire une esthétique tape-à-l’œil faite pour les masses, une exhibition de péripéties boursouflées de sens, une façon d’exposer les faits qui rend la camelote luxueuse.
Heureusement que, çà et là, des passages échappent, presque subrepticement, à ce goût pompier. Aaron a beau avoir lissé, simplifié, magnifié le destin de Moïse, on perçoit encore ses hésitations, ses doutes, ses faiblesses, sa crainte de Dieu et des hommes. C’est là, dans ce qu’on appelle les contradictions de la Bible, que subsiste un peu de vérité.


À peine débarqué sur terre, me dis-je, voilà qu’on s’impose. On croit inventer le sexe, la révolte, l’humour, l’amour. Chaque génération se targue d’innover tandis qu’elle ne fait que perpétuer, et celle d’aujourd’hui se conduit comme celle d’hier en s’estimant la première.


Quelle erreur, ce voyage en arrière ! On rebrousse chemin, mais on ne remonte pas le temps. La nostalgie se présente en remède alors qu’elle constitue une maladie. Retourner sur un lieu cher ne restitue jamais le passé ; au contraire, cela le supprime une seconde fois. 


Méret elle aussi avait encaissé les années, cependant, comme je ne l’avais jamais quittée, la sape sourde et silencieuse des saisons s’était effectuée imperceptiblement. Parce que je l’avais vue changer, je n’avais pas vu son changement. Le temps ne nous surprend que dans notre dos.


Étrange, pensai-je à cet instant, on pourrait supposer que le passé constitue un objet qu’on ne peut plus modifier, car achevé : en réalité, le passé s’éclaire à la lumière du présent et varie donc souvent.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 




 

mercredi 16 septembre 2020

[Prus, Boleslaw] Le Pharaon





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le Pharaon (Faraon)

Auteur : Boleslaw PRUS

Traducteur : Jean NITTMAN

Parution : en polonais en 1897,
                  en français en 1990 (L'Atalante)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Un jeune pharaon monte sur le trône d’Égypte, sous le nom de Ramsès XIII. Il va s’opposer à l’emprise du clergé d’Amon sur le pays et entreprendre un vaste programme de réformes. À travers le combat du pharaon pour la liberté d’un peuple asservi, l’auteur décrit sa Pologne natale du XIXe siècle dans ce classique du roman historique. Publié en 1897, Le Pharaon, à partir d’un personnage inventé, se livre à une scrupuleuse analyse de l’histoire.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Boleslaw Prus, de son vrai nom Aleksander Głowacki, est né en 1847 en Pologne, et décédé en 1912. À l’âge de quinze ans, il prend part au soulèvement polonais contre la Russie impériale. En 1872, il entame une carrière dans le journalisme, qui durera près de quarante ans. C’est à la même époque qu’il commence à écrire des nouvelles, puis des romans, dès 1886. Candidat pour le prix Nobel de littérature, il laisse derrière lui plusieurs œuvres majeures, telles que Le Pharaon et La Poupée, et incarne le courant réaliste polonais.

 

 

Avis :

Dans cette uchronie de l’Egypte du XIe siècle avant notre ère, le prince héritier, bouillant jeune homme et brillant chef de guerre, découvre les réalités de son pays : pendant que le clergé richissime et tout-puissant gouverne et thésaurise, le pharaon et sa cour mènent grand train à crédit, au détriment d’un peuple écrasé de travail et d’impôts, au bord de la révolte. Devenu le Pharaon Ramsès XIII, le fougueux souverain tente une réforme : parviendra-t-il à s’imposer face à tous ses ennemis ?

Représentative du quotidien, de la religion et de la culture de l’Egypte ancienne, cette vaste fresque invente deux pharaons : le père dévot qui a abandonné tout pouvoir à la caste des prêtres, et le fils ambitieux qui brûle de rétablir l’autorité royale et la grandeur perdue de l’empire. En mettant en scène la lutte entre les pouvoirs économiques, religieux et militaires, qui instrumentalise le peuple et qui achève de mettre en péril l’équilibre d’un état au bord de la ruine, de plus en plus menacé par les puissances étrangères voisines, Boleslaw Prus reflète dans son roman la situation de son pays à la fin du XIXe siècle, et signe ce qui est devenu un classique de la littérature polonaise, adapté en péplum en 1965 par Jerzy Kawalerowicz.

Tout en tenant le lecteur en haleine par ses multiples rebondissements et ses aventures colorées, le récit devient ainsi une réflexion sur le pouvoir politique et les impitoyables luttes dont il est l’enjeu, incarnée par des personnages décrits dans toutes leurs complexités et leurs ambivalences : tous, certains corrompus, d’autres sincères et pleins de bonnes intentions, ont leurs points faibles et leurs inconstances, et se laissent aveugler par leur orgueil, leurs obsessions ou leurs intérêts personnels, dans un combat à l’issue toujours incertaine et précaire où l’on fait feu de tout bois.

Plaisante et sans temps mort, cette uchronie se prête au final à plusieurs niveaux de lecture : crédible reconstitution historique qui nous immerge dans d’épiques aventures en terre d’Ancienne Egypte, c’est aussi un roman à clef, satire de la situation polonaise à la fin du XIXe siècle, et une réflexion sur le pouvoir et la politique dont certains éléments n'ont pas perdu toute leur actualité. (4/5)

 

 

Citations :

Le prince fit arrêter l’interrogatoire. Lorsque le prisonnier fut sorti, il s’adressa au fonctionnaire :  
– Ces hommes-là sont parmi les plus suspects ?  
– Oui, seigneur !  
– Dans ce cas, il faut les libérer tous dès aujourd’hui. On ne peut tenir des gens en prison parce qu’ils ont voulu voir monter le Nil !  
– Tu es la sagesse même, erpatrès ! dit le fonctionnaire. Mais on m’a dit de trouver des coupables : j’ai pris ceux que j’ai trouvés. Cependant, il n’est pas en mon pouvoir de les relâcher.  
– Pourquoi ?  
– Vois, seigneur, cette caisse. Elle est pleine de papyrus relatant l’affaire. Un juge de Memphis reçoit tous les jours des rapports et les retransmet au pharaon. Que deviendra tout le travail des scribes si on libère les détenus ?  
– Mais ils sont innocents ! s’écria le prince.  
– Il y a eu agression, il y a donc délit. Et là où il y a délit, il y a des coupables. Or, celui qui s’est trouvé entre les mains de la justice ne peut repartir ainsi. Lorsqu’on boit à l’auberge, on paie ; lorsqu’on sème, on récolte. Comment voudrais-tu que, comparaissant devant un juge, un homme reparte sans châtiment ?

Ce vieux dignitaire, prêtre à Memphis, reçut le prince poliment mais avec froideur et, après l’avoir écouté, répondit !  
– Je m’étonne que Votre Sainteté veuille importuner notre maître pour de pareilles broutilles…  
– Mais ces hommes sont innocents !  
– Nous n’en savons rien, seigneur, car de la culpabilité ou de l’innocence décident la loi et les tribunaux. Une chose est certaine : nous ne pouvons admettre que l’on viole la propriété d’autrui et surtout celle de l’héritier du trône.  
– Tu as raison, certes, mais où sont les coupables ? demanda le prince.  
– S’il n’y a pas de coupables, il faut au moins des condamnés. Ce n’est pas le sentiment de culpabilité qui empêche la récidive ou qui effraie, mais le châtiment.  
– Je vois, interrompit le prince, que tu n’appuieras pas ma requête auprès du pharaon !  
– Tu ne te trompes pas erpatrès, répondit le dignitaire. Jamais je ne donnerai à mon maître un conseil qui puisse affaiblir son autorité…  
Le prince rentra chez lui douloureusement étonné. Il voyait des centaines d’hommes souffrir injustement et il était impuissant à les sauver. « Je suis trop faible face aux forces auxquelles je me heurte », songeait-il. Il sentait qu’une puissance bien supérieure à sa volonté se dressait devant lui : la raison d’État, devant laquelle cédait le pharaon lui-même et à laquelle devait se plier l’héritier du trône.
La nuit était tombée. Le prince ordonna qu’on ne fît entrer personne, et il s’assit sur la terrasse, songeur.  
« C’est incroyable », pensait-il. « Là-bas, les régiments invincibles de Nitager se sont écartés devant moi ; ici, un fonctionnaire et un scribe me tiennent tête. Ils ne sont pourtant que les serviteurs de mon père, qui pourrait les envoyer travailler dans les carrières. Pourquoi ne pourrait-il pas gracier des innocents ? Parce que la raison d’État ne le veut pas ! Mais qu’est-ce que l’État ? Ce n’est pas un être qui mange et qui dort, on ne voit pas ses armes, pourquoi le craint-on tant ? »
 
L’État n’était donc pas un bloc éternel et incorruptible, mais plutôt un tas de sable dont le pharaon pouvait modifier la forme à son gré… Il n’était donc pas le même pour tous : il y avait des portes étroites pour les humbles et d’autres, larges, et même très larges, pour les puissants.

Le prince sentait bien que le peuple était malheureux, et il était soulagé de pouvoir rejeter sur les prêtres la responsabilité de cet état de choses. Il ne lui venait même pas à l’idée que son jugement pouvait être faux ou injuste.  
D’ailleurs, il ne pensait guère, mais passait son temps à s’indigner. Or, la colère ne se retourne jamais contre celui qui l’éprouve, de même que la panthère ne se dévore pas elle-même mais cherche une proie autour d’elle.

Le pharaon est le soleil, et l’héritier du trône la lune. Lorsque celle-ci suit l’astre solaire, il fait clair le jour et clair la nuit. Mais quand la lune se rapproche trop du soleil, elle disparaît et les nuits deviennent sombres ; et s’il arrive qu’elle se mette devant lui, c’est l’éclipse et le monde est plongé dans le trouble.
 
– Je t’ai nommé président d’une commission chargée d’enquêter sur les raisons des récentes agitations populaires ; je veux que l’on punisse les coupables, mais aussi que l’on fasse justice aux malheureux.  
– Sois béni, seigneur !… murmura le prêtre. Je ferai ce que tu ordonnes. Quant aux causes de cette agitation, je les connais sans devoir procéder à une enquête…  
– Dis-les-moi !  
– Souvent, je t’ai répété que le peuple avait faim, qu’il était écrasé d’impôts et de travail. Aujourd’hui, le paysan égyptien n’a même plus le temps de rendre visite à la tombe de ses parents, car son champ l’accapare du matin au soir ! Voilà la raison principale des révoltes.
– Mais dis-moi ce que je dois faire pour améliorer le sort des paysans ? demanda Ramsès.  
– Tu veux, seigneur, que je te dise, moi, ce que tu dois faire ?  
– Oui, je te l’ordonne !… Enfin, je t’en prie… Parle !  
– Tu es sage et bon, seigneur, commença Pentuer. Voici ce qu’il faut faire : d’abord, ordonne que les travaux publics ne s’effectuent plus gratuitement, mais que les ouvriers soient payés…  
– C’est entendu.  
– Ensuite, commande que le travail ne commence qu’au lever du soleil et se termine à son coucher. De plus, fais que le peuple se repose un jour sur sept, et non un jour sur dix, comme maintenant. Enfin, ordonne que les propriétaires ne puissent plus donner leurs paysans en gage ; en dernier lieu, enfin, donne en propriété aux paysans ne fût-ce qu’un lopin de terre, et tu verras que du sable jailliront des jardins !  
– Tu as raison, dit le pharaon, mais je crains que tes paroles, venant du cœur, ne soient pas applicables à la réalité. Souvent, les projets humains, même les plus nobles, se révèlent irréalisables…  
– Ce n’est pas le cas ici, seigneur. J’ai déjà assisté à de plus audacieuses mesures que celles que je te propose. Dans les temples, précisément, on s’est aperçu qu’en nourrissant bien les paysans et en les soignant, on leur donne plus d’ardeur au travail et que leur rendement en devient meilleur. Les prêtres ont compris que des hommes bien portants et rassasiés travaillent mieux que des esclaves malingres. Enfin, on a constaté qu’une terre que le paysan travaille pour son propre compte produit près de deux fois plus qu’un champ dont s’occupent des esclaves. Oui, tout cela, on l’a expérimenté dans nos temples.  
Ramsès souriait.  
– Mais, comment se fait-il, demanda-t-il, qu’après avoir fait ces découvertes, les prêtres n’appliquent pas ces beaux principes dans leurs domaines ?  
Pentuer baissa la tête.  
– Parce que, dit-il, tous les prêtres ne sont pas bons ou intelligents.  
– Voilà le vrai problème ! s’écria le pharaon.
 
Depuis trente mille ans, le clergé fait prospérer l’Égypte et le pays est devenu pour le monde un objet d’étonnement et d’admiration. Comment, crois-tu, a-t-il réussi à obtenir ce résultat ? Parce qu’il porte le flambeau de la sagesse, et même si ce flambeau est sale et malodorant, il n’en maintient pas moins la flamme sacrée sans laquelle la barbarie submergerait l’univers ! Tu parles de lutter contre ces prêtres, seigneur ; mais quelles seront les conséquences de ce combat ! Si tu es vaincu, tu seras malheureux, car tu n’auras pas réussi à améliorer le sort de ton peuple ; si tu es vainqueur… alors, je préfère ne jamais voir ce jour-là… Car si tu piétines le flambeau sacré, qui sait si tu n’annihileras pas en même temps toute cette sagesse, toute cette science et toute cette civilisation dont, depuis des siècles, l’Égypte s’est fait la championne ? Voilà, seigneur, pourquoi je ne veux pas me mêler à cette lutte contre les prêtres ; je sens qu’elle est proche, et j’en souffre, d’autant plus que je suis impuissant à l’empêcher. Mais m’y mêler, non, jamais ! Car ou bien je devrais te trahir, ou bien je devrais renier Dieu qui est source de toute sagesse…